—Eh bien, dirent les municipaux, qui, après avoir renfermé les prisonnières, accouraient pour avoir des nouvelles, qu'y a-t-il? Voyons?
—Parbleu! dit l'officier en reparaissant, il y a conspiration; les aristocrates voulaient enlever la reine pendant sa promenade, et probablement qu'elle était de connivence avec eux.
—Peste! cria le municipal. Que l'on coure après le citoyen Santerre, et qu'on prévienne la Commune.
—Soldats, dit l'officier, restez dans cette cave, et tuez tout ce qui se présentera.
Et l'officier, après avoir donné cet ordre, remonta pour faire son rapport.
—Ah! ah! criait Simon en se frottant les mains. Ah! ah! dira-t-on encore que je suis fou? Brave Black! Black est un fameux patriote, Black a sauvé la République. Viens ici, Black, viens!
Et le brigand, qui avait fait les yeux doux au pauvre chien, lui lança, quand il fut proche de lui, un coup de pied qui l'envoya à vingt pas.
—Oh! je t'aime, Black! dit-il; tu feras couper le cou à ta maîtresse. Viens ici, Black, viens!
Mais, au lieu d'obéir, cette fois, Black reprit en criant le chemin du donjon.
XXVII
Le muscadin
Il y avait deux heures, à peu près, que les événements que nous venons de raconter étaient accomplis.
Lorin se promenait dans la chambre de Maurice, tandis qu'Agésilas cirait les bottes de son maître dans l'antichambre; seulement, pour la plus grande commodité de la conversation, la porte était demeurée ouverte, et, dans le parcours qu'il accomplissait, Lorin s'arrêtait devant cette porte et adressait des questions à l'officieux.
—Et tu dis, citoyen Agésilas, que ton maître est parti ce matin?
—Oh! mon Dieu, oui.
—À son heure ordinaire?
—Dix minutes plus tôt, dix minutes plus tard, je ne saurais trop dire.
—Et tu ne l'as pas revu depuis?
—Non, citoyen.
Lorin reprit sa promenade et fit en silence trois à quatre tours, puis s'arrêtant de nouveau:
—Avait-il son sabre? demanda-t-il.
—Oh! quand il va à la section, il l'a toujours.
—Et tu es sûr que c'est à la section qu'il est allé?
—Il me l'a dit du moins.
—En ce cas, je vais le rejoindre, dit Lorin. Si nous nous croisions, tu lui diras que je suis venu et que je vais revenir.
—Attendez, dit Agésilas.
—Quoi?
—J'entends son pas dans l'escalier.
—Tu crois?
—J'en suis sûr. En effet, presque au même instant, la porte de l'escalier s'ouvrit et Maurice entra.
Lorin jeta sur celui-ci un coup d'œil rapide, et voyant que rien en lui ne paraissait extraordinaire:
—Ah! te voilà enfin! dit Lorin; je t'attends depuis deux heures.
—Tant mieux, dit Maurice en souriant, cela t'aura donné du temps pour préparer les distiques et les quatrains.
—Ah! mon cher Maurice, dit l'improvisateur, je n'en fais plus.
—De distiques et de quatrains?
—Non.
—Bah! mais le monde va donc finir?
—Maurice, mon ami, je suis triste.
—Toi, triste?
—Je suis malheureux.
—Toi, malheureux?
—Oui, que veux-tu? j'ai des remords.
—Des remords?
—Eh! mon Dieu, oui, dit Lorin, toi ou elle, mon cher, il n'y avait pas de milieu. Toi ou elle, tu sens bien que je n'ai pas hésité; mais, vois-tu, Arthémise est au désespoir, c'était son amie.
—Pauvre fille!
—Et comme c'est elle qui m'a donné son adresse...
—Tu aurais infiniment mieux fait de laisser les choses suivre leur cours.
—Oui, et c'est toi qui, à cette heure, serais condamné à sa place. Puissamment raisonné, cher ami. Et moi qui venais te demander un conseil! Je te croyais plus fort que cela.
—Voyons, n'importe, demande toujours.
—Eh bien, comprends-tu? Pauvre fille, je voudrais tenter quelque chose pour la sauver. Si je donnais ou si je recevais pour elle quelque bonne torgnole, il me semble que cela me ferait du bien.
—Tu es fou, Lorin, dit Maurice en haussant les épaules.
—Voyons, si je faisais une démarche auprès du tribunal révolutionnaire?
—Il est trop tard, elle est condamnée.
—En vérité, dit Lorin, c'est affreux de voir périr ainsi cette jeune femme.
—D'autant plus affreux que c'est mon salut qui a entraîné sa mort. Mais, après tout, Lorin, ce qui doit nous consoler, c'est qu'elle conspirait.
—Eh! mon Dieu, est-ce que tout le monde ne conspire pas, peu ou beaucoup, par le temps qui court? Elle a fait comme tout le monde. Pauvre femme!
—Ne la plains pas trop, ami, et surtout ne la plains pas trop haut, dit Maurice, car nous portons une partie de sa peine. Crois-moi, nous ne sommes pas si bien lavés de l'accusation de complicité qu'elle n'ait fait tache. Aujourd'hui, à la section, j'ai été appelé girondin par le capitaine des chasseurs de Saint-Leu, et tout à l'heure, il m'a fallu lui donner un coup de sabre pour lui prouver qu'il se trompait.
—C'est donc pour cela que tu rentres si tard?
—Justement.
—Mais pourquoi ne m'as-tu pas averti?
—Parce que, dans ces sortes d'affaires, tu ne peux te contenir; il fallait que cela se terminât tout de suite, afin que la chose ne fît pas de bruit. Nous avons pris chacun de notre côté ceux que nous avions sous la main.
—Et cette canaille-là t'avait appelé girondin, toi, Maurice, un pur?...
—Eh! mordieu! oui; c'est ce qui te prouve, mon cher, qu'encore une aventure pareille et nous sommes impopulaires; car, tu sais, Lorin, quel est, aux jours où nous vivons, le synonyme d'impopulaire: c'est suspect.
—Je sais bien, dit Lorin, et ce mot-là fait frissonner les plus braves; n'importe... il me répugne de laisser aller la pauvre Héloïse à la guillotine sans lui demander pardon.
—Enfin, que veux-tu?
—Je voudrais que tu restasses ici, Maurice, toi qui n'as rien à te reprocher à son égard. Moi, vois-tu, c'est autre chose; puisque je ne puis rien de plus pour elle, j'irai sur son passage, je veux y aller, ami Maurice, tu me comprends, et pourvu qu'elle me tende la main!...
—Je t'accompagnerai alors, dit Maurice.
—Impossible, mon ami, réfléchis donc: tu es municipal, tu es secrétaire de section, tu as été mis en cause, tandis que, moi, je n'ai été que ton défenseur; on te croirait coupable, reste donc; moi, c'est autre chose, je ne risque rien et j'y vais.
Tout ce que disait Lorin était si juste, qu'il n'y avait rien à répondre. Maurice, échangeant un seul signe avec la fille Tison marchant à l'échafaud, dénonçait lui-même sa complicité.
—Va donc, lui dit-il, mais sois prudent. Lorin sourit, serra la main de Maurice et partit. Maurice ouvrit sa fenêtre et lui envoya un triste adieu. Mais, avant que Lorin eût tourné le coin de la rue, plus d'une fois il s'y était remis pour le regarder encore, et, chaque fois, attiré par une espèce de sympathie magnétique, Lorin se retourna pour le regarder en souriant. Enfin, lorsqu'il eut disparu au coin du quai, Maurice referma la fenêtre, se jeta dans un fauteuil, et tomba dans une de ces somnolences qui, chez les caractères forts et pour les organisations nerveuses, sont les pressentiments de grands malheurs, car ils ressemblent au calme précurseur de la tempête. Il ne fut tiré de cette rêverie, ou plutôt de cet assoupissement, que par l'officieux, qui, au retour d'une commission faite à l'extérieur, rentra avec cet air éveillé des domestiques qui brûlent de débiter au maître les nouvelles qu'ils viennent de recueillir.
Mais, voyant Maurice préoccupé, il n'osa le distraire, et se contenta de passer et repasser sans motifs, mais avec obstination devant lui.
—Qu'y a-t-il donc? demanda Maurice négligemment; parle, si tu as quelque chose à me dire.
—Ah! citoyen, encore une fameuse conspiration, allez! Maurice fit un mouvement d'épaules.
—Une conspiration qui fait dresser les cheveux sur la tête, continua Agésilas.
—Vraiment! répondit Maurice en homme accoutumé aux trente conspirations quotidiennes de cette époque.
—Oui, citoyen, reprit Agésilas; c'est à faire frémir, voyez-vous! Rien que d'y penser, cela donne la chair de poule aux bons patriotes.
—Voyons cette conspiration? dit Maurice.
—L'Autrichienne a manqué de s'enfuir.
—Bah! dit Maurice commençant à prêter une attention plus réelle.
—Il paraît, dit Agésilas, que la veuve Capet avait des ramifications avec la fille Tison, que l'on va guillotiner aujourd'hui. Elle ne l'a pas volé; la malheureuse!
—Et comment la reine avait-elle des relations avec cette fille? demanda Maurice, qui sentait perler la sueur sur son front.
—Par un œillet. Imaginez-vous, citoyen, qu'on lui a fait passer le plan de la chose dans un œillet.
—Dans un œillet!... Et qui cela?
—M. le chevalier... de... attendez donc... c'est pourtant un nom fièrement connu... mais, moi, j'oublie tous ces noms....
Un chevalier de Château... que je suis bête! il n'y a plus de châteaux... un chevalier de Maison...
—Maison-Rouge?
—C'est cela.
—Impossible.
—Comment, impossible? Puisque je vous dis qu'on a trouvé une trappe, un souterrain, des carrosses.
—Mais non, c'est qu'au contraire tu n'as rien dit encore de tout cela.
—Ah bien, je vais vous le dire alors.
—Dis; si c'est un conte, il est beau du moins.
—Non, citoyen, ce n'est pas un conte, tant s'en faut, et la preuve, c'est que je le tiens du citoyen portier. Les aristocrates ont creusé une mine; cette mine partait de la rue de la Corderie, et allait jusque dans la cave de la cantine de la citoyenne Plumeau, et même elle a failli être compromise de complicité, la citoyenne Plumeau. Vous la connaissez, j'espère?
—Oui, dit Maurice; mais après?
—Eh bien, la veuve Capet devait se sauver par ce souterrain-là. Elle avait déjà le pied sur la première marche, quoi! C'est le citoyen Simon qui l'a rattrapée par sa robe. Tenez, on bat la générale dans la ville, et le rappel dans les sections; entendez-vous le tambour, là? On dit que les Prussiens sont à Dammartin, et qu'ils ont poussé des reconnaissances jusqu'aux frontières.
Au milieu de ce flux de paroles, du vrai et du faux, du possible et de l'absurde, Maurice saisit à peu près le fil conducteur. Tout partait de cet œillet donné sous ses yeux à la reine, et acheté par lui à la malheureuse bouquetière. Cet œillet contenait le plan d'une conspiration qui venait d'éclater, avec les détails plus ou moins vrais que rapportait Agésilas.
En ce moment le bruit du tambour se rapprocha, et Maurice entendit crier dans la rue:
—Grande conspiration découverte au Temple par le citoyen Simon! Grande conspiration en faveur de la veuve Capet découverte au Temple!
—Oui, oui, dit Maurice, c'est bien ce que je pense. Il y a du vrai dans tout cela. Et Lorin qui, au milieu de cette exaltation populaire, va peut-être tendre la main à cette fille et se faire mettre en morceaux....
Maurice prit son chapeau, agrafa la ceinture de son sabre, et en deux bonds fut dans la rue.
—Où est-il? demanda Maurice. Sur le chemin de la Conciergerie sans doute. Et il s'élança vers le quai.
À l'extrémité du quai de la Mégisserie, des piques et des baïonnettes, surgissant du milieu d'un rassemblement, frappèrent ses regards. Il lui sembla distinguer au milieu du groupe un habit de garde national et dans le groupe des mouvements hostiles. Il courut, le cœur serré, vers le rassemblement qui encombrait le bord de l'eau.
Ce garde national pressé par la cohorte des Marseillais était Lorin; Lorin pâle, les lèvres serrées, l'œil menaçant, la main sur la poignée de son sabre, mesurant la place des coups qu'il se préparait à porter.
À deux pas de Lorin était Simon. Ce dernier, riant d'un rire féroce, désignait Lorin aux Marseillais et à la populace en disant:
—Tenez, tenez! vous voyez bien celui-là, c'en est un que j'ai fait chasser du Temple hier comme aristocrate; c'en est un de ceux qui favorisent les correspondances dans les œillets. C'est le complice de la fille Tison, qui va passer tout à l'heure. Eh bien, le voyez-vous, il se promène tranquillement sur le quai, tandis que sa complice va marcher à la guillotine; et peut-être même qu'elle était plus que sa complice, que c'était sa maîtresse, et qu'il était venu ici pour lui dire adieu ou pour essayer de la sauver.
Lorin n'était pas homme à en entendre davantage. Il tira son sabre hors du fourreau.
En même temps la foule s'ouvrit devant un homme qui donnait tête baissée dans le groupe, et dont les larges épaules renversèrent trois ou quatre spectateurs qui se préparaient à devenir acteurs.
—Sois heureux, Simon, dit Maurice. Tu regrettais sans doute que je ne fusse point là, avec mon ami pour faire ton métier de dénonciateur en grand. Dénonce, Simon, dénonce, me voilà.
—Ma foi, oui, dit Simon avec son hideux ricanement, et tu arrives à propos. Celui-là, dit-il, c'est le beau Maurice Lindey, qui a été accusé en même temps que la fille Tison, et qui s'en est tiré parce qu'il est riche, lui.
—À la lanterne! à la lanterne! crièrent les Marseillais.
—Oui-da! essayez donc un peu, dit Maurice.
Et il fit un pas en avant et piqua, comme pour s'essayer, au milieu du front d'un des plus ardents égorgeurs que le sang aveugla aussitôt.
—Au meurtre! s'écria celui-ci. Les Marseillais abaissèrent les piques, levèrent les haches, armèrent les fusils; la foule s'écarta effrayée, et les deux amis restèrent isolés et exposés comme une double cible à tous les coups. Ils se regardèrent avec un dernier et sublime sourire, car ils s'attendaient à être dévorés par ce tourbillon de fer et de flamme qui les menaçait, quand tout à coup la porte de la maison à laquelle ils s'adossaient s'ouvrit et un essaim de jeunes gens en habit, de ceux qu'on appelait les muscadins, armés tous d'un sabre et ayant chacun une paire de pistolets à la ceinture, fondit sur les Marseillais et engagea une mêlée terrible.
—Hourra! crièrent ensemble Lorin et Maurice ranimés par ce secours, et sans réfléchir qu'en combattant dans les rangs des nouveaux venus, ils donnaient raison aux accusations de Simon. Hourra!
Mais, s'ils ne pensaient pas à leur salut, un autre y pensa pour eux. Un petit jeune homme de vingt-cinq à vingt-six ans, à l'œil bleu, maniant avec une adresse, et une ardeur infinies, un sabre de sapeur qu'on eût cru que sa main de femme ne pouvait soulever, s'apercevant que Maurice et Lorin, au lieu de fuir par la porte qu'il semblait avoir laissée ouverte avec intention, combattaient à ses côtés, se retourna en leur disant tout bas:
—Fuyez par cette porte; ce que nous venons faire ici ne vous regarde pas, et vous vous compromettez inutilement.
Puis tout à coup, en voyant que les deux amis hésitaient:
—Arrière! cria-t-il à Maurice, pas de patriotes avec nous; municipal Lindey, nous sommes des aristocrates, nous.
À ce nom, à cette audace qu'avait un homme d'accuser une qualité qui, à cette époque-là, valait sentence de mort, la foule poussa un grand cri.
Mais le jeune homme blond et trois ou quatre de ses amis, sans s'effrayer de ce cri, poussèrent Maurice et Lorin dans l'allée, dont ils refermèrent la porte derrière eux; puis ils revinrent se jeter dans la mêlée, qui était encore augmentée par l'approche de la charrette.
Maurice et Lorin, si miraculeusement sauvés, se regardèrent étonnés, éblouis.
Cette issue semblait ménagée exprès; ils entrèrent dans une cour, et au fond de cette cour trouvèrent une petite porte dérobée qui donnait sur la rue Saint-Germain-l'Auxerrois.
À ce moment, du pont au Change déboucha un détachement de gendarmes qui eut bientôt balayé le quai, quoique de la rue transversale où se tenaient les deux amis, on entendît pendant un instant une lutte acharnée.
Ils précédaient la charrette qui conduisait à la guillotine la pauvre Héloïse.
—Au galop! cria une voix; au galop! La charrette partit au galop. Lorin aperçut la malheureuse jeune fille, debout, le sourire sur les lèvres et l'œil fier. Mais il ne put même échanger un geste avec elle; elle passa sans le voir auprès d'un tourbillon de peuple qui criait:
—À mort, l'aristocrate! À mort! Et le bruit s'éloigna décroissant et gagnant les Tuileries.
En même temps, la petite porte par où étaient sortis Maurice et Lorin se rouvrit, et trois ou quatre muscadins, les habits déchirés et sanglants, sortirent. C'était probablement tout ce qui restait de la petite troupe.
Le jeune homme blond sortit le dernier.
—Hélas! dit-il, cette cause est donc maudite!
Et, jetant son sabre ébréché et sanglant, il s'élança vers la rue des Lavandières.
XXVIII
Le chevalier de Maison-Rouge
Maurice se hâta de rentrer à la section pour y porter plainte contre Simon.
Il est vrai qu'avant de se séparer de Maurice, Lorin avait trouvé un moyen plus expéditif: c'était de rassembler quelques Thermopyles, d'attendre Simon à sa première sortie du Temple, et de le tuer en bataille rangée.
Mais Maurice s'était formellement opposé à ce plan.
—Tu es perdu, lui dit-il, si tu en viens aux voies de fait. Écrasons Simon, mais écrasons-le par la légalité. Ce doit être chose facile à des légistes.
En conséquence, le lendemain matin, Maurice se rendit à la section et formula sa plainte.
Mais il fut bien étonné quand à la section le président fit la sourde oreille, se récusant, disant qu'il ne pouvait prendre parti entre deux bons citoyens animés tous deux de l'amour de la patrie.
—Bon! dit Maurice, je sais maintenant ce qu'il faut faire pour mériter la réputation de bon citoyen. Ah! ah! rassembler le peuple pour assassiner un homme qui vous déplaît, vous appelez cela être animé de l'amour de la patrie? Alors j'en reviens au sentiment de Lorin, que j'ai eu le tort de combattre. À partir d'aujourd'hui, je vais faire du patriotisme, comme vous l'entendez, et j'expérimenterai sur Simon.
—Citoyen Maurice, répondit le président, Simon a peut-être moins de torts que toi dans cette affaire; il a découvert une conspiration, sans y être appelé par ses fonctions, là où tu n'as rien vu, toi dont c'était le devoir de la découvrir; de plus, tu as des connivences de hasard ou d'intention,—lesquelles? nous n'en savons rien,—mais tu en as avec les ennemis de la nation.
—Moi! dit Maurice. Ah! voilà du nouveau, par exemple; et avec qui donc, citoyen président?
—Avec le citoyen Maison-Rouge.
—Moi? dit Maurice stupéfait; moi, j'ai des connivences avec le chevalier de Maison-Rouge? Je ne le connais pas, je ne l'ai jamais...
—On t'a vu lui parler.
—Moi?
—Lui serrer la main.
—Moi?
—Oui.
—Où cela? quand cela?... Citoyen président, dit Maurice emporté par la conviction de son innocence, tu en as menti.
—Ton zèle pour la patrie t'emporte un peu loin, citoyen Maurice, dit le président, et tu seras fâché tout à l'heure de ce que tu viens de dire, quand je te donnerai la preuve que je n'ai avancé que la vérité. Voici trois rapports différents qui t'accusent.
—Allons donc! dit Maurice; est-ce que vous pensez que je suis assez niais pour croire à votre chevalier de Maison-Rouge?
—Et pourquoi n'y croirais-tu pas?
—Parce que c'est un spectre de conspirateur avec lequel vous tenez toujours une conspiration prête pour englober vos ennemis.
—Lis les dénonciations.
—Je ne lirai rien, dit Maurice: je proteste que je n'ai jamais vu le chevalier de Maison-Rouge, et que je ne lui ai jamais parlé. Que celui qui ne croira pas à ma parole d'honneur vienne me le dire, je sais ce que j'aurais à lui répondre.
Le président haussa les épaules; Maurice, qui ne voulait être en reste avec personne, en fit autant.
Il y eut quelque chose de sombre et de réservé pendant le reste de la séance.
Après la séance, le président, qui était un brave patriote élevé au premier rang du district par le suffrage de ses concitoyens, s'approcha de Maurice et lui dit:
—Viens, Maurice, j'ai à te parler. Maurice suivit le président, qui le conduisit dans un petit cabinet attenant à la chambre des séances.
Arrivé là, il le regarda en face, et, lui posant la main sur l'épaule:
—Maurice, lui dit-il, j'ai connu, j'ai estimé ton père, ce qui fait que je t'estime et que je t'aime. Maurice, crois-moi, tu cours un grand danger en te laissant aller au manque de foi, première décadence d'un esprit vraiment révolutionnaire.
Maurice, mon ami, dès qu'on perd la foi, on perd la fidélité. Tu ne crois pas aux ennemis de la nation: de là vient que tu passes près d'eux sans les voir, et que tu deviens l'instrument de leurs complots sans t'en douter.
—Que diable! citoyen, dit Maurice, je me connais, je suis homme de cœur, zélé patriote; mais mon zèle ne me rend pas fanatique: voilà vingt conspirations prétendues que la République signe toutes du même nom. Je demande, une fois pour toutes, à voir l'éditeur responsable.
—Tu ne crois pas aux conspirateurs, Maurice, dit le président; eh bien, dis-moi, crois-tu à l'œillet rouge pour lequel on a guillotiné hier la fille Tison?
Maurice tressaillit.
—Crois-tu au souterrain pratiqué dans le jardin du Temple et communiquant de la cave de la citoyenne Plumeau à certaine maison de la rue de la Corderie?
—Non, dit Maurice.
—Alors, fais comme Thomas l'apôtre, va voir.
—Je ne suis pas de garde au Temple, et l'on ne me laissera pas entrer.
—Tout le monde peut entrer au Temple maintenant.
—Comment cela?
—Lis ce rapport; puisque tu es si incrédule, je ne procéderai plus que par pièces officielles.
—Comment! s'écria Maurice lisant le rapport, c'est à ce point?
—Continue.
—On transporte la reine à la Conciergerie?
—Eh bien? répondit le président.
—Ah! ah! fit Maurice.
—Crois-tu que ce soit sur un rêve, sur ce que tu appelles une imagination, sur une billevesée, que le comité de Salut public ait adopté une si grave mesure?
—Cette mesure a été adoptée, mais elle ne sera pas exécutée, comme une foule de mesures que j'ai vu prendre, et voilà tout...
—Lis donc jusqu'au bout, dit le président. Et il lui présenta un dernier papier.
—Le récépissé de Richard, le geôlier de la Conciergerie! s'écria Maurice.
—Elle y a été écrouée à deux heures. Cette fois, Maurice demeura pensif.
—La Commune, tu le sais, continua le président, agit dans des vues profondes. Elle s'est creusé un sillon large et droit; ses mesures ne sont pas des enfantillages, et elle a mis en exécution ce principe de Cromwell: «Il ne faut frapper les rois qu'à la tête.» Lis cette note secrète du ministre de la police.
Maurice lut: «Attendu que nous avons la certitude que le ci-devant chevalier de Maison-Rouge est à Paris; qu'il y a été vu en différents endroits; qu'il a laissé des traces de son passage en plusieurs complots heureusement déjoués, j'invite tous les chefs de section à redoubler de surveillance.»
—Eh bien? demanda le président.
—Il faut que je te croie, citoyen président, s'écria Maurice. Et il continua:
«Signalement du chevalier de Maison-Rouge: cinq pieds trois pouces, cheveux blonds, yeux bleus, nez droit, barbe châtaine, menton rond, voix douce, mains de femme.
«Trente-cinq à trente-six ans.»
Au signalement, une lueur étrange passa à travers l'esprit de Maurice; il songea à ce jeune homme qui commandait la troupe de muscadins qui les avait sauvés la veille, Lorin et lui, et qui frappait si résolument sur les Marseillais avec son sabre de sapeur.
—Mordieu! murmura Maurice, serait-ce lui? En ce cas, la dénonciation qui dit qu'on m'a vu lui parler ne serait point fausse. Seulement, je ne me rappelle pas lui avoir serré la main.
—Eh bien, Maurice, demanda le président, que dites-vous de cela maintenant, mon ami?
—Je dis que je vous crois, répondit Maurice en méditant avec tristesse, car, depuis quelque temps, sans savoir quelle mauvaise influence attristait sa vie, il voyait toutes choses s'assombrir autour de lui.
—Ne joue pas ainsi ta popularité, Maurice, continua le président. La popularité, aujourd'hui, c'est la vie; l'impopularité, prends-y garde, c'est le soupçon de trahison, et le citoyen Lindey ne peut pas être soupçonné d'être un traître.
Maurice n'avait rien à répondre à une doctrine qu'il sentait bien être la sienne. Il remercia son vieil ami et quitta la section.
—Ah! murmura-t-il, respirons un peu; c'est trop de soupçons et de luttes. Allons droit au repos, à l'innocence et à la joie; allons à Geneviève.
Et Maurice prit le chemin de la vieille rue Saint-Jacques.
Lorsqu'il arriva chez le maître tanneur, Dixmer et Morand soutenaient Geneviève, en proie à une violente attaque de nerfs.
Aussi, au lieu de lui laisser l'entrée libre, comme d'habitude, un domestique lui barra-t-il le passage.
—Annonce-moi toujours, dit Maurice inquiet, et si Dixmer ne peut pas me recevoir en ce moment, je me retirerai. Le domestique entra dans le petit pavillon, tandis que lui, Maurice, demeurait dans le jardin.
Il lui sembla qu'il se passait quelque chose d'étrange dans la maison. Les ouvriers tanneurs n'étaient point à leur ouvrage, et traversaient le jardin d'un air inquiet.
Dixmer revint lui-même jusqu'à la porte.
—Entrez, dit-il, cher Maurice, entrez; vous n'êtes pas de ceux pour qui la porte est fermée.
—Mais qu'y a-t-il donc? demanda le jeune homme.
—Geneviève est souffrante, dit Dixmer; plus que souffrante, car elle délire.
—Ah! mon Dieu! s'écria le jeune homme, ému de retrouver là encore le trouble et la souffrance. Qu'a-t-elle donc?
—Vous savez, mon cher, reprit Dixmer, aux maladies des femmes, personne ne connaît rien, et surtout le mari.
Geneviève était renversée sur une espèce de chaise longue. Près d'elle était Morand, qui lui faisait respirer des sels.
—Eh bien? demanda Dixmer.
—Toujours la même chose, reprit Morand.
—Héloïse! Héloïse! murmura la jeune femme à travers ses lèvres blanches et ses dents serrées.
—Héloïse! répéta Maurice avec étonnement.
—Eh! mon Dieu, oui, reprit vivement Dixmer, Geneviève a eu le malheur de sortir hier et de voir passer cette malheureuse charrette avec une pauvre fille, nommée Héloïse, que l'on conduisait à la guillotine. Depuis ce moment-là, elle a eu cinq ou six attaques de nerfs, et ne fait que répéter ce nom.
—Ce qui l'a frappée surtout, c'est qu'elle a reconnu dans cette fille la bouquetière qui lui a vendu les œillets que vous savez.
—Certainement que je sais, puisqu'ils ont failli me faire couper le cou.
—Oui, nous avons su tout cela, cher Maurice, et croyez bien que nous avons été on ne peut plus effrayés; mais Morand était à la séance, et il vous a vu sortir en liberté.
—Silence! dit Maurice; la voilà qui parle encore, je crois.
—Oh! des mots entrecoupés, inintelligibles, reprit Dixmer.
—Maurice! murmura Geneviève; ils vont tuer Maurice. À lui! chevalier, à lui! Un silence profond succéda à ces paroles.
—Maison-Rouge, murmura encore Geneviève; Maison-Rouge!
Maurice sentit comme un éclair de soupçon; mais ce n'était qu'un éclair. D'ailleurs, il était trop ému de la souffrance de Geneviève pour commenter ces quelques paroles.
—Avez-vous appelé un médecin? demanda-t-il.
—Oh! ce ne sera rien, reprit Dixmer; un peu de délire, voilà tout.
Et il serra si violemment le bras de sa femme, que Geneviève revint à elle et ouvrit, en jetant un léger cri, ses yeux qu'elle avait constamment tenus fermés jusque-là.
—Ah! vous voilà tous, dit-elle, et Maurice avec vous. Oh! je suis heureuse de vous voir, mon ami; si vous saviez comme j'ai....
Elle se reprit:
—.... Comme nous avons souffert depuis deux jours!
—Oui, dit Maurice, nous voilà tous; rassurez-vous donc et ne vous faites plus de terreurs pareilles. Il y a surtout un nom, voyez-vous, qu'il faudrait vous déshabituer de prononcer, attendu qu'en ce moment il n'est pas en odeur de sainteté.
—Et lequel? demanda vivement Geneviève.
—C'est celui du chevalier de Maison-Rouge.
—J'ai nommé le chevalier de Maison-Rouge, moi? dit Geneviève épouvantée.
—Sans doute, répondit Dixmer avec un rire forcé; mais, vous comprenez, Maurice, il n'y a rien là d'étonnant, puisqu'on dit publiquement qu'il était complice de la fille Tison, et que c'est lui qui a dirigé la tentative d'enlèvement qui, par bonheur, a échoué hier.
—Je ne dis pas qu'il y a quelque chose d'étonnant à cela, répondit Maurice; je dis seulement qu'il n'a qu'à se bien cacher.
—Qui? demanda Dixmer.
—Le chevalier de Maison-Rouge, parbleu! La Commune le cherche, et ses limiers ont le nez fin.
—Pourvu qu'on l'arrête, dit Morand, avant qu'il accomplisse quelque nouvelle entreprise qui réussira mieux que la dernière.
—En tout cas, dit Maurice, ce ne sera pas en faveur de la reine.
—Et pourquoi cela? demanda Morand.
—Parce que la reine est désormais à l'abri de ses coups de main.
—Et où est-elle donc? demanda Dixmer.
—À la Conciergerie, répondit Maurice; on l'y a transférée cette nuit.
Dixmer, Morand et Geneviève poussèrent un cri que Maurice prit pour une exclamation de surprise.
—Ainsi, vous voyez, continua-t-il, adieu les plans du chevalier de la reine! La Conciergerie est plus sûre que le Temple.
Morand et Dixmer échangèrent un regard qui échappa à Maurice.
—Ah! mon Dieu! s'écria-t-il, voilà encore madame Dixmer qui pâlit.
—Geneviève, dit Dixmer à sa femme, il faut te mettre au lit, mon enfant; tu souffres. Maurice comprit qu'on le congédiait; il baisa la main de Geneviève et sortit. Morand sortit avec lui et l'accompagna jusqu'à la vieille rue Saint-Jacques.
Là, il le quitta pour aller dire quelques mots à une espèce de domestique qui tenait un cheval tout sellé.
Maurice était si préoccupé, qu'il ne demanda pas même à Morand, auquel d'ailleurs il n'avait pas adressé un mot depuis qu'ils étaient sortis ensemble de la maison, qui était cet homme et que faisait là ce cheval.
Il prit la rue des Fossés-Saint-Victor et gagna les quais.
—C'est étrange, se disait-il tout en marchant. Est-ce mon esprit qui s'affaiblit? sont-ce les événements qui prennent de la gravité? mais tout m'apparaît grossi comme à travers un microscope.
Et, pour retrouver un peu de calme, Maurice présenta son front à la brise du soir, et s'appuya sur le parapet du pont.
XXIX
La patrouille
Comme il achevait en lui-même cette réflexion, tout en regardant l'eau couler avec cette attention mélancolique dont on retrouve les symptômes chez tout Parisien pur, Maurice, appuyé au parapet du pont, entendit une petite troupe qui venait à lui d'un pas égal, comme pourrait être celui d'une patrouille.
Il se retourna; c'était une compagnie de la garde nationale qui arrivait par l'autre extrémité. Au milieu de l'obscurité, Maurice crut reconnaître Lorin.
C'était lui, en effet. Dès qu'il l'aperçut, il courut à lui les bras ouverts:
—Enfin, s'écria Lorin, c'est toi. Morbleu! ce n'est pas sans peine que l'on te rejoint;
Mais, puisque je retrouve un ami si fidèle,
Ma fortune va prendre une face nouvelle.
Cette fois, tu ne te plaindras pas, j'espère; je te donne du Racine au lieu de te donner du Lorin.
—Que viens-tu donc faire par ici en patrouille? demanda Maurice que tout inquiétait.
—Je suis chef d'expédition, mon ami; il s'agit de rétablir sur sa base primitive notre réputation ébranlée. Puis, se retournant vers sa compagnie:
—Portez armes! présentez armes! haut les armes! dit-il. Là, mes enfants, il ne fait pas encore nuit assez noire. Causez de vos petites affaires, nous allons causer des nôtres.
Puis, revenant à Maurice:
—J'ai appris aujourd'hui à la section deux grandes nouvelles, continua Lorin.
—Lesquelles?
—La première, c'est que nous commençons à être suspects, toi et moi.
—Je le sais. Après?
—Ah! tu le sais?
—Oui.
—La seconde, c'est que toute la conspiration à l'œillet a été conduite par le chevalier de Maison-Rouge.
—Je le sais encore.
—Mais ce que tu ne sais pas, c'est que la conspiration de l'œillet rouge et celle du souterrain ne faisaient qu'une seule conspiration.
—Je le sais encore.
—Alors passons à une troisième nouvelle; tu ne la sais pas, celle-là, j'en suis sûr. Nous allons prendre ce soir le chevalier de Maison-Rouge.
—Prendre le chevalier de Maison-Rouge?
—Oui.
—Tu t'es donc fait gendarme?
—Non; mais je suis patriote. Un patriote se doit à sa patrie. Or, ma patrie est abominablement ravagée par ce chevalier de Maison-Rouge, qui fait complots sur complots. Or, la patrie m'ordonne, à moi qui suis un patriote, de la débarrasser du susdit chevalier de Maison-Rouge qui la gêne horriblement, et j'obéis à la patrie.
—C'est égal, dit Maurice, il est singulier que tu te charges d'une pareille commission.
—Je ne m'en suis pas chargé, on m'en a chargé; mais, d'ailleurs, je dois dire que je l'eusse briguée, la commission. Il nous faut un coup éclatant pour nous réhabiliter, attendu que notre réhabilitation, c'est non seulement la sécurité de notre existence, mais encore le droit de mettre à la première occasion six pouces de lame dans le ventre de cet affreux Simon.
—Mais comment a-t-on su que c'était le chevalier de Maison-Rouge qui était à la tête de la conspiration du souterrain?
—Ce n'est pas encore bien sûr, mais on le présume.
—Ah! vous procédez par induction?
—Nous procédons par certitude.
—Comment arranges-tu tout cela? Voyons; car enfin...
—Écoute bien.
—Je t'écoute.
—À peine ai-je entendu crier: «Grande conspiration découverte par le citoyen Simon...» (cette canaille de Simon! il est partout, ce misérable!), que j'ai voulu juger de la vérité par moi-même. Or, on parlait d'un souterrain.
—Existe-t-il?
—Oh! il existe, je l'ai vu.—Vu, de mes deux yeux vu, ce qui s'appelle vu.—Tiens, pourquoi ne siffles-tu pas?
—Parce que c'est du Molière, et que, je te l'avoue d'ailleurs, les circonstances me paraissent un peu graves pour plaisanter.
—Eh bien, de quoi plaisantera-t-on, alors, si l'on ne plaisante pas des choses graves?
—Tu dis donc que tu as vu...
—Le souterrain.... Je répète que j'ai vu le souterrain, que je l'ai parcouru, et qu'il correspondait de la cave de la citoyenne Plumeau à une maison de la rue de la Corderie, à la maison n° 12 ou 14, je ne me le rappelle plus bien.
—Vrai! Lorin, tu l'as parcouru?...
—Dans toute sa longueur, et, ma foi! je t'assure que c'était un boyau fort joliment taillé; de plus, il était coupé par trois grilles en fer, que l'on a été obligé de déchausser les unes après les autres; mais qui, dans le cas où les conjurés auraient réussi, leur eussent donné tout le temps, en sacrifiant trois ou quatre des leurs, de mettre madame veuve Capet en lieu de sûreté. Heureusement, il n'en est pas ainsi, et cet affreux Simon a encore découvert celle-là.
—Mais il me semble, dit Maurice, que ceux qu'on aurait dû arrêter d'abord étaient les habitants de cette maison de la rue de la Corderie.
—C'est ce que l'on aurait fait aussi si l'on n'eût pas trouvé la maison parfaitement dénuée de locataires.
—Mais enfin, cette maison appartient à quelqu'un?
—Oui, à un nouveau propriétaire, mais personne ne le connaissait; on savait que la maison avait changé de maître depuis quinze jours ou trois semaines, voilà tout. Les voisins avaient bien entendu du bruit; mais, comme la maison était vieille, ils avaient cru qu'on travaillait aux réparations. Quant à l'autre propriétaire, il avait quitté Paris. J'arrivai sur ces entrefaites.
«—Pour Dieu! dis-je à Santerre en le tirant à part, vous êtes tous bien embarrassés.
«—C'est vrai, répondit-il, nous le sommes.
«—Cette maison a été vendue, n'est-ce pas?
«—Oui.
«—Il y a quinze jours?
«—Quinze jours ou trois semaines.
«—Vendue par-devant notaire?
«—Oui.
«—Eh bien, il faut chercher chez tous les notaires de Paris, savoir lequel a vendu cette maison et se faire communiquer l'acte. On verra dessus le nom et le domicile de l'acheteur.
«—À la bonne heure! c'est un conseil cela, dit Santerre; et voilà pourtant un homme qu'on accuse d'être un mauvais patriote. Lorin, Lorin! je te réhabiliterai, ou le diable me brûle.
«Bref, continua Lorin, ce qui fut dit fut fait. On chercha le notaire, on retrouva l'acte, et, sur l'acte, le nom et le domicile du coupable. Alors Santerre m'a tenu parole, il m'a désigné pour l'arrêter.
—Et cet homme, c'était le chevalier de Maison-Rouge?
—Non pas, son complice seulement, c'est-à-dire probablement.
—Mais alors comment dis-tu que vous allez arrêter le chevalier de Maison-Rouge?
—Nous allons les arrêter tous ensemble.
—D'abord, connais-tu ce chevalier de Maison-Rouge?
—À merveille.
—Tu as donc son signalement?
—Parbleu! Santerre me l'a donné. Cinq pieds deux ou trois pouces, cheveux blonds, yeux bleus, nez droit, barbe châtaine; d'ailleurs, je l'ai vu.
—Quand?
—Aujourd'hui même.
—Tu l'as vu?
—Et toi aussi. Maurice tressaillit.
—Ce petit jeune homme blond qui nous a délivrés ce matin, tu sais, celui qui commandait la troupe des muscadins, qui tapait si dur.
—C'était donc lui? demanda Maurice.
—Lui-même. On l'a suivi et on l'a perdu dans les environs du domicile de notre propriétaire de la rue de la Corderie; de sorte qu'on présume qu'ils logent ensemble.
—En effet, c'est probable.
—C'est sûr.
—Mais il me semble, Lorin, ajouta Maurice, que, si tu arrêtes ce soir celui qui nous a sauvés ce matin, tu manques quelque peu de reconnaissance.
—Allons donc! dit Lorin. Est-ce que tu crois qu'il nous a sauvés pour nous sauver?
—Et pourquoi donc?
—Pas du tout. Ils étaient embusqués là pour enlever la pauvre Héloïse Tison quand elle passerait. Nos égorgeurs les gênaient, ils sont tombés sur nos égorgeurs. Nous avons été sauvés par contrecoup. Or, comme tout est dans l'intention, et que l'intention n'y était pas, je n'ai pas à me reprocher la plus petite ingratitude. D'ailleurs, vois-tu, Maurice, le point capital c'est la nécessité; et il y a nécessité à ce que nous nous réhabilitions par un coup d'éclat. J'ai répondu de toi.
—À qui?
—À Santerre; il sait que tu commandes l'expédition.
—Comment cela? «—Es-tu sûr d'arrêter les coupables? a-t-il dit. «—Oui, ai-je répondu, si Maurice en est. «—Mais es-tu sûr de Maurice? Depuis quelque temps il tiédit. «—Ceux qui disent cela se trompent. Maurice ne tiédit pas plus que moi. «—Et tu en réponds? «—Comme de moi-même. «Alors j'ai passé chez toi, mais je ne t'ai pas trouvé; j'ai pris ensuite ce chemin, d'abord parce que c'était le mien, et ensuite parce que c'était celui que tu prends d'ordinaire; enfin, je t'ai rencontré, te voilà: en avant, marche!
La victoire en chantant
Nous ouvre la barrière...
—Mon cher Lorin, j'en suis désespéré, mais je ne me sens pas le moindre goût pour cette expédition; tu diras que tu ne m'as pas rencontré.
—Impossible! tous nos hommes t'ont vu.
—Eh bien, tu diras que tu m'as rencontré et que je n'ai pas voulu être des vôtres.
—Impossible encore.
—Et pourquoi cela?
—Parce que, cette fois, tu ne seras pas un tiède, mais un suspect.... Et tu sais ce qu'on en fait, des suspects: on les conduit sur la place de la Révolution et on les invite à saluer la statue de la Liberté; seulement, au lieu de saluer avec le chapeau, ils saluent avec la tête.
—Eh bien, Lorin, il arrivera ce qu'il pourra; mais en vérité, cela te paraîtra sans doute étrange, ce que je vais te dire là?
Lorin ouvrit de grands yeux et regarda Maurice.
—Eh bien, reprit Maurice, je suis dégoûté de la vie.... Lorin éclata de rire.
—Bon! dit-il; nous sommes en bisbille avec notre bien-aimée, et cela nous donne des idées mélancoliques. Allons, bel Amadis! redevenons un homme, et de là nous passerons au citoyen; moi, au contraire, je ne suis jamais meilleur patriote que lorsque je suis en brouille avec Arthémise. À propos, Sa Divinité la déesse Raison te dit des millions de choses gracieuses.
—Tu la remercieras de ma part. Adieu, Lorin.
—Comment, adieu?
—Oui, je m'en vais.
—Où vas-tu?
—Chez moi, parbleu!
—Maurice, tu te perds.
—Je m'en moque.
—Maurice, réfléchis, ami, réfléchis.
—C'est fait.
—Je ne t'ai pas tout répété...
—Tout, quoi?
—Tout ce que m'avait dit Santerre.
—Que t'a-t-il dit?
—Quand je t'ai demandé comme chef de l'expédition, il m'a dit: «—Prends garde!
«—À qui? «—À Maurice.
—À moi?
—Oui. «Maurice, a-t-il ajouté, va bien souvent dans ce quartier-là.»
—Dans quel quartier?
—Dans celui de Maison-Rouge.
—Comment! s'écria Maurice, c'est par ici qu'il se cache?
—On le présume, du moins, puisque c'est par ici que loge son complice présumé, l'acheteur de la maison de la rue de la Corderie.
—Faubourg Victor? demanda Maurice.
—Oui, faubourg Victor.
—Et dans quelle rue du faubourg?
—Dans la vieille rue Saint-Jacques.
—Ah! mon Dieu! murmura Maurice ébloui comme par un éclair. Et il porta sa main à ses yeux.
Puis, au bout d'un instant, et comme si pendant cet instant il avait appelé tout son courage:
—Son état? dit-il.
—Maître tanneur.
—Et son nom?
—Dixmer.
—Tu as raison, Lorin, dit Maurice comprimant jusqu'à l'apparence de l'émotion par la force de sa volonté; je vais avec vous.
—Et tu fais bien. Es-tu armé?
—J'ai mon sabre, comme toujours.
—Prends encore ces deux pistolets.
—Et toi?
—Moi, j'ai ma carabine. Portez armes! armes bras! en avant, marche!
La patrouille se remit en marche, accompagnée de Maurice, qui marchait près de Lorin, et précédée d'un homme vêtu de gris qui la dirigeait; c'était l'homme de la police.
De temps en temps on voyait se détacher des angles des rues ou des portes des maisons une espèce d'ombre qui venait échanger quelques paroles avec l'homme vêtu de gris; c'étaient des surveillants.
On arriva à la ruelle. L'homme gris n'hésita pas un seul instant; il était bien renseigné: il prit la ruelle.
Devant la porte du jardin par laquelle on avait fait entrer Maurice garrotté, il s'arrêta.
—C'est ici, dit-il.
—C'est ici, quoi? demanda Lorin.
—C'est ici que nous trouverons les deux chefs.
Maurice s'appuya au mur; il lui sembla qu'il allait tomber à la renverse.
—Maintenant, dit l'homme gris, il y a trois entrées: l'entrée principale, celle-ci, et une entrée qui donne dans un pavillon. J'entrerai avec six ou huit hommes par l'entrée principale; gardez cette entrée-ci avec quatre ou cinq hommes, et mettez trois hommes sûrs à la sortie du pavillon.
—Moi, dit Maurice, je vais passer par-dessus le mur et je veillerai dans le jardin.
—À merveille, dit Lorin, d'autant plus que, de l'intérieur, tu nous ouvriras la porte.
—Volontiers, dit Maurice. Mais n'allez pas dégarnir le passage et venir sans que je vous appelle. Tout ce qui se passera dans l'intérieur, je le verrai du jardin.
—Tu connais donc la maison? demanda Lorin.
—Autrefois, j'ai voulu l'acheter.
Lorin embusqua ses hommes dans les angles des haies, dans les encoignures des portes, tandis que l'agent de police s'éloignait avec huit ou dix gardes nationaux pour forcer, comme il l'avait dit, l'entrée principale.
Au bout d'un instant, le bruit de leurs pas s'était éteint sans avoir, dans ce désert, éveillé la moindre attention.
Les hommes de Maurice étaient à leur poste et s'effaçaient de leur mieux. On eût juré que tout était tranquille et qu'il ne se passait rien d'extraordinaire dans la vieille rue Saint-Jacques.
Maurice commença donc d'enjamber le mur.
—Attends, dit Lorin.
—Quoi?
—Et le mot d'ordre.
—C'est juste.
—Oeillet et souterrain. Arrête tous ceux qui ne te diront pas ces deux mots. Laisse passer tous ceux qui te les diront. Voilà la consigne.
—Merci, dit Maurice. Et il sauta du haut du mur dans le jardin.
XXX
Oeillet et souterrain
Le premier coup avait été terrible, et il avait fallu à Maurice toute la puissance qu'il avait sur lui-même pour cacher à Lorin le bouleversement qui s'était fait dans toute sa personne; mais, une fois dans le jardin, une fois seul, une fois dans le silence de la nuit, son esprit devint plus calme, et ses idées, au lieu de rouler désordonnées dans son cerveau, se présentèrent à son esprit et purent être commentées par sa raison.
Quoi! cette maison que Maurice avait si souvent visitée avec le plaisir le plus pur, cette maison dont il avait fait son paradis sur la terre, n'était qu'un repaire de sanglantes intrigues! Tout ce bon accueil fait à son ardente amitié, c'était de l'hypocrisie; tout cet amour de Geneviève, c'était de la peur!
On connaît la distribution de ce jardin, où plus d'une fois nos lecteurs ont suivi nos jeunes gens. Maurice se glissa de massif en massif jusqu'à ce qu'il fût abrité contre les rayons de la lune par l'ombre de cette espèce de serre dans laquelle il avait été enfermé le premier jour où il avait pénétré dans la maison.
Cette serre était en face du pavillon qu'habitait Geneviève.
Mais, ce soir-là, au lieu d'éclairer isolée et immobile la chambre de la jeune femme, la lumière se promenait d'une fenêtre à l'autre. Maurice aperçut Geneviève à travers un rideau soulevé à moitié par accident; elle entassait à la hâte des effets dans un portemanteau, et il vit avec étonnement briller des armes dans ses mains.
Il se souleva sur une borne afin de mieux plonger ses regards dans la chambre. Un grand feu brillait dans l'âtre et attira son attention; c'étaient des papiers que Geneviève brûlait.
En ce moment une porte s'ouvrit, et un jeune homme entra chez Geneviève.
La première idée de Maurice fut que cet homme était Dixmer.
La jeune femme courut à lui, saisit ses mains, et tous deux se tinrent un instant en face l'un de l'autre, paraissant en proie à une vive émotion. Quelle était cette émotion? Maurice ne pouvait le deviner, le bruit de leurs paroles n'arrivait pas jusqu'à lui.
Mais tout à coup Maurice mesura sa taille des yeux.
—Ce n'est pas Dixmer, murmura-t-il. En effet, celui qui venait d'entrer était mince et de petite taille; Dixmer était grand et fort. La jalousie est un actif stimulant; en une minute Maurice avait supputé la taille de l'inconnu à une ligne près, et analysé la silhouette du mari.
—Ce n'est pas Dixmer, murmura-t-il, comme s'il eût été obligé de se le redire à lui-même pour être convaincu de la perfidie de Geneviève.
Il se rapprocha de la fenêtre, mais plus il se rapprochait moins il voyait: son front était en feu.
Son pied heurta une échelle; la fenêtre avait sept ou huit pieds de hauteur: il prit l'échelle et alla la dresser contre la muraille.
Il monta, colla son œil à la fente du rideau.
L'inconnu de la chambre de Geneviève était un jeune homme de vingt-sept ou vingt-huit ans, à l'œil bleu, à la tournure élégante; il tenait les mains de la jeune femme, et lui parlait tout en essuyant les larmes qui voilaient le charmant regard de Geneviève.
Un léger bruit que fit Maurice amena le jeune homme à tourner la tête du côté de la fenêtre.
Maurice retint un cri de surprise: il venait de reconnaître son sauveur mystérieux de la place du Châtelet.
En ce moment Geneviève retira ses mains de celles de l'inconnu. Geneviève s'avança vers la cheminée, et s'assura que tous les papiers étaient consumés.
Maurice ne put se contenir davantage; toutes les terribles passions qui torturent l'homme, l'amour, la vengeance, la jalousie, lui étreignaient le cœur de leurs dents de feu. Il saisit son temps, repoussa violemment la croisée mal fermée et sauta dans la chambre.
Au même instant deux pistolets se posèrent sur sa poitrine.
Geneviève s'était retournée au bruit; elle resta muette en apercevant Maurice.
—Monsieur, dit froidement le jeune républicain à celui qui tenait deux fois sa vie au bout de ces armes, monsieur, vous êtes le chevalier de Maison-Rouge?
—Et quand cela serait? répondit le chevalier.
—Oh! c'est que si cela est, vous êtes un homme brave et par conséquent un homme calme, et je vais vous dire deux mots.
—Parlez, dit le chevalier sans détourner ses pistolets.
—Vous pouvez me tuer, mais vous ne me tuerez pas avant que j'aie poussé un cri, ou plutôt je ne mourrai pas sans l'avoir poussé. Si je pousse ce cri, mille hommes qui cernent cette maison l'auront réduite en cendres avant dix minutes. Ainsi abaissez vos pistolets, et écoutez ce que je vais dire à madame.
—À Geneviève? dit le chevalier.
—À moi? murmura la jeune femme.
—Oui, à vous.
Geneviève, plus pâle qu'une statue, saisit le bras de Maurice; le jeune homme la repoussa.
—Vous savez ce que vous m'avez affirmé, madame, dit Maurice avec un profond mépris. Je vois maintenant que vous avez dit vrai. En effet, vous n'aimez pas M. Morand.
—Maurice, écoutez-moi! s'écria Geneviève.
—Je n'ai rien à entendre, madame, dit Maurice. Vous m'avez trompé; vous avez brisé d'un seul coup tous les liens qui scellaient mon cœur au vôtre. Vous avez dit que vous n'aimiez pas M. Morand, mais vous ne m'avez pas dit que vous en aimiez un autre.
—Monsieur, dit le chevalier, que parlez-vous de Morand, ou plutôt de quel Morand parlez-vous?
—De Morand le chimiste.
—Morand le chimiste est devant vous. Morand le chimiste et le chevalier de Maison-Rouge ne font qu'un.
Et allongeant la main vers une table voisine, il eut en un instant coiffé cette perruque noire qui l'avait si longtemps rendu méconnaissable aux yeux du jeune républicain.
—Ah! oui, dit Maurice avec un redoublement de dédain; oui, je comprends, ce n'est pas Morand que vous aimiez, puisque Morand n'existait pas; mais le subterfuge, pour en être plus adroit, n'en est pas moins méprisable.
Le chevalier fit un mouvement de menace.
—Monsieur, continua Maurice, veuillez me laisser causer un instant avec madame; assistez même à la causerie, si vous voulez; elle ne sera pas longue, je vous en réponds.
Geneviève fit un mouvement pour inviter Maison-Rouge à prendre patience.
—Ainsi, continua Maurice, ainsi, vous, Geneviève, vous m'avez rendu la risée de mes amis! l'exécration des miens! Vous m'avez fait servir, aveugle que j'étais, à tous vos complots! vous avez tiré de moi l'utilité que l'on tire d'un instrument! Écoutez: c'est une action infâme! mais vous en serez punie, madame! car monsieur que voici va me tuer sous vos yeux! Mais avant cinq minutes, il sera là, lui aussi, gisant à vos pieds, ou, s'il vit, ce sera pour porter sa tête sur un échafaud.
—Lui mourir! s'écria Geneviève; lui porter sa tête sur l'échafaud! Mais vous ne savez donc pas, Maurice, que lui c'est mon protecteur, celui de ma famille; que je donnerais ma vie pour la sienne; que s'il meurt je mourrai, et que si vous êtes mon amour, vous, lui est ma religion?
—Ah! dit Maurice, vous allez peut-être continuer de dire que vous m'aimez. En vérité, les femmes sont trop faibles et trop lâches.
Puis, se retournant:
—Allons, monsieur, dit-il au jeune royaliste, il faut me tuer ou mourir.
—Pourquoi cela?
—Parce que si vous ne me tuez pas, je vous arrête. Maurice étendit la main pour le saisir au collet.
—Je ne vous disputerai pas ma vie, dit le chevalier de Maison-Rouge, tenez! Et il jeta ses armes sur un fauteuil.
—Et pourquoi ne me disputerez-vous pas votre vie?
—Parce que ma vie ne vaut pas le remords que j'éprouverais de tuer un galant homme; et puis surtout, surtout parce que Geneviève vous aime.
—Ah! s'écria la jeune femme en joignant les mains; ah! que vous êtes toujours bon, grand, loyal et généreux, Armand!
Maurice les regardait tous deux avec un étonnement presque stupide.
—Tenez, dit le chevalier, je rentre dans ma chambre; je vous donne ma parole d'honneur que ce n'est point pour fuir, mais pour cacher un portrait.
Maurice porta vivement les yeux vers celui de Geneviève; il était à sa place.
Soit que Maison-Rouge eût deviné la pensée de Maurice, soit qu'il eût voulu pousser au comble la générosité:
—Allons, dit-il, je sais que vous êtes républicain; mais je sais que vous êtes en même temps un cœur pur et loyal. Je me confierai à vous jusqu'à la fin: regardez!
Et il tira de sa poitrine une miniature qu'il montra à Maurice: c'était le portrait de la reine. Maurice baissa la tête et appuya la main sur son front.
—J'attends vos ordres, monsieur, dit Maison-Rouge; si vous voulez mon arrestation, vous frapperez à cette porte quand il sera temps que je me livre. Je ne tiens plus à la vie, du moment où cette vie n'est plus soutenue par l'espérance de sauver la reine.
Le chevalier sortit sans que Maurice fît un seul geste pour le retenir. À peine fut-il hors de la chambre que Geneviève se précipita aux pieds du jeune homme.
—Pardon, dit-elle, pardon, Maurice, pour tout le mal que je vous ai fait; pardon pour mes tromperies, pardon au nom de mes souffrances et de mes larmes, car, je vous le jure, j'ai bien pleuré, j'ai bien souffert. Ah! mon mari est parti ce matin; je ne sais où il est allé, et peut-être ne le reverrai-je plus; et maintenant un seul ami me reste, non pas un ami, un frère, et vous allez le faire tuer. Pardon, Maurice! pardon!
Maurice releva la jeune femme.
—Que voulez-vous? dit-il, il y a de ces fatalités-là; tout le monde joue sa vie à cette heure; le chevalier de Maison-Rouge a joué comme les autres, mais il a perdu; maintenant il faut qu'il paye.
—C'est-à-dire qu'il meure, si je vous comprends bien.
—Oui.
—Il faut qu'il meure, et c'est vous qui me dites cela?
—Ce n'est pas moi, Geneviève, c'est la fatalité.
—La fatalité n'a pas dit son dernier mot dans cette affaire, puisque vous pouvez le sauver, vous.
—Aux dépens de ma parole, et par conséquent de mon honneur. Je comprends, Geneviève.
—Fermez les yeux, Maurice, voilà tout ce que je vous demande, et jusqu'où la reconnaissance d'une femme peut aller, je vous promets que la mienne y montera.
—Je fermerais inutilement les yeux, madame; il y a un mot d'ordre donné, un mot d'ordre, sans lequel personne ne peut sortir, car je vous le répète, la maison est cernée.
—Et vous le savez?
—Sans doute que je le sais.
—Maurice!
—Eh bien?
—Mon ami, mon cher Maurice, ce mot d'ordre, dites-le-moi, il me le faut.
—Geneviève! s'écria Maurice, Geneviève! mais qui donc êtes-vous pour venir me dire: «Maurice, au nom de l'amour que j'ai pour toi, sois sans parole, sois sans honneur, trahis ta cause, renie tes opinions»? Que m'offrez-vous, Geneviève, en échange de tout cela, vous qui me tentez ainsi?
—Oh! Maurice, sauvez-le, sauvez-le d'abord, et ensuite demandez-moi la vie.
—Geneviève, répondit Maurice d'une voix sombre, écoutez-moi: j'ai un pied dans le chemin de l'infamie; pour y descendre tout à fait, je veux avoir au moins une bonne raison contre moi-même; Geneviève, jurez-moi que vous n'aimez pas le chevalier de Maison-Rouge...
—J'aime le chevalier de Maison-Rouge comme une sœur, comme une amie, pas autrement, je vous le jure!
—Geneviève, m'aimez-vous?
—Maurice, je vous aime, aussi vrai que Dieu m'entend.
—Si je fais ce que vous me demandez, abandonnerez-vous parents, amis, patrie, pour fuir avec le traître?
—Maurice! Maurice!
—Elle hésite... oh! elle hésite! Et Maurice se rejeta en arrière avec toute la violence du dédain.
Geneviève, qui s'était appuyée à lui, sentit tout à coup son appui manquer, elle tomba sur ses genoux.
—Maurice, dit-elle en se renversant en arrière et en tordant ses mains jointes; Maurice, tout ce que tu voudras, je te le jure; ordonne, j'obéis.
—Tu seras à moi, Geneviève?
—Quand tu l'exigeras.
—Jure sur le Christ! Geneviève étendit le bras:
—Mon Dieu! dit-elle, vous avez pardonné à la femme adultère, j'espère que vous me pardonnerez.
Et de grosses larmes roulèrent sur ses joues, et tombèrent sur ses longs cheveux épars et flottants sur sa poitrine.
—Oh! pas ainsi, ne jurez pas ainsi, dit Maurice, ou je n'accepte pas votre serment.
—Mon Dieu! reprit-elle, je jure de consacrer ma vie à Maurice, de mourir avec lui, et, s'il le faut, pour lui, s'il sauve mon ami, mon protecteur, mon frère, le chevalier de Maison-Rouge.
—C'est bien; il sera sauvé, dit Maurice. Il alla vers la chambre.
—Monsieur, dit-il, revêtez le costume du tanneur Morand. Je vous rends votre parole, vous êtes libre.
—Et vous, madame, dit-il à Geneviève, voilà les deux mots de passe: œillet et souterrain.
Et comme s'il eût eu horreur de rester dans la chambre où il avait prononcé ces deux mots qui le faisaient traître, il ouvrit la fenêtre et sauta de la chambre dans le jardin.