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Le conte d'hiver

Chapter 11: ACTE TROISIÈME
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About This Book

The play opens with a king's sudden, unfounded jealousy that destroys his marriage and causes their infant daughter to be abandoned; an intermission of sixteen years follows, during which the child is raised as a shepherdess. Scenes alternate between courtly tragedy and rural comedy as the grown shepherdess falls in love with a prince, a roguish peddler supplies comic relief, and Time is invoked to bridge the lapse. The eventual recognition of identities leads to forgiveness, a miraculous reunion staged around a crafted statue, and a resolution that balances themes of jealousy, repentance, restoration, and the restorative power of mercy and art.



ACTE DEUXIÈME

SCÈNE I


Sicile.—Même lieu que l'acte précédent.

Entrent HERMIONE, MAMILIUS, Dames.


HERMIONE.—Prenez-moi cet enfant avec vous; il me fatigue au point que je n'y peux plus tenir.

PREMIÈRE DAME.—Allons, venez, mon gracieux seigneur. Sera-ce moi qui serai votre camarade de jeu?

MAMILIUS.—Non, je ne veux point de vous.

PREMIÈRE DAME.—Pourquoi cela, mon cher petit prince?

MAMILIUS.—Vous m'embrassez trop fort, et puis vous me parlez comme si j'étais un petit enfant. (A la seconde dame.) Je vous aime mieux, vous.

SECONDE DAME.—Et pourquoi cela, mon prince?

MAMILIUS.—Ce n'est pas parce que vos sourcils sont plus noirs; cependant des sourcils noirs, à ce qu'on dit, siéent le mieux à certaines femmes, pourvu qu'ils ne soient pas trop épais, mais qu'ils fassent un demi-cercle ou un croissant tracé avec une plume.

SECONDE DAME.—Qui vous a appris cela?

MAMILIUS.—Je l'ai appris sur le visage des femmes.—Dites-moi, je vous prie, de quelle couleur sont vos sourcils?

PREMIÈRE DAME.—Bleus, seigneur.

MAMILIUS.—Oh! c'est une plaisanterie que vous faites: j'ai bien vu le nez d'une femme qui était bleu, mais non pas ses sourcils.

SECONDE DAME.—Écoutez-moi. La reine votre mère va fort s'arrondissant: nous offrirons un de ces jours nos services à un beau prince nouveau-né; vous seriez bien content alors de jouer avec nous, si nous voulions de vous.

PREMIÈRE DAME.—Il est vrai qu'elle prend depuis peu une assez belle rondeur: puisse-t-elle rencontrer une heure favorable!

HERMIONE.—De quels sages propos est-il question entre vous? Venez, mon ami; je veux bien de vous à présent; je vous prie, venez vous asseoir auprès de nous, et dites-nous un conte.

MAMILIUS.—Faut-il qu'il soit triste ou gai?

HERMIONE.—Aussi gai que vous voudrez.

MAMILIUS.—Un conte triste va mieux en hiver; j'en sais un d'esprits et de lutins.

HERMIONE.—Contez-nous celui-là, mon fils: allons, venez vous asseoir.—Allons, commencez et faites de votre mieux pour m'effrayer avec vos esprits; vous êtes fort là-dessus.

MAMILIUS.—Il y avait une fois un homme...

HERMIONE.—Asseyez-vous donc là... Allons, continuez.

MAMILIUS.—Qui demeurait près du cimetière.—Je veux le conter tout bas: les grillons qui sont ici ne l'entendront pas.

HERMIONE.—Approchez-vous donc, et contez-le-moi à l'oreille.

(Entrent Léontes, Antigone, seigneurs et suite.)

LÉONTES.—Vous l'avez rencontré là? et sa suite? et Camillo avec lui?

UN DES COURTISANS.—Derrière le bosquet de sapins: c'est là que je les ai trouvés; jamais je n'ai vu hommes courir si vite. Je les ai suivis des yeux jusqu'à leurs vaisseaux.

LÉONTES.—Combien je suis heureux dans mes conjectures et juste dans mes soupçons!—Hélas! plût au ciel que j'eusse moins de pénétration! Que je suis à plaindre de posséder ce don!—Il peut se trouver une araignée noyée au fond d'une coupe, un homme peut boire la coupe, partir et n'avoir pris aucun venin, car son imagination n'en est point infectée; mais si l'on offre à ses yeux l'insecte abhorré, et si on lui fait connaître ce qu'il a bu, il s'agite alors, il tourmente et son gosier et ses flancs de secousses et d'efforts.—Moi j'ai bu et j'ai vu l'araignée.—Camillo le secondait dans cette affaire; c'est lui qui est son entremetteur.—Il y a un complot tramé contre ma vie et ma couronne.—Tout ce que soupçonnait ma défiance est vrai.—Ce perfide scélérat que j'employais était engagé d'avance par l'autre: il lui a découvert mon dessein; et moi, je reste un simple mannequin dont ils s'amusent à leur gré.—Comment les poternes se sont-elles si facilement ouvertes?

LE COURTISAN.—Par la force de sa grande autorité, qui s'est fait obéir ainsi plus d'une fois d'après vos ordres.

LÉONTES.—Je ne le sais que trop.—Donnez-moi cet enfant. (A Hermione.) Je suis bien aise que vous ne l'ayez pas nourri; quoiqu'il ait quelques traits de moi, cependant il y a en lui trop de votre sang.

HERMIONE.—Que voulez-vous dire? Est-ce un badinage?

LÉONTES.—Qu'on emmène l'enfant d'ici: je ne veux pas qu'il approche d'elle; emmenez-le.—Et qu'elle s'amuse avec celui dont elle est enceinte; car c'est Polixène qui vous a ainsi arrondie.

HERMIONE.—Je dirais seulement que ce n'est pas lui, que je serais bien sûre d'être crue de vous sur ma parole, quand vous affecteriez de prétendre le contraire.

LÉONTES.—Vous, mes seigneurs, considérez-la, observez-la bien; dites si vous voulez: C'est une belle dame, mais la justice qui est dans vos coeurs vous fera ajouter aussitôt: C'est bien dommage qu'elle ne soit pas honnête ni vertueuse! Ne louez en elle que la beauté de ses formes extérieures, qui, sur ma parole, méritent de grands éloges; mais ajoutez de suite un haussement d'épaules, un murmure entre vos dents, une exclamation, et toutes ces petites flétrissures que la calomnie emploie; oh! je me trompe, c'est la pitié qui s'exprime ainsi, car la calomnie flétrit la vertu même.—Que ces haussements d'épaules, ces murmures, ces exclamations surviennent et se placent immédiatement après que vous aurez dit: Qu'elle est belle! et avant que vous puissiez ajouter: Qu'elle est honnête! Qu'on apprenne seulement ceci de moi, qui ai le plus sujet de gémir que cela soit: c'est une adultère.

HERMIONE.—Si un scélérat parlait ainsi, le scélérat le plus accompli du monde entier, il en serait plus scélérat encore: vous, seigneur, vous ne faites que vous tromper.

LÉONTES.—Vous vous êtes trompée, madame, en prenant Polixène pour Léontes. O toi, créature..., je ne veux pas t'appeler du nom qui te convient, de crainte que la grossièreté barbare, s'autorisant de mon exemple, ne se permette un pareil langage, sans égard pour le rang, et n'oublie la distinction que la politesse doit mettre entre le prince et le mendiant.—J'ai dit qu'elle est adultère, j'ai dit avec qui: elle est plus encore, elle est traître à son roi, et Camillo est son complice, un homme qui sait ce qu'elle devrait rougir de savoir, quand le secret en serait réservé à elle seule et à son vil amant. Camillo sait qu'elle est une profanatrice du lit nuptial, et aussi corrompue que ces femmes à qui le vulgaire prodigue des noms énergiques; oui, de plus elle est complice de leur récente évasion.

HERMIONE.—Non, sur ma vie, je n'ai aucune part à tout cela. Combien vous aurez de regret, quand vous viendrez à être mieux instruit, de m'avoir ainsi diffamée publiquement! Mon cher seigneur, vous aurez bien de la peine à me faire une réputation suffisante en disant que vous vous êtes trompé.

LÉONTES.—Non, non, si je me trompe, d'après les preuves sur lesquelles je me fonde, le centre de la terre n'est pas assez fort pour porter la toupie d'un écolier.—Emmenez-la en prison; celui qui parlera pour elle se rend coupable seulement pour avoir parlé.

HERMIONE.—Il y a quelque planète malfaisante qui domine dans le ciel. Je dois attendre avec patience que le ciel présente un aspect plus favorable.—Chers seigneurs, je ne suis point sujette aux pleurs, comme l'est ordinairement notre sexe; peut-être que le défaut de ces vaines larmes tarira votre pitié; mais je porte logé là (elle montre son coeur) cette douleur de l'honneur blessé qui brûle trop fort pour qu'elle puisse être éteinte par les larmes. Je vous conjure tous, seigneurs, de me juger sur les pensées les plus honorables que votre charité pourra vous inspirer: et que la volonté du roi s'accomplisse.

LÉONTES, aux gardes.—Serai-je obéi?

HERMIONE.—Quel est celui de vous qui vient avec moi?—Je demande en grâce à Votre Majesté que mes femmes m'accompagnent; car vous voyez que mon état le réclame. (A ses femmes.) Ne pleurez point, pauvres amies, il n'y a point de sujet: quand vous apprendrez que votre maîtresse a mérité la prison, fondez en larmes quand j'y serai conduite; mais cette accusation-ci ne peut tourner qu'à mon plus grand honneur.—Adieu, seigneur: jamais je n'avais souhaité de vous voir affligé; mais aujourd'hui, j'ai confiance que cela m'arrivera.—Venez, mes femmes; vous en avez la permission.

LÉONTES.—Allez, exécutez nos ordres.—Allez-vous-en.

(Les gardes conduisent la reine accompagnée de ses femmes.)

UN SEIGNEUR.—J'en conjure Votre Majesté, rappelez la reine.

ANTIGONE.—Soyez bien sûr de ce que vous faites, seigneur, de crainte que votre justice ne se trouve être de la violence. Trois grands personnages sont ici compromis, vous-même, votre reine et votre fils.

LE SEIGNEUR.—Pour elle, seigneur, j'ose engager ma vie, et je le ferai si vous voulez l'accepter, que la reine est sans tache aux yeux du ciel et envers vous; je veux dire innocente de ce dont vous l'accusez.

ANTIGONE.—S'il est prouvé qu'elle ne le soit pas, j'établirai mon domicile à côté de ma femme, j'irai toujours accouplé avec elle; je ne me fierai à elle que lorsque je la sentirai et la verrai: si la reine est infidèle, il n'y a plus un pouce de la femme,—que dis-je? une drachme de sa chair qui ne soit perfide.

LÉONTES.—Taisez-vous.

LE SEIGNEUR.—Mon cher souverain...

ANTIGONE.—C'est pour vous que nous parlons, et non pas pour nous. Vous êtes trompé par quelque instigateur qui sera damné pour sa peine: si je connaissais ce lâche, je le damnerais déjà dans ce monde.—Si son honneur est souillé... j'ai trois filles; l'aînée a onze ans, la seconde neuf, et la cadette environ cinq: si cette accusation se trouve fondée, elles me le payeront, sur mon honneur; je les mutile toutes trois: elles ne verront pas l'âge de quatorze ans pour enfanter des générations bâtardes: elles sont mes cohéritières, et je me mutilerais plutôt moi-même que de souffrir qu'elles ne produisent pas des enfants légitimes.

LÉONTES.—Cessez; plus de vaines paroles; vous ne sentez mon affront qu'avec des sens aussi froids que le nez d'un mort: mais moi, je le vois, je le sens; sentez ce que je vous fais, et voyez en même temps la main qui vous touche6.

Note 6: (retour)

Il y avait ici quelque geste indiqué pour l'acteur, peut-être celui de mettre deux doigts sur la tête d'Antigone en forme de cornes.

ANTIGONE.—Si cela est vrai, nous n'avons pas besoin de tombeau pour ensevelir la vertu: il n'y en a pas un seul grain pour adoucir l'aspect de cette terre fangeuse.

LÉONTES.—Quoi! ne m'en croit-on pas sur parole?

LE SEIGNEUR.—J'aimerais bien mieux que ce fût vous qu'on refusât de croire sur ce point, seigneur, plutôt que moi, et je serais bien plus satisfait de voir son honneur justifié que votre soupçon, quelque blâmé que vous en pussiez être.

LÉONTES.—Eh! qu'avons-nous besoin aussi de vous consulter là-dessus? Que ne suivons-nous plutôt l'instinct qui nous force à le croire? Notre prérogative n'exige point vos conseils: c'est notre bonté naturelle qui vous fait cette confidence; et si (soit par stupidité, ou par une adroite affectation) vous ne voulez pas ou ne pouvez pas goûter et sentir la vérité comme nous, apprenez que nous n'avons plus besoin de vos avis. L'affaire, la conduite à suivre, la perte ou le gain, tout nous est personnel.

ANTIGONE.—Et je souhaiterais, mon souverain, que vous eussiez jugé cette affaire dans le silence de votre jugement, sans en rien communiquer à personne.

LÉONTES.—Comment cela se pouvait-il? Ou l'âge a renforcé votre ignorance, ou vous êtes né stupide. Ne sommes-nous pas autorisés dans notre conduite par la fuite de Camillo, jointe à leur familiarité, qui était palpable autant que peut être une chose qui n'a plus besoin que d'être vue pour être prouvée, tant les circonstances étaient évidentes? Rien ne manquait à l'évidence, que d'avoir vu la chose. Cependant, pour une plus forte confirmation (car, dans une affaire de cette importance, la précipitation serait lamentable), j'ai envoyé en hâte à la ville sacrée de Delphes, au temple d'Apollon, Dion et Cléomène, dont vous connaissez le mérite plus que suffisant. Ainsi c'est l'oracle qui me dictera la marche à suivre, et ce conseil spirituel, une fois obtenu, m'arrêtera ou me poussera en avant. Ai-je bien fait?

LE SEIGNEUR.—Très-bien, seigneur.

LÉONTES.—Quoique je sois convaincu et que je n'aie pas besoin d'en savoir plus que je n'en sais, cependant l'oracle servira à tranquilliser les esprits des autres, et ceux dont l'ignorante crédulité se refuse à voir la vérité. Ainsi nous avons trouvé convenable qu'elle fût séparée de notre personne et emprisonnée, de peur qu'elle ne soit chargée d'accomplir la trahison tramée par les deux complices qui ont pris la fuite. Allons, suivez-nous; nous devons parler au peuple; car cette affaire va nous mettre tous en mouvement.

ANTIGONE, à part.—Pour finir par en rire, à ce que je présume, si la bonne vérité était connue.

(Ils sortent.)

SCÈNE II

L'extérieur d'une prison.

Entre PAULINE et sa suite.

PAULINE.—Le geôlier! Qu'on l'appelle. (Un serviteur sort.) Faites-lui savoir qui je suis.—Vertueuse reine! Il n'est point en Europe de cour assez brillante pour toi; que fais-tu dans cette prison? (Le serviteur revient avec le geôlier.) (Au geôlier.) Vous me connaissez, n'est-ce pas mon ami?

LE GEÔLIER.—Pour une vertueuse dame, et que j'honore beaucoup.

PAULINE.—Alors je vous prie, conduisez-moi vers la reine.

LE GEÔLIER.—Je ne le puis, madame; j'ai reçu expressément des ordres contraires.

PAULINE.—On se donne ici bien de la peine pour emprisonner l'honnêteté et la vertu, et leur défendre l'accès des amis sensibles qui viennent les visiter!—Est-il permis, je vous prie, de voir ses femmes? quelqu'une d'elles, Émilie, par exemple?

LE GEÔLIER.—S'il vous plaît, madame, d'écarter de vous votre suite, je vous amènerai Émilie.

PAULINE.—Eh bien! je vous prie de la faire venir.—Vous, éloignez-vous.

(Les gens de la suite sortent.)

LE GEÔLIER.—Et il faut encore, madame, que je sois présent à votre entretien.

PAULINE.—Eh bien! à la bonne heure; je vous prie... (Le geôlier sort.) On se donne ici tant de peine pour ternir ce qui est sans tache, que cela dépasse toute idée. (Le geôlier reparaît avec Émilie.) (A Émilie.) Chère demoiselle, comment se porte notre gracieuse reine?

ÉMILIE.—Aussi bien que peuvent le permettre tant de grandeur et d'infortunes réunies. Dans les secousses de ses frayeurs et de ses douleurs, les plus extrêmes qu'ait souffertes une femme délicate, elle est accouchée un peu avant son terme.

PAULINE.—D'un garçon?

ÉMILIE.—D'une fille. Un bel enfant, vigoureux, et qui semble devoir vivre. La reine en reçoit beaucoup de consolation; elle lui dit: Ma pauvre petite prisonnière, je suis aussi innocente que toi.

PAULINE.—J'en ferais serment.—Maudites soient ces dangereuses et funestes lunes7 du roi! Il faut qu'il en soit instruit, et il le sera; c'est à une femme que cet office sied le mieux, et je le prends sur moi. Si mes paroles sont emmiellées, que ma langue s'enfle et ne puisse jamais servir d'organe à ma colère enflammée.—Je vous prie, Émilie, présentez l'hommage de mon respect à la reine: si elle a le courage de me confier son petit enfant, j'irai le montrer au roi, et je me charge de lui servir d'avocat avec la dernière chaleur. Nous ne savons pas à quel point la vue de cet enfant peut l'adoucir: souvent le silence de la pure innocence persuade où la parole échouerait.

Note 7: (retour)

Expression empruntée du français.

ÉMILIE.—Très-noble dame, votre honneur et votre bonté sont si manifestes que cette entreprise volontaire de votre part ne peut manquer d'avoir un succès heureux: il n'est point de dame au monde aussi propre à remplir cette importante commission. Daignez entrer dans la chambre voisine: je vais sur-le-champ instruire la reine de votre offre généreuse. Elle-même aujourd'hui méditait cette idée: mais elle n'a pas osé proposer à personne ce ministère d'honneur, dans la crainte de se voir refusée.

PAULINE.—Dites-lui, Émilie, que je me servirai de cette langue que j'ai: et s'il en sort autant d'éloquence qu'il y a de hardiesse dans mon sein, il ne faut pas douter que je ne fasse du bien.

ÉMILIE.—Que le ciel vous bénisse! Je vais trouver la reine. Je vous prie, avancez un peu plus près.

LE GEÔLIER.—Madame, s'il plaît à la reine d'envoyer l'enfant, je ne sais pas à quel danger je m'exposerai en le permettant, n'ayant aucun ordre qui m'y autorise.

PAULINE.—Vous n'avez rien à craindre, mon ami: l'enfant était prisonnier dans le sein de sa mère; et il en a été délivré et affranchi par les lois et la marche de la nature. Il n'a point part au courroux du roi: et il n'est pas coupable des fautes de sa mère, si elle en a commis quelqu'une.

LE GEÔLIER.—Je le crois comme vous.

PAULINE.—N'ayez aucune crainte: sur mon honneur, je me placerai entre vous et le danger. (Ils sortent.)

SCÈNE III

Salle dans le palais.

Entrent LÉONTES, ANTIGONE, SEIGNEURS et suite.

LÉONTES.—Ni le jour, ni la nuit, point de repos: c'est une vraie faiblesse de supporter ainsi ce malheur... Oui, ce serait pure faiblesse, si la cause de mon trouble n'était pas encore en vie. Elle fait partie de cette cause, elle, cette adultère.—Car le roi suborneur est tout à fait hors de la portée de mon bras, au delà de l'atteinte de mes projets de vengeance. Mais elle, je la tiens sous ma main. Supposé qu'elle soit morte, livrée aux flammes, je pourrais alors retrouver la moitié de mon repos.—Holà! quelqu'un!

(Un de ses officiers s'avance.)

L'OFFICIER.—Seigneur?

LÉONTES.—Comment se porte l'enfant?

L'OFFICIER.—Il a bien reposé cette nuit: on espère que sa maladie est terminée.

LÉONTES.—Ce que c'est que le noble instinct de cet enfant! Sentant le déshonneur de sa mère, on l'a vu aussitôt décliner, languir, et en être profondément affecté: il s'en est comme approprié, incorporé la honte; il en a perdu la gaieté, l'appétit, le sommeil, et il est tombé en langueur. (A l'officier.) Laissez-moi seul; allez voir comment il se porte. (L'officier sort.)—Fi donc! fi donc!—Ne pensons point à Polixène. Quand je regarde de ce côté, mes pensées de vengeance reviennent sur moi-même. Il est trop puissant par lui-même, par ses partisans, ses alliances: qu'il vive, jusqu'à ce qu'il vienne une occasion favorable. Quant à la vengeance présente, accomplissons-la sur elle. Camillo et Polixène rient de moi; ils se font un passe-temps de mes chagrins; ils ne riraient pas, si je pouvais les atteindre; elle ne rira pas non plus, celle que je tiens sous ma puissance.

(Entre Pauline tenant l'enfant.)

UN SEIGNEUR.—Vous ne pouvez pas entrer.

PAULINE.—Ah! secondez-moi tous plutôt, mes bons seigneurs: quoi! craignez-vous plus sa colère tyrannique que vous ne tremblez pour la vie de la reine? une âme pure et vertueuse, plus innocente qu'il n'est jaloux!

ANTIGONE.—C'en est assez.

L'OFFICIER.—Madame, le roi n'a pas dormi cette nuit; et il a donné ordre de ne laisser approcher personne.

PAULINE.—Point tant de chaleur, monsieur; je viens lui apporter le sommeil. C'est vous et vos pareils qui rampez près de lui comme des ombres, et gémissez à chaque inutile soupir qu'il pousse; c'est vous qui nourrissez la cause de son insomnie: moi, je viens avec des paroles aussi salutaires que franches et vertueuses pour le purger de cette humeur qui l'empêche de dormir.

LÉONTES.—Quel est donc ce bruit que j'entends?

PAULINE.—Ce n'est pas du bruit, seigneur, mais je sollicite une audience nécessaire pour les affaires de Votre Majesté.

LÉONTES.—Comment?—Qu'on fasse sortir cette dame audacieuse. Antigone, je vous ai chargé de l'empêcher de m'approcher; je savais qu'elle viendrait.

ANTIGONE.—Je lui avais défendu, seigneur, sous peine d'encourir votre disgrâce et la mienne, de venir vous voir.

LÉONTES.—Quoi! ne pouvez-vous la gouverner?

PAULINE.—Oui, seigneur, pour me défendre tout ce qui n'est pas honnête, il le peut: mais dans cette affaire (à moins qu'il n'use du moyen dont vous avez usé, et qu'il ne m'emprisonne, pour mes bonnes actions), soyez sûr qu'il ne me gouvernera pas.

ANTIGONE.—Voyez maintenant, vous l'entendez vous-même, lorsqu'elle veut prendre les rênes, je la laisse conduire: mais elle ne fera pas de faux pas.

PAULINE.—Mon cher souverain, je viens, et je vous conjure de m'écouter; moi, qui fais profession d'être votre loyale sujette, votre médecin, et votre conseiller très-soumis; mais qui pourtant ose le paraître moins, et flatter moins vos maux que certaines gens qui paraissent plus dévoués à vos intérêts;—je viens, vous dis-je, de la part de votre vertueuse reine.

LÉONTES.—Vertueuse reine!

PAULINE.—Vertueuse reine, seigneur; vertueuse reine; je dis vertueuse reine; et je soutiendrais sa vertu dans un combat singulier, si j'étais un homme, fussé-je le dernier de ceux qui vous entourent.

LÉONTES.—Forcez-la de sortir de ma présence.

PAULINE.—Que celui qui n'attache aucun prix à ses yeux mette le premier la main sur moi: je sortirai de ma propre volonté; mais auparavant je remplirai mon message.—La vertueuse reine, car elle est vertueuse, vous a mis au monde une fille; la voilà: elle la recommande à votre bénédiction.

LÉONTES.—Loin de moi, méchante sorcière8! Emmenez-la d'ici, hors des portes.—Une infâme entremetteuse!

Note 8: (retour)

Mankind witch.

PAULINE.—Non, seigneur; je suis aussi ignorante dans ce métier que vous me connaissez mal, seigneur, en me donnant ce nom. Je suis aussi honnête que vous êtes fou; et c'est l'être assez, je le garantis, pour passer pour honnête femme, comme va le monde.

LÉONTES.—Traîtres! ne la chasserez-vous pas? Donnez-lui cette bâtarde. (A Antigone.) Toi, radoteur, qui te laisses conduire par le nez, coq battu par ta poule9, ramasse cette bâtarde, prends-la, te dis-je, et rends-la à ta commère.

Note 9: (retour)

Woman-tried.

PAULINE.—Que tes mains soient à jamais déshonorées, si tu relèves la princesse sur cette outrageante et fausse dénomination qu'il lui a donnée.

LÉONTES, à Antigone.—Il a peur de sa femme!

PAULINE.—Je voudrais que vous en fissiez autant: alors il n'y aurait pas de doute que vous n'appelassiez vos enfants vos enfants.

LÉONTES.—Un nid de traîtres!

ANTIGONE.—Je ne suis point un traître, par le jour qui nous éclaire.

PAULINE.—Ni moi, ni personne, hors un seul ici, et c'est lui-même; (montrant le roi) lui qui livre et son propre honneur, et celui de sa reine, et celui de son fils, d'une si heureuse espérance, et celui de son petit enfant, à la calomnie, dont la plaie est plus cuisante que celle du glaive: lui qui ne veut pas (et, dans la circonstance, c'est une malédiction qu'il ne puisse y être contraint) arracher de son coeur la racine de son opinion, qui est pourrie, si jamais un chêne ou une pierre fut solide.

LÉONTES.—Une créature d'une langue effrénée, qui tout à l'heure maltraitait son mari, et qui maintenant aboie contre moi! Cet enfant n'est point à moi: c'est la postérité de Polixène. Ôtez-le de ma vue, et livrez-le aux flammes avec sa mère.

PAULINE.—Il est à vous, et nous pourrions vous appliquer en reproche le vieux proverbe: Il vous ressemble tant que c'est tant pis.—Regardez, seigneurs, quoique l'image soit petite, si ce n'est pas la copie et le portrait du père: ses yeux, son nez, ses lèvres, le froncement de son sourcil, son front et jusqu'aux jolies fossettes de son menton et de ses joues, et son sourire; la forme même de sa main, de ses ongles, de ses doigts.—Et toi, nature, bonne déesse, qui l'as formée si ressemblante à celui qui l'a engendrée, si c'est toi qui disposes aussi de l'âme, parmi toutes ses couleurs, qu'il n'y ait pas de jaune10; de peur qu'elle ne soupçonne un jour, comme lui, que ses enfants ne sont pas les enfants de son mari!

Note 10: (retour)

Couleur de la jalousie.

LÉONTES.—Méchante sorcière!—Et toi, imbécile, digne d'être pendu, tu n'arrêteras pas sa langue?

ANTIGONE.—Si vous faites pendre tous les maris qui ne peuvent accomplir cet exploit, à peine vous laisserez-vous un seul sujet.

LÉONTES.—Encore une fois, emmène-la d'ici.

PAULINE.—Le plus méchant et le plus dénaturé des époux ne peut faire pis.

LÉONTES.—Je te ferai brûler vive.

PAULINE.—Je ne m'en embarrasse point: c'est celui qui allume le bûcher qui est l'hérétique, et non point celle qui y est brûlée. Je ne vous appelle point tyran: mais ce traitement cruel que vous faites subir à votre reine, sans pouvoir donner d'autres preuves de votre accusation que votre imagination déréglée, sent un peu la tyrannie et vous rendra ignoble; oui, et un objet d'ignominie aux yeux du monde.

LÉONTES.—Sur votre serment de fidélité, je vous somme de la chasser de ma chambre. Si j'étais un tyran, où serait sa vie? Elle n'aurait pas osé m'appeler ainsi, si elle me connaissait pour en être un. Entraînez-la.

PAULINE.—Je vous prie, ne me poussez pas, je m'en vais. Veillez sur votre enfant, seigneur; il est à vous. Que Jupiter daigne lui envoyer un meilleur génie tutélaire! (Aux courtisans.) A quoi bon vos mains? Vous qui prenez un si tendre intérêt à ses extravagances, vous ne lui ferez jamais aucun bien, non, aucun de vous; allez, allez; adieu, je m'en vais.

(Elle sort.)

LÉONTES, à Antigone.—C'est toi, traître, qui as poussé ta femme à ceci! Mon enfant!... qu'on l'emporte!—Toi-même, qui montres un coeur si tendre pour lui, emporte-le d'ici et fais-le consumer sur-le-champ par les flammes; oui, je veux que ce soit toi, et nul autre que toi. Prends-le à l'instant, et avant une heure songe à venir m'annoncer l'exécution de mes ordres, et sur de bonnes preuves, ou je confisque ta vie avec tout ce que tu peux posséder; si tu refuses de m'obéir et que tu veuilles lutter avec ma colère, dis-le, et de mes propres mains je vais briser la cervelle de ce bâtard. Va, jette-le au feu, car c'est toi qui animes ta femme.

ANTIGONE.—Non, sire; tous ces seigneurs, mes nobles amis, peuvent, s'ils le veulent, me justifier pleinement.

UN SEIGNEUR.—Oui, nous le pouvons, mon royal maître; il n'est point coupable de ce que sa femme est venue ici.

LÉONTES.—Vous êtes tous des menteurs.

UN SEIGNEUR.—J'en conjure Votre Majesté, accordez-nous plus de confiance; nous vous avons fidèlement servi, et nous vous conjurons de nous rendre cette justice; tombant à vos genoux, nous vous demandons en grâce, comme une récompense de nos services passés et futurs, de changer cette résolution; elle est trop atroce, trop sanguinaire, pour ne pas conduire à quelque issue sinistre; nous voilà tous à vos genoux.

LÉONTES.—Je suis comme une plume, pour tous les vents qui soufflent.—Vivrai-je donc pour voir cet enfant odieux à mes genoux m'appeler son père? Il vaut mieux le brûler à présent que de le maudire alors. Mais soit, qu'il vive... Non, il ne vivra pas.—(A Antigone.) Vous, approchez ici, monsieur, qui vous êtes montré si tendrement officieux, de concert avec votre dame Marguerite, votre sage-femme, pour sauver la vie de cette bâtarde (car c'est une bâtarde, aussi sûr que cette barbe est grise): quels hasards voulez-vous courir pour sauver la vie de ce marmot?

ANTIGONE.—Tous ceux, seigneur, que mes forces peuvent supporter et que l'honneur peut m'imposer, j'irai jusque-là, et j'offre le peu de sang qui me reste pour sauver l'innocence; tout ce que je pourrai faire.

LÉONTES.—Tu pourras le faire. Jure sur cette épée que tu exécuteras mes ordres11.

Note 11: (retour)

Forme de serment jadis usitée.

ANTIGONE.—Je le jure, seigneur.

LÉONTES.—Écoute et obéis; songes-y bien, car la moindre omission sera l'arrêt, non-seulement de ta mort, mais de la mort de ta femme à mauvaise langue; quant à présent, nous voulons bien lui pardonner. Nous t'enjoignons, par ton devoir d'homme lige, de transporter cette fille bâtarde dans quelque désert éloigné, hors de l'enceinte de nos domaines, et là de l'abandonner sans plus de pitié à sa propre protection, aux risques du climat. Comme cet enfant nous est survenu par un hasard étrange, je te charge au nom de la justice, au péril de ton âme et des tortures de ton corps, de l'abandonner comme une étrangère à la merci du sort, à qui tu laisseras le soin de l'élever ou de la détruire; emporte-la.

ANTIGONE.—Je jure de le faire, quoiqu'une mort présente eût été plus miséricordieuse. Allons, viens, pauvre enfant; que quelque puissant esprit inspire aux vautours et aux corbeaux de te servir de nourrices! On dit que les loups et les ours ont quelquefois dépouillé leur férocité pour remplir de semblables offices de pitié. Seigneur, puissiez-vous être plus heureux que cette action ne le mérite! Et toi, pauvre petite, condamnée à périr, que la bénédiction du ciel, se déclarant contre cette cruauté, combatte pour toi!

(Il sort, emportant l'enfant.)

LÉONTES.—Non, je ne veux point élever la progéniture d'un autre.

(Entre un serviteur.)

LE SERVITEUR.—Sous le bon plaisir de Votre Majesté, les députés que vous avez envoyés consulter l'oracle sont revenus depuis une heure. Cléomène et Dion sont arrivés heureusement de Delphes; ils sont tous les deux débarqués, et ils se hâtent pour arriver à la cour.

UN SEIGNEUR.—Vous conviendrez, seigneur, qu'ils ont fait une incroyable diligence.

LÉONTES.—Il y a vingt-trois jours qu'ils sont absents; c'est une grande célérité; elle nous présage que le grand Apollon aura voulu manifester sur-le-champ la vérité. Préparez-vous, seigneurs; convoquez un conseil où nous puissions faire paraître notre déloyale épouse; car, comme elle a été accusée publiquement, son procès se fera publiquement et avec justice. Tant qu'elle respirera, mon coeur sera pour moi un fardeau. Laissez-moi, et songez à exécuter mes ordres.

(Tous sortent.)

FIN DU DEUXIÈME ACTE.



ACTE TROISIÈME


SCÈNE I

Une rue d'une ville de Sicile.

Entrent CLÉOMÈNE ET DION.


CLÉOMÈNE.—Le climat est pur, l'air est très-doux; l'île est fertile, et le temple surpasse de beaucoup les récits qu'on en fait communément.

DION.—Moi, je citerai, car c'est ce qui m'a ravi surtout, les célestes vêtements (c'est le nom que je crois devoir leur donner) et la vénérable majesté des prêtres qui les portent.—Et le sacrifice! quelle pompe, quelle solennité dans l'offrande! Il n'y avait rien de terrestre.

CLÉOMÈNE.—Mais, par-dessus tout, le soudain éclat et la voix assourdissante de l'oracle, qui ressemblait au tonnerre de Jupiter; mes sens en ont été si étonnés que j'étais anéanti.

DION.—Si l'issue de notre voyage se termine aussi heureusement pour la reine (et que les dieux le veuillent!) qu'il a été favorable, agréable et rapide pour nous, le temps que nous y avons mis nous est bien payé par son emploi.

CLÉOMÈNE.—Grand Apollon, dirige tout pour le bien! Je n'aime point ces proclamations qui cherchent des torts à Hermione.

DION.—La rigueur même de cette procédure manifestera l'innocence ou terminera l'affaire. Quand une fois l'oracle, ainsi muni du sceau du grand-prêtre d'Apollon, découvrira ce qu'il renferme, il se révélera quelque secret extraordinaire à la connaissance publique.—Allons, des chevaux frais, et que la fin soit favorable!

SCÈNE II

Une cour de justice.

LÉONTES, des SEIGNEURS et des OFFICIERS siégeant selon leur rang.

LÉONTES.—Cette cour assemblée, nous le déclarons à notre grand regret, porte un coup cruel à notre coeur. L'accusée est la fille d'un roi, notre femme, et une femme trop chérie de nous.—Soyons enfin justifiés du reproche de tyrannie par la publicité que nous donnons à cette procédure: la justice aura son cours régulier, soit pour la conviction du crime, soit pour son acquittement.—Faites avancer la prisonnière.

UN OFFICIER DE JUSTICE.—C'est la volonté de Sa Majesté que la reine comparaisse en personne devant cette cour.—Silence!

(Hermione est amenée dans la salle du tribunal par des gardes; Pauline et ses femmes l'accompagnent.)

LÉONTES.—Lisez les chefs d'accusation.

UN OFFICIER lit à haute voix.Hermione, épouse de l'illustre Léontes, roi de Sicile, tu es ici citée et accusée de haute trahison comme ayant commis adultère avec Polixène, roi de Bohême, et conspiré avec Camillo pour ôter la vie à notre souverain seigneur, ton royal époux: et ce complot étant en partie découvert par les circonstances, toi, Hermione, au mépris de la foi et de l'obéissance d'un fidèle sujet, tu leur as conseillé, pour leur sûreté, de s'évader pendant la nuit, et tu as favorisé leur évasion.

HERMIONE.—Tout ce que j'ai à dire tendant nécessairement à nier les faits dont je suis accusée, et n'ayant d'autre témoignage à produire en ma faveur que celui qui sort de ma bouche, il ne me servira guère de répondre non coupable; ma vertu n'étant réputée que fausseté, l'affirmation que j'en ferais serait reçue de même. Mais si les puissances du ciel voient les actions humaines (comme elles le font), je ne doute pas alors que l'innocence ne fasse rougir ces fausses accusations et que la tyrannie ne tremble devant la patience.—(Au roi.) Vous, seigneur, vous savez mieux que personne (vous qui voulez feindre de l'ignorer) que toute ma vie passée a été aussi réservée, aussi chaste, aussi fidèle que je suis malheureuse maintenant, et je le suis plus que l'histoire n'en donne d'exemple, quand même on inventerait et qu'on jouerait cette tragédie pour attirer des spectateurs. Car, considérez-moi,—compagne de la couche d'un roi, possédant la moitié d'un trône, fille d'un grand monarque, mère d'un prince de la plus grande espérance, amenée ici pour parler et discourir pour sauver ma vie et mon honneur devant tous ceux à qui il plaît de venir me voir et m'entendre. Quant à la vie, je la tiens pour être une douleur que je voudrais abréger; mais l'honneur, il doit se transmettre de moi à mes enfants, et, c'est lui seul que je veux défendre. J'en appelle à votre propre conscience, seigneur, pour dire combien j'étais dans vos bonnes grâces avant que Polixène vînt à votre cour, et combien je le méritais. Et depuis qu'il y est venu, par quel commerce illicite me suis-je écartée de mon devoir pour mériter de paraître ici? Si jamais j'ai franchi d'un seul pas les bornes de l'honneur, si j'ai penché de ce côté en action ou en volonté, que les coeurs de tous ceux qui m'entendent s'endurcissent, et que mon plus proche parent s'écrie: Opprobre sur son tombeau!

LÉONTES.—Je n'ai jamais ouï dire encore qu'aucun de ces vices effrontés eût moins d'impudence pour nier ce qu'il avait fait que pour le commettre d'abord.

HERMIONE.—Cela est assez vrai, mais c'est une maxime dont je ne mérite pas l'application, seigneur.

LÉONTES.—Vous ne l'avouerez pas.

HERMIONE.—Je ne dois rien avouer de plus que ce qui peut m'être personnel dans ce qu'on m'impute à crime. Quant à Polixène (qui est le complice qu'on me donne), je confesse que je l'ai aimé en tout honneur, autant qu'il le désirait lui-même, de l'espèce d'affection qui pouvait convenir à une dame comme moi, de cette affection et non point d'une autre, que vous m'aviez commandée vous-même. Et si je ne l'eusse pas fait, je croirais m'être rendue coupable à la fois de désobéissance et d'ingratitude envers vous et envers votre ami, dont l'amitié avait, du moment où elle avait pu s'exprimer par la parole, dès l'enfance, déclaré qu'elle vous était dévouée. Quant à la conspiration, je ne sais point quel goût elle a, bien qu'on me la présente comme un plat dont je dois goûter; tout ce que j'en sais, c'est que Camillo était un honnête homme; quant au motif qui lui a fait quitter votre cour, si les dieux n'en savent pas plus que moi, ils l'ignorent.

LÉONTES.—Vous avez su son départ, comme vous savez ce que vous étiez chargée de faire en son absence.

HERMIONE.—Seigneur, vous parlez un langage que je n'entends point; ma vie dépend de vos rêves, et je vous l'abandonne.

LÉONTES.—Mes rêves sont vos actions: vous avez eu un enfant bâtard de Prolixène, et je n'ai fait que le rêver? Comme vous avez passé toute honte (et c'est l'ordinaire de celles de votre espèce), vous avez aussi passé toute vérité. Il vous importe davantage de le nier, mais cela ne vous sert de rien; car de même que votre enfant a été proscrit, comme il le devait être, n'ayant point de père qui le reconnût (ce qui est plus votre crime que le sien), de même vous sentirez notre justice, et n'attendez de sa plus grande douceur rien moins que la mort.

HERMIONE.—Seigneur, épargnez vos menaces. Ce fantôme dont vous voulez m'épouvanter, je le cherche. La vie ne peut m'être d'aucun avantage: la couronne et la joie de ma vie, votre affection, je la regarde comme perdue: car je sens qu'elle est partie, quoique je ne sache pas comment elle a pu me quitter. Ma seconde consolation était mon fils, le premier fruit de mon sein: je suis bannie de sa présence, comme si j'étais attaquée d'un mal contagieux. Ma troisième consolation, née sous une malheureuse étoile, elle a été arrachée de mon sein dont le lait innocent coulait dans sa bouche innocente, pour être traînée à la mort. Moi-même, j'ai été affichée sous le nom de prostituée sur tous les poteaux: par une haine indécente, on m'a refusé jusqu'au privilége des couches, qui appartient aux femmes de toute classe. Enfin, je me suis vue traînée dans ce lieu en plein air, avant d'avoir recouvré les forces nécessaires. A présent, seigneur, dites-moi de quels biens je jouis dans la vie, pour craindre de mourir? Ainsi, poursuivez; mais écoutez encore ces mots: ne vous méprenez pas à mes paroles.—Non; pour la vie, je n'en fais pas plus de cas que d'un fétu.—Mais pour mon honneur (que je voudrais justifier), si je suis condamnée sur des soupçons, sans le secours d'autres preuves que celles qu'éveille votre jalousie, je vous déclare que c'est de la rigueur, et non de la justice. Seigneur, je m'en rapporte à l'oracle: qu'Apollon soit mon juge.

UN DES SEIGNEURS, à la reine.—Cette requête, de votre part, madame, est tout à fait juste; ainsi qu'on produise, au nom d'Apollon, l'oracle qu'il a prononcé.

(Quelques-uns des officiers sortent.)

HERMIONE.—L'empereur de Russie était mon père; ah! s'il vivait encore, et qu'il vît ici sa fille accusée! Je voudrais qu'il pût voir seulement la profondeur de ma misère; mais pourtant avec des yeux de pitié et non de vengeance!

(Quelques officiers rentrent avec Dion et Cléomène.)

UN OFFICIER.—Cléomène, et vous, Dion, vous allez jurer, sur l'épée de la justice, que vous avez été tous deux à Delphes; que vous en avez rapporté cet oracle, scellé et à vous remis par la main du grand-prêtre d'Apollon; et que, depuis ce moment, vous n'avez pas eu l'audace de briser le sceau sacré, ni de lire les secrets qu'il couvre.

CLÉOMÈNE ET DION.—Nous jurons tout cela.

LÉONTES.—Brisez le sceau et lisez.

L'OFFICIER rompt le sceau et lit.—«Hermione est chaste, Polixène est sans reproche, Camillo est un sujet fidèle, Léontes un tyran jaloux, son innocente enfant un fruit légitime; et le roi vivra sans héritier, si ce qui est perdu ne se retrouve pas.»

TOUS LES SEIGNEURS s'écrient.—Loué soit le grand Apollon!

HERMIONE.—Qu'il soit loué!

LÉONTES, à l'officier.—As-tu lu la vérité?

L'OFFICIER.—Oui, seigneur, telle qu'elle est ici couchée par écrit.

LÉONTES.—Il n'y a pas un mot de vérité dans tout cet oracle: le procès continuera; tout cela est pure fausseté.

(Un page entre avec précipitation.)

LE PAGE.—Mon seigneur le roi, le roi!

LÉONTES.—De quoi s'agit-il?

LE PAGE.—Ah! seigneur, vous allez me haïr pour la nouvelle que j'apporte. Le prince, votre fils, par l'idée seule et par la crainte du jugement de la reine, est parti12.

Note 12: (retour)

C'est le vixit des Latins.

LÉONTES.—Comment, parti?

LE PAGE.—Est mort.

LÉONTES.—Apollon est courroucé, et le ciel même se déchaîne contre mon injustice.—Eh! qu'a-t-elle donc?

(La reine s'évanouit.)

PAULINE.—Cette nouvelle est mortelle pour la reine.—Abaissez vos regards, et voyez ce que fait la mort.

LÉONTES.—Emmenez-la d'ici; son coeur n'est qu'accablé, elle reviendra à elle.—J'en ai trop cru mes propres soupçons. Je vous en conjure, administrez-lui avec tendresse quelques remèdes qui la ramènent à la vie.—Apollon, pardonne à ma sacrilége profanation de ton oracle! (Pauline et les dames emportent Hermione.) Je veux me réconcilier avec Polixène; je veux faire de nouveau ma cour à ma reine; rappeler l'honnête Camillo, que je déclare être un homme d'honneur, et d'une âme généreuse; car, poussé par ma jalousie à des idées de vengeance et de meurtre, j'ai choisi Camillo pour en être l'instrument, et pour empoisonner mon ami Polixène; ce qui aurait été fait, si l'âme vertueuse de Camillo n'avait mis des retards à l'exécution de ma rapide volonté. Quoique je l'eusse menacé de la mort s'il ne le faisait pas, et encouragé par l'appât de la récompense s'il le faisait, lui, plein d'humanité et d'honneur, est allé dévoiler mon projet à mon royal hôte; il a abandonné tous les biens qu'il possède ici, que vous savez être considérables, et il s'est livré aux malheurs certains de toutes les incertitudes, sans autres richesses que son honneur.—Oh! comme il brille à travers ma rouille! combien sa piété fait ressortir la noirceur de mes actions!

(Pauline revient.)

PAULINE.—Ah! coupez mon lacet, ou mon coeur va le rompre en se brisant!

UN DES SEIGNEURS.—D'où vient ce transport, bonne dame?

PAULINE, au roi.—Tyran, quels tourments étudiés as-tu en réserve pour moi? Quelles roues, quelles tortures, quels bûchers? M'écorcheras-tu vive, me brûleras-tu par le plomb fondu ou l'huile bouillante?... Parle, quel supplice ancien ou nouveau me faut-il subir, moi, dont chaque mot mérite tout ce que ta fureur peut te suggérer de plus cruel? Ta tyrannie travaillant de concert avec la jalousie... Des chimères, trop vaines pour des petits garçons, trop absurdes et trop oiseuses pour des petites filles de neuf ans! Ah! réfléchis à ce qu'elles ont produit, et alors deviens fou en effet; oui, frénétique; car toutes tes folies passées n'étaient rien auprès de la dernière. C'est peu que tu aies trahi Polixène, et montré une âme inconstante, d'une ingratitude damnable; c'est peu encore que tu aies voulu empoisonner l'honneur du vertueux Camillo, en voulant le déterminer au meurtre d'un roi: ce ne sont là que des fautes légères auprès des forfaits monstrueux qui les suivent, et encore je ne compte pour rien, ou pour peu, d'avoir jeté aux corbeaux ta petite fille, quoiqu'un démon eût versé des larmes au milieu du feu avant d'en faire autant; et je ne t'impute pas non plus directement la mort du jeune prince, dont les sentiments d'honneur, sentiments élevés pour un âge si tendre, ont brisé le coeur qui comprenait qu'un père grossier et imbécile diffamait sa gracieuse mère; non, ce n'est pas tout cela dont tu as à répondre, mais la dernière horreur,—ô seigneurs, quand je l'aurai annoncée, criez tous: malheur!—La reine, la reine, la plus tendre, la plus aimable des femmes, est morte; et la vengeance du ciel ne tombe pas encore!

UN SEIGNEUR.—Que les puissances suprêmes nous en préservent!

PAULINE.—Je vous dis qu'elle est morte, j'en ferai serment, et si mes paroles et mes serments ne vous persuadent pas, allez et voyez, si vous parvenez à ramener la plus légère couleur sur ses lèvres, le moindre éclat dans ses yeux, la moindre chaleur à l'extérieur, ou la respiration à l'intérieur, je vous servirai comme je servirais les dieux. Mais toi, tyran, ne te repens point de ces forfaits; ils sont trop au-dessus de tous tes remords; abandonne-toi au seul désespoir. Quand tu ferais mille prières à genoux, pendant dix mille années, nu, jeûnant sur une montagne stérile, où un éternel hiver enfanterait d'éternels orages, tu ne pourrais pas amener les dieux à jeter un seul regard sur toi.

LÉONTES.—Poursuis, poursuis; tu ne peux en trop dire, j'ai mérité que toutes les langues m'accablent des plus amers reproches.

UN SEIGNEUR, à Pauline.—N'ajoutez rien de plus; quel que soit l'événement, vous avez fait une faute, en vous permettant la hardiesse de ces discours.

PAULINE.—J'en suis fâchée; je sais me repentir des fautes que j'ai faites, quand on vient à me les faire connaître. Hélas! j'ai trop montré la témérité d'une femme; il est blessé dans son noble coeur. (Au roi.) Ce qui est passé, et sans remède, ne doit plus être une cause de chagrin; ne vous affligez point de mes reproches. Punissez-moi plutôt de vous avoir rappelé ce que vous deviez oublier.—Mon cher souverain, sire, mon royal seigneur, pardonnez à une femme insensée; c'est l'amour que je portais à votre reine.—Allons, me voilà folle encore!—Je ne veux plus vous parler d'elle, ni de vos enfants; je ne vous rappellerai point le souvenir de mon seigneur, qui est perdu aussi. Recueillez toute votre patience, je ne dirai plus rien.

LÉONTES.—Tu as bien parlé, puisque tu ne m'as dit que la vérité; je la reçois mieux que je ne recevrais ta pitié. Je t'en prie, conduis-moi vers les cadavres de ma reine et de mon fils; un seul tombeau les enfermera tous deux, et les causes de leur mort y seront inscrites, à ma honte éternelle. Une fois le jour, j'irai visiter la chapelle où ils reposeront, et mon plaisir sera d'y verser des larmes. Je fais voeu de consacrer mes jours à ce devoir, aussi longtemps que la nature voudra m'en donner la force.—Venez, conduisez-moi vers les objets de ma douleur.

(Ils sortent.)

SCÈNE III

Un désert de la Bohême voisin de la mer.

ANTIGONE portant l'enfant, et un MATELOT.

ANTIGONE.—Tu es donc bien sûr que notre vaisseau a touché les côtes désertes de la Bohême?

LE MARINIER.—Oui, seigneur, et j'ai bien peur que nous n'y ayons débarqué dans un mauvais moment; le ciel a l'air courroucé et nous menace de violentes rafales. Sur ma conscience, les dieux sont irrités de notre entreprise et nous témoignent leur colère.

ANTIGONE.—Que leurs saintes volontés s'accomplissent! Va, retourne à bord, veille sur ta barque, je ne serai pas longtemps à t'aller rejoindre.

LE MARINIER.—Hâtez-vous le plus possible, et ne vous avancez pas trop loin dans les terres; nous aurons probablement du mauvais temps: d'ailleurs, le désert est fameux par les animaux féroces dont il est infesté.

ANTIGONE.—Va toujours: je vais te suivre dans un moment.

LE MARINIER.—Je suis bien joyeux d'être ainsi débarrassé de cette affaire.

(Il sort.)

ANTIGONE.—Viens, pauvre enfant.—J'ai ouï dire (mais sans y croire) que les âmes des morts revenaient quelquefois; si cela est possible, ta mère m'a apparu la nuit dernière: car jamais rêve ne ressembla autant à la veille. Je vois s'avancer à moi une femme, la tête penchée tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Jamais je n'ai vu objet si rempli de douleur et conservant tant de noblesse: vêtue d'une robe d'une blancheur éclatante comme la sainteté même, elle s'est approchée de la cabine où j'étais couché: trois fois elle s'est inclinée devant moi, et sa bouche s'ouvrant pour parler, ses yeux sont devenus deux ruisseaux de larmes: après ce torrent de pleurs, elle a rompu le silence par ces mots: «Vertueux Antigone, puisque la destinée, faisant violence à tes bons sentiments, t'a choisi pour être chargé d'exposer mon pauvre enfant, d'après ton serment, la Bohême t'offre des déserts assez éloignés: pleures-y et abandonne mon enfant au milieu de ses cris; et comme cet enfant est réputé perdu pour toujours, appelle-la, je t'en conjure, du nom de Perdita. Et toi, pour ce barbare ministère qui t'a été imposé par mon époux, tu ne reverras jamais ta femme Pauline.»—Et à ces mots, poussant un cri aigu, elle s'est évanouie dans l'air. Très-effrayé, je me suis remis avec le temps, et je suis resté persuadé que c'était une réalité et non un songe. Les rêves sont des illusions; et cependant pour cette fois je cède à la superstition et j'y crois. Je pense qu'Hermione a subi la mort; et qu'Apollon a voulu que cet enfant, étant en vérité la progéniture de Polixène, fût déposé ici, pour y vivre, ou pour y périr, sur les terres de son véritable père.—Allons, jeune fleur, puisses-tu prospérer ici! Repose là, voici ta description et de plus ceci (Il dépose auprès d'elle un coffre rempli de bijoux et d'or) qui pourra, s'il plaît à la fortune, servir à t'élever, ma jolie enfant, et cependant rester en ta possession.—La tempête commence: pauvre petite infortunée, qui, pour la faute de ta mère, est ainsi exposée à l'abandon, et à tout ce qui peut s'ensuivre.—Je ne puis pleurer, mais mon coeur saigne. Je suis maudit d'être forcé à cela par mon serment.—Adieu!—Le jour s'obscurcit de plus en plus: tu as bien l'air d'avoir une affreuse tempête pour te bercer: jamais je n'ai vu le ciel si sombre en plein jour. Quels sont ces cris sauvages? Pourvu que je puisse regagner la barque. Voilà la chasse.—Allons, je te quitte pour jamais.

(Il fuit, poursuivi par un ours.)

(Un vieux berger s'avance près des lieux où est l'enfant.)

LE BERGER.—Je voudrais qu'il n'y eût point d'âge entre dix et vingt-trois ans, ou que la jeunesse dormît tout le reste du temps dans l'intervalle: car on ne fait autre chose dans l'intervalle que donner des enfants aux filles, insulter des vieillards, piller et se battre. Écoutez donc! Qui pourrait, sinon des cerveaux brûlés de dix-neuf et de vingt-deux ans chasser par le temps qu'il fait? Ils m'ont fait égarer deux de mes meilleures brebis, et je crains bien que le loup ne les trouve avant leur maître; si elles sont quelque part, ce doit être sur le bord de la mer, où elles broutent du lierre. Bonne Fortune, si tu voulais... Qu'avons-nous ici? (Ramassant l'enfant.) Merci de nous, un enfant, un joli petit enfant! Je m'étonne si c'est un garçon ou une fille?... Une jolie petite fille, une très-jolie petite fille; oh! sûrement c'est quelque escapade; quoique je n'aie pas étudié dans les livres, cependant je sais lire les traces d'une femme de chambre en aventure. C'est quelque oeuvre consommée sur l'escalier, ou sur un coffre, ou derrière la porte. Ceux qui l'ont fait avaient plus chaud que cette pauvre petite malheureuse n'a ici; je veux la recueillir par pitié; cependant j'attendrai que mon fils vienne; il criait il n'y a qu'un moment: holà, ho! holà!

(Entre le fils du berger.)

LE FILS.—Ho! ho!

LE BERGER.—Quoi, tu étais si près? Si tu veux voir une chose dont on parlera encore quand tu seras mort et réduit en poussière, viens ici. Qu'est-ce donc qui te trouble, mon garçon?

LE FILS.—Ah! j'ai vu deux choses, sur la mer et sur terre, mais je ne puis dire que ce soit une mer; car c'est le ciel à l'heure qu'il est, et entre la mer et le firmament, vous ne pourriez pas passer la pointe d'une aiguille.

LE BERGER.—Quoi! mon garçon, qu'est-ce que c'est?

LE FILS.—Je voudrais que vous eussiez vu seulement comme elle écume, comme elle fait rage, comme elle creuse ses rivages; mais ce n'est pas là ce que je veux dire. Oh! quel pitoyable cri de ces pauvres malheureux! qu'il était affreux de les voir, et puis de ne plus les voir; tantôt le vaisseau allait percer la lune avec son grand mât, et retombait aussitôt englouti dans les flots d'écume, comme si vous jetiez un morceau de liége dans un tonneau... Et puis ce que j'ai vu sur la terre! comme l'ours a dépouillé l'os de son épaule, comme il me criait au secours! en disant que son nom était Antigone, un grand seigneur.—Mais pour finir du navire, il fallait voir comme la mer l'a avalé; mais surtout comme les pauvres gens hurlaient et comme la mer se moquait d'eux.—Et comme le pauvre gentilhomme hurlait, et l'ours se moquait de lui, et tous deux hurlaient plus haut que la mer ou la tempête.

LE BERGER.—Miséricorde! quand donc as-tu vu cela, mon fils?

LE FILS.—Tout à l'heure, tout à l'heure: il n'y a pas un clin d'oeil que j'ai vu ces choses. Les malheureux ne sont pas encore froids sous l'eau, et l'ours n'a pas encore à moitié dîné de la chair du gentilhomme: il l'achève à présent.

LE BERGER.—Je voudrais bien avoir été là, pour secourir le pauvre vieillard.

LE FILS, à part.—Et moi, je voudrais que vous eussiez été près du navire pour le secourir. Votre charité n'aurait pas tenu pied.

LE BERGER.—C'est terrible!—Mais regarde ici, mon garçon, maintenant, bénis ta bonne fortune; toi, tu as rencontré des mourants, et moi des nouveau-nés. Voilà qui vaut la peine d'être vu: vois-tu, c'est le manteau d'un enfant de gentilhomme! Regarde ici, ramasse, mon fils, ramasse, ouvre-le. Ah! voyons.—On m'a prédit que je serais enrichi par les fées; c'est quelque enfant changé par elles.—Ouvre ce paquet: qu'y a-t-il dedans, garçon?

LE FILS.—Vous êtes un vieux tiré d'affaire; si les péchés de votre jeunesse vous sont pardonnés, vous êtes sûr de bien vivre. De l'or, tout or!

LE BERGER.—C'est de l'or dès fées; et cela se verra bien; ramasse-le vite, cache-le; et cours, cours chez nous par le plus court chemin. Nous avons du bonheur, mon garçon, et pour l'être toujours il ne nous faut que du secret.—Que mes brebis aillent où elles voudront.—Viens, mon cher enfant, viens chez nous par le plus court.

LE FILS.—Prenez, vous, le chemin le plus court avec ce que vous avez trouvé; moi, je vais voir si l'ours a laissé là le gentilhomme, et combien il en a dévoré. Les ours ne sont jamais féroces que quand ils ont faim; s'il en a laissé quelque chose, je l'ensevelirai.

LE BERGER.—C'est une bonne action: si tu peux reconnaître par ce qui restera de lui quel homme c'était, viens me chercher pour me le faire voir.

LE FILS.—Oui, je le ferai, et vous m'aiderez à l'enterrer.

LE BERGER.—Voilà un heureux jour, mon garçon, et nous ferons de bonnes actions avec ceci.

(Ils sortent.)

FIN DU TROISIÈME ACTE.