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Le chevalier de Maison-Rouge

Chapter 101: L
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About This Book

Set in revolutionary Paris during the crisis that follows the king's death, the narrative follows Maurice Lindey whose involvement with an enigmatic woman entwines him in royalist intrigues and a daring rescue plot centered on a secretive chevalier. Political factions, emergency tribunals, mass enlistments, and street patrols frame a sequence of clandestine missions, arrests, trials, and narrow escapes that move between salons, prison corridors, and public squares. The episodic plot combines adventure and suspense with detailed period atmosphere, exploring loyalty, honor, fanaticism, and the personal toll exacted by revolutionary violence.

XLIX

L'échafaud

Sur la place de la Révolution, adossés à un réverbère, deux hommes attendaient.

Ce qu'ils attendaient avec la foule, dont une partie s'était portée à la place du Palais, dont une autre partie s'était portée à la place de la Révolution, dont le reste s'était répandu, tumultueuse et pressée, sur tout le chemin qui séparait ces deux places, c'est que la reine arrivât jusqu'à l'instrument du supplice, qui, usé par la pluie et le soleil, usé par la main du bourreau, usé, chose horrible! par le contact des victimes, dominait avec une fierté sinistre toutes ces têtes subjacentes, comme une reine domine son peuple.

Ces deux hommes, aux bras entrelacés, aux lèvres pâles, aux sourcils froncés, parlant bas et par saccades, c'étaient Lorin et Maurice.

Perdus parmi les spectateurs, et cependant de manière à faire envie à tous, ils continuaient à voix basse une conversation qui n'était pas la moins intéressante de toutes ces conversations serpentant dans les groupes qui, pareils à une chaîne électrique, s'agitaient, mer vivante, depuis le pont au Change jusqu'au pont de la Révolution.

L'idée que nous avons exprimée à propos de l'échafaud dominant toutes les têtes les avait frappés tous deux.

—Vois, disait Maurice, comme le monstre hideux lève ses bras rouges; ne dirait-on pas qu'il nous appelle et qu'il sourit par son guichet comme par une bouche effroyable?

—Ah! ma foi, dit Lorin, je ne suis pas, je l'avoue, de cette école de poésie qui voit tout en rouge. Je les vois en rose, moi, et, au pied de cette hideuse machine, je chanterais et j'espérerais encore. Dum spiro, spero.

Tu espères quand on tue les femmes?

—Ah! Maurice, dit Lorin, fils de la Révolution, ne renie pas ta mère. Ah! Maurice, demeure un bon et loyal patriote. Maurice, celle qui va mourir, ce n'est pas une femme comme toutes les autres femmes; celle qui va mourir, c'est le mauvais génie de la France.

—Oh! ce n'est pas elle que je regrette; ce n'est pas elle que je pleure! s'écria Maurice.

—Oui, je comprends, c'est Geneviève.

—Ah! dit Maurice, vois-tu, il y a une pensée qui me rend fou: c'est que Geneviève est aux mains des pourvoyeurs de guillotine qu'on appelle Hébert et Fouquier-Tinville; aux mains des hommes qui ont envoyé ici la pauvre Héloïse et qui y envoient la fière Marie-Antoinette.

—Eh bien, dit Lorin, voilà justement ce qui fait que j'espère, moi: quand la colère du peuple aura fait ce large repas de deux tyrans, elle sera rassasiée, pour quelque temps du moins, comme le boa qui met trois mois à digérer ce qu'il dévore. Alors elle n'engloutira plus personne, et, comme disent les prophètes du faubourg, alors les plus petits morceaux lui feront peur.

—Lorin, Lorin, dit Maurice, moi, je suis plus positif que toi, et je te le dis tout bas, prêt à te le répéter tout haut: Lorin, je hais la reine nouvelle, celle qui me paraît destinée à succéder à l'Autrichienne qu'elle va détruire. C'est une triste reine que celle dont la pourpre est faite d'un sang quotidien, et qui a Sanson pour premier ministre.

—Bah! nous lui échapperons!

—Je n'en crois rien, dit Maurice en secouant la tête; tu vois que, pour n'être pas arrêtés chez nous, nous n'avons d'autre ressource que de demeurer dans la rue.

—Bah! nous pouvons quitter Paris, rien ne nous en empêche. Ne nous plaignons donc pas. Mon oncle nous attend à Saint-Omer; argent, passeport, rien ne nous manque. Et ce n'est pas un gendarme qui nous arrêterait; qu'en penses-tu? Nous restons parce que nous le voulons bien.

—Non, ce que tu dis là n'est pas juste, excellent ami, cœur dévoué que tu es.... Tu restes parce que je veux rester.

—Et tu veux rester pour retrouver Geneviève. Eh bien, quoi de plus simple, de plus juste et de plus naturel? Tu penses qu'elle est en prison, c'est plus que probable. Tu veux veiller sur elle, et, pour cela, il ne faut pas quitter Paris.

Maurice poussa un soupir; il était évident que sa pensée divergeait.

—Te rappelles-tu la mort de Louis XVI? dit-il. Je me vois encore pâle d'émotion et d'orgueil. J'étais un des chefs de cette foule dans les plis de laquelle je me cache aujourd'hui. J'étais plus grand au pied de cet échafaud que ne l'avait jamais été le roi qui montait dessus. Quel changement, Lorin! et lorsqu'on pense que neuf mois ont suffi pour amener cette terrible réaction!

—Neuf mois d'amour, Maurice!... Amour, tu perdis Troie!

Maurice soupira; sa pensée vagabonde prenait une autre route et envisageait un autre horizon.

—Ce pauvre Maison-Rouge, murmura-t-il, voilà un triste jour pour lui.

—Hélas! dit Lorin, ce que je vois de plus triste dans les révolutions, Maurice, veux-tu que je te le dise?

—Oui.

—C'est que l'on a souvent pour ennemis des gens qu'on voudrait avoir pour amis, et pour amis des gens...

—J'ai peine à croire une chose, interrompit Maurice.

—Laquelle?

—C'est qu'il n'inventera pas quelque projet, fût-il insensé, pour sauver la reine.

—Un homme plus fort que cent mille?

—Je te dis: fût-il insensé.... Moi, je sais que, pour sauver Geneviève.... Lorin fronça le sourcil.

—Je te le redis, Maurice, reprit-il, tu t'égares; non, même s'il fallait que tu sauvasses Geneviève, tu ne deviendrais pas mauvais citoyen. Mais assez là-dessus, Maurice, on nous écoute. Tiens, voici les têtes qui ondulent; tiens, voici le valet du citoyen Sanson qui se lève de dessus son panier, et qui regarde au loin. L'Autrichienne arrive.

En effet, comme pour accompagner cette ondulation qu'avait remarquée Lorin, un frémissement prolongé et croissant envahissait la foule. C'était comme une de ces rafales qui commencent par siffler et qui finissent par mugir.

Maurice, élevant encore sa grande taille à l'aide des poteaux du réverbère, regarda vers la rue Saint-Honoré.

—Oui, dit-il en frissonnant, la voilà! En effet, on commençait à voir apparaître une autre machine presque aussi hideuse que la guillotine, c'était la charrette. À droite et à gauche reluisaient les armes de l'escorte, et devant elle Grammont répondait avec les flamboiements de son sabre aux cris poussés par quelques fanatiques. Mais, à mesure que la charrette s'avançait, ces cris s'éteignaient subitement sous le regard froid et sombre de la condamnée. Jamais physionomie n'imposa plus énergiquement le respect; jamais Marie-Antoinette n'avait été plus grande et plus reine. Elle poussa l'orgueil de son courage jusqu'à imprimer aux assistants des idées de terreur. Indifférente aux exhortations de l'abbé Girard, qui l'avait accompagnée malgré elle, son front n'oscillait ni à droite ni à gauche; la pensée vivante au fond de son cerveau semblait immuable comme son regard; le mouvement saccadé de la charrette sur le pavé inégal faisait, par sa violence même, ressortir la rigidité de son maintien; on eût dit une de ces statues de marbre qui cheminent sur un chariot; seulement, la statue royale avait l'œil lumineux, et ses cheveux s'agitaient au vent. Un silence pareil à celui du désert s'abattit soudain sur les trois cent mille spectateurs de cette scène, que le ciel voyait pour la première fois à la clarté de son soleil. Bientôt, de l'endroit où se tenaient Maurice et Lorin, on entendit crier l'essieu de la charrette et souffler les chevaux des gardes. La charrette s'arrêta au pied de l'échafaud.

La reine, qui, sans doute, ne songeait pas à ce moment, se réveilla et comprit: elle étendit son regard hautain sur la foule, et le même jeune homme pâle qu'elle avait vu debout sur un canon lui apparut de nouveau debout sur une borne.

De cette borne, il lui envoya le même salut respectueux qu'il lui avait déjà adressé au moment où elle sortait de la Conciergerie; puis aussitôt il sauta à bas de la borne.

Plusieurs personnes le virent, et, comme il était vêtu de noir, de là le bruit se répandit qu'un prêtre avait attendu Marie-Antoinette afin de lui envoyer l'absolution au moment où elle monterait sur l'échafaud. Au reste, personne n'inquiéta le chevalier. Il y a dans les moments suprêmes un suprême respect pour certaines choses.

La reine descendit avec précaution les trois degrés du marchepied; elle était soutenue par Sanson, qui, jusqu'au dernier moment, tout en accomplissant la tâche à laquelle il semblait lui-même condamné, lui témoigna les plus grands égards.

Pendant qu'elle marchait vers les degrés de l'échafaud, quelques chevaux se cabrèrent, quelques gardes à pied, quelques soldats, semblèrent osciller et perdre l'équilibre; puis on vit comme une ombre se glisser sous l'échafaud; mais le calme se rétablit presque à l'instant même: personne ne voulait quitter sa place dans ce moment solennel, personne ne voulait perdre le moindre détail du grand drame qui allait s'accomplir; tous les yeux se portèrent vers la condamnée.

La reine était déjà sur la plate-forme de l'échafaud. Le prêtre lui parlait toujours; un aide la poussait doucement par derrière; un autre dénouait le fichu qui couvrait ses épaules.

Marie-Antoinette sentit cette main infâme qui effleurait son cou, elle fit un brusque mouvement et marcha sur le pied de Sanson, qui, sans qu'elle le vît, était occupé à l'attacher à la planche fatale.

Sanson retira son pied.

—Excusez-moi, monsieur, dit la reine, je ne l'ai point fait exprès. Ce furent les dernières paroles que prononça la fille des Césars, la reine de France, la veuve de Louis XVI.

Le quart après midi sonna à l'horloge des Tuileries; en même temps que lui Marie-Antoinette tombait dans l'éternité.

Un cri terrible, un cri qui résumait toutes les patiences: joie, épouvante, deuil, espoir, triomphe, expiation, couvrit comme un ouragan un autre cri faible et lamentable qui, au même moment, retentissait sous l'échafaud.

Les gendarmes l'entendirent pourtant, si faible qu'il fût; ils firent quelques pas en avant; la foule, moins serrée, s'épandit comme un fleuve dont on élargit la digue, renversa la haie, dispersa les gardes, et vint comme une marée battre les pieds de l'échafaud, qui en fut ébranlé.

Chacun voulait voir de près les restes de la royauté, que l'on croyait à tout jamais détruite en France.

Mais les gendarmes cherchaient autre chose: ils cherchaient cette ombre qui avait dépassé leurs lignes, et qui s'était glissée sous l'échafaud.

Deux d'entre eux revinrent, amenant par le collet un jeune homme dont la main pressait sur son cœur un mouchoir teint de sang.

Il était suivi par un petit chien épagneul qui hurlait lamentablement.

—À mort l'aristocrate! à mort le ci-devant! crièrent quelques hommes du peuple en désignant le jeune homme; il a trempé son mouchoir dans le sang de l'Autrichienne: à mort!

—Grand Dieu! dit Maurice à Lorin, le reconnais-tu? le reconnais-tu?

—À mort le royaliste! répétèrent les forcenés; ôtez-lui ce mouchoir dont il veut se faire une relique: arrachez, arrachez!

Un sourire orgueilleux erra sur les lèvres du jeune homme; il arracha sa chemise, découvrit sa poitrine, et laissa tomber son mouchoir.

—Messieurs, dit-il, ce sang n'est pas celui de la reine, mais bien le mien; laissez-moi mourir tranquillement. Et une blessure profonde et reluisante apparut béante sous sa mamelle gauche. La foule jeta un cri et recula.

Alors le jeune homme s'affaissa lentement et tomba sur ses genoux en regardant l'échafaud comme un martyr regarde l'autel.

—Maison-Rouge! murmura Lorin à l'oreille de Maurice.

—Adieu! murmura le jeune homme en baissant la tête avec un divin sourire; adieu, ou plutôt au revoir! Et il expira au milieu des gardes stupéfaits.

—Il y a encore cela à faire, Lorin, dit Maurice, avant de devenir mauvais citoyen.

Le petit chien tournait autour du cadavre, effaré et hurlant.

—Tiens! c'est Black, dit un homme qui tenait un gros bâton à la main; tiens! c'est Black; viens ici, mon petit vieux.

Le chien s'avança vers celui qui l'appelait; mais à peine fut-il à sa portée, que l'homme leva son bâton et lui écrasa la tête en éclatant de rire.

—Oh! le misérable! s'écria Maurice.

—Silence! murmura Lorin en l'arrêtant, silence, ou nous sommes perdus... c'est Simon.


L

La visite domiciliaire

Lorin et Maurice étaient revenus chez le premier d'entre eux. Maurice, pour ne pas compromettre son ami trop ouvertement, avait adopté l'habitude de sortir le matin et de ne rentrer que le soir.

Mêlé aux événements, assistant au transfert des prisonniers à la Conciergerie, il épiait chaque jour le passage de Geneviève, n'ayant pu savoir en quelle maison elle avait été renfermée.

Car, depuis sa visite à Fouquier-Tinville, Lorin lui avait fait comprendre que la première démarche ostensible le perdrait, qu'alors il serait sacrifié sans avoir pu porter secours à Geneviève, et Maurice, qui se fût fait incarcérer sur-le-champ dans l'espoir d'être réuni à sa maîtresse, devint prudent par la crainte d'être à jamais séparé d'elle.

Il allait donc chaque matin des Carmes à Port-Libre, des Madelonnettes à Saint-Lazare, de la Force au Luxembourg, et stationnait devant les prisons au sortir des charrettes qui menaient les accusés au tribunal révolutionnaire. Son coup d'œil jeté sur les victimes, il courait à une autre prison.

Mais il s'aperçut bientôt que l'activité de dix hommes ne suffirait pas à surveiller ainsi les trente-trois prisons que Paris possédait à cette époque, et il se contenta d'aller au tribunal même attendre la comparution de Geneviève.

C'était déjà un commencement de désespoir. En effet, quelles ressources restaient à un condamné après l'arrêt? Quelquefois le tribunal, qui commençait les séances à dix heures, avait condamné vingt ou trente personnes à quatre heures; le premier condamné jouissait de six heures de vie; mais le dernier, frappé de sentence à quatre heures moins un quart, tombait à quatre heures et demie sous la hache.

Se résigner à subir une pareille chance pour Geneviève, c'était donc se lasser de combattre le destin.

Oh! s'il eût été prévenu d'avance de l'incarcération de Geneviève... comme Maurice se fût joué de cette justice humaine tant aveuglée à cette époque! comme il eût facilement et promptement arraché Geneviève de la prison! Jamais évasions ne furent plus commodes; on pourrait dire que jamais elles ne furent plus rares. Toute cette noblesse, une fois mise en prison, s'y installait comme en un château, et prenait ses aises pour mourir. Fuir, c'était se soustraire aux conséquences du duel: les femmes elles-mêmes rougissaient d'une liberté acquise à ce prix.

Mais Maurice ne se fût pas montré si scrupuleux. Tuer des chiens, corrompre un porte-clefs, quoi de plus simple! Geneviève n'était pas un de ces noms tellement splendides qu'il attirât l'attention du monde.... Elle ne se déshonorait pas en fuyant, et d'ailleurs... quand elle se fût déshonorée!

Oh! comme il se représentait avec amertume ces jardins de Port-Libre si faciles à escalader; ces chambres des Madelonnettes si commodes à percer pour gagner la rue, et les murs si bas du Luxembourg, et les corridors sombres des Carmes, dans lesquels un homme résolu pouvait pénétrer si aisément en débouchant une fenêtre!

Mais Geneviève était-elle dans une de ces prisons?

Alors, dévoré par le doute et brisé par l'anxiété, Maurice accablait Dixmer d'imprécations; il le menaçait, il savourait sa haine pour cet homme, dont la lâche vengeance se cachait sous un semblant de dévouement à la cause royale.

—Je le trouverai aussi, pensait Maurice; car, s'il veut sauver la malheureuse femme, il se montrera; s'il veut la perdre, il lui insultera. Je le retrouverai, l'infâme, et, ce jour là, malheur à lui!

Le matin du jour où se passent les faits que nous allons raconter, Maurice était sorti pour aller s'installer à sa place au tribunal révolutionnaire. Lorin dormait.

Il fut réveillé par un grand bruit que faisaient à la porte des voix de femmes et des crosses de fusil.

Il jeta autour de lui ce coup d'œil effaré de l'homme surpris qui voudrait se convaincre que rien de compromettant ne reste en vue.

Quatre sectionnaires, deux gendarmes et un commissaire entrèrent chez lui au même instant. Cette visite était tellement significative, que Lorin se hâta de s'habiller.

—Vous m'arrêtez? dit-il.

—Oui, citoyen Lorin.

—Pourquoi cela?

—Parce que tu es suspect.

—Ah! c'est juste.

Le commissaire griffonna quelques mots au bas du procès-verbal d'arrestation.

—Où est ton ami? dit-il ensuite.

—Quel ami?

—Le citoyen Maurice Lindey.

—Chez lui probablement, dit Lorin.

—Non pas, il loge ici.

—Lui? Allons donc! Mais cherchez, et, si vous le trouvez...

—Voici la dénonciation, dit le commissaire, elle est explicite.

Il offrit à Lorin un papier d'une hideuse écriture et d'une orthographe énigmatique. Il était dit dans cette dénonciation que l'on voyait sortir chaque matin de chez le citoyen Lorin le citoyen Lindey, suspect, décrété d'arrestation.

La dénonciation était signée Simon.

—Ah çà! mais ce savetier perdra ses pratiques, dit Lorin, s'il exerce ces deux états à la fois. Quoi! mouchard et ressemeleur de bottes! C'est un César que ce M. Simon....

Et il éclata de rire.

—Le citoyen Maurice! dit alors le commissaire; où est le citoyen Maurice? Nous te sommons de le livrer.

—Quand je vous dis qu'il n'est pas ici! Le commissaire passa dans la chambre voisine, puis monta dans une petite soupente où logeait l'officieux de Lorin. Enfin, il ouvrit une chambre basse. Nulle trace de Maurice.

Mais, sur la table de la salle à manger, une lettre récemment écrite attira l'attention du commissaire. Elle était de Maurice, qui l'avait déposée en partant le matin sans réveiller son ami, bien qu'ils couchassent ensemble:

«Je vais au tribunal, disait Maurice; déjeune sans moi, je ne rentrerai que ce soir.»

—Citoyens, dit Lorin, quelque hâte que j'aie de vous obéir, vous comprenez que je ne puis vous suivre en chemise.... Permettez que mon officieux m'habille.

—Aristocrate! dit une voix, il faut qu'on l'aide pour passer ses culottes...

—Oh! mon Dieu, oui! dit Lorin, je suis comme le citoyen Dagobert, moi. Vous remarquerez que je n'ai pas dit roi.

—Allons, fais, dit le commissaire; mais, dépêche-toi. L'officieux descendit de sa soupente et vint aider son maître à s'habiller. Le but de Lorin n'était pas précisément d'avoir un valet de chambre, c'était que rien de ce qui se passait n'échappât à l'officieux, afin que l'officieux redît à Maurice ce qui s'était passé.

—Maintenant, messieurs... pardon, citoyens... maintenant, citoyens, je suis prêt, et je vous suis. Mais laissez-moi, je vous prie, emporter le dernier volume des Lettres à Émilie de M. Demoustier, qui vient de paraître, et que je n'ai pas encore lu; cela charmera les ennuis de ma captivité.

—Ta captivité? dit tout à coup Simon, devenu municipal à son tour et entrant suivi de quatre sectionnaires. Elle ne sera pas longue: tu figures dans le procès de la femme qui a voulu faire évader l'Autrichienne. On la juge aujourd'hui... on te jugera demain, quand tu auras témoigné.

—Cordonnier, dit Lorin avec gravité, vous cousez vos semelles trop vite.

—Oui; mais quel joli coup de tranchet! répliqua Simon avec un hideux sourire; tu verras, tu verras, mon beau grenadier.

Lorin haussa les épaules.

—Eh bien, partons-nous? dit-il. Je vous attends. Et, comme chacun se retournait pour descendre l'escalier, Lorin lança au municipal Simon un si vigoureux coup de pied, qu'il le fit rouler en hurlant tout le long du degré luisant et roide.

Les sectionnaires ne purent s'empêcher de rire. Lorin mit ses mains dans ses poches.

—Dans l'exercice de mes fonctions! dit Simon, livide de colère.

—Parbleu! répondit Lorin, est-ce que nous n'y sommes pas tous dans l'exercice de nos fonctions?

On le fit monter en fiacre et le commissaire le mena au palais de justice.


LI

Lorin

Si pour la seconde fois le lecteur veut nous suivre au tribunal révolutionnaire, nous retrouverons Maurice à la même place où nous l'avons déjà vu; seulement, nous le retrouverons plus pâle et plus agité.

Au moment où nous rouvrons la scène sur ce lugubre théâtre où nous entraînent les événements bien plus que notre prédilection, les jurés sont aux opinions, car une cause vient d'être entendue: deux accusés qui ont déjà, par une de ces insolentes précautions avec lesquelles on raillait les juges à cette époque, fait leur toilette pour l'échafaud, s'entretiennent avec leurs défenseurs, dont les paroles vagues ressemblent à celles d'un médecin qui désespère de son malade.

Le peuple des tribunes était, ce jour-là, d'une féroce humeur, de cette humeur qui excite la sévérité des jurés: placés sous la surveillance immédiate des tricoteuses et des faubouriens, les jurés se tiennent mieux, comme l'acteur qui redouble d'énergie devant un public mal disposé.

Aussi, depuis dix heures du matin, cinq prévenus ont-ils déjà été changés en autant de condamnés par ces mêmes jurés rendus intraitables.

Les deux qui se trouvaient alors sur le banc des accusés, attendaient donc en ce moment le oui ou le non qui devait, ou les rendre à la vie, ou les jeter à la mort.

Le peuple des assistants, rendu féroce par l'habitude de cette tragédie quotidienne devenue son spectacle favori; le peuple des assistants, disons-nous, les préparait par des interjections à ce moment redoutable.

—Tiens, tiens, tiens! regarde donc le grand! disait une tricoteuse qui, n'ayant pas de bonnet, portait à son chignon une cocarde tricolore large comme la main; tiens, qu'il est pâle! on dirait qu'il est déjà mort!

Le condamné regarda la femme qui l'apostrophait avec un sourire de mépris.

—Que dis-tu donc? reprit la voisine. Le voilà qui rit.

—Oui, du bout des dents. Un faubourien regarda sa montre.

—Quelle heure est-il? lui demanda son compagnon.

—Une heure moins dix minutes; voilà trois quarts d'heure que ça dure.

—Juste comme à Domfront, ville de malheur: arrivé à midi, pendu à une heure.

—Et le petit, et le petit! cria un autre assistant; regarde-le donc, sera-t-il laid quand il éternuera dans le sac!

—Bah! c'est trop tôt fait, tu n'auras pas le temps de t'en apercevoir.

—Tiens, on redemandera sa tête à M. Sanson; on a le droit de la voir.

—Regarde donc comme il a un bel habit bleu tyran; c'est un peu agréable pour les pauvres quand on raccourcit les gens bien vêtus.

En effet, comme l'avait dit l'exécuteur à la reine, les pauvres héritaient des dépouilles de chaque victime, ces dépouilles étant portées à la Salpêtrière, aussitôt après l'exécution, pour être distribuées aux indigents: c'est là qu'avaient été envoyés les habits de la reine suppliciée.

Maurice écoutait tourbillonner ces paroles sans y prendre garde; chacun dans ce moment était préoccupé de quelque puissante pensée qui l'isolait; depuis quelques jours, son cœur ne battait plus qu'à certains moments et par secousses; de temps en temps, la crainte ou l'espérance semblait suspendre la marche de sa vie, et ces oscillations perpétuelles avaient comme brisé la sensibilité dans son cœur, pour y substituer l'atonie.

Les jurés rentrèrent en séance, et, comme on s'y attendait, le président prononça la condamnation des deux prévenus. On les emmena, ils sortirent d'un pas ferme; tout le monde mourait bien à cette époque. La voix de l'huissier retentit lugubre et sinistre.

—Le citoyen accusateur public contre la citoyenne Geneviève Dixmer. Maurice frissonna de tout son corps, et une sueur moite perla par tout son visage. La petite porte par laquelle entraient les accusés s'ouvrit, et Geneviève parut.

Elle était vêtue de blanc; ses cheveux étaient arrangés avec une charmante coquetterie, car elle les avait étagés et bouclés avec art, au lieu de les couper, ainsi que faisaient beaucoup de femmes.

Sans doute, jusqu'au dernier moment la pauvre Geneviève voulait paraître belle à celui qui pouvait la voir.

Maurice vit Geneviève, et il sentit que toutes les forces qu'il avait rassemblées pour cette occasion lui manquaient à la fois; cependant il s'attendait à ce coup, puisque, depuis douze jours, il n'avait manqué aucune séance, et que trois fois déjà le nom de Geneviève sortant de la bouche de l'accusateur public avait frappé son oreille; mais certains désespoirs sont si vastes et si profonds, que nul n'en peut sonder l'abîme.

Tous ceux qui virent apparaître cette femme, si belle, si naïve, si pâle, poussèrent un cri: les uns de fureur,—il y avait, à cette époque, des gens qui haïssaient toute supériorité, supériorité de beauté comme supériorité d'argent, de génie ou de naissance,—les autres d'admiration, quelques-uns de pitié.

Geneviève reconnut sans doute un cri dans tous ces cris, une voix parmi toutes ces voix; car elle se retourna du côté de Maurice, tandis que le président feuilletait le dossier de l'accusée, tout en la regardant de temps en temps, en dessous.

Du premier coup d'œil, elle vit Maurice, tout enseveli qu'il était sous les bords de son large chapeau; alors elle se retourna entièrement avec un doux sourire et avec un geste plus doux encore; elle appuya ses deux mains roses et tremblantes sur ses lèvres, et, y déposant toute son âme avec son souffle, elle donna des ailes à ce baiser perdu, qu'un seul dans cette foule avait le droit de prendre pour lui.

Un murmure d'intérêt parcourut toute la salle. Geneviève, interpellée, se retourna vers ses juges; mais elle s'arrêta au milieu de ce mouvement, et ses yeux dilatés se fixèrent avec une indicible expression de terreur vers un point de la salle.

Maurice se haussa vainement sur la pointe des pieds: il ne vit rien, ou plutôt quelque chose de plus important rappela son attention sur la scène, c'est-à-dire sur le tribunal.

Fouquier-Tinville avait commencé la lecture de l'acte d'accusation.

Cet acte portait que Geneviève Dixmer était femme d'un conspirateur acharné, que l'on suspectait d'avoir aidé l'ex-chevalier de Maison-Rouge dans les tentatives successives qu'il avait faites pour sauver la reine.

D'ailleurs, elle avait été surprise aux genoux de la reine, la suppliant de changer d'habits avec elle, et s'offrant de mourir à sa place. Ce fanatisme stupide, disait l'acte d'accusation, méritera sans doute les éloges des contre-révolutionnaires; mais aujourd'hui, ajoutait-il, tout citoyen français ne doit sa vie qu'à la nation, et c'est trahir doublement que de la sacrifier aux ennemis de la France.

Geneviève, interrogée si elle reconnaissait avoir été, comme l'avaient dit les gendarmes Duchesne et Gilbert, surprise aux genoux de la reine, la suppliant de changer de vêtements avec elle, répondit simplement:

—Oui!

—Alors, dit le président, racontez-nous votre plan et vos espérances. Geneviève sourit.

—Une femme peut concevoir des espérances, dit-elle; mais une femme ne peut faire un plan dans le genre de celui dont je suis victime.

—Comment vous trouviez-vous là, alors?

—Parce que je ne m'appartenais pas et qu'on me poussait.

—Qui vous poussait? demanda l'accusateur public.

—Des gens qui m'avaient menacée de mort si je n'obéissais pas.

Et le regard irrité de la jeune femme alla se fixer de nouveau sur ce point de la salle invisible à Maurice.

—Mais, pour échapper à cette mort dont on vous menaçait, vous affrontiez la mort qui devait résulter pour vous d'une condamnation.

—Lorsque j'ai cédé, le couteau était sur ma poitrine, tandis que le fer de la guillotine était encore loin de ma tête. Je me suis courbée sous la violence présente.

—Pourquoi n'appeliez-vous pas à l'aide? Tout bon citoyen vous eût défendue.

—Hélas! monsieur, répondit Geneviève avec un accent à la fois si triste et si tendre, que le cœur de Maurice se gonfla comme s'il allait éclater; hélas! je n'avais plus personne près de moi.

L'attendrissement succédait à l'intérêt, comme l'intérêt avait succédé à la curiosité. Beaucoup de têtes se baissèrent, les unes cachant leurs larmes, les autres les laissant couler librement.

Maurice, alors, aperçut vers sa gauche une tête restée ferme, un visage demeuré inflexible.

C'était Dixmer debout, sombre, implacable, et qui ne perdait de vue ni Geneviève ni le tribunal.

Le sang afflua aux tempes du jeune homme; la colère monta de son cœur à son front, emplissant tout son être de désirs immodérés de vengeance. Il lança à Dixmer un regard chargé d'une haine si électrique, si puissante, que celui-ci, comme attiré par le fluide brûlant, tourna la tête vers son ennemi.

Leurs deux regards se croisèrent comme deux flammes.

—Dites-nous les noms de vos instigateurs? demanda le président.

—Il n'y en a qu'un seul, monsieur.

—Lequel?

—Mon mari.

—Savez-vous où il est?

—Oui.

—Indiquez sa retraite.

—Il a pu être infâme, mais je ne serai pas lâche; ce n'est point à moi de dénoncer sa retraite, c'est à vous de la découvrir.

Maurice regarda Dixmer. Dixmer ne fit pas un mouvement. Une idée traversa la tête du jeune homme: c'était de le dénoncer en se dénonçant soi-même; mais il la comprima.

—Non, dit-il, ce n'est pas ainsi qu'il doit mourir.

—Ainsi, vous refusez de guider nos recherches? dit le président.

—Je crois, monsieur, que je ne puis le faire, répondit Geneviève, sans me rendre aussi méprisable aux yeux des autres qu'il l'est aux miens.

—Y a-t-il des témoins? demanda le président.

—Il y en a un, répondit l'huissier.

—Appelez le témoin.

—Maximilien-Jean Lorin! glapit l'huissier.

—Lorin! s'écria Maurice. Oh! mon Dieu, qu'est-il donc arrivé?

Cette scène se passait le jour même de l'arrestation de Lorin, et Maurice ignorait cette arrestation.

—Lorin! murmura Geneviève en regardant autour d'elle avec une douloureuse inquiétude.

—Pourquoi le témoin ne répond-il pas à l'appel? demanda le président.

—Citoyen président, dit Fouquier-Tinville, sur une dénonciation récente, le témoin a été arrêté à son domicile; on va l'amener à l'instant.

Maurice tressaillit.

—Il y avait un autre témoin plus important, continua Fouquier; mais celui-là, on n'a pas pu le trouver encore.

Dixmer se retourna en souriant vers Maurice: peut-être la même idée qui avait passé dans la tête de l'amant passait-elle à son tour dans la tête du mari.

Geneviève pâlit et s'affaissa sur elle-même en poussant un gémissement. En ce moment, Lorin entra suivi de deux gendarmes.

Après lui, et par la même porte, apparut Simon, qui vint s'asseoir dans le prétoire en habitué de la localité.

—Vos nom et prénoms? demanda le président.

—Maximilien-Jean Lorin.

—Votre état?

—Homme libre.

—Tu ne le seras pas longtemps, dit Simon en lui montrant le poing.

—Êtes-vous parent de la prévenue?

—Non; mais j'ai l'honneur d'être de ses amis.

—Saviez-vous qu'elle conspirât l'enlèvement de la reine?

—Comment voulez-vous que je susse cela?

—Elle pouvait vous l'avoir confié.

—À moi, membre de la section des Thermopyles?... Allons donc!

—On vous a vu cependant quelquefois avec elle.

—On a dû m'y voir souvent même.

—Vous la connaissiez pour une aristocrate?

—Je la connaissais pour la femme d'un maître tanneur.

—Son mari n'exerçait pas en réalité l'état sous lequel il se cachait.

—Ah! cela, je l'ignore; son mari n'est pas de mes amis.

—Parlez-nous de ce mari.

—Oh! très volontiers! c'est un vilain homme...

—Monsieur Lorin, dit Geneviève, par pitié.... Lorin continua impassiblement:

—Qui a sacrifié sa pauvre femme que vous avez devant les yeux pour satisfaire, non pas même à ses opinions politiques, mais à ses haines personnelles. Pouah! je le mets presque aussi bas que Simon.

Dixmer devint livide. Simon voulut parler; mais, d'un geste, le président lui imposa silence.

—Vous paraissez connaître parfaitement cette histoire, citoyen Lorin, dit Fouquier; contez-nous-la.

—Pardon, citoyen Fouquier, dit Lorin en se levant, j'ai dit tout ce que j'en savais. Il salua et se rassit.

—Citoyen Lorin, continua l'accusateur, il est de ton devoir d'éclairer le tribunal.

—Qu'il s'éclaire avec ce que je viens de dire. Quant à cette pauvre femme, je le répète, elle n'a fait qu'obéir à la violence.... Eh! tenez, regardez-la seulement, est-elle taillée en conspiratrice? On l'a forcée de faire ce qu'elle a fait, voilà tout.

—Tu le crois?

—J'en suis sûr.

—Au nom de la loi, dit Fouquier, je requiers que le témoin Lorin soit traduit devant le tribunal comme prévenu de complicité avec cette femme.

Maurice poussa un gémissement. Geneviève cacha son visage dans ses deux mains. Simon s'écria, dans un transport de joie:

—Citoyen accusateur, tu viens de sauver la patrie!

Quant à Lorin, sans rien répondre, il enjamba la balustrade, pour venir s'asseoir près de Geneviève; il lui prit la main, et, la baisant respectueusement:

—Bonjour, citoyenne, dit-il avec un flegme qui électrisa l'assemblée. Comment vous portez-vous? Et il se rassit sur le banc des accusés.


LII

Suite du précédent

Toute cette scène avait passé comme une vision fantasmagorique devant Maurice, appuyé sur la poignée de son sabre, qui ne le quittait pas; il voyait tomber un à un ses amis dans le gouffre qui ne rend pas ses victimes, et cette image mortelle était pour lui si frappante, qu'il se demandait pourquoi lui, le compagnon de ces infortunés, se cramponnait encore au bord du précipice, et ne se laissait point aller au vertige qui l'entraînait avec eux.

En enjambant la balustrade, Lorin avait vu la figure sombre et railleuse de Dixmer.

Lorsqu'il se fut placé près d'elle, comme nous l'avons dit, Geneviève se pencha à son oreille.

—Oh! mon Dieu! dit-elle, savez-vous que Maurice est là?

—Où donc?

—Ne regardez pas tout de suite; votre regard pourrait le perdre.

—Soyez tranquille.

—Derrière nous, près de la porte. Quelle douleur pour lui si nous sommes condamnés!

Lorin regarda la jeune femme avec une tendre compassion.

—Nous le serons, dit-il, je vous conjure de ne pas en douter. La déception serait trop cruelle si vous aviez l'imprudence d'espérer.

—Oh! mon Dieu! dit Geneviève. Pauvre ami qui restera seul sur la terre!

Lorin se retourna alors vers Maurice, et Geneviève, n'y pouvant résister, jeta de son côté un regard rapide sur le jeune homme. Maurice avait les yeux fixés sur eux, et il appuyait une main sur son cœur.

—Il y a un moyen de vous sauver, dit Lorin.

—Sûr? demanda Geneviève, dont les yeux étincelèrent de joie.

—Oh! de celui-là, j'en réponds.

—Si vous me sauviez, Lorin, comme je vous bénirais!

—Mais ce moyen..., reprit le jeune homme. Geneviève lut son hésitation dans ses yeux.

—Vous l'avez donc vu, vous aussi? dit-elle.

—Oui, je l'ai vu. Voulez-vous être sauvée? Qu'il descende à son tour dans le fauteuil de fer, et vous l'êtes.

Dixmer devina sans doute, à l'expression du regard de Lorin, quelles étaient les paroles qu'il prononçait, car il pâlit d'abord; mais bientôt il reprit son calme sombre et son sourire infernal.

—C'est impossible, dit Geneviève; je ne pourrais plus le haïr.

—Dites qu'il connaît votre générosité et qu'il vous brave.

—Sans doute, car il est sûr de lui, de moi, de nous tous.

—Geneviève, Geneviève, je suis moins parfait que vous; laissez-moi l'entraîner et qu'il périsse.

—Non, Lorin, je vous en conjure, rien de commun avec cet homme, pas même la mort; il me semble que je serais infidèle à Maurice si je mourais avec Dixmer.

—Mais vous ne mourrez pas, vous.

—Le moyen de vivre quand il sera mort?

—Ah! dit Lorin, que Maurice a raison de vous aimer! Vous êtes un ange, et la patrie des anges est au ciel. Pauvre cher Maurice!

Cependant Simon, qui ne pouvait entendre ce que disaient les deux accusés, dévorait du regard leur physionomie à défaut de leurs paroles.

—Citoyen gendarme, dit-il, empêche donc les conspirateurs de continuer leurs complots contre la République jusque dans le tribunal révolutionnaire.

—Bon! reprit le gendarme; tu sais bien, citoyen Simon, qu'on ne conspire plus ici, ou que, si l'on conspire, ce n'est point pour longtemps. Ils causent, les citoyens, et, puisque la loi ne défend pas de causer dans la charrette, pourquoi défendrait-on de causer au tribunal?

Ce gendarme, c'était Gilbert, qui, ayant reconnu la prisonnière faite par lui dans le cachot de la reine, témoignait, avec sa probité ordinaire, l'intérêt qu'il ne pouvait s'empêcher d'accorder au courage et au dévouement.

Le président avait consulté ses assesseurs; sur l'invitation de Fouquier-Tinville, il commença les questions:

—Accusé Lorin, demanda-t-il, de quelle nature étaient vos relations avec la citoyenne Dixmer?

—De quelle nature, citoyen président?

—Oui.

L'amitié la plus pure unissait nos deux cœurs,
Elle m'aimait en frère et je l'aimais en sœur.

—Citoyen Lorin, dit Fouquier-Tinville, la rime est mauvaise.

—Comment cela? demanda Lorin.

—Sans doute, il y a une s de trop.

—Coupe, citoyen accusateur, coupe, c'est ton état.

Le visage impassible de Fouquier-Tinville pâlit légèrement à cette terrible plaisanterie.

—Et de quel œil, demanda le président, le citoyen Dixmer voyait-il la liaison d'un homme, qui se prétendait républicain, avec sa femme?

—Oh! quant à cela, je ne puis vous le dire, déclarant n'avoir jamais connu le citoyen Dixmer et en être parfaitement satisfait.

—Mais, reprit Fouquier-Tinville, tu ne dis pas que ton ami le citoyen Maurice Lindey était entre toi et l'accusée le nœud de cette amitié si pure?

—Si je ne le dis pas, répondit Lorin, c'est qu'il me semble que c'est mal de le dire, et je trouve même que vous auriez dû prendre exemple sur moi.

—Les citoyens jurés, dit Fouquier-Tinville, apprécieront cette singulière alliance de deux républicains avec une aristocrate, et dans le moment même où cette aristocrate est convaincue du plus noir complot qu'on ait tramé contre la nation.

—Comment aurais-je su ce complot dont tu parles, citoyen accusateur? demanda Lorin révolté plutôt qu'effrayé de la brutalité de l'argument.

—Vous connaissiez cette femme, vous étiez son ami, elle vous appelait son frère, vous l'appeliez votre sœur, et vous ne connaissiez pas ses démarches? Est-il donc possible, comme vous l'avez dit vous-même, demanda le président, qu'elle ait perpétré seule l'action qui lui est imputée?

—Elle ne l'a pas perpétrée seule, reprit Lorin en se servant des mots techniques employés par le président, puisqu'elle vous a dit, puisque je vous ai dit et puisque je vous répète que son mari l'y poussait.

—Alors, comment ne connais-tu pas le mari, dit Fouquier-Tinville, puisque le mari était uni avec la femme?

Lorin n'avait qu'à raconter la première disparition de Dixmer; Lorin n'avait qu'à dire les amours de Geneviève et de Maurice; Lorin n'avait enfin qu'à faire connaître la façon dont le mari avait enlevé et caché sa femme dans une retraite impénétrable, pour se disculper de toute connivence en dissipant toute obscurité.

Mais, pour cela, il fallait trahir le secret de ses deux amis; pour cela, il fallait faire rougir Geneviève devant cinq cents personnes; Lorin secoua la tête comme pour se dire non à lui-même.

—Eh bien, demanda le président, que répondrez-vous au citoyen accusateur?

—Que sa logique est écrasante, dit Lorin, et qu'il m'a convaincu d'une chose dont je ne me doutais même pas.

—Laquelle?

—C'est que je suis, à ce qu'il paraît, un des plus affreux conspirateurs qu'on ait encore vus.

Cette déclaration souleva une hilarité universelle. Les jurés eux-mêmes n'y purent tenir, tant ce jeune homme avait prononcé ces paroles avec l'intonation qui leur convenait.

Fouquier sentit toute la raillerie; et comme, dans son infatigable persévérance, il en était arrivé à connaître tous les secrets des accusés aussi bien que les accusés eux-mêmes, il ne put se défendre envers Lorin d'un sentiment d'admiration compatissante.

—Voyons, dit-il, citoyen Lorin, parle, défends-toi. Le tribunal t'écoutera; car il connaît ton passé, et ton passé est celui d'un brave républicain.

Simon voulut parler; le président lui fit signe de se taire.

—Parle, citoyen Lorin, dit-il, nous t'écoutons. Lorin secoua de nouveau la tête.

—Ce silence est un aveu, reprit le président.

—Non pas, dit Lorin; ce silence est du silence, voilà tout.

—Encore une fois, dit Fouquier-Tinville, veux-tu parler? Lorin se retourna vers l'auditoire, pour interroger des yeux Maurice sur ce qu'il avait à faire. Maurice ne fit point signe à Lorin de parler, et Lorin se tut. C'était se condamner soi-même. Ce qui suivit fut d'une exécution rapide.

Fouquier résuma son accusation; le président résuma les débats; les jurés allèrent aux voix et rapportèrent un verdict de culpabilité contre Lorin et Geneviève.

Le président les condamna tous les deux à la peine de mort.

Deux heures sonnaient à la grande horloge du Palais.

Le président mit juste autant de temps pour prononcer la condamnation que l'horloge à sonner.

Maurice écouta ces deux bruits confondus l'un dans l'autre. Quand la double vibration de la voix et du timbre fut éteinte, ses forces étaient épuisées.

Les gendarmes emmenèrent Geneviève et Lorin, qui lui avait offert son bras.

Tous deux saluèrent Maurice d'une façon bien différente: Lorin souriait; Geneviève, pâle et défaillante, lui envoya un dernier baiser sur ses doigts trempés de larmes.

Elle avait conservé l'espoir de vivre jusqu'au dernier moment, et elle pleurait non pas sa vie, mais son amour, qui allait s'éteindre avec sa vie.

Maurice, à moitié fou, ne répondit point à cet adieu de ses amis; il se releva pâle, égaré, du banc sur lequel il s'était affaissé. Ses amis avaient disparu.

Il sentit qu'une seule chose vivait encore en lui: c'était la haine qui lui mordait le cœur.

Il jeta un dernier regard autour de lui et reconnut Dixmer, qui s'en allait avec d'autres spectateurs et qui se baissait pour passer sous la porte cintrée du couloir.

Avec la rapidité du ressort qui se détend, Maurice bondit de banquettes en banquettes et parvint à la même porte.

Dixmer l'avait déjà franchie: il descendait dans l'obscurité du corridor.

Maurice descendit derrière lui.

Au moment où Dixmer toucha du pied les dalles de la grande salle, Maurice toucha l'épaule de Dixmer de la main.


LIII

Le duel

À cette époque, c'était toujours une chose grave que de se sentir toucher à l'épaule.

Dixmer se retourna et reconnut Maurice.

—Ah! bonjour, citoyen républicain, fit Dixmer sans témoigner d'autre émotion qu'un tressaillement imperceptible qu'il réprima aussitôt.

—Bonjour, citoyen lâche, répondit Maurice; vous m'attendiez, n'est-ce pas?

—C'est-à-dire que je ne vous attendais plus, au contraire, répondit Dixmer.

—Pourquoi cela?

—Parce que je vous attendais plus tôt.

—J'arrive encore trop tôt pour toi, assassin! ajouta Maurice, avec une voix ou plutôt avec un murmure effrayant, car il était le grondement de l'orage amassé dans son cœur, comme son regard en était l'éclair.

—Vous me jetez du feu par les yeux, citoyen, reprit Dixmer. On va nous reconnaître et nous suivre.

—Oui, et tu crains d'être arrêté, n'est-ce pas? Tu crains d'être conduit à cet échafaud où tu envoies les autres? Qu'on nous arrête, tant mieux, car il me semble qu'il manque aujourd'hui un coupable à la justice nationale.

—Comme il manque un nom sur la liste des gens d'honneur, n'est-ce pas? depuis que votre nom en a disparu.

—C'est bien! nous reparlerons de tout cela, j'espère; mais, en attendant, vous vous êtes vengé, et misérablement vengé, sur une femme. Pourquoi, puisque vous m'attendiez quelque part, ne m'attendiez-vous pas chez moi le jour où vous m'avez volé Geneviève?

—Je croyais que le premier voleur, c'était vous.

—Allons, pas d'esprit, monsieur, je ne vous ai jamais connu; pas de mots, je vous sais plus fort sur l'action que sur la parole, témoin le jour où vous avez voulu m'assassiner: ce jour-là, le naturel parlait.

—Et je me suis fait plus d'une fois le reproche de ne l'avoir point écouté, répondit tranquillement Dixmer.

—Eh bien, dit Maurice en frappant sur son sabre, je vous offre une revanche.

—Demain, si vous voulez, pas aujourd'hui.

—Pourquoi demain?

—Ou ce soir.

—Pourquoi pas tout de suite?

—Parce que j'ai affaire jusqu'à cinq heures.

—Encore quelque hideux projet, dit Maurice; encore quelque guet-apens.

—Ah çà! monsieur Maurice, reprit Dixmer, vous êtes bien peu reconnaissant, en vérité. Comment! pendant six mois, je vous ai laissé filer le parfait amour avec ma femme; pendant six mois, j'ai respecté vos rendez-vous, laissé passer vos sourires. Jamais homme, convenez-en, n'a été si peu tigre que moi.

—C'est-à-dire que tu croyais que je pouvais t'être utile, et que tu me ménageais.

—Sans doute! répondit avec calme Dixmer, qui se dominait autant que s'emportait Maurice. Sans doute! tandis que vous trahissiez votre république et que vous me la vendiez pour un regard de ma femme; pendant que vous vous déshonoriez, vous par votre trahison, elle par son adultère, j'étais, moi, le sage et le héros. J'attendais et je triomphais.

—Horreur! dit Maurice.

—Oui! n'est-ce pas? vous appréciez votre conduite, monsieur. Elle est horrible! elle est infâme!

—Vous vous trompez, monsieur; la conduite que j'appelle horrible et infâme, c'est celle de l'homme à qui l'honneur d'une femme avait été confié, qui avait juré de garder cet honneur pur et intact, et qui, au lieu de tenir son serment, a fait de sa beauté l'amorce honteuse où il a pris le faible cœur. Vous aviez, avant toute chose, pour devoir sacré de protéger cette femme, monsieur, et, au lieu de la protéger, vous l'avez vendue.

—Ce que j'avais à faire, monsieur, répondit Dixmer, je vais vous le dire; j'avais à sauver mon ami, qui soutenait avec moi une cause sacrée. De même que j'ai sacrifié mes biens à cette cause, je lui ai sacrifié mon honneur. Quant à moi, je me suis complètement oublié, complètement effacé. Je n'ai songé à moi qu'en dernier lieu. Maintenant, plus d'ami: mon ami est mort poignardé; maintenant, plus de reine: ma reine est morte sur l'échafaud; maintenant, eh bien, maintenant, je songe à ma vengeance.

—Dites à votre assassinat.

—On n'assassine pas une adultère en la frappant, on la punit.

—Cet adultère, vous le lui avez imposé, donc il était légitime.

—Vous croyez? fit Dixmer avec un sombre sourire. Demandez à ses remords si elle croit avoir agi légitimement.

—Celui qui punit frappe au jour; toi, tu ne punis pas, puisqu'en jetant sa tête à la guillotine, tu te caches.

—Moi, je fuis! moi, je me cache! et où vois-tu cela, pauvre cervelle que tu es? demanda Dixmer. Est-ce se cacher que d'assister à sa condamnation? Est-ce fuir que d'aller jusque dans la salle des Morts lui jeter son dernier adieu?

—Tu vas la revoir? s'écria Maurice, tu vas lui dire adieu?

—Allons, répondit Dixmer en haussant les épaules, décidément tu n'es pas expert en vengeance, citoyen Maurice. Ainsi, à ma place, tu serais satisfait en abandonnant les événements à leur seule force, les circonstances à leur seul entraînement; ainsi, par exemple, la femme adultère ayant mérité la mort, du moment où je la punis de mort, je suis quitte envers elle, ou plutôt elle est quitte envers moi. Non, citoyen Maurice, j'ai trouvé mieux que cela, moi: j'ai trouvé un moyen de rendre à cette femme tout le mal qu'elle m'a fait. Elle t'aime, elle va mourir loin de toi; elle me déteste, elle va me revoir. Tiens, ajouta-t-il en tirant un portefeuille de sa poche, vois-tu ce portefeuille? Il renferme une carte signée du greffier du Palais. Avec cette carte, je puis pénétrer près des condamnés; eh bien, je pénétrerai près de Geneviève et je l'appellerai adultère; je verrai tomber ses cheveux sous la main du bourreau, et, tandis que ses cheveux tomberont, elle entendra ma voix qui répétera: «Adultère!» Je l'accompagnerai jusqu'à la charrette, et, quand elle posera le pied sur l'échafaud, le dernier mot qu'elle entendra sera le mot adultère.

Prends garde! elle n'aura pas la force de supporter tant de lâchetés, et elle te dénoncera.

—Non! dit Dixmer, elle me hait trop pour cela; si elle avait dû me dénoncer, elle m'eût dénoncé quand ton ami lui en donnait le conseil tout bas: puisqu'elle ne m'a pas dénoncé pour sauver sa vie, elle ne me dénoncera point pour mourir avec moi; car elle sait bien que, si elle me dénonçait, je ferais retarder son supplice d'un jour; elle sait bien que, si elle me dénonçait, j'irais avec elle, non seulement jusqu'au bas des degrés du Palais, mais encore jusqu'à l'échafaud; car elle sait bien qu'au lieu de l'abandonner au pied de l'escabeau, je monterais avec elle dans la charrette; car elle sait bien que, tout le long du chemin, je lui répéterais ce mot terrible: adultère; que, sur l'échafaud, je le lui répéterais toujours, et qu'au moment où elle tomberait dans l'éternité, l'accusation y tomberait avec elle.

Dixmer était effrayant de colère et de haine; sa main avait saisi la main de Maurice; il la secouait avec une force inconnue au jeune homme, sur lequel un effet contraire s'opérait. À mesure que s'exaltait Dixmer, Maurice se calmait.

—Écoute, dit le jeune homme, à cette vengeance il manque une chose.

—Laquelle?

—C'est que tu puisses lui dire: «En sortant du tribunal, j'ai rencontré ton amant et je l'ai tué.»

—Au contraire, j'aime mieux lui dire que tu vis, et que, tout le reste de ta vie, tu souffriras du spectacle de sa mort.

—Tu me tueras cependant, dit Maurice; ou, ajouta-t-il en regardant autour de lui et en se voyant à peu près maître de la position, c'est moi qui te tuerai.

Et, pâle d'émotion, exalté par la colère, sentant sa force doublée de la contrainte qu'il s'était imposée pour entendre Dixmer dérouler jusqu'au bout son terrible projet, il le saisit à la gorge et l'attira à lui tout en marchant à reculons vers un escalier qui conduisait à la berge de la rivière.

Au contact de cette main, Dixmer à son tour sentit la haine monter en lui comme une lave.

—C'est bien, dit-il, tu n'as pas besoin de me traîner de force, j'irai.

—Viens donc, tu es armé.

—Je te suis.

—Non, précède-moi; mais, je t'en préviens, au moindre signe, au moindre geste, je te fends la tête d'un coup de sabre.

—Oh! tu sais bien que je n'ai pas peur, dit Dixmer avec ce sourire que la pâleur de ses lèvres rendait si effrayant.

—Peur de mon sabre, non, murmura Maurice, mais peur de perdre ta vengeance. Et cependant, ajouta-t-il, maintenant que nous voilà face à face, tu peux lui dire adieu.

En effet, ils étaient arrivés au bord de l'eau, et, si le regard pouvait encore les suivre où ils étaient, nul ne pouvait arriver assez à temps pour empêcher le duel d'avoir lieu.

D'ailleurs, une égale colère dévorait les deux hommes.

Tout en parlant ainsi, ils étaient descendus par le petit escalier qui donne sur la place du Palais, et ils avaient gagné le quai à peu près désert; car, comme les condamnations continuaient, attendu qu'il était deux heures à peine, la foule encombrait encore le prétoire, les corridors et les cours, et Dixmer paraissait avoir aussi soif du sang de Maurice que Maurice avait soif du sang de Dixmer.

Ils s'enfoncèrent alors sous une de ces voûtes qui conduisent des cachots de la Conciergerie à la rivière, égouts infects aujourd'hui, et qui jadis, sanglants, charrièrent plus d'une fois les cadavres loin des oubliettes.

Maurice se plaça entre l'eau et Dixmer.

—Je crois, décidément, que c'est moi qui te tuerai, Maurice, dit Dixmer; tu trembles trop.

—Et moi, Dixmer, dit Maurice en mettant le sabre à la main et en lui fermant avec soin toute retraite, je crois, au contraire, que c'est moi qui te tuerai, et qui, après t'avoir tué, prendrai dans ton portefeuille le laissez-passer du greffe du Palais. Oh! tu as beau boutonner ton habit, va; mon sabre l'ouvrira, je t'en réponds, fût-il d'airain comme les cuirasses antiques.

—Ce papier, hurla Dixmer, tu le prendras?

—Oui, dit Maurice, c'est moi qui m'en servirai, de ce papier; c'est moi qui, avec ce papier, entrerai près de Geneviève; c'est moi qui m'assiérai près d'elle sur la charrette; c'est moi qui murmurerai à son oreille tant qu'elle vivra: Je t'aime; et, quand tombera sa tête: Je t'aimais.

Dixmer fit un mouvement de la main gauche pour saisir le papier de sa main droite, et le lancer avec le portefeuille dans la rivière. Mais, rapide comme la foudre, tranchant comme une hache, le sabre de Maurice s'abattit sur cette main et la sépara presque entièrement du poignet.

Le blessé jeta un cri, tout en secouant sa main mutilée, et tomba en garde.

Alors commença sous cette voûte perdue et ténébreuse un combat terrible; les deux hommes, renfermés dans un espace si étroit, que les coups, pour ainsi dire, ne pouvaient s'écarter de la ligne du corps, glissaient sur la dalle humide et se retenaient difficilement aux parois de l'égout; les attaques se multipliaient en raison de l'impatience des combattants.

Dixmer sentait son sang couler et comprenait que ses forces allaient s'en aller avec son sang; il chargea Maurice avec une telle violence, que celui-ci fut obligé de faire un pas en arrière. En rompant, son pied gauche glissa, et la pointe du sabre de son ennemi entama sa poitrine. Mais, par un mouvement rapide comme la pensée, tout agenouillé qu'il était, il releva la lame avec sa main gauche, et tendit la pointe à Dixmer, qui, lancé par sa colère, lancé par son mouvement sur un sol incliné, vint tomber sur son sabre et s'enferra lui-même.

On entendit une imprécation terrible; puis les deux corps roulèrent jusque hors de la voûte.

Un seul se releva; c'était Maurice, Maurice couvert de sang, mais du sang de son ennemi.

Il retira son sabre à lui, et, à mesure qu'il le retirait, il semblait avec la lame aspirer le reste de vie qui agitait encore d'un frissonnement nerveux les membres de Dixmer.

Puis, lorsqu'il se fut bien assuré que celui-ci était mort, il se pencha sur le cadavre, ouvrit l'habit du mort, prit le portefeuille et s'éloigna rapidement.

En jetant les yeux sur lui, il vit qu'il ne ferait pas quatre pas dans la rue sans être arrêté: il était couvert de sang.

Il s'approcha du bord de l'eau, se pencha vers le fleuve et y lava ses mains et son habit.

Puis il remonta rapidement l'escalier en jetant un dernier regard vers la voûte.

Un filet rouge et fumant en sortait et s'avançait ruisselant vers la rivière.

Arrivé près du Palais, il ouvrit le portefeuille et y trouva le laissez-passer signé du greffier du Palais.

—Merci, Dieu juste! murmura-t-il. Et il monta rapidement les degrés qui conduisaient à la salle des Morts. Trois heures sonnaient.