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Le chemin des écoliers / Promenade de Paris à Marly-le-Roy, en suivant les bords du Rhin cover

Le chemin des écoliers / Promenade de Paris à Marly-le-Roy, en suivant les bords du Rhin

Chapter 9: VI
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About This Book

The narrator prepares a spring excursion from the city to a suburban retreat, framing the journey with letters and conversational episodes that contrast a sentimental, poetic outlook with a skeptical, pragmatic companion. Along the way the prose mixes vivid natural description of seasonal change with anecdote, character sketches, social observation and light satire, alternating reflective digressions on art, habit and age with practical concerns about travel and comfort. The work reads as a leisurely promenade that blends travel journal, personal memoir, and genial debate.

Me rapprochant de la table, j’y pris place en affectant un air digne qui pût me tenir lieu d’un habit noir et d’une cravate blanche. Pour me racheter de l’accusation, j’étais décidé à me faire servir tout ce que la carte annonçait de plus fin, de plus délicat: poulet à l’estragon, légumes de primeur, bordeaux-Léoville, compote d’ananas au vin de Madère-Ténériffe; j’allais vaniteusement me ruiner pour trancher du gentilhomme ou du millionnaire, lorsque la porte s’ouvrit, donnant passage à un groupe de déjeuneurs.

«C’est lui!... le voilà!» dit le Hollandais, se rapprochant du géographe et lui désignant un jeune homme de trente-deux à trente-quatre ans, en paletot gris, à la figure un peu busquée, mais pleine de finesse et d’intelligence.

Celui-ci, après s’être légèrement gratté le nez, fit un signe de tête au Hollandais, qui, se levant de toute sa hauteur, s’essuya la bouche avec sa serviette, comme s’il s’apprêtait à prononcer un discours. Par bonheur, il se contenta de se gratter le nez à son tour, de saluer profondément, et ce fut tout.

Le nouveau venu, déjà installé, tapait de son couteau sur la table, sur les verres, appelant à haute voix les garçons, demandant tout à la fois du vin, de l’eau, de l’encre, des rognons sautés, du papier à lettre, et des filets à la Châbrillant, non à la Châteaubriand, comme dit le vulgaire. Je fais grand cas du génie inventif de l’auteur des Martyrs, mais je pense qu’en fait de découvertes culinaires, il a toujours été frappé d’incapacité. Rendons à Châbrillant ce qui appartient à Châbrillant.

Je savais gré au paletot gris de ce judicieux emploi des termes; même pour les termes de cuisine, cela prouve de la réflexion, de la conscience. Mon ingénieur survint et nous nous mîmes à table.

Au commencement d’un repas, le plus que je le puis, je m’abstrais, je m’isole, je me fais muet et je n’écoute point; de mes cinq sens l’odorat et le goût sont les seuls à qui je laisse le libre exercice de leurs fonctions; méthode sage et profitante qui permet à l’appétit de se développer avec toutes ses sensualités, à l’abri de distractions trop souvent nuisibles. Donc, pendant quelques instants, l’animal exista seul chez moi. Si l’âme retourna trop vite à son poste, c’est que mon ingénieur lui fit un appel.

«Écoutez.... écoutez! me disait-il à demi-voix en me heurtant le genou. Cela va devenir curieux. Il est fort en train aujourd’hui.»

Le paletot gris, qui déjà avait écrit cinq ou six lettres, et fait disparaître sa part de rognons sautés et de filets à la Châbrillant, venait d’ouvrir, à la grande satisfaction de son entourage, une discussion de haute géographie avec l’habit bleu barbeau.

«La géographie, telle qu’on l’entend en France de nos jours, est fort arriérée, lui disait-il; ainsi, pardon, monsieur, si je semble pour un instant vouloir vous faire redescendre sur les bancs de l’école; mais une simple question, puérile en apparence, va décider si nous pouvons nous comprendre. Combien admettez-vous de parties du monde?

—Six! répondit résolûment le professeur.

—Très-bien! Nous sommes déjà d’accord sur ce point essentiel.

—Six! répéta le Hollandais en témoignant de sa surprise; c’est beaucoup! Je veux bien cinq.

—Pas une de moins! Nous n’en démordrons pas! n’est-il pas vrai, monsieur?» dit l’habit bleu en se tournant vers le paletot gris; et il reprit, en nombrant sur ses doigts: «Nous avons d’abord l’Europe....

—Ah! monsieur!... exclama celui-ci en l’interrompant; comment, vous, un géographe aussi distingué, vous croyez encore à l’Europe? Mais l’Europe n’existe pas!... du moins comme une des parties du monde. Elle n’est, ainsi que vous l’a très-bien fait observer M. de Humboldt dans son Cosmos, que l’extrémité, la pointe septentrionale de l’Asie.»

De la figure du Hollandais la surprise semblait être passée sur celle du Strasbourgeois. Après s’être recueilli un instant:

«Effectivement, dit-il, j’ai lu dans le Cosmos que l’Europe.... Mais alors, monsieur, où diable trouverez-vous vos six parties du monde?

—Comptez, monsieur, l’Asie, — une; l’Afrique, — deux; l’Océanie, — trois; l’Australie, ou Nouvelle-Hollande, — quatre; l’Amérique du Nord, — cinq; et l’Amérique du Sud, — six!

—Vous coupez l’Amérique en deux?

—C’est la nature qui s’est chargée de la besogne. Si toute partie du monde est un continent isolé, c’est-à-dire une île immense, l’Amérique du Sud, à peine rattachée à celle du Nord par un petit bout de terre, que la sape et la mine ont peut-être déjà fait disparaître, ne doit-elle pas former, comme elle, un continent distinct?»

Le professeur se passa la main sur le front à plusieurs reprises.

«Diable! dit-il, c’est logique! Si j’y avais pensé plus tôt! Votre système est hardi, monsieur; il me plaît. Cependant, ajouta-t-il, comme s’il eût craint de trop s’engager, je vous avoue que faire une double Amérique et supprimer l’Europe, quand c’est l’Europe qui a découvert l’Amérique, me paraît.... fort!

—Les Européens n’ont point découvert l’Amérique, répliqua le paletot gris; ce sont les Américains qui ont découvert l’Europe!»

L’habit bleu resta foudroyé; le nez rouge poussa un cri, cri d’admiration sans doute.

«Une colonie américaine était établie en Norvége bien avant l’arrivée de Colomb à Hispaniola, aujourd’hui Saint-Domingue, reprit le jeune homme; qui oserait démentir ce fait quand M. de Humboldt l’affirme? Lisez le Cosmos!

— Diable!... Prodigieux! prodigieux!» répétait l’habit bleu barbeau, à l’instar du Dominus Sampson de Walter Scott.

Le jeune homme poursuivit: «J’ai fait trois fois le tour du monde, monsieur; le globe terrestre a été ma seule carte géographique; j’ai étudié sur place ses caps, ses continents, ses mers, comme les mœurs et la situation politique de ses habitants; je me suis fait affilier à toutes les sociétés secrètes et philosophiques; j’ai reçu l’accolade du grand brahme de Bénarès, du grand pontife de Fô, de l’émir des Druses et du vénérable de l’ordre de la Pure Vérité, qui seuls connaissent le mot de l’avenir; j’arrive de Constantinople, monsieur, après avoir longtemps parcouru l’Inde et la Chine, et, comme Salomon, je puis m’écrier: Vanitas vanitatum!»

Le nez rouge rayonnait, l’habit bleu était près de plier le genou devant le paletot gris. Comme celui-ci soldait sa carte, se disposant à partir:

«Monsieur, lui dit-il, de l’air d’un disciple devant son maître, depuis plusieurs années je travaille à un traité de géographie générale.... Il y aura beaucoup de choses à modifier, je le vois.... Quelques mots encore, quelques mots, je vous prie, sur la question de la Turquie et sur celle de la Chine, qui m’intéressent vivement.

—Monsieur, lui répondit sentencieusement le paletot gris, dans trente ans, le sultan se fera chrétien; ou il n’y aura plus de sultan à Constantinople. Quant à la question de la Chine, c’est celle du chat qui dort. On a eu le tort grave de le réveiller, car ce chat traîne à sa suite trois cents millions de chatons. Avant un siècle, l’Asie entière, avec sa pointe septentrionale que vous vous obstinez à nommer Europe, sera au pouvoir de la Chine, depuis Marseille jusqu’au détroit de Béring! Vos petits-neveux, monsieur, risquent de mourir Chinois.

—Prodigieux! murmurait le géographe....

—Prodigieux!» répétait l’homœopathe.

Moi, je ne soufflais mot, mais je m’amusais infiniment.

Enfin, j’osai prendre la parole, et m’adressant au prétendu disciple des brahmes: «Pourriez-vous nous éclairer, lui dis-je, sur la cause véritable de la dernière révolte des cipayes, aux Indes?

—Oh! oui, dit le géographe d’un air suppliant.

—Oh! oui,» répéta l’homœopathe.

Le paletot gris se tourna vers moi avec un geste d’acquiescement, et après m’avoir fait comprendre par un sourire en dessous qu’il ne me confondait pas avec ceux-là à qui il est si facile d’en faire accroire, il reprit: «La cause véritable de la révolte est que, parmi les cipayes, chaque soldat voulait avoir deux domestiques à son service.

—Pas possible!» s’écria le Hollandais.

Le géographe sembla réfléchir.

«Rien n’est plus vraisemblable quand on connaît le pays, dis-je en me décidant à jouer tout à fait mon rôle de compère. Moi aussi, messieurs, j’ai été aux Indes. J’y ai été pour étudier la flore tropicale, car je suis botaniste (et je regardai fixement l’habit bleu barbeau). Dans l’Inde anglaise, il n’est pas besoin d’être grand seigneur pour avoir cent domestiques sous ses ordres; moi je n’en avais que soixante (et je regardai non moins fixement le nez rouge); c’était peu, puisque ma pipe seule en occupait quatre.

— Oh! fit le Hollandais; je doute. Je comprends mieux le cipaye. Que faisaient-ils les quatre hommes de votre pipe?

—Le premier la préparait, le second l’allumait, le troisième me la présentait, le quatrième la fumait; j’ai horreur du tabac.»

Le mot parut fort plaisant, et j’en riais comme les autres, plus que les autres peut-être, ce qui est toujours un tort pour un faiseur de bons mots, quand le paletot gris se retira avec son escorte. En passant devant nous, il me salua et tendit la main à mon ingénieur.

«Vous le connaissez? dis-je à celui-ci.

—Et vous, me répondit-il, ne le reconnaissez-vous pas? C’est Brascassin.

—Quoi?... Brascassin?... le vénérable d’hier?

—Oui.

—Hier, il était donc déguisé?

—Parbleu!

—Ma foi! tant mieux que ce soit le même. Je commençais à croire ce bon pays d’Alsace tout aussi peuplé de mystificateurs que la Champagne. En tout cas, c’est un garçon fort gai.

—Pas toujours.»

Nous échangions ces quelques mots en franchissant la porte de l’hôtel; une voiture y stationnait, aux ordres de mon compagnon.

«Désolé de vous quitter encore, me dit-il; ce matin j’ai dû me rendre auprès du major Heusch, de l’artillerie badoise, pour mesures relatives à l’établissement de notre pont fixe sur le Rhin; maintenant il me faut rejoindre les généraux Larchey et Borgella, occupés à relier les deux rives du fleuve par un pont volant. Je crains que ce diable de Brascassin ne m’ait mis en retard. Voyons, l’heure vous presse-t-elle à ce point que nous ne puissions faire ensemble une visite au Pater Rhenus?

—J’ai encore deux heures et demie devant moi avant de gagner l’embarcadère.

—C’est le double de temps qu’il vous faut.»

J’étais déjà dans la voiture


V

Kehl.Le petit homme jaune. — L’île des Épis. — Le pont volant. — Passage du Rhin. — Café de la Cigogne. — Le chevalier de Chamilly. — Un gendarme badois. — Départ de Kehl.

«S’il en faut croire une tradition strasbourgeoise, le roi Louis XIV était quelque peu magicien, et, malgré sa grande dévotion, en rapport avec le diable. Dans un coffret d’ébène, cerclé de fer, fixé par une chaîne au pied de son prie-Dieu, il détenait un petit homme jaune, démon de la plus minime espèce, haut à peine de six pouces. Quand le roi avait besoin de correspondre rapidement avec un de ses généraux ou de ses ambassadeurs, à défaut de la télégraphie électrique, qui n’était pas encore inventée, il décerclait sa boîte d’ébène, en tirait Chamillo (c’était le nom du petit homme jaune), le plaçait dans le creux de sa main, soufflait dessus, et celui-ci, chargé des instructions de son maître, fendant l’air avec la rapidité de la foudre, arrivait en quelques minutes au but qui lui était assigné.

«A Chamillo (on ne s’en doute guère en France cependant) Louis XIV dut la plus grande partie de ses prospérités. Malgré sa nature diabolique, jamais serviteur ne se montra d’abord plus sobre et plus désintéressé. Pour chacun de ses repas, il n’exige que trois grains de chènevis, et la plus grande récompense à laquelle il aspirât était de les recevoir de la main du roi. Certes, pas un courtisan, pas même un perroquet, ne se serait contenté de si peu.

«Quelques années se passèrent ainsi, puis, insensiblement, le petit homme jaune en vint à la friandise, ensuite à l’ambition. Au lieu de ses trois grains de chènevis, il lui fallut pour son dîner trois perles fines. Le monarque souffrit même qu’il se permît parfois de grignoter l’écrin de la reine. Ce ne fut pas tout; bientôt, à chaque service rendu, il exigea un titre ou une décoration nouvelle; tour à tour le roi le nomma gentilhomme de la Chambre, comte, marquis, duc, et le décora de tous ses ordres.

«Un jour, le petit diable-duc Chamillo s’abattit sur la ville, encore libre et impériale, de Strasbourg. Par les fenêtres entr’ouvertes, quelques-uns disent par le trou même des serrures, il s’introduisit chez les principaux magistrats de la cité, et quelque temps après, l’imprenable capitale de l’Alsace ouvrait ses portes devant un semblant d’armée française.

«Pour cette importante besogne, le roi pensa que Chamillo allait réclamer de lui un brevet de prince, peut-être aussi le grand cordon du Saint-Esprit. Il n’en fut rien. Chamillo en avait assez des honneurs séculiers. Il avait vu l’évêque de Strasbourg officier en robe rouge; il voulait être cardinal.

«Louis XIV ne pouvait faire un cardinal à lui seul; il comprit que le pape se refuserait à introduire un diable dans le haut clergé. Il refusa net. Chamillo s’enfuit, et alla offrir ses services au roi de Prusse, le grand Frédéric. (Ne faites point attention à l’anachronisme.) A compter de cette époque, la fortune du roi de France et de Navarre commença à décroître, et la paix de Rysvick faillit lui enlever Strasbourg, que le petit homme jaune voulait restituer à l’Allemagne.»

Nous étions sortis de Strasbourg par la porte d’Austerlitz, et tandis que du coin de l’œil, tout en prêtant l’oreille, j’examinais les abords de la forteresse, les divers accidents du chemin de Kehl, et cette île des Épis, véritable Élysée, où sous la verdure, sous l’ombre des grands arbres, sous un fouillis de hautes herbes, se cache le tombeau de Desaix, tel est le récit populaire dont me fit part mon ingénieur. Il était originaire d’Alsace et connaissait les traditions du pays.

«Voyons, lui dis-je, derrière ce conte il doit y avoir un fait, une anecdote historique; le peuple n’invente pas, il dénature.

—C’est possible, me répondit-il; mais voilà tout ce que j’en sais; à vous de trouver le reste, c’est votre métier.»

Comme il parlait, nous arrivions en vue du fleuve. Déjà le pont volant était presque achevé. En moins de quarante-cinq minutes, cent soixante soldats du génie, commandés par quelques officiers de la même arme, avaient suffi pour l’établir d’une rive à l’autre du Rhin, sur une traversée de deux cent cinquante mètres de longueur. C’était superbe! M. le général de division Larchey paraissait enchanté. Je ne l’étais pas moins que lui.

Devant moi, au delà du Rhin, s’élevait la petite ville de Kehl, ville allemande, où Beaumarchais avait dû se réfugier pour y faire imprimer la première édition complète des œuvres de Voltaire. Un vif désir me prit de visiter Kehl, et dans ce désir Voltaire et Beaumarchais n’entraient que pour une bien faible part.

«On ne voyage pas pour voyager, mais pour dire qu’on a voyagé.» Vraie ou fausse, l’observation est de Pascal, je crois. Mon ambition vaniteuse allait plus loin. Non-seulement je voulais pouvoir dire que j’avais visité Kehl, mais à cette question du premier venu: «Avez-vous jamais été en Allemagne? — Connaissez-vous l’Allemagne, monsieur?» il me plaisait d’être en droit de répondre, d’un air modeste toutefois: «Oh! fort peu.... Je connais l’Allemagne à peine.... C’est un beau pays! J’ai le regret de n’y avoir pas séjourné suffisamment pour en parler ex professo;» et autres phrases à réticences, qui m’aideraient à dissimuler ma honteuse immobilité parisienne.

Un vif désir m’avait donc pris de poser, ne fût-ce que pour cinq minutes, le pied sur la terre allemande. J’avais encore deux heures à ma disposition. Comme passage, un double chemin s’ouvrait ou plutôt se fermait devant moi. En tête de l’ancien pont de bateaux, la douane française était là, visitant les bagages, s’enquérant des passe-ports. Vous le comprenez, pour aller de Paris à Marly-le-Roi, vu que, généralement, on ne traverse pas la frontière, j’avais cru inutile de me munir d’une feuille de route et de lettres de recommandation. Le nouveau pont appartenait à l’armée; pour s’y frayer une voie, il fallait porter le shako ou le casque. Je n’avais qu’une casquette. Mon ingénieur vit mon embarras, devina mon désir; il me glissa sous le bras un rouleau de cartes et de plans; il m’arma d’un mètre et d’une équerre; ma boîte de fer-blanc elle-même aida à me donner une apparence de quelque chose appartenant aux ponts et chaussées. La musique du génie débouchait, se dirigeant vers l’autre rive; je marchai à sa suite. C’est ainsi que je fis mon apparition sur le territoire germanique.

J’étais à Kehl, dans les États badois! Qui me l’eût prédit le matin, quand je pensais me réveiller à Noisy-le-Sec?

Kehl est une ville formée d’une seule rue.... Je n’entrerai pas dans plus de détails topographiques. Cette rue, ou cette ville, à peine l’avais-je parcourue à moitié qu’apercevant un bureau de poste, l’idée me vint d’écrire à Minorel trois mots (je n’avais pas de temps à perdre en correspondance), trois mots datés de Kehl (grand-duché de Bade, Allemagne). Certes, je comptais bien arriver à Marly avant la lettre; mais, si Antoine refusait de croire à mes récits de voyageur, du moins cette lettre, par son timbre, viendrait lui prouver pertinemment que, plus heureux que le grand roi, j’avais franchi le Rhin avec une partie de l’armée française, et musique en tête!

Afin de me procurer promptement papier, plume et encre, j’entrai dans un café, à l’enseigne de la Cigogne. Là, déjà nos soldats, mêlés aux bourgeois de la ville, fumaient à pleine pipe du tabac de contrebande, en buvant de la bière badoise. Je prenais la plume, lorsqu’un individu placé près de moi, à la table voisine, dit à un sien compagnon qui lui faisait face:

«Ne dirait-on pas que les Français arrivent ici en vainqueurs, savez-vous? et s’emparent de Kehl par surprise, comme jadis ils se sont emparés de Strasbourg?

—Ce ne sont pas les Français qui ont pris Strasbourg, lui répliqua son vis-à-vis, c’est le petit homme jaune.»

Je redressai l’oreille; mon voisin, Belge de naissance, ouvrit de grands yeux. Le vis-à-vis, s’apercevant sans doute alors qu’au lieu d’un seul auditeur il en avait deux, raconta dans tous ses détails non plus le conte des paysans alsaciens, que m’avait débité mon ingénieur, mais bel et bien, et à ma grande satisfaction, cette anecdote historique que j’avais soupçonnée devoir être logée sous le conte. Et tandis qu’il parlait, moi j’écrivais; je n’écrivais pas à Minorel, je prenais des notes sur Chamillo, ou plutôt sur M. de Chamilly, et la diablerie devenait simplement un chapitre de l’histoire intime du grand roi, oublié par Saint-Simon.

«M. de Louvois, le puissant ministre, avait fait la promesse au marquis de Chamilly, depuis maréchal de France, d’employer prochainement son neveu dans quelque affaire diplomatique de haute importance, qui ne pouvait manquer de le lancer. Chaque jour, le jeune Chamilly se présentait devant le ministre et n’en recevait que cette réponse: «Attendez; je ne vois pas poindre encore un emploi digne de vous.» Las d’attendre toujours, le jeune homme se désespérait. Vers le milieu de septembre 1681, Louvois lui dit: «Monsieur, le roi vous charge d’une mission de la plus haute importance, qui demande à la fois célérité et discrétion. Vous allez prendre la poste et vous rendre à Bâle, où vous devrez être arrivé le mardi 17 du présent mois; les relais sont préparés; le lendemain, mercredi, 18, de midi à 4 heures, en costume qui ne puisse attirer l’attention, vous vous tiendrez sur le pont de ladite ville; vous prendrez rigoureusement note de tout ce qui s’y passera, de tout, entendez-vous bien, monsieur, et, aussitôt, sans désemparer, vous reviendrez m’instruire du résultat de vos observations. Allez! la façon dont vous vous acquitterez de ce rôle, tout de confiance, décidera de votre avenir.»

«Le chevalier de Chamilly était sur le pont de Bâle au jour et à l’heure indiqués. Il s’attendait à y rencontrer une députation des cantons suisses, le grand landamann en tête. Il vit passer des charrettes, des villageois, des citadins, qui allaient à leurs affaires; des troupeaux de bœufs et de moutons; des gamins qui couraient les uns après les autres; des mendiants, qui, tour à tour, lui demandèrent l’aumône; il la leur fit à tous, pensant que quelques-uns, agents mystérieux des cantons, pourraient bien être porteurs d’un message secret. Une vieille femme traversa le pont sur un âne rétif, qui la jeta par terre; il releva la vieille femme, ne sachant trop si cette chute n’était pas une manœuvre diplomatique, et s’il n’allait point trouver en elle le grand landamann travesti; il eut même la pensée de courir après l’âne; mais l’âne galopait déjà hors des limites assignées au diplomate.

«Le chevalier de Chamilly se damnait pour savoir ce qu’il était venu faire sur le pont de Bâle en Suisse. Il patienta encore; de nouveau passèrent devant lui des ânes, des bœufs, des moutons, des flâneurs, des paysans et des charrettes; mais de députation et de grand landamann, pas l’ombre! Il se dépitait. Comme pour l’achever, vers la fin de sa longue et fastidieuse faction, un petit laquais, grotesquement vêtu d’une casaque jaune, vint au-dessus du parapet secouer et battre des couvertures de laine, et Chamilly en reçut la poussière dans les yeux. Déjà hors de lui, il s’apprêtait à rosser le maroufle, lorsque la quatrième heure sonnant, il reprit la poste.

«Au milieu de la troisième nuit, harassé du voyage, profondément humilié de son insuccès, il reparut devant le ministre, auquel il raconta piteusement sa triste odyssée, sans lui faire grâce du moindre détail, car il avait pris note exacte du tout. Quand il en fut au petit homme à la casaque jaune, M. de Louvois jeta un cri et lui sauta au cou. Sans lui laisser le temps de respirer, il l’entraîna chez le roi. Le roi dormait. On le réveilla par ordre du ministre. Louis XIV se frotta les yeux et passa sa perruque; après quoi, les rideaux de son lit étant tirés, il écouta à son tour le récit détaillé du chevalier de Chamilly. A l’apparition du petit homme jaune, comme son ministre, il poussa un cri, et dans son transport de joie, s’élançant hors du lit, il exécuta une sarabande au milieu de sa chambre à coucher. De tous les gentilshommes de France, l’heureux M. de Chamilly fut le premier peut-être à qui il ait été donné de voir Louis le Grand danser en chemise et en perruque à trois marteaux.

«Ce ne fut pas là sa seule récompense. Le roi le nomma chevalier de ses ordres, comte et conseiller d’État, au grand ébahissement du digne garçon, qui ne comprenait encore rien à l’affaire.

«Le petit laquais du pont de Bâle, en secouant ses couvertures, annonçait à l’envoyé du roi, de la part des magistrats de Strasbourg, que la ville se mettait à sa disposition.

«Voilà comment le petit homme jaune a pris Strasbourg; comment aussi du nom de Chamilly il fut baptisé Chamillo; et comment notre roi Louis XIV passa pour un magicien.»

Je tenais donc une légende! et, avec la légende, sa version explicative. Il m’avait fallu passer le Rhin pour la trouver. Je ne regrettais pas ma course. Combien j’étais loin de prévoir le mauvais tour que Chamillo ou Chamilly allait me jouer!

Tandis que mon voisin de la Cigogne parlait, tandis que j’essayais de sténographier son récit, les soldats avaient cessé de fumer leur pipe et de boire leur bière; le rappel avait battu dans les rues de Kehl; ils étaient partis, et je n’avais rien vu, rien entendu. Je regardai à ma montre, un vrai chronomètre de Poitevin; j’avais encore trois quarts d’heure devant moi pour me rendre à l’embarcadère, plus que le temps nécessaire, mon ingénieur ayant mis sa voiture à ma disposition. Néanmoins je crus prudent de renoncer à écrire à Minorel. Je fis mes adieux à Kehl, et me dirigeai vers le pont nouvellement construit.

Il était déjà en voie de démolition.

Forcément, je gagnai en toute hâte l’ancien pont. Là, ce ne fut plus la douane française qui me barra le passage, ce fut la douane badoise. Le préposé aux passe-ports me demanda mes papiers. Je lui racontai mon histoire, en regardant à ma montre vingt fois par minute.... si le chemin de fer allait partir sans moi! Cette idée me causait une telle irritation que, pour la première fois de ma vie peut-être, il m’arriva d’être inconvenant vis-à-vis de l’autorité.

Le préposé me lança un regard de Sicambre et me tourna le dos, après m’avoir d’un geste recommandé à l’attention de ses subordonnés. Évidemment, j’étais en suspicion. Connaissant ma qualité de Français, on me prenait sans doute pour un réfugié, pour un interné qui cherchait à rompre son ban, à rentrer en France avec les plus coupables intentions. Je le crois fermement, ma chemise de couleur me donnait seule de ces allures équivoques.

Un de mes voisins de la Cigogne, l’historiographe même du chevalier de Chamilly, honnête commerçant de Kehl, avait quitté le café en même temps que moi. Je l’apercevais alors sur le seuil de sa boutique, d’où il semblait m’observer d’un air plein de commisération. Demeurant près de la douane, au courant des mécomptes dont elle est cause, il me fit signe de venir à lui, et me demanda si je ne connaissais pas à Strasbourg deux notables qui pussent me réclamer: «Hélas! monsieur, je n’y connais que le garçon d’hôtel, qui ce matin m’a servi à déjeuner à la Ville de Paris, et le sacristain qui, à Saint-Thomas, m’a fait voir le tombeau du maréchal de Saxe et je ne sais quelles momies dans leurs boîtes.

—Ce ne sont point là des notables, me répondit-il.

—Mais un notable de Kehl, un homme établi, lui répliquai-je en le regardant d’une façon toute particulière, ne pourrait-il, aussi bien que ceux de Strasbourg, me servir de caution?»

Ma question sembla l’embarrasser; il se gratta l’oreille, puis, rompant les chiens: «Mais comment êtes-vous parti de Paris pour Kehl sans vous mettre en règle?» me dit-il.

De nouveau j’entrepris la narration succincte de mon étrange voyage. Il ne parut guère y donner plus de créance que le préposé aux passe-ports, et, après m’avoir mesuré d’un regard empreint moitié de pitié moitié de défiance, je le vis se troubler tout à coup: «Voici un gendarme!» me dit-il brièvement et à voix basse.

Et il rentra dans sa boutique.

Je puis me rendre à moi-même ce bon témoignage: jusqu’alors la vue d’un gendarme ne m’avait inspiré d’autre sentiment que celui de la confiance et de la sécurité. Pour celui-ci ce fut tout autre chose. Quoique bien convaincu de mon innocence, un froid nerveux me prit entre les deux épaules, et comme le gendarme et moi nous avoisinions le chemin de fer badois, j’eus soin de mettre entre nous l’épaisseur des wagons.

Là, pour me donner une contenance, je lisais l’affiche des principales stations échelonnées de Kehl à Francfort. Semblable au Sésame, ouvre-toi, de la lampe merveilleuse, le mot Carlsruhe m’apparaît. Grâce à lui, tous les obstacles vont disparaître!

Je me rappelle avoir un ami dans la capitale du grand-duché de Bade, M. Junius Minorel, cousin germain de mon ami Antoine Minorel, et attaché de la Légation de France à Carlsruhe. On me demande une autorité, en voilà une! Je vais lui faire parvenir une dépêche télégraphique, un télégramme, comme on dit aujourd’hui. Dans dix minutes j’aurai sa réponse, et mon attestation de bonne vie et mœurs.

Misère!... Le guignon s’attache après moi! La correspondance électrique est interrompue par la rupture d’un fil. Je ne puis cependant rester ainsi confisqué par la douane badoise! Je prends un grand parti. La locomotive du chemin de fer de Kehl à Carlsruhe s’apprête à se mettre en route; je monte résolûment dans un des wagons.

Trois heures après, j’étais à Carlsruhe.

Pour un homme ennemi juré des chemins de fer, c’était peut-être en abuser. J’ai déjà pris celui de Noisy-le-Sec à Épernay, celui d’Épernay à Strasbourg. Je me vois forcé de prendre celui de Kehl à Carlsruhe, ayant en expectative celui de Carlsruhe à Kehl, puis celui de Strasbourg à Paris; cela pour n’avoir point voulu prendre le chemin de fer de Paris à Saint-Germain, par lequel il me faudra passer cependant!


VI

Carlsruhe. — De la difficulté de changer de chemise. — La sentinelle du parc. — Je vais prendre un bain en chaise de poste. — Closerie des Lilas. — L’hôtel de la Légation et le Théâtre. — M. Junius Minorel, s’il vous plaît? — Déceptions sur déceptions. — Je couche dans la capitale des États de Bade.

En arrivant à Carlsruhe, je compris qu’il serait peu convenable à moi de me présenter à la Légation de France dans mon fâcheux état de toilette. J’achetai dans une maison de confection une chemise non de couleur, mais blanche et fine; une cravate de satin, un faux-col, des gants et un mouchoir de poche. La difficulté était de passer ma chemise. Je ne le pouvais en pleine rue. Pour tout au monde, je n’aurais mis le pied dans une auberge: on n’eût point manqué d’y flairer mon passe-port absent, de m’y faire inscrire mon nom sur un registre; je suis étranger, sans suite, sans bagages, suspect par conséquent. La police mise en éveil, c’est avec accompagnement de gendarmes que je me serais présenté à la Légation de France.... Fi d’un pareil cortége!

Heureusement, l’invention ne m’a jamais fait défaut.

En parcourant la ville pour mes emplettes, j’avais avisé le parc du château, avec ses épais massifs d’arbres et ses rares promeneurs. Je prends la route du parc. A la grille d’entrée, le soldat en sentinelle me fait signe d’arrêter. Va-t-il aussi me demander mon passe-port? Non; du doigt il frappe sur ma boîte de fer-blanc, mon unique valise. Pensant qu’il veut en connaître le contenu, je m’apprête à l’ouvrir. Il me répond par un branlement de tête négatif et un bon gros rire de brave homme. Il paraît que dans les États de Bade il est permis de rire sous les armes. Cependant, tout en riant, il continuait de frapper sur ma boîte. A ses yeux, ma boîte était un paquet, et dans le parc grand-ducal, pas plus que dans nos parcs impériaux, il n’est permis de passer avec bagage; je le compris. Qu’à cela ne tienne! je me débarrasse de ma boîte, et par une pantomime expressive, je demande à ce gai militaire la permission de la déposer dans sa guérite; je la reprendrai en sortant. Il ferme les yeux, fait une inclinaison de tête et sourit.... C’est un consentement! Je le remercie de la main. Mais au moment de déposer ma boîte de fer-blanc, je songe que ma chemise, mon faux-col, ma cravate y sont renfermés. Or, je ne voulais pénétrer dans le parc que pour y chercher un endroit solitaire où je pusse changer de linge sans blesser la pudeur publique. Par ma foi! je ne songeais guère alors à la promenade; je songeais à la Légation de France, à mon passe-port à obtenir, à mon départ de Carlsruhe surtout, à mon ami Antoine Minorel, à Madeleine, ma cuisinière, et à mon vieux Jean, qui, tous trois, devaient commencer à s’inquiéter de mon retard. Je reprends brusquement ma boîte; je vais m’éloigner.... Témoin joyeux de mes évolutions et contre-évolutions, la sentinelle riant encore, riant toujours, m’annonce, par un dernier geste, que ma boîte et moi nous pouvons passer.

Brave soldat! au besoin, je témoignerais, main levée, de l’excellence de ton caractère comme de ton intelligence. Du premier coup d’œil, tu as deviné qu’un pur natif de Paris était devant toi, incapable d’articuler ou de comprendre un mot de ta langue caillouteuse; par la mimique tu as suppléé à la parole inutile; par la science du physionomiste, tu as su reconnaître à qui tu avais affaire, et, sans ouvrir la bouche, tu t’es montré à la fois perspicace, charitable et de belle humeur. Puisses-tu bientôt devenir caporal, et même capitaine! Si les soldats badois avaient, comme les nôtres, les grosses épaulettes dans leur havre-sac, je te souhaiterais le généralat. Certes, le grand-duché aurait alors en toi un des généraux les plus gais qu’il ait eus jamais.

Me voici donc dans le parc. J’épie un endroit favorable. Mon premier coup d’œil m’avait abusé. La journée avait été chaude; le soleil couchant conservait encore une partie de sa force; si les promeneurs ne m’étaient point apparus d’abord dans les allées découvertes, je les trouvais de tous côtés maintenant sous l’ombre des massifs.

Leur présence me gênait, je l’avoue. J’allais de ci de là, pour l’éviter. Tenus en éveil par mes manœuvres stratégiques, les inspecteurs du parc me regardaient d’un air quelque peu inquisiteur. Enfin le soleil baisse de plus en plus, la solitude se fait autour de moi; je trouve un bosquet désert, un cabinet de verdure; je me dispose à le changer en cabinet de toilette. A peine me suis-je débarrassé d’une manche de mon habit, un de mes argus en uniforme se montre tout à coup. Il pouvait se méprendre sur mes intentions; il m’apostrophe en allemand; je recommence pour lui mon histoire dans le meilleur français possible, et comme la faculté de nous comprendre nous est également refusée à l’un et à l’autre, je repasse la manche de mon habit, et le quitte, en lui adressant un salut, qu’il ne me rend pas.

Il me faut sortir d’embarras cependant. Les cabinets de verdure m’étant interdits, j’aurai recours aux cabinets de bains. Là je pourrai tout à loisir changer de linge, et prendre quelque repos avant de me présenter à la Légation.

Arrivé à la place de l’Obélisque, j’y trouve une station de voitures, mais de voitures point. Passe une chaise de poste qui rentrait chez elle à vide.

«A fot’ serfiche, meinchir!» me crie le postillon.

Pourquoi pas? Après mon bain, ma transformation accomplie, si je descendais à la Légation en chaise de poste? Oui; cela aura bon air. Plus économe de temps que d’argent, je prends mon postillon à l’heure, et m’élance dans sa chaise en lui jetant ces mots: «A la maison de bains la plus proche!» Il me conduit hors de la ville. Je me fâche et à tort. Il n’y a pas de maisons de bains à Carlsruhe, ville essentiellement aristocratique, où chacun a sa baignoire à domicile.

A l’extrémité d’un boulevard, que longe une eau courante, existe un grand jardin parsemé de tables et de lilas en fleurs; sous les lilas se promènent des amoureux; autour des tables se tiennent des buveurs devant leur chope mousseuse. C’est là que s’arrête ma voiture. Je m’apprêtais à gourmander encore mon conducteur, qui, au lieu de me conduire à une maison de bains, m’avait mené à une Closerie des Lilas, quand, au fond du jardin, sur la face d’un bâtiment carré, je vois, inscrit en grosses lettres, ce mot: Baden, qui décidait en sa faveur. En pays étranger, il faut bien se garder d’avoir trop tôt raison.

Je traverse le jardin, j’entre dans ladite maison, je monte au premier étage; un garçon se présente; je lui commande un bain tempéré, vingt-huit à trente degrés centigrades, pas plus. «Cela suffit,» me répond-il en très-bon français. Il m’installe dans un charmant cabinet, orné d’une baignoire vide, et je reste un quart d’heure sans plus entendre parler de lui. Je sonne, j’appelle.... Le silence le plus profond règne dans la maison de bains, qu’on pourrait prendre pour un cloître abandonné, tandis qu’au dehors, dans la closerie, commencent à s’élever des chœurs d’une excellente exécution, où de jeunes voix, fraîches et alertes, brodent de charmantes mélodies sur des basses vigoureuses et bien tenues.

Ce sont les buveurs et les amoureux qui se répondent.

J’aime la musique, surtout la musique inattendue, celle qui vient nous charmer à l’improviste, sans prospectus, sans programme. Celle-là, l’Allemagne et la Suisse en sont prodigues, dit-on; mais, pour le moment, j’y avais peu l’oreille. J’écoutais surtout le bruit de mes sonnettes dont je commençais à jouer avec fureur, avec emportement. Las de carillonner en vain, je mets le nez à la fenêtre qui donne sur le jardin. A la lueur de quelques lanternes (car la nuit était venue), je vois mon garçon tranquillement occupé à distribuer des pots de bière de droite et de gauche, tout en chantant avec les autres. Ouvrant brusquement la fenêtre, je l’appelle, je crie, au risque de rompre l’harmonie du choral; il se retourne, lève la tête vers moi, et, après être resté quelque temps la bouche ouverte, sans doute pour achever sa phrase musicale: «On le prépare,» me dit-il avec un reste de modulation dans le gosier.

J’aurai occasion de revenir bientôt sur cette question de la vivacité allemande et en particulier sur celle des garçons de bains. La placidité de celui-ci m’avait désarmé. Je passai ma chemise neuve, je mis mon faux col, ma cravate de satin, je me gantai, opération d’autant plus nécessaire que dans ce Baden je n’avais pu même me laver les mains, et songeant à l’heure qui menaçait, je descendis rapidement l’escalier, au bas duquel je trouvai mon chanteur, fredonnant encore et portant sous son bras un peignoir et des serviettes.

«Combien vous dois-je? lui dis-je.

—Est-ce que monsieur ne prendra pas son bain?

—Non.

—Eh bien, c’est un demi-florin, le linge compris.»

Je lui donnai le demi-florin. Comme je regagnais ma voiture: «Et le trinkgeld! Le pourboire!» me cria-t-il.

Dix minutes après, ma chaise s’arrêtait devant la Légation de France.

Sans même attendre ma question, le concierge me déclara que, si je venais pour affaires, les bureaux étaient fermés et que ces messieurs étaient tous au spectacle.

«Au théâtre!» dis-je à mon cocher.

Le buraliste dormait dans sa petite logette. Je le réveillai pour lui demander un billet d’orchestre, ce qui ne sembla pas médiocrement le surprendre.

Lorsque j’entrai dans la salle, on jouait le dernier acte de je ne sais quel opéra allemand auquel je ne compris rien, paroles et musique, tout occupé que j’étais d’inspecter autour de moi pour y découvrir ma Providence, sous les traits de M. Junius Minorel. J’y perdis mes peines. Je me promis, durant l’entr’acte, de me faire indiquer la loge de la Légation, où je ne pouvais manquer de le trouver. Nouvelle déception! Ledit opéra composait à lui seul tout le spectacle. A Carlsruhe, le théâtre s’ouvre à cinq heures et se ferme à neuf; après quoi chacun rentre chez soi pour y souper et se coucher. O Parisiens! ne blâmez pas trop légèrement ces usages, ils valent bien les vôtres. Les jours de spectacle vous dînez mal et vous ne soupez pas.

Le train direct partait à dix heures dix-sept minutes.

Je n’avais pas un instant à perdre; deux minutes après, ma chaise de poste me ramenait à l’hôtel de la Légation.

Vis-à-vis du concierge, cette fois, je fus plus explicite. Je demandai si M. Junius Minorel était rentré du spectacle. Le concierge me répondit que, pour le moment, M. Junius de Minorel habitait la ville d’Heidelberg, où il était en train d’achever sa cure de petit-lait.

J’étais atterré. Qu’allais-je faire? où me réfugier?

Témoin de ma torpeur et bientôt mon confident, le postillon, le quatrième individu à qui, dans cette même journée, j’avais raconté mon histoire, me proposa de me conduire sur le boulevard d’Ettlingen, à la maison Lebel, pension bourgeoise, où je trouverais une chambre à la journée, avec table d’hôte. La logeuse était Belge et veuve, à ce qu’il croyait.

«Boulevard d’Ettlingen!» lui dis-je.

Nous nous arrêtâmes devant une petite maison de bonne apparence. On me donna une chambre, je m’y installai, sans songer à souper. Rendu de fatigue et d’émotions, à peine pouvais-je rassembler assez nettement mes idées pour me rendre compte des événements écoulés et de leur ordre depuis mon départ. Il me semblait être parti de chez moi depuis quinze jours.

Le philosophe a dit vrai: «Les voyages allongent la vie.» Il aurait dû ajouter qu’ils rétrécissent la bourse.

Voici le compte de mes dépenses depuis mon départ de Paris:

Donné à une pauvre femme, qui, à Ménilmontant, m’a indiqué le sureau merveilleux 1f »c
Au garçon du cabaret Ferrière 5 »
Chemin de fer de Noisy à Épernay 15 90
A un commissionnaire qui a voulu absolument porter ma boîte de fer-blanc jusque chez Athanase » 50
Au petit mendiant voluptueux 5 »
Visité l’église d’Épernay, à une heure indue 1 »
Visite aux caves 2 »
Chemin de fer d’Épernay à Strasbourg 38 30
A un monsieur qui m’a nommé les six Muses, Calliope, Euterpe, Érato, Thalie, Melpomène et Tisiphone, placées sur le théâtre de Strasbourg 1 »
A reporter 69f 70c
Report 69f 70c
Au sacristain de Saint-Thomas, qui m’a montré le tombeau du maréchal de Saxe 2 »
A un autre sacristain, pour la momie du duc de Nassau 1 50
A un jeune ouvrier sans ouvrage, qui, à la cathédrale, m’a conseillé de revenir à midi pour entendre sonner la fameuse horloge 2 »
A la Brasserie du Dauphin, une chope » 50
Déjeuner, à la Ville de Paris 4 50
Au garçon » 50
A la fille qui m’a apporté l’eau pour laver mes mains » 50
Au café de la Cigogne, à Kehl, bière bavaroise 1 »
Au garçon » 25
Chemin de fer de Kehl à Carlsruhe 8 45
A l’employé du chemin de fer qui s’est emparé de mon parapluie » 50
Chemise, cravate de soie, mouchoir et gants 22 65
Pour le bain que je n’ai pas pris (sans trinkgeld au garçon), un demi-florin 1 08
Stalle d’orchestre, un florin et demi 3 23
Chaise de poste à l’heure, trois florins 6 45
Pourboire au postillon 2 »
Total 126f 81c

Cent vingt-six francs quatre-vingt-un centimes!

Et j’avais emporté des provisions! j’avais déjeuné chez Ferrière, dîné chez Athanase et passé la nuit en chemin de fer! Le lit d’auberge m’était encore inconnu!

A peine si je possédais la somme suffisante pour retourner à Kehl dans le cas où j’aurais pensé que le plus sage parti à prendre était d’aller me livrer aux autorités françaises pour me faire reconduire à Marly-le-Roi de brigade en brigade. Il me restait ma montre; c’était une ressource. Néanmoins, je ne ressentais plus la moindre indulgence pour la plaisanterie d’Athanase, qui, à Épernay, m’avait subrepticement enwagonné pour Strasbourg, quand je pensais retourner à Paris.


VII

Notes de voyage. — Observations de mœurs. — Des serrures, du poêle et des miroirs obliques. — Perrette, la laitière. — Le vaudeville et la romance. — Un maçon badois. — Bain à domicile. — Table d’hôte académique. — Ma jolie hôtesse. — Suppositions insensées. — La chambre aux sonnettes.

Aujourd’hui, 2 mai, je me suis éveillé au chant des fauvettes et des pinsons, ce qui, en partie, a dissipé les brumes de mon cerveau. Mon premier soin a été d’écrire aux deux Minorel, à l’un à Marly-le-Roi, à l’autre à Heidelberg. A Minorel Ier, j’ai raconté, et, ma foi! fort gaiement, comment, depuis Épernay, j’avais joué le rôle du voyageur malgré lui. Pauvre humanité! nos désastres de la veille deviennent facilement pour nous, le lendemain, un sujet de plaisanterie. Je l’engageais à planter son pavillon chez moi, à m’y attendre, et je le confiais aux bons soins de Madeleine et de mon vieux Jean. A Minorel II, j’ai annoncé mon arrivée à Carlsruhe et reproduit exactement, pour les détails plaisants, ce que je venais d’écrire à son cousin. Dans le cas où il devrait rester à Heidelberg plus de deux jours encore, je l’ai prié de correspondre en ma faveur avec la Légation, pour la délivrance de mon passe-port.

Voici mes deux lettres en route pour la poste. Je me sens tout à fait soulagé; je respire plus librement; je reprends possession de moi-même! Chantez joyeusement petits oiseaux; un ami est là qui vous écoute!

Avec deux jours de loisirs devant soi, peut-être trois, il est permis de songer à tirer parti de certaine dose d’observation dont, en pays étranger, le voyageur, volontaire ou involontaire, se croit toujours suffisamment pourvu.

Le voyageur à poste fixe, celui qui durant des mois entiers séjourne dans un pays, peut juger sainement de ses institutions, de ce qui fait sa force et son essence, étudier à fond son organisation morale ou politique; mais pour juger des surfaces, des oppositions de mœurs et d’habitudes avec les autres pays, le voyageur au pied levé a l’avantage. Il n’a pas eu le temps de participer aux coutumes de la localité, de s’y faire; tout ce qui est étrangeté (j’emploie ici le mot dans sa bonne acception) le saisit brusquement et au vif.

Sans sortir de ma chambre, allons à la découverte! Je regarde ma porte, et déjà je m’étonne. A la partie supérieure de ma serrure s’élève horizontalement une branche de fer, qui joue là le rôle du pêne chez nous. Vous laissez tomber votre main dessus, la porte s’ouvre. Vous n’avez pas à tirer un bouton, souvent rétif, ou à tourner une poignée qui vous laisse aux doigts une odeur de cuivre. Le poids de la main suffit; au besoin on ouvrirait avec le coude.

Je trouve ce mécanisme bien supérieur aux nôtres dans les instruments du même genre. Autre perfectionnement! Ma serrure est compliquée d’un verrou, placé en dessous, à la place du pêne, et qui glisse facilement dans la gâche. Par ce moyen si simple on évite ces verrous massifs qui encrassent et fatiguent les chambranles de nos portes.

Immédiatement je pris note de ma serrure.

Ma chambre est à la fois décorée d’un poêle et d’une cheminée. La cheminée ressemble à toutes les cheminées et ne mérite aucune remarque particulière. Il n’en est pas ainsi du poêle. Étroit et grêle, montant du parquet au plafond, comme un pilastre de faïence, que fait-il là, engagé dans la muraille? Je ne lui découvre d’autres ouvertures, de mon côté, que des bouches de chaleur. On l’allume (et c’est là ce que je glorifie en lui!), on l’allume en dehors, par la galerie qui règne le long des chambres. Si vous mettez à profit cette excellente invention, mes chers compatriotes, je ne regretterai pas ma station forcée à Carlsruhe; vous ne risquerez plus de voir votre domestique venir, le matin, troubler et enfumer votre sommeil. Après une nuit froide ou humide, vous vous réveillerez, comme par enchantement, au milieu d’une douce atmosphère, et si vous jugez à propos de faire flamber votre cheminée, ce sera seulement par sybaritisme et pour vous réjouir la vue.

Quoique né curieux, très-curieux (c’est mon vice radical; mais je lui ai dû tant de jouissances que l’heure du repentir n’a pas encore sonné pour moi), je signalerai moins honorablement cette petite glace oblique placée en dehors de la vitre, et commune à toutes les maisons de Carlsruhe, meuble commode, distrayant, mais immoral, qui vous met à même de voir sans être vu, et livre à votre merci les mystères de la voie publique. Il présente toutefois cet avantage réel. Un visiteur vous arrive; prévenu par votre espion, vous avez tout le temps nécessaire pour vous préparer à le recevoir convenablement, et mieux encore, si c’est un fâcheux ou un créancier, pour lui faire défendre votre porte.

Après ce mûr examen de mon mobilier, n’y trouvant plus rien à relever, la main sur la conscience, à mon poêle en pilastre je donne le premier prix, le second à la serrure à verrou et au pêne horizontal; quant à la glace oblique, je la mets hors de concours.

A mon retour à Paris, cependant, il se pourrait bien que j’en fisse orner les deux côtés de la fenêtre de mon cabinet, qui donne sur la rue Vendôme.

Pour m’essayer au jeu du miroir, tout en faisant ma barbe devant la croisée, je jette de droite et de gauche un regard dans ma double glace; de droite et de gauche le joli boulevard d’Ettlingen se développe à mes yeux dans une partie de sa longueur.

Comme M. de Chamilly sur le pont de Bâle, je ne vois d’abord que des paysans et des moutons, des vieilles femmes et des ânes qui passent. Attendez!... Sur les bas côtés de la route quelles sont ces filles blondes, traînant après elles de petits chariots semblables à des chariots d’enfants? Ce sont les laitières du pays. Ici, Perrette ne porte plus son pot au lait sur sa tête; elle peut rêver à son aise, si rêver lui est doux, sans crainte de voir, sous une cabriole, s’écrouler ses châteaux en Espagne.

Parmi ces blondes filles, j’en remarque une; avec plus de nonchalance, mais aussi avec plus de grâce que les autres, elle tire à elle son petit chariot, laissant volontiers ses compagnes la devancer. Demeurée en arrière de la bande, elle s’arrête. Un grand garçon sort alors d’une futaie qui longe le boulevard, et, lui venant charitablement en aide, il remplace Perrette au timon du chariot, poussant l’attention jusqu’à lui enlacer la taille de son bras resté libre, sans doute pour la soutenir dans sa marche. La route se fait déserte un instant. Il penche sa tête vers celle de la jolie laitière, qui lui sourit, et je vois.... je ne vois rien! Par l’effet des distractions que me causait ma glace moucharde, mon rasoir venait de tourner entre mes doigts, et je m’étais fait une entaille au menton; juste punition d’une curiosité que je déplore, mais dont je ne suis pas près de guérir.

Mon voyage autour de ma chambre terminé, mes observations notées sur mon carnet de touriste, j’ouvris ma fenêtre, et, machinalement, mon regard se dirigea vers la place où j’avais laissé les deux amoureux. Douce surprise! j’y pus embrasser dans toute son étendue la futaie, ou plutôt le charmant petit bois, déjà verdoyant et rempli de clartés joyeuses, d’où le grand garçon était sorti pour aller à la rencontre de Perrette. Quel voisinage pour un botaniste! Je rêvais déjà d’y rencontrer toute la flore printanière de l’Allemagne. J’arrêtai mes yeux, remplis d’espoir, sur ma boîte de fer-blanc piteusement rencognée contre la cheminée.

«Sois tranquille, ma vieille compagne! ton rôle humiliant de valise va cesser!»

Mais avant de me livrer à mes recherches botaniques, j’allais avoir à signaler de nouvelles observations, non moins importantes, et d’un ordre plus élevé peut-être que les premières.

Sorti de la maison, je gagnais le petit bois, quand la vue de trois grandes banderoles tricolores, qui flottaient près d’une usine avoisinante, m’arrêta court. L’usine appartient à la maison Ch. Christofle et Cie. M. Charles Christofle, qui, en France, confectionne depuis les simples couverts d’argent jusqu’aux pièces de canon en bronze d’aluminium, était en train de conquérir l’Allemagne à la dorure et à l’orfévrerie artistique. Il y avait eu je ne sais quelle inauguration la veille, et la maison française, comme un vaisseau dans une rade étrangère, s’était pavoisée aux couleurs nationales. Mon cœur battit; je crus être en France, dans une France où l’on peut voyager sans passe-port; j’entrai, et là je fus à même de comparer entre elles l’activité allemande et l’activité française. Cette fois, la comparaison était tout à l’honneur de la France.

Dans les ateliers occupés par nos compatriotes le travail marchait au pas accéléré; les maillets, les marteaux, en tombant sur le métal, marquaient une mesure leste et rapide, qui semblait servir d’accompagnement à quelque gai vaudeville; dans les autres, peuplés d’ouvriers allemands que M. Christofle avait initiés à son œuvre d’alchimiste, la mesure lente, presque mélancolique, martelait le Roi des Aulnes ou le Chasseur noir.

Dans le même espace de temps, le vaudeville français fera deux fois la besogne de la romance allemande.

Autre tableau pris sur les mêmes lieux.

Des maçons badois s’occupent d’une construction annexée à l’usine. Un jeune manœuvre va à cinquante pas de là chercher des briques, dont le besoin se fait sentir parmi les travailleurs. Après s’être arrêté quelque temps en route à une petite fontaine, dont il fait jouer la pompe pour se désaltérer à un mince filet d’eau, si mince qu’il est forcé de s’y reprendre à diverses reprises pour étancher sa soif, il arrive enfin au tas de briques, le but de sa promenade. Il en prend six, pas davantage! et, d’un véritable pas de flâneur, les porte aux ouvriers. Alors, se croisant les bras, témoin impassible, il assiste au scellement des six briques. Quand il se décide à reprendre son tranquille mouvement de va-et-vient, c’est le tour des ouvriers de se croiser les bras, en attendant que leur approvisionneur de briques ait fait retour vers eux. Il est rare que le jeune manœuvre passe devant la petite fontaine sans s’y désaltérer de nouveau, et pas un reproche ne lui est adressé, pas une parole excitante, pas un geste d’impatience ne le troublent dans son indolence, tant les allures engourdies sont dans les habitudes de tous.

Troisième tableau! Parfois, à la lenteur de l’individu vient s’ajouter la complication des moyens. J’ai déjà parlé du garçon baigneur servant dans son baden, voyons-le portant à domicile.

Une grande voiture s’arrête devant votre logis; vous y voyez figurer douze petits tonneaux, bien bondés. Étranger, français, vous croyez à l’arrivée du brasseur, avec ses quartauts de bière; mais près des tonneaux est une baignoire: ceci vous éclaire. Le garçon de bain prend d’abord soin de son cheval; il l’examine; si la course l’a mis en sueur, il le caparaçonne d’une couverture et l’empanache de quelques branches de feuillage, pour le garantir de l’importunité des mouches. Ces préliminaires indispensables achevés, après une petite causerie avec la servante, votre homme apporte la baignoire. Il retourne ensuite à sa voiture, donne à son cheval quelques poignées d’herbes, et, si la maison est hospitalière, il le dételle et le conduit à l’écurie; car, pour se dispenser d’une course nouvelle, il compte bien attendre que le client ait pris son bain pour rentrer en possession de sa baignoire.

Ceci fait, il se décide enfin à enlever un des petits tonneaux, le porte dans votre chambre, le débonde, ce qui parfois exige du temps si la bonde résiste; puis il verse le liquide, qui aussi en prend à son aise pour passer de la douve dans la baignoire. Cette opération, interrompue par une nouvelle causerie avec la servante, ou une nouvelle visite au cheval, doit se reproduire douze fois.

Généralement, il en résulte ce petit inconvénient qu’au lieu d’un bain chaud c’est un bain froid que vous prenez. Voilà ce qui m’est arrivé à moi-même ce deuxième jour du mois de mai. Je n’ai pas de bonheur avec messieurs les garçons de bains.

Je ne donne point ici des tableaux de fantaisie, mais des tableaux photographiés sur nature. Patience! tel est le mot d’ordre que doit adopter tout Parisien voyageant dans cette partie de l’Allemagne.

J’en ai fini de mes observations ethnologiques. J’emploie ce mot grec avec intention; il est fort à la mode.

Comme je sortais de mon bain, l’heure du dîner sonnait à ma pension bourgeoise.

A la table d’hôte, je me trouvai avec huit ou dix individus, tous parlant français ou s’évertuant à le parler. La maison ayant pour spécialité d’être le rendez-vous de la langue française, les Français et les Belges y viennent naturellement; quelques Badois se joignent à eux pour y faire des exercices de linguistique; les domestiques et même la cuisinière jargonnent à l’unisson, ce qui ne laisse pas que d’étonner beaucoup les servantes du voisinage, lesquelles s’imaginent qu’aux maîtres seuls est réservé le droit de se servir de ce noble idiome et que, même en France, tous les domestiques ne parlent que l’allemand.

Pendant quelque temps je me mêlai, et avec plaisir, à la conversation générale. Je me sentais heureux de faire ma partie dans un concert de langue française; je n’y réussis pas trop mal, si j’en juge d’après les coups d’œil approbatifs qu’échangeaient entre eux mes nouveaux compagnons, surtout les badois, qui se délectaient à ma prononciation parisienne. Mais bientôt je devins plus attentif et moins disert.

Placée en face de moi, jeune, jolie, charmante, notre hôtesse, que j’avais entrevue à peine jusqu’alors, me regardait d’un air singulier, presque inquisitorial. Je songeai à mon passe-port. Avait-elle reçu quelque avis officiel de la police? Mon postillon de la veille avait-il abusé de ma confiance en lui pour me dénoncer? Je ne m’alarmai pas trop cependant. La réponse de Junius Minorel ne pouvait tarder; elle me servirait de sauvegarde. Je m’imaginai ensuite que, ne m’étant présenté chez elle que sous la caution de mon cocher, qui ne me connaissait pas, l’hôtesse concevait quelques doutes sur ma solvabilité, surtout m’ayant vu arriver sans autres bagages que ma boîte de fer-blanc, mon caoutchouc et mon parapluie. Pour mettre fin à ses appréhensions, assez naturelles du reste, je tirai négligemment de mon gousset mon superbe chronomètre-Poitevin et semblai vérifier s’il était d’accord avec le cartel de la salle à manger. Cette adroite manœuvre me parut avoir réussi complétement.

Tout à coup, à mes idées de crainte et de défiance, en succédèrent d’autres d’un caractère tout opposé. La physionomie de la jeune femme non-seulement s’était adoucie à mon égard, mais elle se montrait, peu à peu, empreinte d’une bienveillance telle qu’il m’était impossible d’admettre que la vue d’une montre, cette montre fût-elle de Bréguet, à sonnerie, à musique, avec un entourage de diamants, eût opéré une métamorphose semblable.

Évidemment, son regard m’épiait, me parcourait, m’enveloppait, me demandant une explication dont je ne pouvais deviner le premier mot. De mon côté, je me mis à l’examiner avec plus d’attention. De l’examen, il résulta clairement pour moi que mon gracieux vis-à-vis ne m’était pas inconnu. Mais où l’avais-je déjà rencontré?... dans quelles circonstances?... Quoique physionomiste, je brouille assez volontiers les visages, et souvent il m’est arrivé de changer une tête de place. Celle-ci, sur les épaules de qui m’était-elle d’abord apparue? Grave question! et pour la résoudre, croyant consulter ma mémoire, c’est mon cœur que j’interrogeai sottement; je me mis à le fouiller jusque dans ses plus lointains souvenirs.

Fou! vieux fou que j’étais! Mon hôtesse a de vingt-deux à vingt-quatre ans, le front lisse, les cheveux immaculés, complétement bruns, et si, aujourd’hui, mes anciennes amours ne sont pas toutes grisonnantes c’est que le cosmétique y a passé.

J’étais hors de voie. Décidément, je ne connaissais la jolie brune que pour l’avoir entrevue, sans doute, la veille, en arrivant.

Mais, alors, que me voulait-elle?

Seul, entre tous les convives, j’étais de nouveau l’objet de son inspection souriante et obstinée. A plusieurs reprises nos yeux se rencontrèrent; elle baissa lentement les siens, mais pour les relever presque aussitôt.

Y avait-il encore à s’y tromper? n’était-ce pas là une provocation flagrante? ma vanité redressa l’oreille. Légèrement animé par la bonne chère, et par un délicieux petit vin de Muskateller, il me passa par la tête des rêves d’autrefois; j’oubliai ma retenue habituelle, la date de mon acte de naissance; j’oubliai même la balafre faite par mon rasoir, et qui, recouverte alors d’une bande de taffetas d’Angleterre, devait, pour un galant, me donner une figure passablement grotesque. Je redevins jeune, je redevins poëte; mon regard flamboya; ma tête se remplit de vapeurs à reflets roses ou dorés; il ne me répugnait plus trop de prolonger mon séjour à Carlsruhe. J’étais décidé à y attendre patiemment le retour de Junius Minorel.... Qui me pressait?...

Mes fatuités allaient encore recevoir un nouvel encouragement.

Tandis qu’on prenait le café, ma jolie hôtesse, passant rapidement près de moi, moins de la voix que du geste, m’invita à la suivre. Mon bonheur prenait des allures tellement vives que j’en restai interdit. Mes compagnons de table me regardaient, et se regardaient entre eux en clignant de l’œil. Mon visage s’empourpra comme celui d’un écolier à sa première bonne fortune.

L’hôtesse et moi nous entrâmes dans un petit salon attenant à la salle à manger. C’est là qu’elle se tenait d’ordinaire. L’ameublement en était des plus simples; le cadre des plaques à timbre correspondant aux cordons des sonnettes; celui des clefs, rangées par échelons numérotés; quelques registres, alignés sur une planche, en formaient la principale décoration. Elle tira un registre, l’ouvrit, et me le présenta, en m’indiquant du doigt le bas de la page:

«Monsieur, me dit-elle, voulez-vous bien inscrire ici votre nom, le lieu de votre départ et celui où vous vous rendez.»

Et, après avoir elle-même trempé une plume dans l’encrier, elle me la présenta. Je pris la plume et restai immobile, sans avoir l’air de comprendre. Ce que je comprenais, c’est que, d’un mot, elle venait de faire crever toutes les bulles de savon dont ma tête s’était gonflée.

Cette femme n’était plus à mes yeux que la personnification de la police, de l’affreuse police!

Cependant, elle paraissait émue:

«Oh! signez, je vous en prie,» reprit-elle d’un ton presque suppliant, qui m’étonna.

Ne voyant pas ce que je pouvais gagner à déguiser mon nom, je signai: «Augustin Canaple, propriétaire — venant de Paris — se rendant à Marly-le-Roi.»

Je n’avais pas achevé, qu’abaissant sa jolie tête sur le registre, car elle est un peu myope:

«M. Canaple!... c’est donc bien lui!... Je ne m’étais pas trompée! s’écria-t-elle avec un éclat de joie.

—Vous me connaissez? lui demandai-je tout ahuri.

—Si je vous connais?... Et les deux poules!»

Juste l’exclamation du père Ferrière lors de notre dernière rencontre.

C’est que mon hôtesse n’était autre que Thérèse Ferrière, la fille de mon brave bohémien, cette gentille Thérèse à qui je portais des gâteaux lorsqu’elle n’était encore qu’une enfant; cette belle fillette que, douze ans auparavant, j’avais vue débiter ses fleurs devant la maisonnette du Trou-Vassou. Je ne pouvais revenir de ma surprise; c’était Thérèse! Voilà pourquoi il m’avait semblé la reconnaître; mais douze ans, à cet âge, amènent tant de changements, et de si heureux!

La connaissance renouée, je me souvins alors des dernières questions adressées par moi au père Ferrière à son sujet, et des réponses pleines de réticences de celui-ci. Me posant le plus adroitement, le plus courtoisement possible en juge d’instruction, donnant à ma curiosité une honnête apparence d’intérêt:

«Comment vous trouvez-vous ici? dis-je à Thérèse; êtes-vous mariée?

—Non.

—Êtes-vous veuve?

—Non. Et elle rougit.

—On vous appelle madame, cependant!

—Envers toute maîtresse d’hôtel, cela est d’habitude.

—Cette marraine qui vous avait recueillie.... vous voyez que je suis au courant de votre histoire.... est-elle donc morte?

—Non; Dieu merci, elle se porte bien.

—C’est donc à Carlsruhe qu’elle demeure?

—Non; à Bruxelles.

—Alors, pourquoi l’avez-vous quittée? Pourquoi?...»

J’allais poursuivre mon inconvenant interrogatoire, quand, à l’arrivée d’un nouveau voyageur, elle me laissa là, brusquement, en me disant: «A ce soir!»

Après avoir, comme je l’avais promis à ma boîte de fer-blanc, fait une longue visite au petit bois, notre voisin, le soir venu, je me retrouvai encore avec ma charmante Thérèse, dans ce même salon aux registres, aux clefs et aux sonnettes.

De son propre mouvement, elle ordonna aux domestiques de ne pas venir nous troubler. Cela n’était-il pas du meilleur augure? aussi, plus convenable cette fois, je la laissai reprendre d’elle-même notre conversation, si fâcheusement interrompue; mais, tout d’abord, elle me parla de son père, que je venais de voir, multipliant tellement ses questions sur lui qu’il semblait que j’eusse dû passer ces douze dernières années dans sa société intime; elle me parla longuement aussi de sa mère, que j’avais connue; puis vinrent avec une incroyable surabondance les souvenirs de Belleville et du Trou-Vassou, et, malgré les efforts que je fis ensuite pour détourner le courant, M. et Mme Ferrière, le cheval, la maisonnette, le berlingot, le champ de roses, le petit chien borgne, les deux poules et même ma boîte de fer-blanc, furent seuls le sujet de notre long et mystérieux entretien.

Mes compagnons de table, tous plus ou moins épris de la maîtresse de céans, comme cela se pratique d’ordinaire dans les pensions bourgeoises lorsque l’hôtesse est jolie, parurent fort intrigués de mes tête-à-tête avec elle. On m’en plaisanta durant le souper, auquel elle n’assista pas; mais je restai invinciblement sur la plus stricte réserve vis-à-vis d’eux, n’ayant jamais eu pour habitude de compromettre les femmes.