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Le Capitaine Aréna — Tome 2 cover

Le Capitaine Aréna — Tome 2

Chapter 6: CHAPITRE XV.
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About This Book

The narrative follows a small vessel and its crew as they prepare to leave a sheltered anchorage, prompted by the ship's pilot predicting a change in weather. Despite hesitation and last farewells from shore, the crew rows out in calm air only to meet the precisely foretold gale after sunset. Sudden waves flood cabins, mattresses are rolled up and raised above the water, and sails are furled as the crew struggles to steady the vessel. Episodes shift between superstition about the pilot's foresight and hard, improvised seamanship amid driving rain and turbulent seas.

CHAPITRE XIII.

MAÏDA.

Comme je l'ai dit, notre speronare n'était point arrivé, et la chose était d'autant plus inquiétante que le temps se préparait à la tempête. Effectivement, la nuit fut affreuse. Nous nous étions logés, séduits par son apparence, dans une petite auberge située sur la place même où débarqua le roi, et à une centaine de pas du petit fortin où est enterré Campana; mais nous n'y fûmes pas plutôt établis que nous nous aperçûmes que tout y manquait, même les lits. Malheureusement il était trop tard pour remonter à la ville, l'eau tombait par torrents et les éclats du tonnerre se succédaient avec une telle rapidité, qu'on n'entendait qu'un seul et continuel roulement qui dominait, tant il était violent, le bruit des vagues qui couvraient toute cette plage et venaient mourir à dix pas de notre auberge.

On nous dressa des lits de sangle; mais, quelques recherches que l'on fit dans la maison, on ne put nous trouver de draps propres. Il en résulta que je fus obligé, comme la veille, de me jeter tout habillé sur mon lit; mais au bout d'un instant, je me trouvai le but de caravanes de punaises tellement nombreuses, que je leur cédai la place et que j'essayai de dormir couché sur deux chaises; peut-être y serais-je parvenu si j'avais eu des contrevents à la chambre, mais il n'y avait que des fenêtres, et les éclairs étaient tellement continus, qu'on eût véritablement dit qu'il faisait grand jour. Le matin j'appelais nos matelots à grands cris, mais à cette heure je priais Dieu qu'ils n'eussent pas quitté le port.

Le jour vint enfin sans que j'eusse fermé l'œil; c'était la troisième nuit que je ne pouvais dormir; j'étais écrasé de fatigue. Comme Murat, j'eusse donné cinquante ducats d'un bain; mais il fut impossible, dans tout le Pizzo, de trouver une baignoire: le chevalier Alcala seul en avait une, probablement celle qui avait servi au prisonnier. Mais quelque envie que j'eusse d'agir en roi; je n'osai pousser l'indiscrétion jusque-là.

Avec le jour la tempête se calma, mais l'air était devenu très-froid, et le temps nuageux et couvert. Dans un tout autre moment je me serais étendu sur le sable de la mer et j'aurais enfin dormi, mais le sable de la mer était tout détrempé, et il était devenu une plaine de boue pareille aux volcans des Maccalubi. Nous n'en sortîmes pas moins de notre bouge afin de chercher notre nourriture, que nous finîmes par trouver dans une petite auberge située sur la place. Pendant que nous étions à déjeuner, nous demandâmes si l'on ne pourrait pas nous coucher la nuit suivante: on nous répondit, comme toujours, affirmativement et en nous montrant une chambre où du moins il y avait l'air de n'avoir que des puces. Nous envoyâmes notre muletier payer notre carte à l'auberge de la plage, et fîmes transporter notre roba dans notre nouveau domicile.

Jadin, qui était parvenu à dormir quelque peu la nuit précédente, s'en alla prendre une vue générale du Pizzo; pendant ce temps, je fis couvrir mon lit avec l'intention de me reposer au moins si je ne pouvais dormir.

Mais alors se renouvela l'histoire des draps: les draps sont une grande affaire dans les auberges d'Italie en général, et dans celles de Sicile et de Calabre en particulier. Il est rare que du premier coup on vous donne une paire de draps blancs; presque toujours on essaie de surprendre votre religion avec des draps douteux, ou avec un drap propre et un drap sale; chaque soir c'est une lutte qui se renouvelle avec les mêmes ruses et la même obstination de la part des aubergistes, qui, à mon avis, auraient bien plutôt fait de les faire blanchir. Mais sans doute, quelque préjugé qui s'y oppose, quelque superstition qui le défende, les draps blancs, c'est le rara avis de Juvénal, c'est le phœnix de la princesse de Babylone.

Je passai en revue toute la lingerie de l'hôtel sans en venir à mon honneur. Cette fois, je n'y tins pas; indiscret on non, j'écrivis à M. le chevalier Alcala pour le prier de nous prêter deux paires de draps. Il accourut lui-même pour nous offrir d'aller coucher chez lui; mais comme nous comptions partir le lendemain de grand matin, je ne voulus pas lui causer ce dérangement. Il insista, mais je tins bon; et le garçon de l'hôtel, envoyé chez lui, revint avec tes bienheureux draps tant ambitionnés.

Je profitai de cette visite pour arrêter avec lui nos affaires relativement au speronare. Il était évident qu'après la tempête de la nuit, nos gens n'arriveraient pas dans la journée; il fallait donc continuer notre route par terre. Je laissai trois lettres pour le capitaine: une à l'auberge de la place, l'autre à l'auberge du rivage, et l'autre à M. le chevalier Alcala. Toutes trois annonçaient à notre équipage que nous partions pour Cosenza, et lui donnaient rendez-vous à San-Lucido. Les nouvelles du tremblement de terre commençaient à arriver de l'intérieur de la Calabre; on disait que Cosenza et ses environs avaient beaucoup souffert; plusieurs villages, à ce qu'on assurait, n'offraient plus que des ruines; des maisons avaient disparu, entièrement englouties, elles et leurs habitants. Au reste, les secousses continuaient tous les jours, ou plutôt toutes les nuits, ce qui faisait qu'on ignorait où s'arrêterait la catastrophe. Je demandai au chevalier Alcala si la tempête de cette nuit n'avait pas quelques rapports avec le tremblement de terre, mais il me répondit en souriant, moitié croyant, moitié incrédule, que la tempête de la nuit était la tempête anniversaire. Je lui demandai l'explication de cette espèce d'énigme atmosphérique.

—Informez-vous, me dit-il, au dernier paysan des environs, et il vous répondra avec une conviction parfaite: c'est l'esprit de Murat qui visite le Pizzo.

—Et vous, que me répondrez-vous? lui demandai-je en souriant.

—Moi,je vous répondrai que depuis vingt ans cette tempête n'a pas manqué une seule fois de revenir à jour et à heure fixe, affirmation de laquelle, en votre qualité de Français et de philosophe, vous tirerez la conclusion que vous voudrez.

Sur quoi le chevalier Alcala se retira, de peur sans doute d'être pressé de nouvelles questions.

Toute la journée se passa sans que nous aperçussions apparence de speronare; nous restâmes sur la terrasse du château jusqu'au dernier rayon de jour, les yeux fixés sur Tropea, et atteints de quelques légères inquiétudes. Comptant sur le vent, nous étions partis, comme nous l'avons dit, avec quelques louis seulement, et si le temps contraire continuait nous devions bientôt arriver à la fin de notre trésor. Pour comble de malheur, lorsque nous rentrâmes à l'hôtel, notre muletier nous signifia que nous n'eussions point à compter sur lui pour le lendemain, attendu que nous étions beaucoup trop aventureux pour lui, et que c'était un miracle comment nous n'avions pas été assassinés et lui avec nous, surtout portant le nom de Français, nom qui a laissé peu de tendres souvenirs en Calabre. Nous essayâmes de le décider à venir avec nous jusqu'à Cosenza, mais toutes nos instances furent inutiles; nous le payâmes, et nous nous mîmes à la recherche d'un autre muletier.

Ce n'était pas chose facile, non pas que l'espèce manquât; mais au Pizzo l'animal changeait de nom. Partout en Italie j'avais entendu appeler les mulets, muli, et je continuais de désigner l'objet sous ce nom: personne ne m'entendait. Je priai alors Jadin de prendre son crayon et de dessiner une mule toute caparaçonnée. Notre hôte, à qui nous nous étions adressés, suivit avec beaucoup d'intérêt ce dessin; puis, quand il fut fini.

—Ah! s'écria-t-il, una vettura.

Au Pizzo une mule s'appelle vettura. Avis aux philologues et surtout aux voyageurs.

Le lendemain, à six heures, nos deux vetture étaient prêtes. Craignant de la part de notre nouveau conducteur les mêmes hésitations que nous avions éprouvées de la part de celui que nous quittions, nous entamâmes une explication préalable sur ce sujet; mais celui-là se contenta de nous répondre en nous montrant son fusil qu'il portait en bandoulière:—Où vous voudrez, comme vous voudrez, à l'heure que vous voudrez. Nous appréciâmes ce laconisme tout spartiate; nous fîmes une dernière visite à notre terrasse pour nous assurer que le speronare n'était point en vue; puis enfin, désappointés cette fois encore, nous revînmes à l'hôtel, nous enfourchâmes nos mules et nous partîmes.

Cette humeur aventureuse de notre guide nous fut bientôt expliquée par lui-même: c'était un véritable Pizziote. Je demande pardon à l'Académie si je fais un nom de peuple qui probablement n'existe pas. Or, la conduite que tint le Pizzo à l'endroit de Murat fut, il faut le dire, fort diversement jugée dans le reste des Calabres. A cette première dissension, soulevée par un mouvement politique, vinrent se joindre les faveurs dont la ville fut comblée et qui soulevèrent un mouvement d'envie; de sorte que les habitants du Pizzo, je n'ose répéter le mot, sortent à peine de la circonscription de leur territoire qu'ils se trouvent en guerre avec les populations voisines. Cette circonstance fait que dès leur enfance ils sortent armés, s'habituent jeunes au danger et, par conséquent habitués à lui, cessent de le craindre. Sur ce point, celui du courage, les autres Calabrais, en les appelant presque toujours traditori, leur rendaient au moins pleine et entière justice.

Tout en cheminant et en causant avec notre guide, il nous parla d'un village nommé Vena, qui avait conservé un costume étranger et une langue que personne ne comprenait en Calabre. Ces deux circonstances nous donnèrent le désir de voir ce village; mais notre guide nous prévint que nous n'y trouverions point d'auberge, et que par conséquent il ne fallait pas penser à nous y arrêter, mais à y passer seulement. Nous nous informâmes alors où nous pourrions faire halte pour la nuit, et notre Pizziote nous indiqua le bourg de Maïda comme le plus voisin de celui de Vena, et celui dans lequel, à la rigueur, des signori pouvaient s'arrêter; nous le priâmes donc de se détourner de la grande route et de nous conduire à Maïda. Comme c'était le garçon le plus accommodant du monde, cela ne fit aucune difficulté; c'était un jour de retard pour arriver à Cosenza, voilà tout.

Nous nous arrêtâmes sur le midi à un petit village nommé Fundaco del Fico, pour reposer nos montures et essayer de déjeuner; puis, après une halte d'une heure, nous reprîmes notre course, en laissant la grande route à notre gauche et en nous engageant dans la montagne.

Depuis trois ou quatre jours, la crainte de mourir de faim dans les auberges avait à peu près cessé; nous étions engagés dans la région des montagnes où poussent les châtaigniers, et, comme nous approchions de l'époque de l'année où l'on commence la récolte de cet arbre, nous prenions les devants de quelques jours en bourrant nos poches de châtaignes, qu'en arrivant dans les auberges je faisais cuire sous la cendre et mangeais de préférence au macaroni, auquel je n'ai jamais pu m'habituer, et qui était souvent le seul plat qu'avec toute sa bonne volonté notre hôte pût nous offrir. Cette fois, comme toujours, je me gardai bien de déroger à cette habitude, attendu que d'avance je me faisais une assez médiocre idée du gîte qui dons attendait.

Après trois heures de marche dans la montagne, nous aperçûmes Maïda. C'était un amas de maisons, situées au haut d'une montagne, qui avaient été recouvertes primitivement, comme toutes les maisons calabraises, d'une couche de plâtre ou de chaux, mais qui, dans les secousses successives quelles avaient éprouvées, avaient secoué une partie de cet ornement superficiel, et qui, presque toutes, étaient couvertes de larges taches grises qui leur donnaient à toutes l'air d'avoir eu quelque maladie de peau. Nous nous regardâmes, Jadin et moi, en secouant la tête et en supputant mentalement la quantité incalculable d'animaux de toute espèce qui, outre les Maïdiens, devaient habiter de pareilles maisons. C'était effroyable à penser; mais nous étions trop avancés pour reculer. Nous continuâmes donc notre route sans même faire part à notre guide de terreurs qu'il n'aurait point comprises.

Arrivés au pied de la montagne, la pente se trouva si rapide et si escarpée que nous préférâmes mettre pied à terre et chasser nos mulets devant nous. Nous avions fait à peine une centaine de pas en suivant ce chemin, lorsque nous aperçûmes sur la pointe d'un roc une femme en haillons et toute échevelée. Comme nous étions, s'il fallait en croire nos Siciliens, dans un pays de sorcières, je demandai à nôtre guide à quelle race de strigges appartenait la canidie calabraise que nous avions devant les yeux: notre guide nous répondit alors que ce n'était pas une sorcière, mais une pauvre folle; et il ajouta que si nous voulions lui faire l'aumône de quelques grains, ce serait une bonne action devant Dieu. Si pauvres que nous commençassions d'être nous-mêmes, nous ne voulûmes pas perdre cette occasion d'augmenter la somme de nos mérites, et je lui envoyai par notre guide la somme de deux carlins: cette somme parut sans doute à la bonne femme une fortune, car elle quitta à l'instant même son rocher et se mit à nous suivre en faisant de grands gestes de reconnaissance et de grands cris de joie: nous eûmes beau lui faire dire que nous la tenions quitte, elle ne voulut entendre à rien, et continua de marcher derrière nous, ralliant à elle tous ceux que nous rencontrions sur notre route, et qui, éloignés de tout chemin, semblaient aussi étonnés de voir des étrangers qu'auraient pu l'être des insulaires des îles Sandwich ou des indigènes de la Nouvelle-Zemble. Il en résulta qu'en arrivant à la première rue nous avions à notre suite une trentaine de personnes parlant et gesticulant à qui mieux mieux, et au milieu de ces trente personnes la pauvre folle, qui racontait comment nous lui avions donné deux carlins, preuve incontestable que nous étions des princes déguisés.

Au reste, une fois entrés dans le bourg, ce fut bien pis: chaque maison, pareille aux sépulcres du jour du jugement dernier, rendit à l'instant même ses habitants; au bout d'un instant, nous ne fûmes plus suivis, mais entourés de telle façon qu'il nous fut impossible d'avancer. Nous nous escrimâmes alors de notre mieux à demander une auberge; mais il paraît, ou que notre accent avait un caractère tout particulier, ou que nous réclamions une chose inconnue, car à chaque interpellation de ce genre la foule se mettait à rire d'un rire si joyeux et si communicatif que nous finissions par partager l'hilarité générale. Ce qui, au reste, excitait au plus haut degré la curiosité des Maïdiens mâles, c'étaient nos armes, qui, par leur luxe, contrastaient, il faut le dire, avec la manière plus que simple dont nous étions mis; nous ne pouvions pas les empêcher de toucher, comme de grands enfants, ces doubles canons damassés, qui étaient l'objet d'une admiration que j'aimais mieux voir se manifester, au reste, au milieu du village que sur une grande route. Enfin nous commencions à nous regarder avec une certaine inquiétude, lorsque tout à coup un homme fendit la foule, me prit par la main, déclara que nous étions sa propriété, et qu'il allait nous conduire dans une maison où nous serions comme les anges dans le ciel. La promesse, on le comprend bien, nous allécha. Nous répondîmes au brave homme que, s'il tenait seulement la moitié de ce qu'il promettait, il n'aurait pas à se plaindre de nous: il nous jura ses grands dieux que des princes ne demanderaient pas quelque chose de mieux que ce qu'il allait nous montrer. Puis, fendant cette foule qui devenait de plus en plus considérable, il marcha devant nous sans nous perdre de vue un instant, parlant sans cesse, gesticulant sans relâche, et ne cessant de nous répéter que nous étions bien favorisés du ciel d'être tombés entre ses mains.

Tout ce bruit et toutes ces promesses aboutirent à nous amener devant une maison, il faut l'avouer, d'une apparence un peu supérieure à celles qui l'environnaient, mais dont l'intérieur nous présagea à l'instant même les maux dont nous étions menacés. C'était une espèce de cabaret, composé d'une grande chambre divisée en deux par une tapisserie en lambeaux qui pendait des solives, et qui laissait pénétrer de la partie antérieure à la partie postérieure par une déchirure en forme de porte. A droite de la partie antérieure consacrée au public, était un comptoir avec quelques bouteilles de vin et d'eau-de-vie et quelques verres de différentes grandeurs. A ce comptoir était la maîtresse de la maison, femme de trente à trente-cinq ans, qui n'eût peut-être point paru absolument laide si une saleté révoltante n'eût pas forcé le regard de se détourner de dessus elle. A gauche était, dans un enfoncement, une truie qui, venant de mettre bas, allaitait une douzaine de marcassins, et dont les grognements avertissaient les visiteurs de ne pas trop empiéter sur son domaine. La partie postérieure, éclairée par une fenêtre donnant sur un jardin, fenêtre presque entièrement obstruée par les plantes grimpantes, était l'habitation dé l'hôtesse. A droite était son lit couvert de vieilles courtines vertes, à gauche une énorme cheminée ou grouillait couché sur la cendre quelque chose qui ressemblait dans l'obscurité à un chien, et que nous reconnûmes quelque temps après pour un de ces crétins hideux, à gros cou et à ventre ballonné, comme on en trouve à chaque pas dans le Valais. Sur le rebord de la croisée étaient rangées sept ou huit lampes à trois becs, et au-dessous du rebord était la table, couverte pour le moment de hideux chiffons tout hâillonnés que l'on eût jetés en France à la porte d'une manufacture de papier. Quant au plafond, il était à claire-voie, et s'ouvrait sur un grenier bourré de foin et de paille.

C'était là le paradis où nous devions être comme des anges.

Notre conducteur entra le premier et échangea tout bas quelques paroles avec notre future hôtesse; puis il revint la figure riante nous annoncer que, quoique la signora Bertassi n'eût point l'habitude de recevoir des voyageurs, elle consentait, en faveur de nos excellences, à se départir de ses habitudes et à nous donner à manger et à coucher. A entendre notre guide, au reste, c'était une si grande faveur qui nous était accordée, que c'eût été le comble de l'impolitesse de la refuser. La question de paraître poli ou impoli à la signora Bertassi était, comme on s'en doute, fort secondaire pour nous; mais, après nous être informés à notre Pizziote, nous apprîmes qu'effectivement nous ne trouverions pas une seule auberge dans tout Maïda, et très probablement non plus pas une seule maison aussi confortable que celle qui nous était offerte. Nous nous décidâmes donc à entrer, et ce fut alors que nous passâmes l'inspection des localités: c'était, comme on l'a vu, à faire dresser les cheveux.

Au reste, notre hôtesse, grâce sans doute à la confidence faite par notre cicérone, était charmante de gracieuseté. Elle accourut dans l'arrière-boutique, qui servait à la fois de salle à manger, de salon et de chambre à coucher, et jeta un fagot dans la cheminée; ce fut à la lueur de la flamme, qui la forçait de se retirer devant elle, que nous nous aperçûmes que ce que nous avions pris pour un chien de berger était un jeune garçon de dix-huit à vingt ans. A ce dérangement opéré dans ses habitudes, il se contenta de pousser quelques cris plaintifs et de se retirer sur un escabeau dans le coin le plus éloigné de la cheminée, et tout cela avec les mouvements lents et pénibles d'un reptile engourdi. Je demandai alors à la signora Bertassi où était la chambre qu'elle nous destinait; elle me répondit que c'était celle-là même; que nous coucherions, Jadin et moi, dans son lit, et qu'elle et son frère (le crétin était son frère) dormiraient près du feu. Il n'y avait rien à dire à une femme qui nous faisait de pareils sacrifices.

J'ai pour système d'accepter toutes les situations de la vie sans tenter de réagir contre les impossibilités, mais en essayant au contraire de tirer à l'instant même des choses le meilleur résultat possible; or il me parut clair comme le jour que, grâce aux rats du grenier, à la truie de la boutique et à la multitude d'autres animaux qui devaient peupler la chambre à coucher, nous ne dormirions pas un instant: c'était un deuil à faire; je le fis, et me rabattis sur le diner.

Il y avait du macaroni, dont je ne mangeais pas; on pouvait avoir, en cherchant bien et en faisant des sacrifices d'argent, un poulet ou un dindonneau; enfin le jardin, placé derrière la maison, renfermait plusieurs espèces de salades. Avec cela et les châtaignes dont nos poches étaient bourrées on ne fait pas un dîner royal, mais on ne meurt pas de faim.

Qu'on me pardonne tous ces détails; j'écris pour les malheureux voyageurs qui peuvent se trouver dans une position analogue à celle où nous étions, et qui, instruits par notre exemple, parviendront peut-être à s'en tirer mieux que nous ne le fîmes.

Je pensai avec raison que les différents matériaux de notre dîner prendraient un certain temps à réunir. Je résolus donc de ne pas laisser de bras inutiles. Je chargeai l'hôtesse de préparer le macaroni, le cicérone de trouver le poulet, crétin d'aller me chercher pour deux grains de ficelle, Jadin de fendre les châtaignes, et je me chargeai, moi, d'aller cueillir la salade. Il en résulta qu'au bout de dix minutes chacun avait fait son affaire, à l'exception de Jadin, qui avait eu les holà à mettre entre la truie et Milord; mais, pendant que les autres préparatifs s'accomplissaient, le temps perdu de ce côté se répara.

Le macaroni fut placé sur le feu; la volaille, mise à mort, malgré ses protestations qu'elle était une poule et non un poulet, fut pendue à une ficelle par les deux pattes de derrière et commença de tourner sur elle-même; enfin la salade, convenablement lavée et épluchée, attendit l'assaisonnement dans un saladier passé à trois eaux. On verra plus tard comment, malgré toutes ces précautions, j'arrivai à demeurer à jeun, et comment Jadin ne mangea que du macaroni.

Sur ces entrefaites la nuit était venue: on alluma deux lampes, une pour éclairer la table, l'autre pour éclairer le service; comme on le voit, notre hôtesse faisait les choses splendidement.

On servit le macaroni: par bonheur pour Jadin c'était l'entrée; il en mangea et le trouva fort bon; quant à moi, j'ai déjà dit ma répugnance pour cette sorte de mets, je me contentai donc de regarder. C'était au tour du poulet: il tournait comme un tonton, était rissolé à point, et présentait un aspect des plus appétissants; je m'approchai pour couper la ficelle, et j'aperçus notre crétin qui, toujours couché dans les cendres, manipulait je ne sais quelle roba au-dessus du feu dans un petit plat de terre. J'eus la malheureuse curiosité de jeter un coup d'œil sur sa cuisine particulière, et je m'aperçus qu'il avait recueilli avec grand soin les intestins de notre volaille et les faisait frire. C'était fort ridicule sans doute; mais, à cette vue, je laissai tomber le poulet dans la lèchefrite, sentant qu'après ce que je venais de voir il me serait impossible de manger aucune viande. Comme Jadin n'avait rien aperçu de pareil, il s'informa de la cause du retard que je mettais à apporter le rôti. Malheureusement, le mouchoir sur la bouche, j'étais retourné du côté de la tapisserie, incapable de répondre, pour le moment, une seule parole à ses interpellations; ce qui fit qu'il se leva, vint lui-même voir ce qui se passait, et trouva le malheureux crétin mangeant à belles mains son effroyable fricassée. Ce fut sa perte, il se retourna de l'autre côté en jurant tous les jurons que cette belle et riche langue française pouvait lui fournir. Quant au crétin, qui était loin de se douter qu'il fût l'objet de cette double explosion, il ne perdait pas une bouchée de son repas; si bien que quand nous nous retournâmes il avait fini.

Nous revînmes nous mettre tristement et silencieusement à table. Le mot seul de poulet, prononcé par un de nous, aurait eu les conséquences les plus fâcheuses; notre hôtesse voulut s'approcher de la cheminée un plat à la main, mais je lui criai que nous nous contenterions de manger de la salade.

Un instant après j'entendis le bruit que faisaient la cuiller et la fourchette contre le saladier, je me retournai vivement, me doutant qu'il se passait quelque chose de nouveau contre notre souper; et quelle que soit ma patience naturelle, je jetai un cri furieux. Notre hôtesse, pour que nous n'attendissions pas la salade, devenue le morceau de résistance du repas, s'empressait de l'assaisonner elle-même, et, après avoir commencé par y mettre le vinaigre, ce qui est, comme on le sait, une véritable hérésie culinaire, elle versait par un de ses trois becs l'huile de la lampe dans le saladier.

A ce spectacle je me levai et je sortis.

Un instant après je vis arriver Jadin un cigare à la bouche; c'était sa grande consolation dans les fréquentes mésaventures que nous éprouvions, consolation dont j'étais malheureusement privé, n'ayant jamais pu fumer qu'une certaine sorte de tabac russe, très-doux et presque sans odeur. Nous nous regardâmes les bras croisés et en secouant la tête; nous avions vu de bien terribles choses, mais jamais cependant le spectacle n'avait été jusque-là. Une seule chose nous consolait, c'était notre ressource habituelle, c'est-à-dire les châtaignes qui rôtissaient sous la cendre.

Nous rentrâmes, et nous les trouvâmes servies et tout épluchées; l'effroyable crétin, pour se raccommoder avec nous, avait voulu nous rendre ce service en notre absence.

Cette fois, nous nous mîmes à rire; nos malheurs étaient si redoublés qu'ils retombaient dans la comédie. Nous envoyâmes les châtaignes rejoindre le poulet et la salade. Nous coupâmes chacun un morceau de pain, et nous nous en allâmes, de peur que quelque chose ne nous dégoûtât même du pain, le manger par les rues de Maïda.

Au bout d'une demi-heure nous repassâmes devant la maison, et nous vîmes, à travers les vitres, notre hôtesse, notre crétin et un militaire à nous inconnu, qui, assis à notre table, soupaient avec notre souper.

Nous ne voulûmes pas déranger ce petit festin, et nous attendîmes qu'ils eussent fini pour rentrer.

Le militaire, qui était un carabinier, nous parut jouir dans la maison d'une autorité presque autocratique: cependant nous nous aperçûmes au premier abord qu'il partageait la bienveillance de notre hôtesse pour nous; bien plus, apprenant que nous étions Français et que nous arrivions du Pizzo, il se mit à nous vanter avec enthousiasme la révolution de juillet et à déplorer le meurtre de Murat. Cette double explosion de sentiments politiques nous parut on ne peut plus suspecte dans un fidèle soldat de S. M. le roi Ferdinand, qui n'avait pas jusque-là manifesté de profondes sympathies pour l'une ni pour l'autre. Il était évident que notre carabinier, ne pouvant deviner dans quel but nous parcourions le pays, n'aurait pas été fâché de nous reconduire à Naples de brigade en brigade comme carbonari, et de se faire les honneurs de notre arrestation. Malheureusement pour le fidèle soldat de S. M. Ferdinand, le piège était trop grossier pour que nous nous y laissassions prendre: Jadin me chargea de lui dire en son nom en italien qu'il était un mouchard; je le lui dis en son nom et au mien, ce qui fit beaucoup rire le carabinier, mais ce qui n'amena pas sa retraite, comme nous l'avions espéré; alors, loin de là, il se mit à regarder nos armes avec la plus minutieuse attention, puis, cet examen fini, il nous proposa de jouer une bouteille de vin aux cartes. La proposition devenait par trop impertinente, et nous appelâmes notre hôtesse pour qu'elle eût la bonté de mettre le fidèle soldat de S. M. Ferdinand à la porte. Cette invitation de notre part amena de la sienne une longue négociation à la fin de laquelle le carabinier sortit en nous tendant la main, en nous appelant ses amis, et en nous annonçant qu'il se ferait l'honneur de boire la goutte avec nous le lendemain matin avant notre départ.

Nous nous croyions débarrassés des visiteurs, lorsque derrière notre carabinier arriva une amie de notre hôtesse, qui s'établit avec elle au coin de la cheminée. Comme à tout prendre c'était une espèce de femme, nous prîmes patience pendant une heure. Cependant, au bout d'une heure nous demandâmes à la signora Bertassi si son amie n'allait pas nous laisser prendre nos dispositions pour la nuit; mais la signora Bertassi nous répondit que son amie venait passer la nuit avec elle, et que nous n'avions, pas besoin de nous gêner en sa présence. Nous comprîmes alors que l'arrivée de la nouvelle venue était une attention délicate de notre cicérone, qui nous avait promis que nous serions, où il allait nous mener, comme des anges au ciel, et qui voulait, autant qu'il était en lui, nous tenir sa promesse. Nous en prîmes donc notre parti, et nous résolûmes d'agir comme si nous étions absolumentseuls.

Au reste, nos dispositions nocturnes étaient faciles à prendre. Comme notre hôtesse, pour nous faire plus grand honneur sans doute, nous avait non-seulement cédé son lit, mais encore ses draps, il ne fut pas question de se déshabiller. Je cédai la couchette à Jadin, qui s'y jeta tout habillé et qui prit Milord dans ses bras, afin de diviser les attaques dont il allait incessamment être l'objet, et moi je m'établis sur deux chaises enveloppé de mon manteau. Quant aux deux femmes, elles s'accoudèrent comme elles purent à la cheminée, et le crétin compléta le tableau en faisant son nid comme d'habitude, dans les cendres.

Il est impossible de se faire une idée de la nuit que nous passâmes. La constitution la plus robuste ne résisterait point à trois nuits pareilles. Le jour nous retrouva tout grelottants et tout souffreteux; cependant, comme nous pensâmes que le meilleur remède à notre malaise était l'air et le soleil, nous ne fîmes point attendre notre guide qui, à six heures du matin, était ponctuellement à la porte avec ses deux mules: nous réglâmes notre compte avec notre hôtesse, qui, portant sur la carte tout ce qu'on nous avait servi comme ayant été consommé par nous, nous demanda quatre piastres, que nous payâmes sans conteste, tant nous avions hâte d'être dehors de cet horrible endroit. Quant à notre cicérone, comme nous ne l'aperçûmes même pas, nous présumâmes que sa rétribution était comprise dans l'addition.

Nous nous acheminâmes vers Vena, qui est de cinq milles plus enfoncé dans la montagne que Maïda. Mais au bout de vingt minutes de marche, nous entendîmes de grands cris d'appel derrière nous, et en nous retournant nous aperçûmes notre carabinier, armé de toutes pièces, qui courait après nous au grand galop de son cheval. Au premier abord nous pensâmes que, peu flatté de notre accueil de la veille, il avait été faire quelque faux rapport au juge, et qu'il en avait reçu l'autorisation de nous mettre la main sur le collet; mais nous fûmes agréablement détrompés lorsque nous le vîmes tirer de sa fonte une bouteille d'eau-de-vie et de sa poche deux petits verres. Esclave de la parole qu'il nous avait donnée de boire avec nous le coup de l'étrier, et étant arrivé trop tard pour avoir ce plaisir, il avait sellé son cheval et s'était mis à notre poursuite. Comme l'intention était évidemment bonne, quoique la façon fût singulière, nous ne vîmes aucun motif de ne pas lui faire raison de sa politesse; nous prîmes chacun un petit verre, lui la bouteille, et nous bûmes à la santé du roi Ferdinand, à laquelle, toujours fidèle aux principes révolutionnaires qu'il nous avait manifestés, il tint absolument à mêler celle du roi Louis-Philippe. Après quoi, sur notre refus de redoubler, il nous offrit une nouvelle poignée de main, et repartit au galop comme il était venu.

Jadin prétendit que c'était le fidèle soldat de S.M. le roi Ferdinand qui avait eu la meilleure part de nos quatre piastres; et comme Jadin est un homme plein de sens et de pénétration à l'endroit des misères humaines, je suis tenté de croire qu'il avait raison.

CHAPITRE XIV.

BELLINI.

Au bout d'une heure et demie de marche nous arrivâmes à Vena.

Notre guide ne nous avait pas trompés, car aux premiers mots que nous adressâmes à un habitant du pays il nous fut aussi facile de voir que la langue que nous lui parlions lui était aussi parfaitement inconnue qu'à nous celle dans laquelle il nous répondait; ce qui ressortit de cette conversation, c'est que notre interlocuteur parlait un patois gréco-italique, et que le village était une de ces colonies albanaises qui émigrèrent de la Grèce après la conquête de Constantinople par Mahomet II.

Notre entrée à Vena fut sinistre: Milord commença par étrangler un chat albanais qui, ne pouvant pas en conscience, vu l'antiquité de son origine et la difficulté de disputer le prix, être soumis au tarif des chats italiens, siciliens ou calabrais, nous coûta quatre carlins: c'était un événement sérieux dans l'état de nos finances; aussi Médor fut-il mis immédiatement en laisse pour que pareille catastrophe ne se renouvelât point.

Ce meurtre et les cris qu'avaient poussés, non pas la victime, mais ses propriétaires, occasionnèrent un rassemblement de tout le village, lequel rassemblement nous permit de remarquer, aux costumes journaliers que portaient les femmes, que ceux réservés aux dimanches et fêtes devaient être fort riches et fort beaux; nous proposâmes alors à la maîtresse du chat, qui tenait tendrement le défunt entre ses bras comme si elle ne pouvait se séparer même de son cadavre, de porter l'indemnité à une piastre si elle voulait revêtir son plus beau costume et poser pour que Jadin fit son portrait. La négociation fut longue: il y eut des pourparlers fort animés entre le mari et la femme; enfin la femme se décida, rentra chez elle, et une demi-heure après en sortit avec un costume resplendissant d'or et de broderies: c'était sa robe de noces.

Jadin se mit à l'œuvre tandis que j'essayais de réunir les éléments d'un déjeuner; mais, quelques efforts que je tentasse, je ne parvins pas même à acheter un morceau de pain. Les essais réitérés de mon guide, dirigés dans la même voie, ne furent pas plus heureux.

Au bout d'une heure Jadin finit son dessin. Alors comme, à moins de manger le chat, qui était passé de l'apothéose aux gémonies et que deux enfants traînaient par la queue, il n'y avait pas probabilité que nous trouvassions à satisfaire l'appétit qui nous tourmentait depuis la veille à la même heure, nous ne jugeâmes pas opportun de demeurer plus longtemps dans la colonie grecque, et nous nous remîmes en selle pour regagner le grand chemin. Sur la route nous trouvâmes un bois de châtaigniers, notre éternelle ressource, nous abattîmes des châtaignes, nous allumâmes un feu et nous les fîmes griller; ce fut notre déjeuner, puis nous reprîmes notre course.

Vers les trois heures de l'après-midi nous retombâmes dans la grande route: le paysage était toujours très-beau, et le chemin que nous avions quitté, montant déjà à Fundaco del Fico, continuait de monter encore; il résulta de cette ascension non interrompue que, au bout d'une autre heure de marche, nous nous trouvâmes sur un point culminant, d'où nous aperçûmes tout à coup les deux mers, c'est-à-dire le golfe de Sainte-Euphémie à notre gauche, et le golfe Squillace à notre droite. Au bord du golfe de Sainte-Euphémie étaient les débris de deux bâtiments qui s'étaient perdus à la côte pendant la nuit où nous-mêmes pensâmes faire naufrage. Au bord du golfe de Squillace s'étendait, sur un espace de terrain assez considérable, la ville de Catanzaro, illustrée quelques années auparavant par l'aventure merveilleuse de maître Térence le tailleur. Notre guide essaya de nous faire voir, à quelques centaines de pas de la mer, la maison qu'habitait encore aujourd'hui cet heureux veuf; mais quels que fussent les efforts et la bonne volonté que nous y mîmes, il nous fut impossible, à la distance dont nous en étions, de la distinguer au milieu de deux ou trois cents autres exactement pareilles.

Il était facile de voir que nous approchions de quelque lieu habité; en effet, depuis une demi-heure à peu près nous rencontrions, vêtues de costumes extrêmement pittoresques, des femmes portant des charges de bois sur leurs épaules. Jadin profita du moment où l'une de ces femmes se reposait pour en faire un croquis. Notre guide, interrogé par nous sur leur patrie, nous apprit qu'elles appartenaient au village de Triolo.

Au bout d'une autre heure nous aperçûmes le village. Une seule auberge, placée sur la grande route, ouvrait sa porte aux voyageurs: une certaine propreté extérieure nous prévint en sa faveur; en effet, elle était bâtie à neuf, et ceux qui l'habitaient n'avaient point encore eu le temps de la salir tout à fait. Nous remarquâmes, en nous installant dans notre chambre, que les divisions intérieures étaient en planches de sapin et non en murs de pierres; nous demandâmes les causes de cette singularité, et l'on nous répondit que c'était à cause des fréquents tremblements de terre; en effet, grâce à cette précaution, notre logis avait fort peu souffert des dernières secousses, tandis que plusieurs maisons de Triolo étaient déjà fort endommagées.

Nous étions écrasés de fatigue, moins de la route parcourue que de la privation du sommeil, de sorte que nous ne nous occupâmes que de notre souper et de nos lits. Notre souper fut encore assez facile à organiser; quant à nos lits, ce fut autre chose: deux voyageurs qui étaient arrivés dans la journée et qui dans ce moment-là visitaient les ravages que le tremblement de terre avait faits à Triolo, avaient pris les deux seules paires de draps blancs qui se trouvassent dans l'hôtel, de sorte qu'il fallait nous contenter des autres. Nous nous informâmes alors sérieusement de l'époque fixe où cette disette de linge cesserait, et notre hôte nous assura que nous trouverions à Cosenza un excellent hôtel, où il y aurait probablement des draps blancs, si toutefois l'hôtel n'avait pas été renversé par les tremblements de terre. Nous demandâmes le nom de cette bienheureuse auberge, qui devenait pour nous ce que la terre promise était pour les Hébreux, et nous apprîmes qu'elle portait pour enseigne: Al Riposo d'Alarico, c'est-à-dire Au Repos d'Alaric. Cette enseigne était de bon augure: si un roi s'était reposé là, il est évident que nous, qui étions de simples particuliers, ne pouvions pas être plus difficiles qu'un roi. Nous prîmes donc patience en songeant que nous n'avions plus que deux nuits à souffrir, et qu'ensuite nous serions heureux comme des Visigoths.

Je tins donc mon hôte quitte de ses draps: et tandis que Jadin allait fumer sa pipe, je me jetai sur mon lit, enveloppé dans mon manteau.

J'étais dans cet état de demi-sommeil qui rend impassible, et pendant lequel on distingue à peine la réalité du songe, lorsque j'entendis dans la chambre voisine la voix de Jadin, dialoguant avec celle de nos deux compatriotes: au milieu de mille paroles confuses je distinguai le nom de Bellini. Cela me reporta à Palerme, où j'avais entendu sa Norma, son chef-d'œuvre peut-être; le trio du premier acte me revint dans l'esprit, je me sentis bercé par cette mélodie et je fis un pas de plus vers le sommeil. Puis il me sembla entendre: «Il est mort.—Bellini est mort?…—Oui.» Je répétai machinalement: Bellini est mort. Et je m'endormis.

Cinq minutes après, ma porte s'ouvrit et je me réveillai en sursaut: c'était Jadin qui rentrait.

—Pardieu, lui dis-je, vous avez bien fait de m'éveiller, je faisais un mauvais rêve.

—Lequel?

—Je rêvais que ce pauvre Bellini était mort.

—Rien de plus vrai que votre rêve, Bellini est mort.

Je me levai tout debout.

—Que dites-vous là? Voyons.

—Je vous répète ce que viennent de m'assurer nos deux compatriotes, qui l'ont lu à Naples sur les journaux de France, Bellini est mort.

—Impossible! m'écriai-je, j'ai une lettre de lui pour le duc de Noja.—Je m'élançai vers ma redingote, je tirai de ma poche mon portefeuille, et du portefeuille la lettre.

—Tenez.

—Quelle est sa date? Je regardai.

—6 mars.

—Eh bien! mon cher, me dit Jadin, nous sommes aujourd'hui au 18 octobre, et le pauvre garçon est mort dans l'intervalle, voilà tout. Ne savez-vous pas que, de compte fait, notre sublime humanité possède 22,000 maladies, et que nous devons à la mort 12 cadavres par minute, sans compter les époques de peste, de typhus et de choléra où elle escompte?

—Bellini est mort! répétai-je sa lettre à la main….

Cette lettre, je la lui avais vu écrire au coin de ma cheminée; je me rappelai ses beaux cheveux blonds, ses yeux si doux, sa physionomie si mélancolique; je l'entendais me parler ce français qu'il parlait si mal avec un si charmant accent; je le voyais poser sa main sur ce papier: ce papier conservait son écriture, son nom; ce papier était vivant et lui était mort! Il y avait deux mois à peine qu'à Catane, sa patrie, j'avais vu son vieux père, heureux et fier comme on l'est à la veille d'un malheur. Il m'avait embrassé, ce vieillard, quand je lui avais dit que je connaissais son fils; et ce fils était mort! ce n'était pas possible. Si Bellini fût mort, il me semble que ces lignes eussent changé de couleur, que son nom se fût effacé; que sais-je! je rêvais, j'étais fou. Bellini ne pouvait pas être mort; je me rendormis.

Le lendemain on me répéta la même chose, je ne voulais pas la croire davantage; ce ne fut qu'en arrivant à Naples que je demeurai convaincu.

Le duc de Noja avait appris que j'avais pour lui une lettre de l'auteur de la Somnambule et des Puritains, il me la fit demander. J'allai le voir et je la lui montrai, mais je ne la lui donnai point, cette lettre était devenue pour moi une chose sacrée: elle prouvait que non-seulement j'avais connu Bellini, mais encore que j'avais été son ami.

La nuit avait été pluvieuse, et le temps ne paraissait pas devoir s'améliorer beaucoup pendant la journée, qui devait être longue et fatigante, puisque nous ne pouvions nous arrêter qu'à Rogliano, c'est-à-dire à dix lieues d'où nous étions à peu près. Il était huit heures du matin; en supposant sur la route une halte de deux heures pour notre guide et nos mulets, nous ne pouvions donc guère espérer que d'arriver à huit heures du soir.

A peine fûmes-nous partis, que la pluie recommença. Le mois d'octobre, ordinairement assez beau en Calabre, était tout dérangé par le tremblement de terre. Au reste, depuis deux ou trois jours et à mesure que nous approchions de Cosenza, le tremblement de terre devenait la cause ou plutôt le prétexte de tous ces malheurs qui nous arrivaient. C'était la léthargie du légataire universel.

Vers midi nous fîmes notre halte: cette fois nous avions pris le soin d'emporter avec nous du pain, du vin et un poulet rôti, de sorte qu'il ne nous manqua, pour faire un excellent déjeuner, qu'un rayon de soleil; mais, loin de là, le temps s'obscurcissait de plus en plus, et d'énormes masses de nuages passaient dans le ciel, chassés par un vent du midi qui, tout en nous présageant l'orage, avait cependant cela de bon, qu'il nous donnait l'assurance que notre speronare devait, à moins de mauvaise volonté de sa part, être en route pour nous rejoindre. Or, notre réunion devenait urgente pour mille raisons, dont la principale était l'épuisement prochain de nos finances.

Vers les deux heures, l'orage dont nous étions menacés depuis le matin éclata: il faut avoir éprouvé un orage dans les pays méridionaux, pour se faire une idée de la confusion où le vent, la pluie, le tonnerre, la grêle et les éclairs peuvent mettre la nature. Nous nous avancions par une route extrêmement escarpée et dominant des précipices, de sorte que, de temps en temps, nous trouvant au milieu des nuages qui couraient avec rapidité chassés par le vent, nous étions obligés d'arrêter nos mulets; car, cessant entièrement de voir à trois pas autour de nous, il eût été très possible que nos montures nous précipitassent du haut en bas de quelque rocher. Bientôt les torrents se mêlèrent de la partie et se mirent à bondir du haut en bas des montagnes; enfin nos mulets rencontrèrent des espèces de fleuves qui traversaient la route, et dans lesquels ils entrèrent d'abord jusqu'aux jarrets, puis jusqu'au ventre, puis enfin où nous entrâmes nous-mêmes jusqu'aux genoux. La situation devenait de plus en plus pénible. Cette pluie continuelle nous avait percés jusqu'aux os; les nuages qui passaient en nous inveloppant, chassés par la tiède haleine du sirocco, nous laissaient le visage et les mains couverts d'une espèce de sueur qui, au bout d'un instant, se glaçait au contact de l'air; enfin, ces torrents toujours plus rapides, ces cascades toujours plus bondissantes, menaçaient de nous entraîner avec elles. Notre guide lui-même paraissait inquiet, tout habitué qu'il dût être à de pareils cataclysmes; les animaux eux-mêmes partageaient cette crainte, à chaque torrent Milord poussait des plaintes pitoyables, à chaque coup de tonnerre nos mules frissonnaient.

Cette pluie incessante, ces nuages successifs, ces cascades que nous rencontrions à chaque pas, avaient commencé par nous produire, tant que nous avions conservé quelque chaleur personnelle, une sensation des plus désagréables; mais peu à peu un refroidissement si grand s'empara de nous, qu'à peine nous apercevions-nous, à la sensation éprouvée, que nous passions au milieu de ces fleuves improvisés. Quant à moi, l'engourdissement me gagnait au point que je ne sentais plus mon mulet entre mes jambes, et que je ne voyais aucun motif pour garder mon équilibre, comme je le faisais, autrement que par un miracle; aussi cessai-je tout à fait de m'occuper de ma monture pour la laisser aller où bon lui semblait. J'essayai de parler à Jadin, mais à peine si j'entendais mes propres paroles, et, à coup sûr, je n'entendis point la réponse. Cet état étrange allait, au reste, toujours s'augmentant, et la nuit étant venue sur ces entrefaites, je perdis à peu près tout sentiment de mon existence, à l'exception de ce mouvement machinal que m'imprimait ma monture. De temps en temps ce mouvement cessait tout à coup, et je restais immobile; c'était mon mulet qui, engourdi comme moi, ne voulait plus aller, et que notre guide ranimait à grands coups de bâton. Une fois la halte fut plus longue, mais je n'eus pas la force de m'informer de ce qui la causait; plus tard, j'appris que c'était Milord qui n'en pouvant plus avait, de son côté, cessé de nous suivre, et qu'il avait fallu attendre. Enfin, après un temps qu'il me serait impossible de mesurer, nous nous arrêtâmes de nouveau; j'entendis des cris, je vis des lumières, je sentis qu'on me soulevait de dessus ma selle; puis j'éprouvai une vive douleur par le contact de mes pieds avec la terre. Je voulus cependant marcher, mais cela me fut impossible. Au bout de quelques pas je perdis entièrement connaissance, et je ne me réveillai que près d'un grand feu et couvert de serviettes chaudes que m'appliquaient, avec une charité toute chrétienne, mon hôtesse et ses deux filles. Quant à Jadin, il avait mieux supporté que moi cette affreuse marche, sa veste de panne l'ayant tenu plus long-temps à l'abri que n'avait pu le faire mon manteau de drap et ma veste de toile. Quant à Milord, il était étendu sur une dalle qu'on avait chauffée avec des cendres et paraissait absolument privé de connaissance: deux chats jouaient entre ses pattes, je le crus trépassé.

Mes premières sensations furent douloureuses; il fallait que je revinsse sur mes pas pour vivre: j'avais moins de chemin à achever pour mourir; et puis c'eût été autant de fait.

Je regardai autour de moi, nous étions dans une espèce de chaumière, mais au moins nous étions à l'abri de l'orage et près d'un bon feu. Au dehors on entendait le tonnerre qui continuait de gronder et le vent qui mugissait à faire trembler la maison. Quant aux éclairs je les apercevais à travers une large gerçure de la muraille produite par les secousses du tremblement de terre. Nous étions dans le village de Rogliano, et cette malheureuse cabane en était la meilleure auberge.

Au reste, je commençais à reprendre mes forces: j'éprouvais même une espèce de sentiment de bien-être à ce retour de la vie et de la chaleur. Cette immersion de six heures pouvait remplacer un bain, et si j'avais eu du linge blanc et des habits secs à mettre j'aurais presque béni l'orage et la pluie; mais toute notre robba était imprégnée d'eau, et tout autour d'un immense brasier allumé au milieu de la chambre et dont la fumée s'en allait par les mille ouvertures de la maison, je voyais mes chemises, mes pantalons et mes habits qui fumaient de leur côté à qui mieux mieux, mais qui, malgré le soin qu'on avait pris de les tordre, ne promettaient pas d'être séchés de sitôt.

Ce fut alors que j'enviai ces fameux draps blancs que, selon toute probabilité, nous devions trouver au Repos d'Alaric et dont je n'osai pas même m'informer à Rogliano. Au reste, à la rigueur, ma position était tolérable: j'étais sur un matelas, entre la cheminée et le brasero, au milieu de la chambre; une douzaine de serviettes, qui m'enveloppaient de la tête aux pieds, pouvaient à la rigueur remplacer les draps. Je fis chauffer une couverture et me la fis jeter sur le corps. Puis, sourd à toute proposition de souper, je déclarai que j'abandonnais magnanimement ma part à mon guide, qui pendant toute cette journée avait été admirable de patience, de courage et de volonté.

Soit fatigue suprême, soit qu'effectivement la position fût plus tolérable que la veille, nous parvînmes à dormir quelque peu pendant cette nuit. Au reste, autant que je puis m'en souvenir au milieu de la torpeur dans laquelle j'étais tombé, nos hôtes furent pleins d'attention et de complaisance pour nous, et l'état dans lequel ils nous avaient vus avait paru leur inspirer une profonde pitié.

Le lendemain au matin, notre guide vint nous prévenir qu'une de ses mules ne pouvait plus se tenir sur ses jambes; elle avait été prise d'un refroidissement, et paraissait entièrement paralysée. On envoya chercher le médecin de Rogliano, qui, comme Figaro, était à la fois barbier, docteur et vétérinaire; il répondit de l'animal si on lui laissait pendant deux jours la faculté de le médicamenter. Nous décidâmes alors qu'on chargerait tout notre bagage sur la mule valide, et que nous irions à pied jusqu'à Cosenza, qui n'est éloignée de Rogliano que de quatre lieues.

Le première chose que je fis en sortant fut de m'assurer de quel côté venait le vent; heureusement il était est-sud-est, ce qui faisait que notre speronare devait s'en trouver à merveille. Or, l'arrivée de notre speronare devenait de plus en plus urgente: nous étions, Jadin et moi, à la fin de nos espèces, et nous avions calculé que, notre guide payé, il nous resterait une piastre et deux ou trois carlins.

* * * * *

A mesure que nous approchions, nous voyions des traces de plus en plus marquées du tremblement de terre: les maisons, éparses sur le bord de la route comme c'est la coutume aux environs des villes, étaient presque toutes abandonnées; les unes manquaient de toit, tandis que les autres étaient lézardées du haut en bas, et quelques-unes même renversées tout à fait. Au milieu de tout cela, nous rencontrions des Cosentins à cheval avec leur fusil et leur giberne, des paysans sur des voitures pleines de tonneaux rougis par le vin; puis, de lieue en lieue, de ces migrations de familles tout entières, avec leurs instruments de labourage, leur guitare et leur inséparable cochon. Enfin, en arrivant au haut d'une montagne, nous vîmes Cosenza, s'étendant au fond de la vallée que nous dominions, et, dans une prairie attenante à la ville, une espèce de camp, qui nous parut infiniment plus habité que la ville elle-même.

Après avoir traversé une espèce de faubourg, nous descendîmes par une grande rue assez régulière, mais qui ressemblait par sa solitude à une rue d'Herculanum ou de Pompéïa; plusieurs maisons étaient renversées tout à fait, d'autres lézardées depuis le toit jusqu'aux fondations, d'autres enfin avaient toutes leurs fenêtres brisées, et c'étaient les moins endommagées. Cette rue nous conduisit au bord du Busento, où, comme on se le rappelle, fut enterré le roi Alaric; le fleuve était complétement tari, et l'eau avait disparu sans doute dans quelque gouffre qui s'était ouvert entre sa source et la ville. Nous vîmes dans son lit desséché une foule de gens qui faisaient des fouilles sur l'autorité de Jornandès, qui raconte les riches funérailles de ce roi. A chaque fois que le même phénomène se renouvelle, on fait les mêmes fouilles, et cela sans que les savants Cosentins, dans leur admirable vénération pour l'antiquité, se laissent jamais abattre par les déceptions successives qu'ils ont éprouvées. La seule chose qu'aient jamais produite ces excavations est un petit cerf d'or, qui fut retrouvé à la fin du dernier siècle.

En face de nous et de l'autre côté du Busento était la fameuse auberge du Repos d'Alaric, ouvrant majestueusement sa grande porte au voyageur fatigué. Nous avions trop long-temps soupiré après ce but pour ne pas essayer de l'atteindre le plus vite possible; en conséquence nous traversâmes le pont, et nous vînmes demander l'hospitalité à l'hôtel patronisé par le spoliateur du Panthéon et le destructeur de Rome.

CHAPITRE XV.

COSENZA.

Au premier abord, nous crûmes l'hôtel abandonné comme les maisons que nous avions rencontrées sur la route. Nous parcourûmes tout le rez-de-chaussée et tout le premier sans trouver ni maître ni domestiques à qui adresser la parole: la plupart des carreaux des fenêtres étaient cassés, et peu de meubles étaient à leur place. Nous comprîmes que ce désordre était le résultat de la catastrophe qui agitait en ce moment les Cosentins, et nous commençâmes à craindre de ne point avoir encore trouvé là l'Eldorado que nous nous étions promis.

Enfin, après être montés du rez-de-chaussée au premier et être redescendus du premier au rez-de-chaussée sans rencontrer une seule personne, nous crûmes entendre quelque bruit au-dessous de nous. Nous enfilâmes un escalier qui nous conduisit à une cave, et, après avoir descendu une douzaine de marches, nous nous trouvâmes dans une salle souterraine éclairée par cinq ou six lampes fumeuses et occupée par une vingtaine de personnes.

Je n'ai jamais vu d'aspect plus étrange que celui que présentait cette chambre, dont les habitants formaient trois groupes bien distincts. Le premier se composait d'un chanoine qui, depuis huit jours que durait le tremblement de terre, n'avait pas voulu se lever; il était dans un grand lit emboîté à l'angle le plus profond de la salle, et il avait près de lui quatre campieri qui veillaient sans cesse leur fusil à la main. En face du lit était une table où des marchands de bestiaux jouaient aux cartes. Enfin, sur un plan plus rapproché de la porte, un troisième groupe mangeait et buvait; des provisions de pain et de vin étaient entassées dans un coin, afin que, si la maison s'écroulait sur ses habitants, ils ne mourussent ni de faim ni de soif en attendant qu'on leur portât secours. Quant au rez-de-chaussée et au premier, ils étaient, comme nous l'avons dit, complètement abandonnés.

A peine les garçons de l'hôtel nous eurent-ils aperçus sur le pas de la porte qu'ils accoururent à nous, non point avec la politesse naturelle de l'espèce à laquelle ils appartiennent, mais au contraire avec un air rébarbatif qui ne promettait rien de bon. En effet, au lieu des offres et des promesses ordinaires qui vous accueillent sur le seuil des auberges, c'était un interrogatoire en règle qui nous attendait. On nous demanda d'où nous venions, où nous allions, qui nous étions, comment nous voyagions; à et l'imprudence que nous eûmes d'avouer que nous arrivions avec un guide et un seul mulet, on nous répondit qu'à l'hôtel du Repos d'Alaric on ne logeait pas les voyageurs à pied. J'avais grande envie de rosser vigoureusement le drôle qui nous faisait cette réponse; mais Jadin me retint, et je me contentai de tirer de ma poche la lettre que le fils du général Nunziante m'avait donnée pour le baron Mollo.

—Connaissez-vous le baron Mollo? dis-je au garçon.

—Est-ce que vous connaissez le baron Mollo? demanda celui auquel je m'adressais, d'un ton infiniment radouci.

—Il n'est pas question de savoir si je le connais, moi; il s'agit de savoir si vous le connaissez, vous.

—Oui … monsieur.

—Est-il en ce moment à Cosenza?

—Il y est … excellence.

—Portez-lui cette lettre à l'instant même, et demandez-lui à quelle heure il pourra recevoir les deux gentilshommes qui l'ont apportée. Peut-être nous trouvera-t-il un hôtel, lui.

—Mille pardons, excellence; si nous eussions su que leurs excellences eussent l'honneur de connaître le baron Mollo, ou plutôt que le baron Mollo eût l'honneur de connaître leurs excellences, certainement qu'au lieu de répondre ce que nous avons répondu nous nous serions empressés.

—En ce cas, ne répondez rien, et empressez-vous. Allez!

Le garçon s'inclina jusqu'à terre, et sortit en courant.

Dix minutes après, le maître de l'hôtel rentra et vint à nous.

—Ce sont leurs excellences qui connaissent le baron Mollo? nous demanda-t-il.

—C'est-à-dire, lui répondis-je, que nos excellences ont des lettres pour lui de la part du fils du général Nunziante.

—Alors je fais mille excuses à leurs excellences de la manière dont le garçon les a reçues. En ce temps de malheur, où la moitié des maisons sont abandonnées, nous recommandons à nos gens les mesures les plus sévères à l'endroit des étrangers; et je prierai leurs excellences de ne pas se formaliser si au premier abord….

—On les a prises pour des voleurs, n'est-ce pas?.

—Oh! excellences.

—Allons, allons, dit Jadin, nous nous ferons des compliments ce soir ou demain matin. En attendant, pourrait-on avoir une chambre?

—Que dit son excellence? demanda le maître de l'hôtel.

Je lui traduisis le désir de Jadin.

—Certainement, reprit-il. Oh! de chambres, il n'en manque pas; mais il s'agit de savoir si leurs excellences voudront coucher dans des chambres.

—Mais certainement, dit Jadin, que nous voulons coucher dans des chambres. Où voulez-vous donc que nous couchions? à la cave?

—Dans les circonstances actuelles ce serait peut-être plus prudent. Voyez ces messieurs, ajouta notre hôte en nous montrant l'honorable société que nous avons décrite, il y a huit jours qu'ils sont ici.

—Merci, merci, dit Jadin; elle infecte, votre société.

—Il y a encore les baraques, nous dit l'hôte.

—Qu'est-ce que les baraques? demandai-je.

—Ce sont de petites cabanes en bois et en paille que nous avons fait bâtir dans la prairie et sous lesquelles tous les seigneurs de la ville se sont retirés.

—Mais enfin, demanda Jadin, pourquoi avez-vous de la répugnance à nous donner des chambres?

—Mais parce que d'un moment à l'autre le plancher peut tomber sur la tête de leurs excellences et les écraser.

—Le plancher tomber! et pourquoi tomberait-il?

—Mais à cause du tremblement de terre.

—Est-ce que vous croyez au tremblement de terre, vous? me dit Jadin.

—Dame! il me semble que nous en avons vu des traces.

—Mais non, c'est un tas de farceurs; leurs maisons tombent parce qu'elles sont vieilles, et ils disent que c'est un tremblement de terre pour obtenir une indemnité du gouvernement. Mail l'hôtel est bâti à neuf; il ne tombera pas.

—Est-ce votre avis?

—Je le crois bien.

—Mon cher hôte, avez-vous des baignoires?

—Oui.

—Vous pouvez nous donner à déjeuner?

—Oui.

—Vous possédez des draps blancs?

—Oh! oui, monsieur.

—Eh bien! avec des promesses comme celles-là, nous ne quitterons pas l'hôtel quand il devrait nous tomber sur la tête.

—Vous êtes les maîtres.

—Ainsi vous entendez: deux bains, deux déjeuners, deux lits; tout cela le plus tôt possible.

—Dame, peut-être ferai-je attendre leurs excellences, il faut trouver le cuisinier.

—Et pourquoi ce gaillard-là n'est-il pas à ses fourneaux?

—Monsieur, il a eu peur et il est aux baraques; mais enfin, comme il y a moins de danger le jour que la nuit, peut-être consentira-t-il à venir à l'hôtel.

—S'il ne consent pas, prévenez-nous à l'instant même, et nous ferons notre cuisine nous-mêmes.

—Oh! excellences, je ne souffrirais jamais….

—Nous verrons tout cela après; nos bains, notre déjeuner, nos lits d'abord.

—Je cours faire préparer tout cela; en attendant, leurs excellences peuvent choisir dans l'hôtel l'appartement qui leur convient le mieux.

Nous recommençâmes la visite, et nous nous arrêtâmes à une grande chambre au premier dont les fenêtres s'ouvraient sur le fleuve et sur le faubourg; le faubourg était toujours désert et le fleuve toujours habité.

Au bout d'une heure et demie nous avions pris nos bains, nous avions fait une excellente collation, et nous étions dans nos lits bien confortablement bassinés.

On nous annonça le baron Mollo: on ne l'avait point trouvé chez lui; on l'avait aussitôt poursuivi aux baraques, où il avait fallu le temps de démêler sa cahute de toutes les cahutes voisines. Alors, avec cette politesse excessive que l'on rencontre chez tous les gentilshommes italiens, il n'avait pas voulu souffrir que nous nous dérangeassions, fatigués comme nous devions l'être, et il était venu lui-même à l'hôtel, ce qui avait porté au comble la confusion du pauvre camerière et la vénération de notre hôte pour ses voyageurs.

Nous fîmes faire toutes nos excuses au baron, et nous lui dîmes que, n'ayant point couché depuis huit jours dans des draps blancs, nous avions été pressés de jouir de cette nouveauté; mais que, cependant, s'il voulait passer par-dessus le cérémonial et entrer dans notre chambre, il nous ferait le plus grand plaisir: trois minutes après que le camerière était allé reporter notre réponse, la porte s'ouvrit et le baron entra.

C'était un homme de cinquante-cinq à soixante ans, parlant très-bien français et remarquable, de bonnes manières; il avait habité Naples du temps de la domination française, et, comme presque toutes les personnes des classes supérieures, il avait conservé de nous un excellent souvenir.

De plus, la lettre que nous lui avions fait remettre avait produit des merveilles. Le fils du général Nunziante, versé dans la littérature française, qui faisait sur le volcan où il était relégué à peu près sa seule distraction, m'avait recommandé à lui de la façon la plus pressante; de sorte qu'il venait mettre à notre disposition sa personne, sa voiture, ses chevaux et même sa baraque. Quant à son palazzo, il n'en était point question; il était fendu depuis le haut jusqu'en bas, et chaque soir il s'attendait à ne pas le retrouver debout le lendemain.

Alors il nous fallut bien reconnaître qu'il y avait eu un tremblement de terre. La première secousse s'était fait sentir dans la soirée du douze, et elle avait été excessivement violente: c'était cette même secousse qui, à l'extrémité de la Calabre, nous avait tous envoyés du pont de notre speronare sur le sable du rivage. Toutes les nuits d'autres secousses lui succédaient, mais on remarquait qu'elles allaient chaque nuit s'affaiblissant; cependant, soit que les maisons qui n'étaient pas tombées à la première secousse fussent ébranlées et ne pussent résister aux autres, quoique moins violentes, chaque matinée on signalait quelque nouveau désastre. Au reste, Cosenza n'était point encore le point qui avait le plus souffert; plusieurs villages, et entre autres celui de Castiglione, distant de cinq milles de la capitale de la Calabre, étaient entièrement détruits.

A Cosenza une soixantaine de maisons étaient renversées seulement, et une vingtaine de personnes avaient péri.

Le baron Mollo nous gronda fort de l'imprudence que nous commettions en restant ainsi à l'hôtel; mais nous nous trouvions si bien dans nos lits, que nous lui déclarâmes que, puisqu'il s'était si obligeamment mis à notre disposition, nous le chargions, en cas de malheur, de nous faire faire un enterrement digne de nous, mais que nous ne bougerions pas d'où nous étions. Voyant que c'était une résolution prise, le baron Mollo nous renouvela alors ses offres de services, nous donna son adresse aux baraques et prit congé de nous.

Deux heures après nous nous levâmes parfaitement reposés, et nous commençâmes à visiter la ville.

C'était le centre qui avait le plus souffert: là, toutes les maisons étaient à peu près abandonnées et offraient un aspect de désolation impossible à décrire: dans quelques-unes, complètement écroulées et dont les habitants n'avaient pas eu le temps de fuir, on faisait des fouilles pour retrouver les cadavres, tandis que les parents étaient pleins d'anxiété pour savoir si les ensevelis seraient retirés morts ou vivants. Au milieu de tout cela, circulait une confrérie de capucins, portant des consolations aux afflichés, prodiguant des secours aux blessés et rendant les derniers devoirs aux morts. Au reste, partout où je les avais rencontrés, j'avais vu les capucins donnant aux autres ordres monastiques d'admirables exemples de dévouement; et cette fois encore ils n'avaient point failli à leur pieuse mission.

Après avoir visité la ville, nous nous rendîmes aux baraques. C'était, comme nous l'avons dit, une espèce de camp dressé dans une petite prairie attenante au couvent des capucins et presque entourée de haies, comme une place forte de murailles; des baraques en lattes, recouvertes en paille, avaient été construites sur quatre rangs, de manière à former deux rues, en dehors desquelles avaient été se dresser les habitations de ceux qui ne veulent jamais faire comme les autres, et qui s'étaient bâti çà et là des espèces de maisons de campagne; d'autres enfin qui, au milieu de la désolation générale, avaient voulu conserver leur position aristocratique, s'étaient refusés à descendre à la simple baraque et demeuraient dans leurs voitures dételées, tandis que le cocher habitait sur le siége de devant et les domestiques sur le siége de derrière. Tous les matins, une espèce de marché se tenait dans un coin de la prairie; les cuisiniers et les cuisinières allaient y faire leurs provisions; puis, sur des espèces de fourneaux improvisés, situés derrière chaque baraque, chaque repas se préparait tant bien que mal et se mangeait en général sur une table dressée à la porte, ce qui faisait qu'attendu l'habitude qu'ont gardée les Cosentins de dîner d'une heure à deux heures, ces repas ressemblaient fort aux banquets fraternels des Spartiates.

Au reste, rien, excepté la vue, ne peut donner l'idée de l'aspect de cette ville improvisée, où la vie intérieure de toute une population était mise à découvert depuis les échelons les plus inférieurs jusqu'aux degrés les plus élevés; depuis l'écuelle de terre jusqu'à la soupière d'argent; depuis l'humble macaroni cuit à l'eau, composant le repas complet, jusqu'au dîner luxueux dont il ne forme qu'une simple entrée. Nous étions justement arrivés à l'heure de ce banquet général, et la chose se présentait à nous par son côté le plus original et le plus curieux.

Au milieu de notre course à travers ce double rang de tables, nous aperçûmes à la porte d'une baraque plus spacieuse que les autres le baron Mollo, servi par des domestiques en livrée et dînant avec sa famille. A peine nous eut-il aperçus, qu'il se leva et nous présenta à ses convives en nous offrant de prendre notre place au milieu d'eux: nous le remerciâmes, attendu que nous venions de déjeuner nous-mêmes. Il nous fit alors apporter des chaises, et nous restâmes un moment à causer de la catastrophe; car on comprend bien que c'était l'objet de la conversation générale et que le dialogue, détourné un instant de ce sujet, y revenait bientôt, ramené qu'il y était presque malgré lui par la vue des objets extérieurs.

Nous restâmes jusqu'à quatre heures à nous promener aux baraques, qui étaient, au reste, le rendez-vous de ceux mêmes qui n'avaient point voulu quitter leurs maisons, et le nombre, il faut le dire, en était fort minime. C'est là qu'on se faisait et qu'on recevait mutuellement les visites, et que s'étaient renouées les relations sociales, un instant interrompues par la catastrophe, mais qui, plus fortes qu'elle, s'étaient presque aussitôt rétablies. A quatre heures, notre dîner nous attendait nous-mêmes à l'hôtel.

Le repas se passa sans accident, et n'eut d'autre résultat que d'augmenter notre vénération pour l'hôtel del Riposo d'Alarico. Ce n'était point que la chère en fût ni fort délicate ni fort variée, puisque je crois que, pendant les huit jours que nous y restâmes, le plat fondamental en fut toujours un haricot de mouton. Mais il y avait si long-temps que nous n'avions vu une table un peu proprement couverte de linge blanc, de porcelaine et d'argenterie, que nous nous regardions comme les gens les plus heureux de la terre d'avoir retrouvé ce superflu de première nécessité. Après le dîner, nous fîmes monter notre pizziote et nous réglâmes nos comptes avec lui: comme nous l'avions calculé, bêtes et homme payés, il nous resta à peu près une piastre: c'était momentanément toute notre fortune; aussi jamais négociant hollandais n'attendit vaisseau chargé aux grandes Indes d'une impatience pareille à celle dont nous attendions notre speronare.

A six heures la nuit vint: la nuit était le moment formidable; chaque nuit, depuis la soirée où la première secousse s'était fait sentir, avait été marquée par de nouvelles commotions et par de nouveaux malheurs; c'était ordinairement de minuit à deux heures que la terre s'agitait, et l'on comprend avec quelle anxiété toute la population attendait ce retour fatal.

A sept heures nous retournâmes aux baraques: elles étaient presque toutes éclairées avec des lanternes, dont quelques-unes, empruntées aux voitures des propriétaires, jetaient un jour plus ardent et brillaient pareilles à des planètes au milieu d'étoiles ordinaires. Comme le temps était assez beau, tout le monde était sorti et se promenait; mais il y avait dans les mouvements, dans la voix et jusque dans les éclairs de gaieté de toute cette population, quelque chose de brusque, de saccadé et de furieux qui dénonçait l'inquiétude générale. Toutes les conversations roulaient sur le tremblement de terre, et de dix pas en dix pas on entendait ces paroles redites presque en forme d'oraison:—Enfin, Dieu nous fera peut-être la grâce qu'il n'y ait pas de secousse cette nuit.