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Le comte de Moret

Chapter 107: CHAPITRE III.
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About This Book

Le récit commence dans une auberge parisienne où de récents embellissements et des rumeurs de protection de la cour attirent une clientèle nouvelle. L'intrigue s'attache à des figures de force et d'impulsion — un habitué brusque et assuré, un blessé faible et un religieux — et se déploie entre secrets personnels, liens d'affection et manœuvres d'influence autour du pouvoir central après un siège récent. Alternant scènes d'action, mystères et révélations, le texte mêle aventure et observations sociales dans un cadre historique.

QUATRIÈME VOLUME.


CHAPITRE Ier.

L'AVALANCHE.

Au moment même où le conseil, convoqué cette fois par Richelieu, se réunissait au Louvre, c'est-à-dire vers onze heures du matin, une petite caravane, qui était partie de Doulx au point du jour, apparaissait à l'extrémité des maisons de la petite ville d'Exilles, située sur l'extrême frontière de France, et qui n'est plus séparée des Etats du prince de Piémont que par Chaumont, dernier bourg appartenant au territoire français.

Cette caravane se composait de quatre personnes montées sur des mulets.

Deux hommes et deux femmes.

Dans les deux hommes, qui voyageaient à visage découvert avec le costume basque, il était facile de reconnaître deux jeunes gens, dont le plus âgé avait vingt-trois ans et le plus jeune dix-huit ans à peine.

Quant aux deux femmes, il était plus difficile de savoir leur âge, vêtues qu'elles étaient de robes de pélerines à larges capuchons, qui leur cachaient entièrement le visage, précaution que l'on pouvait aussi bien attribuer au froid qu'au désir de ne pas être reconnues.

A cette époque les Alpes n'étaient point comme aujourd'hui sillonnées par les magnifiques chemins du Simplon, du mont Cenis, et du Saint-Gothard, et l'on ne pénétrait en Italie que par des sentiers où rarement deux piétons eussent pu marcher de front, et où les mulets trottaient, allure qui d'ailleurs leur est non-seulement familière, mais sympathique au suprême degré.

Pour le moment, un des deux cavaliers, et c'était le plus âgé des deux, marchait à pied, tenant par la bride un des mulets, monté par la plus jeune des femmes, laquelle, ne voyant personne sur la route, qu'une espèce de marchand ambulant qui précédait la caravane de cinq cents pas environ, fouettant devant lui un petit cheval chargé de ballots, avait rejeté son capuchon en arrière, et qui, par la mise en évidence de cheveux d'un blond doux, d'un teint merveilleux de fraîcheur, accusait à peine dix-sept à dix-huit ans.

L'autre femme suivait le visage entièrement enseveli dans son capuchon. La tête courbée, soit par le poids de la pensée, soit par celui de la fatigue; elle paraissait parfaitement insouciante du chemin qu'elle suivait ou plutôt que suivait sa monture, sur l'extrême crête d'un rocher qui, d'un côté, dominait le précipice et, de l'autre côté était dominé par la montagne couverte de neige. Son mulet, plus préoccupé qu'elle du chemin, abaissait de temps en temps la tête, flairait le vide et paraissait comprendre, par le soin qu'il mettait à n'avancer un pied que quand les trois autres étaient bien assurés, toute l'étendue du danger qu'il y avait pour lui à faire un faux pas.

Ce danger était si réel, que, pour ne pas le voir et peut-être pour ne point céder à ce démon du vide qu'on appelle le vertige, et auquel il est si difficile de résister, le quatrième voyageur, jeune homme aux cheveux blonds, à la taille mince et bien prise, aux yeux flamboyants de jeunesse et de vie, assis sur son mulet à la manière des femmes, c'est-à-dire de côté et tournant le dos à l'abîme, chantait en s'accompagnant d'une mandoline pendue à son cou par un ruban bleu de ciel, les vers suivants, tandis que le quatrième mulet, débarrassé de son cavalier, suivait librement le mulet du chanteur:

Vénus est par cent mille noms
Et par cent mille autres surnoms
Des pauvres amants outragée;
L'un la dit plus dure que le fer,
L'autre la surnomme enfer,
Et l'autre la nomme enragée.

L'un l'appelle soucis et pleurs,
L'autre tristesse et douleurs
Et l'autre la désespérée.
Mais moi, parce qu'elle a toujours
Eté propice à mes amours,
Je la surnomme la sucrée!

Quant au plus âgé des deux jeunes gens, il ne jouait pas de la viole, il ne chantait pas, il était trop occupé pour cela.

Tous ses soins étaient concentrés sur la jeune femme dont il s'était fait le guide et sur les dangers qui la menaçaient, elle et sa monture, dans le chemin étroit et difficile, tandis qu'elle le regardait de cet œil doux et charmant dont les femmes regardent l'homme que non-seulement elles aiment et qui les aime, mais qui se dévoue soit à leur sûreté, soit à leur fantaisie, second dévouement dont elles sont parfois plus reconnaissantes que du premier.

Au bout d'un moment, à l'un des détours du sentier, la petite caravane fit halte.

Cette halte était occasionnée par une grave question à résoudre.

On approchait, comme nous l'avons dit, de Chaumont, c'est-à-dire du dernier bourg français, puisque, depuis deux heures déjà l'on avait dépassé Exilles, et son fort; on était donc éloigné d'une demi-lieue à peine de la borne qui sépare le Dauphiné du Piémont.

Au delà de cette borne, on allait se trouver en pays ennemi, puisque non-seulement Charles-Emmanuel savait les grands préparatifs que le cardinal faisait contre lui, mais encore avait été officiellement prévenu que s'il ne donnait point passage aux troupes qui allaient faire lever le siége de Cazal et ne se joignait, point à elles, la guerre lui était d'avance déclarée.

Or, la grave question qui s'agitait était celle-ci: Passerait-on franchement par ce que l'on appelait le Pas de Suze, au risque d'être reconnu et arrêté par Charles-Emmanuel, ou prendrait-on un guide, et en suivant ce guide, quelque chemin détourné qui permettrait d'éviter Suze et même Turin, pour aller directement en Lombardie?

La jeune fille, avec cette charmante confiance que la femme qui aime a dans l'homme aimé, s'abandonnait absolument à la prudence et au courage de son conducteur; elle ne savait que le regarder de ses beaux yeux noirs et avec son doux sourire en disant:

—Vous savez mieux que moi ce qu'il faut faire, faites ce que vous voudrez.

Le jeune homme, effrayé de cette responsabilité, à l'endroit de la femme qu'il aimait, se tourna, comme pour l'interroger, vers celle dont le visage était caché sous son capuchon.

—Et vous, madame, lui demanda-t-il, quel est votre avis?

Celle à qui la parole était adressée, leva son capuchon, et l'on put voir le visage d'une femme de 45 à 55 ans, vieilli, amaigri, ravagé par une longue souffrance, les yeux seuls, devenus trop grands à force de chercher à voir dans l'inconnu, semblaient vivants au milieu de cette face pâle qui semblait déjà en proie à la rigidité cadavérique.

—Plaît-il? demanda-t-elle.

Elle n'avait rien écouté, rien entendu, à peine avait-elle remarqué que l'on avait fait halte.

Le jeune homme haussa la voix, car le bruit que faisait la Doire, en roulant au fond du précipice, empêchait que l'on entendît des paroles prononcées non-seulement à voix basse, mais avec un accent ordinaire.

Le jeune homme la mit au courant de la question.

—Mon avis, dit-elle, puisque vous voulez bien le demander, est que nous nous arrêtions à la prochaine ville, et, puisqu'elle est ville frontière, que nous y demandions des renseignements locaux. S'il existe des chemins détournés, on nous les indiquera; si nous avons besoin d'un guide, nous l'y trouverons; quelques heures de plus ou de moins n'ont aucune importance, mais ce qui est important, c'est que nous ne soyons pas, c'est-à-dire que vous ne soyez pas reconnu.

—Chère madame, répondit le jeune homme, la sagesse en personne a parlé par votre bouche, et nous suivrons votre avis.

—Eh bien? demanda la jeune fille.

—Eh bien, tout est arrêté, mais que regardiez-vous?

—Voyez donc, n'est-ce pas une chose miraculeuse sur ce plateau?

Les yeux du jeune homme se tournèrent dans la direction indiquée.

—Quoi? demanda-t-il.

—Des fleurs dans cette saison!

Et, en effet, presque immédiatement au-dessous de la ligne des neiges, on voyait étinceler quelques fleurs d'un rouge vif.

—Ici, chère Isabelle, dit le jeune homme, il n'y a pas de saison, et l'hiver est à peu près éternel; cependant, de temps en temps, pour réjouir la vue et pour qu'il soit dit que dans son inépuisable fécondité, la nature est toujours jeune, quelque belle fée laisse en passant tomber de sa main la semence de cette fleur qui pousse jusqu'au milieu des neiges, et que pour cette raison on appelle la rose des Alpes.

—Oh! la charmante fleur, dit Isabelle.

—La désirez-vous? s'écria le jeune homme.

Et avant que la jeune fille eût pu répondre, il s'était élancé et gravissait le roc qui le séparait du plateau et de la fleur.

—Comte, comte, s'écria la jeune fille, au nom du ciel! ne faites donc point de pareilles folies, ou je n'oserai plus rien regarder ou du moins ne plus rien voir.

Mais celui auquel on avait donné le titre de comte et dans la personne duquel nous n'avons aucune raison pour qu'on ne reconnaisse pas le comte de Moret, était déjà parvenu sur le plateau, avait déjà cueilli la fleur et se laissait, en vrai montagnard, glisser le long du rocher, quoiqu'il eût, en homme qui prévoit toutes les éventualités, ainsi que son compagnon, autour de la taille une corde roulée en guise de ceinture, corde destinée à aider le voyageur dans les montées et dans les descentes difficiles.

Il présenta la rose des Alpes à la jeune fille qui, rougissant de plaisir, la porta à ses lèvres, puis ouvrit sa robe et la glissa dans sa poitrine.

En ce moment, un bruit pareil à celui du tonnerre se fit entendre venant de la cime de la montagne; un nuage de neige obscurcit l'atmosphère, et l'on vit avec la rapidité de l'éclair glisser sur la déclivité rapide une montagne blanche qui allait se précipitant de haut en bas, et qui augmentait de vitesse et de force à mesure qu'elle se précipitait.

—Gare à l'avalanche! cria le plus jeune des deux voyageurs en sautant à bas de son mulet, tandis que son compagnon, saisissant Isabelle entre ses bras, allait s'appuyer avec elle contre le rocher auquel il demandait un abri.

La voyageuse pâle rejeta son capuchon en arrière et regarda tranquillement ce qui se passait.

Tout à coup cependant elle poussa un cri.

L'avalanche n'était que partielle; elle enveloppait un espace de cinq cents pas à peu près et commençait à deux cents pas en avant de la petite caravane, qui sentit la terre trembler sous ses pas et le souffle puissant de la mort passer devant elle.

Mais ce cri poussé par la femme pâle n'était point un cri de terreur personnelle; elle seule avait vu ce que n'avait pu voir le plus jeune des deux hommes, c'est-à-dire le page Galaor, préoccupé qu'il était de sa conversation personnelle, ni le comte de Moret, préoccupé qu'il était de la sûreté d'Isabelle; elle avait vu la trombe foudroyante envelopper l'homme et l'animal qui marchaient à trois cents pas devant eux et les précipiter dans l'abîme.

A ce cri, le comte de Moret et Galaor se retournèrent avec une anxiété d'autant plus grande, que, se sentant instinctivement sauvés, ils songèrent, par ce retour naturel à l'homme, au danger que pouvaient courir les autres.

Mais ils ne virent rien que la femme pâle, qui, le bras tendu vers un point qu'elle indiquait du doigt, criait:

—Là! là! là!

Alors leurs yeux se portèrent sur le chemin que son exiguïté même avait préservé de l'encombrement.

Le mulet et le marchand forain qui les précédaient avaient disparu, le chemin était vide.

Le comte de Moret comprit tout.

—Venez doucement, dit-il à Isabelle, venez en vous appuyant au rocher, et vous, ma chère madame de Coëtman, suivez Isabelle; et nous, Galaor, courons: peut-être est-il possible de sauver ce malheureux.

Et s'élançant avec l'agilité d'un montagnard, le comte de Moret, suivi de Galaor, se précipita vers l'endroit que lui indiquait le doigt de la femme pâle, qui n'était autre, comme nous venons de le dire, que Mme de Coëtman, que le cardinal de Richelieu, si confiant qu'il fût dans le respect du comte de Moret et dans la chasteté d'Isabelle, avait jugé à propos, ne fût-ce que par concession aux convenances mondaines, de leur donner pour compagne de voyage.


CHAPITRE II.

GUILLAUME COUTET.

Arrivés à l'endroit indiqué, les deux jeunes gens, en s'appuyant l'un à l'autre, jetèrent avec terreur le regard dans le précipice.

Ils ne virent rien d'abord, leurs yeux se portaient trop loin.

Mais ils entendirent directement au-dessous d'eux ces paroles aussi nettement articulées que le permettait la profonde terreur de celui qui les prononçait.

—Si vous êtes chrétiens, pour l'amour de Dieu, sauvez-moi!

Leurs yeux se portèrent dans la direction de la voix, et ils aperçurent à dix pieds au-dessous d'eux, surplombant un précipice de mille à douze cents pieds, un homme accroché à un sapin à moitié déraciné et pliant sous son poids.

Ses pieds s'appuyaient à une aspérité du rocher qui pouvait l'aider à se maintenir où il était, mais qui devenait inutile du moment où l'arbre achèverait de se rompre; à ce moment, qui ne pouvait tarder, il était évident qu'il serait avec son soutien précipité dans l'abîme.

Le comte de Moret jugea le péril d'un coup d'œil.

—Coupe un bâton de dix-huit pouces de long cria-t-il, et assez fort pour soutenir un homme.

Galaor, montagnard comme Moret, comprit à l'instant même l'intention du comte.

Il tira de son fourreau une espèce de poignard à large lame aiguë et tranchante, se jeta sur un térébinthe brisé, et en quelques instants, en eût fait ce que désirait le comte, c'est-à-dire une espèce de traverse d'échelle.

Pendant ce temps, le comte avait déroulé la corde qui l'enveloppait et qui mesurait une longueur double de la distance du malheureux dont ils entreprenaient le sauvetage.

En quelques secondes la traverse fut solidement fixée à l'extrémité de la corde, et après les paroles d'encouragement jetées au malheureux suspendu entre la vie et la mort, il vit descendre à lui la corde et la traverse.

Il s'en empara, s'y attacha solidement au moment même où le sapin déraciné roulait dans le précipice.

Une inquiétude restait; le rocher sur lequel devait glisser la corde était tranchant et pouvait, dans son mouvement d'ascension, couper cette corde.

Par bonheur, les deux femmes venaient de les joindre, et les mulets avec elles. On fit approcher l'un d'eux du bord, mais à une distance cependant qui permit à celui qu'on voulait sauver de poser ses pieds à terre. On passa la corde par-dessus la selle, et tandis qu'Isabelle priait, les yeux tournés contre le rocher, et que Mme de Coëtman maintenait avec une force presque virile le mulet par la bride, les deux hommes s'attachèrent à la corde et, d'un commun effort, la tirèrent à eux.

La corde glissa comme sur une poulie, et au bout de quelques secondes on vit apparaître au niveau du précipice la tête pâle du malheureux qui venait si miraculeusement d'échapper à la mort.

Un cri de joie salua cette apparition, et à ce cri seulement Isabelle se retourna et joignit sa voix à celle de ses compagnons pour crier à son tour:

—Courage, courage, vous êtes sauvé.

En effet, l'homme mettait le pied sur le rocher, et, lâchant la corde, se cramponnait à la selle du mulet.

On fit faire au mulet un pas en arrière, et l'homme, au bout de ses forces, lâcha son nouvel appui, battit l'air de ses bras en faisant entendre une espèce de cri inarticulé, et tomba évanoui dans les bras du comte de Moret.

Le comte de Moret approcha de sa bouche une gourde pleine d'une de ces liqueurs vivifiantes qui ont précédé de cent ans l'alcool, et toujours étaient fabriquées dans les Alpes, et lui en fit boire quelques gouttes.

Il est évident que la force qui l'avait soutenu tant qu'il y avait danger, l'avait abandonné au moment où il avait compris qu'il était sauvé.

Le comte de Moret le coucha le dos appuyé au rocher et, tandis qu'Isabelle lui faisait respirer un flacon de sels alcalins, dénoua la traverse, qu'il jeta loin de lui avec ce dédain qu'a l'homme pour tout instrument ayant rendu le service qu'il devait rendre, et enroula de nouveau la corde autour de sa ceinture.

Galaor, de son côté, remettait avec l'insouciance de son âge son couteau de chasse au fourreau.

Au bout de quelques instants, à la suite de deux ou trois mouvements convulsifs, l'homme ouvrit les yeux.

L'expression de son visage indiquait qu'il ne se souvenait de rien de ce qui lui était arrivé; mais peu à peu la mémoire lui revint, il comprit les obligations qu'il avait à ceux dont il était entouré, et ses premières paroles furent des actions de grâces.

Puis, à son tour, le comte de Moret, qu'il prenait pour un simple montagnard, lui expliqua ce qui s'était passé.

—Je me nomme Guillaume Coutet, lui répondit l'homme. J'ai une femme qui vous doit de n'être pas veuve, trois enfants qui vous doivent de ne pas être orphelins; mais dans quelque circonstance que ce soit, si vous avez besoin de ma vie, demandez la.

Alors, s'appuyant sur le comte, en proie à cette terreur rétrospective plus terrible que la terreur qui précède ou accompagne l'accident, il s'approcha du précipice, considéra en frémissant le sapin brisé, puis jeta un coup d'œil sur ce chaos informe de neige, de quartiers de glace, d'arbres déracinés, de rocs amoncelés qui gisaient au fond de la vallée, faisant écumer la Doire contre l'obstacle imprévu qu'ils venaient de mettre à son cours.

Il poussa un soupir en pensant au mulet et à son chargement, seule fortune qu'il possédât, selon toute probabilité, et qui était perdue.

Mais, par un retour sur lui-même, il murmura:

—La vie est le plus grand bien qui vienne de vous, mon Dieu, et du moment où elle est sauve, merci à vous, mon Dieu, et à ceux qui me l'ont conservée.

Mais au moment de se mettre en route, il s'aperçut que, soit faiblesse morale, soit commotion de la chute, il lui était impossible de faire un pas.

—Vous avez déjà trop fait pour moi, dit-il au comte de Moret et à Isabelle; puisque je ne puis rien faire pour vous en échange de la vie que je vous dois, que je ne vous retarde pas dans votre voyage. Seulement ayez la bonté de prévenir l'hôte du Genévrier d'or qu'un accident est arrivé à son parent Guillaume Coutet, lequel est resté sur la route, et le prie de lui envoyer des secours.

Le comte de Moret dit quelques mots tout bas à Isabelle, qui répondit par un signe d'affirmation.

Puis s'adressant au pauvre diable:

—Mon cher ami, lui dit-il, nous ne vous abandonnerons pas, du moment où Dieu a permis que nous eussions le bonheur de vous sauver la vie. Nous ne sommes plus qu'à une demi-heure de la ville.—Vous allez monter sur mon mulet, et comme je faisais tout-à-l'heure quand l'accident est arrivé, je conduirai celui de madame par la bride.

Guillaume Coutet voulut faire quelques observations, mais le comte de Moret lui ferma la bouche en lui disant:

—J'ai besoin de vous, mon ami, et peut-être pouvez-vous, dans les vingt-quatre heures, vous acquitter du service que je vous ai rendu, en m'en rendant un plus grand encore.

—Bien vrai? demanda Guillaume Coutet.

—Foi de gentilhomme! répondit le comte de Moret, oubliant qu'il se dénonçait par ces paroles.

—Excusez-moi, dit le marchand forain en s'inclinant, mais je dois, je le vois bien, vous obéir à double titre: d'abord parce que vous m'avez sauvé la vie, et ensuite parce que vous avez droit par votre rang de commander à un pauvre paysan comme moi.

Alors, avec l'aide du comte et de Galaor, Guillaume Coutet monta sur le mulet du comte, tandis que celui-ci reprenait sa place à la tête du mulet d'Isabelle—heureuse que l'homme qu'elle aimait eût eu l'occasion de donner devant elle une preuve de son adresse, de son courage et de son humanité.

Un quart d'heure après, la petite caravane entrait dans le bourg de Chaumont et s'arrêtait à la porte du Genévrier d'or.

Au premier mot que dit Guillaume Coutet à l'hôte du Genévrier d'or, non pas du rang de l'homme qui lui avait sauvé la vie, mais du service qu'il lui avait rendu, maître Germain mit l'hôtel tout entier à sa disposition.

Le comte de Moret n'avait pas besoin de tout l'hôtel; il avait besoin d'une grande chambre à deux lits, pour Isabelle et la dame de Coëtman, et d'une autre chambre pour lui et Galaor.

Il eut donc la double satisfaction d'avoir ce qu'il désirait et de ne déranger personne. Quant à Guillaume Coutet, il eut la propre chambre et le lit de son cousin. Le médecin que l'on envoya chercher visita Guillaume Coutet des pieds à la tête et déclara qu'il n'avait aucun des deux cent quatre-vingt-deux os que la nature a cru nécessaires à la constitution de l'homme, brisés; il fallait lui faire prendre un bain de plantes aromatiques, dans lequel on ferait fondre quelques poignées de sel, et ensuite lui frotter le corps avec du camphre.

Moyennant cela et quelques verres de vin chaud richement épicé qu'on lui ferait boire, le docteur espérait que le lendemain ou le surlendemain, au plus tard, le malade serait en état de continuer son chemin.

Le comte de Moret, après s'être occupé de tout ce qui pouvait concourir au bien-être des deux voyageuses, veilla lui-même à ce que les prescriptions du médecin fussent exactement exécutées; puis, lorsque les frictions eurent été faites et que le malade eut déclaré qu'il se sentait mieux, il vint s'asseoir au chevet de son lit.

Guillaume Coutet lui renouvela ses protestations de dévouement.

—Le comte de Moret le laissa dire, puis quand il eut fini:

—C'est Dieu, prétendez-vous, mon ami, qui m'a conduit sur votre route, soit; mais peut-être Dieu, en m'y conduisant, avait-il un double dessein: celui de vous sauver par moi, celui de m'aider par vous.

—Si cela était, dit le malade, je me tiendrais pour l'homme le plus heureux qui ait jamais existé.

—Je suis chargé par M. le cardinal de Richelieu—vous voyez que je ne veux pas avoir de secrets pour vous, et que je me confie entièrement à votre reconnaissance—je suis chargé, par M. le cardinal de Richelieu, de reconduire à son père, à Mantoue, la jeune dame que vous avez vue, et à laquelle il porte le plus grand intérêt.

—Dieu vous conduise et vous protége dans votre voyage.

—Oui, mais à Exilles nous avons appris que le Pas de Suze était coupé par des barricades et des fortifications sévèrement gardées; si nous sommes reconnus, nous sommes arrêtés, attendu que le duc de Savoie voudra faire de nous des otages.

—Il faudrait éviter Suze.

—Le peut-on?

—Oui, si vous vous fiez à moi.

—Vous êtes du pays?

—Je suis de Gravière.

—Vous connaissez les chemins?

—J'ai passé, pour éviter les gabelles, par tous les sentiers de la montagne.

—Vous vous chargez d'être notre guide.

—Le chemin est rude.

—Nous ne craignons ni le danger ni la fatigue.

—C'est bien, je réponds de tout.

Le comte de Moret fit un signe de tête indiquant que cette promesse lui suffisait.

—Maintenant, dit-il, ce n'est point le tout.

—Que désirez-vous encore? demanda Guillaume Coutet.

—Je désire des renseignements sur les travaux que l'on exécute en avant de Suze.

—Rien de plus facile: mon frère y travaille comme terrassier.

—Et où demeure votre frère?

—A Gravière, comme moi.

—Puis-je aller trouver votre frère avec un mot de vous?

—Pourquoi ne viendrait-il pas, au contraire, vous trouver ici?

—Est-ce possible?

—Rien de plus facile: Gravière est à peine à une heure et demie d'ici; mon cousin va l'aller chercher à cheval et le ramener en croupe.

—Quel âge a votre frère?

—Deux ou trois ans de plus que Votre Excellence.

—Quelle taille a-t-il?

—Celle de Votre Excellence.

—Y a-t-il beaucoup de personnes de Gravière employées aux travaux?

—Il est seul.

—Croyez-vous que votre frère sera disposé à me rendre service?

—Lorsqu'il saura ce que vous avez fait pour moi, il passera dans le feu pour vous.

—C'est bien, envoyez-le chercher; inutile de dire qu'il y aura une bonne récompense pour lui.

—Inutile, comme dit Votre Excellence, mon frère étant déjà récompensé.

—Alors que notre hôte l'aille chercher.

—Ayez l'obligeance de l'appeler et de me laisser seul avec lui pour qu'il n'ait aucun doute que c'est moi qui le fais demander.

—Je vous l'envoie.

Le comte de Moret sortit, et un quart d'heure après, maître Germain enfourchait son cheval et prenait la route de Gravière.

Une heure plus tard, il rentrait à son hôtel du Genévrier d'or, ramenant en croupe Marie Coutet, frère de Guillaume Coutet.


CHAPITRE III.

MARIE COUTET.

Marie Coutet était un jeune homme de vingt-six ans, comme l'avait indiqué son frère en lui donnant trois ou quatre ans de plus que le comte de Moret; il avait la beauté mâle et la force virile des montagnards; sa figure franche indiquait un cœur loyal; sa taille bien prise, ses épaules larges, les proportions vigoureuses de ses jambes et de ses bras indiquaient un corps nerveux.

Il avait été mis pendant la route au courant de la situation. Il savait que son frère, emporté par une avalanche, avait eu le bonheur de s'accrocher, en tombant, à un sapin et avait été sauvé par un voyageur qui passait.

Maintenant, pourquoi son frère, qui était hors de danger, l'envoyait-il chercher? c'est ce qu'il ignorait.

Il n'en accourait pas moins avec une rapidité qui témoignait de son dévouement aux désirs de son frère.

A peine arrivé, il monta à la chambre de Guillaume Coutet, causa dix minutes avec lui; après quoi, appelant maître Germain, il le pria de faire monter le Gentilhomme.

Le comte de Moret se rendit à l'invitation.

—Excellence, lui dit Guillaume, voici mon frère Marie, qui sait que je vous dois la vie et qui, comme moi, se met à votre entière disposition.

Le comte de Moret jeta un regard rapide sur le jeune montagnard et, du premier coup d'œil, crut reconnaître en lui le courage allié à la franchise.

—Votre nom, lui dit-il est français.

—En effet, Excellence, répondit Marie Coutet, mon frère et moi sommes d'origine française. Mon père et ma mère étaient de Phenieux; ils vinrent s'établir à Gravière, et nous y naquîmes tous deux.

Il montra son frère.

—Alors vous êtes restés Français.

—De cœur comme de nom.

—Cependant vous travaillez aux fortifications de Suze.

—On me donne douze sous pour remuer la terre toute la journée; toute la journée je remue la terre, sans m'inquiéter ni pourquoi je la remue, ni à qui elle appartient.

—Mais alors vous servez contre votre pays.

Le jeune homme haussa les épaules.

—Pourquoi mon pays ne me fait-il pas servir pour lui? dit-il.

—Si je vous demande des détails sur tous les travaux que vous faites, me les donnerez-vous?

—On ne m'a pas demandé le secret, par conséquent je ne suis pas obligé de le garder.

—Connaissez-vous quelque chose aux termes de fortification?

—J'entends parler, par nos ingénieurs, de redoutes, de demi-lunes, de contrescarpes; mais j'ignore complétement ce que cela veut dire.

—Vous ne pourriez pas me dessiner la forme des travaux qui sont en avant de Suze, et particulièrement de ceux des Crêts de Montabon et des Crêts de Montmoron.

—Je ne sais ni lire, ni écrire. Je n'ai jamais tenu un crayon.

—Laisse-t-on approcher les étrangers des travaux?

—Non. Une ligne de sentinelles est placée à un quart de lieue en avant.

—Pouvez-vous m'emmener avec vous comme travailleur? On m'a dit que l'on cherchait des travailleurs partout.

—Pour combien de jours?

—Pour un jour seulement.

—Le lendemain, en ne vous voyant pas revenir, on prendra méfiance.

—Pouvez-vous faire le malade pendant vingt-quatre heures?

—Oui.

—Et puis-je me présenter à votre place?

—Sans doute; mon frère vous donnera un billet pour le chef des travailleurs, Jean Miroux.—Le lendemain, je vais mieux, je reprends mon service, il n'y a rien à dire.

—Vous entendez, Guillaume?

—Oui, excellence.

—A quelle heure commencent les travaux?

—A sept heures du matin.

—Alors, il n'y a pas de temps à perdre. Faites écrire le billet par votre frère, retournez à Gravière, et à sept heures du matin je serai aux travaux.

—Et des habits?

—N'en avez-vous pas à me prêter?

—Ma garde-robe n'est pas bien fournie.

—N'en trouverai-je point ici de tout faits chez un tailleur?

—Ils sembleront bien neufs.

—On les souillera.

—Si l'on voit Votre Excellence faire des emplettes, on se doutera de quelque chose... le duc de Savoie a des espions partout.

—Vous êtes à peu près de ma taille, vous les ferez pour moi; voici de l'argent.

Le comte tendit une bourse à Marie Coutet.

—Mais il y a beaucoup trop.

—Vous me rendrez ce que vous n'aurez pas dépensé.

Les choses arrêtées ainsi, Marie Coutet sortit pour faire ses emplettes; Guillaume Coutet fit demander une plume et de l'encre pour écrire le billet, et le comte de Moret descendit pour prévenir Isabelle de son absence, à laquelle il donna pour cause la nécessité de reconnaître le chemin que l'on aurait à parcourir dans la journée du surlendemain.

Les rapprochements du voyage, la singularité de la situation, le double aveu de leur amour, avaient mis les deux jeunes gens dans une position pour ainsi dire exceptionnelle.

La mission officielle qu'avait reçue le comte de Moret, de veiller sur sa fiancée, avait à sa passion d'amant ajouté quelque chose de doux et de fraternel; aussi rien n'était plus charmant que les heures d'intimité où chacun, se penchant sur l'autre, regardait au fond de son cœur comme au fond des lacs qu'ils rencontraient sur leur route, et grâce à la rapidité de leurs pensées, lisaient au plus profond ces deux mots qui, comme les étoiles, semblaient une réflexion du ciel: Je t'aime.

Isabelle, sous la garde de la dame de Coëtman et de Galaor, restant, en outre de ce côté de la frontière française, n'avait rien à craindre; mais il n'en était point ainsi du comte de Moret se hasardant sur une terre étrangère et perfide: aussi l'heure qu'il passa près de sa fiancée fut elle accompagnée de toutes ces douces terreurs, de toutes ces amoureuses recommandations qui précèdent, entre deux amants, une séparation, si courte qu'elle soit ou promette de l'être. C'est dans ces heures de charmantes angoisses, que l'amant devrait faire naître par calcul si, hélas! elles ne venaient pas d'elles-mêmes, que, sans résistance comme sans volonté de les prendre, les faveurs chastes de l'amour sont accordées. Aussi le jeune homme était-il depuis une heure aux pieds de sa maîtresse et croyait-il y être à peine depuis dix minutes, lorsque maître Germain lui fit dire que Marie Coutet l'attendait avec les habits qu'il avait achetés.

Chose bien inutile, car, sans promesse même il n'y eût point manqué, Isabelle lui fit promettre de ne point partir sans lui dire adieu; aussi, un quart d'heure après, se présentait-il devant elle habillé en paysan piémontais.

Quelques minutes furent employées par la jeune fille à examiner en détail le nouvel ajustement dont le comte était revêtu et à trouver que chaque pièce qui le composait lui allait à merveille. Il y a une période ascendante de l'amour où tout embellit, fût-ce un habit de bure, l'homme ou la femme qu'on aime; par malheur, aussi, il y a la période opposée, où rien ne peut lui rendre le charme qu'il a perdu.

Il fallait se quitter: dix heures du soir sonnaient à Chaumont, il fallait deux heures pour aller à Gravière, où l'on ne serait par conséquent, qu'à minuit, et à sept heures du matin le comte devait être rendu aux travaux.

Avant de partir, il se munit de la lettre écrite par Guillaume Coutet, et qui était conçue en ces termes:

«Mon cher Jean Miroux,

«Celui qui vous remettra cette lettre vous annoncera à la fois et mon retour de Lyon, où j'étais allé acheter des marchandises de mon état et l'accident qui m'est arrivé entre Saint-Laurent et Chaumont. Ayant été entraîné par un éboulement de neige dans un précipice, au bord duquel j'ai, par la grâce du bon Dieu, trouvé un sapin auquel je me suis accroché, position pénible de laquelle m'ont tiré des voyageurs qui passaient, bonnes âmes de chrétiens que je prie Dieu de recevoir dans son paradis; tant il y a que je suis tout meurtri de ma chute, et que mon frère Marie est obligé de rester près de moi pour me frotter; mais comme il ne veut pas que le travail souffre de son absence et de mon accident, il vous envoie son camarade Jaquelino pour le remplacer; il espère demain reprendre son service, et moi le mien. Il n'y a que mon pauvre mulet Dur-au-Trot—vous vous rappelez que c'est comme cela que vous l'avez baptisé vous-même—qui a roulé jusqu'au fond et qui est perdu avec la marchandise, ayant plus de cinquante pieds de neige sur le corps. Mais, Dieu merci, pour un mulet et quelques ballots de cotonnade, la vie n'est point en danger et les affaires ne péricliteront pas.

«Votre cousin issu de germain,

«Guillaume Coutet»

Le comte de Moret lut la lettre et sourit plus d'une fois en la lisant; elle était bien telle qu'il la désirait, quoiqu'il reconnût lui-même que s'il eût été chargé de sa rédaction, il eût eu grand'peine à la dicter ainsi.

Comme cette lettre était la seule chose qu'il attendît, et que le cheval de maître Germain était tout sellé à la porte, il baisa une dernière fois la main d'Isabelle, qui se tenait à l'entrée du corridor, sauta en selle, invita Marie Coutet à monter en croupe derrière lui, répondit au souhait de bon voyage qu'une douce voix lui envoyait par la fenêtre, et partit sur un cheval qui, si la recherche de la paternité n'eût point été interdite, eût été, sans contestation, reconnu pour le père du pauvre mulet que Jean Miroux, par expérience probablement, avait surnommé Dur-au-Trot.

Une heure après, les deux jeunes gens étaient au village de Gravière, et le lendemain, à sept heures, le comte de Moret présentait à Jean Miroux la lettre de Guillaume Coutet et était admis, sans contestation aucune, au nombre des travailleurs, en remplacement de Marie Coutet.

Comme l'avait prévu Guillaume, Jean Miroux demanda quelques détails sur l'accident arrivé à son cousin, et que Jaquelino était parfaitement en état de lui donner.


CHAPITRE IV.

POURQUOI LE COMTE DE MORET AVAIT ÉTÉ TRAVAILLER AUX FORTIFICATIONS DU PAS DE SUZE.

Comme on le devine bien, ce n'était point pour sa propre satisfaction et pour son instruction particulière que le comte de Moret avait pris l'habit et la place d'un paysan piémontais et était allé travailler pendant un jour comme un simple manœuvre aux fortifications du pas de Suze.

Non, dans la conversation que le comte de Moret avait eue avec le cardinal de Richelieu, celui-ci avait découvert des horizons politiques dignes du fils de Henri IV, et le fils de Henri IV, ayant senti s'épancher la bienveillance du grand ministre à son égard, avait résolu de la mériter afin qu'elle lui arrivât non point comme une faveur, mais comme un droit.

En conséquence, comprenant qu'il pouvait rendre un grand service au cardinal et au roi son frère, au risque d'être reconnu et traité comme espion, il avait résolu de voir lui-même les fortifications que faisait construire le duc de Savoie, afin d'en rendre un compte exact au cardinal.

Aussi à son retour, après avoir souhaité à Isabelle, comme Roméo à Juliette, que le sommeil se posât sur ses yeux, plus léger que l'abeille sur la rose, il se retira dans sa chambre, où il avait fait d'avance porter papier, encre et plume, et commença à écrire au cardinal la lettre suivante:

A Son Eminence Monseigneur le cardinal de Richelieu.

«Monseigneur,

«Permettez qu'au moment de franchir la frontière de France, j'adresse cette lettre à Votre Eminence pour lui dire que jusqu'ici notre voyage s'est accompli sans amener aucun accident qui mérite d'être rapporté.

«Mais en approchant de la frontière, j'ai appris des nouvelles qui me paraissent devoir être d'une importance réelle pour Votre Eminence, se préparant comme elle le fait à marcher sur le Piémont.

«Le duc de Savoie, qui essaie de gagner du temps en promettant le passage des troupes à travers ses Etats, fait fortifier le pas de Suze.

«Alors j'ai pris la résolution de me rendre compte, par mes yeux, des travaux qu'il fait exécuter.

«La Providence a fait que j'ai eu le bonheur de sauver la vie à un paysan de Gravière, dont le frère travaillait aux fortifications. Je pris la place de ce frère, et je passai un jour au milieu des travailleurs.

«Mais auparavant de dire à Votre Eminence ce que j'ai vu et fait pendant cette journée, je dois lui rendre un compte exact des difficultés naturelles qu'elle trouvera sur son passage, en lui faisant connaître autant que possible celles qu'elle doit combattre et celles qu'elle doit éviter.

«Chaumont, d'où j'ai l'honneur d'écrire à Votre Eminence, est le dernier bourg qui appartienne au roi. A un quart de lieue au-delà se trouve la borne qui sépare le Dauphiné du Piémont. Un peu plus avant dans les terres du duc de Savoie, on rencontre un énorme rocher escarpé de tous côtés, abordable par une seule rampe étroite environnée elle-même de précipices. Charles-Emmanuel regarde cette roche comme une fortification naturelle opposée à la marche des Français et y entretient une garnison. Cette roche s'appelle Gelane; en l'évitant on s'engouffre dans une vallée creusée entre deux montagnes très hautes, dont l'une se nomme le Crêt de Montabon et l'autre le Crêt de Montmoron.

«C'est entre ces deux montagnes, chemin de Suze et seule porte de l'Italie, que s'exécutent les travaux dont j'ai parlé à Votre Eminence, et que j'ai voulu visiter moi-même pour vous dire en quoi ils consistaient.

«Le duc de Savoie a fait fermer le passage qui se trouve entre les deux montagnes par une demi-lune et par un bon retranchement, soutenu de deux barricades distantes d'environ deux cents pas l'une de l'autre, et dont les feux se croisent.

«En outre, Son Altesse a fait élever sur la double pente des deux montagnes, dont l'une, le Crêt de Montabon, est surmontée d'un château fort, de petites redoutes où peuvent facilement s'abriter cent hommes, et de petites places de défense où ils peuvent tenir de vingt à vingt-cinq.

«Tout cela serait garni par du canon venant de Suze, tandis que de notre côté il sera impossible de mettre une seule pièce en batterie.

«La vallée, sur une longueur d'un quart de lieue, n'est large, en plusieurs endroits, que de dix-huit à vingt pas, et se rétrécit parfois jusqu'à dix: presque partout elle est embarrassée de roches et de cailloux, qu'aucune machine ne pourrait remuer.

«En arrivant le matin aux travaux, j'appris que le duc de Savoie et son fils devaient dans la journée venir de Turin à Suze, afin de hâter les fortifications: et, en effet, vers une heure de l'après-midi, ils arrivèrent et se rendirent aussitôt au milieu des travailleurs; ils avaient amené trois mille hommes qu'ils avaient laissés à Suze, en annonçant pour le surlendemain un autre corps de cinq mille.

«Envoyé sur la pente du Crêt de Montmoron pour y annoncer l'arrivée du duc de Savoie, je vis de près la seconde redoute qui correspond à celle du Crêt de Montabon. Elle m'a confirmé dans cette opinion que le pas de Suze ne peut être forcé de face, mais devait être tourné.

«Cette nuit, vers trois heures du matin, profitant du clair de lune, nous partirons de Chaumont, conduits par l'homme à qui j'ai sauvé la vie, et qui répond sur sa tête de nous conduire hors des Etats du duc de Savoie par des chemins à lui connus.

«Aussitôt Mlle de Lautrec remise à ses parents, je quitte Milan, et par le chemin le plus court je reviens au-devant de vous, monsieur le cardinal, pour reprendre ma place dans les rangs de l'armée, et assurer Votre Eminence de mon profond respect et de ma parfaite admiration.

«Antoine de BOURBON, comte de MORET.»

A trois heures du matin, en effet, la petite caravane se remettait en chemin et sortait de Chaumont dans le même ordre qu'elle y était entrée, augmentée seulement du guide, Guillaume Coutet.

Tous les cinq étaient à mulet, quoique Coutet les eût prévenus que, pour franchir certain passage, il leur faudrait descendre de leurs montures.

Les voyageurs marchaient droit sur Gelane, qui se dressait au milieu des ténèbres comme un autre géant Admanastor; mais cinq cents pas avant d'y arriver, Guillaume Coutet, qui marchait le premier, prit un sentier à peine visible qui s'écartait vivement vers la gauche. Au bout d'un quart d'heure on entendit le bruit d'un torrent.

Ce torrent, l'un des mille affluents qui vont se jeter dans le Pô, était grossi par les pluies et présentait par sa crue une difficulté qu'on n'avait pas prévue.

Guillaume s'arrêta sur la rive, regarda au-dessus et au-dessous de lui, et parut chercher un endroit plus facile; mais, sans lui laisser le temps de réfléchir, le comte de Moret, avec ce bouillant besoin qu'ont les cœurs amoureux de se jeter dans le danger lorsque deux beaux yeux les regardent, poussa son mulet dans la rivière.

Mais Guillaume Coutet s'y était jeté en moins de temps que lui, et, arrêtant son mulet, il lui dit de ce ton impérieux que les guides qui ont charge de vous prennent dans les moments où s'offre un danger réel:

—Ceci n'est point votre affaire, mais la mienne; restez.

Le comte obéit.

Isabelle descendit le talus à son tour et alla se placer auprès du jeune homme. Galaor et la dame de Coëtman demeurèrent sur la berge.

La dame de Coëtman, plus pâle encore à la lueur de la lune qu'à la clarté du jour, regardait le torrent du même œil qu'elle avait regardé le précipice, c'est-à-dire avec l'impassibilité de la femme qui avait vécu dix ans côte à côte avec la mort.

Le mulet de Guillaume commença à s'avancer en droite ligne pendant un tiers à peu près de la largeur du torrent; puis, arrivé là, le courant trop rapide le fit dévier; un instant l'animal, entraîné fut forcé de se mettre à la nage, et son cavalier ne fut plus maître de lui; mais grâce à son sang froid et à l'habitude que la contrebande lui avait donnés de ces sortes d'accidents, il parvint à soutenir la tête de son mulet hors de l'eau, et celui-ci, nageant et luttant toujours quoique ayant fait près de vingt-cinq ou trente pas à la dérive, finit par prendre terre et, ruisselant et soufflant, conduisit son cavalier à l'autre bord.

Isabelle, à cette vue, avait saisi la main du comte de Moret et la pressait avec une force qui indiquait la mesure de sa terreur non pour le danger que courait le guide ou qu'elle allait courir elle-même, forcée qu'elle était de traverser la rivière, mais pour celui qu'eût couru son amant s'il l'eût traversée le premier, comme c'était son intention.

Parvenu, comme nous l'avons dit, à la rive opposée, Guillaume la suivit en la remontant; puis, arrivé à la hauteur du groupe qui stationnait sur l'autre rive, il lui fit signe d'attendre et continua de remonter le courant pendant l'espace de cinquante pas environ.

Alors il se remit à l'eau dans le sens inverse afin de sonder un autre gué, et, plus heureux cette fois que la première, il ne perdit point pied, quoique son mulet eût de l'eau jusqu'au ventre.

Revenu sur le même bord qu'eux, il appela à lui d'un signe ses compagnons de voyage, qui s'empressèrent de le rejoindre; quant à lui, il n'avait pas voulu s'éloigner de l'endroit où il avait trouvé le gué, de peur de perdre de vue la ligne suivie par lui et de tomber ou plutôt de faire tomber les autres dans quelques bas-fonds.

Les dispositions étaient prises pour faire passer la rivière aux deux femmes: d'abord on placerait le mulet d'Isabelle entre celui de Guillaume et du comte de Moret, de manière qu'elle eût à sa droite et à sa gauche quelqu'un prêt à lui prêter son secours.

Puis Guillaume repasserait le torrent pour la quatrième fois, et la dame de Coëtman le franchirait à son tour entre Guillaume et le page.

La dame de Coëtman écouta cet arrangement avec son indifférence ordinaire, et fit signe de la tête qu'elle approuvait.

Guillaume, Isabelle et le comte de Moret se mirent à l'eau dans l'ordre convenu et s'avancèrent vers l'autre bord, qu'ils atteignirent sans accident.

Mais en se retournant, la première chose qu'ils aperçurent fut la dame de Coëtman qui, sans attendre qu'on l'allât chercher, avait poussé son mulet à la rivière. Galaor n'avait pas voulu demeurer en arrière, et la suivait.

Tous deux gagnèrent la rive sans accident.

Le comte de Moret, malgré ses longues bottes, avait senti la fraîcheur de l'eau lui monter jusqu'aux genoux. Il ne douta point qu'Isabelle ne fût mouillée comme lui, et il craignait pour elle l'impression de cette eau glacée.

Il demanda à Guillaume où l'on pourrait s'arrêter et trouver du feu; à une heure de là à peu près, Guillaume connaissait dans la montagne une chaumière, où d'habitude s'arrêtaient les contrebandiers; là on trouverait du feu et tout ce dont on pourrait avoir besoin.

Le terrain permettait de faire rapidement une demi-lieue à peu près, on mit les mulets au trot, et l'on arriva promptement aux premières arêtes de la montagne.

Force fut de marcher un à un, le sentier se rétrécissant de manière à ne pouvoir donner passage à deux personnes de front.

Guillaume, comme il avait fait jusque-là en pareil cas, prit la tête de la colonne, puis vinrent Isabelle et le comte de Moret, puis la dame de Coëtman et Galaor.

La pluie qui était tombée en détrempant la neige rendait le chemin plus facile; on put donc marcher au pas allongé et, à l'heure dite par Guillaume, arriver à la porte de la chaumière indiquée.

Isabelle hésitait à y entrer et demandait à poursuivre son chemin. Cette porte entr'ouverte laissait voir nombreuse compagnie, et cette compagnie était de l'espèce la plus mêlée; mais Guillaume la rassura en lui promettant un coin séparé qui lui permettrait de ne se trouver en contact avec aucun homme dont le costume et le visage l'inquiétaient.

Au reste, les voyageurs étaient bien armés; chacun d'eux avait, outre les couteaux de chasse dont nous avons déjà parlé, et avec l'un desquels nous avons vu Galaor couper un térébinthe et le transformer en traverse d'échelle, chacun d'eux avait dans les fontes de sa mule une longue paire de pistolets à roues comme on les faisait à cette époque. Guillaume, de son côté, portait à sa ceinture une arme qui tenait le milieu entre le couteau de chasse et le poignard, et en bandoulière une de ces carabines comme, en effet, on en faisait déjà venir du Tyrol pour la chasse au chamois.

On fit halte à la porte. Guillaume descendit seul et entra.


CHAPITRE V.

UNE HALTE DANS LA MONTAGNE.

Guillaume sortit au bout d'un instant, mit son doigt sur sa bouche, prit sa mule par la bride et fit signe aux voyageurs de le suivre.

On contourna la chaumière, on entra dans une espèce de cour, et l'on conduisit les mules sous un hangar où se trouvaient déjà une douzaine de ces animaux.

Guillaume fit descendre les deux femmes et les invita à le suivre.

Isabelle se tourna vers le comte. Tout cœur aimant reprend une partie de la confiance qu'il avait mise en Dieu pour la reporter en celui qu'elle aime.

—J'ai peur, fit elle.

—Ne craignez rien, dit le comte, je veille sur vous.

—D'ailleurs, fit Guillaume, qui avait entendu, si nous avions quelque chose à craindre, ce ne serait point ici, j'y ai trop d'amis.

—Et nous? demanda le comte.

—Passez vos pistolets dans vos ceintures, un pareil ornement n'est point de luxe dans le pays et dans le temps où nous voyageons—et attendez-moi.

Il détacha de la croupe des mulets la portion du bagage afférente aux deux femmes et, suivi par elles, s'avança vers la chaumière.

Une femme les attendait, qui les introduisit dans une espèce de fournil, dans la cheminée duquel pétilla bientôt un feu clair.

—Restez ici, madame, dit Guillaume à Isabelle; vous y êtes aussi en sûreté que dans l'auberge du Genévrier d'or. Je vais m'occuper de ces messieurs.

Le comte de Moret et Galaor avaient suivi les indications données par Guillaume: ils avaient mis pied à terre, passé leurs pistolets dans leur ceinture et détaché les valises, dans lesquelles étaient leurs effets de voyage.

La sécurité de Guillaume ne s'étendait pas jusqu'aux porte-manteaux, il ne garantissait que les personnes.

Tous trois s'acheminèrent vers l'entrée de l'auberge et y pénétrèrent par la porte principale, au seuil de laquelle ils s'étaient arrêtés un instant.

Ce n'était pas sans raison qu'Isabelle avait été effrayée de la société qui y était réunie. Moins timides qu'elle, les deux jeunes gens n'hésitèrent pas à s'y mêler; mais le regard qu'ils échangèrent, le sourire qui effleura leurs lèvres, le geste simultané qu'ils firent en portant la main à la crosse de leurs pistolets, indiquaient qu'ils n'avaient point une foi absolue dans la promesse de Guillaume.

Quant à celui-ci, contrebandier et braconnier dès l'enfance, il paraissait être dans son élément; il s'ouvrit avec les coudes et les épaules un chemin vers l'immense cheminée où se chauffaient, fumant et buvant, une douzaine d'individus auxquels il eût été difficile à l'œil le plus perspicace d'attribuer une profession quelconque, attendu que n'en ayant point de spéciale, ils s'apprêtaient à les exercer toutes.

Guillaume s'approcha de la cheminée, dit quelques mots à l'oreille de deux hommes qui se levèrent aussitôt, et, avec un salut dans lequel ne perçait aucun mécontentement d'être dérangés, cédèrent leurs places en emportant leurs siéges, c'est-à-dire les ballots sur lesquels ils étaient assis.

Les valises prirent la place des ballots, et le comte de Moret et Galaor, celle des deux hommes.

Ce fut alors seulement que les deux jeunes gens purent jeter un regard sur cette réunion d'hommes, que, jusque-là, ils n'avaient fait qu'entrevoir; ce regard donnait parfaitement raison aux craintes de Mlle de Lautrec.

La majeure partie de ceux qui se trouvaient là appartenaient évidemment à l'honorable corporation des contrebandiers dont faisait partie Guillaume Coutet; mais les autres, braconniers à l'affût de toute sorte de gibier, routiers, condottieri, mercenaires de tous pays, Espagnols, Italiens, Allemands, formaient un mélange des plus curieux, où pour exprimer la pensée, toutes les langues jetaient leurs expressions non-seulement les plus pittoresques, mais les plus énergiques, et dont le chimiste le plus habile eût eu grand'peine à analyser les multiples éléments.

Ces éléments, loin de se combiner, au reste, semblaient s'obstiner à garder leur hétérogénéité; seulement, ceux qui appartenaient à la même famille se soutenaient et s'appuyaient l'un à l'autre.

L'élément espagnol dominait.

Tout assiégé pouvant se sauver de Cazal, où l'on mourait de faim, tout déserteur fuyant du Milanais sous prétexte de solde irrégulière, gagnait la montagne, et là adoptait une de ces industries mystérieuses et nocturnes dont, dans tous les pays, la montagne est le théâtre.

Réunis, tous ces hommes se mêlaient, formant, si l'on peut dire cela, ces courants divers d'un fleuve roulant à l'abîme; au-dessus de leurs têtes flottait la vapeur du tabac, des boissons chaudes et des haleines avinées; quelques chandelles fumeuses collées aux murailles ou tremblantes sur les tables, à chaque coup de poing qui les faisait bondir, ajoutaient leurs émanations fétides à cette atmosphère qu'elles éclairaient sans parvenir à la rendre limpide et où elles apparaissaient entourées d'un cercle jaunâtre comme la lune à la veille des jours pluvieux.

De temps en temps, on entendait des cris plus violents et plus aigus, on voyait s'agiter dans cette espèce de nuée des silhouettes menaçantes; si la discussion devenait une rixe entre un Espagnol et un Allemand, entre un Français et un Italien, Allemands et Espagnols, Français et Italiens se ralliaient à ceux de leur langue; si les deux partis se trouvaient d'égale force ou à peu près, la mêlée devenait générale; mais si, au contraire, les forces de l'un des deux adversaires étaient par trop inférieures à celles de l'autre, on les laissait terminer la querelle comme ils l'entendaient, soit par le baiser de paix, soit par un coup de couteau.

A peine les deux jeunes gens étaient-ils assis et commençaient-ils à se réchauffer, qu'une de ces querelles qui n'étaient jamais qu'à moitié endormies, se réveilla dans un angle de l'auberge. Les jurons allemands et espagnols mêlés, indiquaient les nationalités différentes des deux adversaires. A l'instant même, on vit se dresser au milieu de la vapeur une douzaine d'individus prêts à s'élancer vers l'angle où se faisait le bruit et où s'échangeaient les invectives; mais comme sur ces douze individus neuf étaient Espagnols et trois Allemands, les trois Allemands se rassirent presque aussitôt sur leurs bancs en disant: Ce n'est rien, et les neuf Espagnols sur leurs siéges en disant: Laissez faire.

Cette liberté d'agir fit bientôt des deux disputeurs deux combattants. On vit les mouvements suivre la violence des paroles et augmenter de violence avec elles; puis, dans le cercle jaunâtre formé autour de la chandelle, briller les lames des couteaux; les imprécations indiquant des blessures plus ou moins graves, selon que l'imprécation était plus ou moins forte, se succédèrent de plus en plus rapprochées; enfin un cri de douleur se fit entendre, un homme enjamba rapidement tabourets et chaises, s'élança par la porte et disparut.

Un râle d'agonie se fit entendre sous la table.

Au moment où il avait vu briller les couteaux, le comte de Moret avait fait un mouvement naturel à tout cœur non endurci pour secourir les combattants; mais une main de fer l'avait saisi par le bras et l'avait cloué sur sa valise.

C'était Guillaume qui lui rendait ce service aussi prudent que peu philanthropique.

—Par le Christ! lui dit-il, ne bougez pas!

—Mais, vous voyez bien, s'écria le comte, qu'ils vont s'égorger!

—Que vous importe, répondit tranquillement Guillaume, cela les regarde, laissez-les faire!

Et comme on l'a vu, on les avait laissé faire, en effet.

Le résultat était que l'un, le coup frappé, s'était échappé par la porte, et que l'autre, le coup reçu, s'était d'abord appuyé au mur, puis avait glissé, puis était tombé entre la muraille et le banc, où il râlait en attendant qu'il mourût.

Une fois la lutte terminée, une fois le meurtrier parti, il ne restait plus qu'un mourant auquel il n'y avait point d'inconvénient à porter secours; aussi, comme c'était l'Allemand qui avait succombé, laissa-t-on ses deux ou trois compatriotes tirer son corps de dessous la table et le poser dessus.

Le coup était frappé de bas en haut, avec un de ces couteaux catalans à la lame aiguë comme une aiguille, mais qui va s'élargissant. Il avait passé entre la septième et la huitième côte et était allé chercher le cœur; c'est ce qu'il fut facile de voir à la position de la plaie et à la rapidité de la mort, car, à peine le blessé fut-il couché sur la table, qu'il fut pris d'une dernière crispation et qu'il expira.

A défaut de parents et d'amis, il était juste que ce fussent les compatriotes qui héritassent, et personne ne s'opposa à cette décision qui parut avoir été prise à l'amiable entre les trois enfants de la Germanie. On fouilla le mort, on se partagea son argent, ses armes, ses habits, comme si l'on eût fait la chose du monde la plus simple; puis, le partage fait, on prit—les trois Allemands toujours—le cadavre auquel on avait laissé sa chemise et ses chausses, on le traîna jusqu'à un endroit où le chemin longeait un précipice de mille pieds de profondeur, et on le laissa glisser sur la pente qui aboutissait au précipice, comme on laisse glisser le long de la planche qui conduit à l'abîme de l'Océan le corps d'un marin mort à bord d'un vaisseau voguant dans les hautes mers.

Seulement, quelques secondes après, on entendit le bruit mat d'un corps humain s'écrasant sur les rochers.

De père, de mère, de parents, de famille, d'amis, il n'en fut pas question, et nul n'y songea. Comment s'appelait-il et d'où venait-il, qui était-il? on ne s'en occupa point davantage; c'était un atome de moins dans l'infini, et l'œil de Dieu seul est assez perçant pour voir et compter les atomes humains.

Lui mort, il ne manqua pas plus à la création que l'hirondelle qui, à l'approche de l'hiver, part pour un autre monde, ne laissant point de trace de son sillage dans l'air, ou que la fourmi qu'en passant le voyageur, sans la voir, écrase sous son pied.

Seulement, le comte de Moret fut épouvanté en songeant qu'Isabelle eût pu assister à ce terrible spectacle et qu'elle n'était séparée que par une cloison du lieu où il s'était accompli. Il se leva machinalement et alla droit à la porte du retrait où elle était cachée; l'hôtesse était assise sur le seuil.

—Ne soyez pas inquiet, lui dit-elle, mon beau jeune homme, je veille.

En ce moment même, comme si Isabelle eût senti à travers les cloisons son amant venir à elle, la porte s'ouvrit, et avec son doux sourire d'ange qui fait son paradis partout où il est:

—Soyez le bienvenu, mon ami, dit-elle, nous sommes prêtes et n'attendons que vous.

—Alors, refermez votre porte, chère Isabelle, je viens de prévenir Guillaume et Galaor, n'ouvrez qu'à ma voix.

La porte se referma.

En se retournant, le comte se trouva face à face avec Guillaume.

—Ces dames sont prêtes, lui dit-il; partons le plus tôt que nous pourrons, cette atmosphère me soulève le cœur.

—C'est bien, mais ne rentrez point, il ne faut pas que l'on nous voie sortir tous ensemble, je vais vous envoyer le jeune homme; dans dix minutes, je sortirai avec les deux valises.

—Soupçonnez-vous quelque danger?

—Il y a là des gens de toute espèce; et vous avez vu le cas qu'ils font de la vie d'un homme.

—Comment nous avez-vous fait entrer ici, sachant quelles espèces de bandits nous y trouverions?

—Il y a deux mois que je ne suis passé par ce chemin; il y a deux mois, il n'était pas question de l'expédition en Italie, c'est l'approche et le voisinage de la guerre qui nous amènent tous ces bandits; je ne pouvais ni les deviner ni les prévoir, sans quoi nous eussions passé outre.

—Eh bien, allez prévenir Galaor, nous allons tenir les mules prêtes, nous n'aurons qu'à monter dessus et à nous éloigner.

—J'y vais.

Cinq minutes après, les quatre voyageurs et leur guide quittaient le plus secrètement et surtout le moins bruyamment possible l'auberge des contrebandiers et reprenaient leur voyage un instant interrompu.