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Le Chat Maltais

Chapter 6: LA TOMBE DE SES ANCÊTRES
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About This Book

A personal essay recalls an encounter with the author and paints his domestic setting and manner, then moves to close reflections on his work, highlighting stories rooted in nature and vivid storytelling. The translator outlines the process and selectivity behind bringing chosen tales to French readers, and traces recurring concerns such as human character, animal symbolism, moral observation and poetic imagination, while offering concise critical and biographical commentary to frame the selections.

LA TOMBE DE SES ANCÊTRES

Certaines gens vous diront que si, dans toute l’Inde, il n’était qu’une miche de pain, elle se verrait, en égales portions, partagée entre les Plowdens, les Trevors, les Beadons, et les Rivett-Carnacs. Ce qui revient à dire que certaines familles servent l’Inde de génération en génération comme les dauphins se suivent en file à travers les mers.

Prenons un cas aussi petit qu’obscur. Il y a toujours eu pour le moins un représentant des Chinns du Devonshire dans l’Inde Centrale ou ses environs depuis le temps du lieutenant-artificier Humphrey Chinn, du régiment européen de Bombay, lequel assista à la prise de Seringapatam, en 1799. Alfred Ellis Chinn, le frère cadet de Humphrey, commanda un régiment de grenadiers de Bombay, de 1804 à 1813, époque à laquelle il assista à pas mal de démêlés ; et en 1834 John Chinn, de la même famille — nous l’appellerons John Chinn Premier — se distingua comme administrateur de sang-froid en temps de trouble, en un lieu appelé Mundesour. Il mourut jeune, mais laissa sa griffe sur le pays nouveau, et l’honorable comité des Directeurs de l’honorable East India Company[13], après avoir personnifié ses vertus en une décision pompeuse, paya les frais de sa tombe dans les monts des Satpuras.

[13] Compagnie semblable à notre Compagnie des Indes.

Il eut pour successeur son fils, Lionel Chinn, lequel, à peine sorti de la vieille petite demeure du Devonshire, se trouva grièvement blessé au cours de l’Insurrection. Ce dernier Chinn passa son temps d’activité dans un rayon de cent cinquante milles autour de la tombe de John Chinn, et parvint au commandement d’un régiment de petits montagnards sauvages, dont la plupart avaient connu son père. Son fils John naquit dans le petit cantonnement aux toits de chaume, aux murs de boue, qui se trouve encore aujourd’hui situé à quatre-vingts milles de la station de chemin de fer la plus rapprochée, au cœur d’un pays tout en broussailles et en tigres. Le colonel Lionel Chinn servit trente ans et se retira. A la traversée du canal de Suez, son paquebot croisa le transport à destination de l’étranger, qui emportait son fils en Orient pour l’acquit de ses devoirs de famille.

Les Chinns ont plus de chance que le reste des humains en ce qu’ils savent exactement ce qu’ils ont à faire. Un Chinn intelligent passe son examen pour le service civil de Bombay, et s’en va dans l’Inde Centrale, où tout le monde est enchanté de le voir. Un Chinn moyen entre dans le service de la Police ou dans les Eaux et Forêts, et, tôt ou tard, lui aussi fait son apparition dans l’Inde Centrale ; c’est ce qui a donné naissance au dicton : « l’Inde Centrale est habitée par les Bhils, les Mairs[14] et les Chinns, tous gens du même acabit. » La race est à petits os, brune et silencieuse, et les plus bornés d’entre eux sont encore de bons fusils. John Chinn II était plutôt intelligent, mais en sa qualité de fils aîné il entra dans l’armée, suivant une autre tradition des Chinns. Son devoir était de demeurer dans le régiment de son père pour toute la durée de sa vie, bien que le corps fût de ceux que bien des gens eussent payé cher pour éviter. Il s’agissait d’irréguliers, de petits hommes bruns, noirauds, vêtus de vert olive à garniture de cuir noir, et leurs amis les appelaient les « Wuddars », nom qui s’applique à une race de gens de basse caste, laquelle déterre les rats pour les manger. Mais les Wuddars n’en tiraient nul grief. C’étaient les Wuddars, et leurs chefs d’orgueil se résumaient à ceux-ci :

[14] Bhils et Mairs, antiques races de l’Inde Centrale.

Premièrement, ils possédaient moins d’officiers anglais que n’importe quel régiment indigène. Secondement, à la parade, leurs lieutenants n’étaient pas montés, comme il est de règle générale, mais marchaient sur leurs deux jambes, à la tête de leurs hommes. Or, il faut à l’homme qui peut se maintenir au niveau des Wuddars à leur pas de marche bon souffle et bon jarret. Troisièmement, c’étaient les plus pukka shikarries (épatants chasseurs) de toute l’Inde. Quatrièmement — et indéfiniment — c’étaient les Wuddars — connus jadis sous le nom de Chinn’s Irregular Bhil Levies, mais maintenant, désormais et pour toujours, les Wuddars.

Nul Anglais n’était de leur mess, qui ne le fût pour l’amour d’eux ou par tradition de famille. Les officiers employaient, pour parler à leurs soldats, une langue qu’il n’y avait pas deux cents hommes blancs dans l’Inde pour comprendre ; et les hommes étaient leurs enfants, tous tirés des Bhils, lesquels sont peut-être la race la plus étrange qui soit parmi les nombreuses races étranges de l’Inde. Ce furent, et ils le sont restés dans le cœur, de véritables sauvages, sournois, méfiants, pleins de superstitions à ne pas croire. Les races que dans le pays nous appelons indigènes trouvèrent le Bhil en possession de la terre la première fois qu’ils firent irruption dans cette partie du monde, il y a des milliers d’années. Les livres les appellent Préariens, Aborigènes, Dravidiens, que sais-je encore ; et, en fin de compte, c’est comme cela que les Bhils s’appellent eux-mêmes. Lorsqu’un chef rajpoute, dont les bardes peuvent chanter la généalogie en remontant à douze siècles en arrière, se trouve porté au trône, son investiture n’est point complète qu’on ne l’ait marqué au front du sang tiré des veines d’un Bhil. Les Rajpoutes prétendent que la cérémonie ne signifie rien du tout, mais le Bhil n’ignore pas que c’est la dernière, dernière ombre de ses droits de jadis comme antique possesseur du sol.

Des siècles d’oppression et de massacre ont fait du Bhil un larron cruel et à moitié détraqué, ainsi qu’un voleur de bétail ; et, à l’arrivée de l’Anglais, il semblait presque aussi ouvert à la civilisation que les tigres de ses jungles. Mais John Chinn Premier, père de Lionel, grand-père de notre John, pénétra dans son pays, vécut avec lui, apprit sa langue, tua les daims qui ravageaient ses pauvres récoltes, et gagna sa confiance, de sorte que quelques Bhils apprirent à labourer et semer, tandis que d’autres se laissaient enrôler au service de la Compagnie pour policer leurs frères.

Lorsqu’ils comprirent que se mettre à l’alignement ne voulait pas dire « être exécuté sur l’heure », ils acceptèrent le métier de soldat comme un genre fatigant, mais amusant, de sport, et apportèrent du zèle à tenir en obéissance les petits Bhils restés sauvages. C’était le tranchant du coin. John Chinn Premier leur donna par écrit la promesse que si, à partir d’une certaine date, ils se conduisaient bien, le gouvernement fermerait les yeux sur les fautes passées ; et comme John Chinn était connu pour n’avoir jamais manqué à sa parole — une fois il avait promis de faire pendre un Bhil considéré chez lui comme invulnérable, et le fit pendre par-devant sa tribu pour sept meurtres avérés — les Bhils se rangèrent aussi tranquillement qu’il leur était donné de faire. Ce fut un travail lent, invisible, pareil à celui qu’on pratique par toute l’Inde aujourd’hui ; et bien que l’unique récompense de John Chinn arriva, comme je l’ai dit, sous la forme d’une tombe aux frais du gouvernement, le petit peuple des montagnes jamais ne l’oublia.

Le colonel Lionel Chinn les connaissait et les aimait, lui aussi, et avant la fin de son service, ils se trouvaient devenus, pour des Bhils, gens fort civilisés. C’est à peine si l’on pouvait distinguer maints d’entre eux des fermiers hindous de basse caste ; mais dans le sud, où John Chinn Premier était enterré, les plus sauvages s’en tenaient encore aux sommets des monts des Satpuras, entretenant une légende suivant laquelle un jour Jan Chinn, comme ils l’appelaient, reviendrait aux siens. En attendant ils se méfiaient de l’homme blanc et de ses façons. Au moindre motif d’excitation, les voilà qui partaient pillant à l’aventure, et tuant de temps à autre ; mais se trouvaient-ils ensuite l’objet d’un maniement discret, qu’ils se désolaient comme des enfants, et promettaient de ne plus jamais, jamais recommencer.

Les Bhils du régiment — les porteurs d’uniforme — donnaient l’exemple de maintes vertus, mais avaient besoin qu’on se prêtât à leurs volontés. Tant qu’on ne les emmenait pas comme rabatteurs après les tigres, ils s’ennuyaient et éprouvaient une sorte de nostalgie ; et leur froide audace — tous les Wuddars chassent le tigre à pied, c’est la marque de leur caste — faisait l’étonnement des officiers eux-mêmes. Ils vous suivaient de près un tigre blessé avec autant d’insouciance que s’il se fût agi d’un moineau à l’aile brisée ; et cela, à travers un pays tout en cavernes, crevasses et cavités, où un fauve pouvait tenir une douzaine d’hommes à sa merci. De temps à autre, on apportait à la caserne quelque petit homme la tête fracassée ou les côtes arrachées ; mais ses compagnons n’en apprenaient pas pour si peu la prudence ; ils se contentaient de régler au tigre son compte.


Le siège de derrière d’une charrette à deux roues versa le jeune John Chinn, ses étuis à fusil cascadant tout à l’entour de sa personne, devant la verandah du mess isolé des Wuddars. Le svelte petit gaillard, au nez en bec de corbin, semblait aussi délaissé qu’une chèvre égarée lorsqu’il secoua la poussière qui lui blanchissait les genoux, et que la charrette s’éloigna en cahotant sur la route éblouissante. Mais au fond du cœur il se sentait satisfait. Après tout, c’était le lieu où il était né, et les choses n’avaient guère changé depuis qu’enfant on l’avait envoyé en Angleterre, il y avait quinze ans.

Quelques constructions de plus ; mais l’air, l’odeur et le soleil étaient les mêmes ; et les petits hommes en vert, qui traversaient le terrain d’exercice, lui étaient on ne peut plus familiers. Trois semaines plus tôt, John Chinn eût déclaré qu’il ne se rappelait pas un mot de la langue Bhil, et voici qu’à la porte du mess il s’aperçut que ses lèvres balbutiaient des phrases qu’il ne comprenait pas — des bouts de vieux contes de nourrice, et les abrégés de tels et tels ordres que son père donnait aux hommes.

Le colonel le regarda monter les marches, et se prit à rire.

« Voyez donc ! dit-il au major. Pas besoin de demander à quelle famille appartient le petiot. C’est un pukka (vrai) Chinn. On dirait son père entre 1850 et 1860.

— Espérons qu’il aura le tir aussi juste, repartit le major. Il a apporté assez de ferblanterie avec lui.

— Ce ne serait pas un Chinn, s’il ne l’avait pas. Regardez-le se moucher. Le piton des Chinns ! Il agite son mouchoir comme son père. C’en est la seconde édition — mot pour mot.

— Un conte de fées, ma parole ! fit le major, en regardant à travers les lattes des jalousies. Si c’est l’héritier légitime de son père, il… Tenez, le vieux Chinn ne pouvait pas plus passer devant ce store sans le tripoter, que…

— Son fils ! repartit le colonel, en sursautant.

— Ah, par exemple ! » s’écria le major.

Le regard du jeune homme s’était arrêté sur un store de roseau fendu qui pendait de travers entre les piliers de la verandah, et machinalement il en avait saisi le bord pour le redresser. Le vieux Chinn avait maudit trois fois par jour ce store pendant nombre d’années ; il ne pouvait jamais l’avoir à sa satisfaction. Son fils pénétra dans le vestibule au milieu d’un silence ébahi. On lui fit bon accueil, d’abord à cause de son père, et, après examen, à cause de lui-même. Il ressemblait d’une façon ridicule au portrait du colonel, là, sur le mur, et lorsqu’il se fut un peu rincé la gorge, il gagna ses quartiers de ce pas de jungle, court et silencieux, propre à l’aîné.

« Parlez-moi d’hérédité, dit le major. C’est là le résultat de trois générations parmi les Bhils.

— Et les hommes le savent, dit un capitaine. Ils sont restés, la langue pendante, à attendre ce garçon-là. A moins qu’il ne leur donne littéralement des coups de bâton, voilà des gens qui vont se coucher dans la poussière par compagnies pour l’adorer.

— Rien comme d’avoir eu un père avant vous, repartit le major. Je suis un parvenu avec mes garnements. Il n’y a que vingt ans que je suis dans le régiment, et mon vénéré père n’était qu’un simple bourgeois. Il ne faut pas chercher à approfondir la pensée d’un Bhil. Mais pourquoi ce bijou de serviteur, que le jeune Chinn a amené avec lui, se sauve-t-il à travers la campagne avec son paquet ? »

Il s’avança dans la verandah, et cria après l’homme — un de ces serviteurs typiques de sous-lieutenant nouveau venu, qui parlent anglais et vous mettent dedans en proportion.

« Qu’est-ce qu’il y a ? cria-t-il.

— Plein de mauvaises gens, ici. Moi m’en aller, moussu, fut-il répondu. Eux avoir pris les clefs du Sahib et déclarer qu’ils vont tirer.

— Pas mal — c’est bien cela. Comme ils savent jouer du pied, ces brigands de par là-haut. C’est quelqu’un qui l’aura fait mourir de peur. »

Le major s’en alla en flânant regagner ses quartiers afin de s’habiller pour le repas du mess.

Le jeune Chinn, marchant comme un homme en rêve, avait fait le tour du cantonnement tout entier avant de gagner son minuscule cottage. Les quartiers du capitaine, dans lesquels il était né, le retinrent quelques moments ; ensuite, il regarda sur le terrain d’exercices le puits au bord duquel il s’asseyait le soir avec sa bonne, et l’église de dix pieds de large sur quatorze de long où les officiers se rendaient au service si quelque chapelain d’une religion officielle quelconque se trouvait passer par là. Tout cela paraissait fort petit, comparé aux gigantesques constructions sur lesquelles il avait coutume de lever le nez, mais c’était bien le même lieu.

De temps à autre il croisait un groupe de soldats silencieux qui saluaient. Tout aussi bien eût-on pu les prendre pour ces hommes qui l’avaient promené sur leur dos lorsqu’il étrennait sa première culotte. Une faible lueur brillait dans sa chambre ; au moment où il y entra, des mains lui étreignirent les pieds, et un murmure partit du sol.

« Qui est-ce ? demanda le jeune Chinn, sans savoir qu’il parlait en langue bhil.

— Je vous ai porté dans mes bras, Sahib, alors que j’étais un homme fort, et vous, un petit — qui pleurait, pleurait, pleurait ! Je suis votre serviteur, comme j’étais celui de votre père avant vous. Nous sommes tous vos serviteurs. »

Le jeune Chinn se sentit trop ému pour répondre, et la voix poursuivit :

« J’ai pris vos clefs à ce gras étranger, et l’ai renvoyé ; et les boutons sont à la chemise pour le mess. Qui saurait, si je ne sais pas ? Et ainsi, le bébé est devenu un homme, et oublie son père nourricier ; mais mon neveu sera là pour faire un bon serviteur, sans quoi je le battrai deux fois par jour. »

Alors se leva, dans un cliquetis de métal, aussi droit qu’une flèche bhil, un petit homme, une sorte de singe ratatiné aux cheveux blancs, la tunique chargée de médailles et d’ordres divers, balbutiant, saluant et tremblant. Derrière lui un jeune et nerveux Bhil, en uniforme, était en train de tirer les embauchoirs des bottes de mess de Chinn.

Les yeux de Chinn étaient remplis de larmes. Le vieux tendit les clefs.

« Les étrangers sont de vilaines gens. Il ne reviendra jamais. Nous sommes tous les serviteurs du fils de votre père. Le Sahib a-t-il oublié qui est-ce qui le porta pour voir le tigre pris au piège dans le village qui est de l’autre côté de la rivière, quand sa mère avait si peur, et qu’il était si brave ? »

La scène revint à l’esprit de Chinn en grands éclairs de lanterne magique.

« Bukta ! » s’écria-t-il.

Et tout d’une haleine :

« Vous promîtes qu’il ne m’arriverait pas de mal. Est-ce Bukta ? »

Pour la seconde fois l’homme était à ses pieds.

« Il n’a pas oublié. Il se souvient de son peuple comme s’en souvenait son père. Maintenant, je peux mourir. Mais, en attendant, je vivrai pour montrer au Sahib à tuer le tigre. Ce qui est là-bas, c’est mon neveu. S’il ne se montre pas bon serviteur, battez-le et envoyez-le-moi, et sûrement je le tuerai, car maintenant le Sahib est parmi son peuple. Ai, Baba Jan — baba Jan ! Mon baba Jan ! Je vais rester ici pour voir si cela fait bien son service. Enlève-lui ses bottes, imbécile. Asseyez-vous sur le lit, sahib, et laissez-moi vous regarder. C’est bien baba Jan ! »

Il avança la poignée de son sabre en signe de loyauté, honneur qu’on ne rend qu’aux vice-rois, aux gouverneurs, aux généraux, ou aux petits enfants que l’on aime tendrement. Chinn toucha machinalement la poignée avec trois doigts, en murmurant il ne savait quoi. Il se trouva que c’était la vieille réponse de ses jeunes années, lorsque Bukta l’appelait pour rire le petit général sahib.

Les quartiers du major étaient en face de ceux de Chinn, et le major en personne, s’apercevant que la surprise faisait perdre le souffle à son serviteur, regarda du fond de la pièce. Alors, il s’assit sur son lit et se mit à siffler ; car la vue du plus ancien des officiers indigènes du régiment, un Bhil « pur sang », un Compagnon de l’Ordre du British India, ayant trente-cinq années de service sans reproche dans l’armée, et parmi les siens un rang supérieur à celui de maints principicules du Bengale, la vue d’un homme pareil en train de remplir l’office de valet de chambre auprès du sous-lieutenant nouveau venu dépassait la mesure de ses forces.

Les rauques clairons sonnèrent l’appel au mess, lequel appel a derrière lui une longue légende. D’abord quelques notes perçantes, comme les cris de rabatteurs dans un fourré lointain ; puis, large, plein et égal, le refrain du chant sauvage : « Eh là, eh là, la graine verte de Mundore — Mundore ! »

« Tous les petits enfants étaient au lit la dernière fois que le sahib entendit cet appel », déclara Bukta, en passant à Chinn un mouchoir propre.

L’appel lui rappela des souvenirs : son berceau sous la moustiquaire, le baiser de sa mère, et le bruit de pas qui s’éteignaient tandis qu’il tombait endormi parmi les siens. Sur quoi il agrafa le col sombre de sa nouvelle jaquette de mess, et s’en alla dîner comme un prince qui vient d’hériter de la couronne paternelle.

Le vieux Bukta s’éloigna en tortillant ses favoris. Il avait conscience de sa propre valeur, et ni argent ni grades à la disposition du gouvernement ne l’eussent amené à mettre les boutons aux chemises de jeunes officiers, ni à leur tendre des cravates propres. Toutefois, lorsqu’il enleva son uniforme, cette nuit-là, et s’accroupit parmi ses camarades pour fumer tranquillement, il leur raconta ce qu’il avait fait, et ils déclarèrent qu’en tout il avait bien fait. Sur quoi Bukta exposa une théorie qui, à l’esprit des blancs, eût paru de la folie furieuse ; mais les petits guerriers tout chuchotants, à tête rassise, l’examinèrent à tous les points de vue, et pensèrent qu’elle pouvait renfermer beaucoup de vrai.

Au mess, sous la lumière des lampes à huile, la conversation en vint comme de coutume au sujet inépuisable du shikar — la chasse au gros gibier de toutes sortes et dans toutes sortes de conditions. Le jeune Chinn ouvrit les yeux lorsqu’il comprit que chacun de ses camarades avait tué plusieurs tigres à la façon wuddar — c’est-à-dire à pied — sans faire plus de cas de la chose que s’il se fût agi d’un chien.

« Dans neuf cas sur dix, déclara le major, un tigre est presque tout aussi dangereux qu’un porc-épic. Mais, la dixième fois, vous rentrez au logis les pieds par devant. »

Ces mots furent le signal d’une conversation générale, et minuit était loin d’être sonné que la cervelle de Chinn bourdonnait d’histoires de tigres — mangeurs d’hommes et tueurs de bétail, chacun exerçant son petit métier aussi méthodiquement qu’un rond de cuir ; nouveaux tigres récemment arrivés dans tel et tel district, et vieilles bêtes familières de grande finesse, connues au mess sous des sobriquets — tels que « Pattu », indolent, aux pattes énormes, et « Madame Malàpropos », qui arrivait au moment où vous vous y attendiez le moins, et miaulait comme une femme. Puis on se mit à parler des superstitions bhiles, champ aussi vaste que pittoresque, jusqu’à ce que le jeune Chinn donnât à entendre qu’il se croyait berné.

« Non pas, ma parole, déclara quelqu’un à sa gauche. On vous connaît à fond. Vous êtes un Chinn et tout cela, et vous avez ici une sorte de droit acquis ; mais, si vous ne croyez pas ce que nous vous disons, que ferez-vous, alors, quand le vieux Bukta entame le chapitre de ses histoires ? C’est une autorité en fait de tigres-fantômes et de tigres qui vont en un enfer à eux ; et de tigres qui marchent sur leurs pattes de derrière, et, par-dessus le marché, du tigre que monte votre grand-père. Curieux qu’il n’ait pas soufflé un mot de cela.

— Vous savez que vous avez un ancêtre enterré là-bas quelque part du côté des monts des Satpuras, n’est-ce pas ? dit le major, comme Chinn souriait d’un air indécis.

— Mais oui, je le sais, repartit Chinn, qui connaissait par cœur la chronique des Chinns. »

Elle se trouvait dans un vieux registre usé, sur la table de laque, derrière le piano, au fond de la maison du Devonshire, et les enfants sont autorisés à la regarder le dimanche.

« Ma foi, je n’en étais pas sûr. Votre vénérable ancêtre, mon garçon, suivant les Bhils, possède un tigre en propre — un tigre de selle, sur le dos duquel il fait le tour du pays toutes les fois que cela lui chaut. J’hésite à trouver cela décent chez l’ombre d’un ex-percepteur ; mais voilà ce que croient les Bhils du Sud. Il n’est pas jusqu’à nos hommes, lesquels pourraient passer pour n’avoir point froid aux yeux, qui ne se soucient guère de battre le pays s’ils entendent dire que Jan Chinn est en train de se balader sur son tigre. On suppose que celui-ci est un animal moiré, à la robe nébuleuse — non pas rayé, mais comme enfumé, à l’instar d’un chat d’Espagne. Sale bête, à ce qu’on dit, et signe certain de guerre ou d’épidémie, ou — ou de quelque chose. Voilà pour vous une gentille légende de famille.

— Quelle en est, supposez-vous, l’origine ? demanda Chinn.

— Demandez aux Bhils des Satpuras. Le vieux Jan Chinn était un grand chasseur devant l’Éternel. Peut-être s’agit-il de la revanche du tigre, ou peut-être leur fait-il encore la chasse. Il vous faut, l’un de ces jours, aller à sa tombe vous enquérir de cela. Bukta sans doute y veillera. Il me demandait avant votre arrivée si, par quelque malchance, vous n’aviez pas déjà tué votre tigre. Si non, il est prêt à vous prendre sous son aile. Naturellement, pour vous, c’est obligatoire. Vous ne vous embêterez pas avez Bukta. »

Le major ne se trompait pas. A l’exercice, Bukta tenait l’œil sur le jeune Chinn, et la première fois que le nouvel officier éleva la voix dans un commandement, on remarqua que toute la ligne tressaillit. Il n’est pas jusqu’au colonel qui ne fût abasourdi, car on eût pu croire que c’était Lionel Chinn de retour du Devonshire avec un nouveau bail de vie. Bukta avait continué à développer sa théorie parmi ses intimes, et elle fut acceptée comme article de foi dans le régiment, attendu qu’il n’était un mot ni un geste, de la part du jeune Chinn, qui n’en fussent la confirmation.

Le vieux s’arrangea bientôt pour que son enfant gâté se lavât du reproche de n’avoir pas tué son tigre ; mais il ne se contenta pas de prendre la première bête qui se présenta. Dans ses villages il disposait de la haute, basse et moyenne justice, et lorsque ses gens — nus et en émoi — vinrent à lui avec le signalement d’une bête, il les pria d’envoyer des éclaireurs aux lieux de massacre ainsi qu’aux abreuvoirs, afin d’être sûr que la proie était bien celle qui convenait à la dignité d’un tel homme.

Trois ou quatre fois les traqueurs intrépides revinrent dire, ce qui était vrai, que la bête était galeuse, rabougrie — une tigresse épuisée par l’allaitement, ou un vieux mâle à la dent ébréchée — et Bukta calmait l’impatience du jeune Chinn.

A la fin, on signala un noble animal — un tueur de bétail de dix pieds, à l’énorme et libre rouleau de fourrure le long du ventre, au poil lustré, au cou pris dans un jabot bien touffu, pourvu de favoris, folâtre et jeune. Il avait égorgé un homme, histoire de s’amuser, disait-on.

« Qu’on lui donne à manger », dit Bukta.

Et les villageois obéissants poussèrent devant lui des vaches pour le distraire, afin qu’il restât dans le voisinage.

Des princes et des potentats ont fait le voyage de l’Inde et ont dépensé moult argent pour ne faire qu’entrevoir des bêtes à peine la moitié aussi belles que celle de Bukta.

« Cela n’a rien de séant, dit-il au colonel, en demandant une permission de chasse, que le fils de mon colonel, lequel fils est peut-être… que le fils de mon colonel s’en aille perdre son pucelage sur n’importe quelle petite bête de jungle. Cela sera bon pour après. J’ai attendu longtemps celui-ci, qui est un tigre. Il est venu du pays de Mair. D’ici sept jours nous serons de retour avec la peau. »

L’envie fit grincer les dents au mess. Bukta l’eût-il voulu, qu’il eût pu les inviter tous. Mais il s’en alla seul avec Chinn, deux jours de char-à-banc et un jour de marche à pied, jusqu’à ce qu’ils atteignissent une vallée rocheuse, aveuglante, qui renfermait un étang d’eau excellente. La journée était torride, et fort naturellement le jeune homme se dévêtit et entra dans l’eau pour s’y baigner, laissant Bukta près de ses vêtements. Une peau blanche se voit de loin sur l’écran brun de la jungle, et ce qu’aperçut Bukta sur le dos et l’épaule droite de Chinn le fit s’approcher pas à pas, les yeux tout grands.

« J’avais oublié qu’il n’est pas décent de se déshabiller devant un homme de son rang, dit Chinn, en s’enfonçant dans l’eau. Comme il regarde, le petit diable ! Qu’est-ce que c’est, Bukta ?

— La marque ! répondit un murmure.

— Ce n’est rien. Vous savez comment il en retourne avec ma famille ! »

Chinn se sentit ennuyé. La tache lie de vin qu’il portait sur l’épaule, quelque chose comme ce nuage conventionnel qu’on voit à certains plats indochinois, lui avait échappé de la mémoire, sans quoi il ne se fût pas baigné. Elle se présentait, selon le dire de la famille, toutes les deux générations, n’apparaissant, chose assez curieuse, que huit ou neuf ans après la naissance, et, sauf qu’elle faisait partie de l’héritage de Chinn, ne pouvait, d’une façon précise, être considérée comme un ornement. Il se hâta de regagner le bord, se rhabilla, et ils reprirent leur marche jusqu’à ce qu’ils rencontrassent deux ou trois Bhils, lesquels aussitôt tombèrent à plat ventre.

« Mes gens ! grommela Bukta, sans leur accorder plus d’attention. Et de la sorte, vos gens, Sahib. Lorsque j’étais jeune homme, nous étions en plus petit nombre, mais pas aussi faibles. Maintenant, nous sommes nombreux, mais une pauvre engeance. Comme on peut s’en souvenir. Comment le tuerez-vous, Sahib ? Du haut d’un arbre ; de derrière un abri que mes gens construiront ; de jour ou de nuit ?

— A pied et en plein jour, répondit le jeune Chinn.

— C’était votre coutume, d’après ce que j’ai entendu dire, reprit Bukta se parlant à lui-même. Je vais tâcher d’avoir de ses nouvelles. Puis vous et moi nous irons le trouver. Je porterai un fusil. Vous avez le vôtre. Pas besoin d’en avoir davantage. Quel tigre te résisterait ? »

L’animal fut signalé près d’une petite flaque d’eau à l’entrée d’un ravin, repu et assoupi sous le soleil de mai. Levé comme un perdreau, il se tourna pour livrer bataille à mort. Bukta ne fit même pas le simulacre de braquer son rifle, et se contenta de ne pas quitter du regard Chinn, qui répondit au rugissement de tonnerre de la charge par une seule balle — il sembla au jeune homme qu’il s’écoulait des heures tandis qu’il visait — laquelle balle laboura la gorge pour aller fracasser l’épine dorsale au-dessous du cou et entre les épaules. Le fauve s’aplatit, suffoqua, et tomba ; et, avant que Chinn se rendît bien compte de ce qui était arrivé, Bukta le priait de rester là tandis qu’il mesurait du pas la distance qui séparait ses pieds de la gueule encore grinçante.

« Quinze, dit Bukta. Des pas ordinaires. Pas besoin d’un second coup, Sahib. Il saigne proprement où il est, et il serait dommage d’abîmer la peau. J’avais dit que ces gens-là nous seraient inutiles, mais ils sont venus — en cas. »

Soudain les flancs du ravin s’étaient couronnés de têtes : les gens de Bukta — force qui eût suffi pour mettre la bête en compote, au cas où Chinn eût manqué son coup ; mais leurs fusils étaient cachés, et on les eût pris pour des rabatteurs que la chose intéressait, tandis que cinq d’entre eux attendaient l’ordre d’écorcher. Bukta regarda la vie s’en aller du fond des yeux sauvages, leva la main, et tourna sur les talons.

« Inutile de montrer que nous nous en soucions, dit-il. Maintenant nous pouvons après cela tuer ce que nous voulons. Tendez votre main, Sahib. »

Chinn obéit. Elle n’avait pas un tremblement, et Bukta hocha la tête.

« Cela aussi, c’était votre coutume. Mes gens ne sont pas longs à écorcher. Ils porteront la peau aux cantonnements. Le Sahib voudra-t-il venir dans mon pauvre village passer la nuit et, peut-être, oublier les grades ?

— Mais, ces hommes — les rabatteurs. Ils ont travaillé dur, et peut-être…

— Oh, s’ils écorchent mal, nous les écorcherons. Ce sont mes gens. A la caserne, je suis une chose. Ici, j’en suis une autre. »

Rien n’était plus vrai. Lorsque Bukta dépouillait l’uniforme et revenait au costume rudimentaire des siens, il jetait aux orties sa civilisation d’officier instructeur. Cette nuit-là, après avoir causé quelque temps avec ses sujets, il se consacra à l’orgie ; et l’orgie bhil est une chose que la plume ne saurait guère décrire. Chinn, exalté par le triomphe, s’y trouva plongé jusqu’au cou ; mais le sens des mystères lui resta caché. De véritables sauvages vinrent avec des offrandes se presser autour de ses genoux. Il offrit sa gourde aux anciens du village. Ils se firent éloquents et l’enguirlandèrent de fleurs. Prêts et offrandes, pas tous des plus convenables, furent poussés vers lui, et une musique infernale se déroula et fit rage autour de rouges feux, tandis que des chanteurs entonnaient les chansons du vieux temps, et dansaient de bien singulières danses. Les liqueurs aborigènes sont très puissantes, et Chinn fut obligé maintes fois d’y goûter ; mais, à moins que le breuvage n’eût été drogué, comment lui arriva-t-il de tomber soudainement endormi pour ne s’éveiller que tard le lendemain — à un demi-jour de marche du village ?

« Le Sahib était très fatigué. Il s’est endormi un peu avant le jour, expliqua Bukta. Mes gens l’ont porté ici, et voici qu’il est temps de retourner aux cantonnements. »

La voix, égale et déférente, le pas, ferme et silencieux, rendaient difficile à croire que quelques heures auparavant Bukta hurlait et cabriolait en compagnie de démons nus de la jungle, ses semblables.

« Mes gens ont été très contents de voir le Sahib. Ils n’oublieront jamais. La prochaine fois que le Sahib s’en va en recrutement, il ira chez eux, et ils lui donneront autant d’hommes qu’il nous en faudra. »

Chinn garda tout cela pour lui, sauf en ce qui concerne la chasse du tigre ; et, cette histoire-là, Bukta la broda d’une langue effrontée. La peau était certainement une des plus belles que jamais on eût exposées au mess, et ne devait pas être la seule du genre. Lorsque Bukta ne pouvait accompagner à la chasse son enfant gâté, il prenait soin de le mettre en bonnes mains, et Chinn en apprit plus sur la mentalité et les ambitions du Bhil sauvage en ses marches et campements, dans les entretiens au crépuscule ou les haltes au bord des fontaines, qu’un homme non averti eût pu le faire au cours de toute une vie.

Ses hommes, au régiment, ne tardèrent pas à s’enhardir et à parler de leurs parents — la plupart dans l’ennui — et à lui exposer des cas de juridiction locale. Ils racontaient, en s’accroupissant dans sa verandah, à la tombée du jour, dans ce parler facile, confidentiel, des Wuddars, que tel célibataire s’était enfui dans un village lointain avec telle femme mariée. Or, quel était le nombre de vaches que Chinn Sahib considérait être une juste amende. Ou encore, si l’ordre écrit venait du gouvernement qu’un Bhil eût à se rendre en une ville close des plaines afin d’y déposer comme témoin devant une cour de justice, serait-il sage de méconnaître cet ordre ? D’autre part, si on y obéissait, le voyageur inconsidéré reviendrait-il en vie ?

« Mais qu’ai-je à faire de tout cela ? demanda Chinn à Bukta sur un ton d’impatience. Je suis un soldat. Je ne connais pas la loi.

— Peuh ! La loi est faite pour les imbéciles et… les blancs. Donne-leur un ordre grand et sonore, et ils s’en tiendront à lui. Tu es leur loi.

— Mais, pourquoi ? »

Le visage de Bukta se couvrit d’un masque impénétrable. C’était la première fois, semblait-il, que l’idée le frappait.

« Que disais-je ? répliqua-t-il. Peut-être est-ce à cause du nom. Le Bhil n’aime pas le changement. Donne-leur des ordres, Sahib — deux, trois, quatre mots à la fois, tels qu’ils peuvent en emporter dans leurs têtes. Cela suffit. »

Chinn donna des ordres, vaillamment, sans se rendre compte qu’un mot dit à la hâte, avant le repas du mess, devenait la loi révérée et sans appel de villages situés de l’autre côté des noires montagnes — n’était ni plus ni moins que la loi de Jan Chinn Premier, lequel, suivant la légende qui courait tout bas, était revenu sur terre dans le corps et les os de son petit-fils, pour surveiller la troisième génération.

Il ne pouvait y avoir le moindre doute là-dessus. Tous les Bhils savaient que Jan Chinn réincarné avait honoré de sa présence le village de Bukta après avoir tué son premier tigre — son premier en cette vie-ci ; qu’il avait mangé et bu avec les leurs, comme il avait coutume ; et — Bukta devait avoir fortement drogué la boisson de Chinn — sur son dos et sur son épaule droite tout le monde avait vu cette Nuée Rouge intimidante que les Dieux puissants avaient apposée sur la chair de Jan Chinn Premier la première fois qu’il se présenta au Bhil. Au regard du monde blanc et de sa sottise, lequel n’a pas d’yeux, c’était un svelte et jeune officier de Wuddars ; mais son peuple, à lui, savait que c’était Jan Chinn, Jan Chinn qui avait fait du Bhil un homme ; et, cette foi au cœur, ils s’empressèrent de répandre ses ordres, avec le souci de ne pas les altérer en route.

Étant donné que le sauvage, comme l’enfant qui joue seul, a horreur qu’on se moque de lui ou qu’on le questionne, tout ce monde garda pour soi ses convictions ; et le colonel, qui croyait connaître son régiment, ne devina jamais que, dans la conviction sereine de chacun des six cents hommes et officiers au pied prompt et au petit œil de jais, qui se tenaient devant lui au port d’armes, le sous-lieutenant, là, sur l’aile gauche de la ligne, était bel et bien un demi-dieu à sa seconde incarnation — déité tutélaire de leur pays et de leur peuple. Les Dieux de la Terre eux-mêmes avaient apposé leur empreinte sur l’incarnation, et qui donc oserait mettre en doute l’ouvrage des Dieux de la Terre ?

Chinn, qui, par-dessus tout, était un homme pratique, vit que son nom de famille le servait bien à la caserne et au camp. Ses hommes ne lui causaient pas d’ennui — on ne commet pas de fautes régimentaires avec un dieu pour occuper le siège de la justice — et il était sûr des meilleurs rabatteurs du district quand il en avait besoin. Ils croyaient que la protection de Jan Chinn Premier les couvrait de son manteau, et dans cette croyance montraient une hardiesse qui dépassait même l’ordinaire des Bhils les plus hardis.

Ses quartiers commençaient à ressembler à un petit museum d’histoire naturelle, malgré les duplicata de têtes, de cornes et de crânes qu’il envoyait chez lui dans le Devonshire. Les sujets, très humainement, appréciaient le côté faible de leur dieu. C’est vrai qu’il était incorruptible, mais les dépouilles d’oiseaux, les papillons, les insectes, et, par-dessus tout, les nouvelles du gros gibier, lui faisaient plaisir. Sous d’autres rapports, aussi, il se montrait à la hauteur de la tradition Chinn. Il était à l’épreuve de la fièvre. Une nuit à la belle étoile en compagnie d’un chevreau à l’attache dans une vallée humide, nuit d’où le commandant fût sorti avec un mois de malaria, n’avait nul effet sur lui. Il était, comme ils disaient, salé avant de naître.

Or, durant l’automne de sa seconde année de service, une rumeur inquiète sembla filtrer de terre et courut parmi les Bhils. Chinn n’en perçut rien jusqu’au jour où l’un de ses camarades officiers dit à travers la table du mess :

« Votre vénérable ancêtre est en bombe dans le pays des Satpuras. Vous ne feriez pas mal d’aller jeter un coup d’œil par là.

— Je ne veux pas me montrer irrespectueux, mais j’en ai un peu soupé, de mon vénérable ancêtre. Bukta ne cause pas d’autre chose. Qu’est-ce que le vieux zigue est censé faire maintenant ?

— Parcourir le pays au clair de lune, à cheval sur son tigre de parade. Telle est la nouvelle. Il a été vu par environ deux mille Bhils, gambadant le long de la cime des Satpuras, et causant aux gens une peur bleue. Ils le croient dévotement, et tous mes gaillards des Satpuras sont devant son autel — sa tombe, veux-je dire — en train de s’esquinter à l’adorer. Vous devriez vraiment y aller. Ce doit être quelque chose de pas ordinaire que de voir son grand-père traité en dieu.

— Qu’est-ce qui vous fait croire qu’il y ait du vrai dans l’histoire ? demanda Chinn.

— C’est que tous nos hommes la démentent. Ils déclarent n’avoir jamais entendu parler du tigre de Chinn. Or, c’est un mensonge manifeste, attendu qu’il n’est pas un Bhil qui n’en ait entendu parler.

— Vous n’avez oublié qu’une chose, dit le colonel d’un air pensif, c’est que lorsqu’un dieu local réapparaît sur terre, on peut être sûr que c’est là prétexte à un trouble quelconque ; et ces Bhils des Satpuras sont à peu près aussi sauvages que votre grand-père les a laissés, jeune homme. Cela signifie quelque chose, allez.

— Vous voulez dire qu’ils seraient prêts à entrer dans le sentier de la guerre ? demanda Chinn.

— Ne saurais dire — pas encore. N’en serais nullement surpris.

— On ne m’en a pas dit un mot.

— Cela prouve d’autant plus. Ils cachent quelque chose.

— Bukta, pourtant, me raconte tout, en règle générale. Or, pourquoi ne m’a-t-il pas dit cela ? »

Chinn, ce soir-là même, posa directement la question au vieux, et la réponse ne laissa pas que de le surprendre.

« Quel besoin de dire ce qui n’est que trop connu ? Oui, le tigre nébuleux est dehors, dans le pays des Satpuras.

— Aux yeux des Bhils sauvages, qu’est-ce que cela signifie ?

— Ils ne savent pas. Ils attendent. Sahib, qu’est-ce qui s’annonce ? Ne dis rien qu’un petit mot, et nous serons contents.

— Nous ? Qu’ont à faire avec des soldats des contes venant du Sud, où habitent les Bhils de jungle ?

— Lorsque Jan Chinn s’éveille, ce n’est pour aucun Bhil le moment de s’endormir.

— Mais il ne s’est pas éveillé, Bukta.

— Sahib (les yeux du vieillard étaient pleins de tendre reproche), s’il ne désire pas qu’on le voie, pourquoi s’en va-t-il courir au clair de lune ? Nous savons qu’il est réveillé, mais nous ne savons pas ce qu’il désire. Est-ce un signe pour tous les Bhils, ou en est-ce un qui ne concerne que les gens des Satpuras ? Ne dis rien qu’un petit mot, Sahib, que je puisse porter à la caserne et envoyer à nos villages. Pourquoi Jan Chinn sort-il ? Qui donc a fait du mal ? Est-ce la peste ? Est-ce l’épizootie ? Nos enfants vont-ils mourir ? Est-ce la guerre ? Souviens-t’en, Sahib, nous sommes ton peuple et tes serviteurs, et en cette vie je t’ai porté dans mes bras — sans savoir.

— Bukta, évidemment, a caressé la bouteille, ce soir, pensa Chinn ; mais si je peux faire quelque chose pour rassurer le vieux brave, je le dois. Cela ressemble en petit aux rumeurs qui précédèrent le soulèvement. »

Il se laissa choir au fond d’un fauteuil d’osier, sur lequel était jetée sa première peau de tigre, et, en pesant sur le coussin, fit retomber les pattes armées de griffes par-dessus ses épaules. Il s’en saisit machinalement tout en parlant, et attira autour de lui, à la façon d’un manteau, la dépouille aux superbes couleurs.

« Maintenant je vais dire la vérité, Bukta, dit-il, en se penchant en avant, le mufle desséché du monstre sur l’épaule afin d’inventer un mensonge qui tînt debout.

— Je vois bien que c’est la vérité, lui fut-il répondu d’une voix tremblante.

— Jan Chinn sort dans les Satpuras, à cheval sur le Tigre Nébuleux, dites-vous ? Soit. En conséquence, le signe de l’événement ne concerne que les Bhils des Satpuras, et ne touche en rien les Bhils qui labourent dans le nord et l’est, les Bhils du Khandesh, ou n’importe quels autres. Il ne s’agit que des Bhils des Satpuras, qui, nous le savons, sont aussi sauvages que sots.

— Alors, c’est un signe pour eux ? Bon ou mauvais ?

— Point de doute, bon. Car pourquoi Jan Chinn irait-il faire du mal à ceux dont il a fait des hommes ? Les nuits par là-haut sont chaudes ; c’est mauvais de reposer trop longtemps dans le même lit sans se retourner, et Jan Chinn voulait revoir son peuple. Aussi se lève-t-il, siffle-t-il son Tigre Nébuleux, et sort-il un peu pour respirer l’air frais. Si les Bhils des Satpuras restaient dans leurs villages au lieu de s’en aller vagabonder la nuit, ils ne le verraient pas. Oui-da, Bukta, c’est tout simplement qu’il veut respirer de nouveau l’air de son pays. Fais-le savoir dans le sud, et dis que c’est mon ordre. »

Bukta s’inclina jusqu’à terre :

« Juste ciel ! pensa Chinn. Et ce païen aux yeux clignotants est un officier de première classe, et carré comme un dé. Pendant que j’y suis, aussi bien en finir. »

Il poursuivit :

« Si les Bhils des Satpuras demandent l’explication du signe, dis-leur que Jan Chinn veut voir s’ils tiennent les promesses qu’ils ont faites jadis de bien se conduire. Peut-être ont-ils pillé, peut-être ont-ils l’intention de désobéir aux ordres du gouvernement, peut-être y a-t-il quelque cadavre dans la jungle, et est-ce pourquoi Jan Chinn est venu voir.

— Serait-il donc en colère ?

— Bah ! Suis-je jamais en colère, moi, avec mes Bhils ? Je dis des mots en colère, et menace de beaucoup de choses. Toi, tu le sais, Bukta. Je t’ai vu sourire derrière ta main. Nous le savons tous deux. Les Bhils sont mes enfants. Je l’ai déclaré maintes fois.

— Oui, nous sommes tes enfants, dit Bukta.

— Et il n’en est autrement avec Jan Chinn, le père de mon père. Il veut revoir le pays qu’il aima ainsi que le peuple. C’est un bon revenant, Bukta. C’est moi qui le dis. Va le leur répéter. Et j’espère, ajouta-t-il, que cela les calmera. »

Rejetant en arrière la peau de tigre, il se leva avec un long bâillement qui montra toutes ses dents en bon ordre.

Bukta s’enfuit, pour se voir reçu à la caserne par tout un groupe de gens haletants.

« C’est vrai, dit Bukta. Il s’est drapé dans la peau, et c’est du fond d’elle qu’il a parlé. Il veut revoir le pays qui est sien. Le signe n’est pas pour nous ; et, disons-le aussi, Jan Chinn est un jeune homme. Comment passerait-il les nuits paresseusement couché ? Il dit que son lit est trop chaud et que l’atmosphère de la chambre est mauvaise. Il se livre à des allées et venues pour le plaisir de courir la nuit. C’est lui qui l’a dit. »

L’assemblée aux gris favoris frissonna.

« Il dit que les Bhils sont ses enfants. Vous savez qu’il ne ment pas. C’est lui qui me l’a dit.

— Mais quoi en ce qui concerne les Bhils des Satpuras ? Que veut dire le signe pour eux !

— Rien. Il ne s’agit, je le répète, que du plaisir de courir la nuit. Il chevauche pour voir s’ils obéissent au gouvernement, comme il leur apprit à faire dans sa vie antérieure.

— Et qu’arrivera-t-il s’ils n’obéissent pas ?

— Il ne l’a pas dit. »

La lumière s’éteignit dans les quartiers de Chinn.

« Regardez, dit Bukta. Le voilà qui s’en va. Pas moins, c’est un bon revenant, comme il a dit. Comment craindrions-nous Jan Chinn qui a fait du Bhil un homme ? Sa protection est sur nous ; et vous savez que Jan Chinn n’a jamais manqué à une promesse verbale ou écrite sur papier, de nous protéger. Lorsqu’il sera plus âgé et qu’il aura trouvé femme, il restera au lit jusqu’au matin. »

Un officier supérieur se rend compte, en général, de l’état d’esprit du régiment un peu avant ses hommes ; et c’est pourquoi le colonel déclara, quelques jours plus tard, que quelqu’un avait mis la crainte de Dieu au cœur des Wuddars. Comme il était le seul personnage officiellement autorisé à ce faire, il s’inquiéta de voir tant d’unanimité dans la vertu.

« C’est trop beau pour que cela dure, dit-il. Ce que je voudrais bien, c’est deviner ce qui se passe dans ces petites têtes-là. »

L’explication, lui sembla-t-il, vint au changement de lune, lorsqu’il reçut l’ordre de se tenir prêt à « calmer toute effervescence possible » chez les Bhils des Satpuras, lesquels se montraient, pour employer un terme modéré, remuants, parce qu’un gouvernement paternel avait lancé sur eux un vaccinateur du Mahratta, sorti des écoles du gouvernement, armé de lancettes, de lymphe et d’une génisse inscrite sur les registres de l’État. En langage officiel, ils avaient « manifesté une violente antipathie contre toutes mesures prophylactiques », avaient « retenu de force le vaccinateur », et « étaient sur le point de négliger leurs devoirs de tribu ».

« Ce qui veut dire qu’ils sont pris de frousse — tout comme au temps du recensement, dit le colonel ; et si nous les faisons se carapater dans les montagnes, jamais nous ne les rattraperons, primo, et secundo, ils s’élanceront au pillage jusqu’à nouvel ordre. Je me demande qui est le maudit idiot qui essaie de vacciner un Bhil. Je savais qu’il y avait du grabuge dans l’air. Heureusement qu’ils n’emploieront que des forces locales, et que nous pouvons arranger quelque chose que nous appellerons une campagne, sans leur faire grand mal. Nous voyez-vous dégringoler nos meilleurs rabatteurs parce qu’ils ne veulent pas qu’on les vaccine ! La peur leur a fait perdre la tête, et voilà tout. »

« Ne croyez-vous pas, sir, dit Chinn le jour suivant, que vous pourriez peut-être me donner une permission de chasse de quinze jours ?

— Désertion en face de l’ennemi, nom d’un tonnerre ! (Le colonel se prit à rire.) Je le pourrais, mais il me faudrait quelque peu l’antidater, attendu que nous avons reçu nos ordres de service, ou tout comme. Malgré cela, nous prétendrons que vous aviez adressé votre demande de permission il y a trois jours, et que vous êtes depuis longtemps en route pour le sud.

— J’aimerais prendre Bukta avec moi.

— Cela va sans dire, oui. Je crois que c’est une très bonne idée. Vous avez comme une sorte d’influence héréditaire sur les petits drôles, et il se peut qu’ils vous écoutent là où le moindre éclair de nos uniformes les affolerait. C’est la première fois que vous allez dans cette partie du monde, n’est-ce pas ? Faites attention qu’ils ne vous envoient pas dans le caveau de vos pères en la fleur de vos ans. Je crois que vous n’aurez rien à redouter si vous parvenez à vous faire écouter d’eux.

— C’est mon avis, sir ; mais si — si par hasard ils m’envoyaient ad patr… — se mettaient à faire la bête — cela se peut, vous savez — j’espère que vous vous rappellerez qu’ils ont seulement eu peur. Il n’y a pas un atome de vice en eux, et je ne me pardonnerais jamais que quelqu’un de — de mon nom leur causât de l’ennui. »

Le colonel opina de la tête, sans rien dire.

Chinn et Bukta se mirent en route sur-le-champ. Bukta ne raconta pas que, dès le moment où le vaccinateur officiel avait été entraîné dans les montagnes par les Bhils indigènes, les coureurs n’avaient cessé de se succéder furtivement à la caserne, suppliant, le front dans la poussière, que Jan Chinn vînt expliquer tout cet inconnu d’horreur dont son peuple était menacé.

Le présage du Tigre Nébuleux n’était maintenant que trop clair. Que Jan Chinn secourût les siens, car vaine était l’assistance de nul mortel. Bukta réduisit le ton de ces suppliques aux proportions d’une simple requête tendant à la présence de Chinn. Rien n’eût pu faire plus de plaisir au vieux qu’une campagne d’escarmouches contre les Satpuras, qu’en sa qualité de Bhil « pur sang » il méprisait ; mais il se trouvait, à titre d’interprète de Jan Chinn, lié par le devoir vis-à-vis de toute sa nation, et il croyait fermement que quarante plaies s’abattraient sur son village s’il prenait des tempéraments avec cette obligation. En outre, Jan Chinn savait tout, et il montait le Tigre Nébuleux.

Ils couvrirent à pied et à dos de poney trente milles par jour, et relevèrent dans le minimum de temps la muraille bleue des Satpuras. Bukta se montrait fort silencieux.

Ils entreprirent la dure ascension un peu après midi, mais ce ne fut qu’au coucher du soleil qu’ils atteignirent la plate-forme de pierre accrochée au flanc d’une montagne crevassée, couverte de jungle, où Jan Chinn Premier fut déposé, comme il en avait manifesté le désir, afin d’avoir l’œil sur son peuple. Toute l’Inde est remplie de tombes abandonnées qui datent du commencement du dix-huitième siècle — tombes de colonels oubliés de régiments depuis longtemps licenciés ; officiers de vaisseaux de l’East India partis en expéditions de chasse et qui ne revinrent jamais ; gérants, agents, expéditionnaires et enseignes de l’honorable East India Company, par centaines et milliers et dizaines de milliers. L’Anglais oublie vite, mais les indigènes ont la mémoire longue, et lorsqu’un homme a fait du bien en sa vie, on s’en souvient après sa mort. La tombe de quatre mètres carrés de marbre rouillé qui recouvrait Jan Chinn était tout alentour tendue de fleurs sauvages et de noix, de paquets de cire et de miel, de bouteilles d’alcools indigènes et d’infâmes cigares, de cornes de buffles et de panaches d’herbe desséchée. A l’une des extrémités se voyait une grossière image d’argile, représentant un blanc en chapeau haut de forme à la mode de l’époque, à cheval sur un tigre bouffi.

Bukta, dès qu’ils approchèrent, s’acquitta d’un salaam plein de révérence. Chinn se découvrit et entreprit de déchiffrer l’inscription à demi effacée. Autant qu’il put lire, elle était ainsi conçue, mot pour mot, lettre pour lettre :

To the Memory of John Chinn, Esq.
Late collector of…
… ithout Bloodshed or… error of Authority
Employ. only… eans of Conciliat… and Confiden.
accomplished the… tire Subjection…
a Lawless and Predatory Peop…
… taching them to… ish Government
by a Conque… over… Minds
The most perma… and rational Mode of Domini…
… Governor-General and Counc… engal
have ordered thi… erected
… arted this life Aug. 19, 184. Ag…[15]