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Le chemin des écoliers / Promenade de Paris à Marly-le-Roy, en suivant les bords du Rhin cover

Le chemin des écoliers / Promenade de Paris à Marly-le-Roy, en suivant les bords du Rhin

Chapter 52: VI
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About This Book

The narrator prepares a spring excursion from the city to a suburban retreat, framing the journey with letters and conversational episodes that contrast a sentimental, poetic outlook with a skeptical, pragmatic companion. Along the way the prose mixes vivid natural description of seasonal change with anecdote, character sketches, social observation and light satire, alternating reflective digressions on art, habit and age with practical concerns about travel and comfort. The work reads as a leisurely promenade that blends travel journal, personal memoir, and genial debate.

Nous avançons; le Rhin s’est élargi, il reprend ses allures majestueuses; c’est encore le grand fleuve, le père des eaux, appelant à lui ses nombreux affluents, pour en composer des lacs, des torrents, des cataractes.... Un souvenir mythologique me revient; mon œil essaye de plonger au fond du gouffre; «nul bon génie ne règne dans ces abîmes; les nixes méchantes et les séduisantes ondines parcourent seules ce ténébreux empire.»

Ainsi parle le docteur Schleiden, un professeur de l’Université d’Iéna, un homme positif. Moins heureux que lui, moi, poëte, moi, l’auteur de la Mythologie du Rhin, je n’y ai rien vu.

Mais, au-dessus de sa rive gauche, voici la Rolandseck, la montagne où le neveu de Charlemagne, après avoir été tué à Roncevaux, vint se faire ermite par désespoir d’amour. Les choses de la vie se passaient ainsi autrefois dans ce pays des merveilles.

Près de la Rolandseck, l’île de Nonnen-Werth verdoie au milieu du fleuve comme une fraîche corbeille jetée là par quelque ancien artiste magicien pour compléter la décoration. Du fond de la corbeille s’élève un couvent de femmes, dont la fondation remonte au douzième siècle.

Nous avançons encore; la Rolandseck et le Nonnen-Werth ont disparu pour faire place à de nouveaux enchantements de verdure, de tourelles ou de rochers. On nous signale les Sept Montagnes. Elles sont au nombre de onze. C’est le Drachenfels qui représente les véritables Sept Montagnes. Il est vrai que, cette fois, on n’en aperçoit que deux, lesquelles masquent les cinq autres.

Certes, à la vue de tous ces tableaux si variés, si splendides, je me serais senti saisi d’un grand enthousiasme, si je n’avais entendu Antoine n’interrompre de temps en temps son silence contemplatif que par des exclamations semblables à celle-ci: «Ah! les marchands de tabac!... fournissez-vous donc à la Civette!... Évidemment c’est le papier qui est détestable!... chiennes de cigarettes!» Et, de nouveau, comme une étoile filante détachée des voûtes du firmament, une cigarette décrivait une courbe enflammée et plongeait dans le Rhin.

Ne fût-ce que comme protestation contre ces paroles affreusement prosaïques, intempestives, attentatoires au respect dû à Sa Majesté le Rhin, notre hôte alors, et qui nous prodiguait avec tant de largesse les trésors de sa splendide hospitalité, je fis un effort pour témoigner à voix haute de mon ravissement avorté, mis en déroute: «Ah! quelle âme d’artiste resterait insensible devant tant de sublimités! m’écriai-je.... Ah! si un poëte, un vrai poëte, venait se fixer sur ces bords, pour lui quelle source d’inspirations!

—Il y est venu!» me dit une voix, qui n’était pas celle d’Antoine.

Un passager long et maigre, haut cravaté, haut botté, coiffé d’une mince casquette, et serrant entre ses dents une large pipe turque, se tenait près de nous sur le bateau. Je l’aurais pris pour un étudiant, si son âge n’en avait plutôt fait un professeur.

«Oui, monsieur, reprit-il en continuant de s’adresser à moi, ce poëte que vous invoquez, il existe. Né à Bonn, sur cette rive même du fleuve où nous allons jeter l’ancre tout à l’heure, il a fait toutes les stations du Rhin en chantant tour à tour chacune de ses beautés visibles, et son nom est gravé sur la roche du Drachenfels à côté de celui de Byron. Ce poëte, c’est Karl Simrock. N’en avez-vous donc jamais entendu parler?

—Bien au contraire! beaucoup! lui répondis-je, et même j’ai eu l’honneur de lui serrer la main lors de son voyage en France.»

Antoine me lança un regard qui, par sa force de projection, équivalait à un coup de poing, et l’étranger, professeur ou non, étant aussitôt rentré dans son nuage de fumée et dans son mutisme germanique: «Tu connais, tu as jamais connu un Karl Simrock, toi!

—Certainement! Je l’ai rencontré diverses fois à Paris, chez notre ami Sébastien Albin, à qui il avait été présenté par Henri Heine. J’ai même failli mettre en vers un petit poëme de sa composition sur les funérailles de la poésie.

—Ah! ah! dit Antoine, se radoucissant tout à coup et se frottant les mains. Les Funérailles de la Poésie! voilà un titre qui me plaît. Ainsi la bonne dame est enfin morte et enterrée? Que la terre lui soit lourde. Et de quoi est-elle morte? Raconte-moi donc cela pour charmer les ennuis de la route

Évidemment, mon cher compagnon, mis en méchante humeur par la non-réussite de ses cigarettes, essayait de me pousser à bout. Je crus ne pouvoir mieux me venger de lui qu’en satisfaisant à son désir.


LES FUNÉRAILLES DE LA POÉSIE.

«La Poésie était morte, frappée au cœur d’un coup de compas.

«Quoiqu’on ne la regrettât guère, on voulut, vu le grand rôle joué par elle autrefois, traiter la défunte en impératrice douairière et lui faire des obsèques convenables.

«On songea à l’exposer sur un lit de parade, dans des voiles de pourpre et avec une couronne de fleurs sur le front.

«Mais chez les marchands d’étoffes on ne trouva plus de pourpre, et dans pas un jardin on ne rencontra de fleurs. Une gelée inattendue les avait toutes anéanties.

«On convint, pour le cérémonial, de remplacer les voiles de pourpre par des draperies habilement peintes, et les fleurs par un peu de musique.

«Mais il n’y avait plus aux alentours ni un peintre ni un musicien.

«La Poésie était morte.

«On pensa à faire du moins accompagner le corps par une théorie de jeunes filles vêtues de blanc. Il n’y avait plus de jeunes filles. Toutes les femmes avaient le teint hâve et la peau ridée.

«La Poésie était morte.

«Ses meurtriers, en sortant du cimetière, voulurent achever de se réjouir en se réunissant pour le repas du deuil; mais ils s’égarèrent en chemin, le soleil ne projetant plus sur la terre que des rayons ternes et sombres.

«La Poésie était morte.

«Pour dissiper les ténèbres, ils essayèrent d’un feu de joie alimenté avec tous les livres de vers publiés depuis un demi-siècle.

«Mais de ce brasier sortaient des plaintes et des gémissements, et ses lueurs, en se réfléchissant sur eux, les faisaient ressembler à des cadavres.

«Essayant de faire bonne contenance, ils voulurent entonner un chant de triomphe, et des cris lamentables s’échappèrent seuls de leur poitrine, et ils sentirent leurs âmes se débattre en eux comme pour se séparer de leurs corps.

«La Poésie était morte; les hommes et la nature entière se sentaient mourir.»


«Amen! dit Antoine; et ces meurtriers de la bonne dame, qui étaient-ils?

—Tu le demandes? m’écriai-je; qui pouvaient-ils être sinon des chimistes, des économistes, des réalistes, des algébristes? N’était-elle pas morte d’un coup de compas au cœur?»

Il sourit, de ce sourire grave et radieux à la fois qui lui va si bien: «Mon Augustin, quoique tu aies un peu arrangé pour les besoins de ta cause le poëme de ce Karl Simrock, quoique tu aies tenté de t’en faire une arme contre moi, je reconnais que l’idée n’en manque pas de grandeur ni même de raison. Tu le vois, je repousse toute complicité dans le meurtre. Mais rassure-toi, mon Augustin, la bonne dame n’était qu’en léthargie; ce sont les poëtes qui sont morts, et non la poésie; elle peut se passer d’eux; elle est partout, elle est grande, elle est forte, et saura très-bien faire ses affaires elle-même. Les poëtes, usés jusqu’à la corde, ne pouvaient plus que la compromettre.

—Il faut des initiateurs cependant, lui objectai-je.

—Eh! eh! fit-il avec son même sourire placide, qui sait? Désormais, les initiateurs à la poésie ne seront peut-être autres que les hommes de la science eux-mêmes, ses prétendus meurtriers. Aujourd’hui, que la science enfante merveilles sur merveilles, qu’elle étonne, qu’elle transfigure le monde, la vérité peu suffire au sens admiratif. Tiens-toi pour averti, monsieur du conte bleu!»

J’allais me récrier, mais un grand mouvement se manifestait à bord; on courait aux bagages; comme un brave Teuton après sa dernière pipe, le vapeur lâchait sa fumée par saccades et avec de profonds soupirs. Nous arrivions à Bonn. En suprême adieu au fleuve, Antoine jeta tout un paquet de cigarettes dans le Rhin; le vieux Jean venait de remonter de la cabine; il prodiguait les poignées de main à son ami le provendier. Jean était ragaillardi et enchanté de son voyage. Jamais il n’avait rincé autant de verres que durant cette bienheureuse traversée.


IV

Bonn. — L’Étoile d’or. — Le livre d’or. — Ce que peut contenir un registre d’auberge. — S. P. Q. B. — Exigences de mon vieux Jean. — Je retrouve mon pharmacien mystérieux. — La statue et la maison de Beethoven. — Les moines de Kreutzberg. — La Lune prisonnière.

Nous devions séjourner à Bonn une partie de la journée, pour ménager les forces de Jean. Descendus à l’hôtel de l’Étoile d’or, quand l’hôtelier, M. Joseph Schmitz, vint à notre rencontre, Antoine, à qui la terre ferme avait tout à fait rendu sa belle humeur, me désignant du geste, et de son air le plus noble, lui dit: «Monsieur, je vous présente M. Augustin Canaple, une sorte de littérateur français, qui, en ce moment, prend des notes pour un voyage à travers la Prusse rhénane. Traitez-nous consciencieusement, qu’il ait bon compte à rendre de vous, je vous prie.»

Cette mauvaise plaisanterie de mon sérieux ami me valut d’abord un profond salut de M. Schmitz, qui me prit aussitôt à partie pour se plaindre à moi de M. Alexandre Dumas. M. Dumas, dans une de ses nombreuses et charmantes relations de touriste, par une impardonnable légèreté, a nommé comme propriétaire de l’Étoile d’or, à Bonn, un autre hôtelier de la même ville, Herr Simrock, le frère du poëte, le frère de ce même Karl Simrock dont justement il venait d’être question entre nous.

Certes, si M. Joseph Schmitz avait un frère dans la poésie, il est assez riche pour l’en retirer et lui donner un emploi plus convenable, dût-il le prendre avec lui comme teneur de livres, ou comme premier keller.

M. Schmitz me fit visiter en détail tout son magnifique établissement. Je doute que la salle à manger de l’hôtel du Louvre, à Paris, surpasse en grandeur, en somptuosité, celle de l’Étoile d’or, à Bonn.

Je ne m’expliquais guère la raison d’un pareil luxe dans l’auberge d’une ville prussienne de second ordre; mais M. Schmitz déposa entre mes mains un grand registre relié de maroquin rouge, et me laissa le méditer à mon aise. C’était son livre d’or.

En voici le titre:

Princes et princesses descendus à l’hôtel de l’Étoile d’or, depuis l’année 1818.

J’y trouvai, à la date du 5 juillet 1839, Son Altesse Impériale le prince Jérôme-Napoléon Bonaparte, ex-roi de Westphalie; — à la date du 29 novembre 1852, Sa Majesté la reine Marie-Amélie, comtesse de Neuilly; — Son Altesse Royale le prince de Joinville; — puis encore, en octobre 1852 et 1853, la reine Amélie, le prince et la princesse de Joinville, la princesse Marie-Amélie d’Orléans, les ducs de Penthièvre et d’Aumale, toute cette bonne et grande famille; — en octobre 1855, en juin 1856, 1857, de nouveau la reine Amélie, avec sa suite de Claremont.

Que de réflexions à faire devant ce registre d’auberge!

Au milieu de ces constellations de premier ordre s’y groupe une quantité d’étoiles de seconde et de troisième grandeur; les ducs de Hesse, de Nassau, de Brunswick; ceux de Saxe-Cobourg, de Mecklembourg, d’Oldenbourg, de Lauenbourg, de Schauenbourg, de Schwartzbourg, de Bernbourg; puis, après les ducs en bourg, les ducs en berg; c’est à n’en pas finir.

Mais parmi toutes ces Altesses, je n’y trouvai point M. Alexandre Dumas, une Altesse littéraire cependant!

Le registre m’expliquait la salle à manger. Dans celle-ci, au besoin, il doit se tenir un congrès de princes et principicules de la confédération allemande.

Tandis que dans un petit salon du rez-de-chaussée, je recueillais ces notes précieuses, j’aperçus du coin de l’œil, sur la place du Marché, mon excellent Antoine Minorel se promenant, par un soleil légèrement voilé, avec mon vieux Jean. Jean s’appuyait sans façon sur le bras d’Antoine. Tous deux, comme de bons amis, cheminaient doucement, à la volonté, à la commodité du malade. Jean ayant laissé tomber son mouchoir, je vis Antoine s’empresser de le ramasser. Les larmes m’en vinrent aux yeux. O le meilleur des ours!

Quand j’allai les rejoindre, Jean me rendit un très-bon compte de son compagnon:

«Il a été aux petits soins, me dit-il, et complaisant pour moi, ni plus ni moins que s’il était mon maître.»

Jean, comme son homonyme Jean de La Fontaine, produit de ces mots sublimes sans calcul, sans efforts, sans conscience aucune de leur valeur.

Au milieu de la place où nous nous trouvions, s’implante un obélisque de marbre où rayonne le nom de Maximilien. Antoine affectionnait ce grand batailleur, d’abord poëte, puis roi des Romains, puis empereur d’Allemagne, et qui avait eu un instant l’idée de se faire pape. Non-seulement il avait la collection des monnaies et des médailles frappées sous son règne, en Allemagne et dans les Flandres, mais dans la cathédrale d’Inspruck, en Tyrol, il avait vu son tombeau, entouré d’un cortége d’hommes bardés de fer. C’était un des vifs souvenirs de sa première jeunesse.

Nous nous rapprochâmes de l’obélisque. Au vaillant empereur ce monument avait été élevé par le sénat et le peuple de Bonn. S. P. Q. B. (Senatus populusque Bonnensis). Bonn a donc été ville libre, capitale d’un État démocratique, comme Andernach, comme tant d’autres localités, rapetissées, amoindries de nos jours jusqu’à l’état de petite ville, de bourgade, ou même disparues complétement? De combien de guerres, de révolutions, de quels remaniements de peuples les bords du Rhin n’ont-ils pas été témoins?

Cette réflexion profonde appartient à Antoine. Il la développait avec quelque complaisance, quand nous vîmes Jean porter la main à son grain de beauté, et l’effleurer légèrement de l’ongle. Craignant pour lui quelque rechute, nous nous hâtâmes de rentrer à l’hôtel.

Dès qu’il y fut installé dans une bonne chambre, devant un bon feu, je lui demandai comment il se sentait. Il se sentait un grand appétit.

Sur mon ordre, on lui apporta un potage et un œuf à la coque. Il déclara préférer une aile de poulet, sans renoncer ni à l’œuf ni au potage. Il émit aussi cette opinion qu’un verre de vin de Bordeaux lui serait bon, le bordeaux lui réussissant toujours pour ses faiblesses de jambes ou d’estomac.

Je me demandai où il avait été à même d’en faire l’expérience.

Quoique je n’accomplisse pas ma longue et laborieuse tournée en Allemagne, rien que pour y faire un recueil des mots heureux de maître Jean, ce même jour, il en eut encore un que je ne puis passer sous silence, tant il me semble compléter le caractère de ce rare serviteur.

Son potage pris, après s’être humecté les lèvres d’un demi-verre de léoville, il demanda au keller de service auprès de lui, un journal, un journal français.

Je lui fis observer que la lecture, surtout en mangeant, ne pouvait que le fatiguer.

«Aussi, me répondit-il, je comptais que monsieur lirait à mon intention, tout haut; j’aime beaucoup à entendre lire monsieur; monsieur prononce bien.»

Décidément, Jean m’avait pris à son service.

Il était une heure; la cloche du dîner sonnait à l’hôtel; je recommandai Jean au keller et, Antoine et moi, nous abordâmes le chemin de la magnifique salle à manger.

Sauf quelques Anglais et Anglaises, nos compagnons de bord, nous n’y vîmes que de tout jeunes gens, des étudiants de l’Université sans doute.

La ville de Bonn est célèbre par son Université, la mieux famée de l’Allemagne. Le prince Albert, le mari de la reine Victoria, avait été étudiant à Bonn, Henri Heine de même; mais ici les poëtes ne comptent pas.

Une immense corbeille de fleurs s’élevant au milieu de la table me dérobait une partie des convives. Au rôti, la corbeille enlevée, j’aperçus devant moi une figure de connaissance; c’était l’homme aux pluies d’argent, l’homme à l’anagallis arvensis, mon pharmacien mystérieux! A Heidelberg, en effet, on me l’avait signalé comme un étudiant de Bonn. Je demandai à M. Joseph Schmitz, qui m’avait fait l’honneur d’une place près de lui, quel était ce jeune homme habillé de noir, cravaté de blanc.

«Son Altesse le duc de ***, me répondit-il, fils de Son Altesse le duc défunt de ***, et le neveu, l’héritier de Son Altesse le prince régnant.»

Il me désigna ensuite, non sans un certain air de fierté, plusieurs autres jeunes Altesses qui garnissaient la table, sablant le vin de Champagne comme vin d’ordinaire; du vin Brascassin peut-être!

Je comprenais maintenant comment le soi-disant élève en pharmacie jetait l’or et l’argent à poignées, et la considération toute particulière dont les autres étudiants l’entouraient; je comprenais aussi, sur le fameux registre rouge de M. Schmitz, au milieu de quelques noms illustres et respectés, cette multitude de comtes, de ducs, presque tous étudiants sans doute, les nobles commensaux ou locataires de l’Étoile d’or.

Quand on se leva de table, M. Schmitz me proposa de me présenter au jeune duc de ***, qui justement alors avait les yeux tournés vers moi, tout en parlant bas à un de ses voisins; et il me sembla voir voltiger sur ses lèvres le mot: Mouron.

J’accueillis modestement la proposition par un refus formel.

«Pourquoi donc? pourquoi donc? me dit l’hôtelier en insistant; Son Altesse se laisse facilement aborder, et un littérateur aussi distingué que vous, connu en Allemagne comme en France....»

Heureusement, une voix fortement timbrée vint l’interrompre au milieu de sa phrase:

«Mon ami, lui objecta Antoine, quoique littérateur très-distingué, n’est connu en France que de moi. Il ne travaille que pour moi seul.»

Et il disait vrai, ou peu s’en faut.

M. Schmitz, croyant avoir affaire à mon collaborateur en chef, lui adressa un salut non moins profond que celui qu’il m’avait adressé à moi-même à notre entrée à l’hôtel.

Ne devant prendre le chemin de fer qu’à six heures, nous avions le temps de visiter la ville et ses environs, si Jean voulait bien nous le permettre. Jean dormait, dormait profondément. Après avoir chargé son même keller de veiller sur son sommeil, nous fîmes appeler le guide attaché à l’établissement pour nous renseigner auprès de lui.

En homme habile, qui entend ses intérêts et ceux de l’hôtel, le guide nous cita dans la ville et ses environs des lieux célèbres, des monuments, des jardins, des châteaux, des curiosités, de quoi nous retenir à Bonn pendant huit jours. Si nous l’en avions cru, sous prétexte d’environs de Bonn, il nous aurait volontiers fait rebrousser chemin jusqu’à Coblentz.... peut-être jusqu’à Stolzenfels!

«Pour aujourd’hui, messieurs, nous avons à visiter le Munster, la cathédrale....

—Qu’y verrons-nous?

—D’abord, la statue de sa fondatrice, l’impératrice Hélène, la femme du grand Constantin....

—Sa mère, il me semble, dit Antoine.

— Non, sa femme.

—Depuis peu alors! murmura mon ami avec sa gravité habituelle. Ensuite?

—Des tombes d’archevêques....

—Passons.

—Sur la place, devant le Munster, se trouve le monument élevé au célèbre compositeur Louis Van Beethoven, qui était sourd, et n’en composa pas moins des symphonies admirables.

—Est-ce que tu comprends qu’un sourd soit musicien? me dit Antoine.

—Pourquoi pas? lui répliquai-je; la statue de Memnon rendait des sons harmonieux que, certes, elle était incapable d’apprécier.

—C’est ce que j’allais dire, reprit le guide; et il continua son programme. A l’Université, musée de peinture, musée romain, salle des statues, salle des médailles....»

Antoine ouvrit de grands yeux.

«Y verrai-je des médailles à la marque S. P. Q. B.?

—La salle des statues et celle des médailles sont fermées aujourd’hui, mais demain....

—Passons!

—A l’observatoire....

—Qu’y verrons-nous?

—Une magnifique allée de marronniers d’Inde....

—Passons!

—Au château de Clemensruhe, au village de Poppelsdorf....

—Qu’y verrons-nous?

—D’abord, une magnifique allée de sapins....

—Passons!

—Au Kreutzberg....

— Qu’y verrons-nous?

—Les corps de vingt-cinq moines, parfaitement conservés.»

A mon tour, j’avais les paupières béantes. Je songeais à prendre ma revanche du vieux cimetière de Francfort, où je n’avais vu qu’une jolie fillette rose et un gardien bon vivant tressant des couronnes funèbres. Je votai pour le Kreutzberg. Antoine opina du bonnet.

Il s’agissait de se procurer une voiture; M. Schmitz mit galamment la sienne à notre disposition. Je commence à croire que la mauvaise plaisanterie d’Antoine était excellente.

Tandis qu’on attelle, nous allons visiter la statue de Beethoven, et la maison où il est né, rue du Rhin. Elle porte le numéro 934; après quoi, prenant congé de notre cicerone, que le cocher pouvait remplacer facilement, nous nous mettons en route.

Seul avec Antoine, je ne manquai pas de lui raconter l’histoire de Son Altesse Ducale, mon élève apothicaire, comment je l’avais rencontré d’abord aux ruines d’Aller-Heiligen, où j’étais à la recherche de mon chapeau et de Brascassin....

Je le croyais très-attentif à mon récit:

«A propos de ce Brascassin, dit-il en m’interrompant, c’est un fort aimable garçon, et un peu chimiste, sais-tu? ce qui ne peut pas nuire à un fabricant de vin de Champagne. As-tu répondu à son invitation pour ce mariage?

—Tu sais bien que non; où aurais-je adressé ma réponse?

—Mais à Épernay, à tout hasard.

—Je lui écrirai aussi bien de Marly-le-Roi. On a toujours le temps de répondre quand il s’agit d’un refus.

—Ainsi tu refuses?

—Je refuse net! je ne retarderais pas mon retour à Marly de deux heures, même pour assister à tes propres noces, à toi!

—Tu as peut-être raison, me dit Antoine; à ton âge, il est sage de ne plus assister aux mariages ni aux enterrements; on peut se laisser entraîner par l’exemple.

—Quoi! à mon âge? J’ai quarante-cinq ans!

—Au moins!»

Et nous parlâmes d’autre chose.

En arrivant devant la petite église de Kreutzberg, nous trouvâmes le sacristain occupé à rattacher la vigne qui en décorait le fronton. Il descendit de son échelle, mit sa botte de joncs sous son bras, sa serpette dans sa poche, et, sans quitter même son tablier de travailleur, nous introduisit dans l’église. Là, il alluma une chandelle, une simple chandelle de suif (j’aurais préféré une torche), et souleva une dalle en avant du maître autel; j’entrevis des marches de pierre, en petit nombre, mais inégales et glissantes, une voûte sombre, et quelque chose de blanc, de vague, de rigide, qui s’espaçait sur le sol de chaque côté du caveau. Je frissonnai; la sueur me monta au front; cette fois du moins j’avais l’émotion que j’étais venu sottement chercher.

Nous autres bourgeois de Paris, après avoir pris tant de soin afin de nous clôturer dans notre bien-être prudent, même quelque peu égoïste, dans le but d’éloigner de nous toute sensation pénible, tout spectacle capable de troubler nos joies ou notre digestion, pourquoi courons-nous ensuite de nous-mêmes, et avec une sorte d’instinct féroce, au-devant des spectacles les plus épouvantables? Moi, du moins, j’ai à me rendre cette justice que contre les langueurs de ma vie calme et les affadissements de mes joies champêtres, je n’ai jamais eu recours à ces violents réactifs d’une visite à la morgue, ou d’une exécution publique.

Mais alors qu’étais-je venu chercher dans ce caveau du Kreutzberg?

J’hésitais donc à descendre:

«Pristi! quel diable de plaisir as-tu pu espérer de cette exhibition? te voilà tout pâle. Allons! remonte en voiture,» me dit Antoine.

A sa voix, le courage me revint; je franchis la première marche, puis la seconde; je n’avais pas encore touché le sol funèbre que déjà mon émotion s’était complétement évanouie.

On nous avait beaucoup vanté la propriété de la terre du caveau pour la parfaite conservation des corps, et Antoine, qui complotait d’en dérober quelques poignées pour en faire l’analyse chimique, m’avait entretenu à ce sujet de ces fameuses momies d’Auvergne, conservant après des siècles non-seulement la forme de leurs muscles, mais jusqu’à la souplesse synoviale de leurs articulations.

Nous avions sous les yeux, non vingt-cinq cadavres, mais bien vingt-cinq squelettes, ou à peu près, couchés, les uns dans leurs bières, les autres sur une planche, revêtus de leurs uniformes de moines, tombés en poussière sous l’action du temps tout aussi bien que leur vêtement charnel. Tel moine n’avait de parfaitement conservé que ses souliers; tel autre son capuchon, lequel ne recouvrait plus qu’un front dénudé et des orbites vides. Le troisième, sur la rangée de gauche, la bouche ouverte (je le vois encore!), garde seul une physionomie à peu près humaine, une espèce de cartonnage, un masque, voilà tout. Le caveau de Kreutzberg est un ossuaire, non un hypogée.

Antoine négligea de recueillir un échantillon de cette terre conservatrice.

Et voilà ce que nous étions venus voir de deux lieues de distance (quatre lieues, aller et retour)! Être mystifié par des vivants, passe encore, c’est dans l’ordre, mais par des morts!...

L’humble église de Kreutzberg possède un escalier sacré de vingt-huit marches, en beau marbre de Carrare, fidèlement calqué sur la fameuse Scala sancta où s’imprimèrent les pas de Jésus-Christ se rendant chez Pilate pour y être jugé.

On découvre de là un panorama admirable.

Dans toutes les églises d’Allemagne, à Mayence comme à Francfort, quand on a visité les curiosités apparentes, et réglé son compte avec l’homme qui vous a accompagné, un autre individu, sous forme de cicerone-adjoint, se présente pour vous initier à la connaissance d’une merveille, d’un chef-d’œuvre de peinture. Il fait briller à vos yeux un trousseau de clefs, ouvre trois portes devant vous, et vous arrivez à la sacristie. Là, sur un simulacre d’autel est un tableau recouvert d’un voile épais. On tire le rideau; c’est une sainte Famille ou une Adoration des mages, un Holbein ou un Rubens; une copie ou un original; vous avez vu, content ou non, vous payez derechef et le cicerone-adjoint vous reconduit jusqu’à la porte extérieure.

Il en fut à peu près ainsi pour nous avec l’humble sacristain de la petite église de Kreutzberg. N’ayant point de suppléant, il se contenta d’ôter son tablier de vigneron; et après nous avoir fait des sommités de la Scala sancta descendre dans une modeste chambre que je soupçonne fort être moins la sacristie que le logement du sacristain, il nous indiqua du doigt, appendu à un mur blanchi à la chaux, et dont il était l’unique ornement, un petit tableau d’une assez bonne composition et dont le sujet, qu’il nous expliqua, me parut curieux.

«Dans les temps anciens, un curé de Kreutzberg, homme fort pieux et savant magicien (on sait qu’alors ces deux titres pouvaient s’accoler), pour punir ses paroissiens de leurs déportements, avec l’assentiment de Dieu, avait fait la lune prisonnière. Il l’avait enfermée chez lui, dans une cage de fer, et depuis ce moment elle cessait de se montrer à l’horizon. La nuit avait perdu son flambeau naturel. Certes, les paroissiens de Kreutzberg, qui avaient mérité ce châtiment, s’ils souffraient beaucoup de son absence, n’avaient que ce qu’ils méritaient; mais comme déjà dans ce temps il n’y avait qu’une lune pour tous les habitants de la terre, le reste du monde gémissait autant qu’eux de ces ténèbres continues qui se prolongeaient quotidiennement depuis le coucher du soleil jusqu’à son lever.

«Dieu comprit que les choses ne pouvaient durer ainsi. Il autorisa un séraphin à entreprendre la délivrance de la lune, en lui imposant pour condition toutefois de ne point toucher à la cage de la captive, cette cage étant protégée par la croix.

«Pour le séraphin, avec une semblable restriction, l’entreprise était difficile. Mais les séraphins sont des intelligences supérieures. A travers les barreaux rapprochés et contournés de la cage ne pouvant faire sortir la captive d’un seul bloc, celui-ci trouva moyen de la découper par tranches, par fragments; ces fragments, au nombre de quatre, passèrent facilement et au besoin pouvaient se rajuster. Du superflu il fit des étoiles.

«C’est depuis ce temps, nous dit le sacristain, que la lune, tantôt de gauche, tantôt de droite, nous apparaît par quartiers.»

L’historiette m’amusa, je la recueillis; le petit tableau même me tenta. J’en pris une esquisse.

Comme nous retournions à Bonn, nous rencontrâmes, sans l’avoir cherchée cette fois, la magnifique allée de sapins de Poppelsdorf, dont nous avait parlé le guide, et même son cimetière, où nous fîmes une station. Dans ce cimetière sont enterrés la femme et le fils de Schiller. Quant à lui, les honneurs de la tombe l’ont séparé de sa famille. Il repose, ainsi que Gœthe, dans le caveau grand-ducal de Saxe-Weimar, près de ce noble Charles-Auguste, qui fut leur protecteur à tous deux. N’importe! fi de la gloire qui de notre vivant, et même après notre mort, nous sépare ainsi de ceux que nous aimons, ou que nous avons aimés!

A six heures moins un quart nous faisions notre rentrée à l’Étoile d’Or; à sept heures, grâce au chemin de fer, nous étions à Cologne.


V

Cologne. — Rêverie. — Système d’Antoine touchant la littérature et les orgues de Barbarie. — Publierai-je ou ne publierai-je pas mon voyage? — La tribu des Farina. — Rubens et Marie de Médicis. — Vision sous le tunnel de Kœnigsdorf.

La nuit est venue. De Cologne, je n’ai vu encore que la salle à manger du grand hôtel royal. Elle ne vaut pas celle de l’Étoile d’or. Maintenant, tandis qu’Antoine est allé visiter le pont de bateaux, assis devant une table, près d’une fenêtre ouverte sur le Rhin, j’achève de mettre en ordre mes notes de voyage. Des sons joyeux de flûtes et de violons arrivent jusqu’à moi. Ce sont les casinos de Deutz qui, de l’autre côté du fleuve, m’envoient des symphonies de bal et de noce, juste au moment où j’essaye de fixer sur le papier mes impressions à ma descente dans le caveau funèbre de Kreutzberg.... Ces airs vifs et sautillants changent le cours de mes idées. On danse donc là-bas? On y danse, on s’y marie peut-être.... Je laisse là mes vingt-cinq squelettes de moines. Je songe à Brascassin et à Mme de X.... Mme de X...! Oui, c’était bien la femme qui me convenait.... De l’observatoire de Gespell, quand je l’ai aperçue pour la première fois, à deux lieues de distance, une voix secrète et sympathique ne s’était-elle pas élevée en moi?... Et j’aurais consenti à être témoin de son mariage avec Brascassin?... Jamais!

Les orchestres de Deutz cessent de se faire entendre; j’interromps mes rêves pour reprendre mon travail. Une nouvelle symphonie, plus rapprochée, moins mélodique, résonne chromatiquement derrière moi, et vient de nouveau me distraire. C’est Jean qui dort à grand orchestre. Travaillez donc au milieu de toutes ces musiques!... Enfin, Jean cesse de ronfler; les casinos de Deutz se taisent; mais à peine ai-je repris la plume, je m’entends apostropher par une voix de basse-taille; c’est Antoine qui rentre: «Tu te tueras, Augustin! Encore au travail! Voyons, sérieusement, nourrirais-tu donc quelque fatal projet de publicité au sujet de ton voyage?

—Pourquoi pas? Ne puis-je espérer le succès aussi bien que tant d’autres?

—Dieu me garde de le dire et même de le penser, mon Augustin; de par le monde des cabinets de lecture il circule beaucoup d’ouvrages en renom, dont, certes, les auteurs n’ont pas plus de talent que toi, j’en suis convaincu.»

Tout surpris, je l’écoutais avec plaisir, avec surprise; il m’avait jusqu’alors si peu habitué à la flatterie!

«Vois-tu, ami, poursuivit Antoine en prenant un siége et posant son chapeau sur ma table même, au milieu de mes papiers; sans être ni artiste ni poëte, j’ai mon éprouvette, ma pierre de touche qui me met à même de prédire à coup sûr un succès littéraire, et, là, franchement, entre nous, je te crois largement doué de tout ce qu’il faut pour réussir.»

Le cœur de plus en plus chatouillé: «Voyons ta pierre de touche, lui dis-je en rapprochant ma chaise de la sienne.

— Il en est, vois-tu, de la littérature comme de la musique; ainsi, par exemple, l’instrument le plus simple, le plus rudimentaire, c’est bien certainement le tambour, n’est-ce pas? Eh bien, le soir, sur ton boulevard du Temple, vois quelle foule emboîte le pas à la suite de l’artiste militaire! c’est toute une armée de titis et de faubouriens. Si des cris d’enthousiasme n’éclatent point, c’est que ces fanatiques de la peau d’âne craignent de perdre un roulement ou un tic tac de baguettes. Quel que soit le charme du tambour, cependant nos boutiquiers, plus raffinés dans leurs goûts, dilettanti d’un ordre supérieur, lui préfèrent, et de beaucoup, l’orgue de Barbarie, instrument plus compliqué, plus harmonieux. Toutefois, déjà l’enthousiasme est moindre; les bons petits bourgeois ne s’aviseront pas de faire escorte à l’orgue comme les gamins au tambour; c’est encore un succès néanmoins, un grand succès! Dès que l’orgue stationne sur un point quelconque de la voie publique, la fruitière, la confiseuse, les jeunes demoiselles de boutique, les commis en bonneterie et en épicerie, sont sur leur porte, l’oreille tendue; du haut en bas des maisons, les fenêtres s’ouvrent et les sous pleuvent; mais sache-le, Augustin, le divin Apollon en personne, la lyre en main, viendrait à traverser ces mêmes rues, ces mêmes boulevards, à peine quelques honnêtes gens le salueraient-ils, sans l’acclamer; les autres lui feraient la grimace et l’enverraient demander sa rémunération, c’est-à-dire un succès, à la postérité.

—Je ne vois pas trop où tu veux en venir, dis-je à Antoine, avec un certain malaise d’esprit.

—J’en veux venir à la démonstration de cette vérité incontestable, la base de mon système: à chaque auteur son public; plus l’auteur est médiocre, plus le public fait nombre autour de lui, car, grâce à la vulgarité de sa forme, au peu d’élévation de son vol de basse-cour, il jouit alors de l’heureux privilége de se faire comprendre de tous ces liseurs ignares et crétins, aussi multipliés aujourd’hui que les étoiles du ciel, les sables de la mer et les guêpes dans les années à fruits; de ces liseurs sortis de terre, et comme les vers de terre, avalant tout sans mâcher et sans digérer; tout-puissants par leur nombre, ce sont ceux-là qui imposent aujourd’hui à la littérature sa marche boiteuse et rétrograde; ce sont ceux-là qui distribuent les couronnes! foin ou laurier, peu importe!

—Merci, Antoine; ainsi, selon toi, je ne suis bon qu’à amuser messieurs des faubourgs.

—Oh! non, non, mon Augustin; sont-ils capables de t’apprécier? Tes succès seront moins bruyants mais plus honorables; c’est à la bourgeoisie marchande, même à ces dames de la finance et à leurs femmes de chambre que tu les devras; en littérature, tu joues de l’orgue.»

Je fis faire un mouvement de recul à ma chaise.

«Quelle mouche te pique, ce soir? Tes cigarettes sont-elles devenues venimeuses?

—Eh quoi! tes aspirations allaient donc plus haut? Ainsi, tu n’as écrit tes petites notes de voyage que pour charmer les loisirs des savants et des hommes d’État?

—Dieu m’en garde!

—Alors, contentez-vous de votre lot, monsieur!... Par malheur, mon pauvre Augustin, si les joueurs d’orgue ont plus que d’autres des chances de réussite, la réussite peut leur échapper cependant. Le gros public de la boutique et de l’antichambre, avant de se soucier de l’ouvrage, s’avise parfois de se soucier de l’auteur: est-il jeune? est-il joli homme? ressemble-t-il à l’un de ses héros? a-t-il eu des aventures galantes avec des princesses russes, ou des dames choristes de nos petits théâtres? combien de fois s’est-il déjà battu en duel?... a-t-il tué son homme? Il faut que le malheureux paye d’abord de sa personne. De cette nécessité fatale d’attirer sur soi l’attention du public, pour l’attirer ensuite sur son livre, résultent des conséquences fâcheuses. Une foule de bons et honnêtes garçons, qui n’auraient pas demandé mieux que de vivre calmes et retirés, tout entiers à leur labeur machinal et quotidien, se sont vus forcés à mille extravagances pour ne pas se laisser oublier. On ne peut pas toujours couper la queue à son chien; aujourd’hui, c’est au maître d’entrer en scène. L’un se fait remarquer par l’excentricité de son costume et de ses manières, l’autre par ses querelles incessantes avec toutes les autorités de la terre, afin de contraindre les échos de la publicité à répéter son nom et ses bons mots; à l’instar du comte de Mirabeau, qui s’était fait marchand de draps, un troisième se fait marchand de poisson; celui-ci arme en guerre, comme M. de Marlborough; celui-là se fait trappiste, ou même se fait mort! quitte à ressusciter pour recevoir son ovation. Jongleries sur jongleries! Voyons, Augustin, un succès te sourirait-il, à de semblables conditions? D’ailleurs, te sens-tu assez solide pour te lancer dans ces exercices de haute voltige?

—Mille fois plutôt briser ma plume! m’écriai-je.

— Très-bien! tu n’as pas dit: ma lyre; je t’en remercie.

—Mais, repris-je, ces exigences du succès, ne les as-tu pas rêvées, pour le plaisir de gourmander et de donner un coup de boutoir à notre littérature contemporaine, honorable et honorée, quoi que tu en dises!

—Pouah!... la vilaine! Je ne parle que de celle des joueurs d’orgue, bien entendu! ajouta-t-il en forme de parenthèse; au surplus, libre à toi d’affronter ton gros public sans les préliminaires indispensables; mais tu n’es encore qu’un débutant, et un débutant.... pas jeune! avec toi il se croira en droit de faire le connaisseur, le puriste, la bête féroce. Va porter des vivres à cette ménagerie; ils n’y toucheront que pour y chercher cette saveur d’impureté qui leur plaît tant. Alors tu es un homme noyé! Et les journaux, grand Dieu! tu n’appartiens ni à une école, ni à une coterie, s’ils s’occupent de toi, ils t’éreinteront. Ce ne sera sans doute que bonne justice; c’est égal! ton nom brocardé, conspué, le nom de mon ami, ce nom que j’aime, traîné sur la claie de leurs chroniques, de leurs feuilletons, tiens, vois-tu, cette idée me fait mal!»

Je lui tendis la main:

«Je le savais bien, cher Antoine, tu n’es aussi méchant ce soir que dans les meilleures intentions du monde. Tu voulais m’effrayer?

—Non pas! Je suis effrayé moi-même!

—Eh bien, rassure-toi. Mon nom, le nom de ton ami, ne figurera point sur mon livre, qui vaudra peut-être mieux que tu ne penses.... Je compte m’adjoindre un collaborateur.

— Et il signera pour toi?

—Oui.

—Quel est cet audacieux?

—Un de mes voisins de campagne, un brave garçon, sans trop de vanité littéraire; il n’a pas le droit d’en avoir peut-être; mais il a déjà publié divers volumes; il a plus que moi l’habitude....

—Tu le nommes?

—M. Saintine.

—Connais pas.

—Il est cependant très-connu.... à Marly-le-Roi.

—Et il acceptera la collaboration?

—Il ne peut guère me refuser; nous demeurons porte à porte.

—Ah!

—Je veux dire par là que nous sommes en bons rapports. Je suis souvent son partenaire au whist.... un autre genre de collaboration, et la chance nous est heureuse.

—Tu m’en diras tant!... Et qui fera les frais de l’impression?

—Moi!

—Seul moyen de bien t’entendre avec ton éditeur.

—C’est ce que j’ai pensé, puis, comme cela se fait à Londres, je veux débuter par une édition de luxe, une édition illustrée....

—De tes dessins?

—Justement!

—Brrrou! fit Antoine, avec un frémissement d’épaules; la nuit se fait froide. Allons, poëte, ferme ta fenêtre et couche-toi. Tu as plus besoin de sommeil que le monde n’a besoin de tes divagations de voyageur. Bonsoir!»

Il prit son chapeau et rentra dans sa chambre. Je suivis son conseil et me couchai; mais le sommeil eut de la peine à venir: «Publierai-je ou ne publierai-je pas mon voyage?»

Cette idée controversée dans ma tête me tint longtemps les yeux ouverts. Le reste de la nuit, il me sembla entendre un orgue de Barbarie jouer sous ma fenêtre.

.... Ce matin, 27 mai, nous avons visité tout Cologne, la cathédrale, l’hôtel de ville, les églises des Saints-Apôtres, de Saint-Géréon, de Sainte-Ursule, l’entrepôt, et cette longue rue dans laquelle chaque boutique inscrit sur son fronton le nom d’un Farina! nom prestigieux, nom dynastique, et qu’il suffit de porter légitimement pour arriver à la fortune.

La liqueur cosmétique dite: eau de Cologne, par droit de conquête et par droit de naissance appartient aux Farina; il faut un Farina pour la composer et la débiter, quoique le secret de sa composition soit connu de tout le monde et qu’aucun brevet, aucun privilége exclusif ne protégent cette grande usurpation. Mais pour la fabrication de cette eau, le Farina est tout aussi indispensable que le néroli; aussi, quoique les Farina pullulent prodigieusement à Cologne, on n’en a jamais assez. Ceux qui ne peuvent trouver place dans leur ville natale, on les envoie dans les autres villes de l’Allemagne, ou en France, en Italie, en Amérique, en Australie, dans les archipels des îles Sandwich. Un Farina qui ne vendrait pas de l’eau de Cologne serait déchu de sa caste et renié par les autres Farina; une eau de Cologne qui ne porterait pas le nom de Farina serait estimée plus bas que de l’eau de fontaine, non filtrée.

Voilà ce qui m’a été affirmé à Cologne même, par un indigène du lieu, qui regrettait fort de ne point se nommer Farina, autant que j’en ai pu juger à sa mine piteuse et à son habit percé au coude.

J’ai eu l’honneur de voir plusieurs membres de cette glorieuse famille des Farina; ils n’ont ostensiblement rien qui les distingue des autres hommes.

Quant à la cathédrale, il faudrait plus de temps pour la décrire qu’il n’en a fallu pour la construire, et elle date du treizième siècle, quoique inachevée encore.

Me trouvant à Cologne, je ne pouvais manquer de m’apitoyer sur le sort de l’infortunée Marie de Médicis, veuve de Henri IV, mère de Louis XIII, qui y est morte de misère dans un galetas, ainsi que me l’ont répété tous mes historiens classiques.

Antoine n’aimait point Marie de Médicis; sur ses médailles, il lui trouvait la lèvre pincée et l’air faux; d’ailleurs il prétendait avoir sur elle les plus fâcheux renseignements. Il lui refusait même, comme expiation de ses fautes, sa fin malheureuse.

Selon lui, le galetas de Marie de Médicis était une figure de rhétorique, un mythe impossible, un de ces canards comme il en barbote tout le long des rivages de la grande histoire. Moi, je tenais à mon galetas; il m’avait été affirmé par tous mes professeurs, solidement appuyés eux-mêmes par nos annalistes les plus recommandables, Anquetil, le président Hénault, gens dignes de foi.

Comme son cousin Junius, Antoine aurait eu honte de reculer d’une semelle dans la discussion. En dépit de ces graves témoignages, il tenait bon, s’obstinant à nier le galetas.

Mais nous étions à Cologne sur le lieu même de la scène.

Nous nous dirigeâmes tous deux vers la maison Jabach, où Marie de Médicis avait fini ses jours. J’y entrai seul, Antoine s’étant arrêté en route devant une boutique de bric-à-brac, décorée sur sa devanture d’une sébile pleine de vieux sous.

Dans la maison Jabach, j’essayai d’abord de recueillir quelques renseignements du concierge; il était absent; je m’adressai au rez-de-chaussée, occupé par un marchand de tabatières; j’y vis des tabatières en bois, en carton, en métal, en cuir, en corne, et même en fécule de pomme de terre; mais je n’y vis pas le marchand. Cependant je tenais à trouver mon galetas. Vainement je frappai à toutes les portes, je n’en pus faire sortir que des cuisinières blondes qui m’écoutaient d’un air effaré, ouvraient la bouche et restaient muettes.

Découragé, je regagnai la rue. La première personne que j’y vis, ce fut Antoine; il m’appelait à lui et paraissait en extase devant la façade de la maison Jabach. «J’avais donc raison, mille fois raison, me dit-il; tiens, lis, voici mes preuves; elles me suffisent.» Et il m’indiqua du doigt l’un des pilastres latéraux de la porte cochère.

J’y lus ces mots, inscrits en français: «En cette maison, le 29 juin 1597, est né Pierre-Paul Rubens, le septième enfant de son père. Il est mort à Anvers le 30 mai 1640.»

Cette première preuve me semblait peu convaincante; je passai à l’autre inscription:

«Dans cette même maison, en 1642, est morte Marie de Médicis, en cette même chambre où était né Pierre-Paul Rubens.»

«Pèse bien cette phrase, me dit Antoine en m’interrompant dans ma lecture. Marie de Médicis est morte dans cette même chambre où Rubens est né; Rubens, nécessairement, n’a pu naître que dans la chambre où sa mère est accouchée de lui, n’est-ce pas? C’est là un fait assez probable. Or, M. Rubens le père, ancien magistrat fort riche, était propriétaire de cette maison; il l’habitait seul avec sa famille; sa femme donc devait en occuper le principal appartement. Est-il présumable qu’elle ait grimpé dans un galetas pour mettre au monde son dernier enfant?

—Très-bien! dis-je; mais galetas ne signifie pas absolument grenier, et l’appartement de la mère de Rubens, confortable en 1597, je l’admets, a fort bien pu, par la suite du temps, se transformer en un séjour à peine habitable.

—Cela serait possible, reprit Antoine, mais cette maison où il était né, Rubens, plus riche encore que n’avait été son père, la posséda après celui-ci jusqu’à la fin de ses jours, comme vient de me l’apprendre mon marchand de bric-à-brac. Maintenant, rappelle-toi, si tu l’as jamais su, sache-le, si tu l’ignores, Rubens avait été le protégé, l’obligé de Marie de Médicis; il lui avait dû son chef-d’œuvre; est-il probable que dans sa position de fortune, naturellement généreux et reconnaissant, comme tout grand artiste, il ait été installer sa locataire, sa bienfaitrice, une reine! dans un taudis? Non! Raye donc de ta mémoire le galetas de Marie de Médicis; la veuve de Henri IV n’est pas morte dans la misère; M. Anquetil et M. le président Hénault, qui te l’ont dit, t’en ont grossièrement imposé. Si tu en doutes encore, jette les yeux au bas de cette inscription, tracée sur place par des contemporains.»

Au bas de la seconde inscription, je lus: «Elle a fait beaucoup de bien aux pauvres.» Je me déclarai convaincu; Antoine a toujours raison.

Deux heures sonnent, nous courons au grand hôtel Royal chercher le vieux Jean; nous le trouvons en train d’achever son second déjeuner, et nous nous dirigeons vers l’embarcadère.

En quittant Cologne pour gagner Aix-la-Chapelle, on tourne le dos au Rhin, la voie ferrée traçant un angle aigu avec la rive du fleuve. L’Allemagne elle-même semble s’effacer devant nous. Noble Allemagne, accroupi dans l’encoignure de mon wagon, je songeais à toi, à tes bons et loyaux habitants, à ta jeunesse enthousiaste, à tes aspirations vers la liberté, vers l’unité; je ne t’avais pas quittée encore que je te regrettais déjà; je me sentais reconnaissant de ton beau soleil, qui avait presque constamment réchauffé ma route, de tes vertes forêts, de ton beau fleuve, et de la courtoisie de tes hôteliers; pour compléter mon voyage près de s’achever, j’évertuais mon imagination à me montrer de toi ce que je n’avais pu voir; je visitais ta province du Harz et ses vallées ombreuses, noircies de sapins; j’escaladais les hautes montagnes où ton vieux roi Witikind, où ton vieil empereur Barberousse dorment en attendant le jour du réveil national, ce grand jour où les feuilles doivent reverdir au front des arbres morts. Tout à coup, une obscurité profonde se fit autour de moi; à travers les ténèbres, j’entendis des voix crier sourdement: «Teutonia! Teutonia!...» Aux lueurs d’une flamme rougeâtre qui semblait courir sur la terre, j’aperçus Barberousse et Witikind, avec leurs longues barbes traînantes, et s’apprêtant à s’en dépouiller et à reverdir comme les arbres. A leurs appels répétés, au milieu d’affreux grincements de fer et de bruits aigus, semblables à des chocs d’armes et aux sifflements du vent, la terre s’entr’ouvrit; il en sortit une vapeur, une forme blanche, une femme! C’était Teutonia. A son aspect, les deux héros poussèrent une exclamation de joie, bientôt étouffée sous un cri de surprise désespérée, et ils se voilèrent les yeux.

Teutonia n’était plus la vierge d’autrefois, simplement vêtue de la saye germaine, aux membres sains et robustes, harmonieusement reliés entre eux; c’était une matrone, grande et vigoureuse encore, mais de mille façons contrastant avec elle-même. Ses vêtements bigarrés appartenaient à tous les temps, à toutes les modes; sa figure grimaçait convulsivement sous la pression multiple de vingt idées incohérentes; ses membres disparates, à l’instar de ceux de quelques divinités indiennes, présentaient des anomalies monstrueuses. A ses épaules se rattachaient une multitude de petits bras, plutôt confédérés que reliés les uns aux autres; tous s’agitaient en sens divers. Sa jambe droite, longue et flexueuse, semblait tâter le sol pour y chercher tour à tour des points d’appui différents; sa jambe gauche, plus solide, mais rigide, presque ankylosée, était plus courte que l’autre, ce qui forçait la dame de se servir d’une béquille pour ne pas trébucher. Le long de cette béquille flottaient de petites banderoles avec ces mots: — Constitution. — Liberté civile. — Promesses de...; et sur sa tête se dressaient, en guise de coiffure, des tourelles féodales, et sur sa large poitrine s’étageaient la bible de Luther, le rituel catholique, et le catéchisme philosophique d’Hegel.

Witikind et Barberousse poussèrent un long gémissement, le cercle magique s’effaça, ainsi que ma vision.

Cependant, quand je rouvris les yeux, l’obscurité n’avait pas cessé, j’entendais encore les sifflements de l’air, le bruit des armures, une lueur ardente continuait de rougir la terre. Ce bruit, cette lueur, ces sifflements, n’avaient d’autre cause que notre locomotive.

Comme je rêvassais, nous traversions le tunnel de Kœnigsdorf, qui n’a pas moins de quatorze à quinze cents mètres de longueur. Enfin la lumière se fit tout à coup, et ma vision s’évanouit.


VI

Aix-la-Chapelle. — Le tombeau. — Le trésor. — Nouveau coup de boutoir d’Antoine à propos de Charlemagne, des dentistes, et des noix de coco. — De Verviers a Bruxelles. — Jean contrebandier. — Coup de théâtre au débarcadère.

Le Rhin seul donne aux villes de cette partie de l’Allemagne une allure hautaine et fière. Privée de cet accompagnement, Aix-la-Chapelle ne paraît plus être qu’une ville de province, propre et bien ordonnée. Elle n’est grande, elle n’est peuplée, que par le souvenir de Charlemagne.

C’est ici qu’il est né, c’est ici qu’il a été déposé en terre, dans l’église fondée par lui; c’est ici, en 997, que l’empereur Othon III, cédant à un sentiment ardent d’étrange curiosité, le visita, dans son tombeau. Il le trouva assis sur sa chaise de marbre, la couronne au front, le sceptre dans la main, le manteau impérial sur les épaules. Tout cela avait déjà un peu souffert du temps. Le ver du sépulcre non-seulement s’était attaqué au manteau, mais aussi au visage de l’illustre mort; le bout du nez manquait. Othon le fit remplacer au moyen d’un fragment d’or, artistement travaillé; puis, après s’être respectueusement incliné devant le héros, après avoir pris le soin pieux de lui faire les ongles lui-même, il se retira, fermant la porte sur lui, et croyant le sceller de nouveau dans son éternité.

Deux siècles plus tard, le tombeau fut encore visité. En 1165, Frédéric Barberousse (que les Teutons fanatiques me pardonnent de le révéler!), moins par curiosité que par convoitise, fit sauter les portes qu’Othon III avait si bien cru clore à jamais. Il s’empara des richesses de toutes sortes que renfermait le caveau, fit quitter au grand Charles sa position séculaire et le força de se lever devant lui. En se redressant, le cadavre craqua et tomba en pièces; ces débris humains, sous prétexte de canonisation, Barberousse les dispersa de droite et de gauche comme reliques. La Sainte-Chapelle en garda sa part, ainsi que des autres dépouilles. Nous y avons vu la large chaise romaine de marbre blanc sur laquelle Charlemagne s’était tenu assis pendant l’espace de trois cent cinquante et un ans. Peut-être l’empereur d’Allemagne s’était-il vengé du roi de France, qui avait assigné à la France pour limites naturelles les bords du Rhin.

Sur ce tombeau est une pierre noire placée au milieu de l’église, avec ces deux mots: Carolo Magno. Eh bien! aujourd’hui encore, après dix siècles d’intervalle, ces deux mots si simples, cette pierre, qui ne recouvre rien, ce tombeau vide, suffisent à remplir le cœur d’une profonde émotion.

On nous avait parlé du Trésor, des merveilles de ciselure et d’orfévrerie qu’il renferme, le tout provenant du sépulcre mis à sac par Frédéric Barberousse. Moyennant la bagatelle de cinq francs par tête, nous pûmes jouir de la vue de ces richesses, vraiment extraordinaires, curieuses surtout comme spécimen de l’art au commencement du neuvième siècle.

Ensuite, par-dessus le marché, on nous montra quelques restes de celui qui avait été le grand empereur d’Occident; je pus mesurer un os de son bras ou de sa jambe, je ne sais pas au juste. Mme de X.... m’aurait tiré de ce doute. Toujours par-dessus le marché, il me fut permis de tenir entre mes mains le crâne puissant de Charlemagne!

Pourquoi cette gratuité exceptionnelle? Je crois en avoir deviné le motif. On ne veut pas qu’il soit dit qu’aujourd’hui, à Aix-la-Chapelle, dans le lieu de sa naissance, dans cette ville illustrée, enrichie par lui, comblée de ses bienfaits, on fait voir Charlemagne pour de l’argent.

Tandis que je causais avec la tête de ce grand homme, comme Hamlet avec celle d’Yorick, Antoine, le sourcil hérissé, se peignait la barbe avec ses dix doigts. Dès que nous fûmes hors de l’église, cessant de se contenir:

«Sapristi! s’écria-t-il, quel nom donner à ce commerce des morts qui a cours par toute l’Allemagne? Au Kreutzberg, c’est vingt pauvres moines qu’on tient en magasin, donnant des os pour de la chair, par conséquent trompant les chalands sur la qualité de la marchandise. Ce matin, à Cologne, nous avons visité Sainte-Ursule, un charnier plutôt qu’une église, et où les prétendus ossements des onze mille vierges sont entassés de haut en bas comme dans une catacombe; ici, impiété! profanation! c’est un puissant monarque, un législateur, le créateur du monde moderne, dont, moyennant finance, quoi qu’ils en disent, on livre les fragments à la curiosité de stupides bourgeois, ravis de tenir la tête d’un empereur entre leurs mains!»

Je me redressai vivement, croyant à une personnalité; mais Antoine n’avait point songé à faire une allusion; car, se croisant les bras et m’apostrophant d’un ton radouci:

«Dis-moi, mon Augustin, est-ce que la France ne serait pas en droit de réclamer la tête et le bras de son roi Charles? Il est vrai qu’en France le respect pour les morts n’est guère mieux observé qu’en Allemagne. A Paris même, dans ce centre de la civilisation, ne vend-on pas publiquement des squelettes, à l’usage de messieurs les élèves en médecine? D’effrontés dentistes, jusque dans nos quartiers les plus aristocratiques, se gênent-ils pour exhiber dans leur montre d’étalage une moitié de crâne humain, ornée d’un faux râtelier? et j’ai vu d’honnêtes marchands de bric-à-brac mêler à leurs tessons de saxe ou de vieux sèvres des têtes de chefs indiens, qu’on regarde, qu’on marchande, qu’on achète, que l’on emporte sous son bras, tout ainsi qu’on ferait d’une noix de coco ou d’un singe empaillé. C’est scandaleux, sais-tu? c’est tout simplement une violation du code civil et des lois ecclésiastiques, un outrage à la morale, à l’humanité....»

Antoine maugréait encore lorsque nous visitâmes en courant l’hôtel de ville, monument assez curieux, orné de deux beffrois, dont le plus important est une vieille tour romaine coiffée d’un turban de plomb, en guise de clocher. Cependant, ce qui attira le plus mon regard, ce fut un brave Teuton, enfoncé dans une niche de pierre, et jouant de l’accordéon en fumant et même en dormant. Je signale ce fait à la gloire de l’Allemagne, le seul pays du monde où le sommeil soit impuissant à interrompre les plaisirs de la pipe et de la musique.

Toujours continuant son anathème dithyrambique sur Charlemagne, sur les dentistes, les chefs indiens et les noix de coco, Antoine se disposait à allumer sa cigarette à la pipe du dormeur, lorsque, à l’un des deux beffrois, l’heure sonna bruyamment.

C’était l’heure de notre train de départ. Je poussai une exclamation, Antoine son juron habituel; l’homme à l’accordéon ne se réveilla pas et continua tranquillement à fumer et à jouer son air.

Nous prîmes congé de cet artiste somnambule en précipitant le pas.

Quand nous arrivâmes à la gare, Jean, depuis longtemps installé sous le vestibule, nous annonça qu’on n’attendait plus que nous pour se mettre en route.

Nous nous dirigeons sur la Belgique.... Adieu, Allemagne!

A Verviers, visite de la douane belge. Mon vieux Jean faillit s’y attirer bien des humiliations pour fait de contrebande. Il avait rapporté d’Aix-la-Chapelle un petit flacon d’anisette, sans doute à l’intention de Madeleine. Un douanier le lui surprit en poche, et parla de procès-verbal, de saisie, d’amende; Jean, malgré ses observations sur les mœurs de l’étranger, encore peu au courant des usages de la douane, crut qu’il allait être appréhendé au corps et jeté dans un cachot. Heureusement, le flacon destiné à Madeleine était quelque peu entamé par le donateur, qui, sans doute, avait voulu s’assurer de la qualité du contenu; l’affaire s’arrangea.

A partir de Verviers, on croit passer tout à coup de l’Allemagne à la France. Ici, tout le monde parle français; c’est au tour des Allemands de se donner au diable pour se faire comprendre.

De Verviers à Chaudfontaine, de Chaudfontaine à Liége, comme, précédemment, à partir de Dolhain-Limbourg, frontière de la Prusse, les enchantements de la route se succèdent les uns aux autres: c’est une suite non interrompue de vallées charmantes, de paysages délicieux, tableaux ravissants, dont des montagnes agrestes dessinent le fond, dont de petites rivières courantes, aux eaux vives, niellées par le bleu du ciel et les rayons du soleil, tracent la bordure; apparitions d’autant plus séduisantes qu’elles sont séparées l’une de l’autre par les nombreux tunnels dont cette route est semée. C’est la verdure, c’est la vie, la lumière et le mouvement, après les ténèbres et l’aridité. La Belgique, adroite sirène, se montre là avec tous ses charmes pour vous entraîner bientôt dans le piége de ses plaines brabançonnes, une Beauce! Peu à peu, tous ces riants tableaux disparurent; les plaines commençaient; le soleil inclinait vers l’horizon; comme poussé par un vent frais, le crépuscule s’avançait sournoisement de l’autre côté du ciel; les arbres frileux resserraient autour d’eux leur feuillage frissonnant; les oiseaux rasaient brusquement la terre et disparaissaient; dans les prés et dans les luzernes, le murmure des insectes allait en s’éteignant, tandis que des marécages commençait à s’élever la chanson monotone et stridente des grenouilles; l’ombre gagnait de plus en plus; le spectacle était fini; tout le monde dormait déjà dans notre wagon; mes yeux se fermèrent.... Je ne les rouvris qu’en entendant une forte voix, à moi connue, crier: Bruxelles! et à travers les brumes du soir, je vis pointer les clochers de Notre-Dame et de Sainte-Gudule.

Après l’inspection des bagages, comme nous sortions du débarcadère:

«Tu as beau dire, exclama Antoine à brûle-pourpoint, toi qui aimes les noces, tu regrettes maintenant, j’en suis sûr, de ne point être à Épernay pour assister au mariage de ton ami Brascassin!

—Va au diable, toi et ton Brascassin!» allais-je lui répliquer; mais à peine je venais de formuler la moitié de la phrase, que Brascassin, Brascassin en personne, apparaissait devant moi; sa main s’était déjà emparée de la mienne; il me remerciait avec grande expansion de cordialité d’avoir bien voulu me détourner de ma route pour venir servir de témoin à sa femme. D’autres figures de connaissance, éclairées vivement par le gaz du débarcadère, encadraient celle de Brascassin: c’était Athanase, mon ami l’ingénieur, le petit monsieur de la Fléchelle, les deux Épernay, le nid de serpents tout entier! Encore ahuri par les secousses de la locomotive ou par un reste de sommeil, j’hésitais à répondre à l’appel des mains qui se tendaient à la rencontre de la mienne.

Je regardai Antoine, il était radieux; il paraissait enchanté de lui-même, et, chose incroyable! il partit d’un grand éclat de rire; après quoi, se penchant mystérieusement vers Brascassin, il lui murmura quelques mots à l’oreille, comme un conspirateur qui rend ses comptes à son chef.

A Heidelberg, entré en relation avec Brascassin, grâce à l’affaire Van Reben, mon grave ami, comme les autres, comme Thérèse, comme Mme de X..., comme moi-même, subissait son influence fascinatrice. Il avait répondu de mon consentement à l’invitation matrimoniale, et, me trouvant rétif, pour parer à toute objection de ma part, il avait trouvé bon de me mener à la noce à mon insu et presque malgré moi.

Tu quoque? lui dis-je; et remis enfin de mes étonnements, de mes stupéfactions, je rendis à mes ci-devant compagnons de voyage les poignées de main que je venais de recevoir d’eux.