«Eh bien! cher monsieur Canaple, me dit ensuite Junius, ne vaut-il pas mieux s’agenouiller devant le calvaire grotesque du vieux cimetière de Bade, que de mettre sa foi en de pareils apôtres?»
Engourdi, attristé par cette dissertation aussi maussade que grave, j’hésitais à lui répondre, lorsqu’un chœur, entonné à demi-voix, sur un rhythme plein de franchise, glissa le long des murs et arriva jusqu’à nous, semblable à ces souffles rafraîchissants qui, au matin, nettoient la face nuageuse du ciel.
Presque aussitôt une bande d’étudiants traversa la salle que nous occupions. Distrait par l’interrogation de Junius, par mes propres pensées, je ne songeai point à passer en revue les joues plus ou moins cicatrisées qui défilèrent alors devant moi. Les étudiants avaient disparu, mais leur refrain mélodique résonnait de nouveau sous les hautes voûtes des corridors. J’en demandai la traduction au jeune homme maigre, notre guide:
me répondit-il.
—Et quel est l’auteur de ce joyeux distique?
—Maître Martin Luther,» me dit le sous-portier, après s’être incliné révérencieusement.
Pour cette fois, je donnai le pas aux théologiens sur les philosophes.
A Paris, s’il m’arrive de visiter la bibliothèque de l’Arsenal ou celle de la rue de Richelieu, une sensation étrange s’empare de moi. Au milieu de ces amas innombrables de livres, respirant cette atmosphère poudreuse, où flottent, sous forme corpusculaire, les éléments épars de toutes les connaissances humaines, il me semble qu’autour de moi des mots se croisent, des pensées s’entre-choquent. Parfois même, si à travers les volets mal clos des hautes salles se projette une fusée de lumière, j’y vois de purs esprits microscopiques monter et descendre une petite flamme au front. Je tressaille aux attouchements de cette foule de génies illustres qui m’environnent; la science me pénètre par les pores, et quand je sors de là, à coup sûr, j’y ai gagné quelque chose par absorption; certains lobes de mon cerveau se sont élargis; je me sens plus lucide, moins ignorant que lorsque j’y suis entré.
Rien de pareil ne m’est arrivé en visitant la bibliothèque de l’université d’Heidelberg, la fameuse bibliothèque palatine. Tous les livres que j’y ai vus alignés portent un titre allemand.
«Nous serait-il possible d’assister à quelque cours, à quelque conférence d’étudiants? demandai-je à notre guide.
—Les uns sont déjà fermés, les autres ne sont pas encore ouverts.»
Telle fut sa réponse.
Les étudiants d’Heidelberg ne sont décidément visibles qu’au café.
Cependant j’entendais remuer, j’entendais parler dans une salle voisine. La porte en était entr’ouverte, j’entrai. C’était le laboratoire de physique et de chimie. Pas un élève ne s’y montrait; mais un homme en lunettes vertes avec coquilles de soie noire, vêtu d’une blouse de roulier et portant des souliers vernis, était en train de monter une grande machine de cuivre, aidé dans sa besogne par un jeune homme blond. Un troisième, en manches de chemise, avec un tablier de cuisinière autour des reins, courbé sur un fourneau, soufflait le feu avec sa bouche, tout en distribuant des charbons à la main. Nous allions battre en retraite, par respect pour la science; l’homme au tablier de cuisine se redressa, se tourna vers nous et poussa un cri de surprise.
C’était Antoine, notre ami et cousin Antoine Minorel, qui n’avait déserté le Prince Charles de si bon matin que pour rejoindre son collaborateur, M. Hunter, professeur de physique à l’Université.
«Tiens! nous dit-il, déjà levés?
—Il est onze heures bientôt, lui répliquai-je.
—Pas possible! Comme le temps passe vite à souffler le feu! mais attendez-moi. Et se tournant vers l’homme aux lunettes vertes: Hunter, je compte sur vous pour les préparations convenues. A ce soir les grandes expériences.
—Comment! m’écriai-je; mais ce soir nous quittons Heidelberg, n’est-ce pas décidé?
—Quand il s’agit d’élucider un grand problème qui tient le monde savant suspendu sur un abîme de doutes, reprit Antoine de son ton le plus grave, vas-tu donc me marchander quelques heures de plus ou de moins? Sais-tu, homme frivole, que le prisme, à qui jusqu’à présent on avait accordé les sept couleurs primitives, et même plus, n’en contient en réalité que trois? Nous sommes en train de le prouver.
—Cela m’importe peu!
—Quoi! cela t’importe peu? mais, bourgeois barbare, si le succès répond à nos espérances, nous prouvons du même coup que, depuis les premiers jours du monde, l’arc-en-ciel et le spectre solaire ont arboré le drapeau tricolore? Voyons, es-tu patriote ou ne l’es-tu pas?»
Tout en parlant, Antoine s’était lavé les mains et le visage, avait ôté son tablier, passé son paletot. Nous prenions congé de M. Hunter lorsque, semblables à une volée d’oiseaux, quelques étudiants traversèrent bruyamment le corridor; cette fois encore, il me fut impossible de résoudre mon problème, à moi, celui des joues balafrées.
Je m’en dépitais. Arrivé à la porte de sortie, au moment de donner le trinkgeld à notre guide, examinant avec plus d’attention sa physionomie humble et presque théologique, à ma profonde surprise, je découvris à la hauteur de sa pommette gauche une petite cicatrice, s’y dessinant en ligne bleuâtre.
«Qui vous a fait cela? lui dis-je; les concierges de l’Université se battent-ils donc au sabre épointé, ainsi que messieurs les étudiants?
—Je suis un pauvre étudiant d’Heidelberg,» me répondit-il.
VII
Bords du Necker. — Excentricités d’un Yankee. — Voyage à la longue-vue. — Ce qui peut résulter d’une phrase de portefeuille.
Antoine avait proposé de déjeuner à la salle commune. Selon lui, nos repas à huis clos devenaient maussades; nous n’avions plus rien d’intime à nous communiquer. J’appuyai sa proposition, bien entendu, et devant notre majorité des deux tiers Junius n’osa faire d’opposition.
En même temps qu’au menu, nous songions à l’emploi de nos instants. La tête remplie encore des hauts faits de Frédéric le Victorieux, je mis en avant une visite au champ de bataille de Seckenheim; Junius consentit. La visite à Seckenheim entraînait forcément une promenade sur les bords du Necker, bords fort accidentés et parsemés de jolis villages; Antoine proposa de la faire en bateau; il obtint l’unanimité des suffrages.
A une petite table, voisine de celle que nous occupions, se tenait un jeune homme d’une trentaine d’années, vêtu d’une longue redingote blanche, cravaté haut, le teint rougeaud et bourgeonné, portant des bagues à tous ses doigts; de son cou à la poche de son gilet une grosse chaîne d’or massive descendait. Il prenait un thé, son chapeau sur la tête et sa canne entre les jambes.
Nous avisions aux moyens de nous procurer le bateau, quand se tournant vers nous, sans que le plus petit geste de sa main vers son chapeau pût trahir chez lui la moindre intention de nous adresser un salut: «Messieurs, nous dit-il d’une voix plutôt gutturale qu’harmonieuse, moi aussi je désire faire une promenade sur l’eau; je suis gentleman, et si ma société vous agrée?...
—Pourquoi pas? lui répondit instantanément Antoine, sans qu’on eût délibéré cette fois.
—Il est bien entendu, reprit le gentleman, que nous coupons le bateau et le batelier en quatre, et que je paye mon quart?
—Accordé!
— Alors, dit-il en se levant, tandis que vous déjeunez, vous autres, je vais donner des ordres. Dans une demi-heure, vous trouverez le bateau amarré à la droite du grand pont.»
Il sortit. Nous nous regardâmes tous trois.
«Quelle idée t’est venue, dit Junius à Antoine, de nous adjoindre ce monsieur?
—Bah! il nous amusera. Vous autres, comme il dit, je vous sais par cœur. Il fallait une quatrième aile au moulin pour qu’il tournât. J’aime assez les figures nouvelles en voyage.»
Junius appela le keller:
«Charles, quelle est cette redingote blanche qui prenait son thé près de nous?
—M. de Minorel, répondit le garçon, c’est un Anglo-Américain, dont la famille est belge, et qui se nomme Van Reben.
—Mais que fait-il? quel est son état?
—Ah! dame, je ne sais pas au juste; il sonne de la trompe, il tire aux hirondelles; arrivé ici il y a huit jours avec un grand attirail de lignes et de filets, tous les matins, après son thé, il prend un bateau.
—Ah! le brigand! s’écria Antoine, il a trouvé moyen aujourd’hui de nous faire payer les trois quarts de ses frais! Que je te reconnais bien là, ô race anglo-américaine!
—Eh bien, cousin, lui dit Junius, es-tu encore ravi de t’être fait le compagnon de ce Yankee?
—Toujours! Un homme qui a quitté l’Amérique pour tirer des hirondelles sur les bords du Necker! évidemment ce doit être un original.»
Nous nous mîmes en marche vers le fameux pont d’Heidelberg; un bateau à double banquette, avec gouvernail à la poupe, y stationnait; deux bateliers l’occupaient, l’un en large pantalon de toile grise lui montant jusque sous les aisselles et l’habillant complétement; l’autre vêtu d’un bourgeron de laine, à bandes de couleur, et coiffé d’un bonnet de même étoffe. N’y apercevant pas la redingote blanche, nous allions poursuivre notre route quand une voix nous héla.
«Eh! là-bas!... vous ne voyez donc pas clair? C’est moi!»
En effet, l’homme au bourgeron de laine, c’était notre Anglo-Américain, complétement métamorphosé sous le rapport du costume. A lui aussi on aurait pu dire: «Sans votre visage, monsieur, je ne vous aurais pas reconnu.»
«Vous comprenez bien, nous dit-il tandis que nous descendions dans le bateau, que pour aller en rivière on ne se met pas à la mode de Paris. Je connais le cant, la fashion, le high life tout aussi bien qu’un autre; je suis gentleman; mais la cravate blanche et les gants beurre frais sont déplacés ici, où on peut avoir besoin de mettre la main à la rame ou au gouvernail. N’est-il pas vrai, monsieur?» ajouta-t-il en s’adressant directement à Junius.
Junius ajusta son lorgnon sur son œil et l’examina effrontément de la tête aux pieds sans lui répondre un mot.
Le Yankee ne parut pas s’en émouvoir le moins du monde.
Comme nous démarrions, jetant un coup d’œil sur le petit pont du gouvernail, j’y vis étendus un revolver à six coups, une cartouchière, des lignes et des filets en nombre. Le keller ne nous avait pas trompés, notre homme était à la fois chasseur et pêcheur. Un cor de chasse complétait l’attirail. J’aime assez le bruit de cet instrument, surtout répété par l’écho des rivages et des montagnes, et l’idée d’être témoin d’une pêche ne me déplaisait pas; enfin, malgré la froideur du début, j’espérais que notre excursion sur le Necker tournerait à la satisfaction générale.
Mais presque aussitôt une odeur infecte se répandit autour de nous. Je crus d’abord à la présence d’une eau croupie sous le plancher du bateau; je mis mon mouchoir sous mon nez, Antoine roula une cigarette, Junius tira de sa poche un flacon de sels et dit: «Quelle est cette horreur?
—Ne faites pas attention, répondit notre compagnon; ce sont mes amorces de pêche, et il nous montra un seau à moitié rempli de petits vers grouillant dans du sang coagulé.
—Est-ce que vous allez nous condamner à voyager longtemps avec ces immondices? lui dit Antoine.
—Est-ce que vous allez me priver de mon droit de pêche? Chacun chez soi, chacun pour soi! Je payerai mon quart comme vous. J’appartiens à une nation libre, moi, lui répliqua l’Anglo-Américain.
—Respectez la liberté des autres, alors!
—Est-ce que je vous empêche de faire ce que bon vous semble? Chantez, dansez, jetez-vous à l’eau une pierre au cou, est-ce que je m’y opposerai, moi?
—Mais si je mettais le feu à ce bateau comme vous y mettez la peste!
—A votre aise; le bateau n’est pas à moi, et je sais nager.»
L’orage commençait à gronder entre nous.
Le batelier seul, quoique l’existence de son bateau fût en jeu, ne semblait prendre aucun intérêt à ce débat et continuait de ramer paisiblement.
«Le trouves-tu aussi aimable que tu l’espérais? dit Junius à l’oreille d’Antoine.
—Pouh! fit celui-ci; il faut voir.»
Cependant, soit qu’il tînt à justifier de ce titre de gentleman dont il s’était décoré, soit que la grosse voix d’Antoine lui inspirât quelque respect, le Yankee jeta sur le seau aux amorces un linge mouillé qui en intercepta quelque peu les émanations fétides.
J’allais l’en remercier, mais il avait pris son cor de chasse et sonnait une fanfare, ce qui mettait obstacle à toute conversation possible. Je l’ai dit, j’aime le son de cet instrument dans les circonstances où nous nous trouvions, et quoiqu’il écorchât horriblement cette éternelle et bruyante mélodie du roi Dagobert, exécutée, je crois, par tous les cors de chasse du monde civilisé ou non civilisé, j’écoutai avec assez de patience cette fanfare infiniment trop prolongée. Quant à Antoine, il fumait deux cigarettes à la fois, et Junius, la tête basse, se bouchait les oreilles de son mieux.
Le batelier, calme et placide, ramait toujours.
Tout à coup, ce dernier interrompit sa manœuvre, ralentit sa marche, vira de droite en se rapprochant de quelques-unes de ces roches vives dont le lit du Necker est parsemé. Il y avait là des lignes de fond, tendues depuis la veille. L’Américain les retira avec une grande habileté, mais avec peu de succès. Il ne s’y était pris que deux barbillons et une carpe de moyenne grosseur. Je ne lui en fis pas moins mon compliment, auquel il se montra peu sensible.
Tandis qu’il les replaçait, qu’il amorçait, je lui fis remarquer sur un bateau couvert, qui avait marché presque de conserve avec le nôtre, une jeune fille assez jolie tenant l’aviron. J’essayais lâchement de tous les moyens possibles pour apprivoiser ce lycanthrope. Il regarda la jeune batelière:
«Ah! les coquines! dit-il; si je les tenais toutes au fond de mon filet, le diable m’emporte si je le retirerais de l’eau!»
Dans ce propos brutal, je ne voulus voir d’abord que l’expression rancunière d’un amour repoussé ou trahi. Je le lui fis entendre.
«Il s’agit bien d’amour, me répondit-il brusquement; il s’agit de l’héritage de ma tante. Au surplus, mêlez-vous donc de vos affaires, vous!»
Le bateau avait repris sa marche; je portais toute mon attention sur le rivage, bordé en cet endroit de riantes collines; sur un village dont les maisons blanches et la petite église rustique se miraient dans le Necker; je regardais aussi les carpes sauter hors de l’eau, ce qui me divertissait beaucoup, quand un jet de flamme, suivi d’une forte explosion, me fit sauter à mon tour.
C’était encore notre Yankee; il tirait les carpes au vol, à coups de revolver.
«Sapristi! gentleman, lui cria Antoine en se levant de sa banquette, vous êtes insupportable à la fin!
—Allez-vous m’interdire la chasse comme vous avez voulu m’interdire la pêche? Je suis un citoyen libre de la libre Amérique; j’ai le droit de pêcher, de chasser, et même de chanter, si telle est ma volonté, et il se mit à entonner à pleins poumons une de ces chansons qu’en langage d’atelier on nomme chez nous des scies; seulement sa scie était de fabrique anglaise:
Dans la poétique du genre, la chanson, toujours revenant sur elle-même, grâce à une inexorable reprise qui relie la fin du couplet à son commencement, rappelle cette célèbre cantilène française:
Je cite ce morceau de poésie pour faire comprendre ce que l’égrènement de cet interminable chapelet musical, monotone, monochrome, monocorde, monophone, toujours se renouvelant sans varier jamais, et qui pourrait se prolonger durant l’éternité, cause d’agacement et d’irritation à quiconque est doué de quelque sensibilité nerveuse. Junius, dès la quinzième reprise de It is a postilion, s’agitait sur place, s’éventait avec son mouchoir et n’en suait pas moins à grosses gouttes; Antoine, après avoir caressé longuement sa barbe, l’avait divisée en deux pointes aiguës; fermant les yeux, de ses deux mains crispées il se retenait à sa banquette, comme dans la crainte de faire un mauvais coup; moi, j’avais tenté de me distraire par le spectacle que nous offrait le rivage fuyant devant nous; mais je ne voyais plus clair, le sommeil me gagnait, et malgré moi, je répétais tout bas:
«T’amuse-t-il toujours? demanda Junius à Antoine.
—Beaucoup moins,» répondit celui-ci d’une voix lugubre.
Le batelier, calme et placide, seul conservait sa même physionomie et ramait en mesure.
Tous trois, immobiles, tournant le dos au chanteur, nous apercevions à distance, sur notre droite, la ville de Ladenbourg, avec ses vieilles murailles flanquées de tourelles; sur notre gauche, au sein même de la rivière, un bloc de rocailles se montrait surmonté d’une sorte de petit monolithe avec une niche vide. Autrefois, cette niche abritait une madone, que les premiers réformateurs avaient fait disparaître. Je savais par Junius que ce monument votif signalait le voisinage du champ de bataille de Seckenheim; mais je n’avais plus conscience de moi-même: Frédéric le Victorieux ne m’était plus de rien, et mon esprit somnolent, aux sons de cette mélopée abrutissante de It is a postilion, se perdait dans les nuages, quand tout à coup le chanteur s’interrompit.
Tous trois, par un même mouvement de surprise, mêlé de bien-être, nous tournâmes la tête vers lui. De ce côté, une autre surprise nous attendait.
Complétement dépouillé de ses vêtements de matelot, nu de la tête aux pieds, le corps droit et allongé, les bras en l’air, les mains rassemblées, notre Américain se tenait sur la pointe du bateau, prêt à donner une tête dans la rivière.
Junius jeta un petit cri pudique et se voila le visage de son mouchoir.
Moi, je restai interdit devant ce manque de savoir-vivre, qui me parut combler la mesure.
«Batelier, cria Antoine d’une voix de trombone et en se levant de toute sa hauteur, débarrassez-nous de ce sauvage et déposez-le dans la première île déserte venue, s’il s’en trouve une dans le Necker.
—Vous êtes gai, dit le Yankee sans quitter sa position verticale et allongée; vous n’en avez pas l’air, mais vous êtes gai.»
Et il fit son plongeon.
Bientôt longeant le bateau en nageant:
«Je suis citoyen d’un pays libre.... Est-ce que je n’ai pas le droit de nager?... Je paye mon quart aussi bien que vous. Je le maintiens, je suis....
—Un manant! voilà ce que vous êtes!» Et, après lui avoir jeté cette épithète parfaitement méritée, mais un peu vive, Antoine, qui, cette fois, venait de passer à la colère sérieuse, comme son front pâle me l’indiquait suffisamment, arracha les rames aux mains du batelier.
Vers sa vingtième année, Antoine avait été une des gloires de la marine d’Asnières; grâce à sa vigueur naturelle, doublée encore par son irritation, tirant à gauche, il eut bientôt dépassé le petit monolithe et abordé le rivage sans paraître, malgré toutes mes supplications, se soucier le moins du monde de ce que devenait le nageur.
Cette journée devait être une des plus incidentées et des plus émouvantes de mon voyage. Je ne m’arrêterai point à dire quelles furent nos réflexions lorsque, rendus à nous-mêmes, nous nous sentîmes enfin débarrassés de notre cauchemar américain.
Nous avions mis pied à terre près d’une petite montagne appelée l’Observatoire de Gespell. Nous décidâmes de la gravir pour explorer le magnifique point de vue dont on jouit de son sommet. Un homme se tenait là avec une longue-vue; avant d’user de ce précieux instrument, nous parcourûmes d’abord des yeux le cours de la rivière et les gracieuses collines qui nous faisaient face. Sur la rivière, nous revîmes notre bateau et notre batelier; le Yankee, réinstallé à son poste, dans son costume de matelot, se disposait à jeter l’épervier, ce qui nous rassura complétement sur son sort. Au pied des collines se groupaient de charmants villages.
Au moyen de la longue-vue, notre inspection s’étendit bien au delà. A quinze ou vingt kilomètres, à notre gauche, je pus nettement parcourir du regard la jolie ville de Weinheim, célèbre par ses vins; au-dessus de Weinheim s’élevait la tour cylindrique de Windeck, posée sur sa montagne en cône comme un phare éteint, et restée seule debout au milieu des ruines d’un ancien château que le douzième siècle avait vu dans sa splendeur. Au delà encore, sous une légère vibration de la longue lunette, mon regard franchissait le duché de Bade pour entrer dans celui de Hesse-Darmstadt. Les vallées plantureuses de Birkenau, peuplées d’immenses troupeaux de vaches et de moutons, m’apparaissaient au dernier plan.
Imprimant alors de gauche à droite un brusque mouvement de rotation à l’instrument, je repris la route que nous venions de parcourir; je remontai le Necker de Ladenburg à Heidelberg. Modérant mon essor, je me contentai de suivre la ligne du Necker; j’y exerçai mon droit de visite sur les passagers qui traversaient la rivière dans les longues barques du pays, à quatre rameurs: j’y assistai à tous les détails du labeur champêtre; j’y étudiai le système pratique des laboureurs et des batteurs en grange de l’ancien Palatinat, comme si j’y eusse été dépêché officiellement par un de nos comices agricoles. Charmant voyage, où, sans fatigue, je pus descendre au fond des vallées, escalader les montagnes, franchir des espaces qui eussent épuisé les forces d’un touriste de vingt-cinq ans, le tout, sans bouger de place, et moyennant la somme de quelques misérables kreutzers.
D’autres tableaux, plus agréables encore, captivèrent bientôt mon attention. Sans escalade ni bris de clôture, je pénétrai dans une chambre où, les doigts entrelacés, se tenait un couple d’amoureux, verlobtes ou non. Un instant après, à la hauteur d’Heidelberg, dans un beau site, sur une verte pelouse, derrière laquelle s’élevait l’abbaye de Neuberg, j’apercevais une femme charmante, en élégant costume de ville. Rarement figure me fut plus sympathique; je restai longtemps à la contempler; plus qu’il n’était convenable, peut-être; mais elle s’en doutait si peu! Et quand Antoine, étonné de ma longue station sur un même point, voulut prendre ma place, j’abaissai l’objectif.
«Je ne vois que des canards barbotant dans une mare, me dit-il.
—C’est cela,» lui répondis-je.
En quittant l’Observatoire, nous jetâmes un dernier regard sur la rivière; du bateau et de ses occupants rien n’apparaissait plus. Tout en descendant la petite montagne, les deux cousins s’évertuaient à qui mieux mieux sur le compte du Yankee. «Décidément, disait Junius, je ne sais que penser de la liberté américaine, surtout dans ses États à esclaves; quant à son égalité, elle pourrait bien n’être que l’abaissement à niveau du sens moral et intellectuel, si j’en juge d’après ce monsieur.»
J’eus la fâcheuse idée de vouloir entrer dans leur conversation par un petit discours prémédité; je n’étais pas fâché de prouver à notre diplomate que moi aussi je pouvais atteindre à la phrase de portefeuille.
De ce ton qui commande l’attention, et sans prévoir ce qui devait s’ensuivre:
«Je ne suis guère bien disposé envers John Bull, leur dis-je; il manque généralement d’aménité; quant à son frère Jonathan, dont nous venons d’avoir un si triste échantillon sous les yeux, je le déclare, il m’est complétement antipathique. C’est un sauvage! Qu’il soit greffé sur souche anglaise, française ou allemande, qu’il ait puisé sa séve première à Paris, à Londres ou à Bruxelles, peu importe, il fleurit mohican. Si jamais la barbarie disparaissait du monde, ce n’est plus par le nord qu’elle nous reviendrait; nous la verrions sortir de ces républiques de Lynch, du sein même de cette prétendue civilisation des États-Unis.»
J’étais assez content de la forme rhétoricienne donnée à ma pensée; j’en étudiais complaisamment l’effet sur le visage de mes compagnons, quand tout à coup, au détour du chemin de Seckenheim, un homme parut, hérissé, menaçant. C’était notre Yankee.
«Monsieur, vous m’avez traité de manant, de sauvage et d’échantillon.... de plus, vous venez d’insulter à la libre Amérique, dont je suis un des citoyens, et....
—Voyons! que voulez-vous encore? s’écria Antoine en l’interrompant avec sa rudesse des grands jours. D’abord, en parlant de votre libre Amérique, monsieur n’a été que l’écho de mes propres paroles, et ce n’est pas lui qui vous a traité de manant, c’est moi!»
Sans tenir compte des paroles d’Antoine, le Yankee, les yeux toujours fixés de mon côté, répéta:
«Vous venez d’insulter à la libre Amérique! Si j’avais mon revolver, votre compte serait déjà réglé! Nous nous reverrons, monsieur!»
Et il s’éloigna.
En vérité, le séjour d’Heidelberg me portait malheur; la veille, un garnement d’écolier s’acharnait après moi sans rime ni raison; aujourd’hui, c’était le tour d’un autre malappris, moins excusable encore.
Tous trois silencieux, comme nous nous dirigions vers Seckenheim, qui n’était plus qu’à quelques centaines de pas de nous, Junius, s’épointant la moustache, dit à Antoine:
«Décidément, il n’est pas aimable.
—Non.»
Moi, je songeais au duel quasi inoffensif des étudiants d’Heidelberg; je crois que je me serais résigné à en passer par là.
A Seckenheim, la place illustrée par la victoire du Palatin porte encore le nom de Friedrichs-Feld (le champ de Frédéric). C’est aujourd’hui un champ de luzerne et de betteraves, d’apparence assez maigre. Une grande bataille ne suffit pas à féconder indéfiniment la terre.
Les chemins de fer de Mannheim et d’Heidelberg s’embranchent à Seckenheim; un train se préparait à partir pour cette dernière ville; nous y montâmes; vingt minutes après nous étions de retour à l’hôtel du Prince Charles.
VIII
Conciliabule. — Autres renseignements sur le Yankee. — Trois duels. — Départ précipité. — Schwetzingen. — Incidents inattendus. — J’encours de nouveau les mépris de Jean.
«Prépare le paquet de ton maître et le tien, dit Antoine à Jean, qui, comme toujours, se tenait à la porte de l’hôtel, observant les mœurs de l’étranger.
—Mais le train du soir ne part qu’à huit heures, lui fis-je observer, et il en est quatre à peine.
—Qu’importe! il est bon de se mettre en mesure à l’avance.
—Non, non! repris-je avec fermeté; je partirai à huit heures, pas une minute avant. Je devine ta pensée, mon bon Antoine, mais je ne veux pas avoir l’air de fuir devant cet homme!»
Junius appela le keller qui nous avait déjà renseignés sur l’Américain; tous quatre nous montâmes à notre numéro 7, tandis que mon fidèle Jean, demeuré immobile, semblait enfanter des suppositions plus terribles les unes que les autres.
«Charles, dit Junius au keller, qu’il avait connu autrefois à Paris, garçon au café Cardinal, vous nous avez renseignés ce matin sur les goûts de ce Van Reben touchant la chasse et la pêche; nous savons maintenant ce qu’il vaut du côté du chant et de la natation; mais ne sauriez-vous rien de son caractère intime, de ses habitudes de gentleman, ainsi qu’il se plaît à se désigner lui-même?»
Le keller interpellé mit un doigt sur sa bouche, puis, après avoir jeté un coup d’œil du côté de la porte, se rapprochant de Junius: «Entre nous, monsieur de Minorel, lui dit-il à demi-voix, je crois que le caractère de l’Américain n’est pas des meilleurs. On parle d’une jeune fille méchamment compromise par lui....
—Je lui passe ses galanteries, dit Antoine; mais il est colère, querelleur, n’est-il pas vrai?
—Affreusement querelleur, répliqua le keller. On parle aussi de trois duels dans une même journée avec un même adversaire!
—Diable! Se sont-ils battus à la mode d’Heidelberg?
—Non pas! L’affaire s’est passée à Strasbourg, il y a comme qui dirait une huitaine; ils se sont d’abord battus à l’épée; l’autre, qui est un malin, l’a désarmé; ils ont continué au pistolet, à vingt-cinq pas, en s’avançant à volonté. L’Américain a tiré le premier et a manqué son coup; l’autre, qui avait ménagé son feu, est arrivé jusqu’à lui, en le sommant de faire je ne sais quelle déclaration, sans quoi il allait l’abattre comme un chien. L’Américain a refusé.
—Ah çà! il est donc brave, ce brigand-là? s’écria Antoine. Ensuite?
—Ensuite, reprit le keller, l’autre, qui est non moins brave, et plus bon enfant que lui, n’a pas voulu le tuer à bout portant, et comme il tenait toujours à avoir sa déclaration, il lui a proposé une troisième manière de duel.
—Au sabre, alors?
—Au fusil?
—Non, messieurs; aux dominos. Le perdant devait se brûler la cervelle lui-même. La partie était en deux manches. Le bon enfant, qui est un fin joueur, a gagné la première; M. Van Reben, qui s’y entend aussi, a gagné la seconde; mais à la belle, il a été fait gribouille. Cependant il ne s’est rien brûlé du tout. Il faut croire qu’il a mis les pouces puisque M. Brascassin s’est déclaré satisfait.
—Brascassin! nous écriâmes-nous tous trois à la fois.
—Oui, c’est avec M. Brascassin, notre marchand de vin de Champagne, que l’Américain a eu ses trois affaires, et il pourrait bien y en avoir une quatrième, car aujourd’hui on a rencontré M. Brascassin à Heidelberg, en compagnie d’une dame, dit-on....»
Une voix, montant du bas de l’escalier, appela Charles, qui nous quitta brusquement en poussant un cri tudesque répondant sans doute au: Voilà! voilà! de nos kellers parisiens.
Dès que nous fûmes seuls: «Tu vas partir, et sur-le-champ, me dit Antoine. Et comme je refusais de partir sans lui: C’est pour le coup, ajouta-t-il, que cela aurait l’air d’une fuite, d’une débâcle générale. Sois tranquille, Junius et moi nous apaiserons le monstre. Pars en paix, je n’ai nullement envie de risquer une vie aussi précieuse que la mienne, de retarder le progrès des sciences d’un siècle peut-être, pour le vain plaisir de suspendre à ma ceinture de guerre la chevelure de ce Mohican.
—Mais où veux-tu que j’aille, à cette heure?
—Allez à Schwetzingen, me dit Junius. Si le château d’Heidelberg est l’Alhambra de l’Allemagne, celui de Schwetzingen en est le Versailles. On ne vient point ici sans le visiter.»
Je résistais encore, quoique fort troublé, je l’avoue, à l’idée de ce farouche Van Reben qui pouvait faire retour d’un instant à l’autre, quand la porte s’ouvrit comme sous un ouragan. Mon vieux Jean, un paquet sous chacun de ses bras, le bridon de ma boîte de fer-blanc passé autour de son cou, pâle et le visage décomposé, entra tout à coup:
«La voiture est en bas; partons! partons! il n’y a pas un moment à perdre! s’écria-t-il.
—Et qui nous presse tant? lui dis-je.
—Monsieur! monsieur! voulez-vous donc nous faire massacrer par la populace?»
Je jugeai le péril bien grand, puisque mon vieux serviteur, en s’adressant à moi, avait négligé l’emploi de la troisième personne.
Antoine me poussait vers l’escalier, une voiture stationnait devant l’hôtel, et je ne savais encore comment je m’y trouvais installé, quand j’entendis Junius crier au cocher: «A Schwetzingen!»
Nous roulions depuis une demi-heure Jean et moi, tous deux absorbés dans nos pensées, lorsque, m’apostrophant d’une voix pleine d’émotion, les yeux larmoyants et la poitrine gonflée de soupirs:
«C’est donc bien vrai, me dit-il, monsieur l’a tué?
—Qui ai-je tué, vieux fou? lui criai-je.
—Oh! que monsieur n’essaye pas de le nier, je sais tout. Monsieur est rentré à l’hôtel avec un visage trop je ne sais quoi, pour qu’il n’ait pas été de mon devoir d’écouter à la porte quand il s’est enfermé avec ces messieurs Minorel. Vous parliez d’une querelle avec cet Américain, de combat à l’épée, au pistolet. Aussi quelle idée d’aller s’attaquer à un Américain!... Monsieur n’est cependant pas sans savoir qu’il y a de ces gens-là qui sont anthropophages. Enfin, il est mort; et nous voilà forcés de fuir pour éviter la justice; et tout cela, encore des histoires de femmes, j’en suis bien sûr....»
J’imposai silence à Jean; mais des larmes coulaient le long de ses joues, et son grain de beauté rutilait d’un éclat extraordinaire. Quoiqu’il ne soit pas d’usage de présenter sa justification à son domestique, il est des cas où le cœur autorise ce que la règle interdit. Pour mettre fin à toutes ses angoisses, à ses lamentables suppositions, je l’instruisis des principales péripéties de mon voyage. Encore un à qui je contai mon histoire! Non sans peine, je vins à bout de le persuader que je n’avais été ni un joueur, ni un séducteur, ni un spadassin; que si Thérèse Ferrière avait été séduite, enlevée, soit par un jeune, soit par un vieux, je n’étais ni ce vieux ni ce jeune; quant à l’Américain, s’il s’était battu à l’épée, au pistolet, et même aux dominos, ce n’était point avec moi; enfin, je me justifiai si bien, que Jean m’avait rendu son estime lorsque nous arrivâmes à Schwetzingen. (Prononcez Chouettzinng.)
Des rochers, des grottes sauvages, des ruines romaines, des temples grecs, une mosquée turque, un peuple de statues en marbre de Carrare ou en grès rouge, en bronze et même en plomb; de magnifiques allées, des parterres, des labyrinthes, des boulingrins, des jets d’eau, des cascades, de grandes pelouses et un petit lac, tel est Chouettzinng. (Écrivez Schwetzingen.)
Mais toutes ces belles choses n’avaient pas le pouvoir d’éveiller en moi le moindre sentiment d’admiration; je songeais à mon cher Antoine, je songeais au Yankee, tous deux peut-être aux prises en ce moment.
Tandis que Jean restait en extase devant une grande volière où des oiseaux de toutes sortes, perchés sur des branches, jetaient l’eau par leur bec entr’ouvert, dirigeant leur commune aspersion contre un énorme hibou, qui, ramassé sur lui-même au milieu d’un bassin, leur renvoyait, de bas en haut, tout autant de liquide qu’il en recevait d’eux de haut en bas, j’étais entré dans une charmante habitation, située du même côté, et appelée, je crois, la Maison des Bains. J’en franchissais le péristyle, lorsque j’entendis une exclamation; un homme se dirigeait de mon côté, la figure rayonnante et la main tendue. Cet homme, c’était Brascassin!
Je fis un mouvement de surprise et même de recul. Je me rappelais ses torts à mon égard, notre égarement prémédité à travers la forêt Noire.
«Cher monsieur Canaple, me dit-il, mille fois soit bénie cette rencontre; j’ai un grand service à vous demander. Le temps me presse; voici le fait. Je viens d’arriver ici avec une jeune dame, laquelle se dispose à se rendre ce soir même à Francfort. Elle ne peut convenablement voyager seule, surtout la nuit, cela est impossible. Quant à moi, une affaire importante, très-importante! me rappelle à Heidelberg.... Vous avez sans doute l’intention de visiter Francfort?»
Et, sans plus de façon, Brascassin me proposa de devenir le cavalier servant de sa dame, une dame fort honorable, disait-il. Sur ce dernier point, je doutais fort. Dans ma conviction, son honorable compagne, c’était Thérèse, Thérèse qu’il voulait momentanément confier à ma garde. Cette idée me révoltait; quel rôle prétendait-il donc me faire jouer? Tandis qu’il parlait, un refus net, formel, brutal, me montait aux lèvres; et cependant déjà ma main avait pressé la sienne et, sous l’empire d’une seule pensée, mon refus brutal se métamorphosait en une acceptation complète.
C’est que je voyais en Brascassin le vainqueur du farouche Van Reben; c’est que moi aussi j’allais avoir un service à lui demander; il retournait à Heidelberg, il fallait qu’il me répondît de la sûreté d’Antoine. Puis, qui sait? grâce à mon intervention providentielle, peut-être la fille de mon ami Ferrière pouvait-elle encore être sauvée!... Enfin, l’avouerai-je? à ces idées généreuses s’en mêlait une d’un ordre moins élevé. Pendant la route, Thérèse ne pouvait manquer de me prendre pour confident, et tous les mystères de la maison Lebel allaient se dévoiler pour moi.
Nos propositions mutuelles faites et acceptées, solennellement ratifiées par une nouvelle poignée de main, une femme charmante, en élégant costume de voyage, entra dans la pièce où nous nous tenions. J’avais peine à en croire mes yeux; c’était la belle personne que, du haut de l’Observatoire de Gespell, quelques heures auparavant, j’avais vue se promener sur les pelouses de Neuberg. A ma surprise de la retrouver à Schwetzingen, une bien autre surprise devait s’ajouter: Brascassin alla à sa rencontre et me présenta à elle en qualité de son futur compagnon de voyage jusqu’à Francfort.
Toutes mes suppositions sur Thérèse étaient à vau-l’eau. Moi, par excellence, l’homme timide et maladroit avec les femmes, je m’étais fait le vassal, le guide, le protecteur de cette imposante étrangère, que je n’avais jamais aperçue qu’à travers un télescope. Ah! si j’avais pu rétracter mon engagement!... Il n’était plus temps. L’heure pressait; pour commencer mon rôle de cavalier servant, je dus offrir mon bras à la belle dame.
Nous descendions les quelques marches d’un portique corinthien pour regagner le parc, quand je vis devant moi un homme pétrifié, la bouche grande ouverte et les bras étendus en croix. C’était mon vieux Jean. Je lui fis signe de nous suivre; il nous suivit, mais de loin, et me voyant monter en voiture avec l’étrangère, le front chargé de nuages, il prit place auprès du cocher.
A la station du chemin de fer, peu soucieux de notre compagnie, il se casa dans un wagon de seconde classe.
Vers neuf heures du soir, ma jolie compagne et moi nous faisions notre entrée à Francfort par la porte du Taunus, et nous installions dans un même hôtel, sur la place de la Parade.
Ainsi se termina cette longue journée aux aventures. Mais de nouveau j’avais perdu la confiance de Jean; de nouveau il me voyait replongé dans des intrigues de femmes, et cette fois il ne m’était plus permis de le désabuser! C’était le secret de Brascassin, non le mien; si peu le mien, qu’à ce secret je ne comprenais rien encore.
IX
Francfort. — Le gué des Francs. — Hans du Sansonnet. — Les millionnaires. — La Judengasse. — La mère des quatre Rothschild. — La maison de Gœthe. — Rencontre avec Méphistophélès. — Lili et Bettina. — Visite au Rœmer.
Vers la fin du huitième siècle, par une belle et fraîche matinée de juin, un jeune garçon, sabotier de son état, pour le moment oiseleur par amour, avait étendu ses filets et fixé ses gluaux le long de la rive droite du Mein. En face de lui, de l’autre côté de la rivière, s’étendait cette immense forêt hercynienne dont la traversée, au dire de César, exigeait soixante journées de marche. Abrité derrière une roche, notre adolescent sifflait, pipait, imitant de son mieux le chant des oiseaux qu’il espérait attirer dans ses piéges, soit de la plaine, soit de la forêt. A sa blonde fiancée il avait promis de rapporter un rossignol, ou tout au moins un sansonnet. Mais rien ne répondait à ses appels. Il s’étonnait, il s’irritait de ce silence complet, continu, inaccoutumé, quand un léger gazouillis s’éleva des buissons de la plaine et des roseaux du fleuve. A ce gazouillis, des lisières de la forêt répondit le roucoulement des ramiers; notre oiseleur se frotta les mains; mais au chant des oiseaux venait de succéder un bruit sourd et profond, semblable à celui que fait le vent s’engouffrant dans les hautes futaies. Cependant pas une feuille ne bougeait aux arbres. Sous les buissons comme sous les roseaux, tout était redevenu muet, et, au lieu de rossignols et de sansonnets, des milliers d’oiseaux de proie volaient éperdus sur la cime des chênes et des sapins. Tout à coup, des hurlements, des vagissements, des bramements retentirent en cris de détresse.
Notre oiseleur-sabotier, chrétien depuis un an à peine, et non déshabitué de ses anciennes croyances, pensa que le dieu Thor, armé de sa lourde massue de fer, venait de se mettre en chasse. Il releva ses filets en toute hâte, et s’enfuit. Mais le jeune homme était curieux (je ne l’en blâme pas); parvenu au sommet d’une colline, il fit taire un instant sa frayeur et se retourna.
La vieille Hercynie, prise d’un haut-le-cœur, semblait vomir à la fois tout ce que dans ses vastes enceintes elle contenait de cerfs, de loups, de lynx, de sangliers, d’ours et de taureaux sauvages. Il put les voir, inoffensifs les uns envers les autres, ralliés par une terreur commune, errer pêle-mêle aux abords de la forêt. Les lièvres, les renards, les putois leur trottaient entre les jambes sans exciter leur colère ni même leur attention. Puis, tous rentraient sous les hauts taillis, pour en ressortir aussitôt en recommençant leur effroyable symphonie.
Plus expérimentée qu’eux, plus effrayée peut-être, une biche, au pelage fauve, l’œil inquiet, la narine ouverte, l’oreille au vent, au lieu de retourner sur ses pas, s’avança jusqu’aux bords du fleuve. Après l’avoir interrogé du bout de ses fuseaux, elle le franchit, non à la nage, mais à gué, car sur ce point existait un gué, qui non-seulement aida le pauvre animal à mettre les flots du Mein entre lui et le danger, mais, par voie d’imitation, rendit le même service à un grand nombre de personnages bien autrement importants.
Du haut de son éminence, l’oiseleur-sabotier, qui ne songeait plus guère alors ni aux rossignols ni aux sansonnets, ni peut-être à sa blonde fiancée, vit, à travers les branchages, apparaître une foule de figures plus hideuses encore que celles des ours et des sangliers. Il crut à une invasion de l’Olympe scandinave. Ses anciens dieux, par lui récemment désertés, venaient lui demander compte de son apostasie.
Ces dieux vengeurs n’étaient autres que de pauvres soldats francs mis en déroute par un ennemi supérieur en nombre, comme on disait déjà au huitième siècle. Avant de marcher au combat, dans la louable intention d’inspirer la terreur à leurs ennemis, ils s’étaient revêtus de la peau de toutes sortes de bêtes féroces, moyen qui leur avait peu réussi cette fois, et, serrés de près par un vainqueur acharné et impitoyable, ils prévoyaient tristement que le Mein allait leur servir à tous de tombeau, quand le passage de la biche au pelage fauve signala une voie de salut.
Ils franchirent le gué à leur tour, d’abord au nombre de cent, puis de mille, puis de dix mille. Et quand ils furent réunis en ordre dans la plaine, un homme haut de six pieds, qui semblait les dépasser par son autorité aussi bien que par sa taille, s’avança au milieu d’eux et tomba à genoux après avoir fait le signe de la croix, mouvement aussitôt imité par ses dix mille compagnons.
Le jeune oiseleur-sabotier, comprenant qu’il avait affaire à des chrétiens, descendit de sa colline, mais s’arrêta à mi-côte en voyant l’homme de six pieds agiter en l’air sa longue lance, l’implanter dans le sol d’une main vigoureuse, et adresser à ses soldats quelques mots dont ces derniers seuls parvinrent à son oreille.
«Franken-Furth!»
Cet homme de six pieds, c’était l’empereur Charlemagne.
Tombé dans une embuscade de Witikind, cerné par la double armée des Saxons et des Danois, il rendait grâce à Dieu de sa délivrance inespérée, et prenait devant lui l’engagement d’établir là une forteresse qui porterait le nom de Franken-Furth, le gué des Francs.
Nul ne paraissait plus songer à la biche au pelage fauve, et sans elle, cependant, c’en était fait du grand empire carlovingien, et même de la religion chrétienne en Allemagne.
Je sais bien que l’histoire est pleine de biches qui frayent ainsi la route devant des armées conquérantes ou fugitives, demandez à M. Michelet; mais la biche de Franken-Furth est une biche authentiquement historique.
Autour de la lance de Charlemagne s’était élevée la forteresse du Franken-Furth; autour de la forteresse, et sous sa protection, les maisons et les cabanes vinrent se grouper; plus tard, autour des maisons et des cabanes, des fortifications se dressèrent.
Ainsi naquit Francfort, le gué des Francs. Cette ville, née française, comme bien d’autres villes en deçà et au delà du Rhin, eut une croissance tellement rapide, que notre jeune oiseleur-sabotier y demeurait déjà avec sa femme dès leur second enfant. On le nommait Hans du Sansonnet, parce que devant sa porte se tenait dans sa cage un sansonnet très-intelligent, qui disait: Bonjour, monsieur (guten morgen, mein herr), à tous les passants, hommes ou femmes. A son neuvième enfant, Hans était un des notables de l’endroit. Alors, les sabotiers jouaient un rôle à Francfort, où tout le monde portait des sabots. Aujourd’hui, les banquiers et les libraires y ont le pas sur les sabotiers.
Francfort est une république non démocratique, une république sui generis, et Lycurgue y serait le très-mal venu. Le peuple s’y divise en deux classes. Dans la première sont les millionnaires; dans la seconde, ceux qui sont en train de le devenir. J’y ai parcouru la rue des Millionnaires, le boulevard des Millionnaires, promenade délicieuse, édifiée sur les ruines des anciennes fortifications de la ville. La Zeil est la rue où s’étalent les boutiques les plus splendides, les plus riches de Francfort; si ce n’est pas la rue des Millionnaires, c’est du moins celle des millions.
Je lui préfère cependant la Judengasse, la rue des Juifs, sa voisine, une rue de millionnaires encore, mais où les millions se cachent sous des haillons, et d’un petit air piteux semblent demander l’aumône. Autrefois c’était une longue rue noire, étroite, tortueuse; l’air et la lumière y pénétraient à peine; les logis, bas et serrés, semblables à des alvéoles dans une ruche d’abeilles, se pressaient poltronnement comme pour se prêter une assistance mutuelle. Là régnait l’activité de cette forte race indomptée, invincible, endurcie au martyre, qu’une loi stupide, en lui interdisant la propriété du sol et de tous biens immeubles, condamnait à accumuler des trésors et à les cacher; là, chaque maison était à la fois un magasin et une forteresse.
L’histoire seule de la Judengasse de Francfort, avec les pillages, les tortures, les meurtres dont elle a été témoin, serait l’histoire entière des Juifs au moyen âge et bien plus tard encore. Aujourd’hui, elle est plus large, plus aérée, malgré ses allures encore décrépites et chancelantes.
Ce qui me toucha à l’aspect de la Judengasse, c’est qu’elle dut sa transformation aux saintes vertus de la famille, à la religion du souvenir d’une part, à l’amour filial de l’autre. Les quatre Rothschild y sont nés, dans cette maison étroite et longue qui porte le no 153. Aussi puissants que des rois, quand ils habitaient des palais à Vienne, à Londres, à Paris, à Francfort, leur mère s’obstinait à rester dans cette bicoque, où elle avait fermé les yeux à son père, à son mari, où quatre fois elle était devenue mère. Ne pouvant vaincre cette humble et tenace résolution, n’osant même toucher à cette relique de bois et de moellons pour la solidifier ou l’embellir, sous peine de profanation, à la digne fille d’Israël ses fils donnèrent la seule chose qu’elle ne pût les empêcher de lui donner, de la lumière et de l’espace. Ils achetèrent une partie de la rue, firent abattre les constructions qui lui faisaient ombre, et trente maisons tombèrent et des sommes énormes furent dépensées pour régaler leur mère d’un rayon de soleil.
Voilà comment la Judengasse d’aujourd’hui n’est plus tout à fait semblable à celle d’autrefois.
On a assez exalté les vertus des pauvres gens, ma foi! il ne me déplaît pas d’avoir en passant à glorifier celles d’une famille de millionnaires, à laquelle, du reste, je m’engage à ne jamais faire un emprunt, engagement que bien des souverains n’oseraient prendre.
Tout voyageur en traversant un pays a sa visée qui lui est propre; le minéralogiste y cherche des roches et des cristallisations; le peintre, des tableaux. Hier, dans ce même compartiment du chemin de fer où nous étions installés l’un vis-à-vis de l’autre, la belle dame et moi, se trouvait un monsieur à la physionomie grave et méditatrice; je l’aurais pris pour un magistrat. Il paraissait connaître parfaitement le pays; en passant devant Manheim, je lui demandai ce qu’il y avait de curieux à voir dans cette ville:
«Un orchestre sans chef d’orchestre,» me répondit-il. A la station de Darmstadt, de lui-même il me renseigna:
«C’est ici que sous la direction de l’abbé Vogler se sont formés les illustres maîtres Weber et Meyerbeer.»
Évidemment, ce prétendu magistrat était un musicien. Quant à moi, poëte, botaniste et légendaire, j’avais trois visées différentes, et, à Francfort, toutes trois convergeaient à la fois vers une même individualité, le célèbre Wolfgang Gœthe, l’auteur de Werther, de Wilhem Meister, de Faust, de Goëtz de Berlichingen et du Roi des Aunes; tout le monde connaît Gœthe, Gœthe le classique, le romantique, l’olympien, le grec, le païen, le Protée; mais le grand poëte, le grand romancier était aussi un grand botaniste, ce dont ses nombreux biographes n’ont pas paru se douter.
En 1789, âgé de quarante ans alors, il publia la Métamorphose des plantes, ouvrage qui devait faire révolution dans la science. Pourtant, à l’époque de sa publication, les savants, à qui il s’adressait spécialement, n’y voulurent voir que l’œuvre d’un poëte et détournèrent les yeux; les lecteurs ordinaires du poëte, l’examinant sous son côté purement littéraire, se dirent tout bas que le grand Wolfgang baissait, et jetèrent le livre loin d’eux. En France, Laurent de Jussieu le ramassa; un demi-siècle plus tard, il servait de point de départ à la Morphologie végétale d’Auguste de Saint-Hilaire.
Voilà comment Gœthe m’attirait de trois points à la fois.
Levé de bon matin, je demandai au keller de l’hôtel de m’indiquer la maison de Gœthe. Il me conseilla d’aller plutôt voir celle de M. Bethmann le banquier, celle de M. Rothschild, ou une maison toute neuve qu’on venait de bâtir dans la Zeil; toutes trois, selon lui, bien plus belles que celle de M. Gœthe, déjà vieille et sentant mauvais, vu son voisinage du marché aux Herbes.
Je me rendis au marché aux Herbes, en décrivant une courbe du côté de la Zeil et de la rue des Juifs, et je m’arrêtai d’abord à la poste aux lettres. Brascassin s’était engagé à me donner des nouvelles d’Antoine et de l’Américain par le plus prochain convoi; à la poste, les bureaux étaient fermés; on me dit de repasser dans deux heures.
La maison de Gœthe, d’assez belle apparence, avec son rez-de-chaussée, ses deux étages et sa double mansarde, porte cette inscription sur un tableau de marbre blanc: Ici naquit Jean Wolfgang Gœthe, le 28 août 1749.
J’essayais de déchiffrer l’inscription, quand une voix, qui semblait sortir de dessous terre, me la traduisit littéralement en bon français. Je me retournai; je vis près de moi un petit homme boiteux, carré, trapu, appuyé sur une béquille; il portait un tablier de cuir, son teint était d’un rouge de brique, son œil noir brillait d’un éclat étrange, et ses sourcils, avec leurs deux pointes retroussées, se dessinaient sur son front comme un paraphe renversé. J’aurais pu le prendre pour Asmodée, le diable boiteux, si le lieu de la scène ne m’avait plutôt rappelé un autre diable, Méphistophélès.
Du bout de sa béquille il me montra en ricanant trois petites lyres sculptées dans l’encadrement de la porte, et sans que j’eusse en rien provoqué ses confidences:
«Les badauds de Francfort, me dit-il, répètent à qui veut l’entendre que le père futur de Wolfgang, prévoyant qu’un jour un grand poëte devait naître de lui, fit placer là comme emblème prophétique ces trois lyres surmontées d’une étoile. Ah! la bonne farce! monsieur, la bonne farce! La vérité est que le grand-père Gœthe, celui qui fit construire cette maison, était maréchal ferrant; le bonhomme ne rougissait pas du métier qui l’avait enrichi; il décora sa construction nouvelle de trois fers à cheval, comme armes parlantes. Pris de vanité lors de son mariage avec la fille du sénateur Textor, son petit-fils, le père futur de Wolfgang, avocat conseiller, rentrant chez lui avec sa femme, fut tout à coup saisi de honte à la vue de ces armes parlantes, qui lui rappelaient son origine plébéienne. Craignant les brocards du marché aux Herbes, lesquels brocards pouvaient même prendre la forme de trognons de choux, s’il faisait complétement disparaître l’enseigne de son grand-père le maréchal ferrant, à ses fers à cheval, l’avocat conseiller mit des cordes, et il en fit des lyres, sans songer le moins du monde à monsieur son fils, encore à naître; voilà la vérité, monsieur. Ah! la bonne farce! la bonne farce!»
Le trouvant si bien renseigné, je demandai à Méphistophélès si Gœthe n’avait pas composé quelqu’un de ses ouvrages dans cette maison.
«Werther! monsieur, Werther! l’histoire de ses premières amours.
—Vous vous trompez, lui dis-je; on m’a cité comme le héros vrai du roman un jeune homme portant le nom de Jérusalem, un juif sans doute.
—Ah! la bonne farce! encore un conte, monsieur, encore un conte! Lorsque Wolfgang étudiait le droit à Strasbourg, il fit la connaissance d’une belle Alsacienne, la fille aînée du pasteur Brion, une digne personne! chaque soir il allait la visiter au village de Sesenheim, où il la trouvait occupée à débarbouiller ses petits frères et ses petites sœurs; elle écoutait ses doléances tout en raccommodant leurs nippes, et en pensant à un autre beau garçon qu’elle allait épouser, car elle avait vingt-cinq ans, monsieur, et Wolfgang seize ou dix-sept au plus. Le beau galant pour une fille majeure! Il ne faillit pas moins la compromettre et troubler son ménage. De retour à Francfort, de ses désespoirs amoureux, il fit un livre; le livre fait, et sa passion étalée sur les pages, comme de la confiture sur des tartines de pain, l’Alsacienne ne figura plus que parmi ses œuvres, en un joli volume relié et doré sur tranche; son amour, c’est comme s’il l’avait inhumé de ses propres mains, après embaumement. Ah! la bonne farce! la bonne farce!»
Et Méphistophélès, pivotant sur sa béquille avec une gambade, fit entendre un petit rire chevrotant. Je tournai les yeux de son côté; il avait disparu.
D’où était sorti ce béquillard, à qui il ne manquait que des cornes pour avoir l’air d’un vrai diable, car du diable il avait l’esprit et la malice? J’appris d’un voisin que, d’origine française, il se nommait Brion, et n’était rien moins que le petit-neveu de la Charlotte de Werther. Je compris alors sa rancune contre MM. Gœthe, père et fils, en sa qualité de neveu et de quasi maréchal ferrant.
Je me présentai à la maison du poëte. La personne qui vint m’en ouvrir la porte, après une profonde révérence, m’invita à repasser dans deux heures, absolument comme à la poste restante. Partout j’étais en avance.
Gagnant une allée d’arbres, qui de la place du Marché s’étend jusqu’au théâtre, et au milieu de laquelle s’élève la statue de Gœthe, je me sentis enlever de terre par Faust Wolfgang et par Méphistophélès Brion. Je songeai à toutes ces touchantes Marguerite qui avaient aimé cet homme, comme son Faust, moins tourmenté d’amour que du désir de connaître. Je me rappelai les intéressantes conversations que j’avais eues à Paris dans ma petite maison de la rue Vendôme avec M. Henri Blaze et mon aimable et savant ami Sébastien Albin, l’un et l’autre si bien renseignés sur toutes les gloires de l’Allemagne. Gœthe n’était ni cruel ni insensible, mais il était le fanatique de l’art; à l’art il immolait tout. Ses sentiments, ses passions se transformaient en études philosophiques et littéraires. Il avait besoin d’aimer, mais son amour n’était que l’humble pourvoyeur de son génie; il aimait pour s’écouter souffrir et pour voir souffrir en face de lui; pour analyser dans une âme double ces tumultes, ces transitions subites de l’espérance au découragement, de la joie au désespoir. Semblable au sacrificateur antique, c’est dans le flanc de sa victime qu’il cherchait la vérité que le ciel lui dérobait.
J’en appelle à vous, ombres charmantes de Lili et de Bettina. Lili, jeune fille rieuse, jolie, adorable, appartenait à une des familles les plus millionnaires de Francfort. Elle et Wolfgang se virent, s’aimèrent, et celui-ci se laissa transporter par elle dans les plus hautes régions de l’extase amoureuse. Ses vers coulaient d’eux-mêmes pour Lili; elle lui donnait à la fois le sujet et l’inspiration. Le mot mariage fut prononcé; les millions résistèrent d’abord; puis, ils cédèrent. Ce fut alors la poésie qui recula. Le poëte craignit que les devoirs de la famille ne prissent une trop grande part de ses heures de travail, que son génie ne se délayât dans les joies vulgaires de la paternité et du bonheur domestique. Fidèle à l’art, à l’art seul, il se roidit contre ce bonheur que tout lui promettait, brisa le cœur de Lili, le sien propre, et redevint calme, froid, impassible, comme sa statue de bronze, qui se dressait là, sous mes yeux, une couronne de laurier à la main.
Ah! vraiment, monsieur de Gœthe, c’était payer la gloire plus qu’elle ne vaut!
Quant à Bettina Brentano, cette autre Francfortoise, encore enfant, éblouie par la réputation rayonnante du grand homme, elle prit pour de l’amour un mélange confus de sentiments exaltés éveillés pour lui dans son cœur. Elle avait seize ans, il en avait soixante, et il la laissa faire, et il réchauffa son âme de glace à ce joyeux soleil de printemps, toujours en vue de l’art et dans l’intérêt de ses études expérimentales sur le cœur humain.
Assis sur un banc de la place de Gœthe, dans l’allée de Gœthe, devant la statue de Gœthe, comme je me livrais à ces divagations rétrospectives dont je n’avais pu calculer la durée, l’horloge sonna. Avec terreur je comptai neuf coups, puis dix, puis douze, puis quatorze, puis seize!... j’aurais pu me croire dans une ville d’Italie.
On ne s’apitoie généralement pas assez sur le sort des voyageurs qui ont eu leur montre écrasée sous la roue d’une locomotive. Depuis ce fatal accident, il semblait que quelque chose en moi se fût détraqué; je manquais de prévoyance et de résolution; je n’étais plus apte à me rendre compte de mes instants. Dans mon ignorance de l’heure des repas, j’avais des appétits déréglés. Faute d’une montre, à Heidelberg, je me levais trop tard; faute d’une montre, aujourd’hui même, à Francfort, je m’étais levé trop tôt. J’avais déjà parcouru toute la ville, et il était huit heures du matin. Évidemment, les seize coups sonnés, deux horloges s’étaient cotisées pour me les fournir.
Avant l’ouverture de la poste aux lettres, j’avais encore une heure à dépenser. J’en eus bientôt trouvé l’emploi.
Francfort n’est pas seulement une ville libre, l’Académie des Muses et le trésor général de la librairie, ainsi que le disait déjà Henri Estienne dans son temps; si elle ne possède pas le privilége exclusif de faire des millionnaires, quoique république, elle eut seule autrefois celui de faire des empereurs; c’est à Francfort qu’ils étaient élus et couronnés, dans le vieux palais de Charlemagne, le Rœmer, aujourd’hui l’hôtel de ville.
En toute hâte je me dirigeai de ce côté.
D’un gothique modéré, entouré de diverses constructions historiques assez remarquables, le Rœmer, comme un paladin au milieu de ses écuyers et de ses pages, se présente avec un certain air de majesté aux regards du visiteur.
En sa qualité d’hôtel de ville, je pensai que l’entrée en était facile à toute heure; je me trompais; la porte était fermée, comme celle de la maison de Gœthe, comme celle du bureau de la poste aux lettres.
Un individu en blouse et en casquette de toile, lequel, selon toute apparence, quoique Francfortois, n’était pas encore venu à bout d’amasser son million, se promenait sur la place, fumant sa pipe, le nez en l’air et les bras croisés derrière le dos. Pour dissimuler mon désappointement, j’examinais les fines sculptures d’une jolie fontaine placée près du Rœmer, quand il vint s’y laver les mains, ce qui témoignait de ses bonnes habitudes. Je lui demandai s’il y avait moyen, pour un étranger, de se faire ouvrir cette porte close. Il ne me répondit qu’en ôtant sa pipe de sa bouche et en l’y remettant aussitôt; après quoi, d’un pas délibéré, il alla tirer une mince chaînette de fer, que je voyais et dont j’appréciais l’usage tout aussi bien que lui. Un son de cloche se fit entendre, la porte s’ouvrit, mais devant cette porte l’homme à la blouse se plaça et me tendit sa main encore mouillée. Dans cette main, je déposai, du bout des doigts, une petite pièce d’argent. Pouvais-je me montrer ingrat après le service signalé qu’il venait de me rendre?
Entré sous une voûte sombre, je m’arrête en entendant une voix me crier: «Qu’est-ce que foulez-fous?
—Je voudrais visiter la salle des Empereurs.
—Bas encore ouferte.»
Alors la voix prend un corps, ce corps passe sa tête par une lucarne; cette tête était surmontée d’un bonnet de coton, autant que j’en pus juger à travers l’obscurité de la voûte:
«On ne déranche bas les tames de si pon matin,» reprend la voix.
Malgré le bonnet de coton, malgré l’ampleur et la sonorité de l’organe, convaincu que j’ai affaire à une femme:
«Pardon, madame, lui dis-je, mais je suis étranger....
—Étrancher?
—Oui, madame, et devant bientôt reprendre le chemin de fer, le temps me presse.
—Alors, fous êtes bressé?
—Oui, madame.»
Je multipliais ainsi ce malencontreux qualificatif, quand au beau milieu de la figure placée sous le bonnet de coton, la vive lueur d’une pipe resplendit, découvrant à mon regard une barbe touffue, d’épais sourcils et de longues moustaches.
C’était le concierge du Rœmer.
Un instant après, il était près de moi; une toque à galons d’argent avait remplacé le bonnet de coton.
«Ce n’être bas moi que che chuis la tame,» me dit-il.
Je commençais à m’en douter.
Il poursuivit: «La tame qui faire foir le Kaisersaal n’être bas brête, mais meinherr être bressé....»
Et d’une voix vibrante il appela Ketha.
A ce nom, une petite fille, du type allemand le plus prononcé, ses longs cheveux blonds en désordre, et mordant à même dans une longue tartine de fromage à la pie, parut sortir soudainement de derrière un pilastre comme d’une boîte à surprise. Il la chargea du message auprès de la dame officielle, en ajoutant: «Tis lui que meinherr être étrancher, être bressé, et qu’il saura reconnaître....»
Il n’acheva pas la phrase, mais j’avais compris.
Pendant que Ketha s’acquittait de sa commission en continuant de mordre dans sa tartine, le concierge eut la complaisance de me faire parcourir quelques salles basses du rez-de-chaussée, destinées aux ventes publiques et parfaitement insignifiantes. Il me montra même, appendus à la muraille, le long d’un large escalier tournant, style Louis XIII, quelques tableaux médiocres, sans cadre, de divers genres, de diverses manières, et qu’il m’affirma être tous du célèbre Albert Durer.
Albert Durer a un culte à Francfort; pas une salle d’hôtel qui ne soit décorée de son portrait, et même du portrait de la maison où il est né, à Nuremberg.
J’examinais ainsi les parois du grand escalier, quand je vis Ketha, ou Catherine, du premier étage, me faisant signe de monter, tout en achevant sa tartine. Je pris aussitôt congé du concierge, en lui prouvant que je savais reconnaître....