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Le crime de Lord Arthur Savile cover

Le crime de Lord Arthur Savile

Chapter 10: L'AMI DÉVOUÉ
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About This Book

A refined social dandy learns from a palm reader that his hand predicts he will commit murder and resolves to fulfill the prophecy before he can marry. The plot traces his increasingly absurd and rationalized attempts to make the prediction come true, turning notions of duty and morality inside out while satirizing fashionable society. The story blends dark comedy with a study of obsession, fate, and the power of belief to shape action. Accompanying tales in the collection are shorter, fanciful sketches that emphasize witty paradox, aesthetic playfulness, and ironic portraits of manners.




IV

A Venise, il rencontra son frère lord Surbiton qui venait d'arriver de Corfou dans son yacht.

Les deux jeunes gens passèrent ensemble une charmante quinzaine.

Le matin, ils erraient sur le Lido, ou glissaient ça et là par les canaux verts dans leur longue gondole noire. L'après-midi, ils recevaient d'habitude des visites sur le yacht et, le soir, ils dînaient chez Florian et fumaient d'innombrables cigarettes sur la Piazza.

Pourtant d'une façon ou de l'autre, lord Arthur n'était pas heureux.

Chaque jour, il étudiait dans le Times la «colonne des décès», s'attendant à y voir la nouvelle de la mort de lady Clementina, mais tous les jours il avait une déception.

Il se prit à craindre que quelque accident ne lui fût arrivé et regretta maintes fois, de l'avoir empêchée de prendre l'aconitine quand elle avait été si désireuse d'en expérimenter les effets.

Les lettres de Sybil, bien que pleines d'amour, de confiance et de tendresse, étaient souvent d'un ton très triste et, parfois, il pensait qu'il était séparé d'elle à jamais.

Après une quinzaine de jours, lord Surbiton fut las de Venise et se résolut de courir le long de la côte jusqu'à Ravenne parce qu'il avait entendu dire qu'il y a de grandes chasses dans le Pinetum.

Lord Arthur, d'abord, refusa absolument de l'y suivre, mais Surbiton, qu'il aimait beaucoup, lui persuada enfin que, s'il continuait à résider à l'hôtel Danielli, il mourrait d'ennui; et, le quinzième jour au matin, ils mirent à la voile par un fort vent du nord-est et une mer un peu agitée.

La traversée fut agréable.

La vie à l'air libre ramena les fraîches couleurs sur les joues de lord Arthur, mais après le vingt-deuxième jour il fut ressaisi de ses préoccupations au sujet de lady Clementina et en dépit des remontrances de Surbiton, il prit le train pour Venise.

Quand il débarqua de sa gondole sur les degrés de l'hôtel, le propriétaire vint au devant de lui avec un amoncellement de télégrammes.

Lord Arthur les lui arracha dans les mains et les ouvrit en les décachetant d'un geste brusque.

Tout avait réussi.

Lady Clementina était morte subitement dans la nuit cinq jours avant.

La première pensée de lord Arthur fut pour Sybil et il lui envoya un télégramme pour lui annoncer son retour immédiat pour Londres.

Ensuite, il ordonna à son valet de chambre de préparer ses bagages pour le rapide du soir, quintupla le paiement de ses gondoliers et monta l'escalier de sa chambre d'un pas léger et d'un coeur raffermi.

Trois lettres l'y attendaient.

L'une était de Sybil, pleine de sympathie et de condoléances; les autres de la mère d'Arthur et de l'avoué de lady Clementina.

La vieille dame, paraît-il, avait dîné avec la duchesse, le soir qui avait précédé sa mort. Elle avait charmé tout le monde par son humour et son esprit17, mais elle s'était retirée d'un peu bonne heure, en se plaignant de souffrir de l'estomac.

Note 17: (retour) En français dans le texte.

Au matin, on l'avait trouvée morte dans son lit, sans qu'elle parût avoir aucunement souffert.

Sir Mathew Reid avait été appelé alors, mais il n'y avait plus rien à faire et, dans les délais légaux on l'avait enterrée à Beauchamp Chalcote.

Peu de jours avant sa mort, elle avait fait son testament. Elle laissait à lord Arthur sa petite maison de Curzon street, tout son mobilier, ses effets personnels, sa galerie de peintures à l'exception de sa collection de miniatures qu'elle donnait à sa soeur, lady Margaret Rufford, et son bracelet d'améthystes qu'elle léguait à Sybil Merton.

L'immeuble n'avait pas beaucoup de valeur; mais M. Mansfield, l'avoué, était très désireux que lord Arthur revînt, le plus tôt qu'il lui serait possible, parce qu'il y avait beaucoup de dettes à payer et que lady Clementina n'avait jamais tenu ses comptes en règle.

Lord Arthur fut très touché du bon souvenir de lady Clementina et pensa que M. Podgers avait vraiment assumé une lourde responsabilité dans cette affaire.

Son amour pour Sybil, cependant, dominait tout autre émotion et la conscience, qu'il avait fait son devoir, lui donnait paix et réconfort.

En arrivant à Charing Cross, il se sentit tout à fait heureux.

Les Merton le reçurent très affectueusement, Sibyl lui fit promettre qu'il ne supporterait pas qu'aucun obstacle s'interposât entre eux, et le mariage fut fixé au 7 juin.

La vie lui paraissait encore une fois belle et brillante et toute son ancienne joie renaissait pour lui.

Un jour, cependant, il inventoriait sa maison de Curzon street avec l'avoué de lady Clementina et Sybil, brûlant des paquets de lettres jaunies et vidant des tiroirs de bizarres vieilleries, quand la jeune fille poussa soudain un petit cri de joie.

—-Qu'avez-vous trouvé, Sybil? dit lord Arthur levant la tête de son travail et souriant.

—Cette jolie petite bonbonnière18 d'argent. Est-ce gentil et hollandais? Me la donnez-vous? Les améthystes ne me siéront pas, je le crois, jusqu'à ce que j'aie quatre-vingts ans.

Note 18: (retour) En français dans le texte.

C'était la boite qui avait contenu l'aconitine.

Lord Arthur tressaillit et une rougeur subite monta à ses joues.

Il avait presque oublié ce qu'il avait fait et ce lui sembla une curieuse coïncidence que Sybil, pour l'amour de qui il avait traversé toutes ces angoisses, fût la première à les lui rappeler.

—Bien entendu, Sibyl, ceci est à vous. C'est moi-même qui l'ai donné à la pauvre lady Clem.

—Oh, merci, Arthur. Et aurais-je aussi le bonbon19? Je ne savais pas que lady Clementina aimât les douceurs: je la croyais beaucoup trop intellectuelle.

Note 19: (retour) En français dans le texte.

Lord Arthur devint terriblement pâle et une horrible idée lui traversa l'esprit.

—Un bonbon, Sybil! Que voulez-vous dire? demanda-t-il d'une voix basse et rauque.

—Il y en a un là-dedans, un seul. Il paraît vieux et sale et je n'ai pas la moindre envie de le croquer... Qu'y a-t-il, Arthur? Comme vous pâlissez!

Lord Arthur bondit à travers le salon et saisit la bonbonnière.

La pilule couleur d'ambre y était avec son globule de poison.

Malgré tout, lady Clementina était morte de sa mort naturelle.

La secousse de cette découverte fut presque au-dessus des forces de lord Arthur.

Il jeta la pilule dans le feu et s'écroula sur le canapé avec un cri de désespoir.




V

M. Merton fut très navré du second ajournement du mariage et lady Julia, qui avait déjà commandé sa robe de noce, fit tout ce qu'elle put pour amener Sybil à une rupture.

Si tendrement cependant que Sybil aimât sa mère, elle avait fait don de toute sa vie en accordant sa main à lord Arthur et rien de ce que put lui dire lady Julia ne la fit chanceler dans sa foi.

Quant à lord Arthur, il lui fallut bien des jours pour se remettre de sa cruelle déception et, quelque temps, ses nerfs furent complètement détraqués.

Pourtant, son excellent bon sens se ressaisit bientôt et son esprit sain et pratique ne lui permit pas d'hésiter longtemps sur la conduite à tenir.

Puisque le poison avait fait une faillite si complète, la chose qu'il convenait d'employer était la dynamite ou tout autre genre d'explosifs.

En conséquence, il examina à nouveau la liste de ses amis et de ses parents et, après de sérieuses réflexions, il résolut de faire sauter son oncle, le doyen de Chichester.

Le doyen, qui était un homme de beaucoup de culture et de savoir, raffolait des horloges. Il avait une merveilleuse collection d'appareils à mesurer le temps qui s'étendait depuis le XVe siècle jusqu'à nos jours. Il parut à lord Arthur que ce dada du bon doyen lui fournissait une excellente occasion de mener à bien ses plans.

Mais se procurer une machine explosive était naturellement un tout autre problème.

Le London Directory20 ne lui donnait aucun renseignement à ce sujet et il pensa qu'il lui serait de peu d'utilité d'aller aux informations à Scotland Yard21. Là on n'est jamais informé des faits et gestes du parti de la dynamite qu'après qu'une explosion a eu lieu et encore n'en sait-on jamais bien long là-dessus.

Note 20: (retour) L'équivalent de notre Bottin pour le commerce anglais. (Note du traducteur.)
Note 21: (retour) La préfecture de police. (Note du traducteur.)

Soudain il pensa à son ami Rouvaloff, jeune Russe de tendances très révolutionnaires, qu'il avait rencontré, l'hiver précédent, chez lady Windermere.

Le comte Rouvaloff passait pour écrire une vie de Pierre le Grand. Il était venu en Angleterre sous prétexte d'y étudier les documents relatifs au séjour du Tzar dans ce pays en qualité de charpentier de marine; mais généralement on le soupçonnait d'être un agent nihiliste et il n'y avait nul doute que l'Ambassade Russe ne voyait pas d'un bon oeil sa présence à Londres.

Lord Arthur pensa que c'était là tout à fait l'homme qui convenait à ses desseins, et un matin, il poussa jusqu'à son logement à Bloomsbury pour lui demander son avis et son concours.

—Voilà donc que vous songez, à vous occuper sérieusement de politique, dit le comte Rouvaloff, quand lord Arthur lui eut exposé l'objet de sa démarche.

Mais lord Arthur qui haïssait les fanfaronnades, de quelque genre que ce fût, se crut obligé de lui expliquer que les questions sociales n'avaient pas le moindre intérêt pour lui et qu'il avait besoin d'un exploseur dans une affaire purement familiale et qui ne concernait que lui-même.

Le comte Rouvaloff le considéra quelques instants avec surprise.

Puis, voyant qu'il était tout à fait sérieux, il écrivit une adresse sur un morceau de papier, signa de ses initiales et le tendit à lord Arthur à travers la table.

—Scotland Yard donnerait gros pour connaître cette adresse, mon cher ami.

—Ils ne l'auront pas, cria lord Arthur en éclatant de rire.

Et, après avoir chaleureusement secoué la main du jeune Russe, il se précipita en bas de l'escalier, regarda le papier et dit à son cocher de le conduire à Soho square.

Là il le congédia et suivit Greek street jusqu'à ce qu'il arriva à une place que l'on appelle Bayle's court. Il passa sous le viaduc et se trouva dans un curieux cul-de-sac22 qui paraissait occupé par une buanderie française. D'une maison à l'autre, tout un réseau de cordes s'allongeait chargé de linge et, dans l'air du matin, il y avait une ondulation de toiles Blanches.

Note 22: (retour) En français dans le texte.

Lord Arthur alla droit au bout de ce séchoir et frappa à une petite maison verte.

Après quelque attente, durant laquelle toutes les fenêtres de la cour se peuplèrent de têtes qui paraissaient et disparaissaient, la porte fut ouverte par un étranger, d'allure assez rude, qui lui demanda en très mauvais anglais ce qu'il désirait.

Lord Arthur lui tendit le papier que lui avait donné le comte Rouvaloff.

Sitôt qu'il le vit, l'homme s'inclina et engagea lord Arthur à pénétrer dans une très petite salle au rez-de-chaussée, en façade.

Peu d'instants après, Herr Winckelkopf, comme on l'appelait en Angleterre, fit en hâte son entrée dans la salle, une serviette souillée de taches de vin à son cou et une fourchette à la main gauche.

—Le comte Rouvaloff, dit lord Arthur en s'inclinant, m'a donné une introduction près de vous et je suis très désireux d'avoir avec vous un court entretien pour une question d'affaires. Je m'appelle Smith... Robert Smith et j'ai besoin que vous me fournissiez une horloge explosive.

—Enchanté de vous recevoir, lord Arthur, répliqua le malicieux petit Allemand en éclatant de rire. Ne me regardez donc pas d'un air si alarmé. C'est mon devoir de connaître tout le monde et je me souviens de vous avoir vu un soir chez lady Windermere. J'espère que sa Grâce est bien portante. Voulez-vous venir vous asseoir à côté de moi, tandis que je finis de déjeuner? J'ai un excellent pâté23 et mes amis sont assez bons pour dire que mon vin du Rhin est meilleur qu'aucun de ceux qu'on peut boire à l'Ambassade d'Allemagne.

Note 23: (retour) En français dans le texte.

Et, avant que lord Arthur fût revenu de sa surprise d'avoir été reconnu, il se trouvait assis dans l'arrière-salle, buvait à petits traits le plus délicieux Marcobrünner dans une coupe jaune pâle marquée aux monogrammes impériaux et bavardait de la façon la plus amicale qu'il fût possible avec le fameux conspirateur.

—Des horloges à exploseur, dit Herr Winckelkopf, ne sont pas de très bons articles pour l'exportation à l'étranger, même lorsque l'on réussit à les faire passer à la douane. Le service des trains est si irrégulier que, d'ordinaire, elles explosent avant d'être arrivées à destination. Si, cependant, vous avez besoin de quelqu'un de ces engins pour un usage intérieur, je puis vous fournir un excellent article et vous garantir que vous serez satisfait du résultat. Puis-je vous demander à quel usage vous le destinez. Si c'est pour la police ou pour quelqu'un qui touche en quoi que ce soit à Scotland Yard, j'en suis désolé, mais je ne puis rien faire pour vous. Les détectives anglais sont vraiment nos meilleurs amis. J'ai toujours constaté qu'en tenant compte de leur stupidité nous pouvons faire absolument tout ce que nous voulons; je ne voudrais toucher à un cheveu de la tête d'aucun d'eux.

—Je vous assure, repartit lord Arthur, que cela n'a rien à faire avec la police. En réalité, le mouvement d'horlogerie est destiné au doyen de Chichester.

—Eh la! Eh la! Je n'avais nulle idée que vous soyez si prononcé en matière de religion, lord Arthur. Les jeunes gens d'aujourd'hui ne s'échauffent guère là-dessus.

—Je crois que vous me prisez trop, Herr Winckelkopf, dit lord Arthur en rougissant. Le fait est que je suis absolument ignorant en théologie.

—Alors c'est une affaire tout à fait personnelle.

—Tout à fait.

Herr Winckelkopf haussa les épaules et quitta la salle.

Quatre minutes après, il reparut avec un gâteau rond de dynamite de la dimension d'un penny et une jolie petite horloge française surmontée d'une figurine de la Liberté piétinant l'hydre du Despotisme.

Le visage de lord Arthur s'éclaira à cette vue.

—Voilà tout à fait ce qu'il me faut. Maintenant apprenez-moi comment elle explose?

—Ah! ceci est mon secret, répondit Herr Winckelkopf, contemplant son invention avec un juste regard d'orgueil. Dites-moi seulement quand vous désirez qu'elle explose et je réglerai le mécanisme pour l'heure indiquée.

—Bon! aujourd'hui c'est mardi et si vous pouvez me l'expédier tout de suite...

—C'est impossible. J'ai un tas de travaux, une besogne très importante pour certains amis de Moscou.

—Oh! il sera encore temps si elle est remise demain soir ou jeudi matin. Quant au moment de l'explosion, fixons-la à vendredi à midi. A celle heure-là, le doyen est toujours à la maison.

—Vendredi à midi, répéta Herr Winckelkopf.

Et il prit une note à ce sujet sur un grand registre ouvert sur un bureau près de la cheminée.

—Et maintenant, dit lord Arthur, se levant de sa chaise, veuillez me faire savoir de combien je vous suis redevable.

—C'est une si petite affaire, lord Arthur, que je vais vous compter cela au plus juste. La dynamite coûte sept shellings six pences, le mouvement d'horlogerie trois livres dix shellings et le port environ cinq shellings. Je suis trop heureux d'obliger un ami du comte Rouvaloff.

—Mais votre dérangement, Herr Winckelkopf?

—Oh! ce n'est rien. C'est un plaisir pour moi. Je ne travaille pas pour l'argent: je vis entièrement pour mon art.

Lord Arthur déposa quatre livres deux shellings six pences sur la table, remercia le petit Allemand de son amabilité et, déclinant de son mieux une invitation à rencontrer quelques anarchistes à un thé à la fourchette le samedi suivant, il quitta la maison de Herr Winckelkopf et se rendit au Park.

Pendant les deux jours qui suivirent, lord Arthur fut dans un état de très grande agitation nerveuse. Le vendredi à midi, il se rendit au Buckingham, club pour y attendre les nouvelles.

Toute l'après-midi, le stupide laquais de service à la porte monta des télégrammes de tous les coins du pays, donnant le résultat des courses de chevaux, des jugements dans des affaires de divorce, l'état de la température et d'autres informations semblables, tandis que le ruban dévidait les détails les plus fastidieux sur la séance de nuit de la chambre des communes et une petite panique au Stock Exchange24.

Note 24: (retour) La Bourse de Londres.

A quatre heures, arrivèrent les journaux du soir et lord Arthur disparut dans le salon de lecture avec la Pall Mall Gazette, la James's Gazette, le Globe et l'Echo, à la grande indignation du colonel Goodchild, qui désirait lire le compte rendu d'un discours prononcé par lui, le matin, à l'hôtel du lord-maire, au sujet des missions sud-africaines et de la convenance d'avoir, dans chaque province, des évêques nègres.

Or le colonel, pour une raison ou une autre, avait un préjugé très vif contre les Evenings News.

Aucun des journaux, cependant, ne contenait la moindre allusion à Chichester et lord Arthur comprit que l'attentat avait échoué.

Ce fut pour lui un terrible coup, et, quelques minutes, il demeura tout à fait abattu.

Herr Winckelkopf, qu'il alla voir le lendemain, se répandit en excuses laborieuses et offrit de lui fournir une autre horloge à ses propres frais ou une caisse de bombes de nitro-glycérine au prix coûtant.

Mais lord Arthur avait perdu toute confiance dans les explosifs et Herr Winckelkopf reconnut que toutes choses sont si sophistiquées aujourd'hui qu'il est difficile d'avoir même de la dynamite non frelatée.

Cependant, le petit Allemand, tout en admettant que le mouvement à horlogerie pouvait être défectueux sur quelques points, n'était pas sans espoir que l'horloge pût encore se déclancher. Il citait à l'appui de sa thèse le cas d'un baromètre qu'il avait envoyé, une fois, au gouverneur militaire d'Odessa, réglé pour exploser le dixième jour. Ce baromètre n'avait rien produit au bout de trois ans. Il était également tout à fait exact que, lorsqu'il explosa, il ne réussit qu'à réduire en bouillie une servante, car le gouverneur avait quitté la ville six semaines avant, mais du moins cela prouvait que la dynamite, en tant que force destructive, sous le commandement d'un mouvement d'horlogerie, était un agent puissant, bien qu'un peu inexact.

Lord Arthur fut un peu consolé par cette réflexion, mais même à ce point de vue, il était destiné à éprouver une nouvelle déception. Deux jours plus tard, comme il montait l'escalier, la duchesse l'appela dans son boudoir et lui montra une lettre qu'elle venait de recevoir du doyenné.

—Jane m'écrit des lettres charmantes, lui dit-elle, vous devriez lire la dernière: elle est aussi intéressante que les romans que nous envoie Mudie.

Lord Arthur lui prit vivement la lettre des mains.

Elle était ainsi conçue:


LE DOYENNÉ, CHICHESTER

27 Mai.

«Ma bien chère tante,

«Je vous remercie beaucoup de la flanelle pour la société Dorcas et aussi pour le guingamp.

«Je suis tout à fait d'accord avec vous pour estimer absurde leur besoin de porter de jolies choses, mais aujourd'hui tout le monde est si radical, si irréligieux qu'il est difficile de leur faire voir qu'ils ne doivent pas avoir les goûts et l'élégance des hautes classes. Vraiment je ne sais où nous allons! Comme papa le dit souvent dans ses sermons, nous vivons dans un siècle d'incrédulité.

«Nous avons eu une bonne histoire au sujet d'une petite pendule qu'un admirateur inconnu a envoyée à papa jeudi dernier. Elle est arrivée de Londres, port payé, dans une caisse de bois et papa pense qu'elle lui a été expédiée par quelque lecteur de son remarquable sermon «La Licence est-elle la Liberté?», car la pendule est surmontée d'une figure de femme avec ce qu'on appelle un bonnet phrygien sur la tête.

«Moi, je ne trouve pas cela très convenable, mais papa dit que c'est historique. Je suppose donc qu'il n'y a rien à redire.

«Parker a dépaqueté l'objet et papa l'a placé sur la cheminée de la bibliothèque.

«Nous étions tous assis dans cette pièce vendredi matin, quand, au moment même où la pendule sonnait midi, nous entendîmes comme un bruit d'ailes; une petite bouffée de fumée sortit du piédestal de la figure et la déesse de la Liberté tomba et se cassa le nez sur le garde-feu.

«Maria était tout en émoi, mais c'était vraiment une aventure si ridicule que James et moi nous avons fait une bonne partie de rire. Papa même faisait chorus.

«Quand nous avons examiné l'horloge, nous avons vu que c'était une espèce de réveille-matin et qu'en plaçant l'arrêt sur une heure déterminée et en mettant de la poudre et une capsule de fulminate sous un petit marteau, l'éclatement se produisait quand on le voulait.

«Papa a dit que c'était une pendule trop bruyante pour demeurer dans la bibliothèque.

«Reggie l'a donc emportée à l'école et là elle continue à produire de petites explosions tout le long de la journée.

«Pensez-vous qu'Arthur aimerait un cadeau de noces de ce genre? Je suppose que cela doit être tout à fait à la mode à Londres.

«Papa dit que ces horloges sont propres à faire du bien, car elles montrent que la liberté n'est pas durable et que son règne doit finir par une chute. Papa dit que la liberté a été inventée au temps de la Révolution française. Cela semble épouvantable.

«Je vais aller tout à l'heure chez les Dorcas et je leur lirai votre lettre si instructive. Combien est vraie, ma tante, votre idée qu'avec leur rang dans la vie ils voudraient porter ce qui ne leur sied pas. Je dois dire que leur souci du costume est absurde quand ils ont tant d'autres graves soucis dans ce monde et dans l'autre.

«Je suis bien heureuse que votre popeline à fleurs aille si bien et que votre dentelle ne soit pas déchirée. Mercredi, je porterai chez l'évêque le satin jaune dont vous m'avez si gracieusement fait don et je crois qu'il fera le meilleur effet.

«Avez-vous des noeuds ou non? Jennings dit que maintenant tout le monde porte des noeuds et que les chemisettes se font à jabot.

«Reggie vient d'avoir une nouvelle nouvelle explosion. Papa a ordonné de transporter l'horloge à l'écurie. Je ne crois pas que papa l'apprécie autant qu'au premier moment, bien qu'il soit très flatté d'avoir reçu un présent si gentil et si ingénieux. Cela prouve qu'on lit ses sermons et qu'on en tire profit.

«Papa vous envoie ses amitiés, James, Reggie et Maria s'unissent à lui, espérant que la goutte de l'oncle Cécil va mieux.

«Croyez-moi, ma chère tante, votre nièce affectionnée.

«JANE PERCY.»

P. S. Répondez-moi au sujet des noeuds. Jennings soutient avec insistance qu'ils sont à la mode.


Lord Arthur regarda la lettre d'un air si sérieux et si malheureux que la duchesse éclata de rire.

—Mon cher Arthur, lui déclara t-elle, je ne vous montrerai plus une lettre de jeune fille! Mais que dire de cette pendule? Cela me semble une invention vraiment curieuse et j'aimerais d'en avoir une semblable.

—Je n'ai pas grande confiance dans ces horloges, dit lord Arthur avec son sourire triste.

Et, après avoir embrassé sa mère, il quitta la pièce.

En arrivant au haut de l'escalier, il se jeta sur un fauteuil et ses yeux se remplirent de larmes.

Il avait fait de son mieux pour commettre le meurtre, mais en deux occasions ses tentatives avaient échoué, et cela, sans qu'il y eût de sa faute. Il avait essayé de faire son devoir, mais il semblait que la destinée le trahissait.

Il était accablé par le sentiment de la stérilité des bonnes intentions, de l'inutilité des efforts pour une belle action.

Peut-être eût-il mieux valu rompre le mariage. Sybil aurait souffert, c'est vrai; mais la souffrance ne ruine pas un caractère aussi noble que le sien.

Quant à lui qu'importait! Il y a toujours quelque guerre où un homme peut se faire tuer, quelque cause à laquelle un homme peut donner sa vie et si la vie n'avait pas de plaisir pour lui, la mort ne l'effrayait pas.

Que la destinée ourdisse son sort à sa guise! Il ne ferait rien pour la conjurer.

A sept heures et demie passées, il s'habilla et se rendit au club.

Surbiton y était, avec une société de jeunes gens, et lord Arthur fut obligé de dîner avec eux. Leur conversation banale, leurs lazzis oiseux ne l'intéressaient pas et, sitôt que le café fut servi, il les quitta, inventant le prétexte d'un rendez-vous pour expliquer sa retraite.

Comme il sortait du club, le laquais de service à la porte lui remit une lettre.

Elle était d'Herr Winckelkopf, qui l'invitait à venir, le lendemain soir, voir un parapluie explosif qui éclatait aussitôt qu'on l'ouvrait. C'était le dernier mot des inventeurs. Le parapluie venait d'arriver de Genève.

Lord Arthur déchira la lettre en menus fragments. Il était déterminé à ne plus avoir recours à de nouvelles tentatives.

Puis, il s'en alla errer le long des quais de la Tamise et, pendant des heures, il demeura assis près du fleuve.

La lune se montra à travers un voile de nuages fauves, comme un oeil de lion derrière une crinière et d'innombrables étoiles pailletèrent l'abîme des cieux, comme la poussière d'or qu'on a semée sur un dôme pourpre.

A certains moments, un bateau se balançait sur le fleuve bourbeux et poursuivait sa route dérivant au gré du courant.

Les signaux du chemin de fer, de verts, devenaient rouges, à mesure que les trains traversaient le pont avec des sifflements aigus.

Un peu plus tard, minuit tomba avec un bruit lourd de la petite tour de Westminster, et, à chaque coup de la cloche sonore, la nuit sembla trembler.

Puis, les lumières du chemin de fer s'éteignirent. Une lampe solitaire continua seule à briller comme un grand rubis sur un mat gigantesque et la rumeur de la cité s'éteignit.

A deux heures, lord Arthur se leva et flâna du côté de Blackfriars.

Que tout lui paraissait irréel, semblable à un rêve étrange!

De l'autre côté de la rivière, les maisons semblaient immerger des ténèbres. On eût dit que l'argent et l'ombre avaient modelé le monde à nouveau.

L'énorme dôme de Saint-Paul s'esquissait comme une bulle à travers l'atmosphère noirâtre.

Comme il approchait de l'Aiguille de Cléopâtre, lord Arthur vit un homme penché sur le parapet et quand il s'approcha, la lumière du réverbère tombant en plein sur son visage, il le reconnut.

C'était M. Podgers.

Nul n'eut pu oublier le visage gras et flasque, les lunettes d'or, le faible sourire maladif, la bouche sensuelle du chiromancien.

Lord Arthur s'arrêta.

Une idée l'illumina soudain, comme un éclair.

Il se glissa doucement vers M. Podgers.

En une seconde il le saisit par les jambes et le jeta dans la Tamise.

Un grossier juron, un clapotis d'éclaboussures, et ce fut tout.

Lord Arthur regarda avec anxiété la surface du fleuve, mais il ne put rien voir du chiromancien que son petit chapeau qui pirouettait dans un tourbillon d'eau argentée par le clair de lune. Au bout de quelques minutes, le chapeau coula à son tour et plus aucune trace de M. Podgers ne demeura visible.

Un instant, lord Arthur crut qu'il apercevait une grosse silhouette déformée qui s'élançait sur l'escalier près du pont, et un affreux sentiment d'échec s'empara de lui, mais bientôt cette image s'accentua en reflet et quand la lune brilla de nouveau, après s'être dégagée des nuages, elle disparut à la fin.

Alors il lui sembla qu'il avait réalisé les décrets du destin. Il poussa un profond soupir de soulagement et le nom de Sybil monta à ses lèvres.

—Avez-vous laissé tomber quelque chose dans l'eau, monsieur? dit soudain une voix derrière lui.

Il se retourna brusquement et vit un policeman avec une lanterne oeil de boeuf.

—Rien qui vaille, sergent, répondit-il en souriant.

Et, hélant un fiacre qui passait, il sauta dedans et ordonna au cocher de le conduire à Belgrave square.

Les quelques jours qui suivirent, il fut alternativement joyeux et inquiet.

Il y avait des moments où il s'attendait presque à voir M. Podgers entrer dans sa chambre et, pourtant, d'autres fois il sentait que la fortune ne pouvait être aussi injuste à son égard.

Deux fois, il se rendit à l'adresse du chiromancien à West-Moon street, mais il ne put prendre sur lui de faire tinter la sonnette.

Il languissait d'avoir une certitude et il la redoutait.

A la fin, elle vint.

Il était assis dans le fumoir du club. Il prenait du thé, en écoutant avec un peu d'ennui Surbiton qui lui rendait compte de la dernière opérette de la Gaîté, quand le valet de pied apporta les journaux du soir.

Il prit la Gazette de Saint-James et il en feuilletait les pages d'un air distrait quand ce titre singulier frappa ses yeux.

SUICIDE D'UN CHIROMANCIEN

Il devint pâle d'émotion et se mit à lire.

L'entrefilet était ainsi conçu.

«Hier matin, à 7 heures, le corps de M. Septimus R. Podgers, le célèbre chiromancien, a été rejeté sur le rivage à Greenwich en face du Ship Hotel.

»Le malheureux gentleman avait disparu depuis quelques jours et les milieux de la chiromancie éprouvaient de grandes inquiétudes à son égard.

»On suppose qu'il s'est suicidé sous l'influence d'un dérangement momentané de ses facultés mentales causé par le surmenage et le jury du coroner a rendu, à cet effet, un verdict conforme cet après-midi.

»M. Podgers venait de terminer un traité complet relatif à la main humaine. Cet ouvrage sera prochainement publié et soulèvera, sans nul doute, beaucoup de curiosité.

»Le défunt avait 65 ans et ne paraît pas laisser de famille.»

Lord Arthur s'élança hors du club, le journal à la main, au grand ahurissement du laquais chargé de la conciergerie qui essaya vainement de l'arrêter.

Il courut droit à Park Lane.

Sybil, qui était à sa fenêtre, le vit arriver et quelque chose lui dit qu'il apportait de bonnes nouvelles. Elle courut à sa rencontre et, quand elle regarda son visage, elle comprit que tout allait bien.

—Ma chère Sybil, s'écria lord Arthur, marions-nous demain!

—Jeune fou, et le gâteau nuptial qui n'est même pas commandé! répliqua Sybil en riant au milieu de ses larmes.




VI

Quand le mariage eut lieu, environ trois semaines plus tard, Saint-Peter fut envahi d'une vraie cohue de gens du meilleur monde.

Le service fut lu d'une façon très émouvante par le doyen de Chichester et tout le monde était d'accord pour reconnaître qu'on n'avait jamais vu de plus beau couple que le marié et la mariée.

Ils étaient plus que beaux, car ils, étaient heureux.

Jamais lord Arthur ne regretta ce qu'il avait souffert pour l'amour de Sybil, tandis qu'elle, de son côté, lui donnait les meilleures choses qu'une femme peut donner à un homme, le respect, la tendresse et l'amour.

Pour eux, la réalité ne tua pas le roman.

Ils conservèrent toujours la jeunesse des sentiments.

Quelques années plus tard, quand deux beaux enfants leur furent nés, lady Windermere vint leur rendre une visite à Alton Priory,—un vieux domaine aimé qui avait été le cadeau de noces du Duc à son fils,—et une après-midi qu'elle était assise, près de lady Arthur, sous un tilleul dans le jardin, regardant le garçonnet et la fillette qui jouaient à se promener par le parterre de roses comme des rayons de soleil incertains, elle prit soudain les mains de son hôtesse dans les siennes et lui dit:

—Êtes-vous heureuse, Sybil?

—Chère lady Windermere, certes oui, je suis heureuse! Et vous, ne l'êtes-vous pas?

—Je n'ai pas le temps de l'être, Sybil. J'ai toujours aimé la dernière personne qu'on me présentait, mais d'ordinaire, dès que je connais quelqu'un, j'en suis lasse.

—Vos lions ne vous donnent-ils plus de satisfaction, lady Windermere?

—Oh! ma chère, les lions ne sont bons qu'une saison! Sitôt qu'on leur a coupé la crinière, ils deviennent les créatures les plus assommantes du monde. Eu outre, si vous êtes vraiment gentille avec eux, ils se conduisent très mal avec vous. Vous souvenez-vous de cet horrible M. Podgers? C'était un affreux imposteur. Naturellement, je ne m'en suis pas aperçue tout d'abord et même quand il avait besoin d'emprunter de l'argent, je lui en ai donné, mais je ne pouvais supporter qu'il me fit la cour. Il m'a vraiment fait haïr la chiromancie. Actuellement c'est la télépathie qui me charme. C'est bien plus amusant.

—Il ne faut rien dire ici contre la chiromancie, lady Windermere. C'est le seul sujet dont Arthur n'aime pas qu'on rie, je vous assure que, là-dessus, ses idées sont tout à fait arrêtées!

—Vous ne voulez pas dire qu'il y croit, Sybil?

—Demandez-le lui, lady Windermere. Le voici.

Lord Arthur arrivait, en effet, à travers le jardin, un grand bouquet de roses jaunes à la main et ses deux enfants dansant autour de lui.

—Lord Arthur?

—A vos ordres, lady Windermere.

—Vraiment oserez-vous me dire que vous croyez à la chiromancie.

—Certes oui, fit le jeune homme en souriant.

—Et pourquoi?

—Parce que je lui dois tout le bonheur de ma vie, murmura-t-il en se renversant dans un fauteuil d'osier.

—Mon cher lord Arthur, que voulez-vous dire par là?

—Sybil, répondit-il en tendant les roses à sa femme et en la regardant dans ses yeux violets.

—Quelle stupidité! s'écria lady Windermere. De ma vie, je n'ai jamais entendu stupidité Pareille!




CONTES

A Carlos Blacker

O. W.




Les Contes qui suivent ont été publiés en mai 1888 par David Nutt dans une édition illustrée par Walter Crane et Jacomb Hood. Ils ont été réimprimés en janvier 1889, puis en février 1902, toujours par le même éditeur et avec les mêmes illustrations.




L'AMI DÉVOUÉ

Un matin, le vieux rat d'eau mit sa tête hors de son trou. Il avait des yeux ronds très vifs et d'épaisses moustaches grises. Sa queue semblait un long morceau de gomme élastique noire.

Des petits canards nageaient dans le réservoir, semblables à une troupe de canaris jaunes et leur mère, toute blanche avec des jambes rouges, s'efforçait de leur enseigner à piquer leur tête dans l'eau.

—Vous ne pourrez jamais aller dans la bonne société si vous ne savez pas piquer votre tête, leur disait-elle.

Et, de nouveau, elle leur montrait comment il fallait s'y prendre. Mais les petits canards ne faisaient nulle attention à ses leçons. Ils étaient si jeunes qu'ils ne savaient pas quel avantage il y a à vivre dans la société.

—Quels désobéissants enfants! s'écria le vieux rat d'eau. Ils mériteraient vraiment d'être noyés!

—Le Ciel m'en préserve! répliqua la cane. Il faut un commencement à tout et des parents ne sauraient être trop patients.

—Ah! je n'ai aucune idée des sentiments que peuvent éprouver des parents, dit le rat d'eau. Je ne suis pas un père de famille. En fait, je ne me suis jamais marié et je n'ai jamais songé à le faire. Sans doute l'amour est une bonne chose à sa manière, mais l'amitié vaut bien mieux. Certes, je ne sais rien au monde qui soit plus noble ou plus rare qu'une amitié dévouée.

—Et quelle est, je vous prie, votre idée des devoirs d'un ami dévoué? demanda une linotte verte perchée sur un saule tordu et qui avait écouté la conversation.

—Oui, c'est justement ce que je voudrais savoir, fit la cane, et elle nagea vers l'extrémité du réservoir et piqua sa tête pour donner à ses enfants le bon exemple.

—Quelle question niaise! cria le rat d'eau. J'entends que mon ami dévoué me soit dévoué, parbleu!

—Et que ferez-vous en retour? dit le petit oiseau, s'agitant sur une ramille argentée et battant de ses petites ailes.

—Je ne vous comprends pas, répondit le rat d'eau.

—Laissez-moi vous conter une histoire à ce sujet, dit la linotte.

—L'histoire est-elle pour moi? demanda le rat d'eau. Si oui, je l'écouterai volontiers, car j'aime les contes à la folie.

—Elle vous est applicable, répondit la linotte.

Elle s'envola et, s'abattant sur le bord du réservoir, elle conta l'histoire de l'Ami dévoué.

«Il y avait une fois, dit la linotte, un honnête garçon nommé Hans.

—Était-ce un homme vraiment distingué? demanda le rat d'eau.

—Non, répondit la linotte. Je ne crois pas qu'il fût du tout distingué, sauf par son bon coeur et sa brune et plaisante figure ronde. Il vivait dans une pauvre maison de campagne et tous les jours il travaillait son jardin. Dans tout le terroir, il n'y avait pas de jardin aussi joli que le sien. Il y poussait des oeillets de poète, des giroflées, des bourses à pasteur, des saxifrages. Il y poussait des roses de Damas, des roses jaunes, des crocus lilas et or, des violiers rouges et blancs. Selon les mois y fleurissaient à tour de rôle églantines et cardamines, marjolaines et basilics sauvages, primevères et iris d'Allemagne, asphodèles et oeillets-girofles. Une fleur prenait la place d'une autre fleur. Aussi y avait il toujours de jolies choses à regarder et d'agréables odeurs à respirer.

Le petit Hans avait beaucoup d'amis, mais le plus dévoué de tous était le grand Hugh le meunier. Vraiment le riche meunier était si dévoué au petit Hans qu'il ne serait jamais allé à son jardin sans se pencher sur les plates bandes, sans y cueillir un gros bouquet ou une poignée de salades succulentes ou sans y remplir ses poches de prunes ou de cerises selon la saison.

—De vrais amis possèdent tout en commun, avait l'habitude de dire le meunier.

Et le petit Hans approuvait de la tête, souriait et se sentait tout fier d'avoir un ami qui pensait de si nobles choses.

Parfois, cependant, le voisinage trouvait étrange que le riche meunier ne donnât jamais rien en retour au petit Hans, quoiqu'il eut cent sacs de farine emmagasinés dans son moulin, six vaches laitières et un grand nombre de bêtes à laine; mais Hans ne troubla jamais sa cervelle de semblables idées. Rien ne lui plaisait davantage que d'entendre les belles choses que le meunier avait coutume de dire sur la solidarité des vrais amis.

Donc, le petit Hans travaillait son jardin. Le printemps, l'été et l'automne, il était très heureux; mais quand venait l'hiver et qu'il n'avait ni fruits ni fleurs à porter au marché, il souffrait beaucoup du froid et de la faim et souvent il se couchait sans avoir mangé autre chose que quelques poires sèches et quelques mauvaises noix. L'hiver aussi, il était extrêmement isolé, car le meunier ne venait jamais le voir dans cette saison.

—Il n'est pas bon que j'aille voir le petit Hans tant que dureront les neiges, disait souvent le meunier à sa femme. Quand les gens ont des ennuis, il faut les laisser seuls et ne pas les tourmenter de visites. Ce sont là du moins mes idées sur l'amitié et je suis certain qu'elles sont justes. Aussi j'attendrai le printemps et alors j'irai le voir: il pourra me donner un grand panier de primevères et cela le rendra heureux.

—Vous êtes certes plein de sollicitude pour les autres, répondait sa femme assise dans un confortable fauteuil près d'un beau feu de bois de pin. C'est un vrai régal que de vous entendre parler de l'amitié. Je suis sûre que le curé ne dirait pas d'aussi belles choses que vous là-dessus, quoiqu'il habite une maison à trois étages et qu'il porte un anneau d'or à son petit doigt.

—Mais ne pourrions-nous engager le petit Hans à venir ici? interrogeait le jeune fils du fermier. Si le pauvre Hans a des ennuis, je lui donnerai la moitié de ma soupe et je lui montrerai mes lapins blancs.

—Quel niais vous êtes! s'écria le meunier. Je ne sais vraiment pas à quoi il sert de vous envoyer à l'école. Vous semblez n'y rien apprendre. Parbleu! si le petit Hans venait ici, s'il voyait notre bon feu, notre excellent souper et notre grosse barrique de vin rouge, il pourrait devenir envieux. Or l'envie est une bien terrible chose et qui gâterait les meilleurs caractères. Certes je ne souffrirai pas que le caractère d'Hans soit gâté. Je suis son meilleur ami et je veillerai toujours sur lui et aurai soin qu'il ne soit exposé à aucune tentation. En outre, si Hans venait ici, il pourrait me demander de lui donner un peu de farine à crédit, et cela je ne puis le faire. La farine est une chose et l'amitié en est une autre, et elles ne doivent pas être confondues. Ma foi! ces mots s'orthographient différemment et signifient des choses toutes différentes. Chacun sait cela.

—Comme vous parlez bien, dit la femme du meunier en lui tendant un grand verre de bière chaude. Je me sens vraiment tout endormie. C'est tout à fait comme à l'église.

—Beaucoup agissent bien, répliqua le meunier, mais peu savent bien parler, ce qui prouve que parler est de beaucoup la chose la plus difficile et aussi la plus belle des deux.

Et il regarda sévèrement par dessus la table son jeune fils qui se sentit si honteux de lui-même qu'il baissa la tête, devint presque écarlate et se mit à pleurer dans son thé.

Il était si jeune que vous l'excuserez.

—C'est là la fin de l'histoire? demanda le rat d'eau.

—Non pas, répliqua la linotte. C'est le commencement.

—Alors vous êtes tout à fait en arrière sur votre temps, reprit le rat d'eau. Tout bon conteur, aujourd'hui, débute par la fin, reprend au début et termine par le milieu. C'est la nouvelle méthode. J'ai entendu cela de la bouche d'un critique qui se promenait autour du réservoir avec un jeune homme. Il traitait la question en maître et je suis sûr qu'il devait avoir raison, car il avait des lunettes bleues et la tête chauve; et, quand le jeune homme lui faisait quelque observation, il répondait toujours: «Peuh!» Mais continuez, je vous prie, votre histoire. J'aime beaucoup le meunier. J'ai moi-même toute sorte de beaux sentiments: aussi y a-t-il une grande sympathie entre nous.

—Bien! fit la linotte sautillant tantôt sur une patte et tantôt sur l'autre. Sitôt que l'hiver fut passé, dès que les primevères commencèrent à ouvrir leurs étoiles jaune pâle, le meunier dit à sa femme qu'il allait sortir et faire visite au petit Hans.

—Ah! quel bon coeur vous avez! lui cria sa femme. Vous pensez toujours aux autres. Songez à emporter le grand panier pour rapporter des fleurs.

Alors le meunier attacha ensemble les ailes du moulin avec une forte chaîne de fer et descendit la colline, le panier au bras.

—Bonjour, petit Hans, dit le meunier.

—Bonjour, fit Hans s'appuyant sur sa bêche et avec un sourire qui allait d'une oreille à l'autre.

—Et comment avez-vous passé l'hiver? reprit le meunier.

—Bien, bien! répliqua Hans, c'est gentil à vous de vous en informer. J'ai bien eu du mauvais temps à passer, mais maintenant le printemps est de retour et je suis presque heureux... Puis, mes fleurs vont bien donner.

—Nous avons souvent parlé de vous cet hiver, Hans, continua le meunier, et nous nous demandions ce que vous deveniez.

—C'est bien bon à vous, dit Hans... Je craignais presque que vous m'ayez oublié.

—Hans, je suis surpris de vous entendre parler de la sorte, fit le meunier. L'amitié n'oublie jamais. C'est ce qu'elle a d'admirable, mais je crains que vous ne compreniez pas la poésie de la vie... Comme vos primevères sont belles, entre parenthèses.

—Certes elles sont vraiment belles, fit Hans, et il est heureux pour moi que j'en aie beaucoup. Je vais les porter au marché et les vendre à la fille du bourgmestre et avec l'argent je rachèterai ma brouette.

—Vous rachèterez votre brouette? Voulez-vous dire que vous l'avez vendue? C'est un acte bien niais.

—Certes, oui, mais le fait est, répliqua Hans, que j'y étais obligé. Vous le savez, l'hiver est pour moi une très mauvaise saison et je n'avais vraiment pas le sou pour acheter du pain. Donc j'ai vendu d'abord les boutons d'or de mon habit des dimanches, puis j'ai vendu ma chaîne d'argent et ensuite ma grande flûte. Enfin j'ai vendu ma brouette. Mais maintenant je vais racheter tout cela.

—Hans, dit le meunier, je vous donnerai ma brouette. Elle n'est pas en très bon état. Un des côtés est parti et il y a quelque chose de tordu aux rayons de la roue, mais malgré cela je vous la donnerai. Je sais que c'est généreux de ma part et beaucoup de gens me trouveraient fou de m'en dessaisir, mais je ne suis pas comme le reste du monde. Je pense que la générosité est l'essence de l'amitié et, en outre, je me suis acheté une nouvelle brouette. Oui, vous pouvez être tranquille... Je vous donnerai ma brouette.

—Merci, c'est vraiment généreux de votre part, dit le petit Hans et sa plaisante figure ronde resplendit de plaisir. Je puis aisément la réparer, car j'ai une planche chez moi.

—Une planche! s'écria le meunier. Parfait! c'est justement ce qu'il me faut pour le toit de ma grange. Il y a un grand trou et mon blé sera tout humide si je ne le bouche pas. Comme vous avez dit cela à propos! Il est vraiment à remarquer qu'une bonne action en engendre toujours une autre. Je vous ai donné ma brouette et maintenant vous allez me donner votre planche. Naturellement la brouette vaut beaucoup plus que la planche, mais l'amitié sincère ne remarque jamais ces choses-là. Veuillez me donner tout de suite la planche et je me mettrai aujourd'hui même à l'ouvrage pour réparer ma grange.

—Certainement! répliqua le petit Hans.

Et il courut à son appentis et en sortit la planche.

—Ce n'est pas une très grande planche, dit le meunier en la regardant, et je crains que lorsque j'aurai réparé le toit de ma grange, il n'en reste pas assez pour que vous raccommodiez la brouette, mais ce n'est naturellement pas ma faute... Et maintenant, comme je vous ai donné ma brouette, je suis sûr que en retour vous voudrez me donner quelques fleurs... Voici le panier, vous aurez soin de de le remplir presque entièrement.

—Presque entièrement? dit le petit Hans presque chagrin, car le panier était de grandes dimensions et il se rendait compte que, s'il le remplissait, il n'aurait plus de fleurs à porter au marché. Or, il était très désireux de racheter ses boutons d'argent.

—Ma foi, répondit le meunier, comme je vous ai donné ma brouette, je ne pensais pas que ce fût trop de vous demander quelques fleurs. Je puis me tromper, mais je croyais que l'amitié, l'amitié vraie était affranchie d'égoïsme de quelque espèce que ce soit.

—Mon cher ami, mon meilleur ami, protesta le petit Hans, toutes les fleurs de mon jardin sont à votre disposition, car j'ai un bien plus vif désir de votre estime que de mes boutons d'argent.

Et il courut cueillir ces jolies primevères et en remplir le panier du meunier.

—Adieu, petit Hans! dit le meunier en remontant la colline sa planche sur l'épaule et son grand panier au bras.

—Adieu! dit le petit Hans.

Et il se mit à bêcher gaiement: il était si content d'avoir la brouette.

Le lendemain, il attachait un chèvre-feuille sur sa porte, quand il entendit la voix du meunier qui l'appelait de la route. Alors il sauta de son échelle, courut au bas du jardin et regarda par dessus la muraille.

C'était le meunier avec un grand sac de farine sur son épaule.

—Cher petit Hans, dit le meunier, voudriez-vous me porter ce sac de farine au marché?

—Oh! j'en suis fâché, dit Hans, mais je suis vraiment très occupé aujourd'hui. J'ai toutes mes plantes grimpantes à fixer, toutes mes fleurs à arroser, tous mes gazons à faucher à la roulette.

—Ma foi, répliqua le meunier, je pensais qu'en considération de ce que je vous ai donné ma brouette, il serait peu aimable de votre part de me refuser.

—Oh! je ne refuse pas! protesta le petit Hans. Pour tout au monde, je ne voudrais pas agir en ami à votre égard.

Et il alla chercher sa casquette et partit avec le gros sac sur son épaule.

C'était une très chaude journée et la route était atrocement poudreuse. Avant que Hans eût atteint la borne marquant le sixième mille, il était si fatigué qu'il dut s'asseoir et se reposer. Néanmoins il ne tarda pas à continuer courageusement son chemin et arriva enfin au marché.

Après une attente de quelques instants, il vendit le sac de farine à un bon prix et alors il s'en retourna d'un trait chez lui, car il craignait s'il s'attardait trop de rencontrer quelque voleur en route.

—Voilà certes une rude journée, se dit Hans en se mettant au lit, mais je suis content de n'avoir pas refusé, car le meunier est mon meilleur ami et, en outre, il va me donner sa brouette.

De très bon matin, le lendemain, le meunier vint chercher l'argent de son sac de farine, mais le petit Hans était si fatigué qu'il était encore au lit.

—Ma parole! fit le meunier, vous êtes bien paresseux. Quand je pense que je viens de vous donner ma brouette, il me semble que vous pourriez travailler plus vaillamment.

La paresse est un grand vice et, certes, je ne voudrais pas qu'un de mes amis soit paresseux ou apathique. Ne jugez pas mon langage sans façon avec vous. Je ne songerais certes pas à parler de la sorte si je n'étais votre ami. Mais que servirait l'amitié si on ne pouvait dire nettement ce qu'on pense? Tout le monde peut dire des choses aimables, s'efforcer de plaire et de flatter, mais un ami sincère dit des choses déplaisantes et n'hésite pas à faire de la peine. Tout au contraire, s'il est un ami vrai, il préfère cela, car il sait qu'ainsi il fait du bien.

—Je suis bien fâché, répondit le petit Hans en frottant ses yeux et en enlevant son bonnet de nuit, mais j'étais si fatigué que je croyais que je m'étais couché il y a peu de temps et j'écoutais chanter les oiseaux. Ne savez-vous pas que je travaille toujours mieux quand j'ai entendu chanter les oiseaux?

—Bon! tant mieux! répliqua le meunier en donnant à Hans une claque dans le dos, car j'ai besoin que vous répariez le toit de ma grange.

Le petit Hans avait grand besoin d'aller travailler dans son jardin, car ses fleurs n'avaient pas été arrosées de deux jours, mais il ne voulut pas refuser au meunier, car c'était un bon ami pour lui.

—Pensez-vous qu'il ne serait pas amical de vous dire que j'ai à faire? demanda-t-il d'une voix humble et timide.

—Ma foi, répliqua le meunier, je ne pensais pas que ce fût beaucoup vous demander, étant donné que je viens de vous faire cadeau de ma brouette, mais naturellement si vous refusez j'irai le faire moi-même.

—Oh! nullement, s'écria le petit Hans en sautant de son lit.

Il s'habilla et se rendit dans la grange.

Il y travailla toute la journée jusqu'au coucher du soleil et au coucher du soleil le meunier vint voir où il en était.

—Avez vous bouché le trou du toit? petit Hans, cria le meunier d'une voix gaie.

—C'est presque fini, répondit le petit Hans descendant de l'échelle.

—Ah! dit le meunier, il n'y a pas de travail plus délicieux que celui que l'on peut faire pour autrui.

—C'est à coup sur un privilège de vous entendre parler, répondit le petit Hans qui s'arrêta et essuya son front, un très grand privilège, mais je crains de n'avoir jamais d'aussi belles idées que vous.

—Oh! elles vous viendront, fit le meunier, mais vous devriez prendre plus de peine. A présent vous n'avez que la pratique de l'amitié. Quelque jour vous aurez aussi la théorie.

—Le croyez-vous vraiment? demanda le petit Hans.

—Je n'en doute pas, répondit le meunier. Mais maintenant que vous avez réparé le toit, vous feriez mieux de rentrer chez vous et de vous reposer; car, demain, j'ai besoin que vous conduisiez mes moutons à la montagne.

Le pauvre petit Hans n'osa protester et, le lendemain, à l'aube, le meunier amena ses moutons près de sa petite ferme et Hans partit avec eux pour la montagne. Aller et revenir lui prirent toute la journée et quand il revint il était si fatigué qu'il s'endormit sur sa chaise et ne se réveilla qu'au jour.

—Quel temps délicieux j'aurai dans mon jardin! se dit-il, et il allait se mettre à la besogne.

Mais, d'une manière ou d'autre, il n'eut pas le temps de jeter un coup d'oeil à ses fleurs: son ami le meunier arrivait et l'envoyait faire de longues courses ou lui demandait de venir aider au moulin. Parfois le petit Hans était aux abois à la pensée que ses fleurs croiraient qu'il les avait oubliées, mais il se consolait en songeant que le meunier était son meilleur ami.

—En outre, avait-il coutume de dire, il va me donner sa brouette et c'est un acte de pure générosité.

Donc le petit Hans travaillait pour le meunier et le meunier disait beaucoup de belles choses sur l'amitié qu'Hans écrivait dans un livre de raison et qu'il relisait le soir, car il était lettré.

Or, il arriva qu'un soir le petit Hans était assis près de son feu quand on frappa un grand coup à la porte.

La nuit était très noire. Le vent soufflait et rugissait autour de la maison si terriblement que d'abord Hans pensa que c'était l'ouragan qui heurtait la porte. Mais un second coup résonna, puis un troisième plus rude que les autres.

—C'est quelque pauvre voyageur, se dit le petit Hans, et il courut à la porte.

Le meunier était sur le seuil, une lanterne d'une main et une grosse trique de l'autre.

—Cher petit Hans, cria le meunier, j'ai un grand chagrin. Mon gamin est tombé d'une échelle et s'est blessé. Je vais chercher le médecin. Mais il habite loin d'ici et la nuit est si mauvaise que j'ai pensé qu'il vaudrait mieux que vous alliez à ma place. Vous savez que je vous donne ma brouette. Ainsi il serait gentil à vous de faire en échange quelque chose pour moi.

—Certainement, s'écria le petit Hans. Je suis heureux que vous ayez songé à venir me chercher et je vais partir tout de suite. Mais vous devriez me prêter votre lanterne, car la nuit est si sombre que je crains de tomber dans quelque fossé.

—Je suis désolé, répondit le meunier, mais c'est ma nouvelle lanterne et ce serait une grande perte si quelque accident lui arrivait.

—Bon! n'en parlons plus! Je m'en passerai, fit le petit Hans.

Il endossa son grand manteau de fourrure et sa chaude casquette rouge, noua son cache-nez autour de sa gorge et partit.

Quelle terrible tempête il soufflait. La nuit était si noire que le petit Hans y voyait à peine et le vent si fort qu'il avait peine à marcher. Néanmoins il était très courageux et, après qu'il eut marché près de trois heures, il arriva chez le médecin et frappa à sa porte.

—Qui est là, cria le médecin en mettant sa tête à la fenêtre de sa chambre.

—Le petit Hans, docteur!

—Que désirez-vous, petit Hans?

—Le fils du meunier est tombé d'une échelle et s'est blessé et il faut que vous veniez sur l'heure.

—Très bien! répliqua le docteur.

Et il harnacha sur-le-champ son cheval, mit ses grandes bottes, prit sa lanterne et descendit l'escalier. Il partit dans la direction de la maison du meunier, le petit Hans allant à pied derrière lui.

Mais l'orage grossit. La pluie tomba à torrents et le petit Hans ne pouvait ni voir où il allait ni tenir pied au cheval. A la fin il perdit son chemin, erra sur la lande qui était un endroit dangereux plein de trous profonds et où le pauvre Hans se noya.

Le lendemain, des bergers trouvèrent son corps flottant sur une grande mare et le portèrent à sa petite ferme.

Tout le monde alla à l'enterrement du petit Hans, car il était très aimé, et le meunier figura en tête du deuil.

—J'étais son meilleur ami, dit le meunier; il est de droit que j'aie la place d'honneur.

Il prit donc la tête du cortège en long manteau noir et, de temps en temps, il essuyait ses yeux avec un grand mouchoir de poche.

—Le petit Hans est à coup sûr une grande perte pour nous tous, dit le ferblantier, quand les funérailles furent terminées et que le deuil fut confortablement assis à l'auberge à boire du vin aux épices et à manger de bons gâteaux.

—C'est surtout une grande perte pour moi, répondit le meunier. Ma foi, j'étais assez bon pour me proposer de lui donner ma brouette et maintenant je ne sais qu'en faire. Elle me gêne à la maison et elle est en si mauvais état que si je la vendais je n'en tirerais rien. Certainement je ne donnerai désormais plus rien à personne. On pâtit toujours d'avoir été généreux.

—C'est très juste, fit le rat d'eau après une longue pause.

—Parfait! C'est le mot de la fin, dit la linotte.

—Et que devint le meunier? dit le rat d'eau.

—Oh! je n'en sais vraiment rien, répliqua la linotte, et certes cela m'est égal.

—Il est évident que vous n'êtes pas d'une nature sympathique, dit le rat d'eau.

—Je crains que vous n'ayez pas vu la morale de l'histoire, répliqua la linotte.

—La quoi? cria le rat d'eau.

—La morale.

—Voulez-vous dire que l'histoire a une morale.

—Certainement, affirma la linotte.

—Ma foi! fit le rat d'eau d'un ton colère, vous auriez dû me le dire avant de commencer. Si vous l'eussiez fait, certainement je ne vous aurais pas écoutée. Certainement je vous aurais dit: «Peuh!» comme le critique. Mais je puis le dire maintenant.

Et il cria son «Peuh!» de toute sa voix, donna un coup de queue et rentra dans son trou.

—Et que dites-vous du rat d'eau? demanda la cane qui arriva en patrouillant quelques minutes après. Il a beaucoup de qualités, mais pour ma part, j'ai les sentiments d'une mère et je ne puis voir un célibataire endurci sans que les larmes me viennent aux yeux.

—Je crains de l'avoir ennuyé, répondit la linotte. Le fait est que je lui ai conté une histoire qui a sa morale.

—Ah! c'est toujours une chose très dangereuse, dit la cane.

Et je suis absolument de son avis.