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Le chemin des écoliers / Promenade de Paris à Marly-le-Roy, en suivant les bords du Rhin cover

Le chemin des écoliers / Promenade de Paris à Marly-le-Roy, en suivant les bords du Rhin

Chapter 5: II
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About This Book

The narrator prepares a spring excursion from the city to a suburban retreat, framing the journey with letters and conversational episodes that contrast a sentimental, poetic outlook with a skeptical, pragmatic companion. Along the way the prose mixes vivid natural description of seasonal change with anecdote, character sketches, social observation and light satire, alternating reflective digressions on art, habit and age with practical concerns about travel and comfort. The work reads as a leisurely promenade that blends travel journal, personal memoir, and genial debate.

PREMIÈRE PARTIE.


I

Belleville. — Une maison qui a changé de propriétaire. — Chassé du Paradis terrestre. — L’huile de sureau. — Le Trou-Vassou. — La maison disparue. — Un ancien ami.

Autrefois, Belleville, joyeux village de quelques mille âmes, perché sur sa hauteur, en regardant autour de lui, voyait d’un côté Paris se dérouler comme un immense panorama; de l’autre, les Prés-Saint-Gervais et les bois de Romainville l’encadraient dans la verdure. J’ai passé à Belleville mon enfance et une partie de ma jeunesse, et c’est à l’intention d’y récolter de précieux souvenirs que je l’avais inscrit en tête de mon itinéraire. Je me rappelais ses beaux jardins, ses élégantes maisons de campagne, ses rues bordées de lilas, sa petite église modeste, placée presque en face de l’Ile d’Amour, guinguette célèbre, où le soir, au bruit des orchestres de danse, les arbres s’illuminaient de verres de couleur.

Aujourd’hui le village, à la tête de ses soixante-cinq mille habitants, vient de faire son entrée dans la grande enceinte parisienne; les populations ouvrières des faubourgs, qui, aux jours de fête, comme une marée montante, l’envahissaient naguère, s’y sont fixées; les lilas ont fait place à des murs, les maisons de campagne à des usines; l’Ile d’Amour est une mairie, et la petite église une cathédrale.

Non sans peine je parvins à retrouver la maison construite par mon père, et que j’avais possédée après lui, tant de nombreuses voisines étaient venues s’entasser autour d’elle. Combien l’aspect en était changé! La grande grille, surmontée du chiffre de l’ancien propriétaire, avait disparu. Une horrible et maigre bâtisse, presque neuve, déjà décrépite, s’élevait insolemment aux dépens de la cour, masquant tout ce que j’étais venu chercher.

Je pris mon parti. Au risque d’être indiscret, je sonnai à la petite porte, maintenant l’unique entrée extérieure de l’habitation. Les aboiements d’un chien répondant seuls à mon appel, je tournai le bouton, j’entrai.

Rien ne bougeait dans la maison; le chien, après m’avoir salué d’un nouveau jappement, ayant regagné sa niche, je pus, tristement, à mon aise, prendre note des changements subis par elle depuis tantôt vingt-cinq ans que je ne l’avais revue.

Noircie et lézardée, elle me fit l’effet d’un catafalque. Ce catafalque, il recouvrait la première moitié de ma vie et les dernières années de mon père. Sur sa toiture, où la tuile avait remplacé l’ardoise, s’élevait encore la girouette que j’y avais fait planter. Les persiennes, reconnaissables pour moi à un reste de couleur verte, à moitié désarticulées, en signe de deuil s’inclinaient de haut en bas contre le mur; à la double fenêtre de la chambre qu’avait occupée mon père, et où, plus tard, j’avais installé ma bibliothèque, pendaient de vieux linges et des bas rapiécés.... Cette maison, grande, spacieuse, aérée, mon père en avait disposé les appartements pour ma mère, et ma mère était morte avant que les portes s’en fussent ouvertes devant elle.

Comme je m’abandonnais à ces tristes impressions, le cri d’un oiseau funèbre sembla déchirer l’air et me fit tressaillir. C’était la girouette qui tournait sous le vent.

Le cœur serré, je détournai mon regard et le reportai sur le jardin. Ce beau jardin, le paradis de mon enfance, qu’en restait-il? Qu’étaient devenues ses larges pelouses et ses allées couvertes? Divisé, morcelé par des spéculateurs, la portion minime se reliant encore à la maison ne représentait guère qu’un chantier. J’y voyais plus d’arbres couchés sur terre, ébranchés, que d’arbres debout. Quand le temps ne peut détruire assez vite, les hommes lui viennent en aide. Au milieu de cet abatis, de ce désordre, mon œil plongeait en vain; rien n’y parlait à ma mémoire, rien n’y réveillait pour moi les temps passés. Cependant, ces deux marronniers qui s’élèvent en pyramide, leur force, leur hauteur, le disent assez clairement, ils sont de vieille date implantés dans le terrain.... Je m’orientai, et de leur âge, de la position qu’ils occupaient, je pus conclure avec certitude que c’étaient bien ceux-là qu’un jour, en revenant de l’école, j’avais déposés en terre, simples marrons. Je les avais vus sortir de terre, croître d’année en année, et pour la première fois fleurir sous mes yeux, simples arbrisseaux! Qu’ils étaient grands! qu’ils étaient beaux aujourd’hui! Ne sont-ils donc plus à moi, mes élèves, mes enfants? Ah! devrait-on jamais vendre la maison de son père! Pourquoi me suis-je laissé effrayer par l’invasion des faubourgs?...

Parés de leurs innombrables fleurs en girandoles, murmurant au vent du matin, mes chers marronniers semblaient m’appeler à eux. Je me dirigeai vivement vers le jardin.

A peine avais-je fait quelques pas, le chien, resté muet tant que j’étais demeuré immobile, s’élança de sa niche, en aboyant de nouveau et avec fureur contre moi. C’était une espèce de dogue, à la mine retroussée et hargneuse. Je ne m’intimidai pas d’abord. Le voyant solidement attaché à sa cabane par une chaîne de fer, et l’espace restant libre entre nous, je continuai d’avancer. Mais sous l’élan qu’il prit alors, sa cabane, construite trop légèrement (j’ai tout lieu de le supposer), se déplaça; il la traînait après lui, il me barrait le passage. J’essayai de le calmer du geste; par un second élan, il arriva jusqu’à moi et faillit me mordre. Je reculai prudemment; il me suivit, toujours traînant sa cabane, écumant de rage, prêt à me dévorer. Tout à fait intimidé, je me hâtai de regagner la porte de sortie, et la refermai sur moi au plus vite.

C’est ainsi que je fus chassé de mon ancien paradis terrestre. Et par qui?

Moi, à qui mes amis accordent un heureux caractère, plus enclin à la bonne humeur qu’à l’humeur noire, je me sentais profondément attristé. Pour un voyage d’agrément c’était mal débuter. J’espérai me distraire à la vue des fraîches vallées de Saint-Gervais et du joli bois de Romainville. Pour y atteindre, il me fallut, une demi-heure durant, longer une double file de murs et de maisons. A Saint-Gervais, des murs et des maisons encore; à Romainville, rien que des maisons et des murs. Dans ce dernier village, ce qui me surprit presque autant que la destruction complète de son bois, ce fut d’y rencontrer une boutique d’horloger. Autrefois, on y eût trouvé à peine trois montres disséminées entre tous les habitants. Chez notre horloger de Romainville, il est vrai, s’étalaient le long de la vitrine plus de paires de sabots et de pots de moutarde que de chronomètres.

Devant l’église, je vis un vieux sureau, noueux et rabougri, le seul arbre du pays auquel la hache n’eût osé toucher. Voici l’histoire merveilleuse qui s’y rattache et dont j’avais été bercé dans mon enfance. C’est encore un souvenir que j’évoque.

Il y a un siècle à peu près, le saint homme alors en possession de la cure de Romainville s’était complétement dépouillé de tout en faveur de ses pauvres. L’épicier du village, homme avide et défiant, refusa de lui livrer à crédit la provision d’huile destinée à l’entretien de la lampe du sanctuaire. Bientôt, privée de son alimentation indispensable, la lampe, charbonnant, crépitant, agonisant, jeta ses dernières clartés au milieu d’un nuage de fumée noire.

Pour le bon curé, son extinction était un sacrilége dont il se croyait responsable envers Dieu. Perdant la tête, il quitta l’autel en poussant des cris d’angoisse. Arrivé dans son jardin, les deux genoux en terre, il se frappa la poitrine en répétant des meâ culpâ. Dieu prit pitié de lui.

Le jardin du presbytère, décoré seulement de plantes médicinales, en l’honneur des pauvres, ne recevait d’ombre que d’un tilleul et d’un sureau. Tout éploré, le malheureux tenait ses yeux fixés sur ce dernier arbre, quand il vit l’écorce du tronc s’entr’ouvrir et donner passage à un jet de séve abondante, bien différente de la séve ordinaire. C’était de l’huile. Le ciel venait de faire un miracle en sa faveur.

Le bruit ne tarda pas à s’en répandre dans le village, où jusqu’alors on n’avait jamais entendu parler d’huile de sureau. La sensation y fut grande. L’épicier récalcitrant vint trouver le curé et lui proposa un coup de commerce qui devait les enrichir tous deux. Le bonhomme lui tourna le dos. Sous prétexte d’horticulture et d’expériences à faire, les marguilliers lui demandèrent à mains jointes une bouture de la plante, lui offrant en échange des oies grasses et des pâtés de lièvre; il fit la sourde oreille; l’huile était sainte, destinée seulement à de saints usages.

Chaque jour il visitait son précieux sureau, en pressait l’écorce, et l’huile coulait à flots, comme d’un palmier le vin de palme. Toutefois, même durant le long temps du carême, il se serait bien gardé d’en distraire le superflu pour assaisonner ses maigres repas.

Moins scrupuleuse que lui, sa servante en usa en secret, d’abord pour la salade, puis pour la confection de ses ragoûts. La séve providentielle commença à décroître. Un jour, l’imprévoyante fille en graissa les souliers de son maître. Dès ce moment, le miracle cessa. Il ne s’est point renouvelé depuis.

Quoique toujours stérile, le vieil arbre est encore en honneur dans le pays, où circule volontiers ce dicton: «Rare et précieux comme l’huile de sureau.»

J’aime les légendes (ce que Minorel appelle mes Contes bleus); je suis honteux vraiment de n’en point avoir trouvé une plus digne d’être recueillie; mais les environs de Paris, peuplés de philosophes en blouses, sont pays peu légendaires, et celle-ci, toute minime qu’elle soit, pourrait bien rester unique durant la course que j’entreprends.

Enfin, j’avais franchi cette rue immense de quatre ou cinq kilomètres de longueur, qui, de la Courtille, s’étend à l’extrémité de Romainville; je voyais devant moi s’ouvrir une vaste plaine silencieuse, presque déserte, sans murs ni maisons; je respirais.

Le célèbre voyageur Le Vaillant, en abordant pour la première fois les solitudes de la Cafrerie, dit s’être senti tout à coup pénétré d’une joie inconnue: nulle route tracée ne s’offrait à son regard; l’ombre d’une ville ne pesait plus sur lui; l’air réconfortatif de la liberté pénétrait en plein dans ses poumons; il ne dépendait plus que de lui-même, il en était fier, il en était heureux. J’éprouvai alors quelque chose de semblable. Les derniers liens qui me tiraient encore vers Paris semblaient s’être rompus; mon ardeur de voyage, un instant attiédie, se réveilla. Je songeais à prolonger le cercle de ma promenade jusqu’à Villemonble, Montfermeil, le Raincy, même jusqu’à la forêt de Bondy, ces lieux si chers à ma mémoire de botaniste. C’était trop présumer de mes forces peut-être; mais n’avais-je pas deux jours devant moi? En deux jours aujourd’hui on va de Paris à Florence; j’aurais du malheur si, dans le même espace de temps, je ne pouvais aller de Paris à Marly-le-Roi.

Cependant, je me sentais déjà fatigué, moins par la marche que par la chaleur. Quoiqu’il fût à peine huit heures et demie du matin, le soleil, dans cette plaine découverte, devenait incommode. Mon parapluie nuisait à la liberté de mes mouvements; ma vieille boîte de fer-blanc elle-même pesait plus à mes épaules qu’autrefois. Comme son maître, avait-elle pris du poids en prenant de l’âge?

Sur un tertre sablonneux, je vis une jolie arabette en pleine fleur; je la cueillis, et, comptant l’analyser à ma prochaine station, j’ouvris ma boîte.... j’eus alors le secret de sa lourdeur. Elle contenait trois petits pains de gruau, un poulet rôti, un morceau de veau froid. Madeleine, qui ne s’inquiétait guère de mes conquêtes florales, n’avait vu dans ma boîte de fer-blanc qu’un garde-manger portatif. Excellente fille! elle n’avait pas voulu que je pusse me passer de sa cuisine! Ah! j’ai de bons serviteurs!...

D’ordinaire, je ne déjeune pas avant midi; à mon grand étonnement, l’appétit m’était venu. La vue du poulet y fut pour quelque chose; la marche et le grand air pour le reste. Mais pouvais-je manger sans boire? D’ailleurs, ami du confortable, je ne comprends un repas qu’à la condition d’un siége et d’un abri.

Un souvenir plus que décennal s’éveilla dans mon esprit. Au bout du sentier suivi par moi, j’entrevoyais les collines du Trou-Vassou. J’allais trouver là un asile hospitalier, de bonnes gens qui riraient à ma venue et déjeuneraient avec moi!... Mais dix ans écoulés!

Cette réflexion refroidit mon cerveau. Ralentissant le pas, je cherchai le long de la route une maisonnette où bien des fois j’avais été reçu naguère comme un ami. Je ne la retrouvai plus et m’en inquiétai.

Qu’étaient devenus ses habitants? Thérèse doit avoir de vingt à vingt-deux ans aujourd’hui. Elle est mariée, sans doute; sans doute aussi son mari l’aura emmenée au loin; son père et sa mère l’ont suivie.... Mais la maison, l’ont-ils donc emportée avec eux? Je ne pouvais m’expliquer sa disparition complète.

Je dus chercher un autre abri.

Dix minutes plus loin, sous l’ombre du fort de Noisy-le-Sec, m’apparut un pignon rouge, une enseigne de cabaret. En qualité de touriste, je n’avais pas le droit de me montrer difficile sur le gîte. Quelques soldats du 40e de ligne buvaient et riaient dans un coin; je m’attablai non loin d’eux, et tirai mes victuailles de ma boîte de fer-blanc, qu’ils prirent sans doute pour un bidon de nouvelle espèce. Sans attendre mes ordres, le garçon m’apporta une bouteille de cette rinçure de cuve, décorée du nom de vin de pays. Résigné à tout, et le poulet me semblant un bien noble personnage pour être exhibé en pareil endroit, j’allais entamer mon morceau de veau, quand mes yeux se rencontrèrent avec deux prunelles grises, surmontées de sourcils épais; au-dessus des sourcils se développait une abondante chevelure blanche, qui, grâce à des favoris et à un cordon de barbe de même couleur, encadrait une figure, alors contractée sous une impression de profond étonnement.

Cette figure, c’était celle du cabaretier.

«Comment, c’est vous, père Ferrière? lui dis-je, après une inspection rapide de sa personne.

—Ah! je ne m’étais pas trompé!» s’écria-t-il en frappant dans ses mains; et tout aussitôt faisant lestement disparaître ma bouteille de rinçure, il la remplaça par une autre, à cachet rouge, vin d’officier, mit un second verre sur la table et s’assit en face de moi.

Je demandai au garçon deux assiettes et deux couverts, et tirai le poulet de sa boîte. Les soldats du 40e ouvraient de grands yeux affamés.

«En quelle qualité êtes-vous ici? dis-je à Ferrière.

—C’est moi le chef de l’établissement,» me répondit-il.

Et son front rayonna d’orgueil.

«Voilà donc pourquoi je n’ai plus retrouvé la maisonnette à sa place?

—La maisonnette a descendu dans les fossés du fort, ainsi que le petit lopin de terre; c’est une affaire entre le gouvernement et moi.

—Et l’affaire a été bonne?

—Pas mauvaise, pas mauvaise, dit-il en clignant de l’œil, puisque je ne dois rien sur l’établissement, que la cave est pleine et que je vends en gros et en détail.»

L’orgueil qui tout à l’heure ne rayonnait que sur son front resplendit alors sur toute sa personne.

«Donc, père Ferrière, aujourd’hui vous voilà riche?

—Je ne dépends plus de mon cheval, du moins, et cela grâce à vous et au gouvernement.

—Comment, grâce à moi?

—Eh bien, et les deux poules!»

Ces derniers mots demandent une explication.


II

Misères et splendeurs d’un bohémien français. — L’orphelin. — Une dame charitable. — Petits métiers. — Un cheval au lieu d’une soupe. — Choléra de 1832. — Les deux mendiants. — Un ménage sur la grande route. — Fin de la vie nomade. — Une maison pour dix francs. — La jolie bouquetière.

Avez-vous jamais élevé des poules?... C’est une attrayante occupation. Il fut un temps où, dans ma basse-cour de Belleville, j’avais quarante poules de premier choix: brahma-pootra, cochinchinoises, andalouses; poules de Crèvecœur, de Bréda, de la Flèche; poules cauchoises et poules russes, toutes bien cravatées, huppées, colleretées; des perfections du genre.

Je ressentais pour elles une grande affection qu’aucune idée gastronomique ne venait dégrader; elles le savaient bien, croyez-le. Il m’arrivait parfois d’en céder, d’en échanger, et même d’en vendre; mais me nourrir de mes élèves, grand Dieu! était-ce possible? Il m’aurait semblé entendre un de mes sujets bien-aimés pépier sous ma dent, ou caqueter dans mon estomac. Horreur!

Toutefois, je faisais là un singulier commerce, il en faut convenir. Il m’arrivait de vendre un poulet, mal coiffé il est vrai, un franc, et d’acheter un œuf trois francs.... Oui, trois francs pièce, trente-six francs la douzaine. A ce prix, une omelette eût été un plat de luxe.

J’étais donc marchand de poules, lorsqu’un matin, Jean, mon vieux Jean, m’annonça qu’un individu, conduisant une charrette, demandait à me parler.

A ma porte, je trouvai un homme à la figure intelligente sans être rusée, chose rare parmi les pauvres diables de son espèce; quoique jeune encore, il grisonnait; sa blouse, rapiécée sur toutes les coutures, mais propre et sans déchirure aucune, témoignait que si la misère l’avait éprouvé, il n’en était point au découragement.

«Monsieur, me dit-il, vous aimez les poules; j’en ai une couple à vous vendre; de bien jolies bêtes tout de même.»

Il alla à sa charrette, ouvrit une espèce de grande cage en lattis, qui en occupait la partie postérieure; puis j’entendis de gros soupirs sortir de dessous la bâche qui recouvrait le pauvre véhicule. Je m’approchai; j’aperçus à l’avant de la charrette une jeune femme assez belle, mais d’une grande pâleur. Elle tenait les deux poules sur ses genoux, et les caressait, les baisait, comme pour leur faire ses adieux. L’une était une poule nankin de Crèvecœur, d’une forme élégante et svelte; l’autre, une belle cauchoise ardoisée, à la robe irréprochable, mais dont la huppe laissait échapper quelques petites plumes blanches. Sans cette macule, c’eût été une merveille.

«Combien en voulez-vous? lui demandai-je.

—Faites le prix vous-même, me répondit-il, puisque vous êtes connaisseur.»

Après les avoir examinées, non-seulement au plumage, aux pattes et au bec, mais à la langue et sous l’aile, les reconnaissant jeunes, saines et de race, peut-être aussi tenant compte de l’apparence misérable du vendeur: «Elles valent trente francs pièce,» lui dis-je.

Mon homme fit un soubresaut; un éclair de joie jaillit de ses yeux, où une larme apparut, et j’entendis un sanglot étouffé sortir de la voiture.

«Pourquoi les vendre si vous y tenez tant? Cette somme vous est-elle indispensable? je puis vous en faire l’avance.

—Ah! vous êtes un vrai chrétien, vous! me répondit le brave Ferrière, en s’essuyant l’œil du bout de sa manche; la femme y tient, c’est vrai; dame! c’est elle qui les a élevées et presque couvées, monsieur. Les œufs qu’elles nous pondaient faisaient notre régal dans les jours difficiles; mais, nuit et jour, nous n’avons d’autre logement que notre berlingot; la femme s’apprête à me donner un poupon, et, avant longtemps, il aurait toujours fallu que la jaune et la grise cèdent leur place au berceau de l’enfant. Nous ne pouvons pas tenir tant de monde là dedans.»

Je dus me rendre à cette raison.

Mais, pourquoi ne compléterais-je pas ici l’histoire de mon ami Ferrière? Elle vaut bien une légende.

Né avec le siècle, dans une famille honorable du département de Seine-et-Marne, Ferrière perdit sa mère de bonne heure. Il avait dix ans à peine lorsque son père, ruiné par des spéculations malheureuses, après avoir fait argent de tout, alla chercher fortune à l’étranger. Son fils n’entendit plus parler de lui.

Une dame charitable prit en pitié l’enfant abandonné; mais elle le nourrissait mal et le battait parfois. Le jugeant indocile et ingrat, elle le fit entrer, en qualité de petit clerc, chez un avoué de Fontenay-Trésigny. Celui-ci, ne lui trouvant pas assez d’orthographe pour l’occuper dans son étude, lui faisait faire ses courses, balayer sa maison et cirer ses bottes.

L’enfant ne manquait ni de bon sens, ni de fierté; il échappa à ses bienfaiteurs, résolu d’embrasser un état qui pût le faire vivre honorablement. Par malheur, tout état demande un apprentissage, et cet apprentissage, il faut le payer. Il dut donc se résigner à ces petits métiers qui s’apprennent du jour au lendemain. Si je devais le suivre à travers toutes ses pérégrinations et ses métamorphoses, je le montrerais tour à tour passeur de bac, par intérim, piéton de la poste, comparse et machiniste dans un théâtre de quatrième ordre; casseur de pierres, et se dégoûtant vite de cet ingrat labeur de grande route, plus tard, bedeau, maître d’école, batteur de grosse caisse dans une fête de village, et abandonnant tout à coup son instrument pour se mêler aux danseurs, car il a vingt ans, et comme un autre il aime le plaisir.

Après avoir ainsi sauté de branche en branche, semblable au pauvre oiseau qui ne peut prendre son vol, découragé de ses vaines tentatives de vie sédentaire, n’espérant plus rien que du hasard, il alla droit devant lui, couchant dans les étables, dans les greniers, le plus souvent à la belle étoile; tantôt charitablement hébergé dans une honnête ferme, où il trouvait un emploi de quelques jours; tantôt rudement repoussé comme vaurien et vagabond. Vagabond, il l’était. Il ne savait plus se fixer; il lui fallait la vie errante, le grand air, et son indépendance complète. Il riait à sa misère, pourvu qu’elle changeât de place.

Un jour que le hasard, sa Providence, semblait l’avoir oublié, longeant, l’estomac vide, les murs d’un château, il y vit une affiche placardée. On réclamait des bras inoccupés pour un travail de terrassement. Tout travailleur, avant de se mettre à l’œuvre, avait droit à une soupe. Ce dernier article le tenta.

A la grille dudit château un domestique, en riant aux éclats, lui apprit que l’affiche était apposée là depuis six mois; on n’avait plus besoin de personne. Toutefois, il lui dit de l’attendre, et, un instant après, au lieu d’une soupe il lui donna un cheval. Oui, un cheval, un vrai cheval, en chair et en os; en os surtout.

C’était un pauvre animal, encore jeune, mais quasi étique, véhémentement soupçonné de quelque maladie contagieuse. Ayant reçu l’ordre de le mener à l’abattoir, le domestique, qui, ce jour-là, sans doute, avait autre chose à faire, chargea Ferrière de la commission, lui en abandonnant les bénéfices.

Ferrière ne fit point abattre son cheval; il le soigna, il le guérit. Par quel moyen? Je l’ignore.

On apprend bien des choses en courant les routes, pour peu qu’on ait d’intelligence et de mémoire. Tel bohémien, à force de toucher à tous les pays, à tous les métiers, de frayer avec des gens de toutes sortes, devient, à la longue, une encyclopédie vivante; encyclopédie superficielle, d’accord. Selon moi, les vagabonds de cette espèce se rapprochent assez des philosophes anciens, coureurs de routes aussi, et qui allaient deçà delà recueillir la science éparpillée alors dans le monde.

Aristote, presque seul, fut un philosophe sédentaire; mais il avait pour aide-naturaliste, pour commis voyageur, son élève, Alexandre de Macédoine. Ferrière, lui, voyait tout, apprenait tout par lui-même, comme Démocrite et Platon. Il était observateur, et, dans nos entretiens au Trou-Vassou, je m’étonnai parfois de l’étendue de ses connaissances et de la finesse de ses aperçus. Il possédait les généralités, les points de relation. De notre temps, par malheur, à force de s’accroître, les sciences sont devenues complexes, rayonnantes, obèses. Pour chacune d’elles, l’existence d’un homme suffit à peine. Il n’y a donc plus de généralisateurs, par conséquent de grandes idées relatives, que parmi ceux-là qu’on nomme les ignorants et les désœuvrés: les poëtes et les bohémiens.

Mais j’aborde les considérations, et je veux être bref.

Donc Ferrière a un cheval, et il en tire parti. Il est messager; il exécute des transports de paille, de foin, de paquets, d’un village à un autre. Le fardeau est-il trop lourd au pauvre bidet, l’homme en prend sa part, et tous deux font la route en s’entr’aidant. Grâce à son cheval, à défaut du métier qui lui manque, il a un labeur quotidien et régulier; il a mieux encore, une affection. Il aime son cheval, et son cheval l’aime.

Tous deux étaient en voie de prospérité; vint une époque désastreuse, le choléra de 1832. Dans la contrée que fréquentait le plus volontiers Ferrière, le fléau sévissait avec violence, et chacun barricadait sa porte, espérant l’empêcher d’entrer. Le pauvre messager surtout devint l’objet de la défiance générale; il semblait qu’il n’eût plus que la contagion à transporter d’un village à l’autre. On le fuyait, et en le fuyant on le condamnait à une misère sans issue. S’il avait été seul, il aurait pu se résigner peut-être, et reprendre sa vie d’autrefois en attendant des temps meilleurs; mais il fallait pourvoir aux besoins de son ami, de son cheval. Il prit une grande résolution.

Chose incroyable, au milieu de ses plus rudes épreuves, jamais notre bohémien n’était descendu jusqu’à la mendicité. Quand je m’en étonnais devant lui: «Monsieur, me répondait-il d’un ton passablement burlesque, empreint d’une fierté sincère cependant, je n’aurais pas tant souffert de la faim si j’avais pu me faire domestique ou mendiant. Mais le pouvais-je? je suis gentilhomme.»

Son père, en effet, à tort ou à raison, se faisait nommer M. de Ferrière, et le fils, à raison ou à tort, pensait que d’avoir été saltimbanque, casseur de pierres, vagabond, ne le dégradait point de noblesse comme aurait pu faire la mendicité.

Se préparant à franchir ce Rubicon de la prud’homie, il ne voulait pas mendier là où son nom était connu.

Déjà ces groupes de villages où l’homme et le cheval avaient leurs habitudes étaient loin derrière eux, lorsque, à la nuit tombante, Ferrière vit venir à lui une femme, qui, dans la demi-obscurité, lui sembla une élégante fermière, ou une honnête bourgeoise. Pour un début, l’occasion était favorable. De son côté, la soi-disant bourgeoise, apercevant dans l’ombre un homme traînant un cheval en laisse, crut tout au moins à un valet de bonne maison, et tous deux s’abordèrent en tendant la main l’un vers l’autre.

Ferrière, que j’ai eu tort peut-être de comparer à Démocrite, mais qui, après tout, était philosophe, partit d’un grand éclat de rire, et saisissant la main avancée vers lui, il la secoua cordialement.

La mendiante ne rit pas, elle. Depuis longtemps le sourire s’était effacé de ses lèvres pâles et amincies. Ouvrière en linge, son travail la faisait vivre; tout à coup la paralysie s’était jetée sur sa main laborieuse. Aujourd’hui, pour combler la mesure de ses misères, les premiers symptômes du choléra venaient de l’atteindre.

Ferrière la fit monter sur son cheval, et la conduisit, à une lieue de là, chez un bon curé de village qui lui avait fait faire sa première communion, et dont il était devenu plus tard le bedeau. Le bon curé accueillit tout à la fois l’homme, le cheval et la malade. Pour celle-ci, notre docteur bohémien mit en œuvre toutes les ressources de sa science de rencontre. Au bout d’un mois, elle était guérie et se nommait Mme Ferrière.

Deux misères réunies se portent parfois assistance, tant le principe de l’association est bon dans son essence même. Le mariage de notre ami avait reflété sur sa personne un certain éclat de moralité. Maintenant, les jeunes filles le saluaient quand il traversait le village.

Une chose, cependant, mettait le nouvel époux en grande perplexité. A peine marié, et pas mal amoureux, allait-il installer sa femme, seule, dans quelque pauvre chaumière, et courir les chemins sans elle, ou renoncerait-il à cette vie du grand air qu’il aimait tant?

Un matin qu’il se posait cette embarrassante question, deux vieilles roues, placées à la porte d’un charron, semblèrent d’elles-mêmes y répondre et résoudre la difficulté. Il les acheta et les paya au charron par des journées de travail. Pendant toute une semaine, il tira le soufflet de la forge. Son compte soldé, Ferrière, avec quelques poutrelles qu’il équarrit, quelques planches, quelques cerceaux, qu’il ajusta lui-même, se construisit une voiture.

Ainsi prit naissance ce fameux berlingot dans lequel, durant plusieurs années, vécurent les deux époux, roulant à travers les chemins, à la manière des anciens Scythes, et emportant avec eux, non-seulement leurs pénates, mais leur mobilier, leur poulailler, et leurs ustensiles de cuisine, un fourneau de terre, un poêlon et deux assiettes.

A la traversée des villages, on recueillait ou l’on distribuait les objets de messagerie. A l’heure des repas, le berlingot s’arrêtait sous un arbre. S’il faisait beau, on mettait pied à terre; la dame du logis allumait le fourneau dans un fossé ou derrière une haie; on dînait en plein air; la cage des poules était ouverte, et pas de crainte qu’une d’elles cherchât à fausser compagnie au pauvre ménage. Elles allaient chercher leur picorée en grattant les terrains environnants; mais au premier appel, d’elles-mêmes elles rentraient dans leur cage, non toutefois sans avoir été becqueter les miettes à la table des maîtres.

A ce même appel accourait un autre personnage, le chien de l’habitation, un piteux griffon, borgne et un peu écloppé, mais docile, intelligent, dévoué. Comme son cheval, comme sa femme, comme tous ses autres bonheurs enfin, Ferrière l’avait ramassé sur la route.

Ah! le bon temps! Ah! la rude existence, où les incidents, l’inattendu, le peut-être, remplissent le cœur du nomade d’émotions et de surprises incessantes; où, chaque jour, il laisse derrière lui plus de souvenirs que nous autres sédentaires n’en pouvons récolter dans un mois; où par conséquent il jouit de fait de ces quelques siècles de durée promis par un grand physiologiste à l’espèce humaine, quand elle saura se bien conduire. Sur ma parole, Minorel a raison, et si un sort contraire ne m’avait encotonné dans ce milieu bourgeois, où le mouvement semble être une convulsion, si j’avais été assez heureux pour connaître la misère (passagèrement toutefois!), moi, poëte, moi, artiste, voilà la vie qui m’aurait convenu! Chaque matin s’éveiller avec un nouvel horizon devant soi! avoir le ciel pour baldaquin, la grande route pour salon!... Je sais bien qu’à ce métier on gagne des rhumatismes.... D’ailleurs, pourquoi vais-je entreprendre l’apologie de cette existence de bohémien, juste au moment où Ferrière songe à s’en affranchir?

Ce fut vers ce temps que la vente de la jaune et de la grise vint doter le ménage d’un capital inespéré.

Devenu père, Ferrière avait senti se modifier en lui ses idées d’indépendance absolue; au nom de l’enfant, sa femme le poussait doucement vers le calme et la stabilité. Il s’y laissa prendre. Un beau jour, les joies du propriétaire passèrent devant ses yeux comme un rêve éblouissant.

Avec ses épargnes et la vente de ses poules, il possédait un avoir de cent et quelques francs. Il résolut d’acheter un terrain, de s’y bâtir une maison, et il en vint à bout.

Ferrière fit l’acquisition de quelques ares de terre du côté du Trou-Vassou, et les paya comptant. Une dizaine de francs lui restaient seuls pour entreprendre la construction de sa maison. Ils y suffirent.

Le terrain était inculte et pierreux, quelques arbres rabougris l’ombrageaient. Les arbres fournirent la charpente; la terre les matériaux.

Trois ou quatre ans plus tard, dans mes herborisations, me dirigeant de ce côté, je voyais, au milieu d’un champ de luzerne, une petite chaumière faite de meulière et de torchis; malgré sa maigre toiture de roseaux et de genêts, elle riait à l’œil par son air agreste. Après tout, on ne se bâtit pas un palais de marbre pour dix francs.

Parfois Ferrière et le cheval étaient en course, mais je trouvais là sa femme et sa fille; celle-ci trottait déjà menu, ou se roulant à terre avec le chien grillon; celle-là occupée d’ouvrages de couture. Quoique toujours impotente de sa main droite, elle était parvenue à coudre très-habilement de sa main gauche. Le chien, battant de la queue, venait à ma rencontre; l’enfant poussait des cris de joie en me voyant, et ses petites mains essayaient d’entr’ouvrir ma boîte de fer-blanc, où elle savait trouver pour elle un gâteau et un petit pot de confitures de Bar.

Puis, je quittai Belleville, et les années passèrent. Une dernière fois, me trouvant à Charonne pour certaine affaire contentieuse, je poussai jusqu’à la demeure de mes anciens amis. La chaumière s’était métamorphosée en une maisonnette couverte de tuiles, avec volets verts; elle embaumait. Au champ de luzerne avait succédé un champ de roses. Les roses sont d’un bon produit dans la banlieue parisienne, et le ci-devant bohémien, à ses états de voiturier, de messager, d’architecte et de constructeur, avait ajouté celui de jardinier-fleuriste. Sur le seuil de la porte extérieure, la gentille Thérèse, déjà grandelette, offrait aux passants des bouquets de roses, ce qui lui attirait quotidiennement vingt madrigaux, tous brodés sur un thème invariable.

Tels étaient les souvenirs que j’avais laissés au Trou-Vassou, lorsque, douze ans après, au début de mon voyage de Paris à Marly-le-Roi, sous l’ombre du fort de Noisy-le-Sec, je retrouvai mon ancien Ferrière.

Mais qu’était devenue ma petite marchande de roses?

Tout en déjeunant avec lui, lorsque je parlai d’elle à son père, la figure de celui-ci, un instant auparavant joviale et rayonnante, se crispa tout à coup.

«Thérèse? me dit-il brusquement, comme s’il eût cherché qui je voulais désigner par ce nom. Est-ce de ma femme que vous parlez? Elle se nommait Thérèse, en effet.... Eh! bien, elle est morte; tant mieux pour elle!

—Je vous parle de votre fille, père Ferrière.

— Ah! ah! ma fille?... ma fille Thérèse?... Depuis beau jour elle nous a quittés, pour aller vivre bien loin d’ici, auprès de sa marraine, qui est riche, et qui, n’ayant pas d’enfants, l’avait adoptée pour lui donner une belle éducation.

—Et vous n’avez pas revu votre fille depuis?

—Oh! que si!... Il y a deux ans, elle est revenue.... Son éducation était faite.

—Ne la verrai-je point?

—Elle est repartie.

—Pour rejoindre sa marraine?

—Non! sa marraine ne la recevrait plus.... N’allez pas croire que ce soit une méchante enfant, reprit-il tout à coup; elle, si douce, si bonne, le vrai portrait de la défunte! Vous l’avez connue cette autre Thérèse-là? mais assez causé là-dessus; vous ne voudriez pas me faire de la peine?»

C’est ainsi que mon ancienne connaissance du Trou-Vassou excita ma curiosité sans la satisfaire. Enfin, je dus prendre congé de lui, et, après une double et affectueuse poignée de main, je poursuivis ma promenade en me dirigeant vers Noisy.


III

Les illustrations de Noisy-le-Sec. — La Saint-Athanase. — Des noms de baptême. — Changement de route. — Un Sardanapale en guenilles. — Mystères de la ville d’Épernay. — L’ordre de la Pure Vérité. — Deux mystifiés au lieu d’un.

Le village de Noisy n’a pas traversé les siècles sans quelque éclat. Parmi ses anciens seigneurs il compte un illustre pendu, Enguerrand de Marigny, inventeur de ce fameux gibet de Montfaucon, auquel, pour crime d’exaction, il fut bel et bien accroché lui-même. Coïncidence singulière! le cardinal La Balue, autre seigneur de Noisy-le-Sec, par ordre du roi Louis XI, subit, on le sait, une longue détention dans une cage de fer, et pour ces mêmes cages, l’histoire nous le dit, il était aussi en droit de prendre, sinon un brevet d’invention, du moins un brevet de perfectionnement.

Je venais de traverser le canal de l’Ourcq, me dirigeant sur Bondy, pour redescendre ensuite par Baubigny, où je comptais m’arrêter, et, le lendemain, gagner Marly par Aubervilliers et Nanterre. Chemin faisant, je songeais à Thérèse; à défaut d’une histoire authentique, je lui en composais une à ma guise, lorsqu’une main pesante me tomba sur l’épaule.

«Ah! ah! me dit une voix fortement timbrée, vous venez donc prendre le chemin de fer de Noisy-le-Sec?

—Au diable les chemins de fer! j’essaye au contraire, de me passer d’eux.

—Comptez-vous aller à pied à Épernay?

—Quoi! Épernay?

—Et la Saint-Athanase?

—Quelle Saint-Athanase?

—Comment, reprit mon interlocuteur, qui n’était autre qu’un de mes amis, ingénieur militaire, chargé, pour le moment, de l’inspection des travaux du fort de Noisy-le-Sec, comment, on a cette chance heureuse, et bien rare, d’avoir un intime qui se nomme Athanase; soi-même, et malgré lui, on s’est déclaré son parrain pour un second baptême, et seul on manquerait au serment qu’on a exigé des autres?»

Je me rappelai alors une de mes bonnes soirées de cet hiver.

Nous dînions chez Ernest Forestier, un de mes jeunes amis. J’ai quelques amis dont j’aurais pu être le père. Ils tetaient encore lorsque je prenais ma licence d’avocat; selon moi, ce mélange affectueux de deux générations profite à l’une comme à l’autre. Au dessert, la conversation roula sur les noms de baptême. J’attaquai vertement cet usage ridicule, incommode, dangereux, de donner à tous les enfants les mêmes noms, avarement triés, au nombre de six ou huit, dans le calendrier courant, quand la Vie des Saints et le Martyrologe nous en pourraient fournir par milliers de plus harmonieux et de plus convenables.

«Trouvez-vous dans une réunion d’une trentaine d’individus, disais-je, au nom de Paul, six dressent la tête; six autres au nom de Léon; le reste répond en chœur si on interpelle un Jules, un Charles, un Eugène ou un Ernest. S’agit-il d’une réunion de femmes, prononcez le nom de Marie, vous aurez une levée en masse. Est-ce donc là avoir un nom spécial et individuel? Je sais bien que les jeunes mères commencent à s’apercevoir de la confusion jetée au sein même de leurs propres familles par cette surabondance d’homonymes. Pour parer à l’inconvénient, que font-elles? De leurs nouveau-nés elles font non plus des Léon et des Paul, mais des Maurice et des Albert, rien autre chose; si ce sont des filles, des Jeanne et des Geneviève, le rustique étant à la mode pour les jeunes demoiselles. Mais les dénominations nouvelles, aussi peu variées que les autres, et toujours tirées d’un même sac, amèneront infailliblement les mêmes résultats pour la génération nouvelle.»

J’étais fort gai ce soir-là, et en veine de paradoxe. Je pris à partie les Paul et les Ernest, soutenant qu’avec une armée recrutée parmi les premiers dans nos quatre-vingt-six départements, on pourrait mener à bien une guerre contre une puissance de second ordre; si les Ernest se joignaient aux Paul, la Russie elle-même tremblerait.

Au milieu de ces folies, j’interpellai notre amphitryon, lui demandant s’il ne portait pas un autre nom que ce nom œcuménique d’Ernest:

«Je me nomme aussi Athanase, me répondit-il.

—Bravo! Athanase, voilà une appellation qui désigne non plus un peuple, mais un homme! Ce sera là désormais votre seul vocable! Vous n’êtes plus qu’un Athanase à mes yeux! Jurons tous de souhaiter la fête de notre ami à la Saint-Athanase prochaine!... A la santé d’Athanase!»

On avait ri, on avait trinqué, on avait juré, et, le lendemain, je ne me souvenais guère plus si Forestier se prénommait Ernest Athanase, ou Ernest Chrysostome.

Un peu confus à ce souvenir que me rappelait mon ingénieur:

«J’avais complétement oublié mon engagement, lui dis-je. D’ailleurs, Ernest ou Athanase, vous me le rappelez vous-même, habite présentement Épernay, c’est-à-dire à trente ou trente-six lieues d’ici.

—Dites à trois heures, me répondit-il; on ne compte plus par lieues depuis la création des chemins de fer. Mais n’est-ce point pour satisfaire à votre promesse, mieux encore, à votre provocation, que, la Saint-Athanase venue, vous voici à la station de Noisy-le-Sec? Si vous n’allez à Épernay, où donc allez-vous?

— Je vais à Marly-le-Roi.

—Ah! bah! Ce n’est pas du tout le chemin; vous serez plus vite à Épernay.

—C’est possible.... Mais mon ami Antoine Minorel doit venir demain me rejoindre à Marly; je me suis engagé à l’y attendre; Madeleine, ma cuisinière, y est installée déjà....

—Belles raisons! Vous coucherez ce soir à Paris, et même à Marly, si bon vous semble. Je me souviens de vous avoir entendu maintes fois vous poser comme l’ennemi personnel des chemins de fer; voici le moment de vous réconcilier avec eux. Celui-ci va vous mettre à même de remplir tout à la fois vos engagements envers Forestier et envers Minorel. Voyez-vous là-bas la fumée de la locomotive? Allons, prenez votre billet, et en route!»

L’avouerai-je? l’idée de causer un grand étonnement à Minorel quand, demain, à Marly, je pourrais lui dire en l’abordant: «Très-cher, si je ne reviens pas de Fontainebleau, que tu me reproches de ne point encore avoir exploré, je reviens d’Épernay; c’est deux fois plus loin!» fut peut-être ce qui me décida avant tout.

Il était midi; à trois heures nous devions toucher Épernay. J’en repartirais à cinq; à huit, je serais de retour à Noisy, et, malgré ce crochet vers la Champagne, je comptais ne modifier en rien l’itinéraire de mon voyage de banlieue.

Dieu et le chemin de fer en devaient décider autrement.

Le long de la route, défilèrent devant moi, comme dans un mobile panorama, le Raincy, que j’avais compté visiter à pied ce jour même; la cathédrale de Meaux, devant laquelle je me découvris la tête pour saluer le grand Bossuet; puis se présenta un élégant castel moyen âge, bâti d’hier, aux tours ventrues et rondes comme des tonnes, aux donjons en forme de bouteilles, que des rinceaux de pampre semblaient couronner. C’était le château de Boursault qui venait de s’élever par magie, non aux sons de la lyre, comme les murs de Thèbes, mais au bruit des bouchons de vin de Champagne, faisant retentir dans le monde entier le nom de son illustre fondatrice, la veuve Cliquot.

Enfin, nous entrâmes dans la gare d’Épernay. Là, je reçus un premier choc (choc purement moral, Dieu merci!): le train se dirigeant sur Paris, avec station à Noisy-le-Sec, ne devait pas partir avant huit heures du soir. Avec les chemins de fer, il n’y a qu’à se résigner. Je me résignai donc, sans toutefois renoncer à mon projet primitif.

Notre ami Forestier nous reçut avec plus de surprise encore que de joie. Il n’avait jamais pensé que son second baptême dût porter fruit; il tenait à son joli nom suédois d’Ernest, répudiait hautement son nom grec d’Athanase, et du doigt, en riant, il me fit signe qu’il se vengerait de son malencontreux parrain. D’ailleurs, nous avions fait erreur de date, il nous le prouva. La Saint-Athanase, tombant le 2 mai, ne pouvait tout au plus être fêtée que le 1er. Nous étions au 30 avril! Il nous invita à la célébrer avec lui le lendemain, nous prévenant toutefois que le lendemain il serait en route pour aller visiter la chute du Rhin à Schaffouse.

Nous rîmes beaucoup et de l’invitation, et de la méprise de l’ingénieur, qui m’avait fait opérer un pareil déplacement sur une fausse interprétation du calendrier. Celui-ci m’en fit ses excuses.

Athanase (je lui conserverai obstinément le nom, qui, je le maintiens, lui donne une personnalité plus distincte), Athanase recevait justement ce jour-là à dîner ses futurs compagnons de voyage. On se mit à table à quatre heures, puis, le repas gaiement achevé, nous sortîmes pour faire un tour dans la ville.

La ville d’Épernay ne présente guère de curieux que sa rue du Commerce, bordée de monuments grandioses, et son église, remarquable surtout par son portail renaissance, en complet désaccord avec le reste de l’édifice.

Moins curieux de sculptures et d’œuvres architecturales que d’observations à faire sur le vif, moi, j’y avais tout d’abord découvert un personnage vraiment digne d’être étudié, et dont, certes, on ne trouverait pas l’analogue ailleurs que dans ce bienheureux département de la Marne.

C’était un jeune mendiant en guenilles, portant bissac de toile sur l’épaule.

A notre sortie de chez Athanase, il se tenait devant la fenêtre de la cuisine, donnant sur la rue; le regard intelligent et sensuel du jeune quémandeur attira sur-le-champ mon attention.

La servante venait de lui donner un morceau de pain bis et une pleine tasse de vin de Champagne, le reste de nos bouteilles mal vidées. Un sourire de béatitude s’épanouissait en large sur la figure de l’enfant. Ouvrant son bissac, il y fit entrer la miche de pain bis, en retira un morceau de pain blanc, puis un verre à long col, ébréché et complétement privé de sa base. Alors, avec une pose de Sardanapale, il épancha dans le verre une partie du contenu de la tasse, et porta un premier toast à la servante, ce qui me parut parfait de convenance. Ce garçon-là doit avoir du cœur. Dans sa seconde verrée il trempa d’abord quelques bribes de son pain blanc, et l’acheva ensuite à notre santé; car, à ma prière, ces messieurs avaient bien voulu suspendre leur marche pour me laisser le temps de l’observer. J’étais ravi; je lui donnai cinq francs.

Ce mendiant voluptueux décidait en ma faveur relativement à une thèse soutenue par moi pendant le dîner; c’est que la forme et la matière du gobelet exercent une puissante influence sur la qualité du vin. Dégusté dans un verre mousseline, où les deux lèvres se touchent, l’honnête mâcon devient pomard; bu dans une tasse, le champagne n’est plus que piquette.

Vive la mendicité dans les pays mousseux!

La grande curiosité d’Épernay, son orgueil, sa gloire, ne se montre pas à la surface du sol; elle est intérieure, elle est souterraine; ce sont ses caves. Tant de magnifiques péristyles de la rue du Commerce, ces riches portiques surmontés de frontons triangulaires, grecs ou romains, que représentent-ils? Ils représentent l’entrée des caves.

Je ne pouvais quitter Épernay sans visiter ses caves, Athanase me le déclara; et nous nous acheminâmes vers une des plus renommées. Je ne comptais y voir que des bouteilles rangées en bataille; j’allais y rencontrer Éleusis et ses mystères.

Sous le porche du temple se tenait une figure pâle, avec un nez rouge implanté au milieu. Plusieurs autres personnages, en compagnie de cette figure, nous voyant arriver, nous firent, comme si nous risquions d’interrompre une cérémonie solennelle, des signes auxquels je ne compris rien.

Deux minutes après, un homme tout de noir habillé, portant à la main un masque grillagé de laiton, semblable à ceux dont on fait usage dans les salles d’escrime, en affubla le nez rouge, qui se laissa faire avec une sorte de componction. Tous gardaient un silence empesé, sous le sérieux duquel cependant le froncement des sourcils de quelques-uns, les contractions zygomatiques de quelques autres, trahissaient un rire contenu à grand’peine.

L’homme noir alors frappa trois coups sur un timbre placé au fond du péristyle. De l’intérieur, une voix forte et retentissante cria:

«Qui ose frapper à cette porte?

—Un oiseau de nuit, répondit l’homme noir, qui semblait jouer là le rôle d’introducteur.

—Que peut-il y avoir de commun entre la buse et l’aigle, entre le vermisseau et l’escarboucle, entre le nouveau venu, encore enveloppé de sa gangue profane, et le Vieux de la Montagne, tout resplendissant de vie et de lumière? reprit la grosse voix.

—Maître, c’est de cette lumière sacrée que voudrait s’abreuver le néophyte.»

Après cet échange de demandes et de réponses, qui parodiaient évidemment le catéchisme maçonnique, deux initiés saisirent le nez rouge par les épaules, et la bande, au milieu d’un jet de lycopode enflammé, s’engouffra dans la crypte, autrement dit dans la cave.

«Quelle est cette comédie? demandai-je à Athanase.

—Le masque de fer, me dit-il, est ici un ornement obligé; on va nous en revêtir tous. Sans ce préservatif, en passant entre les rangs de bouteilles de première année, nous pourrions bien recevoir quelques éclats à la figure.

—Et connaissez-vous le soi-disant néophyte?

—Non; ce doit être un étranger.

—Il n’est pas difficile de deviner son origine, interrompit un des nôtres; dans certains pays de l’Orient, les sorcières ont deux prunelles dans chaque œil, dit-on; lui, dans chacun de ses genoux semble loger deux rotules. Le buste carré, le col dans les épaules, long sur pattes comme un héron, j’en réponds, c’est un Hollandais. A coup sûr, reprit-il en ricanant, j’ai déjà vu ce malbâti quelque part.... Ah! oui; dans un tableau de Téniers.»

L’auteur de cette sortie peu charitable était un petit bossu, très-bossu, auprès duquel j’avais dîné, homme d’esprit du reste, ce qui chez lui autorisait la bosse.

Quand nous pénétrâmes enfin dans ces caves immenses, longues comme la rue de la Paix, à Paris, et où circulaient des haquets et de lourdes voitures avec leur attelage, où une voie ferrée était organisée pour le service, ce qui m’y préoccupa le plus, ce fut de savoir ce qui allait advenir à ce pauvre nez rouge.

Le galop d’un cheval se fit entendre, puis ensuite un tintamarre épouvantable. On eût pu croire que dix écoles de tambours venaient de déboucher dans la crypte. C’étaient les futailles vides qui résonnaient sous les palettes à bouchons.

Débarrassé de son masque, mais les yeux bandés, le néophyte, enfourché sens devant derrière sur un cheval qui gambadait, passa devant nous en exécutant une voltige aussi burlesque qu’involontaire. Les Hollandais ne sont généralement pas d’habiles écuyers, surtout dans cette position anomale. Une ruade lui fit perdre l’équilibre; les frères Terribles le reçurent dans leurs bras.

A peine remis de sa secousse, on le replaça en selle; mais, cette fois, la selle n’était plus sur le cheval; elle surmontait un tonneau caparaçonné. Le pied dans l’étrier, la bride en main, la tête tournée du bon côté cette fois, comme il convient à tout vrai gentleman rider, notre Hollandais s’attendait à caracoler encore, quand, à sa profonde stupéfaction, il se sentit, sans ruade aucune, rapidement entraîné sur une pente glissante. Il était sur le petit chemin de fer.

Il subit encore d’autres épreuves, mais à ce moment une discussion s’était élevée entre nous.

«Il ne serait point convenable d’aller plus loin, disait Athanase; sous le nom de l’Ordre de la Pure Vérité, existe à Épernay une société non maçonnique, mais qui, elle aussi, a ses mots de passe, ses signes de ralliement, son secret enfin. Malgré leurs travestissements, j’ai reconnu parmi ces messieurs des membres actifs de la société, entre autres Brascassin, un de nos bons amis....

—Ce ne peut être Brascassin que vous avez vu, dit un des nôtres; il est à Paris.

—Qu’est-ce que ce Brascassin? demandai-je.

—Le meilleur chansonnier d’Épernay; mais il ne s’agit pas seulement de lui; l’ordre de la Pure Vérité a ses rites mystérieux, plus significatifs, plus imposants qu’on ne le suppose généralement.... nous avons mal pris notre temps; allons visiter une autre cave.»

Une opposition se manifestait; les opinions étaient partagées. On me choisit pour arbitre.

Mon âge, mon caractère connu, semblaient me devoir rallier à la sage et discrète proposition d’Athanase. Il n’en fut rien. Je suis curieux à l’excès; la curiosité l’emporta chez moi sur la convenance et la raison. D’ailleurs, ce malheureux néophyte m’intéressait; je voulais savoir ce qu’ils allaient en faire.

Athanase se soumit à l’arrêt.

A l’extrémité d’une des galeries, nous ne tardons pas à voir briller des torches; là se tenait le sanhédrin. Nous dirigeant de ce côté, nous nous abritons derrière une longue file de planches à bouteilles, hors de service et dressées contre le mur.

A travers les trous des planches, nous pouvions tout voir sans être vus. Assis en demi-cercle sur de petites barriques, l’état-major des grands dignitaires se disposait à procéder aux épreuves morales. Debout devant lui, les yeux toujours bandés, le nez rouge gardait un calme imperturbable.

Le président se leva. J’aurais dû dire le vénérable; bien vénérable en effet. Revêtu d’une dalmatique à passements dorés, le front branlant, la barbe blanche, il paraissait âgé de quatre-vingts ans au moins.

A l’aspect de ce vieillard chez qui tout respirait le calme et la mansuétude, j’eus honte de mon rôle d’espion, et j’allais en revenir au bon conseil d’Athanase, lorsque celui-ci, placé près de moi derrière les planches, me poussa du coude:

«C’est Brascassin! me dit-il à voix basse en me désignant le vénérable; je ne m’étais donc pas trompé!»

Cela brouillait mes idées de trouver un vieillard dans le premier chansonnier d’Épernay; mais l’interrogatoire commençant, je ne songeai plus qu’à bien écouter.

«Vos souillures du monde se sont en partie effacées au contact des coursiers apocalyptiques, le cheval sans tête et le cheval sans jambes, dit le vénérable au néophyte; toutefois nous pourrions pousser plus loin les épreuves, et, de gré ou de force, vous faire, séance tenante, avaler des couleuvres ou des lames de sabre.

—Faites, dit le récipiendaire, sans que son nez changeât de couleur.

—Si nous vous demandions la tête de votre meilleur ami, l’apporteriez-vous?

—Je n’ai pas de meilleur ami, répliqua l’impassible néophyte; j’aime tous les hommes également.... également pas beaucoup.

—Nous voulons bien vous dispenser de cette obligation, presque toujours pénible à tout homme doué d’une vive sensibilité, comme vous paraissez l’être.» L’interrogé salua. «Votre nom?»

Il le dit. C’était un nom hollandais, un Van-der quelconque.

«Désormais, parmi nous, vous vous nommerez Baldaboche.

—Van Baldaboche? murmura le Hollandais.

—Non! Baldaboche tout court. Votre état?

—Je suis médecin homœopathe.

—Croyez-vous à l’homœopathie? Soyez sincère; songez que le Vieux de la Montagne vous écoute.»

Le nez rouge mit la main sur son cœur et répondit d’une voix ferme:

«Je crois au savant Hahnemann, et à Mme Hahnemann, son épouse, non moins grand docteur que lui; mais, ajouta-t-il, l’homœopathie est une science encore.... petite.... pas complète. J’ai inventé un système.... tout neuf.... En mêlant l’homœopathie au magnétisme végétal, on obtient....

—Assez! cria le vénérable; les prospectus n’ont pas cours ici. Et qui vous a inspiré la pensée ambitieuse de devenir notre frère?

—Ce sont de jeunes commerçants en vins que j’ai rencontrés à une table d’hôtel; sachant que j’avais désir d’être franc-maçon, et la loge d’Épernay....

—Ces mots de loge et de franc-maçon, dit le vénérable en l’interrompant, ne conviennent pas dans ce temple, qui est celui de la Pure Vérité, rien autre chose; ne l’oubliez pas, Baldaboche!

—Van Baldaboche,» murmura de nouveau le récipiendaire; il lui était pénible de se séparer, de son Van national.

Les dernières épreuves, dites des CINQ SENS, venaient de commencer. Pour l’ouïe, on avait fait entendre au Hollandais un air de serinette, où il avait déclaré reconnaître les sons de la cornemuse; pour le toucher, on lui fit palper tour à tour un caillou, un lingot de fer, une carpe vivante, un petit hérisson empaillé. Il ne s’était étonné de rien, mais n’avait pu assigner à rien son nom véritable. Il prit le hérisson pour un paquet de cure-dents et dit: «Ça pique!»

On venait de lui faire avaler dans un verre, à forme allongée, une affreuse décoction quelconque; il n’avait pas hésité à y reconnaître la saveur du champagne Moët. Après cette épreuve du goût, celle de l’odorat allait suivre, et les faces déjà empourprées des membres du sanhédrin semblaient, par avance, se gonfler sous l’explosion d’une formidable hilarité. C’est qu’alors devait se produire l’arcane important, le grand mot philosophique de cette affiliation mystérieuse.

Je ne suis guère tenté de m’expliquer clairement sur cette épreuve suprême. Quoiqu’admis dans le cénacle seulement par surprise, je ne m’en crois pas moins forcé à une certaine retenue dans mes révélations, retenue imposée autant à mon bon goût peut-être qu’à ma discrétion. Qu’il nous suffise de savoir que cette fois le nez rouge devina juste, et qu’autour de lui toutes les voix, celles des dignitaires comme celles des simples initiés, exclamèrent à l’unisson: C’est la pure Vérité!

Alors son bandeau lui fut brusquement enlevé; il vit la lumière, la lumière des torches, à laquelle s’adjoignit un jet de lycopode enflammé. La comédie était jouée, et tandis que le nez rouge, aveuglé, et n’y comprenant rien encore, semblait être au comble de ses vœux, les rires, jusque-là contenus à grand’peine, éclataient de tous côtés, même derrière les planches à bouteilles.

Hélas! ce jour-là, Van Baldaboche ne devait pas être seul mystifié!

Après être retourné chez Athanase pour y prendre ma boîte de fer-blanc et mon parapluie, reconduit par toute la bande jusqu’à l’embarcadère, et le train de Paris, avec point d’arrêt sur Noisy, se disposant à se mettre en route, je pris place dans un excellent wagon, première classe, où je ne tardai pas à m’endormir.

Le lendemain, je me réveillai.... à Strasbourg!

Mes compagnons d’Épernay, se rendant à la chute du Rhin, avaient voyagé près de moi, dans un wagon voisin.

Athanase était vengé!


IV

Strasbourg. — Courses à travers la ville. — Kléber et le maréchal de Saxe. — Conversation entre le nez rouge et l’habit bleu barbeau. — Leçon de haute géographie. — Comment ce sont les Américains qui ont découvert l’Europe. — Question turque, question indienne, question chinoise. — Quatre hommes pour le service d’une pipe. — Encore Brascassin!

Je n’ai jamais su me fâcher d’une plaisanterie. Celle-ci cependant me parut dépasser les bornes. Athanase lui-même le comprenait; la nuit, sans doute, lui avait porté conseil, et ce fut d’un air embarrassé qu’il m’aborda au débarcadère.

«Vous avez voulu me souhaiter ma fête, me dit-il en essayant de donner à son allocution une forme légère, qui contrastait avec le ton ému de sa voix; nous voici au 1er mai; la Saint-Athanase est venue, et nous la fêterons ensemble, joyeusement, à l’hôtel Weber, face à face avec la chute du Rhin. Vous êtes des nôtres, n’est-il pas vrai, cher parrain?»

Cette date du 1er mai me rappelait suffisamment que ce jour même, mon excellent Antoine Minorel devait me rejoindre à Marly-le-Roi.... et j’étais à Strasbourg!

Je dus répondre, et je répondis par un refus formel. En vain Athanase insista, en vain il me déclara que toute sa vie il se reprocherait de m’avoir amené indûment à Strasbourg, si je ne devais pas l’accompagner à Schaffouse, je demeurai inébranlable. Le pauvre garçon me fit vraiment de la peine, tant il avait l’air contrit.

Je le consolai de mon mieux, et nous nous séparâmes. Accompagné de ses amis, il alla prendre le chemin de fer de Bâle; moi, je restai avec l’ingénieur, que ses devoirs militaires retenaient momentanément dans la capitale de l’Alsace. A son tour, ce dernier me quitta; nous devions nous rejoindre bientôt.

Il était sept heures du matin. Le premier convoi, express, était déjà en route; le second, un convoi omnibus, trajet non direct, ne devait partir qu’à midi quarante-cinq minutes. J’avais cinq heures quarante-cinq minutes à mon entière disposition. Tout en maugréant, il me fallut bien essayer de les mettre à profit.

Strasbourg est une belle et noble ville, une ville généreuse, guerrière, artistique, commerçante, une de ces villes rares qui ont conservé leur physionomie spéciale; elle est par-dessus tout la ville de France où l’on parle le plus allemand.

Je visitai la cathédrale, le palais impérial, le théâtre, l’église Saint-Thomas, la place Kléber, quelques marchés, une brasserie. Dans la cathédrale j’admirai la fameuse horloge astronomique; si j’avais voulu rester là jusqu’à midi, j’aurais vu défiler la procession des apôtres et entendu le coq chanter; sur le théâtre, de forme grecque, je vis six muses dépareillées; à Saint-Thomas, le mausolée du maréchal de Saxe; sur la place Kléber, le vainqueur d’Héliopolis, qui, en sa qualité d’ancien architecte, de l’air un peu matamore qui lui était habituel, semble fulminer contre le peu de symétrie et d’élégance de l’endroit. Dans les marchés, je vis des campagnards avec gilet rouge, culotte courte, petit tablier blanc, et un tiers de leur tricorne abattu sur les yeux; des campagnardes, en larges chapeaux de paille aplatis et enrubannés, ou nu-tête et leur chignon traversé par une flèche d’or. Dans la brasserie, celle du Dauphin, la plus célèbre, je bus d’excellente bière, véritable bière de Strasbourg (j’ai tout lieu de le supposer), et j’eus le bonheur d’y rencontrer trois anabaptistes. J’ai un ami anabaptiste; je le croyais seul de son espèce en France.

A huit heures et demie je me persuadai avoir vu, et bien vu, tout ce que Strasbourg présente de curieux, tant j’avais les pieds endoloris par le pavé.

Je me rendis à la Ville de Paris, du moins à l’hôtel portant ce nom, nom ironique, moqueur, insolent. C’était la seule ville de Paris que je dusse aborder ce jour-là. Mon ingénieur m’y avait donné rendez-vous pour y déjeuner ensemble. En l’attendant, je m’installai dans la salle à manger.

Deux individus y étaient déjà attablés. Dans l’un je reconnus le nez rouge, le récipiendaire de la veille. Était-il donc parti d’Épernay en même temps que nous? Je pris d’abord son compagnon pour un second Hollandais; mais il n’avait pas les deux rotules. D’ailleurs son costume annonçait plutôt un sédentaire qu’un voyageur. Il portait une chemise non fripée, un gilet blanc qui lui remontait jusqu’aux oreilles, et un superbe habit bleu barbeau, orné de boutons de cuivre guillochés. Ce n’est point là un costume de touriste. En effet, j’ai su plus tard qu’il était Lorrain, que depuis vingt ans il habitait Strasbourg, où il professait la géographie et les sciences politiques; ces dernières, le soir seulement, dans les cafés ou dans les brasseries.

«Oui, mon ami, disait le nez rouge à l’habit bleu, depuis hier je suis maçon; j’en ai l’honneur. C’est grande satisfaction pour moi, devant exercer l’homœopathie à Rotterdam, où la franc-maçonnerie est recherchée plus que partout on ne pourrait. Déjà, cette nuit, dans le wagon, j’ai fait connaissance d’un jeune homme aimable, maçon aussi, comme moi.

—Mais, lui dit son compagnon, comment avez-vous pu deviner qu’il était franc-maçon, comme vous?

—Voilà. Je ne pouvais pas beaucoup dormir, parce que, pour mes épreuves, ils m’ont fait boire du champagne Moët, que je n’en ai pas l’habitude, et ça m’agite. Alors, mécaniquement, pour m’occuper, je répétais les signaux qu’ils m’ont appris, pour en prendre mémoire.

—Et quels sont ces signaux?

—On se gratte d’abord le nez, comme si qu’une mouche s’y soit mise; ensuite, on se place un doigt dans la bouche, le pouce.

—Hum! hum! fit l’habit bleu, singuliers signes maçonniques que de se gratter le nez et de teter son pouce! Ensuite?

—Ensuite?... Mais dois-je vous causer de ça, à vous qui n’en êtes pas? Mon jeune homme en est, lui; et, chose drôle! il se nomme Baldaboche, aussi personnellement que moi.

—Vous vous nommez Baldaboche! dit le géographe en faisant un bond sur sa chaise.

—Van Baldaboche, depuis hier; mais pas pour vous, puisque vous n’en êtes pas!

—Et que veut dire ce mot: Baldaboche?

—Je ne sais. Il est peut-être grec.

— Ou auvergnat, repartit l’habit bleu en haussant les épaules.

—Mon bon ami, lui dit le Hollandais avec une grande douceur, mais non sans quelque dignité, vous ne pouvez comprendre puisque vous n’en êtes pas. Le sage se donne le mal d’examiner avant de porter jugement. Mon jeune homme aimable viendra déjeuner ici ce matin; il me l’a promis; attendez. Il vous expliquera la chose plus que moi, qui n’en suis que d’hier.... vous verrez. Tout ça c’est des symboles.

—Ou des bêtises! On s’est moqué de vous, j’en ai peur.»

Le Hollandais redressa la tête, fronça les sourcils, recula sa chaise, puis, après quelques instants d’un silence orageux, se tournant tout à coup vers moi, qui, placé derrière lui, me délectais à l’audition de cette scène, ajoutée à la comédie de la veille:

«Donnez-moi du fromache,» me dit-il brusquement.

Interdit sous l’apostrophe, je restais immobile et les yeux grands ouverts; le géographe intervint:

«Faites donc attention à qui vous vous adressez, dit-il au nez rouge; monsieur n’est point un domestique;» et lui montrant ma boîte de fer-blanc, que j’avais suspendue à l’une des patères de la salle, il ajouta: «Monsieur est herboriste.»

Je suis loin de mépriser les herboristes, quand ils ne confondent point la ciguë et le persil, ou la jusquiame et le bouillon-blanc; les domestiques eux-mêmes ont droit à mon estime lorsqu’ils s’acquittent de leurs difficiles fonctions avec dévouement et probité; cependant je me sentais doublement humilié par l’une et l’autre appellation. Le métier n’est pas la science, et cette belle, cette grande, cette sublime science de la botanique, je la trouvais ravalée en moi, le plus humble de ses représentants. A ce mot malsonnant de domestique, je m’étais aussitôt, des pieds à la tête, examiné dans une vaste glace, pour juger à quel point la méprise du Hollandais pouvait sembler excusable. Je portais nécessairement le même costume avec lequel j’étais sorti de Paris la veille pour faire ma tournée de banlieue: petite redingote marron, à collet de velours, passablement hors de service; une chemise de couleur douteuse, déplissée et fatiguée par la route; gilet et pantalon à l’avenant; le tout largement saupoudré de poussière; ajoutez des cheveux en désordre, une cravate de travers, orientant vers l’épaule gauche. Jamais, au grand jamais, garçon d’hôtel, keller, jeune ou vieux, n’osa se montrer devant le client sous un accoutrement pareil. Pour avoir l’air d’un domestique, j’étais trop mal mis et trop mal peigné. Le nez rouge n’aurait pas dû s’y méprendre.