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Le chemin des écoliers / Promenade de Paris à Marly-le-Roy, en suivant les bords du Rhin cover

Le chemin des écoliers / Promenade de Paris à Marly-le-Roy, en suivant les bords du Rhin

Chapter 16: II
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About This Book

The narrator prepares a spring excursion from the city to a suburban retreat, framing the journey with letters and conversational episodes that contrast a sentimental, poetic outlook with a skeptical, pragmatic companion. Along the way the prose mixes vivid natural description of seasonal change with anecdote, character sketches, social observation and light satire, alternating reflective digressions on art, habit and age with practical concerns about travel and comfort. The work reads as a leisurely promenade that blends travel journal, personal memoir, and genial debate.

DEUXIÈME PARTIE.


I

Bade. — Imprécations. — Une visite au vieux château. — Le Repos de Sophie. — Le bois des Chênes et le bois de Boulogne. — Invitation à dîner.

Bade est moins une ville qu’une décoration d’opéra-comique; tout y sent l’apprêt, la manière, la bergerie; c’est du Lancret et du Vanloo en pierre, ou plutôt en plâtre et en cartonnage. Ses rues, assez maussades, presque toutes montueuses, tortueuses, ne sont bordées que de bicoques lézardées, auxquelles on a, tant bien que mal, ajusté une façade peinturlurée; duègnes décrépites, grimaçant sous un masque d’Hébé ou de Pomone.

.... Dire que la noire a passé cinq fois de suite quand je venais de la quitter pour prendre la rouge!...

La vieille ville de Baden-Baden, la ville des Celtes et des Romains, l’austère cité des moines de Weissenburg, de Henri le Lion, de Frédéric-Barberousse, la dominatrice de la forêt Noire, n’est plus aujourd’hui que le rendez-vous des baladins et des désœuvrés, un bazar où tout se vend, un lieu de bombances et de scandales, un bastringue pour les riches, un brelan, presque un lupanar!

Comme j’achevais mes imprécations, Junius entra dans ma chambre. Pendant la route, il s’était quelque peu humanisé à mon égard; il avait même daigné discuter avec moi sur certains points de philosophie morale, et, comme autrefois, chez son cousin, nous nous étions trouvés en parfait désaccord.

«Mon cher monsieur, me dit-il, il est quatre heures à peine; si vous n’avez rien de mieux à faire, nous irons visiter l’Alt-Schloss, le vieux château qui domine tout le paysage. C’est une ancienne tour romaine qui a longtemps servi de résidence aux margraves de Bade. Pendant la guerre du Palatinat, les Français en ont fait une ruine magnifique.

—Très-bien; j’adore les ruines.

—Prenons-nous une voiture?» ajouta mon jeune diplomate.

A ce mot, ma figure se contracta comme par l’effet d’une crise nerveuse. Je songeais à mes trente-huit sous.

«Ne peut-on s’y rendre à pied? demandai-je.

—Rien de plus facile.... Trois quarts d’heure de marche, au plus.»

Je respirai. Nous nous mîmes en route.

Nous avions devant nous des coteaux escarpés noircis de sapins; de petites tourelles gothiques se découpaient dans le bleu du ciel; mais le sentier de la montagne que nous suivions était sablé, sarclé, ratissé, purgé de toutes mauvaises herbes; de cent pas en cent pas, un banc à dossier nous conviait aux douceurs du repos. Devant ce comfortable, ridicule ailleurs que dans un parc bourgeois, ma mauvaise humeur commençait à me reprendre. C’est au milieu des hautes fougères, c’est sur une saillie de roc que j’aurais voulu m’asseoir!

Mon compagnon, parfaitement au courant des localités, nous fit gagner un petit chemin, à peine indiqué, à travers bois. Pendant quelques minutes, je pus jouir du plaisir de marcher sur un sol parfois raboteux, mais du moins paré de ses gazons, de ses fleurs sylvestres, de ses grâces naturelles. Nous abordons, en grimpant, un plateau du haut duquel toute la vallée va se dérouler à nos regards: «Nous voici arrivés au Repos de Sophie,» me dit Junius; et je trouve sur le plateau une galerie couverte, avec bancs et siéges rustiques, et une voix tudesque se fait entendre:

«Ces meinchir feulent y fin ou pière?»

O flâneur poëte! où s’envolent tes rêves à la vue de ce garçon de café apparaissant soudainement au milieu de ce site merveilleux? Misérable! ce n’est ni du vin ni de la bière qu’il nous faut, c’est l’isolement, c’est la liberté dans la contemplation. Quant à moi dont l’imagination commençait déjà à s’émouvoir, je retombai à plat dans le prosaïsme, et toutes mes rêveries aboutirent à cette méditation réaliste:

«Sans le double zéro je m’en tirais encore! On dit qu’à la roulette d’Hombourg on l’a supprimé. Que n’étais-je à Hombourg au lieu d’être à Bade!»

Enfin, nous entrevoyons l’Alt-Schloss, dont les ruines semblent menacer de s’écrouler sur nos têtes; nous entendons le vent, en notes plaintives et mélodieuses, gémir à travers ses débris; aventurés au milieu de hautes roches moussues, crevassées, enlacées entre les longs bras des lierres gigantesques, nous pénétrons dans le château par une poterne démantelée.... Profanation! misère! des maçons étaient là, consolidant les vieilles ruines ou en édifiant de nouvelles! Le vent que j’avais entendu gémir, c’était le bruit des harpes éoliennes; il y en avait à toutes les ouvertures des croisées ogivales. Nous arrivons à la haute porte de l’antique manoir, vraie construction romaine, en plein cintre; elle est obstruée par des voitures de louage, par des troupeaux d’ânes sellés et bridés; le vieux manoir lui-même est transformé honteusement en gasthaus, en hôtellerie; on y boit, on y mange; l’éternel keller, une serviette sous le bras, s’y promène en criant: «Biftecks aux pommes, pour deux! Saucisses à la choucroute!...» Scélérat!

Ainsi, l’humble nymphe agreste, comme la fière châtelaine féodale, ils les ont polluées l’une et l’autre! Celle-ci, à son ciment romain ils ont mêlé leur plâtre et leur torchis; sur sa couronne de créneaux ils ont implanté la branche de pin des cabaretiers. Celle-là, ils l’ont prise par les cheveux pour lui mettre de fausses tresses; ils l’ont frisée, pommadée, épilée, oubliant que, comme la liberté du poëte, la nature est une forte femme, aux puissantes mamelles, non une petite comtesse allemande ou française!

Je me sens aujourd’hui le besoin de laisser crever tous les nuages chargés de ma colère. A Carlsruhe, j’ai appris que le petit bois, mon cher petit bois des Chênes, on a le projet d’en faire ce que la ville de Paris a fait de notre bois de Boulogne; les équipages et les cavalcades vont le traverser; on le sablera, tout ainsi que les sentiers d’Alt-Schloss; on l’éclairera au gaz, comme ils ont déjà fait pour Bade; on soumettra à la tonte et à l’émondage ses allées si riantes; on arrachera ses buissons d’églantiers, qui pourraient accrocher la robe des belles dames....

O belles dames! magiciennes fatales, sur les bords du Rhin comme sur ceux de la Seine, c’est vous qui avez fait tourner la tête de messieurs les conseillers municipaux; ils ne rêvent plus que parcs et rivières factices; grâce à vous, grâce à eux, les amoureux et les poëtes, épris de la vraie nature, se verront bientôt forcés de chercher au loin des arbres non transplantés; trop heureux si, même au milieu des campagnes, ils ne rencontrent pas, comme à Sceaux, ces ignobles arbres de Robinson, plus peuplés d’ivrognes que de rossignols!

Marly, mon beau Marly, toi, du moins, tu es resté pur de toutes ces hontes, et les cabarets ne chantent pas sous tes ombrages!... Si j’avais eu le bon esprit de continuer mon paroli sur la noire, je me serais déjà rapproché de toi!

J’épanchais ainsi toutes mes amertumes de joueur désappointé, quand mon jeune attaché de légation, qui avait disparu depuis quelques instants, vint m’annoncer que notre dîner était servi dans la salle des gardes. Je me récriai; je préférais dîner à l’hôtel du Cerf.... Je n’avais pas faim!

«Entendez-vous d’ici tinter toutes les cloches des réfectoires de Bade, me dit-il; nous arriverions trop tard. Malgré votre antipathie pour les vieux châteaux restaurés, vous ne refuserez pas le dîner que je vous offre. Allons, à table! L’appétit vous viendra en mangeant; et nous boirons à la santé de notre ami commun, Antoine Minorel.»

J’eus l’air de céder à cette dernière considération.

Pendant le repas, qui était excellent, mon amphitryon, dont je n’avais jusqu’alors pu apprécier que l’enveloppe extérieure, déboutonna peu à peu devant moi son habit officiel. Au dessert, mon glaçon s’était fondu. Malgré sa cravate blanche, il ne manquait pas d’entrain; s’il aimait la discussion, s’il la provoquait, c’était, non pour contredire, mais, comme il me l’avoua lui-même alors, dans l’intérêt de son avenir. Il espérait bien un jour faire partie de la Chambre des représentants, ou figurer dans un congrès, et s’exerçait à la parole en discutant sur tout, pour faire son apprentissage d’orateur.

Nous discutâmes donc, dans l’intérêt de son avenir, et notre conversation étant tombée, je ne sais comment, sur ces maisons de jeu, aujourd’hui autorisées seulement dans quelques petits États de l’Allemagne, il prétendit justifier cette coupable tolérance par des considérations politiques d’un ordre supérieur.

Je rallumai mes foudres. Je lui demandai s’il n’était pas scandaleux de voir des souverains bien nés grossir leurs budgets aux dépens des dupes. Je terminai cette nouvelle philippique en déclarant le jeu une institution honteuse et dépravante.

«Vous avez joué cependant,» me répliqua-t-il en me regardant en face.

Je devins rouge comme une jeune fille à qui l’on parle mariage.

«C’est vrai, dis-je en baissant la tête; mais comment avez-vous su?...

—Tout se sait bien vite dans les petites villes. Ici, je connais tout le monde. On vous a vu descendre avec moi à l’hôtel du Cerf; on vous a revu ensuite à la maison de conversation, devant le tapis vert. En faut-il plus? Vous avez joué et vous avez perdu. Cher compagnon, reprit-il ensuite en me tendant la main, si votre mauvaise humeur contre le jeu vient de ce qu’il a compromis votre bourse de voyageur, je mets la mienne à votre disposition.»

C’est décidément un charmant garçon que Junius Minorel.

Toutefois, je n’acceptai que sous réserve son offre obligeante. Je lui dis (ce qui était vrai) avoir écrit sur-le-champ à Donon, Aubri et Gauthier, mes amis et mes banquiers à Paris; j’étais sûr de recevoir mes fonds sous quarante-huit heures. Du reste, je n’avais risqué à la roulette qu’une somme de cinquante à cinquante-deux francs (ce qui était encore de la plus exacte vérité) et ne me trouvais pas tout à fait sans ressources.

Ouf! En sortant des enfers, Télémaque sentit sa poitrine se dégager comme sous le poids d’une montagne, a dit le sage Fénelon. Je puis user de la même métaphore pour peindre ce que j’éprouvai à cette idée que je n’étais plus un voyageur insolvable.

Nous redescendîmes à Bade bras dessus bras dessous. L’Alt-Schloss se dessinait magnifiquement dans les ombres du soir. Junius me proposa de reprendre notre sentier raboteux sous bois; mais je me sentais un peu de fatigue; je préférai les chemins sablés. Nous nous arrêtâmes un instant au Repos de Sophie, puis, de distance en distance, sur les bancs échelonnés le long de la route. Accompli ainsi, le retour ne fut pour nous qu’une promenade charmante.

Quand nous rentrâmes dans la ville, je la trouvai radieuse sous son illumination au gaz.


II

De l’inutilité de l’argent de poche à Bade. — Des tables d’hôte. — Ancienne Trinkhalle. — Visite au vieux cimetière. — Un tribunal weimique. — Comme quoi la cure au petit-lait et la cure au jus d’herbes conviennent fort à messieurs les diplomates.

Me voici à Bade depuis trois jours; je n’ai point encore reçu de nouvelles de Donon, Aubri, Gauthier et Cie. Je n’ai point profité des offres généreuses de Junius. Depuis trois jours j’explore le pays, je fais des courses en forêt, presque toujours en voiture; j’assiste quotidiennement aux concerts; à la promenade je me carre dans mon fauteuil; j’ai mes entrées au salon de conversation; je fréquente matin et soir le cabinet de lecture de l’excellente Mme Marx; tous les journaux, toutes les revues sont là à ma disposition, et, qui le croirait! depuis trois jours, passés dans le mouvement, dans les plaisirs, je n’ai pas encore vu la fin de mes trente-huit sous.

L’argent de poche est complétement inutile à Bade.

Quel bienfaiteur mystérieux nous défraye ainsi de tous ces menus frais? C’est celui-là qui, pour vous, autour de vous, a multiplié les surprises, les promenades ravissantes, et, dans ces promenades, des eaux murmurantes, des mélodies, des fleurs de toutes sortes et de tous les pays. Ce bienfaiteur, est-ce le gouvernement badois? est-ce le prince Frédéric? Non; le prince Frédéric n’est que le souverain du Grand-Duché; le roi de Bade, c’est M. Bénazet.

Une fois déposé à la station d’Oos par le chemin de fer, vous devenez un de ses sujets privilégiés; il se charge gratuitement de vos plaisirs, de votre bien-être; il se charge même de faire votre fortune; c’est à vous d’en essayer.... Pour ma part, je ne m’y fierai plus.

Quant à l’acquit du prix des voitures, cela regarde votre hôtelier; il en est de même de votre blanchissage. Un tarif spécial, édicté par la police urbaine, a pourvu à ce que vous n’ayez point à vous en occuper. Que de débats, que de tracas de moins! Voituriers et blanchisseuse, ainsi réglementés, vous n’entendez parler d’eux qu’au jour de votre départ, sur la note générale de l’aubergiste.

C’est vraiment une bonne vie que la vie d’auberge. On met là en pratique ce grand principe de l’association, duquel découlent toujours, pour les gens bien conformés, plaisir et profit. Ma foi, j’ai mauvaise opinion de ces voyageurs délicats que la société de leurs semblables met en fuite, qui se confinent dans leurs appartements et s’y font servir à huis clos, préférant la solitude à ce curieux pêle-mêle de la table en commun. Ces gens-là ne sont ni philosophes ni observateurs.

Buffon nous dit n’avoir jamais causé un quart d’heure avec un sot sans apprendre de lui quelque chose de nouveau. Il y a beaucoup à apprendre aux tables d’hôte.

J’en aime surtout les incidents variés, les intermèdes. Un Tyrolien, entré à la sourdine, vous fait bondir sur votre siége aux sons de son aigre trompette; les chanteurs et les chanteuses se succèdent les uns aux autres. Ce sont les chanteuses et les blondes distributrices de petits bouquets qui ont fait la plus large brèche à mon argent de poche. Il ne me reste plus que soixante-quinze centimes. Je m’en inquiète peu.

Je suis tout à fait réconcilié avec Bade. C’est, en effet, une décoration d’opéra-comique, je ne m’en dédis pas; mais ici les machinistes et les machines sont invisibles.

Durant les trois jours qui viennent de s’écouler j’ai visité l’ancienne Trinkhalle, où se trouve la source principale, la mère des autres sources minérales du pays; aussi la tient-on sous clef de peur qu’elle ne s’échappe. Chose singulière! son eau, d’une chaleur de soixante-dix degrés, brûle la main et non les lèvres. Les croyants de Bade, Junius en tête, la boivent à pleines tasses.

En face de l’ancienne Trinkhalle est l’ancienne galerie des buveurs, devenue le dépôt général de toutes les pierres tumulaires, de tous les fragments de statues, de tous les vieux tessons romains, débris du bain des Césars. J’y ai vu un Mercure à oreilles d’âne, trouvé sur la cime du grand Stauffenberg, qui lui a dû son nom moderne de mont Mercure. Avec Junius, j’ai visité le Stauffenberg, le Fremersberg et d’autres berg encore. Le vieux cimetière lui-même a reçu notre visite, quoique les touristes ne le visitent guère, et à tort, selon moi.

On y voit un Calvaire, monument sculptural de l’art le plus naïf. Les apôtres dorment dans le jardin des Oliviers; le Christ, de grandeur naturelle, prie, et, derrière lui, sur une montagne de deux mètres de hauteur, apparaît un ange, dont la taille ne dépasse point vingt à vingt-cinq centimètres. L’artiste candide a cru sans doute accuser l’élévation de la montagne par la petitesse de l’ange; peut-être a-t-il copié son Calvaire sur un tableau, sans se soucier d’examiner si la perspective et l’effet des plans secondaires sont les mêmes pour la statuaire que pour la peinture.

Devant ce Calvaire grotesque, Junius fit le signe de la croix. Je crus devoir m’abstenir par respect pour l’art.

Nous entrâmes ensuite dans une petite crypte, décorée en chapelle. Les murs en étaient garnis d’ex-voto, de petits bras, de petites jambes, tortus, ankilosés, modelés sur plâtre; de petits tableaux de toutes sortes, témoignant de guérisons miraculeuses, dues à l’intercession des saints, plus puissante dans le pays, à ce qu’il paraît, que les eaux thermales.

Dans la crypte, et à ses abords, de bonnes gens, hommes et femmes, se tenaient agenouillés, marmottant des patenôtres; Junius s’agenouilla comme eux, et, comme eux, il y fit sa prière.

La dévotion de mon jeune diplomate me devint suspecte. Junius a vingt-sept ans, de l’esprit; il a autrefois abordé les sciences positives, qu’il semble aujourd’hui mépriser souverainement; il aime le monde, la toilette; il est toujours cravaté et ganté de blanc, même dans nos courses en forêt. Sous ces conditions, est-il possible que ses pratiques religieuses n’aient d’autre but que les intérêts de son avenir.... céleste?

En sortant du cimetière, je lui demandai si, en réalité, il approuvait ou partageait les superstitions puériles de ces bonnes gens, superstitions qui ne tendraient à rien moins qu’à l’abrutissement de l’espèce.

«Je ne les partage point, me dit-il, mais je les respecte, et les crois nécessaires.»

Il partit de là pour me montrer dans notre monde deux sociétés distinctes, vivant l’une sur l’autre, l’une par l’autre, celle-ci dans les ténèbres, celle-là dans la lumière, le tout pour le plus grand intérêt de la vraie civilisation. Il me cita avec tant d’autorité Machiavel, M. de Bonald, et Joseph de Maistre, que je restai muet, étourdi, presque en admiration devant lui.

Junius Minorel, ce jeune homme si bien ganté, n’est rien moins qu’un esprit fort.

Autrefois, en France, les esprits forts étaient des philosophes maussades et grognons qui niaient Dieu, la Providence, l’âme immortelle; aujourd’hui ce sont ceux-là qui affectent un sentiment profondément religieux, mais qui nient l’homme, ne voient dans l’homme qu’un être aveugle, privé de raison, et qu’il faut maintenir tel, pour mieux en tirer parti.

Le ciel nous garde des uns et des autres.

Ce matin, nous nous sommes rendus au Château-Neuf (Neu Schloss), qui n’en date pas moins du quinzième siècle dans sa partie la plus moderne. Cette résidence grand’ducale domine la ville. Elle présente deux constructions entées l’une sur l’autre. Celle qui sort de terre, le château par conséquent, n’offre de vraiment intéressant qu’une galerie de tableaux représentant tous les palatins, margraves et grands-ducs des trois branches princières de Bade, tous d’une ressemblance dont je crois pouvoir répondre, et voici sur quoi j’appuie ma conviction. Parmi ces tableaux de famille, il en est un dont le personnage, margrave dans son temps, est, non-seulement armé, lamé, maillé de fer, encasqué et encuirassé des pieds à la tête, mais encore sa visière est abaissée et lui cache entièrement le visage. J’en conclus que de celui-ci ne possédant pas le portrait exact, notoire, authentique, on n’a pas voulu l’inventer; donc les autres sont ressemblants.

Nous visitâmes le château rapidement; pour ma part, j’étais, par-dessus tout, désireux de connaître la partie souterraine de l’édifice, immenses et antiques constructions romaines sur lesquelles le Château-Neuf s’est assis.

C’est là, dit-on, que, dans le moyen âge, a siégé le tribunal weimique, ces terribles francs-juges, autrefois les grands justiciers de l’Europe, et, depuis, la cause de tant d’opéras et de mélodrames.

Sous la conduite d’un guide armé d’une torche, nous descendons d’interminables escaliers, quartiers de rocs, à peine reliés entre eux, usés sous le pas des siècles, chancelant ou glissant sous nos pieds, avec menace de mort au premier faux pas. Quittes de ce danger, nous passons sous dix voûtes énormes, cachots gigantesques, plus tristes, plus désolés, plus funèbres les uns que les autres.

Une porte, faite d’un seul bloc de rocher, se présente. Sans de longs efforts, elle s’ouvre, non au moyen d’une clef, bien entendu, mais d’un secret levier qu’une faible pression de la main suffit à faire mouvoir.

Nous étions dans la grande chambre du tribunal secret. On y voyait encore, sur quelques pierres saillissant du sol, la forme des siéges du haut desquels les juges lançaient leurs arrêts. Une table de grès, incrustée dans la muraille, représentait je ne sais quelle cérémonie funèbre où des femmes jouaient le rôle de croque-morts. Après un examen silencieux, après avoir franchi un labyrinthe de corridors, en apparence inextricables, nous nous trouvons tout à coup dans une grande salle, plus sombre, plus sinistre que toutes les autres. Des chevilles de fer, des chaînes, des crampons rouillés, en garnissent les murailles noircies et suintantes: «Voici la chambre de la question, dit notre guide d’une voix sépulcrale et en promenant son flambeau autour de ces parois encore tachées de sang: c’est ici que les malheureux, placés sur le chevalet, étaient tenaillés, torturés, le front serré par un cercle de fer qui allait en s’étrécissant, et les pieds sur un brasier.»

J’étouffais dans cette atmosphère, et à l’idée de toutes les souffrances dont cette salle avait été le témoin, une sueur froide me perlait au front. Je regardai Junius. Il souriait en mordillant le bout de sa canne.

«Vous êtes bien bon, me dit-il, de vous émouvoir à ce point pour si peu de chose!

—Si peu de chose! m’écriai-je avec une voix presque aussi sépulcrale que celle de notre guide; et d’un geste plein d’éloquence, je lui montrai les instruments de torture et de mort qui nous entouraient.

—Autrefois, me répliqua-t-il avec le plus beau sang-froid du monde, quand l’ennemi faisait irruption dans la contrée, ces vastes caveaux recevaient les femmes, les enfants, les troupeaux du pays, et ces terribles anneaux, ces chaînes, ces crampons de fer n’ont servi qu’à attacher des vaches et des baudets. J’ai, jusqu’à ce moment, respecté vos illusions, mon cher compagnon; il vous fallait des francs-juges, va pour des francs-juges! Mais dès qu’ils en viennent à vous causer la sueur d’angoisse, à vous comprendre au nombre de leurs torturés, je les supprime. Aucun tribunal weimique n’a siégé ici.»

Il est certaines émotions pénibles qui ne sont pas sans douceur; je tenais à conserver les miennes; je lui fis observer que par leur sombre majesté ces souterrains témoignaient d’eux-mêmes n’avoir jamais servi qu’à l’accomplissement d’une œuvre mystérieuse et terrible; il persista dans son opinion de paysans et de bêtes à cornes; je m’obstinai dans la mienne touchant les francs-juges.

Quant au guide, comme on ne lui avait appris qu’à nommer chaque chambre, avec accompagnement d’une phrase redondante, il s’abstint de prendre part à la discussion. Après nous avoir fait passer sur un petit pont, dont les planches disjointes, largement espacées, laissaient arriver jusqu’à nous un air humide, imprégné d’une odeur de tombe, se retournant tout à coup:

«Voici les oubliettes!» exclama-t-il de sa même voix macabre.

Je pris une pierre; je la laissai tomber par un des interstices du plancher; elle mit dix secondes à arriver au fond.

Je croisai les bras, je regardai Junius:

«Eh bien? lui dis-je.

—C’est un puits,» me répondit-il.

J’étais outré de sa persistance.

Je demandai au guide si on n’avait pas conservé le souvenir traditionnel d’un de ces événements tragiques accomplis dans les temps anciens et le nom d’une de ces grandes et illustres victimes, précipitées au fond de ces oubliettes.

Il me dit savoir, de science certaine, qu’autrefois, quand il était bien jeune encore, un petit chien nommé Love, entré, à la suite de son maître, dans les souterrains, avait disparu entre les planches du pont. Le maître était Anglais, par conséquent très-riche: il avait offert des sommes énormes pour qu’on allât chercher son chien, mort ou vif. Au fond des oubliettes on n’avait trouvé qu’un cadavre, cadavre de chien, bien entendu.

L’aventure dudit Love ne me sembla pas rentrer dans une classe d’événements historiques assez importants pour m’en faire une arme contre Junius Minorel.

Plus j’étudiais le caractère de celui-ci, plus il m’était difficile de faire concorder ensemble ses manières d’une politesse si correcte, son langage toujours si calme et si mesuré, avec sa ténacité et l’exagération évidente de quelques-unes de ses opinions. Heureusement, ses aveux me venaient en aide dans mes observations psychologiques.

Comme nous sortions des souterrains de Neu-Schloss, notre discussion se continuant, il eut envers moi certains mouvements de vivacité qui me surprirent.

Un instant après, il me faisait des excuses, et s’accusait, avec une bonne grâce parfaite, de sa propension naturelle à la colère et même à la violence. Qui l’eût jamais pensé? ainsi que Socrate, Junius était d’un tempérament bilieux et sanguin; et comme un tel tempérament ne convient pas plus à un diplomate qu’à un philosophe, pour le modifier, pour le vaincre, il se soumettait, toujours dans l’intérêt de son avenir, à un régime calmant et réfrigérant fort à la mode en Allemagne.

Non-seulement il usait des eaux thermales de Bade, auquel il avait foi entière; non-seulement il achevait là sa cure de petit-lait, commencée à Heidelberg, mais il comptait bien, à sa rentrée à Carlsruhe, s’y soumettre à une cure de jus d’herbes, puis enfin, l’automne venu, pour compléter la déroute de l’ennemi, à une cure de raisins, non moins efficace que les deux autres.

Beaucoup de personnes pensent à tort que pour faire un bon diplomate il suffit de la science du droit international et de plusieurs décorations étrangères; dans beaucoup de cas, le petit-lait et les jus d’herbes ne sont pas moins indispensables.


III

La galerie des légendes. — L’image de Keller. — Un artiste au douzième siècle. — Le Baldreit.

La veille, Junius m’avait présenté au Casino de Hollande, où s’assemblent les curieux et les archéologues du pays. Il y a là une bibliothèque peu nombreuse, mais composée exclusivement des ouvrages ayant rapport à l’histoire et aux traditions du grand-duché. Je trouvai au Casino des gens excellents, de ces bons, de ces vrais Allemands qui digèrent aussi facilement la science que la bière; aussi n’en paraissent-ils nullement gonflés.

Ce soir, avec eux, j’ai accompagné Junius à la nouvelle Trinkhalle, où se tiennent les distributeurs de petit-lait. Devant la nouvelle Trinkhalle, qu’il faut bien se garder de confondre avec l’ancienne, s’élève en forme de portique une longue galerie soutenue par des colonnes d’ordre corinthien. Entre chaque paire de colonnes, sur le mur du fond, se détachent quatorze fresques dont chacune a pour objet une légende du pays. Ces fresques, j’avais déjà eu occasion de les examiner à loisir; ces légendes, j’en connaissais le sujet, grâce à une petite brochure explicative que Mme Marx m’avait complaisamment déterrée dans son cabinet de lecture. Une seule m’avait paru mériter attention, celle de l’image de Keller.

«Un jeune châtelain badois, du nom de Keller, assez dissolu dans ses mœurs, traversant le soir les bois de Kuppenheim, y avait, à deux reprises, rencontré une dame voilée, qui, à son approche, s’était abîmée sous terre. Il fit creuser à l’endroit où il l’avait vue disparaître; il y trouva les débris d’un autel romain, puis une statue mutilée, dont il ne restait d’intact que le buste. Ce buste était d’une grande beauté, et Keller, toujours porté à la galanterie, eut regret que sa nymphe de pierre ne pût devenir femme, comme la Galatée du sculpteur grec.

«Dans ces mêmes bois de Kuppenheim, à l’heure de minuit, la dame voilée lui apparut pour la troisième fois; à cette troisième fois, la terre ne s’entr’ouvrit pas pour la recevoir; appuyée contre l’autel, elle souleva lentement son voile. Sa figure était celle de la statue, mais animée, vivante. Keller se précipita vers elle; elle lui ouvrit ses bras; quand elle les referma sur lui, ils étaient redevenus de pierre. Le lendemain, Keller fut retrouvé gisant mort au pied de l’autel, un flot de sang à la bouche.

«La dame voilée n’était autre que le démon; alors le diable avait bon dos.»

Cette légende, publiée déjà, je ne l’aurais certes point répétée, si, comme celle du petit homme jaune de Strasbourg, elle n’avait eu ailleurs son complément explicatif. Cet autre récit, tout à fait différent du premier, quoique basé sur des événements à peu près identiques, nous fut fait, ce même soir, à la nouvelle Trinkhalle, en face de la fresque représentant l’image de Keller, par un de mes nouveaux et savants amis du Casino de Hollande. Il avait trouvé ce curieux épisode, qui, selon moi, soulève une question d’art assez importante, dans la chronique d’Othon de Freissingen, sauf quelques détails empruntés à celle de Gunther. Je l’intitulerai:

UN ARTISTE AU DOUZIÈME SIÈCLE.

«Au milieu du douzième siècle, donc, et non vers la fin du quinzième, comme on l’a affirmé sans preuves, à la cour du margrave Hermann, vivait un jeune homme dont les mœurs et les idées semblaient être en contradiction complète avec celles de son temps.

«Quoique brave, il n’aimait pas la guerre; cependant il avait accompagné Frédéric Barberousse à sa première croisade. Mais de l’Orient, il n’avait rapporté qu’une grande admiration pour les belles armes et les belles étoffes. Quoique de cœur humble vis-à-vis de Dieu, il ne se sentait que faiblement porté vers les pratiques de dévotion; cependant il avait été à Rome pour y assister au sacre de ce même empereur Frédéric Barberousse. Mais à Rome, ce qui l’avait le plus préoccupé, ce n’était ni le pape, ni les processions, ni les saintes basiliques. Les temples, les monuments, les statues, merveilles de l’art antique, y avaient attiré et charmé ses regards avant toute autre chose.

«Burkardt Keller avait en lui les instincts d’un grand artiste d’aujourd’hui; il aimait la beauté plastique, la ligne simple, la suavité dans la forme; par malheur, il était seul à les aimer et à les comprendre. Un gentilhomme artiste était alors un oiseau aussi rare que le phénix, et, comme le phénix, il risquait fort de mourir sur un bûcher.

«A son retour de Rome, lorsque Keller assistait aux offices divins, à la suite du margrave, dont il était l’écuyer, sa tenue n’était ni grave ni convenable.

«Plusieurs en firent la remarque.

«Avec des mouvements de répulsion, parfois il détournait ses yeux de l’image des saints, non par antipathie religieuse, car il était croyant, mais par trop de délicatesse dans ses goûts épurés. Tout ce qui était heurté, anguleux, grimaçant, lui donnait des nausées, et la statuaire naïve du moyen âge, avec ses personnages amaigris, étiolés, fluets jusqu’à la dessiccation, révoltait ce zélateur des anciens.

«On suspecta son catholicisme.

«Le margrave Hermann aimait paternellement Keller, l’ayant nourri chez lui en qualité de page; il espéra lui donner une sauvegarde contre les mauvais propos en lui faisant épouser la fille du prévôt de Kuppenheim, connu pour la rigidité de ses principes religieux. L’artiste se laissa fiancer sans y mettre obstacle. Toutefois, pour lesdites fiançailles, quand on fit sortir Mlle Kuppenheim de son couvent, il la trouva si maigre de formes, si disgracieuse de visage, qu’il jugea que sa mère, pendant sa grossesse, avait tenu ses yeux fixés plus souvent sur les saintes martyres de la chapelle d’Alt-Schloss que sur des Vénus grecques. Sa parole était engagée, il se résigna, et, deux jours de suite, on vit Burkardt Keller rentrer chez lui, la nuit close, après avoir traversé les bois de Kuppenheim. Il venait de faire la cour à sa verlobte.

«Le lendemain, son valet, le sachant curieux de toute ancienne construction, vint en hâte lui annoncer que des bûcherons, en déracinant un vieux arbre dans une partie de son domaine, y avaient mis à nu une voûte de pierre, enduite d’un ciment tellement dur qu’à peine si les racines séculaires avaient pu l’entamer. Au faîte de la voûte, Keller fit pratiquer une ouverture par laquelle il descendit armé d’une torche. Il était dans un petit temple, d’ordre dorique, au milieu duquel se dressait une statue de marbre; cette statue, par sa perfection artistique, semblait porter la signature de Phidias.

«Tout ce que, depuis, on a entrepris de fouilles, de déblais, de grattages, pour débarrasser de leur cangue de lave les ruines de Pompéi, il l’essaya, pour rendre à l’air et au jour son inespérée conquête. Durant ce travail, qui dura un mois, l’artiste enthousiaste ne se sépara pas un instant de la blanche fille de Phidias, prenant soin lui-même de faire disparaître les souillures imprimées par les siècles et l’humidité sur sa peau marmoréenne. Cette œuvre ingrate terminée, il put enfin contempler sa déesse dans son magnifique ensemble; puis il étudia, il analysa une à une ses perfections de détail; et il s’oubliait auprès d’elle, mais auprès d’elle il oubliait aussi Mlle Kuppenheim, ce qui devait lui porter malheur.

«Or, le temps n’était pas loin où, en Allemagne, les soldats du Christ, après des luttes incessantes, étaient parvenus à soumettre les derniers partisans de Teutatès et de Jupiter. On assurait que quelques obstinés païens, échappés au baptême, pratiquaient encore dans les cavernes de la forêt Noire le culte des faux dieux de Rome. Les tribunaux vehmiques, créés par Charlemagne, n’avaient pas cessé de comprimer dans le pays non-seulement les écarts de la politique, mais aussi ceux de la mythologie.

«Le prévôt de Kuppenheim présidait un de ces tribunaux. L’injure faite à sa fille ne devait point rester sans vengeance.

«Un jour, on trouva le temple renversé et la fille de Phidias mise en pièces. Au milieu des débris, Keller était étendu, percé au cœur d’un poignard; sur ce poignard se trouvait le sceau des francs-juges. Les francs-juges ne se déchargeaient pas de leur responsabilité sur le démon; ils cachaient leur main, mais ils signaient leurs œuvres.»

En résumé, la tradition légendaire a fait du pauvre Burkardt Keller un libertin; la chronique en a fait un impie. Selon moi, ce fut un martyr, le martyr de l’art antique au moyen âge, un précurseur de la Renaissance. Que l’histoire recueille son nom!

Quand Junius sortit de la Trinkhalle, sa dernière goutte de petit-lait sur les lèvres, notre savant du Casino en était justement de son récit au moment où les francs-juges y interviennent. Je me gardai de l’interrompre, mais, dès qu’il eut terminé: «Les francs-juges, m’écriai-je avec un regard sarcastique à l’adresse de Junius, ont donc siégé dans ce pays? Ils occupaient donc les souterrains du Château-Neuf, puisqu’ils ont pu, sous la présidence d’un Kuppenheim, prévôt de Bade, prononcer leur arrêt contre Burkardt Keller et l’exécuter?»

Je le croyais écrasé. Il se recueillit quelques instants, puis, le geste arrondi, s’adressant moins à moi qu’aux autres, il entama un historique clair et rapide des institutions vehmiques, lesquelles, selon lui, avaient, dans leur temps, rendu autant de services à la religion que l’inquisition elle-même, qu’il glorifia en passant. Les francs-juges, puissants surtout en Westphalie, avaient tour à tour résidé à Francfort, à Rastadt, le plus souvent à Bade; mais jamais ils n’avaient tenu leurs séances dans le sous-sol de Neu-Schloss; il le soutint.

A ma profonde stupéfaction, mes savants du Casino opinèrent pour lui.

J’étais fort humilié. Un autre tableau de la galerie aux légendes aida à me remettre de cette humiliation.

La puissance curative des eaux thermales de Bade ayant été mise en doute par un des nôtres, Junius, baigneur déterminé, et qui d’ailleurs ne perdait jamais une occasion de discourir, se fit le champion de leur efficacité. Par un reste de rancune taquine, je me déclarai contre lui, et trouvai d’assez bons arguments que j’allai chercher je ne sais où, n’étant nullement au courant de la question.

«Vous avez foi aux légendes, me dit Junius d’un air quelque peu goguenard; celle-ci vous répondra pour moi.» Et, du doigt, il m’indiqua un tableau intitulé: le Baldreit.

Dans le Baldreit, on voit, se disposant à quitter son hôtellerie, un seigneur palatin s’élancer lestement sur son cheval. Encore en bonnet de nuit, l’hôtelier, à sa fenêtre, paraît saisi de stupéfaction; la servante lève les bras au ciel; les valets, ahuris de surprise, font le signe de la croix. De quoi s’agit-il?

Le palatin était atteint d’une paralysie à la jambe; il est venu à Bade; le voilà radicalement guéri.

«Mais alors, dis-je à Junius, c’est donc un miracle, un fait sans précédents que cette guérison due aux eaux de Bade? Par leur surprise, presque semblable à de l’épouvante, cet hôtelier, cette servante, ces valets témoignent suffisamment n’avoir jamais été témoins, n’avoir même jamais entendu parler d’un événement semblable. Observez que le Baldreit est le seul tableau de cette galerie dont le programme taise et le nom du héros et la date de l’aventure, ce qui pourrait faire soupçonner cette guérison unique et merveilleuse d’être de pure invention. Mais, vous l’avez dit, je crois aux légendes, aux légendes peintes comme aux légendes orales ou écrites; elles ont toujours pour base une vérité quelconque. Eh bien, demandons d’abord à celle-ci son acte de naissance. La toque à plumes du palatin, comme ses bottes jaunes, nous reportent vers le treizième ou le quatorzième siècle; si le peintre, M. Gœtzenberger, n’a pas fait choix d’un sujet plus moderne, c’est que, probablement, le miracle ne s’est pas renouvelé depuis. Loin d’admettre votre preuve, je déclare donc ce tableau tout à fait compromettant pour les vertus thermales des eaux de Bade, et je demande sa suppression au nom des intérêts les plus sacrés du pays.»

Cette fois, messieurs du Casino furent de mon avis, et, après avoir applaudi en riant à mon argumentation, ils décidèrent qu’une requête serait adressée par eux à l’autorité pour faire remplacer cette fresque insolente.

J’avais pris ma revanche sur Junius.


IV

Promenade du matin. — La Flore badoise. — Le sédum de Siébold. — Vertus des gamins de Bade. — Une lettre de Paris m’arrive. — Nouvelles de Thérèse.

Le grand-duché, sous le rapport du climat, tient le milieu entre la France et l’Italie; il est pour nous une des portes de l’Orient.

A Bade, comme partout, la nymphe des forêts est tributaire de la nymphe des plaines; le détritus végétal des montagnes environnantes, entraîné par les eaux, y devient un engrais perpétuel. Dans ses promenades, les lilas, les faux ébéniers, les marronniers rubiconds, les néfliers à étoiles d’argent, les aubépines blanches ou rouges, à fleurs doubles, et hautes comme des arbres, répandent sur vous leur ombrage et leurs douces senteurs; sur le versant des montagnes qui lui servent de cadre s’élancent les grands épilobes, les prunelliers éclatants, des potentilles monstres telles que je n’en avais jamais rencontré.... dans aucun herbier de ma connaissance; les stellaires, les lychnides, les prénanthes et les digitales pourprées, les mélilots, les saxifrages granulés, les lamiers blancs, jaunes ou rouges, y fourmillent; le long de ses cours d’eau fleurissent les alisma, les flambes jaunes, les petites renoncules flammettes, et les jolies persicaires roses s’y alignent par bandes innombrables; dans ses prairies, les gentianes, les orchis, les anémones, les polygala, reflètent doucement leurs teintes variées, et jusqu’aux bords des chemins l’adorable myosotis semble venir dire au voyageur comme à l’amoureux: «Ne m’oubliez pas!»

Non, on ne vous oublie pas dès qu’on vous a connu, riant séjour des fées; on vous aime, eût-on d’abord médit de vous, et fait votre connaissance à ses dépens.

A Bade, j’en suis certain, les joueurs malheureux ne se tuent pas; la nature y est trop belle. Quant à moi, cette sotte idée ne m’est pas un instant venue en tête.

L’amour des fleurs suffit à faire apprécier le caractère d’un individu, a-t-on dit; leur culture, partout multipliée, peut de même révéler celui d’une population.

Ici, comme à Carlsruhe, la porte des maisons, les croisées, les balcons en sont surchargés. On a des vitrines devant sa fenêtre pour les protéger contre le froid des nuits ou les rigueurs des derniers jours d’automne. Dans les plus humbles chalets des bûcherons, dans ces chaumières délabrées, jetées çà et là sur les pentes de la forêt, on y cultive de beaux rosiers dans de vieilles marmites hors de service; de grandes giroflées montent la garde sur les marches des escaliers extérieurs; mais la plante dont les pauvres gens se font le plus honneur, c’est le sédum de Siébold, avec ses jolies fleurs roses, et ses petits disques charnus, étagés, en guise de feuilles, les uns sur les autres.

Cette plante délicate, chinoise de naissance, demande des soins pour être conservée; elle redoute le froid des hivers, les gelées tardives du printemps; il lui faut un abri, de la chaleur, presque sa place au coin du feu, et, je le répète, le sédum de Siébold est la décoration des plus humbles chaumières. Ce fait seul, selon moi, suffirait à l’éloge de la population badoise.

A Bade, les arbustes d’agrément croissent en pleine rue, adossés aux murs; des orangers en caisse, des grenadiers, des lauriers roses, des pittosporum, ornent en dehors la façade des riches maisons et des principaux gasthaus; ils y restent jour et nuit; et, généralement, chacun d’eux est orné d’une élégante étiquette de porcelaine indiquant son nom latin.

«Et les gamins de Bade, demandai-je en rentrant de cette course botanique, à mon hôtelier, l’excellent M. Heiligenthal, ne font-ils pas parfois des bouquets à vos dépens?

—Jamais! me répondit-il sans hésiter.

—Mais vos étiquettes de porcelaine ainsi livrées à leur merci, représentent une certaine valeur monétaire; il doit en disparaître de temps en temps.

—Oh! non, ce serait un vol.»

Mot sublime, et qui m’inspira l’estime la plus profonde pour toutes les classes de Badois, les gamins y compris.

M. Heiligenthal me remit alors une lettre à mon adresse et datée de Paris. C’était la réponse de Donon et Cie. Il m’ouvrait un crédit illimité sur la maison Meyer, de Bade.

Maintenant rien ne s’oppose plus à ma rentrée en France; mon passe-port est en règle; mes ressources pécuniaires sont assurées. Il était temps! Je ne possédais plus que quinze centimes d’argent de poche!

Cependant, ô abîme du cœur de l’homme! depuis que je tenais en main mon moyen de délivrance, mes désirs impérieux du départ, mes élans vers la patrie semblaient s’amortir d’eux-mêmes. Deux jours m’étaient encore nécessaires pour compléter mes études. Bade la magicienne me retenait enlacé dans les rets de ses mille séductions. Elles étaient d’autant plus grandes, ses séductions, qu’à cette première époque de l’année les étrangers n’y affluaient pas encore; c’était un Éden presque solitaire, où les fleurs semblaient ne s’épanouir, les concerts ne se faire entendre que pour ma propre satisfaction; j’aurais pu croire que la ville ne prenait ses airs de fête qu’en mon honneur. Partir, c’était presque de l’ingratitude; je craignais de laisser le vide derrière moi, je craignais de faire de la peine à M. Bénazet!

Je songeai d’abord à renforcer ma garde-robe quelque peu insuffisante. Je me débarrassai de mon caoutchouc; il faisait un temps superbe; d’ailleurs, en cas d’averse, n’avais-je pas mon parapluie? J’achetai un pardessus d’été sous lequel ma redingote marron, qui ne s’attendait pas à venir à Bade, put cacher ses vieilles cicatrices; j’achetai en sus un pantalon de rechange, des souliers vernis et un chapeau de soie, ma casquette n’étant pas toujours de mise dans ce pays des élégances.

En faisant emplette d’un chapeau, je ne prévoyais pas tout ce que je me préparais de déboires.

Je quittais mes fournisseurs, lorsque je rencontrai Junius, qui sortait de l’église. Je lui fis part du ravitaillement complet de mes finances, de ma promenade du matin, promenade à la fois botanique et philosophique, et comment rien que par une inspection florale, j’avais pu porter un jugement certain sur la prospérité et la moralité d’un pays, où nul ne songeait à voler les étiquettes de porcelaine.

Junius sourit; il sourit en se frisant la moustache, comme lorsqu’il s’apprêtait à me contredire.

«Gardez votre estime et votre admiration pour une occasion meilleure,» me dit-il.

J’allais me récrier, mais je commençais à en avoir assez des discussions; je me tus; il continua:

«Ce qui prouverait contre la prospérité du grand-duché, c’est l’émigration continue qui éparpille sa population soit en France, soit dans les autres États de l’Allemagne. Savez-vous quelle est la ville où se rencontrent le plus de Badois? C’est Paris; la statistique l’a constaté. Or, l’émigration chez un peuple est toujours une preuve de malaise et de misère. Quant à la moralité des habitants de ce pays, je veux bien reconnaître que parmi eux les voleurs et les meurtriers sont rares; mais on y trouve pis que cela, et en quantité, des brouillons politiques.»

Une fois ce mot politique prononcé, j’ai toujours eu pour habitude de rester bouche close; à ma bouche déjà close je mis le double tour.

«Il y a trente mille Badois à Paris, reprit Junius; presque tous ces Badois sont tailleurs; presque tous ces tailleurs sont endiablés de démagogie; ceux-ci ont inoculé la peste à leurs compatriotes, et voilà pourquoi après notre révolution de 48, quoique jouissant depuis trente ans d’une constitution libérale et d’un gouvernement paternel, le grand-duché arbora un des premiers en Allemagne le drapeau de l’insurrection, chassa le prince alors régnant et le força d’abdiquer.

«C’est ainsi, poursuivit-il, en s’arrêtant pour prendre une pose de tribun, la tête haute, et le pouce dans l’échancrure de son gilet, c’est ainsi que les peuples, dès qu’ils ont absorbé cette dose de liberté qu’ils peuvent digérer convenablement, au milieu de la situation la plus calme, la plus prospère, las d’un régime qui leur donne tout à la fois force et repos, s’affolent tout à coup, et rêvant bombances et orgies démocratiques, réclament leur droit à l’indigestion!»

C’était évidemment là une phrase de portefeuille, une phrase qu’il tenait en réserve pour l’avenir, et dont il voulait étudier l’effet sur moi.

Je me contentai de hocher la tête, et nous allâmes déjeuner ensemble à la Restauration, où l’attendaient deux de ses amis.

A la Restauration, je rencontrai un des habitués de la maison Lebel, de Carlsruhe. Après quelques mots échangés, touchant certaines questions grammaticales, il me donna des nouvelles de Thérèse. Il paraît que depuis mon départ Thérèse chantait du matin au soir.


V

Visite à la cascade de Geroldsau. — La Croix aux Béquilles.La Chaire du Diable et la Chaire de l’Ange. — Les promenades du clocher de Strasbourg. — Comme quoi les peintres paysagistes ne se connaissent pas en paysages. — Les cordons de sonnettes. — Ébernstein.

De nos deux convives, amis de Junius, l’un était un littérateur émérite, très-connu; je n’ose citer son nom; l’autre, un peintre paysagiste. Pendant le déjeuner, expédié lestement, on décida une excursion dans la montagne. Nous fîmes venir une voiture, et fouette, cocher!

Une route délicieuse nous conduisit d’abord au village de Geroldsau. Là, sous un riche massif d’arbres, nous rencontrâmes un groupe de beaux enfants se faisant une parure des fleurs qu’ils venaient de cueillir. Cette vivante image du printemps rafraîchissait l’âme. Je croyais voir notre peintre et notre littérateur s’extasier devant ce tableau. A eux deux, ils firent un calembour par à peu près; ce fut tout.

Mettant pied à terre, nous longeâmes les pentes d’une jolie vallée, encadrée entre les rives du Grobach et de hautes collines couvertes de sapins, pour aller visiter une cascade célèbre dans le pays, et qui nous sembla ne devoir sa réputation qu’à son bon voisinage.

Ici, le touriste, s’il prend des notes, doit tout examiner de près avant de décrire.

Non loin de la cascade, voyez-vous, à travers sa poussière humide, se dessiner un château fort en ruines, avec ses créneaux, son vieux pont délabré et ses tourelles, dont la plus haute est surmontée d’un télégraphe?

Comment ce télégraphe, retiré du monde, est-il venu s’enterrer au milieu de sapins incomparablement plus élevés que lui? C’est que château fort, tourelles et télégraphe ne sont qu’une moquerie de pierre, une illusion de bois et de granit. Franchissez la cascade, abordez la réalité, vous trouvez un rocher, surmonté d’une croix; c’est le rocher des Béquilles (Krückenfels).

Sous ce nom devait se cacher une légende; notre cocher, qui nous avait servi de guide, originaire de Geroldsau, la connaissait. La voici dans toute sa simplicité:

«Un vieux mendiant, estropié des jambes, appuyé sur ses béquilles, se rendait de Zollsberg, où il venait de faire sa quête, à Geroldsau, lieu de son habitation. Vers le soir, épuisé de fatigue, il se reposa contre un arbre dans les environs de la cascade, et ne tarda pas à s’y endormir.

«Quand il se réveilla, la nuit était venue, et sur le rocher, éclairé d’une étrange lueur, une troupe d’hommes et de femmes dansaient en rond. Il pensa d’abord n’avoir devant lui que bûcherons et bûcheronnes, charbonniers et charbonnières de la forêt, se démenant pour combattre la fraîcheur de la nuit, et les apostrophant à haute voix, il leur demanda sa route, car un reste de sommeil lui troublait la mémoire.

«Ceux-ci (c’étaient des sorciers), furieux de se voir interrompre au milieu de leurs cérémonies mystérieuses, saisirent aussitôt les manches à balai qui leur avaient servi de monture et se précipitèrent en tumulte sur le profane. Aux manches à balai, le pauvre infirme opposa quelques instants une de ses béquilles pour se garantir de leurs coups; mais sa béquille cassa. Bien inspiré alors, il demanda aide et assistance au Christ, et ramassant un des fragments de sa béquille brisée, il le maintint, comme branche de croix, sur son autre béquille, restée intacte.

«Devant cette croix improvisée, les sorciers reculèrent en poussant des cris; notre homme profita de leur mouvement de retraite pour consolider, au moyen d’un brin de genêt, son instrument de délivrance, et, le brandissant devant lui, oubliant que ses jambes étaient incapables de le porter, il poursuivit les fugitifs jusque sur le plateau du rocher, d’où ils dégringolèrent tous pêle-mêle, sans avoir eu le temps d’enfourcher leurs manches à balai pour regagner leur domicile.

«Vainqueur et désormais valide, le bon pauvre, en signe de reconnaissance, implanta sa croix aux béquilles sur le rocher, et reprit la route de Geroldsau d’un pas alerte et les mains dans les poches.»

Nous fîmes de même pour regagner notre voiture, qui nous attendait dans ledit village. Le temps était superbe. Après conseil, il fut décidé que, consacrant la plus grande partie de la journée à notre promenade, nous pousserions jusqu’au nouvel Ébernstein, château historique fort curieux à visiter et des terrasses duquel la vue est merveilleuse.

Laissant donc Geroldsau à notre droite ou à notre gauche.... je ne certifie rien (il n’est pas facile de s’orienter au milieu de ces routes tournantes, souvent masquées par un double rideau d’arbres verts), nous contournâmes les montagnes pour aller, loin de là, rejoindre, à la base du mont Mercure, les prairies de Rottenbach. De ce côté se trouvent la Chaire du Diable et la Chaire de l’Ange, immenses rochers, du haut desquels, selon la tradition, Satan et l’esprit du Seigneur se sont disputé, dans les temps anciens, la possession du pays.

«Si l’on en croit nos savants légendaires, dit Junius en m’apostrophant malicieusement du regard, lorsque les premiers prêtres chrétiens vinrent enseigner l’Évangile dans cette forêt, le diable, furieux, accourut de l’enfer à Bade par le chemin souterrain que suivent les eaux thermales....

— C’est sans doute depuis ce temps que les eaux de Bade sont sulfureuses,» se hâta de dire le littérateur émérite, qui jusqu’alors avait conservé vis-à-vis de nous les calmes apparences d’un grand homme muet et ennuyé.

Nous avions escaladé la Chaire du Diable, bien plus abordable que celle de l’Ange. Dans la direction de Bade, au versant des montagnes couvertes de sapins, sur le fond noir du vieux feuillage, des nappes de lumière faisaient ressortir le vert jaunâtre des jeunes pousses, tout éclatantes, toutes brillantées. On eût dit des bouquets de topazes étoilant les sombres massifs.

Dussé-je être accusé d’hypocrisie verdoyante, les plus simples tableaux de la nature m’impressionnent vivement; des cinq sens complémentaires, c’est celui que je possède au plus haut degré. Comme toutes les âmes expansives, j’avais besoin de communiquer mes impressions. Junius, debout près de moi et le lorgnon à l’œil, paraissait s’associer à mes extases. Je lui fis un de ces signes de tête interrogatifs qui suppléent si bien à la parole. Il se retourna de mon côté, et laissant retomber son lorgnon:

«Quelle est donc cette Thérèse qui, au dire de ce monsieur, chante depuis votre départ?» me dit-il du ton placide d’une causerie faite au coin du feu.

Outré de voir ainsi Thérèse s’interposer brusquement au milieu de mes contemplations, je tournai le dos à mon diplomate, cherchant un autre compagnon dont la pensée fût plus en harmonie avec la mienne.

Le littérateur émérite tenait la visière de sa casquette complétement abattue sur ses yeux; il avait la vue tendre, et le soleil lui faisait mal. Quant au peintre paysagiste, je le trouvai tout occupé d’un travail dont l’importance et le but m’échappèrent d’abord. Il avait enfoncé sa canne dans un trou de taupe et la faisait tourner circulairement, à la force du bras, comme pour agrandir l’orifice de la taupinière.

Nous étions déjà au bas de la Chaire du Diable, prêts à remonter en voiture, que cette grave occupation le retenait encore à la même place.

D’autres spectacles plus grandioses que ceux des prairies de Rottenbach frappaient nos regards à mesure que nous avancions vers Ébernstein. Sur les flancs de la route que nous parcourions grondaient des torrents, se frayant un passage vers des précipices creusés à d’immenses profondeurs. Des sapins et des mélèzes allaient en s’exhaussant devant nous à perte de vue, ou s’enfonçaient tout à coup en formant de gigantesques entonnoirs.

Parfois, sur notre droite, un double escarpement de la montagne nous laissait voir des plaines sans fin, des villages, des rivières, des clochers tour à tour surmontés à l’horizon par la flèche de Strasbourg.

La flèche de Strasbourg est dans le pays de Bade le complément de toutes les belles perspectives. Ici, chaque fois qu’une échappée de vue s’ouvrait pour nous du côté des plaines nous l’apercevions, tantôt perforant un nuage de sa pointe aiguë, tantôt droite, solitaire, se déplaçant avec lenteur et régularité d’un point à l’autre, comme une haute sentinelle chargée d’inspecter l’horizon. Elle nous suivait et tournait avec nous, selon les caprices de la route. Voici, au loin, un petit village étendu au milieu de ses champs de colzas; le village apparaît à peine, mais son clocher s’élance vers le ciel; son clocher, c’est la flèche de Strasbourg, qui, placée à six lieues dudit village, nous regarde sournoisement par-dessus sa tête. Là-bas, planant sur les dômes de la forêt, voyez-vous un arbre incomparablement plus élevé que les autres? Cet arbre, c’est encore le clocher de Strasbourg.

Le clocher de Strasbourg, je l’ai vu des hauteurs du Fremersberg, du vieux château de Bade, du Château-Neuf, du mont Mercure; combien alors il m’a semblé plus imposant que lorsque j’avais eu l’honneur de lui être présenté dans sa ville natale! A Strasbourg, vu de près, et même de la rue des Grandes-Arcades, il ne m’a que médiocrement étonné; j’ai eu peine à reconnaître en lui le plus haut personnage entre les monuments élevés par la main des hommes. Hommes ou clochers, il faut à chacun sa perspective, son horizon, son éloignement.

Dans un des sites les plus romantiques de la forêt, d’où l’œil découvre les belles vallées de la Mourg, et dans le lointain les Vosges, je demandai que la voiture s’arrêtât; j’avais besoin d’admirer sur place; les chevaux avaient besoin de se reposer.

Cette fois encore, à ma grande surprise, notre peintre paysagiste me sembla peu émerveillé; il alluma son cigare, et, debout devant un de ces gros arbres qu’on appelle des hollandais, parce qu’ils sont destinés à la marine de la Hollande, il se mit à examiner curieusement les déchirures et les rugosités de son écorce. Poussé à bout, je lui demandai son avis sur le tableau qui nous environnait. Il jeta un coup d’œil de haut en bas, fit un demi-tour sur lui-même, et me répondit par ces mots: «Lumière mal distribuée, ciel invraisemblable.»

Les peintres paysagistes ne se connaissent pas en paysages. Cela a tout l’air d’un paradoxe, et, comme tant de soi-disant paradoxes, rien n’est plus vrai. Pour les peintres paysagistes, la nature n’est pas une assez habile arrangeuse. Le chic de l’atelier lui fait défaut. Quand on croit ces messieurs en admiration devant un beau site, de ce site, le plus souvent, ils n’ont observé qu’un mouvement de terrain, une route tournante, un détail dont puisse profiter l’œuvre en voie d’exécution. Tout ce qui ne peut rentrer dans leur toile de soixante-quinze centimètres de large sur quarante de haut les laisse volontiers indifférents.

Du reste, dans un autre ordre de faits, il en est ainsi des littérateurs et même des savants. L’auteur dramatique, dans ses lectures, se laisse allécher avant tout par les passages qui peuvent lui fournir une scène, une situation, un sujet. Le surplus, descriptions, observations de mœurs, développements des caractères, tout ce qui fait l’âme du livre, lui glisse sous le pouce sans fixer son regard.

J’ai ouï parler d’un érudit, membre de plusieurs sociétés savantes, qui, durant des mois entiers, est resté la tête penchée sur sa table, surchargée d’in-folio grands ouverts, le tout pour savoir si les anciens avaient connu les cordons de sonnettes. Plutarque, Strabon, Hérodote, Pausanias, composaient seuls alors sa société intime; il semblait se les être incorporés; il les connaissait à peine. Comme le peintre, comme le dramaturge, il avait fait sa chasse spéciale; chez les Grecs et les Romains il n’avait cherché que des cordons de sonnettes.

Mais ne suis-je pas un peu dans le même cas? En ce moment où j’affiche un si grand ravissement à l’aspect des beautés sublimes de ces montagnes, à travers leurs armées de sapins, je guette involontairement du coin de l’œil un sentier détourné, au bout duquel j’espère rencontrer une historiette, une tradition, une légende. La légende, c’est là mon cordon de sonnette à moi!

Au sommet de cette côte escarpée, quelles sont ces tourelles gothiques se profilant sur la sombre verdure des grands ifs et dont les pieds semblent plonger dans l’eau? C’est le nouvel Ébernstein. Nous sommes au bout de notre course. Victoire!

Non; désastre! Ce jour-là, le grand-duc habitait Ébernstein, devenu l’un de ses nombreux apanages. La porte en devait rester close devant nous.

Junius, le peintre paysagiste, le littérateur émérite, avaient, ainsi que moi, espéré trouver dans cette célèbre résidence non-seulement des curiosités d’architecture et d’art, mais aussi un abri contre la pluie qui nous menaçait, et surtout un bon dîner, le gardien du château y exerçant d’ordinaire les doubles fonctions de concierge et de restaurateur.

Tous trois se désolaient.

Seul, je triomphais en moi-même; seul, j’allais pénétrer dans le nouvel Ébernstein, quelques siècles en avant, il est vrai.

Je tenais ma légende!... Ma légende, cette fois, avait forme de ballade.


VI
LA BALLADE DU CHEVAL.

Quelques mots de préface. — Schiller et Ary Scheffer. — Éberhard le Larmoyeur.

Je pourrais faire précéder ma ballade d’une volumineuse introduction explicative. Je m’en abstiendrai. Quelques mots sont indispensables cependant. Un grand poëte, un grand peintre me les fourniront.

Éberhard II, comte de Wurtemberg, qu’on appela d’abord le Batailleur, avait deux enfants, un fils et une fille; Ulric et Lida. Dans une rencontre avec les troupes du Margraviat et du Palatinat, ce fils, quoique impétueux et vaillant, cédant au nombre, dut battre en retraite. Son père lui reprocha rudement (car la rudesse et l’inflexibilité formaient le fond de son caractère) de ne pas être resté, vivant ou mort, sur le champ de bataille; et, comme stigmate de honte, devant la place qu’Ulric occupait à sa table, il coupa la nappe, lui signifiant ainsi qu’il n’avait pas gagné son pain.

Le comte Éberhard de Wurtemberg fournissait en ce moment à Schiller de beaux vers, et à notre grand peintre, Ary Scheffer, le sujet de son tableau le Coupeur de nappe; un chef-d’œuvre!

Ulric se racheta de l’humiliation; il se fit tuer dans un jour de victoire; jour de deuil pour Éberhard, qui, solitaire, farouche, inconsolable, enfermé dans sa tente, ne sut plus que pleurer sur le cadavre de son fils.

Second sujet de tableau pour Ary Scheffer; Éberhard le Larmoyeur; un chef-d’œuvre encore!

Au comte de Wurtemberg, désormais surnommé non plus le Batailleur, mais le Larmoyeur, restait une fille, Lida, que son frère Ulric s’était engagé à faire épouser au meilleur, au plus éprouvé de ses amis, le comte Wolf d’Ébernstein. Ulric n’était plus là pour aider à l’exécution de son engagement. Malgré les supplications de Wolf, qui aimait Lida, qui en était aimé, Éberhard la fiança à son neveu Conrad, son héritier.

Wolf essaya d’obtenir par la guerre ce que son nom, ses richesses, ses prières, le souvenir d’Ulric, n’avaient pu lui donner; il embrassa la cause des margraves de Bade et du palatin. L’empereur se déclara pour Éberhard.

Bientôt le comte Wolf, seigneur du vieil Ébernstein et d’une partie de la forêt Noire, vaincu, forcé de fuir, abandonné de ses alliés, renié par ses vassaux, se vit contraint d’aller demander un refuge à son parent, le seigneur du nouvel Ébernstein.

Comme il mettait pied à terre à la porte du château, un maraudeur, son guide durant la nuit profonde, lui vola son cheval, son manteau, et disparut au milieu de l’obscurité.

Maintenant voici la ballade.

«O mon cheval!... mon beau, mon brave Tador! le plus fin coursier que l’Espagne ait produit; bon à la guerre comme au carrousel, quoi, Henrich, depuis huit jours on n’a pu le retrouver?

— On a retrouvé le voleur, mon honoré cousin, et je l’ai fait pendre.

—Mais Tador?

—Il l’avait déjà vendu à la foire de Gagenau.

—Le nom de l’acheteur?

—Je l’ignore.

—O mon pauvre cheval! ô mon ami! ô misère!... Ils m’ont mis au ban de l’empire; ils m’ont déclaré traître et félon; ils ont saccagé ma ville et brûlé mon château du vieil Ébernstein; ils m’ont dépouillé de mes trésors et presque de mon honneur, et je te regrette avant tout, mon bon cheval de guerre, mon brave Tador!

—Est-ce vraiment lui que vous regrettez le plus, mon cousin?

—Eh! ne le comprenez-vous pas, Henrich, si Tador était encore là pour obéir à mon geste, à mon regard, je serais déjà dans Wildbad, et tandis que le Wurtembergeois s’obstine à occuper mes domaines, j’aurais enlevé sa fille!

—Projet d’insensé, mon cousin. Lida de Wurtemberg n’est plus à Wildbad; elle est dans le camp de son père. Oubliez-la, Wolf. Un de mes espions a entendu ce matin, de ce côté, le bruit des trompes mêlé au bruit des violes. Lida aujourd’hui est l’épouse d’un autre.

—Taisez-vous, Henrich! vous auriez dû vous couper la langue avec les dents avant de prononcer ce mot.... O Lida! ô désespoir!»

Tandis que les deux Ébernstein s’entretenaient ainsi, une clameur s’éleva du dehors. Le galop d’un cheval résonna sourdement sur la route; puis, on n’entendit plus rien. Le comte, anxieux, agité, le cou tendu, prêtait toujours l’oreille, lorsque le pont-levis, abaissé, retentit tout à coup comme d’un roulement de tonnerre, et Tador, l’inespéré Tador, écumant de sueur, les naseaux enflammés, faisant jaillir sous ses pieds des milliers d’étincelles, déboucha dans la cour où se tenaient les deux cousins, et s’arrêta subitement devant eux.

Une femme pâle, à moitié évanouie, presque hors de selle, se suspendait convulsivement à sa crinière; les buissons de la route s’étaient partagé les lambeaux de son voile blanc, et dans ses longs cheveux déroulés et en désordre, quelques brins de fleurs de myrte se montraient éparpillés. Cette femme, cette jeune fille (car elle pouvait encore porter ce titre), c’était Lida de Wurtemberg.

Soit que le comte Éberhard, raffiné dans ses vengeances, eût racheté sciemment Tador, le destinant à servir de monture à la fiancée, dernier outrage à l’adresse du vaincu; soit que Tador n’ait dû cette distinction qu’à sa beauté sans pareille, le résultat fut le même. Comme on se rendait à l’église, il flaira sournoisement sa route, rompit rang et n’arrêta sa course furieuse qu’en retrouvant son maître, là où il l’avait laissé huit jours auparavant.

«Un chapelain! un chapelain! criait le comte Wolf, d’un bras soutenant Lida, et de sa main restée libre caressant le poitrail haletant de son fidèle coursier: Un chapelain!... Henrich, le vôtre peut nous unir; qu’il vienne!

—Mon cousin, jamais à ma chapelle on ne mariera une fille sans le consentement de son père.

—Par l’enfer! s’agit-il donc d’une mésalliance? Ne suis-je point d’aussi noble sang qu’elle? Oubliez-vous que l’empereur Othon le Grand a donné sa sœur Hedwige à l’un de nos communs aïeux?

—Je sais, mon cousin, qu’il y avait consentement mutuel des deux parts. Je vous ai recueilli et tenu caché dans le nouvel Ébernstein, sans me soucier du dommage qui m’en pouvait advenir; si vos ennemis vous poursuivent jusqu’ici, je vous y défendrai de mon mieux, mais....