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Le chemin des écoliers / Promenade de Paris à Marly-le-Roy, en suivant les bords du Rhin cover

Le chemin des écoliers / Promenade de Paris à Marly-le-Roy, en suivant les bords du Rhin

Chapter 28: I
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About This Book

The narrator prepares a spring excursion from the city to a suburban retreat, framing the journey with letters and conversational episodes that contrast a sentimental, poetic outlook with a skeptical, pragmatic companion. Along the way the prose mixes vivid natural description of seasonal change with anecdote, character sketches, social observation and light satire, alternating reflective digressions on art, habit and age with practical concerns about travel and comfort. The work reads as a leisurely promenade that blends travel journal, personal memoir, and genial debate.

TROISIÈME PARTIE.


I

La forêt Noire. — Ruines de l’abbaye de Tous-les-Saints. — Un élève en pharmacie. — Pluie d’argent. — Grand festival. — Qui je rencontre au milieu des orphéonistes. — Je rentre en possession de mon chapeau.

«Connaissez-vous un certain M. Brascassin, que vous m’avez donné pour compagnon de chambrée? demandai-je à mon hôte, que je rencontrai sous la porte cochère.

—Si je le connais! C’est notre marchand de vin de Champagne, à moi comme à tous les hôteliers à vingt lieues à la ronde; et un bon vivant, monsieur; avec le mot pour rire; la marchandise fait le marchand, voyez-vous. Pour les marchands de vin de Champagne, vive la joie! c’est l’état qui le veut. Eh bien, celui-là en a à vendre et à revendre, de la joie; il en a en cervelle comme en bouteille. Il fallait le voir hier attablé avec nos étudiants de Carlsruhe et d’Heidelberg; il les a tous grisés de champagne, et c’est lui qui régalait; mais c’est sa manière de faire la pratique. Ils y reviendront d’eux-mêmes; pas mal calculé.»

Mon hôtelier, si avare de ses paroles la veille, paraissait disposé à les prodiguer depuis que ses salles étaient vides. J’en profitai pour savoir de lui quel chemin avait pris son marchand de vin de Champagne.

A quelques lieues d’Achern, dans un site merveilleux, au milieu d’une vallée profonde, s’élèvent les ruines solennelles de l’abbaye de Tous-les-Saints (Aller-Heiligen). Les grands bois, les hautes roches, les eaux murmurantes, rien ne manque à ces vieux débris pour leur conserver une apparence de pieuse austérité. C’est vers ces ruines cependant que se sont dirigées aujourd’hui ces bandes de chanteurs et d’auditeurs profanes accourus de tous les points de l’Allemagne et de l’Alsace. Achern était le lieu de leur réunion, Aller-Heiligen le but de leur pèlerinage philharmonique. Là devait s’exécuter le grand festival.

Déjà, depuis le petit jour, de longs voiturins surchargés de monde se dirigeaient de ce côté; les piétons suivaient. Brascassin, et par conséquent mon chapeau, ne pouvaient manquer d’avoir pris la même route. Après un instant d’hésitation, je fis comme les voiturins, comme les piétons, comme Brascassin, comme mon chapeau, je pris le chemin d’Aller-Heiligen.

A une nuit diluvienne avait succédé un soleil radieux.

J’avais trouvé place dans le dernier voiturin, charrette à deux roues, étroite et longue, flanquée de deux planches latérales en guise de banquettes, espèce d’omnibus à ciel découvert, qui est à l’omnibus ce que celui-ci est à la berline la plus moelleuse et la mieux suspendue. Huit jours auparavant, j’en serais descendu brisé et courbatu. Je commençais à me faire une musculature de voyageur.

D’ailleurs, mes regards, agréablement distraits, embrassaient une succession de collines verdoyantes coupées par de nombreux ruisseaux; ces ruisseaux formant de petits cataractes, divisés en minces filets pour les besoins de l’irrigation, après avoir clapoté au soleil, ou s’être glissés sous l’herbe comme un réseau de rubans argentés, aboutissaient à de profondes rigoles creusées de l’un et de l’autre côté de la route. C’était charmant; mes yeux se régalaient, et je ne songeais guère à ma banquette de bois.

De dix minutes en dix minutes nous traversions un village; la population tout entière, dehors ce jour-là, paraissait excessive par rapport au nombre des maisons. Je le présume, les fanfares d’Achern avaient appelé sur notre passage les habitants des autres hameaux cachés derrière les collines. Nous cheminions au milieu d’une foule compacte et curieuse qui nous regardait et que nous regardions avec un joyeux étonnement. Nous nous passions mutuellement en revue.

Les paysans ici n’ont plus rien de ceux des environs de Bade et de Carlsruhe; ce sont déjà les paysans de la forêt Noire, avec leurs culottes de velours, leurs amples gilets et leurs chapeaux à larges bords. Soit en l’honneur de la Musik-Fest, soit de quelque autre fête plus orthodoxe, tout ce monde était endimanché, les femmes surtout. Les vieilles, pour la plupart, portaient un petit bonnet garni de paillon et serré aux oreilles; les jeunes allaient nu-tête, les tresses pendantes et les rubans flottants. Au milieu de cette multitude de têtes blondes, alignées sur le bord de la route, les gilets rouges des hommes apparaissaient comme des coquelicots dans un champ de blé.

Ce que je vis de fauves chevelures ce jour-là ne peut se nombrer, même approximativement. Avec ce que produit l’Allemagne dans ce genre, j’en suis certain, on pourrait entourer le globe terrestre d’un cercle de tresses blondes, écliptique dorée bien digne de marquer le cours du soleil.

Nous traversâmes ainsi les villages d’Ober-Achern, de Furschenbach, d’Ottenhofen, etc. Comme c’est tout en roulant que j’inscrivis ces noms sur mon calepin, les cahots du véhicule ont bien pu les estropier quelque peu.

Après deux heures de voiturin, trois quarts d’heure de marche pour gravir les montagnes, nous nous arrêtons dans un petit bois, le parloir, l’atrium, l’antichambre du lieu principal. C’est là que chacun semble s’être donné rendez-vous; on s’y cherche, on y fait entendre tous ces cris de ralliement empruntés au règne animal et spécialement à la grande famille des oiseaux; cris d’aigles, cris d’oies, chants du coq, roucoulements de ramiers, sifflements du merle, ululations de la chouette ou de l’effraie, singulier concert préludant à l’autre.

Moi, n’ayant à correspondre avec personne à travers l’espace, je ne criais pas, j’interrogeais du regard, je cherchais Brascassin, examinant attentivement toutes les physionomies et non moins attentivement tous les chapeaux. Il me semblait devoir reconnaître Brascassin plutôt encore à mon chapeau qu’à sa figure. J’ai eu l’occasion de l’approcher trois fois; la première fois il représentait à mes yeux un octogénaire; la dernière fois, ce matin même, un spectre. Restait donc notre rencontre à Strasbourg, où j’avais eu à peine le temps de le mnémoniser. Je me rappelai cependant son nez fortement aquilin, comme était celui du grand Cyrus au dire de Plutarque, et son cordon de barbe noire, encadrant une figure expressive et intelligente. Autant que je pouvais me le remémorer, il devait avoir quelque affinité de ressemblance avec M. Émile Augier, un des plus jolis garçons de l’Académie française; mais jusqu’à présent pas une barbe noire, pas un nez aquilin ne s’offrait à moi surmonté de mon chapeau.

Comme j’inspectais ainsi tous les nez, toutes les barbes, tous les chapeaux, la foule, momentanément rassemblée dans le petit bois, semblable à une mare d’eau improvisée par une averse et qui vient de trouver son issue, disparut en prenant sa direction vers un étroit sentier pratiqué près d’une roche. Je suivis le mouvement.

Derrière la roche trois individus se tenaient, distribuant à chacun, moyennant quelques kreutzers, une carte sur laquelle était gravée une lyre. C’étaient les billets de concert, grâce auxquels seulement on pouvait être admis dans l’enceinte réservée. Je pris un billet de première; il me coûta un demi-florin.

Cent pas plus loin, le sentier descendait brusquement à travers de hauts taillis. Tout à coup s’ouvre devant nous un immense entonnoir couronné de hêtres et de sapins; de la profondeur de l’entonnoir surgissent les ruines de l’abbaye d’Aller-Heiligen; près des ruines sont dressées de nombreuses tables, déjà envahies par un peuple de buveurs et de déjeuneurs; sur les déclivités du vallon, au milieu des touffes de genêts et de fougères, s’étagent, d’une façon toute pittoresque, des groupes villageois avec leurs costumes aux couleurs tranchées. Assis sur l’herbe ou sur quelque monticule de sable, narguant les gens attablés, ils se servent de feuilles de fougère en guise d’assiettes, boivent à la régalade la petite bière qu’ils ont faite, et déjeunent économiquement des provisions apportées par eux.

Quelques-uns, à défaut de l’ombrage d’un arbre ou d’un arbuste, abritent toute leur famille sous leurs grands feutres, larges comme des parapluies, une toiture plutôt qu’une coiffure. Si ces braves gens mesuraient pour leur taille une hauteur égale à la circonférence de leurs chapeaux ce seraient des géants.

Chose bizarre, dans le fond de l’entonnoir comme sur ses pentes, ces bandes de mélomanes ne semblaient préoccupées que de leur soif et de leur faim. Le concert, je l’aurais cru ajourné indéfiniment si je n’avais, par hasard, aperçu deux grosses basses et quelques étuis à violon se dirigeant vers les ruines de l’abbaye, interdites encore au public, même au public muni de billets de premières.

On faisait foule autour des tables; on ne courait pas moins aux buvettes, organisées le long d’un petit mur à moitié renversé et dont les décombres servaient de siéges aux buveurs.

C’était là vraiment un tableau très-vif, très-animé; il ne devait que trop s’animer encore.

Moi, je continuais de me mêler à la foule, toujours à la piste de Brascassin et de mon chapeau, et ne pouvant mettre la main ni sur l’un ni sur l’autre. J’en conviendrai volontiers, mon chapeau n’était pas l’objet principal, déterminant, de mes recherches; il ne jouait là qu’un rôle secondaire, un prétexte plutôt qu’un but. Une curiosité inexplicable, invincible, me poussait à la rencontre de Brascassin; elle m’y poussait dans une mauvaise direction à ce qu’il paraît, puisqu’il m’était impossible de le découvrir.

Depuis une demi-heure je me dépitais en vain, les yeux grands ouverts aux quatre points cardinaux de l’entonnoir, quand j’entendis sauter des bouchons.

Des étudiants parlaient, chantaient, criaient tous à la fois au milieu de libations de vin de Champagne; je pense à ceux qui, la veille, au dire de l’hôtelier, ont soupé avec Brascassin; mais dans leurs chants comme dans leurs cris ne distinguant que des sons gutturaux, j’hésite à leur adresser la parole. Un d’eux, avisant du coin de l’œil ma boîte de fer-blanc, se tourne brusquement vers moi et, soulevant sa casquette:

«Vous êtes botaniste, monsieur?» me dit-il en excellent français.

Après avoir salué modestement, j’allais profiter de l’ouverture pour entamer le chapitre Brascassin. Il reprit sur-le-champ:

«Moi aussi je suis botaniste; j’étudie pour être apothicaire. Si vous voulez faire une bonne herborisation, allez à deux lieues d’ici, à la base du Tiberg: l’anagallis arvensis y croît en abondance. A votre santé, monsieur.»

Tous se levèrent, trinquèrent et quittèrent la table en éclatant de rire, non sans quelque raison; l’anagallis arvensis, cette plante décorée d’un si beau nom latin, n’étant autre que le mouron, humble végétal, plus recherché par les serins que par les botanistes.

Évidemment le futur apothicaire s’était moqué de moi. Avais-je le droit de m’en fâcher? Moins excusable que lui, vu mon âge, ne m’étais-je pas raillé aussi du géographe et de l’homœopathe? Indulgence dans le ciel comme sur la terre aux esprits railleurs! j’y trouverai mon compte.

La table laissée vacante par nos étudiants venait d’être envahie par un flot d’affamés; une seule place restait libre, je m’y glissai, l’appétit m’étant venu comme aux autres.

Par privilége spécial, octroyé par le gouvernement badois, les tables, ainsi que les rudes banquettes dont elles étaient flanquées, se trouvaient sous la domination de l’agent forestier de l’endroit, transformé en aubergiste les dimanches et fêtes. Nul n’avait le droit d’y boire, sinon de sa bière et de son vin; d’y manger, sinon de son jambon et des lapins tués et sautés de sa main. Il était l’autocrate du lieu; les buvettes lui payaient un droit de tolérance; les déjeuneurs sur le pouce le narguaient seuls du haut de leurs falaises.

J’avais demandé une demi-bouteille de vin d’Affenthaler et un râble de lapin; les garçons de service (vu la dignité de leur chef, je les soupçonne fort d’être, sauf les dimanches et fêtes, bûcherons ou charbonniers) allaient et venaient les mains vides, ne savaient à qui entendre, perdaient la tête, voulaient servir tout le monde à la fois et ne satisfaisaient personne. Au lieu de la gibelotte et de l’affenthaler, au bout d’un grand quart d’heure, mon servant m’apporta une canette de bière et un morceau de jambon. J’eus garde de récriminer et fis bien; la bière était bavaroise, le jambon westphalien.

Comme je déguste l’un et l’autre en véritable connaisseur, soudain la table que j’occupe, les plats, les assiettes, les bouteilles, résonnent sous un tintement sonore: une grêle bondit autour de nous, une grêle ou plutôt une pluie.... une pluie métallique! D’où vient-elle? Personne ne le sait; mais ses effets, satisfaisants pour quelques-uns, pour les autres, et pour moi en particulier, furent déplorables.

Sortis de derrière le petit mur à demi renversé, une meute de paysans s’est ruée de notre côté, ramassant sous nos bancs, sous nos pieds, sur notre table, dans nos assiettes, la menue monnaie tombée du ciel. Il continue de pleuvoir sur nous non-seulement des kreutzers, mais de petites pièces d’argent. L’avidité gagne de proche en proche, toutes les masses s’ébranlent, convergeant vers un point unique, celui que nous occupons. Désertant les buvettes, ou descendus comme une avalanche des pentes de l’entonnoir, hommes et femmes, jeunes filles, jeunes garçons, tous âpres à la curée, luttent corps à corps, se prenant par les bras, par le cou, par les cheveux, pour se disputer cette manne inespérée. Malheur à la jeune fille qui a reçu un kreutzer dans son corset! ce n’est pas elle qui en restera possesseur.

On ne voit bientôt plus qu’un pêle-mêle, un tohu-bohu, un mêli-mêla de cheveux gris et de cheveux blonds, de visages frais et roses et de vieux masques cuivrés et ridés, de bras et de jambes entre-croisés, tout cela s’étreignant, virant, tournoyant, tourneboulant, poussant, poussé, décoiffé, débraillé, échevelé, courbé vers la terre encore détrempée par les pluies de la veille, et, comme un troupeau de porcs, fouillant la fange et s’y roulant.

Les garçons de service, accourus pour remédier au mal, y ajoutent en prenant part à la bonne aubaine. Les chiens, voyant leurs maîtres aux prises, se jettent au milieu de la mêlée, jappant, aboyant, mordant, déchirant les jupons de laine et les culottes de velours, faisant fi de l’argent, mais non des râbles de lapin et des jambons de Westphalie.

Avais-je tort de dire que le tableau n’allait prendre que trop d’animation?

Dans la bagarre, les tables, les bancs avaient été culbutés, de même une partie des lutteurs, des déjeuneurs aussi. Je fus du nombre de ces derniers.

Étourdi par le choc, quand je revins à moi j’étais encore sur ma banquette, mais les jambes en l’air, et la terre me servait de dossier.

Je me relevai un peu penaud de la sotte figure que je devais faire; personne n’y prenait garde.

Par une heureuse diversion, la pluie d’argent venait de se renouveler sur un autre point. Je cherchai mon chapeau, c’est-à-dire celui de Brascassin: un chien gambadait, en le secouant, à quelques pas de là. Il me le rendit sans difficulté.

La cloche sonnait, annonçant le moment du concert.

Clopin-clopant, j’allai me poster à l’entrée des ruines, près de ces messieurs du contrôle chargés de recevoir les billets. Tous les porteurs de cartes défilèrent un à un devant moi. Pas de Brascassin!

Quelle malheureuse idée avais-je eue de venir à Aller-Heiligen au lieu de prendre le chemin de fer! Je serais maintenant à Strasbourg.

L’intérieur des ruines présentait un tableau assez original. L’orchestre et les orphéonistes occupaient le sanctuaire de l’abbaye. Dégarnies de leurs verrières, les longues fenêtres ogivales ouvertes au fond laissaient entrevoir une succession de petites croupes montagneuses, charmantes sous le soleil, qui les dorait à revers. Dans la nef, dont toute trace architecturale avait disparu, sauf la base de quelques piliers, se carrait le public payant, divisé en deux catégories: la première occupait les banquettes, la seconde se tenait debout sur l’arrière-plan. Je faisais partie de la première, mais entré le dernier, par suite de ma nouvelle et toujours inutile inspection, trouvant les banquettes complétement garnies, je dus me contenter de la seconde.

Le soleil, dans toute sa force, dardait d’aplomb sur notre auditoire en plein air. Les dames des premières ouvrirent non leurs ombrelles, mais les larges parapluies dont elles s’étaient précautionnées en prévision d’un temps pareil à celui de la veille; les hommes ne tardèrent pas à les imiter. Le résultat de cette exhibition générale fut de masquer complétement l’orchestre et les chœurs pour nous autres de l’arrière-garde. J’en étais fort contrarié; dans un concert, faute de mieux, la physionomie des chanteurs m’a souvent diverti.

On avait déjà exécuté l’ouverture de l’Antigone de Mendelssohn, un magnifique choral français de Louis Lacombe, puis un certain ïou pati, ïou pata, qui avait eu les honneurs du bis. J’aurais été ravi si la position verticale, en plein soleil, ne m’était pas devenue insupportable. Je regrettais de plus en plus amèrement la perte de mon parapluie!... Je suis doué de quelque imaginative heureusement.

En dehors de l’enceinte réservée, sur le rebord formé par ce qui reste des anciens pilastres de l’abbaye, avait poussé un sureau entouré de quelques aliziers. J’escaladai assez lestement le rebord et cherchai un abri sous le sureau. Là du moins j’étais assis et à l’ombre; là, je me disposais à prêter toute mon attention aux mélodies allemandes ou françaises, tout en essayant de crayonner sur mon album les grandes fenêtres ogivales du cloître, quand un nouvel incident vint mettre à néant mes doubles intentions de dessinateur et de mélomane.

Au-dessous du tertre que j’occupais, sur le monticule formé par les décombres de l’ancien bâtiment, quelques jeunes gens chuchotaient tout bas et semblaient méditer un coup. Du haut de mon belvédère je pus les entrevoir et même reconnaître le principal d’entre eux.

C’était mon élève en pharmacie, celui qui, deux heures auparavant, m’avait envoyé chercher du mouron.

Il tenait dans sa main un petit sac contenant, je pense, un reste de monnaie de cuivre, et il fouillait dans ses poches; ses compagnons l’imitaient, en ajoutant au sac, les uns quelques piécettes, les autres jusqu’à des demi-florins. Le pharmacien exhiba une poignée d’or; je la vis briller au soleil; il en versa une partie dans le sac, mêla le tout en le secouant, puis chacun d’eux tour à tour y puisa; et du bas du monticule des clameurs ne tardèrent pas à s’élever, se mêlant au bruit de l’orchestre, le dominant parfois, et les luttes recommencèrent parmi les auditeurs non payants de la Musik-Fest.

Et moi, mieux placé que naguère, je pus contempler à mon aise le spectacle, sans y jouer un rôle, Dieu merci!

Envisagée d’une manière philosophique, la chose me parut encore plus triste que plaisante. Que prouve après tout cette grande avidité du peuple, sinon sa grande misère?

Mais quel était donc ce jeune apothicaire, si prodigue de sa bourse et de celle de ses amis?

Du temps que je faisais mon droit, j’ai connu, j’ai fréquenté des élèves en médecine et même des élèves pharmaciens: ils ne jetaient point ainsi leur argent à la multitude.

Mes suppositions à ce sujet et mes réflexions philosophiques m’absorbèrent tellement que le concert touchait à sa fin quand je rentrai dans l’enceinte réservée. Le soleil s’étant voilé d’un nuage, les parapluies s’étaient repliés. Je pus jouir de la vue des instrumentistes et des orphéonistes.

Parmi ces derniers, j’en remarquai un gesticulant plus qu’il ne chantait, et ses regards comme ses gestes semblaient se diriger obstinément de mon côté. Je lui trouvai quelque ressemblance avec Athanase. Mais comment supposer?... Cependant c’était lui, c’était bien lui!

Après avoir vu un pharmacien transformé en Jupiter pluie d’or, il ne me manquait plus que de rencontrer Athanase Forestier sous l’apparence d’un orphéoniste, lui qui n’avait jamais pu fredonner l’air de Malbrough sans y gagner une laryngite.

Auprès d’Athanase se tenaient, chantant ou ne chantant pas, mais la bouche grande ouverte et un papier de musique à la main, ses convives d’Épernay, ses compagnons à la chute du Rhin, même le petit bossu. A la suite de celui-ci, mon regard s’arrêta sur une face pâle, ornée dans son milieu d’une proéminence couleur de pourpre: c’était Van Baldaboche, l’homœopathe et son nez rouge. Comment se trouvait-il là, le Hollandais?

Je n’étais pas au bout de mes surprises.

Le concert terminé, la foule qui me séparait encore d’Athanase s’écoula. Je me dirigeais vivement vers le sanctuaire de l’ancien cloître; heurté en route par un individu, je levai la tête et je reconnus mon chapeau: c’était Brascassin!

J’eus bientôt l’explication de tous ces mystères.

Dans le wagon qui les avait voiturés ensemble à Strasbourg, Athanase et ses amis avaient donné rendez-vous à Brascassin aux ruines d’Aller-Heiligen pour la grande fête des sociétés harmoniques. De son côté, Van Baldaboche, ayant fait route pour la chute du Rhin, s’était rencontré avec la bande d’Épernay à l’hôtel Weber. Le petit bossu, ou plutôt M. de La Fléchelle (c’est son nom, et il n’est pas convenable de toujours désigner un homme par son infirmité), mis en malice à la vue du Hollandais aux deux rotules, avait essayé de s’égayer de nouveau à ses dépens. Baldaboche l’avait d’abord désarmé par sa bonhomie néerlandaise; puis, ô merveille! à la suite d’un entretien avec l’homœopathe, La Fléchelle n’avait plus ressenti pour cet homme, long sur pattes comme un héron, et qu’il croyait avoir rencontré autrefois dans un tableau de Téniers, qu’une respectueuse considération, laquelle, s’accroissant d’heure en heure, avait fini par tourner à l’enthousiasme, au fanatisme, à la vénération. Il ne pouvait plus se séparer de lui. La Fléchelle était riche: il emmenait Baldaboche dans sa propriété, assurant son présent et répondant de son avenir.

Athanase prétendait que le docteur au nez rouge, réalisant la pièce de Byron, the Deformed transformed, avait convaincu La Fléchelle qu’il pourrait lui redresser la taille, la rendre droite et souple comme une baguette de coudrier, non par la science orthopédique, applicable tout au plus aux enfants, mais par une science nouvelle, le magnétisme végétal appliqué à l’homœopathie. Grâce à cette science miraculeuse, Baldaboche rajeunissait les vieillards en faisant passer dans leur sang appauvri la force séveuse des jeunes arbres, et se chargeait de rectifier les courbures de l’épine dorsale au contact d’une tige droite et élancée. Le dirai-je? Témoin de quelques expériences soi-disant concluantes, mon ami Athanase ne paraissait nullement convaincu de la vanité de ces prétentions homœopathico-magnétiques; il avait vu La Fléchelle, en présence du maître et sous ses aspersions magnétiques, entrer en communication avec un jeune et beau peuplier, le presser longtemps entre ses mains et contre sa poitrine; à la suite de cette étreinte prolongée, l’arbre, épuisé de forces, criant grâce, avait témoigné de son affaiblissement par l’inclinaison de ses rameaux, par la flétrissure de son feuillage, et le petit bossu, plein de sa vigueur d’emprunt, rêvait un complet redressement, et, quoique touchant à la trentaine, espérait grandir encore.

O Espérance! ô railleuse éternelle!

Voici pour la présence de l’homœopathe au milieu de nos gens d’Épernay. Maintenant, comment tous se trouvaient-ils dans le sanctuaire des orphéonistes, sans droit aucun à pareil honneur?

Transportés par le chemin de fer de Bâle jusqu’à Fribourg en Brisgau, Athanase et ses amis avaient décidé de traverser à pied cette partie de la forêt Noire qui sépare Fribourg d’Aller-Heiligen. En route, ils avaient rencontré une troupe philharmonique se rendant à la grande assemblée; on avait marché ensemble, puis ensemble dîné et soupé, couché dans la même grange, sur la même paille. Le lendemain on s’était réveillé amis, et l’on avait trouvé bon de ne se point séparer.

Tandis qu’Athanase, en mettant fin à mes étonnements, m’en inspirait de nouveaux, je ne perdais point de vue Brascassin qui causait en ce moment avec le forestier-aubergiste, sans doute pour affaire de vin de Champagne. Leur colloque terminé, je l’abordai en lui présentant son chapeau.

«Ah! ah! me dit-il en riant, c’est donc vous, monsieur, qui ce matin étiez couché dans cette chambre de la Couronne d’or? Vous avez dû me croire un voleur?... Mais où donc vous ai-je vu déjà?

—A Strasbourg, lui répondis-je, à Strasbourg, où j’ai déjeuné à la même table que vous, ainsi que votre nouvel initié Van Baldaboche, ici présent.

—Ne parlons plus de ces folies, me dit-il de l’air le plus grave. J’en finissais avec ma vie de garçon.

—Songez-vous donc à vous marier? repris-je avec une vivacité qui sembla le surprendre.

—Qui sait?

—Pardon, ajoutai-je aussitôt, avec une certaine habileté de transition; mais si je n’ai pas l’honneur de vous être connu, j’ai eu du moins, il y a peu de jours, l’occasion de m’entretenir de vous, et longuement.

—Où cela?

—A la maison Lebel, à Carlsruhe.»

Il rougit légèrement.

«Vous connaissez la personne qui tient cette maison? me dit-il.

— Thérèse! je l’ai vue enfant. Je lui ai même porté des nouvelles de son père, que j’ai rencontré dernièrement à Noisy.

—Attendez donc! me répliqua-t-il. J’y suis!... J’ai vu Ferrière le même jour que vous, comme vous veniez de le quitter. Et moi aussi, monsieur, j’ai l’honneur de vous connaître!»

Je saluai.

«Vous êtes l’homme aux poules!»

Cette désignation vulgaire, qui semblait ne faire de moi qu’un marchand de poules, commençait à me devenir insupportable; elle termina notre entretien.

Athanase et les siens venaient de nous rejoindre. La foule désertait l’entonnoir; le vieux cloître, jadis consacré à tous les saints, rentrait peu à peu dans sa solitude habituelle.

Nous n’avions encore pris part qu’à une des fêtes de la journée.


II

Le tombeau de l’enfant. — Cascades d’Aller-Heiligen. — Espiègleries de M. de La Fléchelle. — Modes de Paris et modes de la forêt Noire. — Vallées de Kappel et de Seebach. — Réveil en sursaut.

«Il y a quatre ou cinq ans, une jeune femme, une Française, traversait la Belgique avec un enfant dans ses bras; la mère était malade, l’enfant aussi. En arrivant à Bruxelles l’étrangère fut forcée de s’aliter; et tandis qu’une fièvre délirante lui ôtait la connaissance d’elle-même, l’ange de la mort vint lui prendre son enfant et emporta la pauvre petite créature éteinte dans le cimetière de Laaken. Quand la malade eut recouvré la raison, puis à peu près la santé, forcée impérieusement de rentrer en France, elle alla faire ses adieux, ses adieux éternels à son enfant. A deux genoux sur sa fosse fraîchement remuée, le visage en larmes, d’une voix heurtée par les sanglots: «O mon enfant! s’écria-t-elle, il va donc falloir me séparer de toi!... retourner en France seule!... Ah! que ne m’est-il permis de vivre ici.... de ne pas te quitter? Quel regard ami s’arrêtera sur la terre qui te cache, puisque ta mère elle-même t’abandonne?... Qui prendra soin de ta tombe?

« — Moi!» dit une voix qui sembla vibrer avec le vent.

«L’étrangère regarda autour d’elle et ne vit personne. «Cette voix vient-elle de descendre du ciel? se dit la mère; alors, Dieu soit béni! il veillera sur mon enfant. Mais si elle n’avait résonné que dans ma tête, sous l’influence d’un reste de délire?...»

«Deux jours après, l’étroit espace où dormait l’enfant avait un entourage de fer pour le préserver de l’envahissement des grandes tombes voisines; de jolies fleurs, roses ou blanches, le décoraient. Un jeune homme, à l’encolure vigoureuse, mais aux traits fatigués et empreints de tristesse, rêvait, un coude appuyé sur le grillage. Interrompant sa rêverie, il se découvrit la tête et murmura tout bas: «Cher petit, c’est au nom de ta mère!»

«Depuis, il ne se passa pas une semaine sans qu’il revînt visiter le dernier berceau de l’innocente créature.

«Ce jeune homme, c’était un réfugié français compromis politiquement à la suite d’une folle manifestation de quelques élèves de l’École polytechnique; il avait choisi la Belgique pour son lieu d’exil, espérant retrouver là une autre France. Quoique par nature peu porté aux affections mélancoliques, le mal du pays l’avait atteint. A Bruxelles, le joyeux Français n’était plus qu’un misanthrope fuyant le monde, évitant même la société des autres réfugiés. Il cherchait les lieux déserts et sombres, dont la tristesse pût s’harmoniser avec sa pensée. Le cimetière de Laaken était devenu sa promenade favorite; le petit mort qu’il y venait visiter, sans jamais l’avoir rencontré sur la terre, il éprouvait pour lui quelque chose de sympathique, de tendre; il l’aimait. Né en France, l’enfant était venu mourir en Belgique, dévoré par la maladie.... Similitude entre eux qui, plus tard, bientôt peut-être, devait se compléter. Puis à cette mère, qu’il n’avait qu’entrevue un instant à travers un massif de cyprès, n’avait-il pas promis de veiller sur le tombeau de son enfant? En regardant ce tombeau, il lui semblait qu’elle lui avait légué son droit de souffrance et d’amour.

«Les bonnes pensées rafraîchissent l’âme; il éprouvait un soulagement à ses tristesses habituelles en songeant que dans ce pays, où rien ne le rattachait par le cœur, il avait maintenant un devoir pieux à remplir.

«Néanmoins, sur cette terre d’exil, si les sentiments qu’il avait jusqu’alors inspirés autour de lui sentaient parfois la contrainte et la défiance ils n’étaient point hostiles; ils le devinrent tout à coup.

«On ne se passionne pas facilement pour les étrangers en Belgique, disposé qu’on y est à ne voir en eux que des brouillons ou des banqueroutiers jetés hors de leur pays par la bascule de la Bourse ou le tremplin politique. Partout où notre homme avait jusque-là rencontré des regards indifférents, il rencontrait des regards farouches. A sa sortie du cimetière, les habitants du faubourg de Laaken se le désignaient du doigt avec l’expression du mépris. Qu’était-il arrivé? Déjà, à différentes reprises, son logeur lui avait témoigné en avoir assez de sa pratique. Il lui en expliqua la raison un beau jour, nettement, rudement.

«Était-il digne de l’hospitalité belge celui qui avait détourné une pauvre fille de ses devoirs? L’ancien polytechnicien voulut nier; mais ne s’était-il pas dénoncé lui-même par ses visites fréquentes au tombeau de l’enfant? Pourquoi eût-il pris tant de soins de ce tombeau s’il n’était le père du petit défunt, par conséquent le séducteur de la jeune mère? Était-ce donc à l’enfant qu’il fallait songer seulement? Il pouvait se passer de fleurs, tandis que la pauvre fille, faute d’une réparation, flétrie dans son honneur, repoussée par sa bienfaitrice, s’était vue forcée de quitter la Belgique, en proie à la misère et au désespoir.

«Pour s’être fait le gardien d’un tombeau, notre ami se trouvait dans cette situation étrange de passer pour le père d’un enfant dont le sexe même ne lui avait pas été révélé, et pour le séducteur d’une femme qu’il n’aurait pu reconnaître s’il l’eût rencontrée.

«Peu de temps après, il fut rappelé de son exil, par conséquent guéri de sa nostalgie.

«Avant de partir, bravant de nouveau l’opinion publique, il se rendit une fois encore au cimetière de Laaken et rétribua largement le gardien, lui confiant le soin du petit tombeau pendant son absence. Qu’elle fût fille ou femme, il l’avait promis à la mère!»

Cette histoire me toucha vivement. Athanase me la racontait tandis que, pour nous rendre aux cascades, nous gravissions ensemble les jolies collines blondes déjà entrevues par moi à travers les ogives démantelées de la chapelle. Puis, s’arrêtant:

«Eh bien, mon cher Augustin, croyez-vous que Brascassin (car c’était encore de l’éternel, de l’inévitable Brascassin qu’il s’agissait ici), croyez-vous que Brascassin, même avec les idées de mariage que vous lui supposez, puisse jamais songer à prendre pour femme cette Thérèse, la fille séduite de Bruxelles?

—Je ne sais ce que je pense, lui dis-je, mais votre joyeux ami, dont jusqu’ici je n’avais qu’une mince opinion, je vous le déclare, vient d’entrer brusquement dans mes affections. C’est un noble cœur, et sa conduite au tombeau de l’enfant...»

Ici, j’interrompis ma phrase par un cri. C’était un cri d’admiration.

De l’endroit où nous étions, les cataractes d’Aller-Heiligen se développaient sur une longue étendue. On eût dit vingt rivières étagées les unes sur les autres. C’était magnifique, c’était sublime! De ma vie de Parisien je n’avais rien vu de plus beau, même les grandes eaux de Versailles. Quand la nature s’en mêle, elle distribue ses largesses avec plus de prodigalité encore que le grand roi Louis XIV.

Nos compagnons nous attendaient un peu plus haut, à demi-portée de fusil; c’était de là que nous devions partir pour descendre le long des cascades.

En abordant Brascassin, par un mouvement involontaire, je lui tendis la main.

Il ne sut trop ce que cela voulait dire. Mais je songeais au cimetière de Laaken.

Alimentées par la Mourg, par l’Enz et les nombreux cours d’eau descendus des pentes de la forêt Noire, les cascades d’Aller-Heiligen se sont frayé leur route à travers un terrain rocheux qui, par ses résistances, les a transformées en immenses cataractes, reliées entre elles sur près d’un kilomètre d’étendue.

Autrefois, pour oser les côtoyer dans tout leur parcours, il fallait s’aventurer le long des berges escarpées et glissantes: on y risquait sa vie.

Naguère encore, des échelles, ayant pour points d’appui d’énormes rochers mis à découvert par les eaux torrentueuses, facilitaient la route aux curieux. Si la visite n’entraînait plus un péril de mort, elle causait du moins une grande fatigue et tentait seulement sinon les plus braves, du moins les plus robustes.

Aujourd’hui, tout le monde est appelé à jouir du spectacle; des escaliers commodes, quoique un peu rapides, avec rampes et garde-fous, ont remplacé les échelles. C’est plaisir que de descendre ainsi, de cascade en cascade, au milieu du bruit assourdissant de toutes ces masses d’eau qui, en passant, vous saluent par une aspersion d’abondante rosée. Jamais je ne m’étais trouvé à pareille fête.

Les populations campagnardes accourues au festival remplissaient les escaliers; les riches fermières avec leur taille sous les aisselles, leurs grands chapeaux de paille ornés de fleurs champêtres, les dames bûcheronnes, leur petit feutre sur la tête, les ouvrières, en bonnet de soie, rouge ou bleu, la plupart tenant leurs enfants à la main ou dans leurs bras; les villageois avec leurs longs bâtons blancs, leurs redingotes amples et flottantes; les forestiers avec leurs vestes d’uniforme et leurs grandes guêtres à la souabe; tous ces groupes, mêlés à des groupes de citadins aux habits étriqués, aux petits chapeaux ronds, à la casquette universitaire, cheminant, ayant près d’eux leurs femmes ou leurs sœurs, au buste allongé sur une base arrondie et volumineuse, présentaient le plus singulier mélange de formes et de couleurs.

Une partie de la foule, venant du plateau de l’abbaye, montait; l’autre, ayant, comme nous, escaladé les collines, descendait, et ce remous humain, le contraste entre tous ces costumes, les modes de Paris et celles de la forêt Noire confondues ensemble, les bruits, les murmures de cette foule, couverts par les murmures et les bruits des cascades, tout cela encadré dans la sévérité d’un paysage alpestre revêtait les allures d’une grande mascarade défilant au milieu d’une noble et majestueuse décoration.

J’essayai d’en reproduire quelques détails par le crayon. Ce petit diable bombé de M. de La Fléchelle, à force de tourner, de gambader autour de moi, et de s’extasier sur l’œuvre avant même qu’elle fût commencée, m’en rendit l’exécution impossible.

Il fallut enfin dire adieu à ces merveilles d’Aller-Heiligen. Comme souvenir, je cueillis sur la rive de la dernière cascade une superbe pédiculaire, m’apprêtant à l’insérer précieusement dans ma boîte. Dans ma boîte, je trouvai un paquet d’orties. Décidément, le nain en voie de devenir géant m’avait pris à partie pour ses malices. Je lui fis du doigt un signe de réprimande. Il pouffa de rire. Peut-être en grandissant deviendra-t-il plus raisonnable.

A l’entrée du petit bois où j’avais abordé le matin, nous trouvâmes non-seulement des voiturins, mais des chars à bancs. Athanase, Brascassin, l’homœopathe, La Fléchelle, deux autres convives d’Épernay, un ami de rencontre qu’Athanase avait détaché de l’orphéon et moi, nous formions une bande de huit individus. Nous prîmes deux chars à bancs. Je pensais retourner à Achern:

«Et le Mumel-See! me dit Athanase.

—Est-ce là que nous devons dîner, demandai-je, songeant à mon déjeuner si fatalement interrompu.

—Nous dînerons au Hirsch, me répondit Brascassin.

—Pourquoi pas à Achern? Je compte bien ce soir prendre le chemin de fer pour Paris.

—Nous aussi, parbleu! sinon pour retourner à Paris, du moins à Épernay, reprit Athanase. Mais, malheureux! vient-on à Aller-Heiligen sans visiter le Mumel-See?

—Qu’est-ce que le Mumel-See?

—C’est le lac des Fées! me dit La Fléchelle.

—Et où est situé ce lac des Fées?

—Au Mumel-See.»

Je ne jugeai pas nécessaire de prolonger de pareilles explications. D’ailleurs, ce mot de lac des Fées avait doucement résonné à mon oreille.

Nous voici dans la délicieuse vallée de Kappel. Au lieu du tumulte de l’entonnoir, du tapage, des bruits de toutes sortes, cris de la foule, vacarme des cascades, trompettes et contre-basses de la Musik-Fest, qui, depuis le matin, avaient surexcité la partie nerveuse de mon organisation, silence complet, à peine troublé par quelques chants d’oiseaux, par quelques mugissements de génisses. Du sein d’immenses prairies, entre les hautes herbes, s’élève de temps à autre un front cornu, et deux gros yeux nous regardent passer. Notre char à bancs avec ses ressorts de bois, vraiment de très-bon usage dans les routes accidentées, semble glisser sur le sable; j’éprouvais une quiétude, un calme parfaits. Parmi mes compagnons, les uns fumaient avec cette taciturnité naturelle aux fumeurs; les autres dormaient. Peut-on dormir, un pareil tableau sous les yeux! Moi, je méditais, ce qui ne m’était pas arrivé depuis longtemps au milieu de ma vie agitée; je songeais à Thérèse et au vainqueur des Turcs, à Thérèse surtout. Non! je ne pouvais ratifier la sentence portée contre elle par Athanase; il avait été abusé par ses propres suppositions ou celles de son entourage; Brascassin n’avait pas parlé avec mépris de la pauvre fille; elle lui était si dévouée, si reconnaissante!...

Je ne fus distrait de ces pensées qu’à la vue des vallées de Seebach, qui s’enchaînent à celles de Kappel et les font oublier; là un horizon de hautes montagnes boisées, un double rang de collines parsemées de nombreux chalets; aux flancs de la colline, se détachant nettement sur leur verdure un peu sombre, bondissent des chèvres blanches, serpentent de jolis ruisseaux qui semblent se rouler sur eux-mêmes et caqueter au soleil; à la porte comme aux fenêtres des chalets, apparaissent des figures de femmes, toujours blondes, souvent charmantes; du fond de la vallée montent vers nous des bourdonnements, des murmures, et les tintements doucement monotones de la clochette des troupeaux.

J’étais sous le charme! il me semblait déjà ressentir l’influence magnétisante des fées du lac. Je ne connais la Suisse que par ouï-dire et pour avoir vu un grand nombre de ses portraits, plus ou moins bien coloriés; mais peut-elle présenter quelque chose de plus gracieux, de plus idéalement pittoresque que cette ravissante vallée de Seebach? Je me promis bien d’inscrire sur mes tablettes, comme une des journées les mieux employées de ma vie, celle où j’avais vu les cascades d’Aller-Heiligen, cet agreste paradis de Seebach, et qui devait se terminer au lac des Fées!

Je commençais à me prendre au sérieux et à me croire devenu, toujours malgré moi, un illustre voyageur. Au milieu de ces idées vaniteuses, repu de ces beaux spectacles, fatigué d’admiration, je finis par m’endormir à mon tour. Nous dormions donc à l’unanimité dans nos deux chars à bancs, quant un double ressaut des voitures nous fit ouvrir les yeux à tous les huit à la fois.

Nous arrivions au Hirsch!


III

La pipe du diable. — Le Titan La Fléchelle. — Lac des Fées. — Dissertation sur les cascades et les montagnes. — Je m’éprends de plus en plus de Brascassin. — Des vins de Champagne et de leur influence.

Le Hirsch, c’est-à-dire le Cerf (j’aurais dû me rappeler ce mot, moi qui, à Bade, logeais à l’hôtel du Hirsch; mais ma mémoire est rebelle au tudesque), le Hirsch donc est un grand gasthaus, station ordinaire des marchands de bestiaux, des colporteurs d’horloges de bois qui vont gagner les villes de la plaine, ou de messieurs les touristes en route pour le lac.

Nous entrâmes dans une vaste salle, blanchie à la chaux, sans autres ornements que quelques tables boiteuses et des chaises rustiques. Un tableau cependant en décore la muraille principale. Ce tableau, ou plutôt cette gravure sur bois, vigoureusement coloriée de rouge, de jaune et de bleu, représente la rencontre de Waldhantz et du diable, un des souvenirs glorieux du pays.

L’Allemagne entière, l’Alsace même et les Vosges, ont leur Chasseur sauvage, dont on entend les meutes aboyer au milieu de l’ouragan. A la forêt Noire spécialement appartient le joyeux Waldhantz, le roi des braconniers. Son aventure est dans toutes les mémoires, son nom dans toutes les bouches, son portrait sur toutes les pipes. Pour ce dernier point c’est justice; sans lui, qui jamais eût entendu parler de la PIPE DU DIABLE?

Waldhantz était un garçon de belle humeur, courant après les jolies filles, mais amoureux seulement de la chasse; d’une dévotion parfaite, mais surtout envers saint Hubert, dont on voyait l’image toujours appendue à la boutonnière de sa veste. C’est saint Hubert qui rabattait le gibier pour lui; c’est saint Hubert qui lui faisait éviter la rencontre des gardes-chasse; bref, saint Hubert et Waldhantz étaient au mieux ensemble.

De son métier légal et reconnu, Waldhantz, horloger et mécanicien, avait su se confectionner un petit fusil facile à dérober aux yeux de l’autorité, et dont la forme trompeuse était loin de faire pressentir une arme meurtrière.

Un jour, sur l’une des cimes les plus élevées de la forêt, un homme à la chevelure noire et hérissée paraît tout à coup devant lui.

«Bonjour, Waldhantz.

—Bonjour, Satan, lui répond le hardi braconnier, qui l’a reconnu rien qu’à l’odeur de soufre répandue autour de lui.

—Que portes-tu donc à la main?

—C’est ma pipe, milord.

—Singulière pipe! Tu es un homme habile, Waldhantz, on le dit, mais je te croyais plus occupé à la fabrication de piéges et de traquenards qu’à celle des pipes. Voyons, je veux essayer de la tienne; elle me semble tout à fait originale.»

Waldhantz se trouble d’abord; puis, il lui passe par la tête le projet le plus audacieux qu’un homme ait jamais pu concevoir. Il va délivrer le monde, les races présentes et les races futures, de leur plus redoutable ennemi. C’était la réconciliation de la terre et du ciel qu’il osait tenter.

«Ta pipe est-elle bourrée? dit Satan.

—Elle l’est, milord.

—Et comment se sert-on de cet instrument?»

Waldhantz lui mit le canon du fusil au bord des lèvres, non sans trembler un peu, mais plus d’aise que de crainte.

«Tu as ton briquet? allume maintenant.»

Après une prière mentale faite à saint Hubert, le jeune homme pressa la détente. Les échos des montagnes hurlèrent tous sous une effroyable détonation.

Waldhantz était tombé à genoux en pressant contre son front l’image de saint Hubert. Quand il se releva, le diable était encore debout devant lui, clignant de l’œil, hochant la tête, comme quelqu’un pris d’une forte envie d’éternuer.

Il éternua en effet, et, en éternuant, il expectora quelques chevrotines dans un nuage de poudre et de fumée, ce qui parut le soulager beaucoup.

«Mille torchons brûlés! quel mauvais tabac est le tien, mon garçon! il m’est tombé dans la gorge. Quand tu viendras me voir aux enfers, ce qui ne peut tarder, je t’en ferai fumer de meilleur.

—Je tâcherai de me dispenser du voyage, milord.

Baste! Quel braconnier n’est exposé à tuer son garde forestier un jour ou l’autre, par conséquent à être pendu! Au revoir donc, Waldhantz.»

Waldhantz eut la gloire de la tentative, non celle de la réussite. Cette gloire lui a suffi.

Mais pourquoi Waldhantz appelait-il son terrible interlocuteur milord? Dans la conscience du peuple, peut-être le diable a-t-il le droit de siéger à la chambre haute du parlement anglais.

Je ne puis m’expliquer la chose autrement.

Le soleil commençait à jeter sur les collines des regards obliques. Armés de bâtons ferrés (pour la première fois cette arme du franchisseur de montagnes se trouvait entre mes mains) et accompagnés d’un guide, nous nous dirigions vers le Mumel-See, en suivant les bords du ruisseau qui en descend.

J’avais projeté d’accoster Brascassin durant la route; mais la montée, rude et longue, interdisait la causerie. Quoique m’appuyant sur le bras du guide, je haletais et, pour comble d’humiliation, tandis que je gravissais péniblement le terrain, je voyais au-dessus de moi, sautant d’un roc à l’autre en me lançant de haut son coup d’œil goguenard, M. de La Fléchelle devancer toute la bande. On eût dit d’un Titan escaladant les montagnes.

Baldaboche lui-même, malgré ses jambes interminables, le suivait à grand’peine. Un instant je fus sur le point de confesser la science homœopathico-magnético-végétale.

Le Mumel-See ne mérite guère tout le bien qu’on a dit de lui et tout le mal que nous nous étions donné pour lui faire notre visite. Mieux aurait valu mille fois lui envoyer simplement notre carte.

Une grande cuve creusée dans la profondeur des vallées, sans cesse noircie par l’ombre des hautes cimes et des noires sapinières qui l’entourent; un terrain aride, dénudé, parsemé çà et là de quelques arbres échevelés, tordus par le vent; des eaux stagnantes, à reflets plombés, où pas un nénufar ne s’étale, où les oiseaux aquatiques eux-mêmes évitent de venir tremper le bout de leurs ailes, où nul poisson ne peut vivre: voilà le fameux lac des Fées!

Nous nous étions groupés sur un tertre, auprès de cette miniature grotesque de la mer Morte, de cette immense grenouillère, pour laquelle nous nous étions détournés d’Achern et avions entrepris un voyage.

«Oh! m’écriai-je sous l’empire d’un souvenir récent, cela ne vaut pas les cascades d’Aller-Heiligen!

—Qui ne sont pas déjà si merveilleuses!» dit La Fléchelle avec son rire narquois.

Et il ajouta, en se tournant vers moi:

«Cher monsieur, vous revenez peut-être de Pontoise, mais, à coup sûr, vous ne revenez pas comme nous de Schaffouse. La chute du Rhin, voilà qui est beau!

—Après le Staubach à Lauterbrunn,» dit l’orphéoniste qui déjà nous avait entretenus de ses explorations en Suisse, d’où il avait rapporté, outre une foule d’histoires invraisemblables, divers ranz des vaches et de précieux gargouillis tyroliens.

«Fi du Staubach! répliqua La Fléchelle; un mince filet d’eau, de haute taille, c’est vrai, mais qui n’arrive pas même à vous défriser les cheveux; c’est une cascade poitrinaire.

—Moi, dit un des deux naturels d’Épernay, comme Athanase je viens de voir la chute du Rhin; comme monsieur de l’orphéon, j’ai vu le Staubach à Lauterbrunn; tout aussi bien que M. Canaple, j’ai, ce matin, longé l’Aller-Heiligen; tout cela est assez gentil, mais autrefois, en Égypte, avec mon père, alors au service de Méhémet-Ali, j’ai visité les cataractes du Nil. Après les cataractes du Nil, messieurs, il faut tirer le rideau: ce sont les plus belles cascades du monde.

—Oh! fit Baldaboche, qui jusqu’alors n’avait pas été prodigue de ses paroles, les cascades du Niagara sont encore pien meilleures; je l’ai entendu raconter dans des livres de voyaches

Devant les cascades du Niagara chacun courba le front; le premier prix de cascades leur fut décerné à l’unanimité, et, pour ma part, je me sentis un peu honteux de mon admiration de Parisien pour celles d’Aller-Heiligen.

Brascassin n’avait pas pris part à la discussion. Son chapeau abaissé sur ses yeux, il restait muet, appuyé des deux coudes contre le talus qui nous servait de dossier.

«Ce que je trouve de vraiment choli et même de pien peau dans ce pays, reprit l’homœopathe, encouragé par son succès, savez-vous quoi? c’est les montagnes.

—Allons donc! mesquines! mesquines! lui répliqua un autre; elles sont à peine à la hauteur des puys de l’Auvergne; tenez, voyez d’ici, à l’horizon, les ballons des Vosges; pour moi, je les préfère.

—Vous n’avez jamais vu les Pyrénées? dit un troisième; le cirque de Gavarnie, à la bonne heure! Vive le cirque de Gavarnie!

—Que direz-vous donc des Alpes, messieurs? objecta l’orphéoniste, qui s’était donné pour mission de soutenir la cause sainte de l’Helvétie. Les Alpes ne feraient qu’une bouchée de vos puys d’Auvergne, de vos ballons des Vosges et de vos montagnes des Pyrénées, en y mettant celles de la forêt Noire comme assaisonnement.

—Oui, très-bien, accordé! riposta La Fléchelle. Vive la vieille Helvétie, sa liberté, ses fromages et sa Yungfrau! Il paraît cependant que vos Alpes ne sont que des mottes de terre assez bien venues, si on les compare aux Andes du Pérou, aux Cordillères.... Le Chimboraço!... Ah! ah! messieurs, le Chimboraço!»

Le premier prix de montagnes allait être accordé au Chimboraço lorsque Brascassin, sortant de son immobilité:

«Que venez-vous parler de vos Cordillères et du Chimboraço? Il est des montagnes bien plus hautes encore!

—Lesquelles? nous écriâmes-nous.

—Les montagnes de la lune, messieurs!»

Et tout à coup, s’échauffant sous une indignation de poëte, qui m’étonna chez un marchand de vin d’Épernay: «Ah! tenez, poursuivit-il, la peste étouffe tous ces faux amis de la nature qui ne savent admirer que par comparaison! qui déprécient ce qu’ils ont sous les yeux au profit de merveilles que, le plus souvent, ils n’ont pas vues, qu’ils ne verront jamais! qui crachent sans cesse dans notre admiration pour nous en dégoûter! Si vous vous extasiez devant un beau site de la Touraine ou de la Bretagne, même des environs de Paris, où il y en a tant, ils viennent jeter dessus, pour l’éclipser, les vallées de l’Arno, le Pausilippe, tous les Tibre et tous les Tivoli possibles. Rêvez-vous devant un petit ruisseau, à peine visible, à peine murmurant sous les touffes d’herbes et de fleurs qui frangent ses bords, ils vous le noient aussitôt sous un débordement du Rhin, du Rhône et du Danube réunis. Est-ce qu’une petite chaumière moussue, entourée de quelques arbres, avec sa cheminée qui fume, et dont la vitre s’illumine sous un rayon du soleil couchant, n’intéresse pas aussi vivement le regard que le château princier le plus splendide au milieu de son vaste parc? Non, ils ne sont pas de vrais voyageurs, de vrais artistes, ceux-là qui, avec un chef-d’œuvre de Dieu ou des hommes sous les yeux, n’éprouvent d’autre sentiment que le regret de ce qu’il ne leur est pas donné de voir. C’est de l’ingratitude envers la Providence!

—Bravo, Brascassin!» cria Athanase. Les autres se courbèrent sous la réprimande qu’ils avaient méritée.

Moi, j’étais ému. Décidément cet homme me devenait tout à fait sympathique. Je me levai et, pour la seconde fois de la journée, j’allai lui tendre la main. Il me comprit mieux qu’à ma première et maladroite démonstration, et son étreinte cordiale répondit à la mienne.

Nous étions amis.

Comme réparation due aux montagnes de la forêt Noire, nos gens avaient décidé de profiter du reste du jour pour visiter la Hornisgrinde, la plus élevée d’entre elles, et dont les crêtes du Mumel-See ne sont que le marchepied. Du haut de la Hornisgrinde, on voit distinctement le clocher de Strasbourg, nécessairement. Je l’avoue, pour l’instant, le clocher de Strasbourg, j’aurais désiré le voir de moins haut et de plus près. Si j’avais pris le chemin de fer ce matin, je serais maintenant à Nancy, à Épernay peut-être. J’en avais assez de l’ascension; comme le héros de Corneille, j’aspirais à descendre. Sous prétexte de crayonnage, mon album à la main, je restai en place, me contentant de les suivre du regard sur les premières rampes de la montagne, et regrettant fort que Brascassin les eût accompagnés.

Le petit La Fléchelle, la tête haute, brandissant son bâton ferré, précédait la bande des explorateurs en se démenant avec des façons de tambour-major. Il espérait peut-être que sa bosse, comme la perruque de l’abbé Porquet, allait un instant devenir le point culminant de cette partie du globe.

Hélas! il n’eut point cette satisfaction.

Une demi-heure plus tard, nos gens étaient de retour au lac, et le guide, assez semblable à un montreur de singes, portait M. de La Fléchelle assis sur son épaule. Une défaillance subite avait pris au petit homme, avec accompagnement de crampes dans les jambes, résultant, affirmait l’homœopathe, d’une expansion excessive de fluide magnétique, causée par une trop grande absorption de séve végétale, qui ne s’élaborant qu’avec peine dans les cavités thoraciques, vu la raréfaction de l’air des montagnes, avait brusquement passé de la pléthore aiguë à l’annihilation des forces musculaires.

Le mot courbature eût suffi, je crois.

Au Hirsch, où nous n’arrivâmes guère qu’avec la nuit, la table était dressée pour nous, et devant chaque couvert figurait une bouteille de vin de Champagne de la maison Le Brun, d’Avize, celle avec laquelle Brascassin était le plus particulièrement associé. «Le vin Le Brun, disait-il, est le vin le plus honnête et le plus consciencieux de la Champagne.»

Cette surprise, préparée dès la veille par notre inappréciable compagnon, dont l’influence vinicole s’étendait aussi bien sur les humbles gasthaus de la forêt Noire que sur les riches hôtels de la plaine, nous mit tous de belle humeur et fit, par enchantement, disparaître nos fatigues de la journée, excepté toutefois pour M. de La Fléchelle, à qui on dut dresser un lit de repos dans un des coins de l’immense salle du Hirsch, aussi bien dortoir que réfectoire. Lui-même, je lui rends cette justice, eut le bon esprit d’applaudir à notre entrain.

Pendant le cours du repas, les mots vifs et mousseux ne manquèrent point. Tout en y apportant sa bonne part, Brascassin les attribuait moins encore à notre esprit naturel qu’à la vertu spécifique de son vin de prédilection. Il en reconnaissait l’effet dans nos réparties plutôt gaies que folles, spirituelles sans exagération. Il avait établi tout un système d’observations touchant l’influence exercée par les divers vins de Champagne sur les élucubrations du cerveau, et prétendait pouvoir reconnaître si tel mot plaisant, telle boutade humoristique, étaient nés sous l’influence du vin mousseux ou du vin crémant. Au besoin, il aurait pu signaler la localité exacte du département de la Marne où ce mot, cette boutade avaient d’abord été confectionnés et mis en bouteille, non-seulement à Reims, Épernay, Avize ou Sillery, mais dans la plus minime de leurs subdivisions. Selon lui, le moët pousse plus à l’imagination qu’à la gaieté; le montebello fait plus rêver que parler; le cliquot tourne facilement à la politique: ainsi de vingt autres vins moins fameux qu’il rangeait sous les dénominations générales de vins facétieux, vins égrillards et même de vins inconvenants.

Ce système œnologique nous amusa beaucoup et donna lieu à une foule d’observations folles; mais lui, Brascassin, en les rétorquant, ne se départit pas d’une sorte de gravité qui lui semblait habituelle.

Cet homme, je l’avais jugé d’abord devoir être un loustic vulgaire; ses relations mystérieuses avec Thérèse, les confidences de messieurs les habitués de la maison Lebel étaient loin de m’avoir favorablement disposé envers lui.

Entraîné à sa poursuite par un mouvement déplorable de curiosité, surpris vis-à-vis de moi-même d’être revenu si vite sur son compte, j’essayais en ce moment, tout en buvant son vin, qui était excellent, de définir sa nature vraie.

Évidemment, sa nature était complexe. Il y avait à la fois en lui un artiste, un poëte et un commis-voyageur, un philosophe et un bouffon; mais le bouffon se dissimulait sous le manteau du philosophe; sa pensée riait plus que son visage. Ces mélanges d’instincts et de facultés, ces bizarreries d’organisation ne doivent pas être aussi rares qu’on le croit communément; si les hommes étaient faits tout d’une pièce, comme on nous les représente dans les grandes comédies à caractères, la plupart d’entre eux seraient-ils restés une énigme indéchiffrable pour le penseur? Quels que fussent les antécédents de Brascassin, sa position sociale, aussi étrange que le reste quand on le savait sorti de l’École polytechnique, il joignait à une haute intelligence un cœur excellent. Pour le prendre au sérieux, je n’avais aujourd’hui qu’à me rappeler le cimetière de Laaken. Non, je n’avais pas à me défendre du sentiment d’affection qui me poussait vers lui!

Je ne savais point encore ce qu’il valait comme poëte.

Au dessert, sur mon invitation, il nous chanta quelques-unes de ses chansons. Elles respiraient la gaieté, la verve, la franchise, comme celles de Désaugiers, père ou fils. Au moment de l’explosion la plus joyeuse, un éclair de sentiment y brillait tout à coup, rappelant ainsi les mélodies ravissantes de Nadaud; le rire aux lèvres, une larme à la paupière, dans notre enthousiasme, nous en répétions les refrains à tue-tête, de façon à être entendus des fées du lac. La Fléchelle lui-même, qu’on oubliait dans son coin, pour ne pas s’avouer vaincu, entonnait les chœurs avec nous. Jamais les marchands de bœufs, habitués ordinaires de l’endroit, n’avaient fait retentir d’autant de bruit la grande salle du Hirsch.

Déjà, à plusieurs reprises, nos voituriers nous avaient avertis que la nuit se faisait noire, que pour traverser sûrement les vallées de Seebach et de Kappel il fallait avoir l’œil sur la tête de son cheval; nous n’en tenions compte:

«Encore une chanson! encore une bouteille de champagne!»

Enfin on se leva de table, et les voituriers firent claquer leurs fouets.

Le docteur Baldaboche, que nous avions vainement essayé de griser, qui n’avait reculé devant aucune rasade, qui avait ingurgité trois pleines bouteilles Le Brun, sans en ressentir plus d’émotion que n’eût fait dans des conditions identiques ma boîte de fer-blanc, nous déclara alors son client incapable, pour le moment, de supporter les cahots de notre patache.

Il refusait de se séparer de son malade.

Athanase ne voulait point quitter son ami La Fléchelle.

Brascassin était résolu à suivre l’exemple de son ami Athanase.

Les deux naturels d’Épernay auraient cru forfaire à l’honneur en se séparant de leur ami Brascassin.

L’orphéoniste se trouvait bien où il était, et jurait de passer la nuit à table.

Malgré ma résolution de résister à tout nouvel entraînement, que pouvais-je faire seul contre cette formidable majorité?

La parole fut donnée à Brascassin pour une motion d’ordre.

«Messieurs, laisser La Fléchelle à Seebach, retourner sans lui à Achern, serait un acte odieux que la postérité la plus reculée nous imputerait à crime. Mais le savant docteur répond que demain son client, grâce à quelques juleps de bouleau et de peuplier, sera debout et alerte. Ne pouvant plus compter sur nos voitures, je propose pour demain de gagner tous, pédestrement, non plus Achern, dont la route ne nous est que trop connue, mais Appenweier, plus proche de nous, et où le chemin de Bade s’embranche à celui de Kehl; nous pouvons ainsi, avec économie de temps, acquérir une connaissance intime de la forêt Noire.»

Un hourra unanime accueillit la proposition.

Les voitures congédiées, l’hôtelier jeta quelques matelas sur le plancher de notre salle à manger. Une heure après, nous gisions tous étendus, et fort mal à notre aise, sur nos couchettes improvisées, où des serviettes nous tenaient lieu de draps.

Seul, l’orphéoniste, fidèle à son serment, resta à table, en compagnie d’un énorme pot de bière et d’un petit flacon de kirsch.

Et moi, en m’endormant, je me disais que, si j’avais pris le chemin de fer à Achern, je serais maintenant à Paris, peut-être à Marly-le-Roi.


IV

Du Hirsch à Appenweier. — Le guide-batelier. — Freudenstadt. — La vallée de l’Égarement. — Tableaux et paysages. — Études de mœurs; caractères. — Explication avec Brascassin.

A Antoine Minorel.

(D’UNE SCIERIE, DANS LA FORÊT NOIRE.)

«Cher Antoine,

«Quiconque voyage doit renoncer à son libre arbitre. La fantaisie, le hasard, le caprice, le désir des choses qu’on n’aime pas, comme dit quelque part notre ami Stahl, jouent un si grand rôle dans son existence! On a soif de revoir ses pénates et on poursuit sa course en leur tournant le dos. Que faut-il pour cela? Un consentement irréfléchi, un verre de vin de Champagne, la maladresse d’un guide. Là où le temps ne vous manque pas pour correspondre avec votre ami, êtes-vous sûr de pouvoir vous procurer une plume, de l’encre, du papier? Votre lettre écrite, existe-t-il un bureau de poste pour la transporter à son adresse?

«C’est l’alternative où je me trouve en t’écrivant. La maison que j’occupe passagèrement, pour une nuit, fait partie d’un charmant village; le nom de ce village? je l’ignore. Il est situé au milieu des montagnes; de quelles montagnes? je n’en sais rien. Cela te paraît étrange, n’est-il pas vrai? Mais tout n’est-il pas étrange dans notre vie à nous autres coureurs de routes? Oui, Antoine, oui, ton sédentaire Parisien court aujourd’hui la pretantaine au point d’être incapable de régler ses comptes avec la mappemonde. Suis-je dans le Wurtemberg, dans le duché de Bade ou dans celui de Hohenzollern? le timbre postal de cette lettre t’en instruira peut-être; quant à moi, je ne pourrais te le dire.

«Depuis deux jours, j’explore la forêt Noire, non plus avec Bade et ses gracieux alentours (ce ne sont là que les franges dorées du manteau de cette autre Hercynie), mais en pénétrant dans ses profondeurs les plus ignorées. Hier, j’ai vu des merveilles, j’ai vu les indescriptibles cascades d’Aller-Heiligen, dont tu n’as peut-être jamais entendu parler, et qui n’en mugissent pas moins sur un parcours de plus d’une lieue d’étendue; j’ai vu le lac des Fées, sur l’un des sommets de la Hornisgrinde, montagne aussi haute que les Alpes et toute peuplée d’ours, qui diffèrent de ceux de Paris en ce qu’ils ne sont ni chimistes, ni numismates, ni mathématiciens. Le lac des Fées, d’un aspect sauvage, terrible, sublime, rappelle les descriptions les plus vigoureuses et les plus effrayantes de Dante et de Byron. A lui seul, il vaut le voyage.

«Ce matin, avec Athanase (vulgo, Ernest Forestier) et quelques aimables compagnons de voyage, nous avons quitté le Hirsch (Hirsch signifie cerf), c’est le nom d’une hôtellerie située dans les montagnes, à l’extrémité des belles vallées de Seebach (Seebach, c’est-à-dire le ruisseau du lac). Nous nous dirigions vers la petite ville d’Appenweier, où vient aboutir le chemin de fer de Kehl. Tu le vois, je te revenais. Mon bon ange, probablement, ne jugeait pas que j’eusse encore assez couru le monde; il voulait que je prisse une connaissance plus intime de ce magnifique Schwarzwald (Schwarzwald est la traduction allemande de notre mot: forêt Noire). Je suis en train d’accomplir la volonté de mon bon ange.

«Du Hirsch à Ottenhœfen, nous prîmes pédestrement un chemin tracé le long du Sohlberg. Arrivés à Lautenbach.... Ne t’effraye pas trop de ces mots en berg et en bach, Antoine; votre vocabulaire de chimie en renferme de bien autrement étranges; berg, signifie montagne; bach, ruisseau: donc le Sohlberg est simplement la montagne de Sohl, et Lautenbach, le ruisseau de Lauten, qui a donné son nom à la petite bourgade où nous nous arrêtâmes pour prendre notre premier repos et notre premier repas.

«Continuant à remonter la rive droite de la Rench, dans laquelle se jette le Lautenbach, nous traversons divers petits hameaux; enfin, après trois heures de marche, nous apercevons une ville, c’est Appenweier! c’est le chemin de fer de Kehl! vivat! Déjà nous voyons s’élever la fumée des locomotives. Non! cette ville, c’est Oppenau, et nous avons dépassé la station. Athanase, qui s’était chargé de la conduite, fut sur-le-champ cassé aux gages. Il s’agissait de le remplacer par un guide plus expérimenté.

«Nous nous arrêtons devant une belle maison villageoise, toute ceinturée de verdure. En buvant une chope de bière, nous demandons à l’hôte s’il peut nous procurer ce guide précieux. Il nous désigne aussitôt du doigt un grand gaillard de batelier qui venait de lui amener du monde, car le Rench, ou le Ramsbach, je ne sais lequel des deux, passe justement au pied de la maison verdoyante.