QUATRIÈME PARTIE.
I
L’airelle-myrtille. — Embarcadère d’Oos. — Rencontre d’un homme effaré. — Grand scandale dans la maison Lebel. — Enlèvement de Thérèse. — Traité d’alliance entre l’homme et la cigogne. — Arrivée à Heidelberg. — L’enfant prodigue.
Il existe une petite plante, haute à peine de douze à quinze centimètres, aux feuilles ovales, luisantes, légèrement dentées, aux fleurs en grelot, et d’un blanc rougeâtre; cette plante, c’est l’airelle-myrtille. Elle croit généralement dans les pays montagneux, sous l’ombrage des bois, dont elle décore la lisière comme d’un tapis de myrtes nains; de là, en France, son nom de myrtille.
J’avais déjà rencontré le myrtille dans les montagnes des environs de Bade, à Aller-Heiligen; les pentes de la forêt Noire en sont couvertes; aussi les industriels du grand-duché ont-ils trouvé moyen de tirer de sa petite baie noirâtre un parti considérable. On en fait un hors-d’œuvre vinaigré qui se trouve sur toutes les tables d’hôte; on en compose des gâteaux, des confitures, voire même du vin, et du vin dont nous autres Parisiens, qui volontiers vivons dans l’ignorance complète du vaccinium myrtillus aussi bien que du vaccinium oxiccoccos, avons pu goûter, car il nous est destiné spécialement. Un de mes grands amis du casino de Hollande m’affirmait que, dans une de ces années malencontreuses où l’oïdium avait détruit chez nous l’espoir de la vendange, quarante mille barriques de baies de myrtilles, rien moins, avaient été expédiées de la forêt Noire pour France.
Le myrtille ne se transforme pas seulement en gâteaux, en hors-d’œuvre, en confitures et en vin, on l’emploie aussi en médecine et en teinturerie; les plus grands docteurs de l’Allemagne recommandent son fruit comme un puissant antiscorbutique, ses feuilles comme un diurétique excellent, ses racines comme un fébrifuge incomparable.
Ce qu’en laissent messieurs les confiseurs, pâtissiers, marchands de vins, teinturiers et pharmaciens, est employé par messieurs les tanneurs.
Tant de services rendus à l’humanité méritaient une récompense glorieuse. Le myrtille a donné son nom à une des villes les plus célèbres de l’ancien Palatinat, à Heidelberg, située entre Carlsruhe et Francfort, à Heidelberg, l’Universitaire, la Savante, l’Impériale!
Le mot Heidelberg signifie la montagne aux Myrtilles.
Eh bien, en ce moment, je suis à Heidelberg!
A la station d’Oos, où l’on passe d’un train dans un autre, quand je m’apprêtais à changer de wagon, un homme effaré, le front perlé de sueur, sortait de l’embarcadère comme j’y entrais; cet homme effaré poussa un cri, et s’arrêta devant moi dans une pose cataleptique. En devais-je croire mes yeux? c’était Jean, mon vieux Jean!
J’eus peine à le reconnaître d’abord; je m’attendais si peu à le rencontrer en Allemagne! A ma vue, son émotion se traduisit par un tremblement dans tous ses membres et une impossibilité complète de parler; j’étais ému moi-même; je lui tendis la main; je n’en ai pas regret. Jean fait partie de ma famille de garçon; il est pour moi aussi bien un ami qu’un serviteur; sous ce dernier rapport, Jean laisse beaucoup à désirer; comme ami, il est parfait. La main que je lui tendais, il la baisa et j’y sentis tomber une larme. Je n’affirmerais point cependant que cette larme fût une larme. Peut-être était-ce une perle de son front. Enfin, non sans peine, il se calma et parvint à m’expliquer les causes de notre rencontre.
Depuis plus de quarante-huit heures, Jean courait après moi comme Télémaque après Ulysse. Une lettre de Junius Minorel adressée à son cousin Antoine avait instruit celui-ci de mes fredaines. Il lui apprenait que j’étais à Bade, sans argent, que j’y avais joué, que j’avais perdu. Antoine, ne me voyant pas reparaître, résolut de se mettre à ma recherche; mon vieux Jean voulut l’accompagner. De son côté, Madeleine, ma cuisinière, s’engagea à leur écrire chaque jour pour les instruire de mon retour à Marly, si je devais y revenir jamais.
Déjà deux lettres de Madeleine étaient arrivées par le chemin de fer, ne contenant que ces mots: «Pas de nouvelles de monsieur!» Antoine s’assombrissait et articulait d’horribles blasphèmes contre les jeunes cervelles couvertes de cheveux gris. Junius, qu’il avait retrouvé à Bade, ne pouvant comprendre comment je n’étais pas encore à Marly, quand quatre jours auparavant je lui avais fait mes adieux, prêt à monter en wagon, pensa que j’étais retourné à Carlsruhe, où, disait-il, une certaine Thérèse semblait me tenir au cœur. Le matin même, les deux cousins étaient partis pour Carlsruhe, abandonnant à Jean la surveillance du chemin de fer badois. Il avait pour mission d’inspecter au visage tous les voyageurs qui traversaient la voie, venant de France, ou s’y rendant.
Pauvres amis! combien je me reprochais alors de les avoir laissés si longtemps sans nouvelles!
Avant la fin de son récit, mon vieux Jean, fort distrait de sa nature, paraissait préoccupé de tout autre chose que de ce qu’il avait à me raconter. D’un air inquiet et surpris, il m’examinait de la tête aux pieds. N’y pouvant tenir, s’interrompant tout à coup:
«Monsieur n’a donc plus son parapluie ni sa montre? me dit-il.
—Non; je les ai perdus.
—Au jeu?»
Le mot lui échappa. Contrit de son irrévérence, il baissa la tête; aussi ne put-il voir le coup d’œil sévère que je lui adressai. Sa narration achevée, me regardant en dessous, il reprit d’un ton apitoyé: «Il faut que monsieur ait bien souffert pour en avoir été réduit à acheter un vieux chapeau comme celui qu’il porte!»
C’est de mon chapeau neuf, déjà tant éprouvé il est vrai, qu’il parlait avec ce dédain.
Jean tomba ensuite dans de nouvelles perplexités; il me proposait de se rendre seul à Carlsruhe pour prévenir les deux cousins de mon arrivée, tandis que je l’attendrais à Bade. Sa phrase n’était pas achevée que l’idée de me laisser seul dans ce lieu de perdition, où déjà la roulette m’avait été fatale, la lui faisait modifier dans une foule de sens amphigouriques.
Pour le rassurer: «Nous partirons ensemble, lui dis-je. D’ailleurs, j’ai laissé à Carlsruhe une dette que je suis bien aise d’acquitter.
—Monsieur a fait des dettes?... Puis, avec un hochement de tête significatif, il murmura: Décidément, nous n’avons pas été sage!»
Si j’avais à supporter déjà les gronderies de M. Jean, à quoi devais-je m’attendre de la part de mon terrible et cher Antoine Minorel?
A sept heures du soir, nous arrivons à Carlsruhe. Je me rends aussitôt à l’hôtel de la Légation. Au nom de Junius Minorel, le concierge me répond absolument dans les mêmes termes que la première fois: «M. de Minorel est à Heidelberg, où il achève sa cure de petit-lait.» Je demande s’il n’a point passé aujourd’hui par Carlsruhe en revenant de Bade. Réponse affirmative. Je m’enquiers si un de ses parents n’a point fait route avec lui pour Heidelberg. Nouvelle réponse affirmative. «Je crois, ajoute le concierge, que ces messieurs sont allés y chercher quelque chose qu’ils ont perdu.»
J’étais ce quelque chose. Satisfait de mes renseignements, je cours à la maison Lebel.
A ma gentille pension bourgeoise du boulevard d’Ettlingen tout est en rumeur. La grammaire et la langue française ont été rayées de l’ordre du jour. On y parle dans toutes les langues pour proclamer le grand événement. Thérèse est partie, Thérèse a été enlevée! «Par un vieux monsieur,» disent les uns; et je suis véhémentement soupçonné d’être le ravisseur. On se rappelle les agaceries de Thérèse à mon égard et nos entretiens secrets dans le petit salon aux sonnettes. Si je reparais aujourd’hui, lorsque depuis douze jours j’étais censément rentré en France, mon but est évidemment de détourner les soupçons.
Jean, qui m’a accompagné à la maison Lebel, pousse des soupirs à faire trembler les vitres. Que devait-il penser de moi, mon Dieu!
Les autres affirment que le séducteur n’est pas aussi vieux qu’on veut bien le dire; il est jeune au contraire, et ce jeune homme n’est autre que Brascassin. Thérèse et lui, le jour de l’enlèvement, on les a vus franchir la porte de Dourlach, en voiture close et les stores abaissés.
Les stores étant abaissés, comment les a-t-on vus? Mais si la médisance ne manquait parfois de logique, elle deviendrait trop redoutable.
Devant les uns et les autres, je tentai de me justifier, et même de justifier Brascassin; je ne l’avais point quitté depuis trois jours, et venais de le laisser à Wildbad.
«C’est cela! bien joué! crie une voix. La porte de Dourlach est justement sur la route de Wildbad. A Wildbad, il aura d’abord laissé Thérèse s’établir seule, pour sauver les apparences, et sera venu l’y rejoindre ensuite. Nous connaissons donc enfin le lieu de leur cachette! Ils sont à Wildbad!
—Ils sont à Wildbad! quelle immoralité!» répètent en chœur tous les habitués de la maison Lebel.
Le dirai-je? Cette supposition invraisemblable, absurde, fit naître en moi non une conviction, mais un doute. Je me rappelai l’air indifférent et désintéressé avec lequel Brascassin, la veille, avait d’abord répondu à mes questions sur Thérèse, puis l’emportement qui s’en était suivi. Évidemment, elle ne lui était pas aussi étrangère qu’il avait essayé de me le faire accroire.
Le temps me manquait pour réfléchir longuement sur ce sujet; je pris à la hâte congé de MM. les grammairiens, en cherchant du coin de l’œil mon vieux Jean. Il n’était plus là. Je le rejoignis à la porte d’entrée, où il se tenait, la tête appuyée contre le mur, gémissant, j’en suis convaincu, de voir son maître mêlé à tant d’intrigues, et devenu un garnement.
J’avais fait quelques pas sur le boulevard lorsque deux voix m’apostrophèrent inopinément:
«Monsieur Canaple, est-il vrai qu’il faut dire courbatu et non courbaturé?
—Monsieur Canaple, pourquoi le verbe admonester ne se trouve-t-il pas dans le dictionnaire? Vaut-il donc mieux dire admonéter?
—Dites ce que vous voudrez!» Et je pressai le pas.
Chassée du temple, la pauvre grammaire en était réduite à demander l’aumône aux passants.
Peut-être ai-je un peu sévèrement parlé de la lenteur allemande; je n’ai eu qu’à m’en louer aujourd’hui. En gagnant le chemin de fer, je craignais de me voir forcé d’attendre pendant deux heures un nouveau convoi se dirigeant sur Heidelberg. Dans la gare, j’en trouvai un prêt à partir. C’était celui qui nous avait amenés d’Oos. A la station de Carlsruhe, on donne au voyageur tout le temps nécessaire pour bien dîner.
Je pris deux places de première, ne voulant pas, sitôt après notre réunion, me séparer de mon vieux Jean. Par un sentiment de convenance exagérée, quoique nous fussions seuls dans le wagon, il se tint aussi éloigné de moi qu’il le put et ne desserra pas les lèvres. J’eus donc tout loisir de me livrer à mes méditations.
Je songeais à la réception qu’allait me faire Antoine, au départ inexplicable de Thérèse, au silence de Brascassin à son sujet; je songeais aussi à Madeleine, l’excellente fille, à mes voisins de Marly, à mon jardin dont les iris et les lilas fleurissaient sans moi, à mon chien, qui devait hurler jour et nuit pendant mon absence; puis, j’en revenais à Antoine. Il m’apparaissait en Jupiter tonnant.
Au milieu de mes songeries, mes yeux ne restaient point inactifs. A travers le crépuscule du soir, qui donnait au paysage une teinte mystérieuse, la ville de Dourlach, et son cimetière, où repose le bon Haussman, le boulanger d’Ettlingen, Brouchsal, avec ses charmantes collines boisées, me saluaient en passant; à l’extrémité d’une allée de verdure, une petite église solitaire semblait me suivre du regard; longtemps je l’aperçus voyageant avec moi. Sur ma gauche, s’alignaient de longs peupliers, bordant la route de terre; entre leurs flèches espacées se déroulait une vaste plaine semée de bouquets d’arbres, éclairée à revers par la lune qui semblait se baigner dans le Rhin; figurant des meules de foin ambulantes, de solides charrettes, surchargées des récoltes de l’année précédente, la traversaient avec leur escorte de travailleurs. C’était le dernier labeur de la journée. Plus loin, un pâtre à cheval courait au galop en sonnant du cor pour rappeler ses troupeaux dans l’étable. Tout à coup, débouchant d’un buisson, un chevreuil égaré bondit en entendant souffler la locomotive, et des cigognes, perchées sur leurs longues jambes, nous regardèrent passer d’un air stupéfait.
Elles arrivaient de loin peut-être et n’avaient pas encore vu un chemin de fer.
Pourquoi jusqu’à présent, sinon à Kehl, où une cigogne peinte sert d’enseigne au cabaret dans lequel je me suis arrêté, n’avais-je pu encore rencontrer cet oiseau familier, si commun, m’avait-on dit, en Alsace et dans le grand-duché? A Strasbourg, chaque cheminée devait avoir pour ornement son nid de cigognes; pourquoi n’en ai-je pas découvert un seul?
Le traité de paix et de bonne amitié, passé de temps immémorial entre l’homme et la cigogne, aurait-il été rompu dans ces pays pour infraction à quelque clause importante? La cigogne a-t-elle cessé de manger les vers de terre? ou l’homme, qui songe aujourd’hui à se nourrir même de son cheval, aurait-il commencé à manger des cigognes?
Ces diverses élucubrations de mon cerveau défilaient devant moi au milieu des ombres du soir et peuplaient le paysage, alors presque désert; grâce à elles, grâce à Thérèse, à Brascassin, à Madeleine, grâce aux cigognes, je croyais sortir à peine de Carlsruhe, et j’oubliais Antoine, lorsque les montagnes, graduellement effacées à ma droite, reparurent tout à coup plus hautes, plus rapprochées. Sur la principale d’entre elles, à son point culminant, les rayons de la lune illuminaient une vieille tour; nous arrivions à Heidelberg.
Je me fis indiquer l’hôtel du Prince-Charles, situé à l’extrémité de la ville. Là, mon juge m’attendait.
Je n’ai jamais pu me défendre de cette autorité magistrale (paternelle, comme il le dit lui-même) qu’Antoine exerce sur moi; l’ai-je jamais essayé? Je me sentais coupable envers lui; je l’étais. Sur mon invitation expresse, il avait consenti à passer avec moi la saison du printemps dans ma maison de Marly; au jour dit, il s’y était présenté, et n’y avait trouvé que mes domestiques. Une seule lettre de moi lui était parvenue, datée de Carlsruhe; elle l’invitait à m’attendre; il m’avait attendu, et vainement, et sans plus recevoir d’autres nouvelles. Des deux autres lettres à lui adressées, la première figurait toujours parmi les notes de mon histoire de Louis-Guillaume, le vainqueur des Turcs; la seconde, écrite de la scierie de *** (forêt Noire), je l’avais encore dans ma poche. Est-ce ainsi qu’un galant homme devait en agir envers son meilleur ami?
A mesure que j’arpentais la longue rue d’Heidelberg, mes torts me paraissaient plus grands; quand j’arrivai devant l’hôtel du Prince-Charles, ils étaient irrémissibles. Je connaissais la susceptibilité d’Antoine sur tout ce qui touche aux devoirs de l’amitié.
M’arrêtant au seuil de la maison, j’envoyai Jean s’informer si MM. Minorel y étaient descendus. Je me rappelais que Junius l’habitait volontiers durant ses stations à Heidelberg. Jean me rapporta qu’en ce moment ces messieurs étaient à l’hôtel, appartement no 7, au premier. J’avais espéré une tout autre réponse; j’aurais laissé ma carte ou la lettre restée dans ma poche, et je serais parti.... pour quel pays? je n’en sais rien.... par le premier convoi, n’importe dans quelle direction. Je n’ai pas l’habitude des souffrances morales; j’étais au supplice. O nature pusillanime! Lâche! lâche que je suis! Mais il n’y avait plus à reculer.
Avec un peu de brusquerie, j’ordonnai à Jean de passer le premier; je le suivis à distance. En arrivant sur le palier, je haletais. Un escalier de vingt marches! Il ouvrit la porte du no 7; je m’arrêtai.
Les deux cousins se tenaient dans un petit salon, devant une table à jeu, ornée de ses bougies. Antoine lisait; Junius faisait une patience. Au bruit de la porte qui s’ouvrait, ils ne bougèrent point, croyant sans doute à l’entrée d’un domestique de la maison. Jean, ne sachant trop en quels termes annoncer ma venue, se mit à tousser. Antoine redressa la tête, m’aperçut dans la pénombre de la porte, se leva et vint droit à ma rencontre sans articuler un mot; puis il m’ouvrit ses bras, et longtemps me pressa contre sa poitrine, où je sentis son cœur battre à tout rompre.
«Enfant terrible, va!» Tel est le seul reproche qui soit sorti de sa bouche.
O mon Antoine! mon cher Antoine! que tu es bon! que tu es généreux! J’éprouvais le besoin de pleurer; mais je retenais mes larmes. Qu’aurait pensé Jean? Il aurait cru que je pleurais sur mes fautes.
Junius interrompit sa patience, se leva à son tour, après avoir laissé toutefois ses cartes dans l’ordre voulu, et m’aborda en se frisant la moustache; c’était chez lui l’annonce de quelque apostrophe railleuse; mais de celui-là je ne redoutais rien.
«Parbleu! monsieur de Canaple, me dit-il, quel homme étrange faites-vous! au commencement de ce mois j’étais à Heidelberg; vous m’avez forcé d’y interrompre ma cure de petit-lait, pour aller la continuer à Bade, et de Bade me voici contraint de revenir l’achever à Heidelberg, toujours grâce à vous!»
Je le saluai et lui serrai la main. Dans mon trouble d’esprit c’est la seule réponse que je trouvai à lui faire.
De nous quatre, mon vieux Jean était le seul qui gardât encore un maintien grave et sévère. Je crois qu’il n’eût pas été fâché de voir Antoine me gronder un peu vertement.
Quand la parole me fut revenue, j’essayai d’entamer le chapitre de ma justification:
«Plus tard, me dit Antoine; tu parais fatigué; tu vas te coucher. J’ai une chambre à deux lits: le meilleur est pour toi; mais je ferai mettre le verrou à toutes les portes de communication; tu n’aurais qu’à m’échapper encore!»
Enfin, je me couchai, et dans un lit! Depuis trois jours c’était la première fois. Mon sommeil fut calme et heureux; je sentais auprès de moi mon vieux Jean, et mon adorable ami Antoine Minorel. Je dormis quatorze heures; et voilà comment, le lendemain, je me réveillai à Heidelberg, la montagne aux Myrtilles.
II
Historique de la ville d’Heidelberg. — Historique de mon vieux Jean et de Madeleine, ma cuisinière. — Wolfsbrunnen. — La fontaine de la Louve. — Rencontre avec un Écolier. — Molkenkur (la cure au petit-lait). — Une vision.
Je crois devoir sans plus tarder prévenir une erreur grave que pourrait causer l’étymologie du mot «Heidelberg.» Ce mot s’applique à l’emplacement du vieux château bien plus qu’à celui de la ville. La ville d’Heidelberg, quoi qu’en dise sa douce appellation de montagne aux Myrtilles, n’est point située sur une hauteur; elle s’enfonce, au contraire, dans une étroite vallée creusée par le Necker entre le gigantesque Kœnigstuhl et la montagne de tous les Saints (Heiligenberg), qui lui fait face de l’autre côté du fleuve.
Peu de temps après l’ère chrétienne, les Romains, maîtres de la Germanie, avaient visité les bords du Necker, portant d’une main un épi de blé, de l’autre un cep de vigne. Sur les collines, rameaux inférieurs de Kœnigstuhl, ils avaient trouvé de pauvres pâtres conduisant de maigres troupeaux; dans la vallée, de misérables pêcheurs se nourrissant moins de poissons que de galette de sarrasin: de la plupart ils firent des laboureurs et des vignerons. Avec le vin, avec le blé, la vie facile, l’abondance, le commerce y étaient nés. Vers le troisième siècle, les Romains, qui colonisaient le monde au bénéfice de tous, peu semblables, sous ce rapport, à certaine autre nation colonisatrice, avaient, en faveur de ce commerce naissant, dépierré le Necker, l’avaient endigué, rendu navigable. Sur ses bords, ils élevaient des retranchements; sur les montagnes qui l’avoisinent, des forts, pour protéger les vallées contre les invasions de ces terribles Allamanni, aujourd’hui refoulés dans les profondeurs de la forêt Noire sous forme de bouviers, de charbonniers, de bûcherons, de fabricants d’horloges en bois et de boîtes à musique.
Les cabanes des vignerons et celles des laboureurs se rapprochaient l’une de l’autre; Heidelberg était là en germe.
Au neuvième siècle, c’était un village carlovingien, que traversa le roi des Français, Louis le Débonnaire; au douzième, Conrad de Hohenstaufen, premier comte palatin du Rhin, s’y créa une résidence. Louis de Bavière vint plus tard, qui l’agrandit et l’embellit. De ce moment, Heidelberg fut la capitale du Palatinat. Aujourd’hui, elle n’est comptée qu’au troisième rang parmi les villes du grand-duché; mais combien par la splendeur de ses souvenirs, par sa science, par ses monuments, par ses ruines même, elle efface ses deux pâles et fastidieuses compétitrices, Mannheim et Carlsruhe!
C’est en 1803 qu’Heidelberg, avec le Palatinat du Rhin, devint partie intégrante des États badois.
Junius, de qui je tiens ces détails, ainsi que bien d’autres qui viendront à leur place, pendant ses longues résidences dans ce pays, en a sérieusement étudié l’histoire et la topographie, tout en prenant son petit-lait.
Vu les hautes montagnes qui entourent la ville, le soleil se lève tard à Heidelberg. Lorsque je m’éveillai, il était près de midi; le jour n’avait pas encore pénétré dans ma chambre. Les persiennes étaient fermées il est vrai, et aussi, je crois, les draperies de la fenêtre. Je sonnai; au lieu de Jean, ce fut mon ami Antoine qui entra.
Levé depuis six heures du matin, quoiqu’il eût rendez-vous avec un chimiste de ses amis, Antoine était resté dans le petit salon attenant à notre chambre. La nuit, il m’avait entendu m’agiter en grommelant de confuses paroles; il me croyait enfiévré, et veillait sur mon sommeil comme une mère sur celui de son enfant. O cœur de femme dans une poitrine d’ours! Cher Antoine!
Quand je l’eus rassuré pleinement sur l’état de ma santé, profitant du moment où nous étions seuls, je voulus reprendre l’explication justificative interrompue par lui la veille, lui prouver que je n’avais voyagé que sous l’impulsion d’une force majeure....
«Lève-toi et allons déjeuner, me dit-il rudement; sais-tu qu’il est midi?»
Junius nous attendait dans le petit salon, où le couvert était mis. Jean, une serviette sous le bras, s’y tenait dans une posture pleine de dignité; il salua lorsque j’entrai, mais ne me demanda même pas des nouvelles de ma santé. Évidemment, il y avait du froid entre nous.
Quelle que soit ma préférence pour les tables d’hôte, je compris cette fois le déjeuner en tête-à-tête; nous avions tant à nous dire! D’ailleurs, je connaissais les délicates susceptibilités de notre diplomate, qui ne se fût point risqué à s’attabler avec des commis voyageurs.
Pendant le repas, une lettre arriva à l’adresse d’Antoine. Il la parcourut et me la passa. C’était la troisième missive quotidienne de Madeleine, ma cuisinière. Je la lus à voix haute. Elle contenait ces mots: «Monsieur n’a pas reparu encore. Que ça dure huit jours de plus et j’aurai perdu ma main à ne faire la cuisine que pour Minet et Toto. Je vais me mettre en quête d’une autre place.»
Jean fit un geste de désespoir; la serviette qu’il tenait à la main, lui échappant, faillit passer à travers la fenêtre. Cependant, il était sans cesse en désaccord et même en querelle avec Madeleine. Selon toute probabilité, ce souvenir lui revint à l’esprit, car presque aussitôt: «Au surplus, monsieur n’aura pas grand’peine à trouver mieux qu’elle,» dit-il.
Les idées de mon vieux Jean, loin de bien emboîter le pas, presque toujours se suivent en se contredisant. Un moment après, comme par remords de conscience, il reprenait: «Quant à son dévouement pour la personne de monsieur, il n’y a rien à dire.
—Il y paraît! lui répliquai-je.
—Ah! dame! c’est que depuis que monsieur a pris le goût des longs voyages, son service n’est pas commode.»
Je fronçai le sourcil; mais alors Jean se tenait derrière ma chaise, et cette fois encore ma démonstration de réprimande resta non avenue pour lui.
Pendant que je suis sur ce chapitre de Jean et de Madeleine, il me semble indispensable d’ajouter ici quelques mots touchant ces deux fidèles serviteurs.
«Aimes-tu ton papa? demandait-on à un charmant petit garçon de ma connaissance.
—Oui, je l’aime, et beaucoup.
—Et pourquoi l’aimes-tu beaucoup?
—Parce qu’il est bien obéissant,» répondit l’enfant.
Si on demandait à Madeleine et à mon vieux Jean pourquoi ils aiment leur maître, ils seraient en droit de faire la même réponse.
Madeleine est Picarde, par conséquent fort vive, puisqu’il est vrai que parmi nos qualités ou nos défauts il en est de terroir, comme il arrive pour le vin et autres produits. Par suite de cette vivacité naturelle, autrefois ma Picarde ne manquait pas de me mettre le marché à la main dès que je m’avisais de faire montre d’autorité envers elle. Dans l’intérêt même de ma dignité personnelle, que des discussions avec ma cuisinière pouvaient compromettre, je dus donc prendre plus souvent en considération ses raisons que les miennes propres. Peu à peu ses pleins pouvoirs dépassèrent les limites de sa cuisine; rien ne se fit plus au logis sans sa permission; Jean, à son tour, dut se soumettre; il le fit avec moins de bonne grâce que moi. De là, entre eux, des querelles auxquelles j’eus soin de ne pas me mêler. J’avais la paix; Madeleine administrait en bonne ménagère, et ne recevait pas trop mal mes amis; de quoi me serais-je plaint? Si cette paix fut un instant troublée, c’est lors de mon projet de voyage pédestre de Paris à Marly-le-Roi. L’excellente fille semblait avoir la prévision de ce qui devait arriver.
Quant à mon vieux Jean, c’est là un précieux serviteur dont je ne saurais trop me louer. Il est loin d’avoir la vivacité de Madeleine; bien au contraire; après une longue expérience, je crois pouvoir affirmer que la lenteur, et même la paresse, forment le fond essentiel de son caractère. Mais que de résultats heureux cette paresse invétérée n’a-t-elle pas produits pour moi?
Jean m’a habitué tout doucement à la patience, sans laquelle il n’est pas de vrai philosophe pratique; je lui dois de savoir me suffire à moi-même, et, dans la plupart des détails de la vie, «de n’avoir pas besoin, comme a dit Rousseau, de mettre, pour me servir, la main d’un autre au bout de mon bras.» L’exercice est utile à ma santé; Jean me le rend indispensable par la lenteur et la maladresse qu’il met à s’acquitter des commissions dont je le charge. Grâce à lui, j’ai conservé l’élasticité de mes jambes; je n’engraisse pas trop, quoique mon tempérament me pousse un peu vers l’obésité. Si les défauts de Jean m’ont profité, il a tiré aussi bénéfice des miens, ce qui l’a complété et en a fait pour moi un être à part, qu’il me serait impossible de remplacer.
Ce fut de ma curiosité qu’il tira d’abord parti, ensuite de ma vanité. Je me laissai aller trop facilement à écouter ses divagations, ses bavardages sur les uns et sur les autres; c’était l’admettre dans ma familiarité; un grand tort! Il en vint bientôt à me donner des conseils; le droit de conseil entraîne celui de remontrance.... Halte-là!...
Mon vieux Jean avait servi d’abord chez mon père, peu de temps, et seulement en qualité de petit domestique, bon à tout et propre à rien; toutefois ma vanité s’accommodait à voir en lui un de ces anciens serviteurs de la famille qui donnent à une maison certain relief aristocratique. Je répétais volontiers que Jean m’avait connu enfant, ce qui était vrai; il m’appelait son jeune maître, comme je l’appelais mon vieux Jean; plus nous avancions dans la vie l’un et l’autre, plus il avait soin d’antidater son acte de naissance et de rajeunir le mien pour garder devers lui, à défaut d’autre autorité, celle de l’âge. S’il ne me dominait pas encore, il me résistait du moins, n’en prenant qu’à son aise, et alléguant comme excuse les infirmités de la vieillesse qui commençaient pour lui, disait-il.
La vérité est que mon vieux Jean et moi nous sommes nés dans la même année. Or, par une singulière anomalie, il se trouve avoir aujourd’hui cinquante-cinq ans passés, et je n’en ai que quarante-cinq à peine.
Le lustre dont il m’a débarrassé, il l’a gardé pour lui.
Voilà comment, outre quelques qualités utiles, je dois encore à Jean un reste de jeunesse.
Pour compléter le portrait, passons au physique. De taille moyenne, Jean a le cou épais, les épaules rondes, ce qui lui permet d’y appuyer facilement sa tête quand il veut dormir sans qu’il y paraisse, et lui donne en même temps ce petit air vieillard qu’il ambitionne..... Ses cheveux, d’un blond pâle et grisonnant, son nez tout d’une pièce, ses petits yeux gris, ses lèvres épaisses lui composent, après tout, sinon une figure agréable, du moins la figure d’un excellent homme.
Mais j’oublie un détail essentiel. Jean a la prétention d’avoir été un superbe enfant, et pense qu’il lui en reste encore quelque chose. Il a au-dessous de la pommette gauche une petite verrue couverte de poils, et qu’il se plaît à appeler un grain de beauté.
Madeleine ayant avancé un jour cet axiome douteux, auquel Polichinelle eût applaudi: «L’homme qui a un grain de beauté sur la figure ne peut jamais être laid,» Jean se l’est tenu pour dit, et depuis ce temps revient à tout propos sur sa bienheureuse verrue. «Tu t’es levé bien tard aujourd’hui, Jean? — Monsieur saura que le barbier m’a entamé avec son rasoir mon grain de beauté; j’ai saigné abondamment; rien ne saigne aussi longtemps qu’un grain de beauté, et je n’aurais osé me présenter devant monsieur en cet état. — Je ne mettrai point mon pardessus aujourd’hui, Jean; il fera beau, le baromètre monte. — Si monsieur veut m’en croire, non-seulement il mettra son pardessus, mais ses socques; mon grain de beauté m’élance. Il pleuvra à coup sûr.»
Ainsi le grain de beauté de Jean joue un rôle important dans sa conversation. Mais assez parlé de Jean et de sa verrue.
Je tenais donc à la main la lettre de Madeleine; je ne la lisais plus, j’en examinais la suscription; le timbre de la poste de Marly-le-Roi exerçait sur moi une puissance fascinatrice. Je ressentais un désir impérieux de revoir mon jardin, mes bons voisins, devenus mes bons amis, et d’aller rassurer ma cuisinière.
De ce désir je fis part à Antoine, en lui proposant de nous mettre en route sur-le-champ.
Antoine, le plus fougueux comme le plus aimé de mes despotes, donna un terrible coup de poing sur la table, puis se tournant vers moi d’un air menaçant:
«Te moques-tu? Penses-tu donc que j’aurai franchi d’un trait trois cents kilomètres sans devoir reprendre haleine un instant? Me prends-tu pour un de ces cuistres lancés après un échappé de collége, et qui le ramènent incontinent par les oreilles? Qui te presse tant? est-ce la crainte de perdre ta cuisinière? Calme-toi, jeune homme impétueux; dès hier au soir je lui ai écrit; dans trois jours les cloches de Marly pourront sonner ton retour; allons, achève de déjeuner, et en route pour les ruines de l’ancien château! Junius assure que j’y trouverai une collection de médailles curieuses, et toi des mauves et des coquelicots de quoi remplir ton herbier.»
Il ordonna à Jean d’aller nous chercher une voiture. Jean, qui pense ne devoir obéissance qu’à son maître, me regarda d’un air interdit, sonna un garçon d’hôtel et le chargea de la commission.
«Je viens de traverser la forêt Noire à pied, dis-je à Antoine; la voiture est-elle bien nécessaire? Me crois-tu encore un Parisien?»
Il sourit, me prit la main, me tâta le pouls, et dit:
«Ouvrez les barrières! Laissez aller!»
Je proposai à Jean de nous accompagner; il me fit observer que le château était sur une montagne; grimper sur les montagnes, c’était bon à mon âge et non au sien. Il préférait aller visiter le marché, qu’on disait très-bien fourni de provisions de toutes sortes.
Jean, l’homme aux indécisions aussi bien qu’aux contradictions, n’alla ni au marché ni au château; il rentra dans sa chambre, où il passa trois heures à écrire à Madeleine, pour lui faire part de ce qu’il avait vu à l’étranger. Dans cette longue épître, Dieu veuille qu’il n’ait pas trop médit de son maître!
Prenant un petit sentier qui, à quelques pas de notre hôtel, s’ouvre dans la montagne, après vingt minutes de marche nous arrivons à Wolfsbrunnen (la fontaine de la Louve), située à mi-côte.
La fontaine de la Louve doit son nom à certaine louve furieuse qui, là, dit-on, dévora une sorcière. Je ne me paye plus guère de ces histoires faites à plaisir. D’après ce que m’avait appris Junius de l’installation des Romains sur le Kœnigstuhl, j’émis cette opinion que sans doute la louve de Romulus, en pierre ou en bronze, avait figuré en cet endroit, d’où le nom de la fontaine. Junius trouva mon hypothèse admissible, quoique discutable; Antoine s’étonna de me voir répudier un conte bleu au bénéfice d’un fait matériel et historique. Il ne connaissait pas encore mes aspirations vers l’histoire.
Wolfsbrunnen est un joli vallon se dessinant sur une des pentes de la montagne, et entouré de hauts taillis; les chalets qui le décorent seraient d’un charmant effet si, dans le grand-duché, toutes les stations du chemin de fer n’affectaient pas cette même forme helvétique, fort gracieuse, mais trop prodiguée. Sur les chemins de fer prussiens, m’a-t-on dit, au lieu de chalets ce sont des tourelles féodales, et les salles d’attente y semblent remonter au dixième siècle. Le voyageur pourra désormais juger des tendances du peuple qu’il visite rien qu’à l’aspect de ses embarcadères et de ses débarcadères. Bade est pastorale, la Prusse, moyen âge.
Le tort des chalets du Wolfsbrunnen est de rappeler moins la Suisse que les chemins de fer. A Wolfsbrunnen, on vend, en gros et en détail, on assaisonne en matelote ou au vin blanc de délicieuses truites. La truite est le fruit du pays.
Dans de grands bassins où se rassemblent des eaux transparentes, «plus douces que le lait, plus savoureuses que le vin,» a dit un poëte allemand, nagent des milliers de truites. Voulez-vous en déjeuner? C’est d’un coup de ligne qu’il s’agit; désirez-vous en faire provision pour le marché? un coup d’épervier y suffira.
A Wolfsbrunnen, je ne fus pas dévoré par une louve comme la magicienne Jetta, mais j’y fus en butte aux fureurs d’un gamin enragé. J’étais en contemplation devant une de ces pêches miraculeuses; je reçois un projectile dans le dos, une balle. L’écolier, lancé à la poursuite de sa balle, vient me heurter au moment où je me retourne avec une brusquerie facile à comprendre. Sous le choc, il trébuche, il tombe en poussant des cris affreux. Je le relève, il veut se jeter sur moi, et sans Antoine qui intervient, je ne sais ce qui serait advenu.
A ses cris, était accourue une femme tout éplorée, sa mère.
«Aye! aye! il m’âvre pattu! il m’âvre tonné un grand coup!» hurlait le jeune monstre, sautant sur une jambe en tenant l’autre repliée sous sa main, et me désignant du geste.
Heureusement, Junius était connu de la mère; il la rassura, la calma.
«Il est un peu espiègle,» dit alors la dame, souriant la lèvre pincée; puis, après avoir de nouveau échangé quelques mots avec Junius:
«C’est égal, monsieur, me dit-elle, en m’honorant d’un semblant de révérence, à votre âge, il n’est pas bien de frapper un enfant.»
J’étais exaspéré.
«Quelle est cette heureuse mère? demanda Antoine quand elle fut partie.
—Mme Hoël-Jagœrn, la veuve d’un conseiller de cour,» lui répondit Junius.
L’affaire en resta là.
Junius, avant notre visite au château, nous proposa, pour seconde station, Molkenkur, un des points les plus élevés de la montagne que nous contournions. Une voiture débouchait à vide sur la place de Wolfsbrunnen; nous y montâmes.
Molkenkur signifie cure au petit-lait.
C’est ici, c’est à Molkenkur, que Junius venait acquérir, par infusion, par imbibition, ce calme stoïque, indispensable aux diplomates. On n’y voit qu’une maison, c’est un chalet suisse, placé à l’angle d’un grand plateau d’où l’on jouit d’une vue superbe. J’embrassai l’horizon pour essayer d’y découvrir le clocher de Strasbourg; ne l’y trouvant pas, j’abaissai indifféremment mon regard, et du milieu de la montagne inférieure, placée entre Wolfsbrunnen et le Molkenkur, une apparition magique surgit tout à coup devant moi.
Une ville de marbre était là; des hommes de pierre, ses seuls habitants, les uns tenant encore une épée dans leurs mains, les autres vaincus et renversés dans des fossés poudreux, semblaient prolonger une lutte terrible; d’immenses amas de débris jonchaient la terre; des palais s’élevaient debout, mais à travers leurs vastes fenêtres je voyais au loin pointer le feuillage des arbres; comme d’horribles reptiles, des lierres gigantesques s’enroulaient autour des colonnes brisées. Je crus à une vision d’Herculanum ou de Pompeï.
Je fermai les yeux, j’étendis les bras; à ma droite, je rencontrai l’épaule de Junius, à ma gauche, celle d’Antoine, et m’appuyant sur mes deux compagnons, je demeurai quelque temps absorbé, silencieux.
«Qu’est-ce que cela? m’écriai-je enfin.
—Heidelberga deleta!» murmura Antoine avec un bruit d’orgue plaintif, en répétant ces deux mots sinistres fournis par Boileau pour servir de légende à la médaille frappée en l’honneur de Louis XIV, le destructeur d’Heidelberg.
Et Junius, traduisant à mon intention une strophe d’Uhland, le poëte populaire de l’Allemagne, semblait un écho de ma propre pensée:
«Ce palais merveilleux, sous les rayons du soleil, élance jusqu’aux nues ses tours et ses coupoles; les statues des héros le peuplent; des lions de marbre veillent à sa porte; mais à l’intérieur tout est silencieux et désert, une herbe épaisse tapisse ses riches vestibules; escaliers et perrons, tout a disparu, et les oiseaux criards le remplissent seuls de bruit en se poursuivant de fenêtre en fenêtre.»
A la strophe d’Uhland, je n’avais répondu que par ce cri: «Aux ruines! aux ruines!»
Quand nous descendîmes de voiture devant l’ancienne demeure des palatins, songeant à ses désastres, je me découvris le front; Junius, se rappelant qu’elle avait abrité des empereurs, mit ses gants blancs. Quant à Antoine, il en franchit le seuil son chapeau sur la tête et ses mains dans ses poches.
III
Aspect des ruines. — Palais d’Othon-Henri. — Grande discussion historique. — Salomon de Caus, ou de Caux. — Les deux Heidelberg, le mort et le vivant. — Le gros tonneau. — Perkéo le bouffon. — «Francés, pas toujours gentils.»
Tandis que nous roulions en voiture, Junius, le mieux renseigné, le plus désintéressé des cicerones auxquels voyageur ait jamais eu affaire, nous avait donné un précis de l’histoire du château d’Heidelberg, comme déjà il nous avait fourni celui de la ville. Ce précis, je le résumerai en quelques phrases.
A la place occupée aujourd’hui par le château, les Romains avaient construit une forteresse présentant un carré irrégulier. Lors de la dispersion de ces vainqueurs du monde, elle fut respectée, quant à la forme, d’abord par les Francs, puis par Conrad de Hohenstaufen, qui commença à lui donner des apparences palatiales. De la fin du quatorzième au commencement du quinzième siècle, Robert Ier et Robert II reconstruisirent l’ancien manoir de Conrad, en relevant son importance par de nombreuses annexes.
Les électeurs qui leur succédèrent rivalisèrent entre eux pour y en ajouter de nouvelles, plus somptueuses les unes que les autres.
Frédéric Ier, dit le Victorieux, Louis, dit le Pacifique, l’ornèrent de tours, de terrasses; Frédéric IV y éleva un monument, dont les restes attestent la magnificence; d’autres palais s’implantèrent à la suite sur ce sol qu’ils semblaient vouloir écraser, mais aucun, même celui de Frédéric IV, ne put égaler la merveille architecturale qu’Othon-Henri y avait fait construire vers le milieu du seizième siècle.
Selon que le soleil éclairait ou laissait dans l’ombre ces vastes constructions de genres si divers, les unes encore debout, intactes en apparence, parées, comme dans leurs beaux jours, de leurs joyaux de marbre, de leurs rosaces, de leurs rinceaux au feuillage finement découpé, de leurs grandes effigies; les autres, gisant sur la terre, écartelées par la mine, éventrées par la bombe, tristement enveloppées dans leur linceul de mousse ou de lierre, il nous semblait traverser tour à tour des arcs de triomphe, des salles de fête, ou de sombres nécropoles.
La chapelle de Saint-Udalrich, le palais d’Othon-Henri, montrent aujourd’hui avec orgueil leurs façades splendides, où quelques assises ébranlées, disjointes, troublent à peine l’harmonie de l’ensemble. Mais regardez derrière ces fantômes de pierre et de marbre, le corps manque; c’est leur âme seule qui vous apparaît; leur âme, c’est-à-dire tout ce que les arts semblaient leur donner d’éternel et d’invincible. Au palais d’Othon-Henri tous les grands artistes du seizième siècle avaient apporté la protection de leur génie; le vieux Michel-Ange en avait tracé le plan; sur sa merveilleuse façade, au milieu d’une profusion de bas-reliefs, d’arabesques, de cariatides, d’écussons de l’Empire, de la Bavière et du Palatinat, on voit s’élever un triple rang de statues colossales; tout cela est l’œuvre des plus célèbres sculpteurs de cette grande époque de l’art.
Toutefois, il en faut convenir, ces statues présentent un singulier amalgame. Pressé de jouir, il semble que l’électeur Othon-Henri, dit le Magnanime, les ait achetées toutes faites et non sur commande. On voit là Charlemagne figurer près de Jupiter, Tibère près de Brutus; le saint roi David et une Vénus, non pudique, s’y avoisinent, en tout bien tout honneur, je n’en doute pas: mais ces contrastes singuliers détournent forcément les esprits de la gravité religieuse, seule convenable en pareil lieu.
Nous y fûmes bientôt ramenés. En poursuivant notre route, de tous côtés, autour de nous, nous ne rencontrions que ponts écroulés, douves béantes, à moitié comblées de débris; nous inspectâmes, l’une après l’autre, la tour renversée, fragment cyclopéen, qui en roulant sur une autre tour lui a ouvert les entrailles; puis la tour ronde, démantelée de haut en bas, et qui, planant sur le Necker, raconte ses misères à toutes les voiles qui passent.
Je l’ai déjà dit, je crois, les œuvres de la nature me trouvent bien plus facile à l’émotion, à l’admiration que celles des hommes. Cependant, ce qui reste d’Heidelberg m’impressionnait aussi vivement que les beaux sites de la forêt Noire, que les cascades d’Aller-Heiligen elles-mêmes. C’est tout ce que je puis dire de plus fort en leur honneur.
Un homme debout, dans l’exercice de ses facultés puissantes, n’attire pas notre intérêt comme l’homme abattu qui ne doit point se relever. C’est le même sentiment qui prête aux ruines un attrait tout particulier. On se plaît à les reconstruire dans leur ensemble, en donnant à cet ensemble des proportions, une majesté, qu’il n’a jamais eues peut-être. D’un autre côté, elles éveillent la pitié, le regret; elles parlent au cœur, elles l’émeuvent plus que ne pourrait jamais faire l’édifice le plus remarquable, le plus gigantesque, s’il est intact et bien portant.
Ce qui ajoutait à mon émotion et la rendait plus vive, c’était l’idée qu’un roi de France avait eu la pensée de ce désastre, et qu’un illustre général français l’avait consommé.
Roi Louis XIV, vous n’avez pas encore assez saccagé Heidelberg! Il a grandi, il s’est accru de tout le terrain conquis par ses ruines, et votre Versailles n’offre pas l’aspect grandiose et saisissant de ces restes de palais, qui ne sont plus rien, que des merveilles de l’art!
Tandis qu’en moi-même je fulminais cette sorte de prosopopée, nous arrivions sur la grande terrasse, d’où l’on jouit d’une vue immense sur les vallées du Necker et sur celles du Rhin. Junius, notre précieux cicerone, essayait de détourner nos regards d’Heidelberg le château, pour les reporter sur Heidelberg la ville, étalée au-dessous de nous avec ses rues tortueuses, bordées de boutiques; il nous montrait l’église Saint-Pierre, où Jérôme de Prague prêcha la réforme naissante, et le fameux pont de sept cents pieds de longueur....
Antoine l’écoutait les yeux en l’air, en fumant une cigarette; moi, les yeux fermés. Je méditais sur une découverte historique que je venais de faire à l’instant même, par le seul rapprochement de deux mots.
Interrompant brusquement Junius au milieu de sa description:
«Savez-vous, lui dis-je, quelle est la cause vraie, la cause unique, la cause patente de la destruction du château d’Heidelberg?»
Surpris de l’apostrophe, et surtout du ton assuré, ton qui ne m’était guère habituel, que je prenais en la lui lançant, Junius laissa là Jérôme de Prague et le fameux pont de sept cents pieds, fit un demi-tour de mon côté, rajusta sa cravate blanche, et, après avoir fermé les yeux à son tour:
«La question est grave, dit-il. Quelle est, demandez-vous, la cause vraie de la destruction d’Heidelberg?
—Du château spécialement!
—Mais.... la politique.... peut-être la religion....
—Vous n’y êtes pas! Ce ne fut ni le dévot ni le politique qui consomma cette œuvre de vandalisme, ce fut le constructeur. Louis XIV achevait Versailles; il venait de disgracier son surintendant Fouquet, vu les magnificences ultra-royales du château de Vaux; dans le château d’Heidelberg Versailles avait un rival bien autrement redoutable. De là, l’ordre d’extermination. Voilà la cause, la cause vraie, la cause patente!...
—Permettez, permettez....
—Bravo! Augustin,» cria Antoine de sa grosse voix; et jetant le bout de sa cigarette dans un fossé où d’autres débris plus importants se trouvaient déjà amoncelés: «Oui, Augustin a raison; le saccage fut un fait odieux émanant de la volonté personnelle du roi; en voici la preuve, la preuve irrécusable aux yeux de tout vrai numismate. Au recto de la médaille déjà citée par moi, on voit le château d’Heidelberg dévoré par les flammes, et l’exergue porte cette phrase latine, toujours du même poëte Boileau: