VIII
Nouvelles notes de voyage. — Carlsruhe et le Hartwald. — Un pâtre musicien. — Tarif des voitures. — Une brasserie. — Les propos de table. — La grammaire en hors-d’œuvre. — Prodigieux effet causé par un nom. — Quadruple consultation. — Les verlobtes.
Quand on visite Carlsruhe, non plus en courant, effaré, du débarcadère au parc, du parc à la Légation de France, de la Légation au Théâtre, mais en touriste consciencieux et calme, on se demande quel temps il a fallu à ce petit peuple, si lent au travail, si compassé dans ses mouvements, si ami de ses aises, pour construire cette longue suite d’hôtels et de palais qui composent la plus élégante, la plus symétrique, la plus monumentale comme la plus jeune de toutes les capitales de l’Europe.
La ville est bâtie en forme d’éventail, dont chaque rayon aboutit au palais ducal, qui en représente le manche, le pivot; et si le prince ordonnait aux habitants de se tenir, à une heure convenue, sur le pas de leurs portes ou à leurs fenêtres, il pourrait, du haut de son balcon, faire le recensement de toute la population à l’aide d’une longue-vue. Peut-être une bonne lorgnette de spectacle y suffirait-elle.
La forêt qui cercle Carlsruhe du côté de l’est, le Hartwald, continue, avec une régularité parfaite, les rayonnements de l’éventail.... J’étais en plein Hartwald....
Depuis une heure, je m’efforçais d’admirer, lorsque les sons d’un instrument étrange, inconnu, tenant du hautbois et du clairon, vinrent frapper mon oreille. Dans une grande prairie, où paissait un troupeau de moutons, je vis un vieux pâtre s’exerçant sur une espèce de cornet à piston, d’un tuyautage assez compliqué. Adossé contre un arbre, il avait fixé sur un buisson de ronces son papier de musique. Je crus d’abord à de la mendicité en ré mineur; nous autres Parisiens, nous sommes si souvent exposés à voir notre bourse couchée en joue par des instrumentistes! (Je ne parle pas de ceux qui donnent des concerts à dix francs le billet.) Rien de semblable pour celui-ci. Dès qu’il me vit approcher de lui, l’artiste redevint pâtre tout à coup. Il se tut, siffla ses chiens et rejoignit son troupeau.
La rencontre du vieux pâtre fut ce qui me charma le plus dans cette froide et belle forêt si bien alignée.
Au milieu de ces immenses et noirs massifs de sapins, de chênes séculaires, de ces avenues ombreuses, étendant devant moi leur ligne droite à perte de vue, je ne sais pourquoi je fus saisi tout à coup d’un vif désir de me trouver entre quatre murs, à huis clos, et un livre à la main. Un journal venant de France, de cette France d’où je commençais à me regarder comme exilé, m’aurait affriandé surtout. J’invitai mon cocher à rebrousser chemin. Vous l’ai-je dit? c’est dans une voiture de place, et au trot de deux petits poneys gris pommelé que je contemplais les austères et fastidieuses beautés du Hartwald.
J’ordonnai donc à mon cocher de me descendre dans un café de la ville où je pusse trouver un journal français.
Si j’en puis juger par moi-même, il y a ainsi des instants où notre regard est avide de s’arrêter sur des caractères d’imprimerie, quels que soient leur signification et le genre de l’ouvrage qu’ils interprètent. Fût-ce le journal des coiffeurs ou même un abécédaire pour les enfants, il nous faut y jeter les yeux. Que demandons-nous à cette lecture si peu attrayante? Je ne sais! peut-être une phrase, un mot, pris au hasard, qui remette en mouvement une des séries de nos idées engourdies, une distraction, un ennui qui nous repose d’un autre ennui.
Quoi qu’il en soit, chemin faisant, mon impatience, ma frénésie de lecture devint telle, que je m’emparai d’une pancarte suspendue dans la voiture. C’était le tarif des prix, soit à la course, soit à l’heure, avec la traduction française en regard du texte allemand. Faute de mieux, je m’en contentai; je lus mon tarif des voitures avec attention, et, le dirai-je? avec intérêt et profit. Il m’aida d’abord à régler mes relations avec mon cocher; faute d’y voir clair, j’aurais pu être prodigue envers lui, ce qui ne me convenait nullement, vu l’état présent de mes finances; j’y pus ensuite étudier la valeur des monnaies, en comparant entre eux le florin, le demi-florin et les kreutzers de l’Allemagne, équilibrés avec nos francs et nos centimes. Étude importante et dont je n’eus qu’à m’applaudir. Bien plus, grâce à la traduction française, dans ce même tarif, je pris ma première leçon de langue allemande. Enfin, il posa pour moi comme la base d’une statistique curieuse, d’un parallèle philosophique entre les deux villes de Carlsruhe et de Paris. A Paris, le prix des voitures change et augmente de minuit et demi à six heures du matin; à Carlsruhe, c’est à partir de neuf heures et demie du soir que le cocher a droit à sa haute paye. N’y a-t-il pas là, contenue entre deux chiffres, toute l’histoire morale des deux capitales?
Au-dessous de cette partie officielle et sérieuse de mon tarif se trouvait la partie comique, dans cet appendice y accolé en manière de note finale:
«A partir du mois d’avril au mois d’octobre (vous croyez qu’il ne s’agit que de la saison d’été?), et du mois d’octobre au mois d’avril, ajoute naïvement la pancarte, mêmes prix.»
Que de choses peuvent se trouver dans un tarif de voiture!
Mes deux poneys s’étaient arrêtés devant une vaste maison, toute décorée à son entrée d’arbustes en caisse; je descendis. J’étais non dans un café, mais dans une brasserie. Les cafés sont rares à Carlsruhe, à ce qu’il paraît. J’appelai un garçon, qui accourut aussitôt armé d’une chope de bière.
«Savez-vous le français? lui demandai-je.
—Ia, meinherr.
—Avez-vous ici des journaux français?
—Ia, meinherr.
—Apportez-m’en un, n’importe lequel.
—Ia, meinherr.»
Le journal ne venant pas assez vite au gré de mon impatience, j’appelai de nouveau le garçon, le même, celui qui savait le français; il m’apporta une seconde chope de bière, que je refusai.
«C’est le journal que je demande, lui dis-je; je suis pressé; procurez-le-moi tout de suite.
—Ia, meinherr.» Il s’éloigna, et je ne le revis plus.
Il paraît qu’il ne savait de français que ces deux mots: ia meinherr.
Forcé de renoncer à mon journal, je me mis à observer ce qui se passait autour de moi. Pendant mon séjour à Carlsruhe il m’est arrivé, soit comme curieux, soit comme consommateur, je le dis sans honte, de visiter des brasseries et même des cabarets fréquentés par le menu peuple. Selon moi, on a fait aux Allemands une réputation d’ivrognerie peu méritée. Pour ma part, je n’en ai pas rencontré un seul flageolant sur ses jambes.
Dans le grand-duché l’ivresse est punie de la prison, et, par une loi quelque peu draconienne, avec l’ivrogne on enferme le cabaretier qui lui a fourni trop abondamment de quoi tomber en faute. Si cette loi est applicable, elle tend à confirmer ce que j’avance.
A Carlsruhe, le peuple ne boit guère que de la bière. L’absorption de la bière constitue plutôt le buveur que l’ivrogne proprement dit. Il est vrai que les buveurs de vin (j’ai pu vérifier le fait à ma table d’hôte) le boivent pur, repoussant avec horreur son mélange adultère avec l’eau. Ont-ils tort? Ceci demande une explication.
Chaque convive a deux verres posés devant lui: un grand pour l’eau, un petit pour le vin; et il boit alternativement à l’un et à l’autre; excellente habitude, qui satisfait au goût sans nuire à la santé. J’ai essayé de ce système, et le crois bon. Qu’importe, en effet, pour la raison d’hygiène, que le confluent des deux liquides ait lieu dans la bouche ou dans l’estomac?
Les brasseries badoises sont presque toujours en plein air, avec abris pour les buveurs en cas de mauvais temps; dans plusieurs il y a bal chaque soir. Le plein air leur est indispensable pour éviter les inconvénients qui pourraient résulter de tant de pipes flambantes à la fois.
Si l’Allemagne n’est pas le pays des ivrognes, elle est celui des fumeurs. La figure d’un Allemand se compose invariablement de deux yeux, d’un nez, d’une bouche et d’une pipe. La pipe y paraît être à poste fixe, tout aussi bien que les autres organes naturels.
La brasserie où je me suis arrêté est une des plus renommées de Carlsruhe. Au milieu des bourgeois, des étudiants, des ouvriers, des soldats, attablés pêle-mêle, j’y ai vu de belles dames, avec plumes et dentelles sur leur grand chapeau de paille, venir y boire leur chope de bière, sans être même sous la protection d’un cavalier. Cette dernière circonstance surtout m’a beaucoup étonné; mais ce qui m’a plus étonné encore, c’est qu’autour de moi chacun s’étonnait de mon étonnement.
Peut-être ne suis-je pas encore apte à distinguer une belle dame allemande d’une grisette endimanchée.
A une heure de relevée, heure invariable du dîner en tout pays badois, je me mis en route pour le logis avec un certain sentiment de satisfaction, dans lequel l’appétit n’avait pas la plus large part. Non-seulement je commençais à m’intéresser vivement à Thérèse, mais aussi aux habitués de la maison, compagnons de table fort agréables, pleins de prévenances pour moi. Je n’avais qu’un reproche à leur faire: ils poussaient trop loin l’amour de la langue française. Leurs discussions grammaticales interrompaient parfois le repas d’une façon fâcheuse.
De même qu’il y a un genre de conversation pour les salons, il en existe un pour la table. A table, après un premier quart d’heure de recueillement et de silence, quart d’heure indispensable pour la saine appréciation des choses, et la mise en train de l’organe appelé à fonctionner, quand la causerie s’engage, il est bon de ne mettre en avant que des propos tempérés, plaisants sans excès, ne provoquant ni l’émotion, ni même une attention soutenue; quelques brèves anecdotes au dessert, un peu de science au sujet des vins, des fruits, sur leur origine et leur conservation; tel est à peu près, sauf les cas extraordinaires, tout ce que j’admets. Ce genre de conversation, purement hygiénique, distrait sans préoccuper et devient presque un digestif utile.
En fait de propos de table, je proscris ceux de Martin Luther, malgré ses quolibets; il y parle trop de Dieu et du diable; je leur préfère ceux de Plutarque, quoique dans le chapitre de l’œuf et de la poule il tourne aux systèmes philosophiques. La philosophie, la religion, la politique et la morale, dont je fais d’ailleurs grand cas, sont déplacées à table; mais non moins qu’elles, je le déclare, la règle des participes français et autres aménités littéraires. Je l’ai dit, c’était là une des spécialités de la maison Lebel.
Quand j’y arrivai, j’étais de dix minutes en retard: le potage était enlevé; on en était déjà à la grammaire, en guise de hors-d’œuvre.
«Monsieur Canaple, me dit un des convives en m’interpellant aussitôt par mon nom (car depuis que je l’avais apposé sur le grand registre il était à l’ordre du jour dans la maison), monsieur Canaple, doit-on écrire cuiller avec un e ou sans e?
—Monsieur Canaple, me dit un autre, sans me donner plus que le premier le temps de prendre place et de déplier ma serviette, doit-on dire caparace ou carapace? Caparace, n’est-ce pas? On dit caparaçon.» Puis un troisième, un Badois celui-là:
«Doit-on mouiller les ll dans le mot baïonnette?
—On doit boire frais et manger chaud, répondis-je avec assez de présence d’esprit; et je fis revenir le potage. Pardon, messieurs, ajoutai-je, pour m’excuser de la brusquerie de ma réponse, mais je crois les conversations sérieuses bonnes seulement post prandium; sans quoi on ne sait ce qu’on mange et on ne sait pas toujours ce qu’on dit. J’ai déjà, en route, en déjeunant à Strasbourg, assisté à une leçon de géographie, leçon très-peu pédantesque, je l’affirme, et cependant j’ai mal déjeuné.
—Quel était le professeur? me demanda un Allemand, du ton d’un homme à qui pas un professeur de géographie n’est inconnu.
—Le professeur, répondis-je en souriant, était un certain Brascassin....»
Je n’achevai pas ma phrase. A ce nom de Brascassin, il se fit autour de la table comme un mouvement électrique; tous les regards se dirigèrent vers Thérèse, qui, pour déguiser son trouble, enleva le rôti placé devant elle, quoiqu’on n’eût pas encore touché aux entrées, et se mit à le découper menu, menu, avec une vivacité fébrile, convulsive, peu en rapport avec les sages ordonnances de l’Ecuyer tranchant. Durant le reste du repas le nom de Brascassin ne fut plus prononcé, et les questions grammaticales reprirent leur cours, sans opposition de ma part; mais j’avais hâte de connaître le mot de cette énigme!
Quand on se fut levé de table, quand il ne restait dans la salle que deux Belges et un Badois qui discutaient pour savoir si on devait dire saigner du nez, saigner au nez, ou saigner par le nez, je me glissai dans le petit salon, y croyant rencontrer Thérèse. Elle n’y était plus.
En l’attendant, je me mis à feuilleter curieusement le registre des voyageurs. Qu’y cherchais-je?... J’y cherchais Brascassin. Je ne tardai pas à l’y trouver. Remontant à l’année précédente, j’y vis la signature de Brascassin en mars et avril; à la date de juillet et de septembre, Brascassin! en octobre, encore Brascassin! même en décembre, au cœur de l’hiver, Brascassin, deux fois!
Décidément mon grand mystificateur d’Épernay et de Strasbourg était un des habitués les plus assidus de la maison Lebel, de Carlsruhe. Malgré la grande émotion de Thérèse à ce nom, je n’en préjugeai rien encore contre sa vertu. Sur ce point, je ne voulais devoir les éclaircissements qu’à elle-même. Mais Thérèse ne revenait pas. J’interrogeai un des gens de la maison. Elle était sortie et ne devait rentrer que tard.
Vers les six heures du soir, me promenant dans le petit bois appelé bois des Chênes, je vis sur le lac en miniature, situé à l’une de ses extrémités, quatre individus qui regagnaient la rive, après avoir inutilement essayé de faire mouvoir l’unique batelet qui se prélasse dans ses eaux. C’étaient justement ceux de nos convives pour lesquels je me sentais le plus de sympathie. Je continuai ma promenade avec eux, crochant tour à tour le bras de l’un et le bras de l’autre, et je parvins ainsi à les interroger tous quatre en particulier sur le sujet qui me préoccupait depuis l’heure du dîner. Chacun d’eux m’affirma connaître parfaitement Brascassin, et pouvoir sciemment me renseigner sur lui.
Voici le résumé de cette quadruple consultation:
1er RENSEIGNEMENT: Brascassin, ancien élève de l’École polytechnique, est un homme fort instruit et d’un caractère grave.
2e RENSEIGNEMENT: Brascassin est un marchand de vins, bon vivant, aujourd’hui associé à une maison d’Épernay. Il est poëte, mais dans l’intérêt de son négoce. Il fait des chansons à boire.
3e RENSEIGNEMENT: Brascassin, spéculateur malheureux, a été exécuté à la Bourse de Paris, et s’est vu contraint de se réfugier d’abord en Belgique, puis dans les États de Bade, où le jeu lui a été favorable.
4e ET DERNIER RENSEIGNEMENT: Brascassin n’est allé en Belgique qu’en qualité de démagogue furieux. Il fait partie de toutes les sociétés secrètes, françaises et italiennes; entre autres de celle de la Pure Vérité, une des branches de la Marianne. S’il a pu rentrer en France, c’est qu’il est affilié à la police.
Je ne me sentais pas encore assez éclairé. Je posai à mes aréopagistes cette dernière question: «Pourquoi Brascassin fréquente-t-il avec tant d’assiduité la maison Lebel?»
Tous quatre, unanimes cette fois, répondirent: «C’est que notre hôtesse est jeune et jolie, et que Brascassin lui a fourni les fonds nécessaires à l’achat de la maison.»
Je compris, ou crus comprendre alors la valeur des réticences du père Ferrière à l’égard de sa fille, et cessai d’interroger. Thérèse n’était plus digne de mon estime, par conséquent de mon intérêt.
Heureusement, une scène assez curieuse vint me distraire de ces pensées moroses.
La soirée était magnifique; au-dessus de notre tête, dans un beau ciel bleu, s’épanouissait une bonne grosse lune allemande; près de nous passaient, se tenant par la main, de jeunes couples d’amoureux: ceux-ci, la tête baissée, semblaient prendre plaisir à rêver à deux, et peut-être à s’oublier, pour avoir le plaisir de se retrouver réunis et les doigts entrelacés; ceux-là, moins silencieux, caquetaient, riaient, appuyés l’un sur l’autre de l’épaule et de la tête, et ne se gênaient pas pour se faire face de temps en temps.
«La lune est indiscrète ce soir, dis-je.
—Oh! nos amoureux, ici, ne redoutent guère plus le soleil que la lune, me fut-il répondu; ils y vont franchement, en plein jour comme en pleine rue, et personne ne songe à s’en offusquer.
—Cela ne prouve nullement en faveur de la moralité du pays.
—Pourquoi? puisqu’ils sont verlobtes.
—Verlobtes! qu’est-ce que cela?
—Cela signifie quelque chose comme votre mot fiancés, en France; mais l’usage, en Allemagne, lui donne une valeur tout autre. Une fois verlobtes, nos amoureux débutent par se tutoyer; il leur est permis d’aller seuls errer à leur aise à travers la ville, et même sous l’épaisseur des bois. Aucun danger ne menace la jeune fille; l’honneur allemand la protége.»
Je songeai alors à Perrette et au grand garçon qui l’avait aidée à tirer son chariot. Peut-être, dans ma pensée, avais-je porté contre eux un jugement trop sévère; peut-être en était-il de même pour Thérèse....
«Dans ce pays, poursuivit mon interlocuteur, les fiançailles, tout aussi bien qu’en Chine, sont prises au sérieux; la jeune fille qui perd son verlobte devient une veuve. Malheur à elle si elle songe à le remplacer trop promptement; la déconsidération publique l’atteindra bientôt; elle risque même de n’épouser qu’un mort, si l’on en croit l’histoire de Bettina, d’Ettlingen, histoire récente, qu’on prendrait pour une légende ou un fabliau du treizième siècle.»
A ce mot: légende, j’avais fait le mouvement d’un chien braque tombant en arrêt devant le gibier.
Le ciel s’était parsemé de quelques nuages fauves, derrière lesquels la bonne grosse lune allemande, amortissant son éclat, avait pris tout à coup des teintes dorées de choucroute; le feuillage léger des arbres semblait s’être épaissi, et à travers ces demi-ténèbres les couples amoureux, moins distincts, figuraient des ombres errantes au milieu d’un élysée quelconque.
Le moment était favorable aux histoires légendaires. Celle-ci ne se fit pas attendre.
IX
Wilhem et Bettina. — Fleurs de cimetière. — Un nouveau verbe français. — Explication avec Thérèse.
«Entre Carlsruhe et Rastadt, à une heure de marche en retournant vers la route de Kehl, existe une petite ville, autrefois importante: c’est Ettlingen, qui a donné son nom à notre joli boulevard. Là, dans une charmante vallée, traversée par la rivière d’Alb, florissait, il y a une dizaine d’années peut-être, Bettina, la fille d’un simple jardinier. Le bonhomme, du reste, faisait bien ses affaires, et sans trop de fatigues, car dans notre grand-duché les fleurs se sèment d’elles-mêmes, et poussent sans y penser.
«Bettina était jolie; ses cheveux surtout la rendaient attrayante; ils étaient noirs, couleur peu commune dans cette patrie des blondes chevelures; de plus, ils étaient lisses, abondants et soyeux, ce qui partout est dignement apprécié.
«Tel était le refrain d’un lied, ou chansonnette, naguère composé à son intention, et ce fut cette chansonnette qui décida du sort de Bettina.
«Elle était alors verlobte avec Wilhem le boulanger, un bon travailleur, qui se serait jeté dans son four pour elle, et appartenait à une des familles les plus aisées d’Ettlingen. Le jour de leur mariage approchait lorsque arriva au pays le beau Frank. Celui-ci s’éprit soudainement de la fille du jardinier.
«Wilhem était bon et dévoué, mais timide à l’excès, souvent silencieux et songeur; Frank, tout au contraire, garçon à la haute encolure, à la langue dorée, se montrait sans cesse d’humeur joyeuse. Il avait même un certain air mauvais sujet par lui rapporté de France, où il venait de se perfectionner dans son état de teinturier en suivant les cours de M. Chevreul; puis enfin Frank était poëte et il portait des gants.
«Sous ce dernier article peut-être bien se cachait un mystère; peut-être le poëte-teinturier ne se sentait-il pas désireux d’étaler aux regards de Bettina ses mains tantôt bleues, tantôt vertes. Cependant la comparaison qu’elle faisait de l’un et de l’autre tournait à l’avantage de ce dernier. La chanson surtout lui avait été au cœur.
«Elle allait encore se promener avec Wilhem sous cette double et magnifique allée de marronniers à fleurs rouges qui entoure les anciennes fortifications d’Ettlingen, mais plus rarement; elle y marchait encore près de lui, sa main dans celle de Wilhem, mais quand il essayait d’entrelacer ses doigts aux siens, elle résistait, lui trouvant les doigts durs et raboteux; elle le regardait encore, mais d’un air distrait, presque sévère; Wilhem était toujours son confident, mais elle ne l’entretenait que de ses tristesses insurmontables; elle n’avait pas cessé de le tutoyer, mais elle lui disait: «Tu devrais renoncer à moi, ami; cherche une autre fiancée; je ne me sens guère capable de te rendre heureux.»
«Le bon Wilhem comprit qu’il n’était plus aimé; sans lui adresser un reproche, il lui rendit son anneau de fiançailles, et quitta brusquement le pays.
«Son départ, qui causa une grande rumeur dans Ettlingen, fut pour Bettina plus un remords qu’un regret.
«Pendant trois mois, pendant six mois peut-être (mois d’hiver, il est vrai), elle se tint à l’écart. Enfin, n’entendant plus parler de lui, elle commença à reparaître sur la promenade, mais en costume sombre, sans bagues, sans boucles d’oreilles ni autres ornements.
«Frank n’essaya pas de l’aborder ouvertement, au regard de tous, mais pour se mettre en mesure contre la concurrence, il alla trouver le bonhomme de jardinier, lui porta trois bouteilles de vin rouge d’Affenthaler, trois, idem, de Margrafft, lui demandant la faveur d’y goûter avec lui. Tout en trinquant, il lui rappela qu’il était contre-maître à la grande teinturerie, et termina en sollicitant l’autorisation de se poser comme verlobte de sa fille, Wilhem ayant renoncé à elle. Touché de cette bonne façon d’agir, le père donna son consentement. Restait à obtenir celui de Bettina.
«Le soir de ce même jour, Frank, en habit de conquérant, frisé, ganté, son chapeau sur l’oreille, alla sur le pont de l’Alb, à l’entrée de la ville, où il savait devoir rencontrer Bettina. Dès qu’il l’aperçut, après l’avoir amoureusement arquebusée du regard, il se disposa à lui faire sa demande. Déjà renseignée par son père, Bettina l’interrompit au premier mot: «Pas encore! lui dit-elle; attendez que j’aie repris les fleurs.»
«En Allemagne, comme en Suisse et en Italie, les fleurs naturelles sont un ornement indispensable à la toilette de toute jeune fille; elles s’en tressent des couronnes pour leurs chapeaux; elles en placent à leur corsage et dans leurs cheveux. Ne point porter de fleurs dans les assemblées est chez elles le témoignage de quelque deuil dans la famille, ou que leur mère est malade ou que leur verlobte est à l’armée. Fille d’un jardinier, Bettina aurait pu se procurer facilement les plus belles et les plus rares; elle avait toujours préféré celles des champs, dont les pétales sont mieux soudés, les tiges plus allongées et plus solides. C’était d’ailleurs une preuve de bon goût. Elle ne voulait combattre avec ses compagnes qu’à armes égales.
«Depuis une quinzaine déjà Frank observait strictement, quoique à contre-cœur, la défense à lui faite. De son côté, Bettina commençait à penser que six mois de retraite, puis quinze jours en sus, étaient bien suffisants pour des fiançailles brisées d’une volonté mutuelle.
«Vers ce temps, il y eut grande fête à Dourlach, près Carlsruhe. Une partie de la population d’Ettlingen s’y rendit; Bettina fut du nombre; cependant elle n’avait pas repris les fleurs. Cette fois encore, elle était résolue à rester simple spectatrice durant les danses. Mais quand elle fut là, clouée sur son estrade, la joie des autres lui fit mal, et elle déserta l’emplacement du bal pour se dépiter à son aise.
«Elle suivait, rêveuse, la lisière d’une colline, lorsqu’à l’extrémité d’un chemin creux, elle aperçut de loin son beau Frank. Pauvre Frank! il se refusait aussi le plaisir du bal, qu’il ne pouvait partager avec elle. Ah! c’en est fait! sa patience est à bout! l’heure des temporisations est passée! Ce jour même, aux yeux de tous, ils danseront ensemble, et on le reconnaîtra pour son verlobte!
«Elle chercha aussitôt autour d’elle des fleurs qui devaient annoncer à son poëte qu’il pouvait parler enfin. La colline était aride, crayeuse, et le chemin creux seulement parsemé de pierres. Elle se jeta vivement dans un enclos ouvert à sa gauche; les fleurs y abondaient.
«C’était un cimetière.
«Son désir surexcité l’aveuglant, ou ne lui permettant pas de songer à la profanation, elle dépouilla à la hâte la première tombe qui s’offrit à elle, et un bouquet à la main, le front orné de quelques touffes de rouges coquelicots, sous lesquels ressortait vivement le noir lustré de ses cheveux, elle apparut aux regards de l’heureux postulant.
«Ce jour-là les habitants d’Ettlingen, venus à Dourlach, purent voir, à trois reprises consécutives, Frank, l’air radieux et vainqueur, tenant Bettina pressée contre sa poitrine, l’entraîner avec lui dans les tourbillons vertigineux de la valse allemande.
«Durant la nuit, épuisée par les fatigues de la route et du bal, comme la fille du jardinier dormait, Wilhem, ou plutôt son ombre, lui apparut:
«Tu as cueilli les fleurs qui croissaient sur mon tombeau, lui dit-il; Bettina, ces fleurs, nées de moi, nourries de moi, tu en as respiré le parfum et tu les a posées sur ton cœur; tu es redevenue mienne; dès ce jour je reprends vis-à-vis de toi mon droit de verlobte.»
«En s’éveillant Bettina crut avoir fait un rêve, un rêve sinistre. La présence du joyeux Frank ramena le sourire sur ses lèvres. Il venait lui apporter l’anneau d’argent des fiançailles, et réclamer en échange celui que Wilhem lui avait rendu; mais elle eut beau le chercher, elle ne le retrouva pas. «Je l’ai trop bien serré,» se dit-elle; et elle remit au lendemain pour le passer elle-même au doigt de Frank.
«La nuit suivante, de nouveau Wilhem se leva devant elle et lui montra l’anneau, qui avait repris sa première place.
«Elle conta son double rêve à Frank; il en rit beaucoup, et la força même d’en rire avec lui, tant il lui débita de gais propos à ce sujet. Selon son dire, Wilhem, très-bien portant, habitait Strasbourg, où quelqu’un l’avait rencontré dernièrement et avait failli ne pas le reconnaître à cause de son embonpoint, de son air guilleret, de son teint fleuri. Il n’était plus boulanger, mais pâtissier. Il excellait surtout dans les tartelettes, et toutes les filles de Strasbourg étaient folles de lui.... à cause de ses tartelettes.
«Malgré ces assurances, Bettina écrivit à sa maîtresse d’apprentissage, retirée à Dourlach; elle la priait de s’informer à qui appartenait le tertre tumulaire placé à la porte du cimetière, en tête de la première ligne de droite. Il lui fut répondu:
«Sous le tertre de droite repose le corps d’un certain Wilhem Haussbach, d’Ettlingen, où il exerçait l’état de boulanger.»
«A partir de ce moment, quand Bettina se trouvait seule, elle tombait dans de longs accès de tristesse noire. Wilhem avait cessé de venir troubler ses nuits, mais cette pensée qu’il l’avait aimée, que peut-être il était mort de son amour pour elle, et qu’elle avait dépouillé de fleurs son tombeau pour s’en faire une parure aux yeux d’un nouvel amant, lui revenait sans cesse à l’esprit.
«A force de songer à lui, à défaut de rêves, elle eut des visions. Lorsqu’elle travaillait, le matin, près de sa fenêtre, à travers la vitre obscurcie par la brume, elle apercevait le visage de Wilhem. Il la regardait avec son air timide et retenu d’autrefois.
«Le soir, sous l’allée des marronniers, quand Bettina se promenait avec Frank, Wilhem venait se mettre en tiers avec eux. Elle marchait ainsi entre ses deux verlobtes, l’esprit troublé et le cœur en défaillance.
«Quoique d’une condition médiocre et n’ayant reçu qu’une éducation incomplète, Bettina ne manquait ni de bon sens ni de logique; sa raison entrait en lutte contre le témoignage même de ses yeux; elle se disait que ce n’était là qu’une maladie de son cerveau, une vision où rien n’était réel. Dans le cours d’une de ses promenades, s’armant de courage, il lui était arrivé de vouloir toucher ce fantôme qui l’obsédait, et elle n’avait rien senti; son geste s’était perdu dans le vide.
«Donc, espérant guérison, elle ne voulut point attrister Frank par des confidences peut-être dangereuses, tout au moins inutiles.
«Le jour de son mariage arrivé, Bettina, après avoir, avec les gens de la noce, fait sur l’Alb une joyeuse promenade en batelet, se présenta résolûment à l’autel. Elle était dans toute sa splendeur de beauté; ses magnifiques cheveux noirs ressortaient si bien sous son voile blanc, sous sa couronne blanche de myrtes! Un rayon de bonheur illuminait sa figure, car elle aimait Frank. Le prêtre murmurait déjà les paroles sacramentelles, lorsqu’il s’interrompit en voyant Bettina, pâle et les yeux hagards, s’agiter convulsivement.
«Wilhem était encore près d’elle, agenouillé à sa gauche, comme Frank à sa droite; il avait revêtu ses habits de noce et lui présentait un bouquet de fleurs de cimetière, parmi lesquelles ressortaient la scabieuse, l’immortelle et surtout le Vergiss mein nicht (ne m’oubliez pas). Quand Frank se leva et lui passa au doigt la bague nuptiale, à sa profonde épouvante, elle sentit, elle sentit cette fois! une main glacée s’emparer de sa main, en retirer l’anneau de Frank pour le remplacer par un autre. Alors, avec un vif mouvement d’horreur, se rejetant en arrière, faisant de deux côtés à la fois un geste de répulsion, en proie à une sorte de délire, haletante, désordonnée, elle s’enfuit de l’église en poussant des cris lamentables.
«Telle est, me dit, en terminant, mon narrateur, l’histoire vraie et authentique de Wilhem et de Bettina; vous pouvez l’appeler une légende, si bon vous semble, mais Bettina habite encore Ettlingen; c’est aujourd’hui une vieille fille de trente ans; et quoiqu’elle ait toujours longs cheveux noirs sur blanche peau, elle n’a plus songé à prendre un autre verlobte que son défunt Wilhem. Tous les dimanches elle va entendre une messe à Dourlach, et passe le reste de sa journée à soigner, à refleurir le tertre placé à la droite de la porte du cimetière.»
J’étais ravi; non-seulement je venais de recueillir une légende contemporaine, chose rare! mais j’avais fait connaissance avec un des mots les plus intéressants de la langue allemande, le mot Verlobte.
Je me hâtai de le franciser, et même à tout hasard, je le transformai de substantif en verbe: le verbe verlobter. Je verlobte, tu verlobtes, nous verlobtons, ils verlobtent; que je verlobtasse; verlobtant. De ce verbe nouveau je comptais faire hommage aux grammairiens de la maison Lebel.
Rentré au logis, je m’informai d’abord s’il était venu pour moi une lettre d’Heidelberg. Rien! Ce silence devenait inquiétant. Non-seulement j’espérais en Junius Minorel pour la délivrance de mon passe-port, mais aussi pour le ravitaillement de ma bourse.
Après le souper, auquel je fis peu honneur, j’avais déjà à la main mon bougeoir et ma clef, me disposant à regagner ma chambre, quand Thérèse passa devant moi avec un petit hochement de tête familier. La mémoire encore fraîche de l’opinion unanime de mes compagnons, j’essayai de garder vis-à-vis d’elle un maintien digne et sévère. Tout aussitôt, je me demandai pourquoi je la tiendrais en mépris plus aujourd’hui qu’hier, où je la soupçonnais véhémentement de provocation galante envers ma personne, ce qui n’avait nullement excité mes fureurs vertueuses.
Notre conscience est assez semblable au chien de la maison qui aboie contre les étrangers, et se montre toujours souple et accommodant envers le maître du logis.
Ces réflexions faites, je crus convenable de ne jouer vis-à-vis de Thérèse que le rôle d’un moraliste indulgent, et après l’avoir rejointe dans son petit salon aux sonnettes, d’un air aussi paterne que possible, ses mains dans les miennes: «Écoutez, mon enfant, lui dis-je; prenez mes observations en bonne part. A votre âge, une liaison imprudente....»
Elle baissa la tête et rougit. Sautant alors par-dessus toutes les préparations oratoires:
«M. Brascassin, repris-je, est un garçon d’esprit, mais d’un esprit léger. Serait-il prudent de vous fier trop à lui? Connaissez-vous ses antécédents?
—Ils ne peuvent être qu’honorables, me répliqua-t-elle en redressant la tête. Il est d’humeur joviale, sans doute, même un peu moqueur, on me l’a déjà dit, mais si bon, si bon! si généreux! Ah! monsieur, sans lui je serais morte de chagrin et de découragement! Je lui dois tout!»
Nous autres observateurs exercés, nous avons souvent le défaut de vouloir trop vite deviner la pensée sous l’enveloppe qui la couvre encore. J’interprétai la dernière phrase de ma jeune hôtesse dans le sens de mes idées préconçues.
«Oui, lui dis-je, il vous a fait des avances de fonds, je le sais. D’un homme encore jeune à une jeune fille cela a pu paraître étrange, compromettant pour votre réputation. Ah! si, dans un besoin d’argent, vous vous adressiez à moi, à moi votre vieil ami, à moi qui ai deux fois votre âge, personne n’y trouverait à redire....»
J’allais continuer, mais, ma proposition à peine formulée, il me sembla entendre une voix frêle et grondeuse sortir de la poche de mon gilet. C’était celle de mon porte-monnaie chétif; cette voix me taxait d’imprudence et de fanfaronnade en tranchant ainsi du généreux quand moi-même je songeais à faire un emprunt.
Sans attendre la réponse de Thérèse: «Ce Brascassin, me hâtai-je d’ajouter, à quel titre, sous quelles conditions êtes-vous devenue son obligée?» Et mettant à profit ma récente conquête sur le vocabulaire du pays: «Est-il votre verlobte du moins?»
Elle me regarda avec stupéfaction, puis portant les mains à son visage: «Lui, mon fiancé! s’écria-t-elle: y a-t-il jamais songé! y peut-il songer jamais! Suis-je digne d’un pareil bonheur!» Et elle se mit à pleurer à sanglots.
Je le compris, de nouveau j’avais été maladroit, ou mal renseigné; la laissant se soulager par ses larmes, je repris mon bougeoir et regagnai ma chambre, tout à fait désorienté sur l’histoire de la fille du père Ferrière.
Pendant une heure encore je restai à ma croisée, aspirant l’air, méditant sur Thérèse, sur Brascassin, sur Junius Minorel, sur mon passe-port, sur l’état de mes finances, et, tout en songeant, je suivais machinalement du regard la bonne grosse lune allemande, qui se disposait à se coucher et semblait me conseiller d’en faire autant.
X
Souvenirs de Châlon-sur-Saône. — Arrivée de Junius Minorel. — L’Anglais phénoménal. — Le chronomètre Poitevin. — Un accident de chemin de fer. — Départ de Carlsruhe.
L’intérêt, l’affection que nous portons à nos amis se mesure souvent en raison des circonstances et même des localités; souvent l’ennui que nous éprouvons aide à nous donner les apparences des meilleurs sentiments. Ainsi, les ennuyés, faute de savoir à quoi employer leur temps, deviennent facilement obligeants, serviables, et même hospitaliers. Voilà pourquoi en province le visiteur est toujours le bienvenu.
Il y a quelques années, je me trouvais à Châlon-sur-Saône (car, quoiqu’en ait dit Antoine Minorel, j’ai déjà voyagé, rarement il est vrai). A Châlon, j’avais à traiter d’une affaire contentieuse; je n’y connaissais personne; je n’y voyais que mes hommes de loi, tous aussi rogues, aussi maussades, aussi codifiés les uns que les autres. Au bout de trois jours de cette solitude, j’aurais donné tous mes amis pour faire la rencontre d’une simple connaissance. Au détour d’une rue, ô bonheur! un visage m’apparaît, visage connu, visage parisien. A l’aspect de cet ami tant désiré, je fais un geste de joie radieuse. De son côté, il ne paraît pas moins ravi de me voir; nous marchons l’un vers l’autre, la main tendue. Tout à coup, un doute semble nous venir à tous deux à la fois; il ralentit son pas, je modère le mien, et, après nous être salués silencieusement, nous continuons notre route, en nous tournant le dos.
Ce monsieur n’était pour moi ni un ami, ni une simple connaissance. Jamais je ne lui avais parlé; je ne savais ni son nom, ni son état, ni sa moralité; c’était un de ces visages qu’on rencontre fréquemment à Paris, sur le boulevard, voilà tout. Pour le moment, il était sans doute aussi seul, aussi ennuyé, aussi dépaysé que moi à Châlon-sur-Saône.
Eh bien, aujourd’hui, je me suis de nouveau laissé prendre à quelque chose, non de tout à fait semblable, mais dérivant de ce même ordre d’entraînement et d’émotions.
Je m’étais levé dans des dispositions assez maussades; les oiseaux se taisaient; une brume me cachait le petit bois; je trouvais que mon séjour dans le grand-duché se prolongeait outre mesure, lorsque mon nom prononcé monta jusqu’à moi du bas de l’escalier.
C’était Junius Minorel. Je pousse un cri; à peine vêtu, je descends les marches quatre à quatre, je me précipite vers lui, et je l’embrasse avec tous les témoignages de l’affection la plus tendre.
Or, jusque-là, mes relations avec Junius n’avaient jamais été des plus intimes. Je l’avais rencontré deux fois chez son cousin Antoine, mon ami; à chacune de nos rencontres, une discussion assez vive s’était élevée entre nous sur des questions philosophiques ou littéraires; une autre fois, j’avais été d’une partie de whist avec lui et contre lui; les atouts s’étaient rangés de mon côté, et je l’avais fait chelème. A vrai dire, je ne devais donc le classer que dans la catégorie des simples connaissances.
Le calme parfait qu’il opposa à mes démonstrations, la froideur, empreinte d’étonnement, avec laquelle il répondit à ma chaleureuse accolade, me le rappela aussitôt. Je venais de presser un glaçon sur mon cœur, un glaçon en cravate blanche. Sous ce réactif réfrigérant, mon cœur et mon imagination, un instant surexcités, reprirent leur niveau; mais alors je me trouvai complétement ridicule. Pourquoi m’étais-je ainsi laissé emporter? C’est que, à Carlsruhe comme à Châlon-sur-Saône, l’ennui commençait à me talonner, c’est que j’avais besoin de voir un visage de Paris, c’est aussi que j’attendais de Junius Minorel, avec le passe-port qui devait me rouvrir les portes de la patrie, l’argent nécessaire pour reprendre ma route. Quand je songeai que sous mon explosion de sentimentalité se cachait une question d’argent, d’argent à emprunter, j’eus honte de moi-même.
«Comptez-vous bientôt quitter la résidence, monsieur? me demanda Junius avec une espèce de roideur que ces messieurs de la diplomatie revêtent à défaut de costume officiel.
—Aujourd’hui même, dès le prochain départ du chemin de fer, si cela est possible, lui répondis-je.
—Permettez, monsieur; un passe-port vous est d’abord indispensable, et le vôtre ne sera guère prêt avant le train d’une heure vingt minutes.»
Il prit son agenda de poche, et, après m’avoir demandé mes nom et prénoms, mon âge, ma profession, comme si je lui étais complétement inconnu: «Notre ministre plénipotentiaire, me dit-il, n’est pas visible avant midi; venez donc à midi et demi donner votre signature.»
Il m’envoya, de la tête et de la main, un salut protecteur et partit.
Et voilà l’homme dans les bras duquel je venais de me jeter si bêtement! un homme qui me disait monsieur! à moi, le meilleur ami de son plus proche parent! Et c’est à lui que je m’adresserais pour un emprunt? Jamais!
Sans cette somme, nécessaire, indispensable, cependant, à quoi me servira mon passe-port? Je m’habillai et courus en toute hâte à Carlsruhe, résolu de mettre ma montre Poitevin en gage. Elle valait mille francs; on me prêterait bien trois cents francs dessus; c’était plus qu’il ne me fallait.
Pendant une heure je parcourus la ville, cherchant un bureau du mont-de-piété, n’osant prendre des informations, tant je me sentais humilié et mal à mon aise dans ce rôle piteux d’un propriétaire aisé allant mettre sa montre en gage. J’inspectais une à une toutes les enseignes des maisons que mes faibles connaissances dans la langue allemande ne me permettaient pas toujours de traduire avec exactitude. J’y cherchais vainement l’équivalent de notre mot: Mont-de-piété.
Au bout d’une heure de ce travail, mes idées s’étaient engourdies; je regardais encore, mais sans voir; je ne savais même plus ce que j’étais venu faire dans Carlsruhe. Malgré moi, mon attention se fixait non plus sur des enseignes, mais sur un homme, le seul homme qui parût vivre et s’agiter dans toute la ville.
C’était un Anglais. Jamais Anglais ne fut aussi curieux à observer. Que vient-on nous dire de messieurs les Grands-Bretons, qu’ils sont tous empesés, gourmés, compassés, bonshommes de bois? Celui-là, tout au contraire, était vif, alerte, remuant; rien d’automatique n’accusait la race; il devait être l’exception à la règle. O l’aimable petit Anglais!
Je l’avais rencontré d’abord du côté du château, dans le manche de l’éventail; les yeux en l’air, les mains derrière le dos, il semblait, comme moi, déchiffrer des enseignes. Une jeune fille, au pied leste, portant sur la tête un paquet de linge, passe devant lui; il court après elle; une conversation assez vive s’engage entre eux. «Bon! me dis-je, c’est sa bonne amie!» A dix minutes de là, je le retrouve causant gaiement avec une autre; puis, un peu plus tard, avec une troisième. «Bon! il leur demande son chemin, ou des renseignements sur la ville. Peut-être, encore ainsi que moi, veut-il mettre sa montre en gage et est-il à la recherche d’un mont-de-piété.»
Un quart d’heure à peine écoulé, je le vois sortir du temple protestant, accompagnant une jolie servante. Tous deux s’arrêtent sur la place du Marché, près de la statue du margrave Charles-Guillaume; comme avait fait mon jeune diplomate, mon Anglais tire un calepin de sa poche, et semble prendre des notes. Ah! il tient donc ses renseignements enfin!... non complets, puisque je le retrouve bientôt devant l’église catholique, abordant une jeune femme qui s’y rendait. Celle-ci ne lui permit pas de s’expliquer longuement. Elle l’interrompit par un signe négatif, accompagné d’une révérence, à laquelle il répondit en lui envoyant un baiser; puis, tournant sur ses talons, il fit claquer ses doigts.
Ah! le singulier petit Anglais! Pourquoi ne s’adresse-t-il ainsi qu’aux femmes? Est-ce un marchand courant après la pratique? Mais il ne porte avec lui ni marchandises ni cartes d’échantillons; est-ce un galant cherchant les aventures? Alors, quel Lovelace!
Avec ma sentinelle du parc, de si belle humeur sous les armes, cet Anglais phénoménal est, certes, ce que je vis de plus récréatif à Carlsruhe.
Décidément, la capitale du grand-duché est une des villes les plus belles et les plus monotones que l’on puisse voir; monotone comme toutes les villes sans échoppes et sans boutiques. Figurez-vous notre rue Saint-Dominique, à Paris, se multipliant sur douze lignes obliques, reliées entre elles par d’autres rues Saint-Dominique, demi-circulaires. N’y aurait-il pas de quoi y gagner le spleen? Non! je ne resterai pas un jour de plus à Carlsruhe. Mais, pour en sortir, qui me procurera l’argent nécessaire?... Une idée subite m’éclaire; je puis me passer de ce mont-de-piété invisible, introuvable!
Un de mes grammairiens de la maison Lebel est chef de gare au chemin de fer; que me faut-il? un crédit sur le chemin de fer. Grâce à lui, ma montre me servira suffisamment de caution.
Combien j’étais loin de prévoir alors les tristes événements qui, pour moi, allaient signaler le cours de cette journée néfaste!
Ravi de l’idée, je me dirige à grands pas vers la porte d’Ettlingen, devant laquelle passe la voie ferrée. Sur l’horloge de l’embarcadère, je règle d’abord mon chronomètre à l’heure du pays, pour qu’on ne puisse mettre en doute sa parfaite régularité. Je le tenais à la main, et, les yeux encore fixés sur l’horloge, je franchissais les premiers rails... un cri, mêlé d’imprécations, se fait entendre; un bras vigoureux me saisit par le collet, me repousse rudement, la montre m’échappe, et le train de Francfort, qui entrait en gare en ce moment, ne me la rend que broyée, écrasée, laminée.
Au lieu de mille francs, mon fameux Poitevin n’en valait plus que trente.
A la suite de cette déplorable catastrophe que me restait-il à faire? Il me restait à appeler à mon aide mon courage et ma philosophie, à vaincre une fausse honte, à triompher de mes répugnances. Sur-le-champ, je me présentai à l’hôtel de la Légation, bien décidé à instruire M. Junius Minorel et de l’accident du chemin de fer et de la triste situation pécuniaire à laquelle il me réduisait.
Je le trouvai bouclant une malle de voyage: «Je pars avec vous,» me dit-il aussitôt, sans remarquer mon air contrit et abattu, et me tendant un beau passe-port tout neuf, bien en règle; il ajouta: «Rien ne me retient impérieusement ici; je vous accompagnerai donc jusqu’à la station d’Oos, et tandis que vous continuerez votre route vers notre cher Paris, j’irai finir mon congé à Bade, où quelques soins de santé me réclament.»
Bade!... ce mot me sonna dans l’oreille avec un bruit argentin. A Bade, il y a une maison de jeu célèbre.... J’ai toujours eu du bonheur au jeu.... au whist surtout. Le whist ne ressemble guère à la roulette; n’importe! j’ai un pressentiment, et mes pressentiments ne me trompent jamais. Je n’ai plus besoin de m’humilier comme emprunteur devant qui que ce soit!... J’irai à Bade!
Je courus chez Thérèse pour régler mes comptes avec elle. Elle se montra chagrinée de mon départ. Avec moi, elle avait pu causer de son père et de sa première jeunesse.
Quand elle me vit tirer mon mince porte-monnaie pour solder sa note, sa note si modérée que, de fait, j’avais reçu sous son toit moins un refuge salarié comme voyageur qu’une hospitalité libérale comme ami: «Monsieur Canaple, me dit-elle avec son doux air suppliant, restez mon débiteur pour cette petite note, je vous en prie; je le sais, vous avez quitté Paris sans penser devoir franchir la frontière; si vous avez besoin de quelque avance, je suis en fonds; disposez de moi; je vous en serai bien reconnaissante.»
Chère âme! cet argent après lequel j’avais tant couru, elle me l’offrait en me parlant de sa reconnaissance. J’étais ému, attendri. Qu’avais-je de mieux à faire que d’accepter? Pour moi toutes les difficultés se trouvaient aplanies.... Mais je me rappelai mes propositions de la veille; moi aussi, je lui avais offert de puiser dans ma bourse, déjà à sec; ne semblerais-je pas avoir voulu par une feinte générosité la pousser à me faire une offre semblable? Après mon sermon de pédant, allais-je consentir à prendre ma part de l’argent de Brascassin? Cette idée me révolta.
D’ailleurs, de quoi avais-je à m’inquiéter? Ne possédais-je point une lettre de change tirée sur Bade? Chez moi l’espérance fleurit toujours en certitude; je suis ainsi fait, et ne me fût-il resté que la valeur de deux florins ils m’auraient suffi à faire sauter la banque du jeu, si tel avait été mon bon plaisir!
A une heure vingt minutes, je quittais Carlsruhe avec Junius Minorel.
Lorsque nous descendîmes à Bade, à l’hôtel du Cerf (Gasthof zum Hirsch), j’étais, grâce à la vente des débris de mon chronomètre, à la tête de cinquante-trois francs quatre-vingt-dix centimes. Une heure plus tard, je ne possédais plus que trente-huit sous dont le croupier de M. Bénazet n’avait pas voulu.