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Le chemin des écoliers / Promenade de Paris à Marly-le-Roy, en suivant les bords du Rhin cover

Le chemin des écoliers / Promenade de Paris à Marly-le-Roy, en suivant les bords du Rhin

Chapter 26: X
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About This Book

The narrator prepares a spring excursion from the city to a suburban retreat, framing the journey with letters and conversational episodes that contrast a sentimental, poetic outlook with a skeptical, pragmatic companion. Along the way the prose mixes vivid natural description of seasonal change with anecdote, character sketches, social observation and light satire, alternating reflective digressions on art, habit and age with practical concerns about travel and comfort. The work reads as a leisurely promenade that blends travel journal, personal memoir, and genial debate.

—Du moins jurez-vous, Henrich, de ne jamais leur livrer Lida!

—Mon cousin, je jure de ne la rendre qu’à son père.

—Malédiction sur toi, hôte déloyal, parent sans vergogne!... Mon cheval! mon cheval! s’écria Wolf, enlevant Tador aux mains des valets, déjà en train de l’étriller.... Tador, il te va falloir fournir une nouvelle course.... Lida, voulez-vous, avec moi, chercher un prêtre qui nous marie?

—Je le veux,» dit Lida.

S’élançant sur la selle, il prit sa maîtresse en croupe, et le pont-levis s’abaissa devant eux.

Cependant les soldats d’Éberhard, en quête de la fiancée, parcouraient toutes les routes de la forêt. Ceux qui, les premiers, retrouvèrent les fragments du voile ou les traces de Tador, donnèrent le signal d’appel, et quand Wolf sortit de Neu-Ébernstein, quelques-uns en occupaient déjà les abords; il les culbuta et passa outre.

«Lida, vous repentez-vous de votre consentement à m’accompagner?

—Je ne me repens de rien, messire.»

Il changea de route; dans un carrefour du bois, un groupe nombreux d’archers, l’arc tendu, se préparait à lui disputer le passage. Il trembla pour elle:

«Lida, voulez-vous que je vous reconduise à votre père?

—Il vous ferait prisonnier, messire, et me forcerait d’épouser votre rival.»

Il évita les archers et gagna la plaine.

Dans la plaine, Éberhard et son neveu, avec leurs forces réunies, occupaient tous les points abordables; c’était comme un cercle de fer qui allait en se rétrécissant autour des fugitifs. Il ne restait plus de libre qu’un étroit sentier frayé au milieu d’une colline rocheuse; mais ce sentier n’aboutissait qu’à une haute falaise, élevée à pic au-dessus des flots de la Mourg, qui formaient là un gouffre béant.

«Lida, veux-tu mourir avec moi? dit le comte.

—Je le veux, mon ami,» répondit Lida.

Il se tourna vers elle; un baiser les unit. Alors, pressant de ses éperons les flancs de Tador, qui sembla comprendre la pensée de son maître, il s’élança dans l’espace. Tous trois disparurent, aux cris d’effroi poussés par leurs poursuivants.

Éberhard avait tué ses deux enfants, l’un par la guerre, l’autre par l’amour.

Le rocher du haut duquel Wolf d’Ébernstein s’est précipité dans la Mourg est appelé aujourd’hui encore le Saut du Comte (Grafensprung).


VII

Gernsbach, la Venise badoise. — Un gasthaus de mauvais augure. — Les îles flottantes du Rhin. — Écluses et débâcle. — La forêt de Macbeth. — Nouvelle rencontre avec l’Anglais phénoménal. — Festin pantagruélique.

Dans la situation fâcheuse où nous nous trouvions devant la porte close du nouvel Ébernstein, une légende, même une ballade, fût-elle en beaux vers, ne pouvait tenir lieu d’un dîner.

Il nous fallait deux heures pour retourner à Bade; nous y serions arrivés étiques.

Une petite ville, située sur la Mourg, entourée, traversée par vingt autres cours d’eau, comme inondée au milieu de ses prairies marécageuses, Gernsbach, était la seule ressource qui fût à notre portée. Mais qu’espérer de cette piètre Venise, habitée seulement par une population de pêcheurs, de bûcherons, de flotteurs, où l’on n’entend que le bruit de la cognée qui déracine les sapins, de la longue scie qui les divise en planches et des eaux grondantes qui les charrient sur la rivière? Notre cocher ne connaissait pas le pays sous le rapport des subsistances; Junius, quoique devenu presque Badois, n’avait jamais mis les pieds à Gernsbach, sans doute dans la crainte de se les mouiller. Sous les excitations de la faim, nous devînmes soudainement modérés dans nos désirs comme dans nos espérances; nous ne demandâmes à Gernsbach que quelques couples d’œufs, un plat de goujons et du pain pas trop anisé. Avec ces dispositions d’anachorètes, après avoir descendu les pentes rapides de la montagne plutôt en haquet qu’autrement, car notre voiture glissait alors sur son sabot, nous fîmes piteusement notre entrée dans la ville.

J’ai omis de le dire, depuis quelques instants il pleuvait à verse, ce qui n’aidait pas à nous réconforter.

Comme la voiture débouchait sur la place: Gasthaus! m’écriai-je victorieusement à la vue de ce mot inscrit en grosses lettres sur la maison de poste. Gasthaus! un restaurant! nous sommes sauvés.

«Lisez Gatshaus, dit alors notre littérateur émérite, car c’est là évidemment notre mot familier gâte-sauce, défiguré par une transposition de lettres.»

J’ai honte de rapporter ce jeu de mots pitoyable, surtout émanant d’un homme d’une si grande réputation; cependant nous en rîmes beaucoup, et notre hilarité durait encore lorsque notre voiture s’arrêta devant l’hôtel de la poste.

Un rapide examen de la maison nous ramena tout aussitôt à la gravité de la situation.

Dans une salle du rez-de-chaussée, parfaitement calme et tranquille, plusieurs femmes, servantes ou maîtresses, s’occupaient de lingerie; dans une autre, un monsieur, installé devant un métier de tourneur, confectionnait des bâtons de chaises. C’était le maître du logis.

«Monsieur, lui dis-je, lorsque, selon l’usage, il fut venu à notre rencontre, auriez-vous, par hasard, de quoi nous donner à manger?

—Pourquoi pas?» me répondit-il sans paraître offensé de cet irrévérencieux par hasard, qui avait trahi mes terreurs secrètes.

Nous n’étions pas encore tout à fait rassurés.

«Et que pourriez-vous nous donner? repris-je.

—Tout ce que vous voudrez, Messieurs.»

Nous nous regardâmes, étonnés de l’aplomb de ce Vénitien.

«Monsieur, lui dit alors notre littérateur émérite, voulant rabattre un peu de cette jactance, pour ma part un bon cuissot de chevreuil, cuit à point, me plairait fort; toutefois, je me contenterai d’un morceau de fromage, faute de mieux.

—Un cuissot de chevreuil? très-bien, dit l’hôte.

—Un coq de bruyère me flatterait de même, interrompit Junius en se frisant la moustache.

—Un coq de bruyère? très-bien, répéta l’hôte; il m’en est arrivé un justement ce matin.»

Nous crûmes à une mystification. Pour le pousser à bout:

«Avez-vous des truffes? demanda notre peintre paysagiste.

—Ce n’est guère la saison, Messieurs; cependant il nous en reste de conserve, au vin de Champagne. Au surplus, si vous voulez bien vous en rapporter à moi, je vous servirai un dîner

En Allemagne, un dîner signifie un repas à prix fixe, que le maître du gasthaus compose à son gré et selon les ressources dont il peut disposer. C’est une table d’hôte au petit pied.

Malgré le sérieux de ce tourneur de chaises, le doute nous restait implanté dans l’estomac plus profondément que jamais. Le littérateur émérite prétendait que notre Vénitien-Badois était un gascon, et qu’au lieu du coq de bruyère et du cuissot de chevreuil nous aurions deux omelettes, l’une au lard, l’autre au beurre.

En attendant ce dîner hyperbolique, nous profitâmes d’une éclaircie pour aller visiter la ville.

Gernsbach mérite d’attirer l’attention du voyageur qui n’est pas affamé.

De Gernsbach partent ces immenses trains de bois qui, charriés par la Mourg jusqu’au Rhin, par le Rhin jusqu’à la mer du Nord, vont approvisionner la Prusse, la France et la Hollande de planches, de poutres et de mâts.

La Mourg, vu l’étroitesse de ses rives, ne les voiture d’abord que par fragments; quelquefois même un seul arbre, mais immense, flotte à sa surface; d’autres le suivent, puis d’autres encore. Le Rhin recueille, réunit, enchaîne les uns aux autres ces débris épars, et en compose ces radeaux monstres sur lesquels une population tout entière semble émigrer; des passagers par centaines suivent avec eux le cours du grand fleuve. Sur ces îles flottantes, parsemées çà et là de petites cahutes en planches ou en clayonnage, les mariniers sont à la manœuvre; de nombreux groupes de femmes, assises sur des tapis de joncs, tricotent; des jeunes filles, devant un fragment de miroir, peignent leurs longs cheveux, qui, en se déroulant au vent, forment comme les blondes banderoles de cette flotte sans voiles et sans cordages; et les bons bourgeois de Coblentz ou de Cologne, en se mettant le matin à leur fenêtre, se frottant les yeux, se disent: «C’est la forêt Noire qui passe.»

Oui, la forêt Noire seule a fourni ces madriers, ces poutres, ces sapins, qui, par milliers, forment le solide et raboteux plancher de ces gigantesques radeaux.

Mais par quels efforts de la mécanique a-t-on pu faire descendre jusqu’à la Mourg ces vieux arbres souvent placés à des hauteurs et sur des escarpements inabordables aux chevaux? Le moyen est simple et peu dispendieux.

Vers la fin de l’automne, on a fermé par des écluses les petites vallées échelonnées le long de la montagne; l’eau des pluies et des sources s’y est amassée lentement; les neiges de l’hiver ont achevé de les combler. Profitant de toutes les pentes obliquant de haut en bas, on a déjà fait glisser vers chacune de ces petites vallées les arbres voisins, ébranchés en même temps qu’abattus. Tout aussi bien que les sapins vulgaires, les rois des grands taillis et des roches escarpées se sont dirigés vers ces réceptacles communs. Quand les chaudes bouffées du printemps ont fondu les triples couches de neige et de glace, alors arrive le jour de la débâcle. Les écluses sont ouvertes; les cascades furieuses entraînent avec elles le dépôt qui leur a été confié, et c’est là un spectacle merveilleux que de voir, au milieu de ces eaux écumantes, se redresser, s’entre-choquer ces grands arbres, ces gros hollandais, semblables à des géants foudroyés; la forêt de Macbeth ne marche pas, elle court, elle se précipite; la montagne tremble, les cataractes mugissent; et durant cette terrible avalanche et tous ces bruits étourdissants, les habitants de Gernsbach se frottent les mains en songeant aux ducats, francs, thalers et rixdales de la Hollande, de la France et de la Prusse.

Quant à nous, tandis qu’un vieux flotteur du pays, ancien soldat de l’Empire, nous mettait ainsi au courant de cette curieuse opération, nous songions à notre dîner. Une scène qui se passait au bord opposé de la Mourg vint à propos me distraire de cette préoccupation.

Sous quelques arbres figurant une promenade publique, un homme sautillait au milieu d’un groupe de jeunes filles, lesquelles, à qui mieux mieux, semblaient rire et se moquer de lui. Cet homme, par les dieux immortels! je l’aurais juré, c’était mon amoureux Anglais de Carlsruhe! Quoique, à cette distance et à travers la légère brume qui s’élevait de la rivière, il ne me fût guère possible de distinguer ses traits, je le reconnaissais à ce qu’il avait de britannique dans son encolure, et surtout à ce qui le distinguait de ceux de sa race, la vivacité dans les mouvements, une certaine élasticité des membres, généralement refusée par la nature aux autres Grands-Bretons. Je l’observais allant de l’une à l’autre des jeunes filles en multipliant ses gestes de séducteur en voyage. Par malheur, une forte ondée survint, qui dispersa la troupe et interrompit mes observations. Mais que venait faire à Gernsbach ce diable d’homme que j’avais laissé à Carlsruhe si fort en quête de verlobtage?

A l’heure convenue, nous dirigeant vers le gasthaus de la poste, au lieu de ce calme de si mauvais augure qui nous y avait accueillis à notre première entrée nous entendons un tumulte épouvantable non moins inquiétant. Une servante criait et pleurait; les autres criaient et riaient; l’hôte et l’hôtesse en fureur apostrophaient un individu qu’entouraient bruyamment quelques postillons et garçons de cuisine. Au milieu de ce conflit, qui avait pu songer à notre dîner?

L’individu ainsi apostrophé, c’était lui, c’était mon Anglais! Je m’apprêtais à interroger sur ce séducteur d’outre-mer le maître du gasthaus; mais, de leur côté, mes compagnons s’adressaient à celui-ci tous les trois à la fois, réclamant ce dîner, devenu plus hyperbolique que jamais. Un instant nous fîmes chorus dans la bagarre. Enfin l’hôte prononça ces mots magiques: «Ces messieurs sont servis.»

Pour le moment, chez moi, l’appétit l’emporta sur la curiosité, et, laissant mon Anglais se débattre au milieu des marmitons et des postillons, je suivis, avec les autres, le chemin de la salle à manger, située au premier étage.

Nous n’avions pas atteint les marches de l’escalier qu’une odeur délicieuse, une odeur de rôti, monta jusqu’à nous des antres de la cuisine. Nous nous regardâmes avec un sourire béat; notre littérateur émérite, sceptique impitoyable, le fit disparaître d’un mot: «Omelette au lard,» dit-il.

Enfin, nous entrons dans une chambre d’assez froide apparence; sur la table figurent quelques légers hors-d’œuvre vinaigrés, maigre escorte du potage; mais à peine venons-nous, la mine piteuse, de décoiffer la soupière, ô merveille! deux servantes nous arrivent, portant chacune un plat: dans l’un s’étale un magnifique coq de bruyère, avec ses plumes en tête et ses ailes demi éployées; dans l’autre, un cuissot de chevreuil nage dans son jus noirci de truffes. Nos folles exigences avaient été satisfaites; elles devaient être dépassées.

Je ne détaillerai point le menu de ce festin pantagruélique, auquel rien ne manqua, ni le poisson ni la fine pâtisserie, et qui nous coûta moins cher que le plus modeste repas à la carte fait dans un mince restaurant à Paris.

En sortant de table, je n’eus rien de plus pressé que de m’enquérir de mon Anglais; il était parti. Interrogée par moi, l’hôtesse, sans prétendre attaquer son honorabilité, m’affirma que, depuis quinze jours qu’il rôdait dans le grand-duché, c’était la seconde de ses servantes à laquelle il s’attaquait: avec la première il en était venu à ses fins; il l’emmenait avec lui; quant à la seconde....

Je fus forcé de me contenter de cette phrase inachevée. Mes trois compagnons étaient déjà installés dans la voiture. A son tour, notre cocher se fâchait, criait, tempêtait, déclarant que nous ne serions de retour à Bade qu’à la nuit noire.

Comme toujours, ma curiosité restait inassouvie.

Quel drôle de petit Anglais!


VIII

Le vol au parapluie. — Métamorphose subite. — Le vainqueur des Turcs. — La collégiale de Bade. — Un futur historien. — La Favorite. — La princesse Sibylle-Auguste. — Grand magasin de bric-à-brac. — Cent quarante-quatre portraits et deux modèles. — Une cénobie. — Le carnaval après le carême.

Lettre à M. Antoine Minorel,

A MARLY-LE-ROI.

«Mon cher Antoine,

«Je commence par t’annoncer une bonne nouvelle: on m’a volé mon parapluie.

«Ce matin, comme je flânais hors de la ville, rêvant à de grands projets dont je t’instruirai à mon retour, une petite averse tombe à l’improviste. J’ai à peine eu le temps d’ouvrir le susdit parapluie, qu’une femme vient à moi et d’une voix suppliante: «Ah! monsieur, je vous en prie, rien qu’un instant!»

«Je comprends qu’elle m’implore en faveur de sa toilette menacée par l’averse. En galant chevalier, je lui offre mon bras, lui proposant de la reconduire à son hôtel. Nous n’avons pas fait cent pas: «Dieu! mon mari! s’écrie-t-elle. Ah! monsieur! il est si jaloux!... S’il nous trouve ensemble....»

«Je m’empresse de me réfugier sous un arbre, lui laissant entre les mains l’objet en question. Le mari se présente, lui prend le bras à son tour, tous deux s’éloignent le plus paisiblement du monde, et le tour est fait.

«Que dis-tu de ce vol au parapluie? La nouvelle est bonne, n’est-ce pas? d’abord pour toi. Tu auras enfin l’occasion, une fois dans ta vie, de te moquer justement de ma galanterie avec les dames; elle est bonne aussi pour moi, si heureusement débarrassé de ce meuble incommode et inutile. Je ne voyage qu’en voiture.

«Je ne t’en dirai guère plus aujourd’hui, dans le doute si ces quelques mots te trouveront encore à Marly. En tout cas, je compte sur Madeleine ou sur le vieux Jean pour te les retourner si tu as perdu patience à m’attendre. Je me reproche vivement de ne pas t’avoir écrit depuis ma malencontreuse arrivée à Carlsruhe. Tu dois me croire mort, mort assassiné par quelque brigand de la forêt Noire. Rassure-toi; messieurs les brigands de la forêt Noire, à Bade, leur quartier général, ont pu attenter à ma bourse, même à mon parapluie; quant à ma vie, non-seulement ils l’ont respectée, mais encore rendue douce et facile. Je te conterai cela de vive voix. Après-demain, lundi, je quitte Bade, que je n’ai pu me dispenser de visiter en passant. Adieu donc et à bientôt, mon cher Antoine; je commence à en avoir assez des voyages.

«Ton ami,

«A. C.

«Bade, 10 mai.

«Post-scriptum. Je rapporte quelques traditions assez curieuses du pays; cependant je n’ai plus l’esprit aux légendes. Tout bien examiné, tu as raison, ce sont là des passe-temps frivoles, parfois dangereux, tendant à fausser, à dénaturer l’histoire, à propager des erreurs nuisibles; j’y renonce. Une idée plus grave me préoccupe. Il se pourrait bien faire que, aussitôt mon retour en France, je me livrasse exclusivement à des travaux historiques. Oui, mon ami, oui; que veux-tu? je ne suis plus jeune; tu me l’as répété assez souvent pour que la conviction me soit venue. L’historien qui se respecte devant bien se garder de faire montre d’esprit et surtout d’imagination, ce rôle convient à mon âge, et me va sous tous les rapports.

«Antoine, je te vois écarquiller tes petits yeux et t’écrier: «Historien, toi! toi, jusqu’à présent le zélateur passionné du conte bleu! C’est impossible! Comment une semblable idée a-t-elle pu te venir en tête?»

«Eh! bon Dieu! cher ami, elle m’est venue comme le reste; je suis historien comme je suis voyageur, par l’effet du hasard, par entraînement, presque malgré moi. Je te conterai cela à mon retour, bientôt.... Au fait pourquoi pas tout de suite? Ma plume d’auberge est excellente, l’encre est limpide, fine est mon écriture, et sans risquer d’ajouter à mon timbre-poste, je puis bien achever de noircir cette seconde page, et même entamer la troisième, la chose en vaut la peine.

«Hier donc, je me reposais des fatigues de la veille, où avec ton cousin Junius nous avons poussé nos excursions jusque sur les bords de la Mourg, à quatre ou cinq lieues de Bade. Assez désœuvré, je me promenais devant certaine galerie des légendes, à laquelle je n’avais plus rien à demander, quand au-dessus de la porte nord de cette galerie, je vis un tableau jusqu’alors échappé à mon regard. C’était une espèce de grisaille représentant une entrée triomphale.

«Qu’est-ce que cela? murmurai-je, et assez haut pour qu’une voix tudesque me répondît:

« — C’est le retour du vainqueur des Turcs à Rastadt, monsieur; de notre célèbre margrave Louis-Guillaume de Bade. Que pense-t-on en France de notre héros, monsieur? ajouta la voix.

« — Il y est fort estimé,» répondis-je effrontément, car, à ma profonde humiliation, je te l’avoue, du vainqueur des Turcs je ne connaissais pas le premier mot. Nous autres Français, nous avons déjà tant de grands hommes en propre, que le loisir nous manque pour nous occuper de ceux des autres. Cependant, je trouvais étrange qu’un margrave badois eût été en querelle sérieuse avec les Turcs, et s’en fût gaillardement tiré. Il me fallait un éclaircissement; je le trouvai dans la bibliothèque du casino de cette ville, où j’appris que Louis-Guillaume, général en chef des armées de l’empereur, avait partagé avec Jean Sobiesky la gloire de la délivrance de Vienne; qu’à Gran, à Bude, à Vicegrad, et sur vingt autres champs de bataille les Turcs durent reconnaître en lui leur éternel vainqueur.

«Comme tu le penses bien, cher ami, ce ne sont pas ses batailles qui m’affriandèrent; non, mais bien son histoire personnelle, vraiment fort singulière. Tu en auras la preuve dans ma relation. Restons-en là pour aujourd’hui.... Cependant en quelques lignes je puis résumer pour toi son curieux historique.

«D’abord, Louis-Guillaume de Bade est né à Paris; pour un Badois, c’était débuter d’une manière piquante; de plus, il fut tenu sur les fonts de baptême par Louis XIV, et pour son apprentissage de guerre, le filleul devait battre le parrain, avant de battre les Turcs. Tu vois déjà d’ici que, grâce à ces relations de filleul ou d’adversaire entre mon personnage et le grand roi, je pourrai relever l’importance de ma biographie du margrave par des considérations détaillées sur la cour de France à cette époque; sur Mmes de Montespan et de Maintenon. Grâce à l’illustre philosophe M. Cousin, les belles femmes historiques sont fort à la mode aujourd’hui. Et quelle entrée en matière!

«Le père, le frère et les oncles de Louis-Guillaume étaient morts par des accidents de chasse ou de guerre. Prévoyant le même sort pour lui, sa mère, Louise de Carignan, l’avait retenu en France, et caché sous ses jupes. Toutefois, la cachette éventée, au nom de l’intérêt général du peuple, qui ne pouvait se passer de son souverain, il avait été ramené à Bade; mais ses tuteurs avaient solennellement juré à sa mère que jamais une arme à feu ne se trouverait entre les mains du jeune prince. Il fut élevé comme Achille à Scyros, en demoiselle de bonne maison. Un jour, la demoiselle séduisit une de ses gouvernantes, puis, tout à coup saisie d’une ardeur belliqueuse, sauta par la fenêtre pour aller se battre avec des portefaix qui se chamaillaient sur la place du Château-Neuf.

«Il fallut se rendre devant des instincts amoureux et guerriers manifestés si énergiquement. On le maria et on lui ceignit l’épée.

«Louis-Guillaume, margrave de Bade, après avoir fait vingt-six campagnes, commandé à vingt-cinq siéges, livré quarante batailles ou combats, mourut paisiblement dans son lit, sans avoir jamais eu la peau effleurée ni par le plomb ni par le fer. Tel est, mon ami, l’homme qui vient de changer soudainement mes instincts littéraires, et auquel je consacre ma plume.

«J’ai passé hier toute ma journée à recueillir des notes. Ce matin, je me suis rendu à l’église collégiale de Bade où se trouve son tombeau, exécuté par notre compatriote Pigalle, à grand renfort de personnages allégoriques comme celui du maréchal de Saxe, que j’ai visité à Strasbourg. Une longue inscription latine attira d’abord mon attention. Du plus loin que j’en pus déchiffrer le premier mot: Subsiste, Viator! Arrête-toi, voyageur! je m’arrêtai. Du fond de sa tombe, mon héros lui-même m’en donnait l’ordre. Un tumulte se fit dans mes idées; il me semblait que nous venions l’un l’autre d’entrer en communication. Pensif et recueilli, je murmurai en moi-même: «Louis-Guillaume, ce voyageur inconnu qui vient aujourd’hui vers toi, c’est ton futur historien.»

«Après un salut profond, je relevai la tête et arrêtai mon regard interrogant sur la statue du margrave; je crus lui voir faire un mouvement.... Illusion, sans doute.

«Je copie l’inscription, vrai résumé des hauts faits que j’avais à signaler: Infidelium debellator. — Imperii protector. — Atlas Germaniæ. — Hostium terror. — Quoad vixit, semper vicit, nunquam victus..., etc. C’était là un latin à ma portée; j’en fus ravi; un peu de latin est chose indispensable dans un ouvrage sérieux.

«Une heure entière, je restai en méditation devant le tombeau.

«C’était ma veillée des armes.

«Ne me traite pas de rêveur et de songe-creux, Antoine; mais quand je sortis de la collégiale quelque chose d’inexplicable s’était opéré en moi: je marchais d’un pas plus lent, plus régulier; les pensées m’arrivaient plus graves; je ne retournais plus la tête de droite et de gauche pour inspecter les passants, ou fureter de l’œil à travers la vitre des boutiques; tout ce qu’il y avait encore de frivole et de peu rassis dans ma nature se modifiait, se métamorphosait; je me sentais devenir historien.

«Junius, que j’allai voir, me demanda si j’étais malade, tant il me trouva changé d’allure et de physionomie. Tandis qu’il me questionnait ainsi, avec bienveillance d’ailleurs, je regardais sa cravate blanche; je me disais qu’une cravate blanche pourrait me convenir tout autant qu’à lui. Il est diplomate, je suis historien: deux positions respectables.

«Je ne sais si je dînerai aujourd’hui à la table d’hôte. Me faire servir chez moi, dans ma chambre, serait peut-être plus convenable.

«Mais ce post-scriptum vient d’envahir jusqu’aux marges de mes quatre pages; je te quitte, mon cher Antoine. Ton cousin Junius me fait demander par un garçon de l’hôtel si je veux l’accompagner au château de la Favorite; je n’y manquerai pas. La Favorite, située à deux heures de Bade, du côté de l’ouest, était le séjour de prédilection de la margrave Sibylle-Auguste, femme de Louis-Guillaume. J’y trouverai occasion d’ajouter à mes documents déjà recueillis quelques notes sur la compagne de mon héros, digne de lui, je n’en doute pas.»

«Même jour, dix heures du soir.

«Me voici de retour de la Favorite; je crois sortir d’un rêve; je me hâte de rouvrir ma lettre, cher ami, pour lui donner un supplément, et te faire part de mes impressions tandis qu’elles ont encore toute la vivacité, tout le relief de la surprise. C’est un double timbre qu’il m’en coûtera, mais je suis en fonds aujourd’hui.

«En abordant la résidence de la veuve du grand margrave, conservée intacte, même dans la disposition des appartements, des tentures et du mobilier, telle enfin qu’elle l’a laissée à sa mort, vers 1733, j’avais pris un air de circonstance, le front baissé, le chapeau à la main; je m’attendais à trouver une habitation grandiose, sévère, magistrale, en rapport avec les souvenirs qu’elle rappelle. J’y vis une immense boutique de bric-à-brac, une exposition générale de tous les bibelots imaginables, aujourd’hui redevenus à la mode; potiches, chinoiseries, vases et statuettes de porcelaine, de jade ou de céladon, cristaux de Bohême, glaces et verres de Venise, pâtes de Sèvres, craquelés de la Chine, bois de fer de l’Inde, émaux de Limoges, bronzes antiques, faïences et majoriques du seizième siècle, tout y est accumulé sur les murs, les corniches, les chapiteaux; les tables, les dessus de cheminées et de poêles en regorgent; partout, ce ne sont qu’étagères et vitrines. Non, jamais le Petit-Dunkerque, Susse, Tahan, les magasins du boulevard de la Bastille, le musée Sauvageot et le musée de Cluny, en se cotisant, n’en pourraient offrir une collection plus complète. C’est fort curieux, d’accord; mais cela manque tout à fait de dignité.

«A travers ces antiquailles, je cherchai le portrait de mon héros; selon Junius, il y figurait sous plusieurs types différents. Pour quiconque est physionomiste, et, tu le sais, je me pique de l’être, un simple portrait d’après nature, calqué sur l’individu, est le meilleur renseignement historique à consulter. La physionomie dit le tempérament, par conséquent le caractère, le caractère foncier, natif; l’autre, le caractère acquis, se devine d’après les faits accomplis.

«Mais je me perdais dans un dédale de couloirs, de grands et de petits salons, sans pouvoir trouver mon margrave. Junius, d’abord mon cicerone, venait de me quitter pour aller chez la concierge du château prendre sa tasse de petit-lait. Las de mes recherches vaines, en l’attendant, je me mis à examiner une foule de miniatures représentant toute une population de femmes.

«Parmi ces femmes, quelques-unes étaient en costume de ville ou de cour, d’autres en habits de deuil, avec la cape et le rosaire des religieuses; la plupart semblaient travesties en bohémiennes, en saltimbanques, avec des bonnets en pointe ou en turban.... Un instant, je me crus sur la piste d’un précieux renseignement historique.

«Louis-Guillaume avait été d’humeur galante dans son temps; parfois le vainqueur des Turcs comme butin, rapporta de ses campagnes de belles Circassiennes, faites captives sous la tente des pachas mis en déroute.... Mais le moyen de penser que les portraits de ses maîtresses se trouvaient collectionnés chez sa femme? J’y regardai de plus près; toutes ces figures avaient entre elles un air de parenté, de ressemblance; j’avais sous les yeux tout un sérail orné d’une seule tête, et cette femme multiple, tour à tour marquise, nonne, odalisque ou sorcière, c’était la margrave Sibylle-Auguste elle-même!

«Junius, qui revint, me montra en face des soixante-douze portraits de la princesse, soixante-douze autres miniatures représentant un bon bourgeois, à la face vulgaire, aussi bigarré de costumes divers que son vis-à-vis; ce bon bourgeois, ô honte! c’était mon héros, c’était le vainqueur des Turcs!

«Maudit soit-il le miniaturiste qui a ainsi soixante-douze fois calomnié ce grand homme!

«Dis-moi, Antoine, te figures-tu ce que pouvait être l’habitante de ce palais, à la juger par tout ce qui la rappelait alors autour de moi, avec son bazar de curiosités, avec ses cent quarante-quatre portraits pour deux personnes? Une femme poëte, n’est-ce pas? sacrifiant à la fantaisie? Hélas! mon ami, la princesse Sibylle-Auguste, fille des ducs de Saxe-Lowenbourg, était une espèce de folle dont la tête et le cœur tournaient à tous les vents; une sainte Thérèse tudesque, dont les aspirations se dirigeaient tantôt vers le monde et ses plaisirs les plus raffinés, tantôt vers le cloître et ses austérités les plus violentes.

«Dans un coin retiré de son parc, elle s’était fait construire une cellule, une cénobie, à son usage particulier. Là, portant le cilice, vêtue d’un sac de grosse toile, dormant sur une natte de paille, étendue sur la terre froide, la puissante margrave priait, pleurait, jeûnait, et se faisait chaque matin administrer par ses filles d’honneur des coups d’une discipline armée de grains de plomb et de pointes de fer, quitte à leur rendre ensuite le même service. Elle avait fait confectionner trois figures en cire, celles de Jésus, de la Vierge et de saint Joseph. Elle vivait dans leur compagnie intime, se purifiant par leur approche, dînant à leur table, et ne mangeant guère plus qu’eux.

«Le temps des saintes folies passé, Sibylle jetait tout à coup sa coiffe de béguine par-dessus les moulins, et, contre la marche ordinaire du calendrier, faisait à cet affreux carême succéder brusquement un carnaval échevelé. Ce n’était plus alors que danses, spectacles et orgies prolongés jusqu’au jour, et les pudiques bourgeoises de Bade et de Rastadt affirmaient que fussent-elles conviées à ces fêtes princières elles refuseraient de s’y montrer, pour l’honneur de leurs maris.

«Après avoir parcouru le château de la Favorite, où partout ce ne sont que lustres, girandoles, cristaux et porcelaines, j’ai visité la cellule de sœur Sibylle. Quel contraste! C’est bien la chose la plus triste, la plus sombre qu’on puisse voir. Le cilice, la discipline, le sac de toile, la natte de paille y sont encore. Jésus, la Vierge et saint Joseph n’ont pas cessé de se tenir autour de la petite table, à laquelle la pauvre folle ne vient plus s’asseoir.

«Quoique ces détails appartiennent plutôt à la chronique qu’à l’histoire, j’espère pouvoir en tirer parti dans mon grand ouvrage; mais j’en userai avec discrétion.

«Ainsi, tiens-toi-le pour dit, demain dimanche, je compte passer encore la journée ici, à recueillir des notes, puis après-demain, en route, trajet direct!... Il sera possible cependant que je fasse une pose à Épernay, où j’ai quelques renseignements à prendre. En tout cas, je ne toucherai barre à Paris que pour t’emmener avec moi sur nos Alpes marlésiennes. Bonsoir; je vais me coucher. Ton cousin Junius t’envoie ses compliments.»


Cette lettre, je l’avais remise sous enveloppe, cachetée de nouveau avec apposition d’un double timbre; mais après réflexion, comme elle renfermait quelques épisodes curieux sur Louis-Guillaume et sur sa femme, craignant qu’elle ne s’égarât en route, ou que mon ami Antoine Minorel ne s’en servît pour allumer ses cigarettes, je m’abstins de la lui envoyer, et la mis simplement en réserve avec mes autres documents historiques.


IX

Les religieuses violonistes. — Des squelettes bien mis. — Un Hercule-Cupidon. — La messe invisible. — Un baiser rendu. — Départ de Bade.

Une femme qui joue du violon représente déjà quelque chose d’un peu bien excentrique; mais une religieuse, que dis-je? tout un orchestre de religieuses! s’escrimant sur cet instrument disgracieux, voilà ce qui paraît hors de toute vraisemblance. C’est cependant ce qu’on voyait, ce qu’on entendait naguère au couvent de Lichtenthal. Maintenant on ne voit plus les pieuses exécutantes, mais on les entend encore.

Aujourd’hui dimanche, une partie de la population catholique de Bade se dirigeait vers cette délicieuse promenade de Lichtenthal, à l’extrémité de laquelle, derrière de vieilles constructions romaines, se cache la petite église des religieuses augustines, fondée, vers le milieu du treizième siècle, par la veuve du margrave Hermann V. Moins dans un but de dévotion que de curiosité peut-être, je longeai la promenade et j’entrai dans l’église.

Aux deux côtés de l’autel, sous un vitrail qui permet de les parfaitement apercevoir, sur un lit de mousse, de soie et de fleurs artificielles, reposent, non par fragments, mais complets, les reliques de saint Pie et de saint Bénédict. Pour dissimuler ce que ce spectacle pourrait avoir de pénible ou pour honorer la mémoire de ces bienheureux, on a recouvert leurs ossements des pieds à la tête, ou plutôt du calcanéum au frontal, de broderies et de pierreries. Une fine dentelle, en forme de collerette, leur descend de l’occiput au sternum; chacune de leurs côtes est recouverte d’un brandebourg de velours rouge, tout orné de perles et de topazes; leur crâne, lisse et poli comme ivoire, est coiffé d’une toque rehaussée d’or. Onc n’ai vu squelettes si bien mis.

M. Victor Hugo, dont le style s’assouplit à volonté et descend parfois jusqu’au genre facétieux, nomme squelettes troubadours ce genre d’exhibition, qui n’est pas, à ce qu’il paraît, assez rare en Allemagne.

Autre singularité. Un grand quart d’heure avant l’office, sans qu’un prêtre apparût dans le chœur, les cierges brûlaient sur l’autel; les fidèles, leur missel à la main, restaient recueillis et en prières, et les sons d’une musique lointaine semblaient servir d’accompagnement à je ne sais quoi, que je ne pouvais voir et que je ne devinais pas.

Je finis par m’arrêter à cette double supposition; le curé se faisait attendre et les religieuses, encore dans leur cloître, essayaient leurs violons en cherchant l’accord.

Mais je me demandais ce qui avait pu amener des nonnes augustines à se faire violonistes et quelle pouvait être l’origine de cet usage étrange?

Non loin de moi, assis dans sa stalle, se prélassait un de mes savants amis du Casino. C’était un petit homme, court sur jambes, joufflu, rondelet, excellent. Le matin même il m’avait fait parvenir un manuscrit fort curieux, selon son dire, mais d’une écriture tellement fine et serrée, que mes yeux clignotants s’étaient fermés d’eux-mêmes devant ces bataillons de pattes de mouche.

En ce moment, comme s’il eût voulu répondre à ma pensée, mon petit homme, du fond de sa stalle, m’adressait de temps à autre des signes explicatifs auxquels je ne comprenais mot. Il me montrait l’autel, puis un des squelettes sous sa châsse de verre. Je me contentai de lui répondre par une inclination de tête faussement affirmative, comptant bien, à la sortie de l’église, lui demander la traduction de toute cette inintelligible télégraphie.

La messe dite, je l’attendis dans l’allée de Lichtenthal. Quand je le vis, il était flanqué de quatre femmes, deux à sa droite, deux à sa gauche; je jurerais même qu’un groupe de jeunes filles, qui, par derrière, emboîtait le pas avec lui, lui appartenait en qualité de progéniture. Le moyen de songer à l’extraire de ce massif de femmes pour lui poser mes questions? Mais il m’aperçut, et, sans s’arrêter, sans rompre rang d’une semelle: «Eh bien, me cria-t-il, c’est la messe invisible!... la légende!... vous savez!» Et il passa avec tout son cortége.

Est-ce que je pouvais me soucier encore de légendes, moi que l’histoire absorbait aujourd’hui tout entier?... Cependant, rentré à l’hôtel, par désœuvrement, par distraction, du bout des doigts, je compulsai la liasse aux pattes de mouche d’un air qui lui disait: légende, que me veux-tu? pourquoi t’es-tu fourvoyée chez l’historien de Louis-Guillaume?

Cependant, peu à peu, mon regard s’arrêta plus attentivement sur ces petites lignes noires presque indéchiffrables. Le héros de ladite légende était un parent, un contemporain de Louis-Guillaume, son élève à la guerre, peut-être son filleul; il se nommait Guillaume comme lui; bien plus, je trouvais là l’explication des religieuses violonistes et l’histoire d’un des squelettes de Lichtenthal; enfin, il y était question de ma folle Sibylle-Auguste!... Toutes ces raisons réunies me déterminent à rapporter ici:

LA MESSE INVISIBLE.

Au commencement du dix-huitième siècle le grand-duché était encore divisé entre plusieurs margraves issus d’une même famille. Frédéric VII, margrave de Bade-Dourlach, avait un fils, le parangon des jeunes gens de son âge par ses qualités physiques. Il était si beau de visage et si vigoureusement taillé, que son historien, M. Schœpflin, dit de lui que «la nature, hésitant si elle en ferait un Hercule ou un Cupidon, fit l’un et l’autre.» Au bruit partout répandu de sa beauté pharamineuse, la reine douairière de Suède l’appela à sa cour, résolue à le donner pour époux à sa petite-fille, héritière du trône, laquelle n’avait pu jusqu’alors trouver un prétendant à son goût. Mais il était si libertin, et, pendant les quelques mois qu’il passa à Stockholm il y scandalisa tellement les vieilles dames, qu’il se vit forcé de renoncer à la fille comme au trône du roi Charles XI.

A vingt-trois ans, sous les ordres de Louis-Guillaume, son parent, Charles-Guillaume se distinguait au siége de Landau. Blessé assez grièvement, il quitta l’armée, et, pour achever sa guérison, dut venir prendre les eaux à Bade, où Sibylle-Auguste lui fit un accueil de mère et le logea dans le Château-Neuf.

A cet Alcide-Cupidon les grandes dames et les bourgeoises ne suffisaient déjà plus. Comme don Juan de Maraña, non content de tromper les maris de la cour et de la ville, il osa s’attaquer aux épouses mêmes du Christ.

Un jour, une jeune augustine de Lichtenthal tomba aux pieds de son directeur, l’abbé Bénédict, et se confessa à lui d’avoir été tentée par le diable. Le bon abbé s’arrangea pour que le diable n’y revînt plus, et il s’y prit si bien que Charles-Guillaume lui en garda une rancune profonde.

A cette époque, les malheurs de la guerre, qui se continuait sur le Rhin, avaient resserré toutes les bourses. Les pauvres augustines ne recevant plus de secours allaient se voir réduites à abandonner les orphelines dont elles s’étaient chargées. L’abbé Bénédict, malgré ses quatre-vingt-sept ans, alla de maison en maison, de chaumière en chaumière, quêtant pour ses protégées; mais il s’en fallait de beaucoup que la moisson fût suffisante. Il songea alors à ce noble baigneur, à l’habitant du Château-Neuf, et résolûment il alla lui tendre son aumônière.

«J’alloue dix mille florins pour venir en aide aux religieuses de Lichtenthal, dit Charles-Guillaume; j’y mets toutefois une condition expresse: pendant dix ans, et dix fois par chaque année, vous, monsieur l’abbé, vous direz, au maître autel des sœurs augustines, une messe à mon intention et à la bonne réussite de tout ce que je puis désirer. Dieu, qui doit vous avoir en grande estime, vous exaucera, je l’espère.»

L’abbé lui fit observer que, quasi nonagénaire, s’engager, contre toute probabilité, à vivre dix ans encore, serait à lui téméraire, impie, déloyal; il ne voulait point mourir banqueroutier et demandait une condition acceptable. Le jeune margrave tint bon pour que ce fût l’abbé lui-même, lui seul, qui officiât, dût-il revenir tout exprès de l’autre monde pour satisfaire à son engagement.

L’abbé se signa, comme si le diable en personne eût été devant lui, et poursuivit ses quêtes impuissantes.

Cependant ses chères orphelines allaient se trouver sans pain et sans asile; elles gémissaient; les bonnes religieuses pleuraient plus fort qu’elles; Charles-Guillaume s’obstinait dans ses conditions. Attendri, navré de pitié et de douleur, le saint homme risqua son âme, souscrivit à tout et se hâta de porter les dix mille florins au couvent. Le soir même, à la suite de tant d’émotions, il mourait frappé d’apoplexie.

L’impitoyable Charles-Guillaume, déjà vengé de l’abbé, voulut encore se venger sur toute la communauté des rigueurs de sa belle augustine. Il intenta aux religieuses de Lichtenthal un procès en restitution, la clause principale du traité passé entre Bénédict et lui n’étant plus exécutable. La supérieure proposa de faire dire la messe susdite par un autre ecclésiastique, au choix du requérant. Il refusa. L’évêque offrit de s’en charger lui-même. Nouveau refus. La princesse Sibylle-Auguste intervint et menaça son cher neveu de sa colère. Il en fut d’elle comme de l’évêque et de la supérieure. Le procès s’instruisit.

Enfin arriva le saint jour du dimanche, marqué dans le traité pour la célébration de la première des dix messes annuelles. Les religieuses et la margrave Sibylle étaient déjà installées dans la chapelle, où, en dépit des refus de ce bienfaiteur impie, l’évêque devait remplacer l’abbé Bénédict. Mais l’heure passait, et l’évêque ne paraissait pas, non plus que ses acolytes. La margrave venait de dépêcher un serviteur au-devant de lui, lorsque, à la grande surprise de l’assemblée, les portes de l’église roulèrent d’elles-mêmes sur leurs gonds; un homme, les traits violemment contractés, l’œil hagard, les cheveux collés aux tempes, entra tout à coup. Poussé par une force étrangère plutôt que par sa propre volonté, il se dirigea tout haletant vers le chœur. C’était Charles-Guillaume.

A peine était-il dans l’église que derrière lui les portes se refermèrent, comme devant lui elles s’étaient ouvertes par leur propre impulsion. Une musique délicieuse, non celle de l’orgue, car la sœur organiste, pour le moment au milieu des autres, ainsi que les autres, restait immobile et pétrifiée de surprise; mais de douces vibrations de harpes et de violes remplissaient l’air et semblaient être produites par l’air lui-même. Du côté de l’autel, dans les intervalles de la musique, on entendait le murmure d’une voix et comme des frémissements d’ailes.

Cette voix fit tressaillir le jeune homme; il crut la reconnaître. L’oreille tendue, il suivit lentement du regard une forme indécise; peu à peu, à travers le vide, il crut distinguer, il distingua le simulacre d’un prêtre, d’un vieillard couvert de l’étole et de la chasuble. Deux anges se tenaient à ses côtés, gravissant avec lui les marches de l’autel, avec lui glissant le long du saint parquet pour le seconder dans ses pieuses fonctions.

Cependant les nonnes, sortant de leur torpeur, commençaient à prendre part à ce grand étonnement manifesté par l’étranger. Elles n’entendaient point comme lui les sons d’une voix, le fantôme de l’officiant ne se mouvait point sous leurs yeux, mais d’autres effets, non moins étranges, leur révélaient l’apparition merveilleuse. Les plis de la nappe d’autel obéissaient aux mouvements d’un corps qui les frôlait en passant; le livre sacré s’ouvrait spontanément à l’endroit voulu; ses signets multicolores semblaient d’eux-mêmes en retourner les feuillets; le bruit des harpes et des violes prenait un caractère plus distinct, plus expressif, comme pour accompagner le Pater et le Credo.

Les religieuses de Lichtenthal, acceptant franchement le miracle, tombèrent à genoux et joignirent leurs voix à cette voix mystérieuse qu’elles ne pouvaient entendre; elles se levèrent, se prosternèrent selon la liturgie et répondirent Amen.

Ce fut là surtout un spectacle saisissant quand, au moment de l’élévation, devant cet autel, en apparence désert, sans qu’une main humaine se fût montrée, on vit s’ouvrir le tabernacle, quand l’hostie consacrée s’éleva, redescendit et disparut, après avoir touché les lèvres de cet officiant invisible.

Tous les témoins de cette scène étaient pâles d’émotion et de sainte terreur.

La messe terminée, on trouva le jeune margrave pantelant, collé contre la porte de sortie et la main au bénitier. Il avait voulu fuir, il n’en avait pas eu la force.

Lui-même confessa avoir vu l’abbé Bénédict, assisté de deux anges, officier devant l’autel.

Le procès était terminé.

C’est alors que, voulant perpétuer le souvenir de cette musique céleste de harpes et de violes qui, ce jour-là, avait résonné sous les voûtes de Lichtenthal, la princesse Sibylle dota le couvent, à cette fin que, tous les dimanches et fêtes, les religieuses y jouassent du violon. L’idée était digne de la pieuse et mondaine margrave.

Charles-Guillaume, le héros de cette histoire prodigieuse, est ce même prince qui, après la paix de Rastadt, renonçant à sa résidence de Dourlach, entreprit, en 1715, la fondation de Carlsruhe. Comme, de fait, l’Alcide-Cupidon était de mœurs fort galantes, je suis porté à croire que la forme en éventail de sa nouvelle capitale se rattache à quelque aventure amoureuse. Le roi d’Angleterre Édouard III avait fondé un ordre de chevalerie à propos de la jarretière de la comtesse de Salisbury, pourquoi le margrave Charles-Guillaume n’aurait-il pas fondé une ville en souvenir de l’éventail d’une autre belle dame quelconque, d’Allemagne ou de France?


Je l’ai dit, je crois, ma dernière journée de Bade, je la voulais consacrer à mes recherches historiques sur le grand Louis-Guillaume.... Hélas!... hélas!... je me présentai au Casino de Hollande; il était fermé pour cause de dimanche.

Qu’allais-je faire de mon temps?

M. Heiligenthal, mon hôtelier, me conseilla avec un plein désintéressement d’aller dîner à Achern, petite ville assez importante située sur la route de Kehl. Le jour même s’y devaient réunir tous les orphéons, toutes les sociétés chorales et philharmoniques de l’Alsace et du grand-duché. En lui entendant nommer Kehl, je songeai à Strasbourg; Strasbourg, le doigt étendu vers sa ligne de fer, me montrait Paris; Paris me montrait Marly-le-Roi.... L’idée du départ s’emparait violemment de moi. Pourquoi irais-je sur la route de Kehl pour revenir coucher à Bade? Pourquoi ne pas quitter Bade aujourd’hui aussi bien que demain?... Je réglai aussitôt avec mon hôte, dont je ne me séparai pas sans regrets. En lui j’avais trouvé un homme aimable, bienveillant dans ses relations et modéré dans ses prix.

J’entrai chez Junius. A l’annonce de mon départ, une légère émotion colora son visage. Après m’avoir souhaité un heureux voyage, m’avoir chargé de mille compliments pour son cousin Antoine, il me tendit la main, puis, de lui-même, il m’embrassa.

C’était mon baiser de Carlsruhe qu’il me rendait.

Dans ce mouvement affectueux, certes, son avenir diplomatique n’était pour rien. Je suis fâché de l’avoir parfois jugé avec peu d’indulgence. En dépit de ses discussions de portefeuille, de son petit-lait, de ses jus d’herbes, de sa cravate blanche, de ses idées absolutistes et rétrogrades, Junius est un excellent garçon.

Adieu donc, Bade, paradis de ce paradis du grand-duché; adieu Capoue, de tes délices je n’ai savouré que les plus douces et les moins dangereuses; adieu Charybde, je n’ai plus rien à craindre de tes sirènes; je pars avant qu’elles soient arrivées; adieu, monsieur Bénazet; je ne regrette point ce premier impôt que vous avez levé sur moi. Aujourd’hui je cesse d’être votre sujet et votre contribuable; je pars!


X

Sassbach. — Le tombeau de Turenne. — Achern. — Aventures de mon chapeau. — Une chambre à deux lits. — Chemin de fer apocalyptique. — Nouvelles aventures de mon chapeau.

Le chemin de fer aurait pu me conduire de Bade à Achern en moins d’une heure; mais j’avais résolu de mettre à profit mes derniers instants de vagabondage en traçant ma route par Ottersweier et Sassbach; j’avais mes raisons. Je pris donc une voiture.

A Ottersweier je pensais retrouver les traces de Louis-Guillaume. Les archives de cette ville, m’avait-on dit, contiennent par rapport à lui les pièces les plus curieuses, récemment transportées là des grands dépôts historiques d’Heidelberg. Je me présentai à la maison des archives. La porte était fermée; je frappai. Une vieille dame, à l’air revêche, ouvrit sa fenêtre et me déclara que je n’entrerais pas, toujours pour cause de dimanche. Je fus forcé de me contenter de l’inspection d’une église assez curieuse par ses peintures murales et la profusion de ses ornements et de ses anges de stuc.

A Sassbach, j’allai faire une visite à Turenne. C’est là que, le 23 juillet 1675, ce grand homme est tombé, ayant devant lui, comme adversaires, Montecuculli et Louis-Guillaume de Bade, ce dernier alors âgé de vingt ans. A Sassbach aussi bien qu’à Ottersweier je devais subir des mécomptes.

Pourquoi à l’aspect de cette colonne droite et silencieuse suis-je resté froid comme elle, sans pulsation de cœur comme elle? Je ne sais qui m’avait conté que Turenne en tombant sur ce terrain l’avait conquis à la France; que, du consentement de tous, il y avait ainsi en Allemagne un fragment de terre française; qu’un poste de soldats français, relevé de temps en temps, y montait sa garde, tenant compagnie aux mânes du héros. Cette petite France, avec son armée de quatre hommes et un caporal, placés encore sous le commandement du grand Turenne, parlait à mon imagination, faisait tressaillir ma fibre de patriote, et là aussi on pouvait se sentir fier d’être Français en regardant la colonne! Mais le tombeau de Turenne est à Paris, aux Invalides, les débris de l’arbre contre lequel il expira adossé, comme cette colonne, qui ne recouvre rien, sont simplement confiés à la surveillance d’un brave Allemand, lequel a là sa maisonnette, où il se chauffe les pieds en attendant les visiteurs. Mirage! désillusion!

Parmi les noms de ces visiteurs inscrits chez le gardien je n’en vis que deux bien remarquables: ceux d’Hortense, duchesse de Saint-Leu, et de son fils Louis-Napoléon-Bonaparte, tous deux à la date du 4 avril 1832. Que de réflexions à faire sur cette date et sur ce dernier nom! Ce nom, il était alors toute la fortune du jeune touriste, devenu empereur vingt ans après, plus encore par la force de son invincible volonté que par l’élection populaire. L’illustre proscrit d’alors avait en lui cette puissance occulte, mystérieuse, qui pousse en avant les missionnaires de la Providence. Il croyait au fatum, à sa destinée, même en face de ce boulet qui a tué Turenne.

Le boulet qui a tué Turenne, je l’ai vu; le gardien me le montra; il était sur sa table, à côté de sa pipe, dans un petit panier d’osier. Dois-je croire à son authenticité? Le bonhomme en a peut-être à vendre et à revendre, à l’usage de messieurs les Anglais. Quant à moi, eût-il été officiel, authentique, sa possession ne m’eût guère tenté. Courez donc les routes avec un boulet de canon dans votre poche!

De cette terre trempée d’un sang précieux je voulais néanmoins rapporter un souvenir, une fleur pour mon herbier historique. Un de ces grands lychnis roses, si communs dans les prairies, avait poussé non loin de l’arbre; j’allais le cueillir.... mon cocher, alors occupé à réunir quelques poignées d’herbes pour ses chevaux, me l’enleva. Je n’en cherchai pas un autre.

Dans ce pays de montagnes, les pluies sont fréquentes et soudaines. Quelques larges gouttes d’eau, pour achever de me refroidir, tombaient lorsque nous quittâmes Sassbach; il pleuvait à flots à notre entrée dans Achern. Cependant les rues regorgeaient de monde. Les sociétés chorales, musique en tête, se frayaient un passage au milieu de la foule; cent gonfanons, arborant le lion Belgique, la lyre strasbourgeoise, les armes d’Heidelberg, de Colmar, de Mannheim, de Mulhouse, ainsi que les bustes de Mozart et d’Haydn, surmontaient mille parapluies; ces mille parapluies abritaient deux mille têtes. C’était un tableau et une musique aussi que tous ces petits dômes de soie et de toile, aux couleurs variées, parsemés de banderoles flottantes, et sur lesquels la pluie résonnait sourdement comme les tambours d’un convoi funèbre. Une espèce de nain difforme, avec un grand claque galonné d’argent, et qu’on eût dit coiffé du croissant de la lune, réglait la marche du cortége en agitant une longue canne, qui, entre ses mains, avait les proportions d’un mât de vaisseau. La suprématie des nains est de tradition en Allemagne.

Après avoir, non sans peine, traversé toute cette cohue, mon cocher me déposa devant l’hôtel de la Couronne d’or et reprit sa course vers Bade. L’hôtelier, de l’air le plus empressé, le plus cordial, vint à ma rencontre et m’annonça.... n’avoir ni de quoi me nourrir ni de quoi me loger.

Je restai stupéfait d’une telle déclaration après un tel accueil. Ma position était triste. Courir la ville pour chercher un autre gîte était le seul parti qui me restât à prendre; mais la pluie tombait plus serrée, plus abondante que jamais, et j’avais mon chapeau neuf, et je n’avais plus mon parapluie. Du fond du cœur, je te regrettai sincèrement, mon vieux meuble, si lourd, si incommode; ton heure de gloire était venue.

J’ai toujours été soigneux de mes effets, comme de ma personne; j’aurais pu ne risquer que ma casquette, mais alors que faire de mon chapeau? Si, pendant ma course à travers la ville, je devais le tenir à la main, je n’en étais guère plus avancé. Par un mouvement machinal, donc fort naturel, je me découvris la tête pour examiner l’objet en litige, comme si j’avais voulu lui faire part à lui-même des soucis qu’il me causait. Jugez de ma surprise! ledit objet n’était point mon chapeau, mais bien ma casquette. Alors qu’avais-je fait de mon chapeau? Évidemment, resté dans la voiture qui m’avait amené à Achern il venait de retourner à Bade avec elle.

Depuis que je voyage j’ai pris une habitude on ne peut plus ingénieuse. Ai-je à visiter un monument public, se trouve-t-il sur ma route une ville à traverser, je prends mon chapeau, dans le fond duquel j’ai soin de placer ma casquette, dégagée de sa baleine circulaire, par conséquent réduite à sa plus simple expression. C’est un excellent moyen, et je le recommande à tous les voyageurs. Il offre cependant un inconvénient. Le moment venu du grand air, du sans-gêne, de la promenade sous bois ou à travers champs, ne pouvant, par le procédé contraire, mettre votre chapeau dans votre casquette, il vous faut bien laisser ce premier soit à une branche d’arbre, soit dans votre voiture, soit à un gîte où vous le reprendrez en revenant. Dans la plupart des cas, vous sentant la tête suffisamment couverte, abusé par la casquette, vous oubliez le chapeau. C’est un chapeau perdu: voilà l’inconvénient.

On me dira: «Maintenant que vous n’avez plus à craindre la pluie pour votre chapeau neuf, vous êtes hors d’embarras?» Sans doute; mais déjà la ville d’Achern, avec ses déluges, sa boue, sa foule, son tapage, me déplaisait horriblement; la perte de mon chapeau ne fit qu’augmenter ma méchante humeur contre elle; je ne songeais plus à y séjourner, mais bien à me diriger sur-le-champ vers la station du chemin de fer.

Sous la porte cochère de l’hôtel où je me tenais debout depuis plus d’une heure, tous les gens sans parapluie s’étaient réfugiés. Je m’adressai tour à tour à chacun de mes compagnons d’infortune, leur demandant le chemin de la station. Pas un ne comprenait le français. Les garçons de l’hôtel, les yeux ardents, traversaient notre couloir comme des chauves-souris effarouchées; j’essayais de les retenir au vol; impossible! Ils décrivaient un crochet et s’engouffraient dans les vastes salles, où mille voix grondantes les interpellaient. Enfin, l’hôtelier reparut; je le saisis par le bras, avide que j’étais de me renseigner au plus vite sur la station du chemin de fer: «Pas de place! pas de place!» me cria-t-il en se dégageant.

Je crois qu’il répondait à sa pensée et non à la mienne; les chemins de fer badois ont toujours de la place.

Ceux qui ne se sont jamais trouvés dans cette position désastreuse d’un malheureux voyageur, isolé, sans asile, par un temps de pluie, sans espoir de dîner, sans communication de langage avec ce qui l’entoure, et qui de plus vient de perdre son chapeau, ne pourront se faire une idée de la souffrance que j’endurais. Alors, revenant sur tous mes griefs passés, moi naturellement charitable, je vouais à tous les diables d’enfer ce malencontreux ingénieur qui, de Noisy-le-Sec, m’avait entraîné vers Épernay, et mes mauvais plaisants d’amis qui m’avaient fait prendre le chemin de Strasbourg au lieu de celui de Paris, et les douaniers de Kehl, qui m’avaient contraint d’aller chercher un passe-port à Carlsruhe, et M. Heiligenthal lui-même, qui venait de me conseiller Achern comme promenade d’agrément!

Dans tous les tableaux où sont représentées de grandes catastrophes en train de s’accomplir, généralement l’idée humanitaire se fait jour; si le tableau met sous nos yeux une femme et ses enfants égarés dans les bois et près d’être dévorés par une bande de loups affamés.... spectacle affreux!... le peintre a soin de nous montrer dans le lointain des chasseurs accourant armés de leurs fusils, ou des paysans de leurs faulx, et qui viennent là jouer le rôle de la Providence. Même dans son terrible Naufrage de la Méduse, Géricault a laissé entrevoir une voile à l’horizon. La voile qui se montra alors à moi, mon brick sauveur, ce fut une carriole, qui s’arrêta devant l’hôtel!

Elle amenait des voyageurs sans doute; les voyageurs descendus, je me faisais transporter par elle au chemin de fer, à Kehl, à Strasbourg, s’il le fallait! O cieux cléments! ô brick sauveur! carriole providentielle, bénie sois-tu cent fois! Je m’élance au-devant du conducteur, qui, d’un geste assez brusque, m’écarte; puis de sa cage vide tirant un objet, il l’agite en l’air, en apostrophant à haute voix, toujours dans cette misérable langue allemande, aussi bien les habitants de la porte cochère que les heureux de ce monde abrités dans les salles, et dont quelques-uns, la bouche pleine, viennent mettre le nez aux fenêtres. Cet objet qu’il agite, qu’il secoue brusquement en l’exposant aux regards de tous et même à la pluie, qui tombe toujours, c’est un chapeau, un chapeau neuf, le mien! Je me jette dessus et m’en empare. Quant à l’explication qui s’ensuivit entre nous, je ne la rapporterai pas. Voici ce que j’en pus conclure toutefois, sans autre garant pour la véracité de l’histoire que mon intelligence naturelle; mon honnête cocher de Bade s’étant aperçu, en s’en retournant, de l’oubli fait par moi de mon chapeau, s’était empressé de le remettre, avec indication du lieu où il m’avait déposé, au conducteur de la carriole, lequel se dirigeait vers Achern.

Je l’avais donc reconquis, mon chapeau! Je me l’implantai aussitôt sur la tête, en ayant soin d’y replacer ma casquette d’après le procédé susindiqué, quitte à le perdre encore à la première occasion, ce qui ne pouvait tarder.

Ma situation ne s’était point améliorée cependant; la carriole et son conducteur, aussi incapables l’un que l’autre de répondre à ma demande, à mes prières, s’éloignaient; et l’hôtelier de la Couronne d’or, accouru au bruit des roues, venait de m’apprendre que le train de fer ne devait s’arrêter à Achern qu’à dix heures du soir. Il en était six!

Je m’assombrissais de plus en plus. La fatigue physique ajoutait à mes souffrances morales; je ne pouvais plus me tenir sur mes jambes. Je pris bravement mon parti, et, en attendant la fin de ce déluge qui alors faisait un marécage de la grande rue d’Achern, je m’assis sur une marche de l’escalier, humblement, du côté de la rampe, laissant un passage d’honneur aux allants et venants, qui prenaient volontiers le pan de ma redingote pour un tapis de pied et peut-être m’auraient pris moi-même pour un mendiant si je n’avais eu mon chapeau neuf.

Mon chapeau neuf devait ce jour-là jouer un grand rôle dans mon existence. Oui, j’en reste convaincu, c’est à lui que je dois la bonne fortune qui n’allait pas tarder à m’arriver, comme à son absence j’avais dû l’accueil peu hospitalier de mon hôte. Me voyant descendre de voiture, celui-ci avait cru d’abord à l’arrivée d’un personnage; mon costume, un peu fatigué par douze jours de courses, mon mince bagage, ma boîte de fer-blanc, ma casquette ramollie par l’humidité, n’avaient plus représenté à ses yeux qu’un de ces négociants nomades, un de ces marchands de tabatières de buis, ou tout autre de ces pauvres diables qui courent les foires. De là son accueil d’abord souriant, puis ces paroles terribles: «ni pain, ni sel, ni gîte!» Mais les marchands ambulants ne portent pas de chapeaux de soie. Le chapeau de soie, en Allemagne surtout, indique un habitant aisé des villes. Peut-être aussi l’hôte avait-il été témoin de la façon toute libérale dont je venais de rémunérer le conducteur de la carriole; peut-être encore, en m’examinant de plus près, avait-il fini par découvrir en moi ce je ne sais quoi qui annonce l’homme qui a fait ses classes, l’homme occupé de travaux sérieux, de travaux historiques, et le chapeau neuf venant dignement couronner l’édifice de ses suppositions.... Bref, quoi qu’il ait supposé, depuis dix minutes à peine j’étais piteusement assis sur ma marche d’escalier qu’il s’approcha de moi, du côté de la rampe, et, de l’air le plus respectueux, me dit à l’oreille: «Si monsieur veut bien me suivre, j’ai pour lui une chambre et un dîner.» Mots magiques, qui me guérirent subitement de tous mes maux. Le brick sauveur venait d’aborder le radeau de la Méduse!

Me levant tout d’une pièce, je suivis mon guide dans un autre escalier; arrivé au troisième étage, il me fit entrer dans une chambre à deux lits, assez spacieuse, assez propre, mais affreusement imprégnée de l’odeur de la fumée de tabac: «C’est la chambre de mes filles,» me dit-il. Je n’en crus pas un mot. Un quart d’heure après je dînais.

Je n’ai jamais su dîner seul; à table, je ne supporte la solitude qu’à la condition d’évoquer par le souvenir un convive de mon choix; il vient, sinon partager mon repas, du moins y assister. Douce et bonne fée que l’imagination! Cette fois, ce fut une femme, ma gentille hôtesse de Carlsruhe que j’évoquai. Mais notre tête-à-tête fut de courte durée. Brascassin vint presque aussitôt se mettre en tiers avec nous. Brascassin! Thérèse Ferrière! mes deux énigmes vivantes, les deux sphinx qui semblaient avoir mis au défi ma perspicacité naturelle! A Bade, je n’étais point resté un jour sans broder à l’infini des commentaires sur le lien mystérieux qui les unissait; peine perdue; la lumière ne s’était pas faite, et mon voyage menaçait de s’achever, privé de son épisode le plus intéressant. Allais-je donc rentrer en France comme un chasseur maladroit qui revient le carnier vide?

Au milieu de ces idées, je sentis le sommeil me venir. Je chargeai mon garçon de service de me réveiller au moment voulu, et j’essayai de dormir.

J’essayai, c’est le mot. Dormez donc au milieu des cris, des chants, du bruit de la rue et de toutes les musiques de l’Allemagne, de la Belgique et de l’Alsace conjurées ensemble! Je m’assoupissais un instant pour me réveiller en sursaut, pensant que le feu était à la maison ou que les escaliers s’écroulaient.

A dix heures, le garçon frappa à ma porte. Je me levai. Il me conduisit à la station du chemin de fer; le convoi arrivait. Enfin, je revoyais la France! Avec une rapidité de trente lieues à l’heure la locomotive se dirigeait sur Paris. A Paris, que de changements depuis mon départ! De nouvelles rues, plus larges que des boulevards, avaient été ouvertes; tous les chemins de fer se reliaient entre eux et circulaient sur les bas côtés de ces voies gigantesques.

Sans descendre du wagon, je pus du débarcadère de l’Est gagner l’embarcadère de Saint-Germain et de là Marly-le-Roi. Mais à Marly pas de station. Entraîné jusqu’à Poissy, sur le chemin de fer du Nord, du chemin de fer du Nord, avec une rapidité toujours croissante, je rentrais dans celui de l’Est par Charleroi, Luxembourg et Metz; je franchissais de nouveau Strasbourg; le pont d’essai que j’avais naguère traversé, musique en tête, était devenu pont de pierre, pont définitif; il réunissait les deux rives du Rhin! et, le Rhin franchi, deux cavaliers parurent tout à coup, prirent la voie, et dans leur course, non moins rapide que celle du chemin de fer, se tenant à la hauteur du wagon que j’occupais, ils semblaient vouloir me servir d’escorte. Tous deux assis sur un même cheval apocalyptique, étaient vêtus de riches costumes, mais sous leur veste brodée d’or ou de soie le vent s’engouffrait à grand bruit comme dans le vide; la chair manquait à leurs os, qui cliquetaient à chaque bond de leur coursier.

Le premier, sur son front dénudé, portait une perruque à la Louis XIV, le second, une perruque du temps de la Régence. Dans leurs orbites creuses une faible lueur, bleuâtre et vacillante, tenait lieu de regard, et à leurs talons osseux étaient vissés de longs éperons terminés par une boule. Plus squelette encore que ses maîtres, le cheval avait toutes ses articulations chevillées de cuivre; à travers l’écartement de ses côtes je voyais dans l’intérieur de son corps décharné fonctionner une petite machine garnie de pistons et de coussins de cuir, que pressaient tour à tour les éperons arrondis des cavaliers. C’était un cheval locomotif, à air comprimé (système Andraud). Ces cavaliers tournèrent la tête vers moi et se nommèrent. Je m’inclinai devant Louis-Guillaume, le vainqueur des Turcs, et devant Charles-Guillaume, le fondateur de la ville en éventail, le héros de ma dernière légende.

La légende et l’histoire m’escortaient donc à mon retour dans les États de Bade!

Charles-Guillaume, faisant sans doute allusion à son entrée dans l’église de Lichtenthal, et à sa position forcée durant la messe invisible, me dit alors en ricanant:

«Eh bien, monsieur le légendaire, à votre tour vous voilà entraîné par une force que votre volonté ne suffit pas à maîtriser!»

Ces paroles, nettement articulées, sortant d’une bouche sans lèvres et sans langue, me parurent être un nouveau produit de la mécanique.

M’adressant bientôt à Louis-Guillaume, dont le maintien, digne et sévère, m’inspirait toute confiance, je lui demandai où s’arrêterait cette course interminable.

«A Achern, me répondit-il.

—Et pourquoi me vois-je ainsi contraint de revenir à mon point de départ?