VIII
Geneviève
Un quart d'heure s'écoula qui parut un siècle à Maurice. Rien de plus naturel: jeune, beau, vigoureux, soutenu dans sa force par cent amis dévoués, avec lesquels il rêvait parfois l'accomplissement de grandes choses, il se sentait tout à coup, sans préparation aucune, exposé à perdre la vie dans un guet-apens ignoble.
Il comprenait qu'on l'avait renfermé dans une chambre quelconque; mais était-il surveillé?
Il essaya un nouvel effort pour rompre ses liens. Ses muscles d'acier se gonflèrent et se roidirent, la corde lui entra dans les chairs, mais ne se rompit pas.
Le plus terrible, c'est qu'il avait les mains liées derrière le dos et qu'il ne pouvait arracher son bandeau. S'il avait pu voir, peut-être eût-il pu fuir.
Cependant, ces diverses tentatives s'étaient accomplies sans que personne s'y opposât, sans que rien bougeât autour de lui; il en augura qu'il était seul.
Ses pieds foulaient quelque chose de moelleux et de sourd, du sable, de la terre grasse, peut-être. Une odeur âcre et pénétrante frappait son odorat et dénonçait la présence de substances végétales, Maurice pensa qu'il était dans une serre ou dans quelque chose de pareil. Il fit quelques pas, heurta un mur, se retourna pour tâter avec ses mains, sentit des instruments aratoires, et poussa une exclamation de joie.
Avec des efforts inouïs, il parvint à explorer tous ces instruments les uns après les autres. Sa fuite devenait alors une question de temps: si le hasard ou la Providence lui donnait cinq minutes, et si parmi ces ustensiles il trouvait un instrument tranchant, il était sauvé.
Il trouva une bêche.
Ce fut, par la manière dont Maurice était lié, toute une lutte pour retourner cette bêche, de façon à ce que le fer fût en haut. Sur ce fer, qu'il maintenait contre le mur avec ses reins, il coupa ou plutôt il usa la corde qui lui liait les poignets. L'opération était longue, le fer de la bêche tranchait lentement. La sueur lui coulait sur le front; il entendit comme un bruit de pas qui se rapprochait. Il fit un dernier effort, violent, inouï, suprême; la corde, à moitié usée, se rompit.
Cette fois, ce fut un cri de joie qu'il poussa; il était sûr du moins de mourir en se défendant.
Maurice arracha le bandeau de dessus ses yeux.
Il ne s'était pas trompé; il était dans une espèce, non pas de serre, mais de pavillon où l'on avait serré quelques-unes de ces plantes grasses qui ne peuvent passer la mauvaise saison en plein air. Dans un coin, étaient ces instruments de jardinage dont l'un lui avait rendu un si grand service. En face de lui était une fenêtre; il s'élança vers la fenêtre; elle était grillée, et un homme armé d'une carabine était placé en sentinelle devant.
De l'autre côté du jardin, à trente pas de distance à peu près, s'élevait un petit kiosque qui faisait pendant à celui où était Maurice. Une jalousie était baissée, mais à travers cette jalousie brillait une lumière.
Il s'approcha de la porte et écouta: une autre sentinelle passait et repassait devant la porte. C'étaient ses pas qu'il avait entendus.
Mais au fond du corridor retentissaient des voix confuses; la délibération avait visiblement dégénéré en discussion. Maurice ne pouvait entendre avec suite ce qui se disait. Cependant quelques mots pénétraient jusqu'à lui, et parmi ces mots, comme si pour ceux-là seuls la distance était moins grande, il entendait les mots espion, poignard, mort.
Maurice redoubla d'attention. Une porte s'ouvrit, et il entendit plus distinctement.
—Oui, disait une voix, oui, c'est un espion, il a découvert quelque chose, et il est certainement envoyé pour surprendre nos secrets. En le délivrant, nous courons risque qu'il nous dénonce.
—Mais sa parole? dit une voix.
—Sa parole, il la donnera, puis il la trahira. Est-ce qu'il est gentilhomme pour qu'on se fie à sa parole?
Maurice grinça des dents à cette idée que quelques gens avaient encore la prétention qu'il fallût être gentilhomme pour garder la foi jurée.
—Mais nous connaît-il pour nous dénoncer?
—Non, certes, il ne nous connaît pas, il ne sait pas ce que nous faisons; mais il sait l'adresse, il reviendra bien accompagné.
L'argument parut péremptoire.
—Eh bien, dit la voix qui déjà plusieurs fois avait frappé Maurice comme devant être celle du chef, c'est donc décidé?
—Mais oui, cent fois oui; je ne vous comprends pas avec votre magnanimité, mon cher; si le comité de salut public nous tenait, vous verriez s'il ferait toutes ces façons.
—Ainsi donc vous persistez dans votre décision, messieurs?
—Sans doute, et vous n'allez pas, j'espère, vous y opposer.
—Je n'ai qu'une voix, messieurs, elle a été pour qu'on lui rendît la liberté. Vous en avez six, elles ont été toutes six pour la mort. Va donc pour la mort.
La sueur qui coulait sur le front de Maurice se glaça tout à coup.
—Il va crier, hurler, dit la voix. Avez-vous au moins éloigné madame Dixmer?
—Elle ne sait rien; elle est dans le pavillon en face.
—Madame Dixmer, murmura Maurice; je commence à comprendre. Je suis chez ce maître tanneur qui m'a parlé dans la vieille rue Saint-Jacques, et qui s'est éloigné en se riant de moi, quand je n'ai pas pu lui dire le nom de mon ami. Mais quel diable d'intérêt un maître tanneur peut-il avoir à m'assassiner?
—En tout cas, dit-il, avant qu'on m'assassine, j'en tuerai plus d'un. Et il bondit vers l'instrument inoffensif qui, dans sa main, allait devenir une arme terrible.
Puis il revint derrière la porte et se plaça de façon à ce qu'en se déployant elle le couvrît.
Son cœur palpitait à briser sa poitrine, et dans le silence on entendait le bruit de ses palpitations.
Tout à coup Maurice frissonna de la tête aux pieds; une voix avait dit:
—Si vous m'en croyez, vous casserez tout bonnement une vitre, et à travers les barreaux vous le tuerez d'un coup de carabine.
—Oh! non, non, pas d'explosion, dit une autre voix; une explosion peut nous trahir. Ah! vous voilà, Dixmer; et votre femme?
—Je viens de regarder à travers la jalousie; elle ne se doute de rien, elle lit.
—Dixmer, vous allez nous fixer. Êtes-vous pour un coup de carabine? êtes-vous pour un coup de poignard?
—Soit, pour le poignard. Allons!
—Allons! répétèrent ensemble les cinq ou six voix. Maurice était un enfant de la Révolution, un cœur de bronze, une âme athée, comme il y en avait beaucoup à cette époque-là. Mais à ce mot allons! prononcé derrière cette porte qui, seule, le séparait de la mort, il se rappela le signe de la croix que sa mère lui avait appris lorsque, tout enfant, elle lui faisait dire ses prières à genoux. Les pas se rapprochèrent, mais ils s'arrêtèrent, puis la clef grinça dans la serrure, et la porte s'ouvrit lentement. Pendant cette minute qui venait de s'écouler, Maurice s'était dit: «Si je perds mon temps à frapper, je serai tué. En me précipitant sur les assassins, je les surprends; je gagne le jardin, la ruelle, je me sauve peut-être.»
Aussitôt, prenant un élan de lion, en jetant un cri sauvage où il y avait encore plus de menace que d'effroi, il renversa les deux premiers hommes, qui le croyant lié et les yeux bandés, étaient loin de s'attendre à une pareille agression, écarta les autres, franchit, grâce à ses jarrets d'acier, dix toises en une seconde, vit au bout du corridor une porte donnant sur le jardin toute grande ouverte, s'élança, sauta dix marches, se trouva dans le jardin, et, s'orientant du mieux qu'il lui était possible, courut vers la porte.
La porte était fermée à deux verrous et à la serrure. Maurice tira les deux verrous, voulut ouvrir la serrure; il n'y avait pas de clef.
Pendant ce temps, ceux qui le poursuivaient étaient arrivés au perron: ils l'aperçurent.
—Le voilà, crièrent-ils, tirez dessus, Dixmer, tirez dessus; tuez! tuez!
Maurice poussa un rugissement: il était enfermé dans le jardin; il mesura de l'œil les murailles; elles avaient dix pieds de haut.
Tout cela fut rapide comme une seconde.
Les assassins s'élancèrent à sa poursuite.
Maurice avait trente pas d'avance à peu près sur eux; il regarda tout autour de lui avec ce regard du condamné qui demande l'ombre d'une chance de salut pour en faire une réalité.
Il aperçut le kiosque, la jalousie, derrière la jalousie la lumière. Il ne fit qu'un bond, un bond de dix pieds, saisit la jalousie, l'arracha, passa au travers de la fenêtre en la brisant et tomba dans une chambre éclairée où lisait une femme assise près du feu.
Cette femme se leva épouvantée en criant au secours.
—Range-toi, Geneviève, range-toi, cria la voix de Dixmer; range-toi, que je le tue! Et Maurice vit s'abaisser à dix pas de lui le canon de la carabine.
Mais à peine la femme l'eût-elle regardé qu'elle jeta un cri terrible, et qu'au lieu de se ranger comme le lui ordonnait son mari, elle se jeta entre lui et le canon du fusil.
Ce mouvement concentra toute l'attention de Maurice sur la généreuse créature dont le premier mouvement était de le protéger.
À son tour, il jeta un cri. C'était son inconnue tant cherchée.
—Vous!... Vous!... s'écria-t-il.
—Silence! dit-elle.
Puis, se retournant vers les assassins, qui, différentes armes à la main, s'étaient rapprochés de la fenêtre:
—Oh! vous ne le tuerez pas! s'écria-t-elle.
—C'est un espion, s'écria Dixmer, dont la figure douce et placide avait pris une expression de résolution implacable; c'est un espion, et il doit mourir.
—Un espion! lui? dit Geneviève; lui, un espion? Venez ici, Dixmer. Je n'ai qu'un mot à vous dire pour vous prouver que vous vous trompez étrangement.
Dixmer s'approcha de la fenêtre: Geneviève s'approcha de lui, et, se penchant à son oreille, elle lui dit quelques mots tout bas.
Le maître tanneur releva la tête.
—Lui? dit-il.
—Lui-même, répondit Geneviève.
—Vous en êtes sûre? La jeune femme ne répondit point cette fois: mais elle se retourna vers Maurice et lui tendit la main en souriant. Les traits de Dixmer reprirent alors une expression singulière de mansuétude et de froideur. Il posa la crosse de sa carabine à terre.
—Alors, c'est autre chose, dit-il. Puis, faisant signe à ses compagnons de le suivre, il s'écarta avec eux et leur dit quelques mots, après lesquels ils s'éloignèrent.
—Cachez cette bague, murmura Geneviève pendant ce temps; tout le monde la connaît ici. Maurice ôta vivement la bague de son doigt et la glissa dans la poche de son gilet.
Un instant après, la porte du pavillon s'ouvrit, et Dixmer, sans arme, s'avança vers Maurice.
—Pardon, citoyen, lui dit-il; que n'ai-je su plus tôt les obligations que je vous avais! Ma femme, tout en se souvenant du service que vous lui aviez rendu dans la soirée du 10 mars, avait oublié votre nom. Nous ignorions donc complètement à qui nous avions à faire; sans cela, croyez-le bien, nous n'eussions pas un instant suspecté votre honneur ni soupçonné vos intentions. Ainsi donc, pardon, encore une fois!
Maurice était stupéfait; il se tenait debout par un miracle d'équilibre; il sentait que la tête lui tournait, il était près de tomber.
Il s'appuya à la cheminée.
—Mais enfin, dit-il, pourquoi vouliez-vous donc me tuer?
—Voilà le secret, citoyen, dit Dixmer, et je le confie à votre loyauté. Je suis, comme vous le savez déjà, maître tanneur et chef de cette tannerie. La plupart des acides que j'emploie pour la préparation de mes peaux sont des marchandises prohibées. Or, les contrebandiers que j'emploie avaient avis d'une délation faite au conseil général. Vous voyant prendre des informations, j'ai eu peur. Mes contrebandiers ont eu encore plus peur que moi de votre bonnet rouge et de votre air décidé, et je ne vous cache pas que votre mort était résolue.
—Je le sais pardieu bien, s'écria Maurice, et vous ne m'apprenez là rien de nouveau. J'ai entendu votre délibération et j'ai vu votre carabine.
—Je vous ai déjà demandé pardon, reprit Dixmer d'un air de bonhomie attendrissante. Comprenez donc ceci, que, grâce aux désordres du temps, nous sommes, moi et mon associé, M. Morand, en train de faire une immense fortune. Nous avons la fourniture des sacs militaires; tous les jours nous en faisons confectionner quinze cents, ou deux mille. Grâce au bienheureux état de choses dans lequel nous vivons, la municipalité, qui a fort à faire, n'a pas le temps de vérifier bien exactement nos comptes, de sorte, il faut bien l'avouer, que nous pêchons un peu en eau trouble; d'autant plus, comme je vous le disais, que les matières préparatoires que nous nous procurons par contrebande nous permettent de gagner deux cents pour cent.
—Diable! fit Maurice, cela me paraît un bénéfice assez honnête, et je comprends maintenant votre crainte qu'une dénonciation de ma part ne le fît cesser; mais maintenant que vous me connaissez, vous êtes rassuré, n'est-ce pas?
—Maintenant, dit Dixmer, je ne vous demande même plus votre parole.
Puis, lui posant la main sur l'épaule et le regardant avec un sourire:
—Voyons, lui dit-il, à présent que nous sommes en petit comité et entre amis, je puis le dire, que veniez-vous faire par ici, jeune homme? Bien entendu, ajouta le maître tanneur, que si vous voulez vous taire, vous êtes parfaitement libre.
—Mais je vous l'ai dit, je crois, balbutia Maurice.
—Oui, une femme, dit le bourgeois, je sais qu'il était question d'une femme.
—Mon Dieu! pardonnez-moi, citoyen, dit Maurice; mais je comprends à merveille que je vous dois une explication. Eh bien, je cherchais une femme qui, l'autre soir, sous le masque, m'a dit demeurer dans ce quartier. Je ne sais ni son nom, ni sa position, ni sa demeure. Seulement, je sais que je suis amoureux fou, qu'elle est petite....
Geneviève était grande.
—Qu'elle est blonde et qu'elle a l'air éveillé.... Geneviève était brune avec de grands yeux pensifs.
—Une grisette enfin..., continua Maurice; aussi, pour lui plaire, ai-je pris cet habit populaire.
—Voilà qui explique tout, dit Dixmer avec une foi angélique que ne démentait point le moindre regard sournois.
Geneviève avait rougi, et, se sentant rougir, s'était détournée.
—Pauvre citoyen Lindey, dit Dixmer en riant, quelle mauvaise heure nous vous avons fait passer, et vous êtes bien le dernier à qui j'eusse voulu faire du mal; un si bon patriote, un frère!... Mais, en vérité, j'ai cru que quelque malintentionné usurpait votre nom.
—Ne parlons plus de cela, dit Maurice, qui comprit qu'il était temps de se retirer; remettez-moi dans mon chemin et oublions...
—Vous remettre dans votre chemin? s'écria Dixmer; vous quitter? Ah! non pas, non pas! je donne ou plutôt, mon associé et moi, nous donnons ce soir à souper aux braves garçons qui voulaient vous égorger tout à l'heure. Je compte bien vous faire souper avec eux pour que vous voyiez qu'ils ne sont point si diables qu'ils en ont l'air.
—Mais, dit Maurice au comble de la joie de rester quelques heures près de Geneviève, je ne sais vraiment si je dois accepter.
—Comment! si vous devez accepter, dit Dixmer; je le crois bien: ce sont de bons et francs patriotes comme vous; d'ailleurs, je ne croirai que vous m'avez pardonné que lorsque nous aurons rompu le pain ensemble.
Geneviève ne disait pas un mot. Maurice était au supplice.
—C'est qu'en vérité, balbutia le jeune homme, je crains de vous gêner, citoyen.... Ce costume... ma mauvaise mine.... Geneviève le regarda timidement.
—Nous offrons de bon cœur, dit-elle.
—J'accepte, citoyenne, répondit Maurice en s'inclinant.
—Eh bien, je vais rassurer nos compagnons, dit le maître tanneur; chauffez-vous en attendant, cher ami. Il sortit. Maurice et Geneviève restèrent seuls.
—Ah! monsieur, dit la jeune femme avec un accent auquel elle essayait inutilement de donner le ton du reproche, vous avez manqué à votre parole, vous avez été indiscret.
—Quoi! madame, s'écria Maurice, vous aurais-je compromise? Ah! dans ce cas, pardonnez-moi; je me retire, et jamais...
—Dieu! s'écria-t-elle en se levant, vous êtes blessé à la poitrine! votre chemise est toute teinte de sang!
En effet, sur la chemise si fine et si blanche de Maurice, chemise qui faisait un étrange contraste avec ses habits grossiers, une large plaque de rouge s'était étendue et avait séché.
—Oh! n'ayez aucune inquiétude, madame, dit le jeune homme; un des contrebandiers m'a piqué avec son poignard. Geneviève pâlit, et lui prenant la main:
—Pardonnez-moi, murmura-t-elle, le mal qu'on vous a fait; vous m'avez sauvé la vie, et j'ai failli être cause de votre mort.
—Ne suis-je pas bien récompensé en vous retrouvant? car, n'est-ce pas, vous n'avez pas cru un instant que ce fût une autre que vous que je cherchais?
—Venez avec moi, interrompit Geneviève, je vous donnerai du linge.... Il ne faut pas que nos convives vous voient en cet état: ce serait pour eux un reproche trop terrible.
—Je vous gêne bien, n'est-ce pas? répliqua Maurice en soupirant.
—Pas du tout, j'accomplis un devoir. Et elle ajouta:
—Je l'accomplis même avec grand plaisir. Geneviève conduisit alors Maurice vers un grand cabinet de toilette d'une élégance et d'une distinction qu'il ne s'attendait pas à trouver dans la maison d'un maître tanneur.
Il est vrai que ce maître tanneur paraissait millionnaire. Puis elle ouvrit toutes les armoires.
—Prenez, dit-elle, vous êtes chez vous. Et elle se retira. Quand Maurice sortit, il trouva Dixmer, qui était revenu.
—Allons, allons, dit-il, à table! on n'attend plus que vous.
IX
Le souper
Lorsque Maurice entra avec Dixmer et Geneviève dans la salle à manger, située dans le corps de bâtiment où on l'avait conduit d'abord, le souper était tout dressé, mais la salle était encore vide.
Il vit entrer successivement tous les convives au nombre de six.
C'étaient tous des hommes d'un extérieur agréable, jeunes pour la plupart, vêtus à la mode du jour; deux ou trois même avaient la carmagnole et le bonnet rouge.
Dixmer leur présenta Maurice en énonçant ses titres et qualités.
Puis, se retournant vers Maurice:
—Vous voyez, dit-il, citoyen Lindey, toutes les personnes qui m'aident dans mon commerce. Grâce au temps où nous vivons, grâce aux principes révolutionnaires qui ont effacé la distance, nous vivons tous sur le pied de la plus sainte égalité. Tous les jours la même table nous réunit deux fois, et je suis heureux que vous ayez bien voulu partager notre repas de famille. Allons, à table, citoyens, à table!
—Et.... M. Morand, dit timidement Geneviève, ne l'attendons-nous pas?
—Ah! c'est vrai, répondit Dixmer. Le citoyen Morand, dont je vous ai déjà parlé, citoyen Lindey, est mon associé. C'est lui qui est chargé, si je puis le dire, de la partie morale de la maison; il fait les écritures, tient la caisse, règle les factures, donne et reçoit l'argent, ce qui fait que c'est celui de nous tous qui a le plus de besogne. Il en résulte qu'il est quelquefois en retard. Je vais le faire prévenir.
En ce moment la porte s'ouvrit et le citoyen Morand entra.
C'était un homme de petite taille, brun, aux sourcils épais; des lunettes vertes, comme en portent les hommes dont la vue est fatiguée par le travail, cachaient ses yeux noirs, mais n'empêchaient pas l'étincelle d'en jaillir. Aux premiers mots qu'il dit, Maurice reconnut cette voix douce et impérieuse à la fois qui avait été constamment, dans cette terrible discussion dont il avait été victime, pour les voies de douceur; il était vêtu d'un habit brun à larges boutons, d'une veste de soie blanche, et son jabot assez fin fut souvent, pendant le souper, tourmenté par une main dont Maurice, sans doute parce que c'était celle d'un marchand tanneur, admira la blancheur et la délicatesse.
On prit place. Le citoyen Morand fut placé à la droite de Geneviève, Maurice à sa gauche; Dixmer s'assit en face de sa femme; les autres convives prirent indifféremment leur poste autour d'une table oblongue.
Le souper était recherché: Dixmer avait un appétit d'industriel et faisait, avec beaucoup de bonhomie, les honneurs de sa table. Les ouvriers, ou ceux qui passaient pour tels, lui faisaient, sous ce rapport, bonne et franche compagnie. Le citoyen Morand parlait peu, mangeait moins encore, ne buvait presque pas et riait rarement; Maurice, peut-être à cause des souvenirs que lui rappelait sa voix, éprouva bientôt pour lui une vive sympathie; seulement, il était en doute sur son âge, et ce doute l'inquiétait; tantôt il le prenait pour un homme de quarante à quarante-cinq ans, et tantôt pour un tout jeune homme.
Dixmer se crut, en se mettant à table, obligé de donner à ses convives une sorte de raison à l'admission d'un étranger dans leur petit cercle.
Il s'en acquitta en homme naïf et peu habitué à mentir; mais les convives ne paraissaient pas difficiles en matière de raisons, à ce qu'il paraît, car, malgré toute la maladresse que mit le fabricant de pelleteries dans l'introduction du jeune homme, son petit discours d'introduction satisfit tout le monde.
Maurice le regardait avec étonnement.
—Sur mon honneur, se disait-il en lui-même, je crois que je me trompe moi-même. Est-ce bien là le même homme qui, l'œil ardent, la voix menaçante, me poursuivait une carabine à la main, et voulait absolument me tuer, il y a trois quarts d'heure? En ce moment-là, je l'eusse pris pour un héros ou pour un assassin. Mordieu! comme l'amour des pelleteries vous transforme un homme!
Il y avait au fond du cœur de Maurice, tandis qu'il faisait toutes ces observations, une douleur et une joie si profondes toutes deux, que le jeune homme n'eût pu se dire au juste quelle était la situation de son âme. Il se retrouvait enfin près de cette belle inconnue qu'il avait tant cherchée. Comme il l'avait rêvé d'avance, elle portait un doux nom. Il s'enivrait du bonheur de la sentir à son côté; il absorbait ses moindres paroles, et le son de sa voix, toutes les fois qu'elle résonnait, faisait vibrer jusqu'aux cordes les plus secrètes de son cœur; mais ce cœur était brisé par ce qu'il voyait.
Geneviève était bien telle qu'il l'avait entrevue: ce rêve d'une nuit orageuse, la réalité ne l'avait pas détruit. C'était bien la jeune femme élégante, à l'œil triste, à l'esprit élevé; c'était bien, ce qui était arrivé si souvent dans les dernières années qui avaient précédé cette fameuse année 93, dans laquelle on se trouvait, c'était bien la jeune fille de distinction, obligée, à cause de la ruine toujours plus profonde dans laquelle était tombée la noblesse, de s'allier à la bourgeoisie, au commerce. Dixmer paraissait un brave homme; il était riche incontestablement; ses manières avec Geneviève semblaient être celles d'un homme qui prend à tâche de rendre une femme heureuse. Mais cette bonhomie, cette richesse, ces intentions excellentes, pouvaient-elles combler cette immense distance qui existait entre la femme et le mari, entre la jeune fille poétique, distinguée, charmante, et l'homme aux occupations matérielles et à l'aspect vulgaire? Avec quel sentiment Geneviève comblait-elle cet abîme?... Hélas! le hasard le disait assez maintenant à Maurice: avec l'amour. Et il fallait bien en revenir à cette première opinion qu'il avait eue de la jeune femme, c'est-à-dire que, le soir où il l'avait rencontrée, elle revenait d'un rendez-vous d'amour.
Cette idée que Geneviève aimait un homme torturait le cœur de Maurice.
Alors il soupirait, alors il regrettait d'être venu pour prendre une dose plus active encore de ce poison qu'on appelle amour.
Puis, dans d'autres moments, en écoutant cette voix si douce, si pure et si harmonieuse, en interrogeant ce regard si limpide, qui semblait ne pas craindre que par lui on pût lire jusqu'au plus profond de son âme, Maurice en arrivait à croire qu'il était impossible qu'une pareille créature pût tromper, et alors il éprouvait une joie amère à songer que ce beau corps; âme et matière, appartenait à ce bon bourgeois au sourire honnête, aux plaisanteries vulgaires, et ne serait jamais qu'à lui.
On parla politique, ce ne pouvait guère être autrement. Que dire à une époque où la politique se mêlait à tout, était peinte au fond des assiettes, couvrait toutes les murailles, était proclamée à chaque heure dans les rues?
Tout à coup un des convives, qui jusque-là avait gardé le silence, demanda des nouvelles des prisonniers du Temple.
Maurice tressaillit malgré lui au timbre de cette voix. Il avait reconnu l'homme qui, toujours pour les moyens extrêmes, l'avait d'abord frappé de son couteau, et avait ensuite voté pour la mort.
Cependant cet homme, honnête tanneur, chef de l'atelier, du moins Dixmer le proclama tel, réveilla bientôt la belle humeur de Maurice en exprimant les idées les plus patriotiques et les principes les plus révolutionnaires. Le jeune homme, dans certaines circonstances, n'était point ennemi de ces mesures vigoureuses, si fort à la mode à cette époque, et dont Danton était l'apôtre et le héros. À la place de cet homme, dont l'arme et la voix lui avaient fait éprouver et lui faisaient éprouver encore de si poignantes sensations, il n'eût pas assassiné celui qu'il eût pris pour un espion, mais il l'eût lâché dans un jardin, et là, à armes égales, un sabre à la main comme son adversaire, il l'eût combattu sans merci, sans miséricorde. Voilà ce qu'eût fait Maurice. Mais il comprit bientôt que c'était trop demander d'un garçon tanneur, que de demander qu'il fît ce que Maurice aurait fait.
Cet homme aux mesures extrêmes, et qui paraissait voir dans ses idées politiques les mêmes systèmes violents que dans sa conduite privée, parlait donc du Temple, et s'étonnait que l'on confiât la garde de ses prisonniers à un conseil permanent, facile à corrompre, et à des municipaux dont la fidélité avait été plus d'une fois déjà tentée.
—Oui, dit le citoyen Morand; mais il faut convenir qu'en toute occasion, jusqu'à présent, la conduite de ces municipaux a justifié la confiance que la nation avait en eux, et l'histoire dira qu'il n'y avait pas que le citoyen Robespierre qui méritât le surnom d'incorruptible.
—Sans doute, sans doute, reprit l'interlocuteur, mais de ce qu'une chose n'est point arrivée encore, il serait absurde de conclure qu'elle n'arrivera jamais. C'est comme pour la garde nationale, continua le chef d'atelier; eh bien, les compagnies des différentes sections sont convoquées chacune à son tour pour le service du Temple, et cela indifféremment. Eh bien, n'admettez-vous point qu'il puisse y avoir, dans une compagnie de vingt ou vingt-cinq hommes, un noyau de huit ou dix gaillards bien déterminés, qui, une belle nuit, égorgent les sentinelles et enlèvent les prisonniers?
—Bah! dit Maurice, tu vois, citoyen, que c'est un mauvais moyen, puisque, il y a trois semaines ou un mois, on a voulu l'employer et qu'on n'a point réussi.
—Oui, reprit Morand; mais parce qu'un des aristocrates qui composaient la patrouille a eu l'imprudence, en parlant je ne sais à qui, de laisser échapper le mot monsieur.
—Et puis, dit Maurice, qui tenait à prouver que la police de la République était bien faite, parce qu'on s'était déjà aperçu de l'entrée du chevalier de Maison-Rouge dans Paris.
—Bah! s'écria Dixmer.
—On savait que Maison-Rouge était entré dans Paris? demanda froidement Morand. Et savait-on par quel moyen il y était entré?
—Parfaitement.
—Ah diable! dit Morand en se penchant en avant pour regarder Maurice, je serais curieux de savoir cela; jusqu'à présent, on n'a rien pu nous dire encore de positif là-dessus. Mais vous, citoyen, vous le secrétaire d'une des principales sections de Paris, vous devez être mieux renseigné?
—Sans doute, dit Maurice; aussi ce que je vais vous dire est-il l'exacte vérité.
Tous les convives, et même Geneviève, parurent accorder la plus grande attention à ce qu'allait dire le jeune homme.
—Eh bien, dit Maurice, le chevalier de Maison-Rouge venait de Vendée, à ce qu'il paraît; il avait traversé toute la France avec son bonheur ordinaire. Arrivé pendant la journée à la barrière du Roule, il a attendu jusqu'à neuf heures du soir. À neuf heures du soir, une femme, déguisée en femme du peuple, est sortie par cette barrière, portant au chevalier un costume de chasseur de la garde nationale; dix minutes après, elle est rentrée avec lui; la sentinelle, qui l'avait vue sortir seule, a eu des soupçons en la voyant rentrer accompagnée: elle a donné l'alarme au poste; le poste est sorti. Les deux coupables, ayant compris que c'était à eux qu'on en voulait, se sont jetés dans un hôtel qui leur a ouvert une seconde porte sur les Champs-Élysées. Il paraît qu'une patrouille toute dévouée aux tyrans attendait le chevalier au coin de la rue Bar-du-Bec. Vous savez le reste.
—Ah! ah! dit Morand; c'est curieux, ce que vous nous racontez là...
—Et surtout positif, dit Maurice.
—Oui, cela en a l'air; mais, la femme, sait-on ce qu'elle est devenue?...
—Non, elle a disparu, et l'on ignore complètement qui elle est et ce qu'elle est. L'associé du citoyen Dixmer et le citoyen Dixmer lui-même parurent respirer plus librement.
Geneviève avait écouté tout ce récit, pâle, immobile et muette.
—Mais, dit le citoyen Morand avec sa froideur ordinaire, qui peut dire que le chevalier de Maison-Rouge faisait partie de cette patrouille qui a donné l'alarme au Temple?
—Un municipal de mes amis qui, ce jour-là, était de service au Temple, l'a reconnu.
—Il savait donc son signalement?
—Il l'avait vu autrefois.
—Et quel homme est-ce, physiquement, que ce chevalier de Maison-Rouge? demanda Morand.
—Un homme de vingt-cinq à vingt-six ans, petit, blond, d'un visage agréable, avec des yeux magnifiques et des dents superbes.
Il se fit un profond silence.
—Eh bien, dit Morand, si votre ami le municipal a reconnu ce prétendu chevalier de Maison-Rouge, pourquoi ne l'a-t-il pas arrêté?
—D'abord, parce que, ne sachant pas son arrivée à Paris, il a craint d'être dupe d'une ressemblance; et puis mon ami est un peu tiède, il a fait ce que font les sages et les tièdes: dans le doute, il s'est abstenu.
—Vous n'auriez pas agi ainsi, citoyen? dit Dixmer à Maurice en riant brusquement.
—Non, dit Maurice, je l'avoue: j'aurais mieux aimé me tromper que de laisser échapper un homme aussi dangereux que l'est ce chevalier de Maison-Rouge.
—Et qu'eussiez-vous donc fait, monsieur?... demanda Geneviève.
—Ce que j'eusse fait, citoyenne? dit Maurice. Oh! mon Dieu! ce n'eût pas été long: j'eusse fait fermer toutes les portes du Temple; j'eusse été droit à la patrouille, et j'eusse mis la main sur le collet du chevalier, en lui disant: «Chevalier de Maison-Rouge, je vous arrête comme traître à la nation!» Et une fois que je lui eusse mis la main au collet, je ne l'eusse point lâché, je vous en réponds.
—Mais que serait-il arrivé? demanda Geneviève.
—Il serait arrivé qu'on lui aurait fait son procès, à lui et à ses complices, et qu'à l'heure qu'il est, il serait guillotiné, voilà tout.
Geneviève frissonna et lança à son voisin un coup d'œil d'effroi. Mais le citoyen Morand ne parut pas remarquer ce coup d'œil, et vidant flegmatiquement son verre:
—Le citoyen Lindey a raison, dit-il; il n'y avait que cela à faire. Malheureusement, on ne l'a pas fait.
—Et, demanda Geneviève, sait-on ce qu'est devenu ce chevalier de Maison-Rouge?
—Bah! dit Dixmer, il est probable qu'il n'a pas demandé son reste, et que, voyant sa tentative avortée, il aura quitté immédiatement Paris.
—Et peut-être même la France, ajouta Morand.
—Pas du tout, pas du tout, dit Maurice.
—Comment! il a eu l'imprudence de rester à Paris? s'écria Geneviève.
—Il n'en a pas bougé. Un mouvement général d'étonnement accueillit cette opinion émise par Maurice avec une si grande assurance.
—C'est une présomption que vous émettez là, citoyen, dit Morand, une présomption, voilà tout.
—Non pas, c'est un fait que j'affirme.
—Oh! dit Geneviève, j'avoue que pour mon compte, je ne puis croire à ce que vous dites, citoyen; ce serait d'une imprudence impardonnable.
—Vous êtes femme, citoyenne; vous comprendrez donc une chose qui a dû l'emporter, chez un homme du caractère du chevalier de Maison-Rouge, sur toutes les considérations de sécurité personnelle possibles.
—Et quelle chose peut l'emporter sur la crainte de perdre la vie d'une façon si affreuse?
—Eh! mon Dieu! citoyenne, dit Maurice, l'amour.
—L'amour? répéta Geneviève.
—Sans doute. Ne savez-vous donc pas que le chevalier de Maison-Rouge est amoureux d'Antoinette?
Deux ou trois rires d'incrédulité éclatèrent timides et forcés. Dixmer regarda Maurice, comme pour lire jusqu'au fond de son âme. Geneviève sentit des larmes mouiller ses yeux, et un frissonnement, qui ne put échapper à Maurice, courut par tout son corps. Le citoyen Morand répandit le vin de son verre qu'il portait en ce moment à ses lèvres, et sa pâleur eût effrayé Maurice, si toute l'attention du jeune homme n'eût été en ce moment concentrée sur Geneviève.
—Vous êtes émue, citoyenne, murmura Maurice.
—N'avez-vous pas dit que je comprendrais parce que j'étais femme? Eh bien, nous autres femmes, un dévouement, si opposé qu'il soit à nos principes, nous touche toujours.
—Et celui du chevalier de Maison-Rouge est d'autant plus grand, dit Maurice, qu'on assure qu'il n'a jamais parlé à la reine.
—Ah çà! citoyen Lindey, dit l'homme aux moyens extrêmes, il me semble, permets-moi de le dire, que tu es bien indulgent pour ce chevalier...
—Monsieur, dit Maurice en se servant peut-être avec intention du mot qui avait cessé d'être en usage, j'aime toutes les natures fières et courageuses; ce qui ne m'empêche pas de les combattre quand je les rencontre dans les rangs de mes ennemis. Je ne désespère pas de rencontrer un jour le chevalier de Maison-Rouge.
—Et...? fit Geneviève.
—Et si je le rencontre... eh bien, je le combattrai.
Le souper était fini. Geneviève donna l'exemple de la retraite en se levant elle-même.
En ce moment la pendule sonna.
—Minuit, dit froidement Morand.
—Minuit! s'écria Maurice, minuit déjà!
—Voilà une exclamation qui me fait plaisir, dit Dixmer; elle prouve que vous ne vous êtes pas ennuyé, et elle me donne l'espoir que nous nous reverrons. C'est la maison d'un bon patriote qu'on vous ouvre, et j'espère que vous vous apercevrez bientôt, citoyen, que c'est celle d'un ami.
Maurice salua, et, se retournant vers Geneviève:
—La citoyenne me permet-elle aussi de revenir? demanda-t-il.
—Je fais plus que de le permettre, je vous en prie, dit vivement Geneviève. Adieu, citoyen. Et elle rentra chez elle.
Maurice prit congé de tous les convives, salua particulièrement Morand, qui lui avait beaucoup plu, serra la main de Dixmer, et partit étourdi, mais bien plus joyeux qu'attristé, de tous les événements si différents les uns des autres qui avaient agité sa soirée.
—Fâcheuse, fâcheuse rencontre! dit après la retraite de Maurice la jeune femme fondant en larmes en présence de son mari, qui l'avait reconduite chez elle.
—Bah! le citoyen Maurice Lindey, patriote reconnu, secrétaire d'une section, pur, adoré, populaire, est, au contraire, une bien précieuse acquisition pour un pauvre tanneur qui a chez lui de la marchandise de contrebande, répondit Dixmer en souriant.
—Ainsi, vous croyez, mon ami?... demanda timidement Geneviève.
—Je crois que c'est un brevet de patriotisme, un cachet d'absolution qu'il pose sur notre maison; et je pense qu'à partir de cette soirée, le chevalier de Maison-Rouge lui-même serait en sûreté chez nous.
Et Dixmer, baisant sa femme au front avec une affection bien plus paternelle que conjugale, la laissa dans ce petit pavillon qui lui était entièrement consacré, et repassa dans l'autre partie du bâtiment qu'il habitait, avec les convives que nous avons vus entourer sa table.
X
Le savetier Simon
On était arrivé au commencement du mois de mai; un jour pur dilatait les poitrines lassées de respirer les brouillards glacés de l'hiver, et les rayons d'un soleil tiède et vivifiant descendaient sur la noire muraille du Temple.
Au guichet de l'intérieur, qui séparait la tour des jardins, riaient et fumaient les soldats du poste.
Mais malgré cette belle journée, malgré l'offre qui fut faite aux prisonnières de descendre et de se promener au jardin, les trois femmes refusèrent: depuis l'exécution de son mari, la reine se tenait obstinément dans sa chambre, pour n'avoir point à passer devant la porte de l'appartement qu'avait occupé le roi, au second étage.
Quand elle prenait l'air, par hasard, depuis cette fatale époque du 21 janvier, c'était sur le haut de la tour, dont on avait fermé les créneaux avec des jalousies.
Les gardes nationaux de service, qui étaient prévenus que les trois femmes avaient l'autorisation de sortir, attendirent donc vainement toute la journée qu'elles voulussent bien user de l'autorisation.
Vers cinq heures, un homme descendit et s'approcha du sergent commandant le poste.
—Ah! ah! c'est toi, père Tison! dit celui-ci qui paraissait un garde national de joyeuse humeur.
—Oui, c'est moi, citoyen; je t'apporte de la part du municipal Maurice Lindey, ton ami, qui est là-haut, cette permission accordée, par le conseil du Temple, à ma fille, de venir faire ce soir une petite visite à sa mère.
—Et tu sors au moment où ta fille va venir, père dénaturé? dit le sergent.
—Ah! je sors bien à contrecœur, citoyen sergent. J'espérais, moi aussi, voir ma pauvre enfant, que je n'ai pas vue depuis deux mois, et l'embrasser... là, ce qui s'appelle crânement, comme un père embrasse sa fille. Mais oui! va te promener. Le service, ce service damné, me force à sortir. Il faut que j'aille à la Commune faire mon rapport. Un fiacre m'attend à la porte avec deux gendarmes, et cela juste au moment où ma pauvre Sophie va venir.
—Malheureux père! dit le sergent.
Ainsi l'amour de la patrie
Étouffe en toi la voix du sang.
L'une gémit et l'autre prie:
Au devoir immole...
Dis donc, père Tison, si tu trouves par hasard une rime en ang, tu me la rapporteras. Elle me manque pour le moment.
—Et toi, citoyen sergent, quand ma fille viendra pour voir sa pauvre mère, qui meurt de ne pas la voir, tu la laisseras passer.
—L'ordre est en règle, répondit le sergent, que le lecteur a déjà reconnu sans doute pour notre ami Lorin; ainsi, je n'ai rien à dire; quand ta fille viendra, ta fille passera.
—Merci, brave Thermopyle, merci, dit Tison.
Et il sortit pour aller faire son rapport à la Commune, en murmurant:
—Ah! ma pauvre femme, va-t-elle être heureuse!
—Sais-tu, sergent, dit un garde national en voyant s'éloigner Tison et en entendant les paroles qu'il prononçait en s'éloignant, sais-tu que ça fait frissonner au fond, ces choses-là?
—Et quelles choses, citoyen Devaux? demanda Lorin.
—Comment donc! reprit le compatissant garde national, de voir cet homme au visage si dur, cet homme au cœur de bronze, cet impitoyable gardien de la reine, s'en aller la larme à l'œil, moitié de joie, moitié de douleur, en songeant que sa femme va voir sa fille, et que lui ne la verra pas! Il ne faut pas trop réfléchir là-dessus, sergent, car, en vérité, cela attriste...
—Sans doute, et voilà pourquoi il ne réfléchit pas lui-même, cet homme qui s'en va la larme à l'œil, comme tu dis.
—Et à quoi réfléchirait-il?
—Eh bien, qu'il y a trois mois aussi que cette femme qu'il brutalise sans pitié n'a vu son enfant. Il ne songe pas à son malheur, à elle; il songe à son malheur, à lui; voilà tout. Il est vrai que cette femme était reine, continua le sergent d'un ton railleur, dont il eût été difficile d'interpréter le sens, et qu'on n'est point forcé d'avoir pour une reine les égards qu'on a pour la femme d'un journalier.
—N'importe, tout cela est fort triste, dit Devaux.
—Triste, mais nécessaire, dit Lorin; le mieux donc est, comme tu l'as dit, de ne pas réfléchir.... Et il se mit à fredonner:
Hier Nicette,
Sous des bosquets
Sombres et frais,
Marchait seulette.
Lorin en était là de sa chanson bucolique, quand, tout à coup, un grand bruit se fit entendre du côté gauche du poste: il se composait de jurements, de menaces et de pleurs.
—Qu'est-ce que cela? demanda Devaux.
—On dirait d'une voix d'enfant, répondit Lorin en écoutant.
—En effet, reprit le garde national, c'est un pauvre petit que l'on bat; en vérité, on ne devrait envoyer ici que ceux qui n'ont pas d'enfants.
—Veux-tu chanter? dit une voix rauque et avinée. Et la voix chanta, comme pour donner l'exemple:
Madam'Veto avait promis
De faire égorger tout Paris...
—Non, dit l'enfant, je ne chanterai pas.
—Veux-tu chanter? Et la voix recommença:
Madam'Veto avait promis...
—Non, dit l'enfant; non, non, non.
—Ah! petit gueux! dit la voix rauque.
Et un bruit de lanière sifflante fendit l'air. L'enfant poussa un hurlement de douleur.
—Ah! sacrebleu! dit Lorin, c'est cet infâme Simon qui bat le petit Capet.
Quelques gardes nationaux haussèrent les épaules, deux ou trois essayèrent de sourire. Devaux se leva et s'éloigna.
—Je le disais bien, murmura-t-il, que des pères ne devraient jamais entrer ici.
Tout à coup une porte basse s'ouvrit, et l'enfant royal, chassé par le fouet de son gardien, fit, en fuyant, plusieurs pas dans la cour; mais, derrière lui, quelque chose de lourd retentit sur le pavé et l'atteignit à la jambe.
—Ah! cria l'enfant. Et il trébucha et tomba sur un genou.
—Rapporte-moi ma forme, petit monstre, ou sinon.... L'enfant se releva et secoua la tête en manière de refus.
—Ah! c'est comme ça? cria la même voix. Attends, attends, tu vas voir.
Et le savetier Simon déboucha de sa loge, comme une bête fauve de sa tanière.
—Holà! holà! dit Lorin en fronçant le sourcil; où allons-nous comme cela, maître Simon?
—Châtier ce petit louveteau, dit le savetier.
—Et pourquoi le châtier? dit Lorin.
—Pourquoi?
—Oui.
—Parce que ce petit gueux ne veut ni chanter comme un bon patriote, ni travailler comme un bon citoyen.
—Eh bien, qu'est-ce que cela te fait? répondit Lorin; est-ce que la nation t'a confié Capet pour lui apprendre à chanter?
—Ah çà! dit Simon étonné, de quoi te mêles-tu, citoyen sergent? Je te le demande.
—De quoi je me mêle? Je me mêle de ce qui regarde tout homme de cœur. Or, il est indigne d'un homme de cœur qui voit battre un enfant, de souffrir qu'on le batte.
—Bah! le fils du tyran.
—Est un enfant, un enfant qui n'a point participé aux crimes de son père, un enfant qui n'est point coupable, et que, par conséquent, on ne doit point punir.
—Et moi, je te dis qu'on me l'a donné pour en faire ce que je voudrais. Je veux qu'il chante la chanson de Madame Veto, et il la chantera.
—Mais, misérable, dit Lorin, madame Veto, c'est sa mère, à cet enfant; voudrais-tu qu'on forçât ton fils à chanter que tu es une canaille?
—Moi? hurla Simon. Ah! mauvais aristocrate de sergent!
—Ah! pas d'injures, dit Lorin; je ne suis pas Capet, moi... et l'on ne me fait pas chanter de force.
—Je te ferai arrêter, mauvais ci-devant.
—Toi, dit Lorin, tu me feras arrêter? Essaye donc un peu de faire arrêter un Thermopyle!
—Bon! bon! rira bien qui rira le dernier. En attendant, Capet, ramasse ma forme et viens faire ton soulier, ou, mille tonnerres!...
—Et moi, dit Lorin en pâlissant affreusement et en faisant un pas en avant, les poings roidis et les dents serrées, moi, je te dis qu'il ne ramassera pas ta forme; moi, je te dis qu'il ne fera pas de souliers, entends-tu, mauvais drôle? Ah! oui, tu as là ton grand sabre, mais il ne me fait pas plus peur que toi. Ose le tirer seulement!
—Ah! massacre! hurla Simon blêmissant de rage. En ce moment, deux femmes entrèrent dans la cour: l'une des deux tenait un papier à la main; elle s'adressa à la sentinelle.
—Sergent! cria la sentinelle, c'est la fille Tison qui demande à voir sa mère.
—Laisse passer, puisque le conseil du Temple le permet, dit Lorin, qui ne voulait pas se détourner un instant, de peur que Simon ne profitât de cette distraction pour battre l'enfant.
La sentinelle laissa passer les deux femmes; mais à peine eurent-elles monté quatre marches de l'escalier sombre, qu'elles rencontrèrent Maurice Lindey, qui descendait un instant dans la cour.
La nuit était presque venue, de sorte qu'on ne pouvait distinguer les traits de leur visage. Maurice les arrêta.
—Qui êtes-vous, citoyennes, demanda-t-il, et que voulez-vous?
—Je suis Sophie Tison, dit l'une des deux femmes. J'ai obtenu la permission de voir ma mère, et je viens la voir.
—Oui, dit Maurice; mais la permission est pour toi seule, citoyenne.
—J'ai amené mon amie pour que nous soyons deux femmes, au moins, au milieu des soldats.
—Fort bien; mais ton amie ne montera pas.
—Comme il vous plaira, citoyen, dit Sophie Tison en serrant la main de son amie, qui, collée contre la muraille, semblait frappée de surprise et d'effroi.
—Citoyens factionnaires, cria Maurice en levant la tête et en s'adressant aux sentinelles qui étaient placées à chaque étage, laissez passer la citoyenne Tison; seulement, son amie ne peut point passer. Elle attendra sur l'escalier, et vous veillerez à ce qu'on la respecte.
—Oui, citoyen, répondirent les sentinelles.
—Montez donc, dit Maurice. Les deux femmes passèrent. Quant à Maurice, il sauta les quatre ou cinq marches qui lui restaient à descendre, et s'avança rapidement dans la cour.
—Qu'y a-t-il donc, dit-il aux gardes nationaux, et qui cause ce bruit? On entend des cris d'enfant jusque dans l'antichambre des prisonnières.
—Il y a, dit Simon, qui, habitué aux manières des municipaux, crut, en apercevant Maurice, qu'il lui arrivait du renfort; il y a que c'est ce traître, cet aristocrate, ce ci-devant qui m'empêche de rosser Capet.
Et il montra du poing Lorin.
—Oui, mordieu! je l'en empêche, dit Lorin en dégainant, et, si tu m'appelles encore une fois ci-devant, aristocrate ou traître, je te passe mon sabre au travers du corps.
—Une menace! s'écria Simon. À la garde! à la garde!
—C'est moi qui suis la garde, dit Lorin; ne m'appelle donc pas, car, si je vais à toi, je t'extermine.
—À moi, citoyen municipal, à moi! s'écria Simon, sérieusement menacé cette fois par Lorin.
—Le sergent a raison, dit froidement le municipal que Simon appelait à son aide; tu déshonores la nation; lâche, tu bats un enfant.
—Et pourquoi le bat-il, comprends-tu, Maurice? parce que l'enfant ne veut pas chanter Madame Veto, parce que le fils ne veut pas insulter sa mère.
—Misérable! dit Maurice.
—Et toi aussi? dit Simon. Mais je suis donc entouré de traîtres?
—Ah! coquin, dit le municipal en saisissant Simon à la gorge et en lui arrachant sa lanière des mains; essaye un peu de prouver que Maurice Lindey est un traître.
Et il fit tomber rudement la courroie sur les épaules du savetier.
—Merci, monsieur, dit l'enfant, qui regardait stoïquement cette scène; mais c'est sur moi qu'il se vengera.
—Viens, Capet, dit Lorin, viens, mon enfant; s'il te bat encore, appelle à l'aide, et l'on ira le châtier, ce bourreau. Allons, allons, petit Capet, rentre dans ta tour.
—Pourquoi m'appelez-vous Capet, vous qui me protégez? dit l'enfant. Vous savez bien que Capet n'est pas mon nom.
—Comment, ce n'est pas ton nom? dit Lorin. Comment t'appelles-tu?
—Je m'appelle Louis-Charles de Bourbon. Capet est le nom d'un de mes ancêtres. Je sais l'histoire de France; mon père me l'a apprise.
—Et tu veux apprendre à faire des savates à un enfant à qui un roi a appris l'histoire de France? s'écria Lorin. Allons donc!
—Oh! sois tranquille, dit Maurice à l'enfant, je ferai mon rapport.
—Et moi, le mien, dit Simon. Je dirai, entre autres choses, qu'au lieu d'une femme qui avait le droit d'entrer dans la tour, vous en avez laissé passer deux.
En ce moment, en effet, les deux femmes sortaient du donjon. Maurice courut à elles.
—Eh bien, citoyenne, dit-il en s'adressant à celle qui était de son côté, as-tu vu ta mère?
Sophie Tison passa à l'instant entre le municipal et sa compagne.
—Oui, citoyen, merci, dit-elle. Maurice aurait voulu voir l'amie de la jeune fille, ou tout au moins entendre sa voix; mais elle était enveloppée dans sa mante, et semblait décidée à ne pas prononcer une seule parole. Il lui sembla même qu'elle tremblait.
Cette crainte lui donna des soupçons. Il remonta précipitamment, et, en arrivant dans la première pièce, il vit, à travers le vitrage, la reine cacher dans sa poche quelque chose qu'il supposa être un billet.
—Oh! oh! dit-il, aurais-je été dupe? Il appela son collègue.
—Citoyen Agricola, dit-il, entre chez Marie-Antoinette et ne la perds pas de vue.
—Ouais! fit le municipal, est-ce que...?
—Entre, te dis-je, et cela sans perdre un instant, une minute, une seconde. Le municipal entra chez la reine.
—Appelle la femme Tison, dit-il à un garde national. Cinq minutes après, la femme Tison arrivait rayonnante.
—J'ai vu ma fille, dit-elle.
—Où cela? demanda Maurice.
—Ici même, dans cette antichambre.
—Bien. Et ta fille n'a point demandé à voir l'Autrichienne?
—Non.
—Elle n'est pas entrée chez elle?
—Non.
—Et, pendant que tu causais avec ta fille, personne n'est sorti de la chambre des prisonnières?
—Est-ce que je sais, moi? Je regardais ma fille, que je n'avais pas vue depuis trois mois.
—Rappelle-toi bien.
—Ah! oui, je crois me souvenir.
—De quoi?
—La jeune fille est sortie.
—Marie-Thérèse?
—Oui.
—Et elle a parlé à ta fille?
—Non.
—Ta fille ne lui a rien remis?
—Non.
—Elle n'a rien ramassé à terre?
—Ma fille?
—Non, celle de Marie-Antoinette?
—Si fait, elle a ramassé son mouchoir.
—Ah! malheureuse! s'écria Maurice. Et il s'élança vers le cordon d'une cloche qu'il tira vivement. C'était la cloche d'alarme.
XI
Le billet
Les deux autres municipaux de garde montèrent précipitamment. Un détachement du poste les accompagnait. Les portes furent fermées, deux factionnaires interceptèrent les issues de chaque chambre.
—Que voulez-vous, monsieur? dit la reine à Maurice, lorsque celui-ci entra. J'allais me mettre au lit, lorsqu'il y a cinq minutes le citoyen municipal (et la reine montrait Agricola) s'est précipité tout à coup dans cette chambre sans me dire ce qu'il désirait.
—Madame, dit Maurice en saluant, ce n'est pas mon collègue qui désire quelque chose de vous, c'est moi.
—Vous, monsieur? demanda Marie-Antoinette en regardant Maurice, dont les bons procédés lui avaient inspiré une certaine reconnaissance; et que désirez-vous?
—Je désire que vous vouliez bien me remettre le billet que vous cachiez tout à l'heure quand je suis entré.
Madame Royale et Madame Élisabeth tressaillirent. La reine devint très pâle.
—Vous vous trompez, monsieur, dit-elle, je ne cachais rien.
—Tu mens, l'Autrichienne! s'écria Agricola.
Maurice posa vivement la main sur le bras de son collègue.
—Un moment, mon cher collègue, lui dit-il; laisse-moi parler à la citoyenne. Je suis un peu procureur.
—Va, alors, mais ne la ménage pas, morbleu!
—Vous cachiez un billet, citoyenne, dit sévèrement Maurice; il faudrait nous remettre ce billet.
—Mais quel billet?
—Celui que la fille Tison vous a apporté, et que la citoyenne votre fille (Maurice indiqua la jeune princesse) a ramassé avec son mouchoir.
Les trois femmes se regardèrent épouvantées.
—Mais, monsieur, c'est plus que de la tyrannie, dit la reine; des femmes! des femmes!
—Ne confondons pas, dit Maurice avec fermeté. Nous ne sommes ni des juges ni des bourreaux; nous sommes des surveillants, c'est-à-dire vos concitoyens chargés de vous garder. Nous avons une consigne; la violer, c'est trahir. Citoyenne, je vous en prie, rendez-moi le billet que vous avez caché.
—Messieurs, dit la reine avec hauteur, puisque vous êtes des surveillants, cherchez, et privez-nous de sommeil cette nuit comme toujours.
—Dieu nous garde de porter la main sur des femmes. Je vais faire prévenir la Commune et nous attendrons ses ordres; seulement, vous ne vous mettrez pas au lit: vous dormirez sur des fauteuils, s'il vous plaît, et nous vous garderons.... S'il le faut, les perquisitions commenceront.
—Qu'y a-t-il donc? demanda la femme Tison en montrant à la porte sa tête effarée.
—Il y a, citoyenne, que tu viens, en prêtant la main à une trahison, de te priver à jamais de voir ta fille.
—De voir ma fille!... Que dis-tu donc là, citoyen? demanda la femme Tison, qui ne comprenait pas bien encore pourquoi elle ne verrait plus sa fille.
—Je te dis que ta fille n'est pas venue ici pour te voir, mais pour apporter une lettre à la citoyenne Capet, et qu'elle n'y reviendra plus.
—Mais, si elle ne revient plus, je ne pourrai donc pas la revoir, puisqu'il nous est défendu de sortir?...
—Cette fois, il ne faudra t'en prendre à personne, car c'est ta faute, dit Maurice.
—Oh! hurla la pauvre mère, ma faute! que dis-tu donc là, ma faute? Il n'est rien arrivé, j'en réponds. Oh! si je croyais qu'il fût arrivé quelque chose, malheur à toi, Antoinette, tu me le payerais cher?
Et cette femme exaspérée montra le poing à la reine.
—Ne menace personne, dit Maurice; obtiens plutôt par la douceur que ce que nous demandons soit fait; car tu es femme, et la citoyenne Antoinette, qui est mère elle-même, aura sans doute pitié d'une mère. Demain, ta fille sera arrêtée; demain, emprisonnée... puis, si l'on découvre quelque chose, et tu sais que, lorsqu'on le veut bien, on découvre toujours, elle est perdue, elle et sa compagne.
La femme Tison, qui avait écouté Maurice avec une terreur croissante, détourna sur la reine son regard presque égaré.
—Tu entends, Antoinette?... Ma fille!... C'est toi qui auras perdu ma fille!
La reine parut épouvantée à son tour, non de la menace qui étincelait dans les yeux de sa geôlière, mais du désespoir qu'on y lisait.
—Venez, madame Tison, dit-elle, j'ai à vous parler.
—Holà! pas de cajoleries, s'écria le collègue de Maurice; nous ne sommes pas de trop, morbleu! Devant la municipalité, toujours devant la municipalité!
—Laisse faire, citoyen Agricola, dit Maurice à l'oreille de cet homme; pourvu que la vérité nous vienne, peu importe de quelle façon.
—Tu as raison, citoyen Maurice; mais...
—Passons derrière le vitrage, citoyen Agricola, et, si tu m'en crois, tournons le dos; je suis sûr que la personne pour laquelle nous aurons cette condescendance ne nous en fera point repentir.
La reine entendit ces mots dits pour être entendus par elle; elle jeta au jeune homme un regard reconnaissant. Maurice détourna la tête avec insouciance et passa de l'autre côté du vitrage. Agricola le suivit.
—Tu vois bien cette femme, dit-il à Agricola: reine, c'est une grande coupable; femme, c'est une âme digne et grande. On fait bien de briser les couronnes, le malheur épure.
—Sacrebleu! que tu parles bien, citoyen Maurice! J'aime à t'entendre, toi et ton ami Lorin. Est-ce aussi des vers que tu viens de dire?
Maurice sourit. Pendant cet entretien, la scène qu'avait prévue Maurice se passait de l'autre côté du vitrage.
La femme Tison s'était approchée de la reine.
—Madame, lui dit celle-ci, votre désespoir me brise le cœur; je ne veux pas vous priver de votre enfant, cela fait trop de mal; mais, songez-y, en faisant ce que ces hommes exigent, peut-être votre fille sera-t-elle perdue également.
—Faites ce qu'ils disent! s'écria la femme Tison, faites ce qu'ils disent!
—Mais, auparavant, sachez de quoi il s'agit.
—De quoi s'agit-il? demanda la geôlière avec une curiosité presque sauvage.
—Votre fille avait amené avec elle une amie.
—Oui, une ouvrière comme elle; elle n'a pas voulu venir seule à cause des soldats.
—Cette amie avait remis à votre fille un billet; votre fille l'a laissé tomber. Marie, qui passait, l'a ramassé. C'est un papier bien insignifiant sans doute, mais auquel des gens malintentionnés pourraient trouver un sens. Le municipal ne vous a-t-il pas dit que, lorsqu'on voulait trouver, on trouvait toujours?
—Après, après?
—Eh bien, voilà tout: vous voulez que je remette ce papier; voulez-vous que je sacrifie un ami, sans pour cela vous rendre peut-être votre fille?
—Faites ce qu'ils disent! cria la femme; faites ce qu'ils disent!
—Mais, si ce papier compromet votre fille, dit la reine, comprenez donc!
—Ma fille est, comme moi, une bonne patriote, s'écria la mégère. Dieu merci! les Tison sont connus! Faites ce qu'ils disent!
—Mon Dieu! dit la reine, que je voudrais donc pouvoir vous convaincre!
—Ma fille! je veux qu'on me rende ma fille! reprit la femme Tison en trépignant. Donne le papier, Antoinette, donne.
—Le voici, madame.
Et la reine tendit à la malheureuse créature un papier que celle-ci éleva joyeusement au-dessus de sa tête en criant:
—Venez, venez, citoyens municipaux. J'ai le papier; prenez-le, et rendez-moi mon enfant.
—Vous sacrifiez nos amis, ma sœur, dit Madame Élisabeth.
—Non, ma sœur, répondit tristement la reine, je ne sacrifie que nous. Le papier ne peut compromettre personne.
Aux cris de la femme Tison, Maurice et son collègue vinrent au-devant d'elle; elle leur tendit aussitôt le billet. Ils l'ouvrirent et lurent:
«À l'orient, un ami veille encore.» Maurice n'eut pas plutôt jeté les yeux sur ce papier qu'il tressaillit. L'écriture ne lui semblait pas inconnue.
—Oh! mon Dieu! s'écria-t-il, serait-ce celle de Geneviève? Oh! mais non, c'est impossible, et je suis fou. Elle lui ressemble, sans doute; mais que pourrait avoir de commun Geneviève avec la reine?
Il se retourna et vit que Marie-Antoinette le regardait. Quant à la femme Tison, dans l'attente de son sort, elle dévorait Maurice des yeux.
—Tu viens de faire une bonne œuvre, dit-il à la femme Tison; et vous, citoyenne, une belle œuvre, dit-il à la reine.
—Alors, monsieur, répondit Marie-Antoinette, que mon exemple vous détermine; brûlez ce papier, et vous ferez une œuvre charitable.
—Tu plaisantes, l'Autrichienne, dit Agricola; brûler un papier qui va nous faire pincer toute une couvée d'aristocrates peut-être? Ma foi, non, ce serait trop bête.
—Au fait, brûlez-le, dit la femme Tison; cela pourrait compromettre ma fille.
—Je le crois bien, ta fille et les autres, dit Agricola en prenant des mains de Maurice le papier que celui-ci eût certes brûlé, s'il eût été tout seul.
Dix minutes après, le billet fut déposé sur le bureau des membres de la Commune; il fut ouvert à l'instant même et commenté de toutes façons.
—» À l'orient, un ami veille», dit une voix. Que diable cela peut-il signifier?
—Pardieu! répondit un géographe, à Lorient, c'est clair: Lorient est une petite ville de la Bretagne, située entre Vannes et Quimper. Morbleu! on devrait brûler la ville, s'il est vrai qu'elle renferme des aristocrates qui veillent encore sur l'Autrichienne.
—C'est d'autant plus dangereux, dit un autre, que, Lorient étant un port de mer, on peut y établir des intelligences avec les Anglais.
—Je propose, dit un troisième, qu'on envoie une commission à Lorient, et qu'une enquête y soit faite. Maurice avait été informé de la délibération.
—Je me doute bien où peut être l'orient dont il s'agit, se dit-il; mais, à coup sûr, ce n'est pas en Bretagne.
Le lendemain, la reine, qui, ainsi que nous l'avons dit, ne descendait plus au jardin pour ne point passer devant la chambre où avait été enfermé son mari, demanda à monter sur la tour pour y prendre un peu d'air avec sa fille et Madame Élisabeth.
La demande lui fut accordée à l'instant même; mais Maurice monta, et, s'arrêtant derrière une espèce de petite guérite qui abritait le haut de l'escalier, il attendit, caché, le résultat du billet de la veille.
La reine se promena d'abord indifféremment avec Madame Élisabeth et sa fille; puis elle s'arrêta, tandis que les deux princesses continuaient de se promener, se retourna vers l'est et regarda attentivement une maison, aux fenêtres de laquelle apparaissaient plusieurs personnes; l'une de ces personnes tenait un mouchoir blanc.
Maurice, de son côté, tira une lunette de sa poche, et, tandis qu'il l'ajustait, la reine fit un grand mouvement, comme pour inviter les curieux de la fenêtre à s'éloigner. Mais Maurice avait déjà remarqué une tête d'homme aux cheveux blonds, au teint pâle, dont le salut avait été respectueux jusqu'à l'humilité.