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Le Cantique de l'Aile

Chapter 38: XIX LA TRISTESSE DE L’ÉVENTAIL
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About This Book

A series of poems celebrating the advent of human flight, blending patriotic fervor with lyric images of wings, sky, and heroic sacrifice. The verses praise aviators' daring and technical ingenuity, link aerial conquest to national pride and communal renewal, and frame flight as a spiritual ascent and collective destiny. Rural scenes, mothers' grief, and popular enthusiasm alternate with meditations on risk, death, and glory, while references to pioneering figures underscore the transformation of imagination and labor. The tone moves between exultant hymn and solemn tribute, emphasizing flight's moral and symbolic effects on society.

XIX
LA TRISTESSE DE L’ÉVENTAIL

Écrit sur l’éventail d’autographes de Madame Marcel Ballot.

Je pleure un peu sur la poitrine.
Écoute, ô Charmante qui m’as !
J’habitais dans une vitrine,
Passage des Panoramas.
J’étais blanc. Tous mes autres frères
Dépliaient un décor tremblant
Sur leurs dix-huit lames légères :
Moi, je n’avais rien. J’étais blanc.
Et j’attendais. — « Qui sait, disais-je,
Ce qu’on mettra sur moi demain ?
Une aurore ? un effet de neige ?
Un marquis baisant une main ?
« Va-t-il m’échoir un clair de lune ?
M’honorera-t-on d’un Watteau ?
Aurai-je la personne brune
Qui veut monter dans le bateau ?
« Aurai-je le souffleur de bulles,
Ou bien le batteur d’entrechats ?
La guirlande de libellules,
Ou la ligne de petits chats ?
« Sur mes branches aériennes
Verra-t-on s’effeuiller des fleurs
Madeleine-Lemairiennes,
Ou des Amours viser des cœurs ?
« Serai-je Louis Quinze, ou Seize ?
Aurai-je un duel de Pierrots ?
Déployerai-je un steeple-chase
Ou quelque course de taureaux ?
« Une nostalgique hirondelle
Qui veut voir fleurir le cédrat,
Tout en me traversant, va-t-elle
Affirmer qu’elle reviendra ?
« Bucolique, aurai-je la ferme
Et le mouton ? et verra-t-on,
Lorsque brusquement je me ferme,
La ferme entrer dans le mouton ?
« Ou, quand la campagne plissée
Rapprochera ses arbrisseaux,
Verra-t-on la Cruche Cassée
Réunir ses petits morceaux ?
« Ah ! pour un éventail qui bouge,
Miroiter, c’est l’essentiel !
Mettez-moi du jaune, du rouge :
J’ai la forme d’un arc-en-ciel !
« Afin qu’en scintillant je batte,
Que ne suis-je aussi pailleté
Que le maillot d’un acrobate
Ou qu’un étang de nuit d’été !
« Que ne suis-je !… » Mais on me touche,
On me couvre de fins réseaux…
Quoi ! ce sont des pattes de mouche ?
J’attendais des pattes d’oiseaux !
Toute ma fragile armature
En a craqué de douleur !… Ay !
Faut-il que la littérature
Gâte tout, même l’éventail ?
Sur ma palette qui s’échancre,
Quoi ! pas le moindre vermillon ?
Ah ! ces gens-là mettraient de l’encre
Sur les ailes d’un papillon !
Et moi qui rêvais, aux lumières,
De faire gaîment voltiger
Des carquois, des roses trémières,
Du bleu tendre et de l’or léger,
Tout couvert de noms de « Chers Maîtres »,
Au lieu d’éblouissants émaux,
Triste comme un homme de lettres,
Je n’agiterai que des mots !

Cambo, 24 février 1903.