LA FAMEUSE FUSÉE
Le fils du roi était sur le point de se marier. Aussi les réjouissances étaient-elles générales.
Il avait attendu, une année entière, sa fiancée et, à la fin, elle était arrivée.
C'était une princesse russe et elle avait fait route depuis la Finlande dans un traîneau attelé de six rennes.
Le traîneau avait la forme d'un grand cygne d'or et la petite princesse y était couchée entre les ailes du cygne.
Son long manteau d'hermine retombait droit sur ses pieds.
Sur sa tête, elle avait un petit bonnet tissé d'argent, et elle était pâle comme le palais de neige, dans lequel elle avait toujours vécu.
Elle était si pâle que, quand elle passait par les rues, les gens s'en étonnaient.
—Elle ressemble à une rose blanche, criait-on.
Et, des balcons, on jetait des fleurs sur elle.
A la porte du château, le prince l'attendait pour la recevoir. Il avait des yeux violets et rêveurs et ses cheveux étaient comme de l'or fin.
Quand il la vit, il fléchit le genou et baisa sa main.
—Votre portrait était beau, murmura-t-il, mais vous êtes plus belle que votre portrait.
Et la petite princesse rougit.
—Elle ressemblait tout à l'heure à une rose blanche, dit un jeune page à son voisin, mais maintenant elle ressemble à une rose rouge.
Et toute la cour fut dans le ravissement.
Les trois jours qui suivirent, tout le monde se disait:
—Rose blanche, rose rouge; rose rouge, rose blanche!
Et le roi donna des ordres pour que la solde du page fût doublée.
Comme il ne recevait aucune solde, sa position n'en fut pas bien améliorée, mais on considéra cela comme un grand honneur et le décret royal fut dûment publié dans la Gazette de la Cour.
Les trois jours écoulés, le mariage fut célébré.
Ce fut une superbe cérémonie.
Le marié et la mariée se promenèrent, la main dans la main, sous un dais de velours pourpre, brodé de petites perles.
Puis, il y eut un banquet officiel qui dura cinq heures.
Le prince et la princesse étaient assis au bout du grand hall et burent dans une coupe de pur cristal. Seuls, les vrais amoureux peuvent boire dans cette coupe, car si des lèvres menteuses y touchaient, le cristal se ternirait et deviendrait gris et nuageux.
—Il est visible qu'ils s'aiment l'un et l'autre, dit le petit page. C'est clair comme le cristal.
Et le roi doubla de nouveau sa solde.
—Quel honneur! s'exclamèrent tous les courtisans.
Après le banquet, il y eut un bal.
Le marié et la mariée devaient danser ensemble la danse des roses et le roi jouer de la flûte.
Il jouait très mal, mais jamais personne n'avait osé le lui dire, parce qu'il était roi. Néanmoins, il ne savait que deux airs et n'était jamais bien sûr lequel il jouait, mais peu importait, car quoi qu'il fît, tout le monde criait:
—C'est charmant! c'est charmant!
Le dernier article du programme était un grand déploiement de feux d'artifice qui devait terminer exactement à minuit.
La petite princesse n'avait jamais vu un feu d'artifice de sa vie. Aussi le roi avait-il enjoint au pyrotechnicien royal de mettre en jeu toutes les ressources de son art, le jour du mariage de la princesse.
—A quoi ressemblent les feux d'artifice? avait-elle demandé au prince, un matin, comme elle se promenait sur la terrasse.
—Ils ressemblent à l'aurore boréale, dit le roi qui répondait toujours aux questions qu'on adressait aux autres. Seulement ils sont plus nature. Moi, je les préfère aux étoiles, car on sait toujours quand ils vont commencer à briller et ils sont aussi agréables que ma musique de flûte. Vous les verrez certainement.
Donc, au fond du jardin royal un stand avait été préparé et aussitôt que le pyrotechnicien royal eut tout rangé en place, les feux d'artifice se mirent à causer entre eux.
—Le monde est à coup sûr très beau, dit un petit pétard. Regardez plutôt ces tulipes jaunes. Ma foi! ce serait de vrais marrons qu'elles ne seraient pas plus jolies. Je suis bien heureux d'avoir voyagé. Les voyages développent étonnamment l'esprit et jettent bas tous les préjugés qu'on a pu concevoir.
—Le jardin du roi n'est pas le monde, jeune fou, dit une grosse chandelle romaine. Le monde est un énorme espace, et il vous faudrait trois jours pour le parcourir tout entier.
—Tout endroit que vous aimez est pour vous le monde, dit un soleil attaché jadis à une vieille boîte de sapin et très orgueilleux de son coeur brisé, mais l'amour n'est pas à la mode; les poètes l'ont tué. Ils ont tant écrit là-dessus que personne ne les croit plus, et je n'en suis pas surpris. Le véritable amour souffre et se tait... Je me souviens que moi-même une fois... mais il ne s'agit pas de cela ici. Le roman est une chose du passé.
—Stupidité! s'écria la chandelle romaine, le roman ne meurt jamais. Il ressemble à la lune! Il vit toujours; certes, le marié et la mariée s'aiment tendrement. J'ai tout appris sur eux ce matin d'une cartouche de papier brun qui s'est trouvée dans le même tiroir que moi et qui connaît les dernières nouvelles de la cour.
Mais le soleil secoua sa tête.
—Le roman est mort! Le roman est mort! Le roman est mort! murmura-t-il.
Il était de ces gens qui pensent que si vous répétez un certain nombre de fois la même chose, elle finit par devenir vraie.
Soudain, on entendit une toux sèche et perçante, et tous regardèrent autour d'eux.
C'était une petite fusée au regard hautain qui était attachée au bout d'un bâton. Elle toussait toujours avant de faire une observation comme pour attirer l'attention.
—Hum! Hum! fit-elle.
Et tout le monde l'écouta, sauf le pauvre soleil qui secouait toujours sa tête et murmurait:
—Le roman est mort!
—A l'ordre! A l'ordre! cria un marron.
Il avait quelque chose d'un politicien.
Il avait toujours pris une part importante dans les élections locales. Aussi connaissait-il toutes les expressions qu'on emploie au Parlement.
—Tout à fait mort! soupira le soleil.
Et il se rendormit.
Aussitôt que le silence fut parfait, la fusée toussa une troisième fois et commença.
Elle parlait d'une voix distincte et très lente, comme si elle dictait ses mémoires et regardait toujours par dessus l'épaule de la personne à laquelle elle parlait.
En fait, elle avait des manières très distinguées.
—Comme le fils du roi est heureux! remarqua-t-elle, de se marier le jour même où je dois être lancée. Vraiment, si cela a été combiné de longue main, cela ne pouvait tourner mieux pour lui, mais les princes ont toujours de la chance.
—Ah! bah! dit le petit pétard, je pensais que c'était tout juste le contraire et que vous étiez lancée en l'honneur du prince.
—C'est peut-être là votre cas, répliqua la fusée, et même je n'en doute pas, mais pour moi c'est différent. Je suis une fusée de qualité et je suis issue de parents de qualité. Ma mère était la plus célèbre girandole de son temps. Elle était réputée pour la grâce de sa danse. Quand elle fit sa grande apparition publique, elle tourna dix-neuf fois avant de s'éteindre et, à chaque tour, elle jetait en l'air sept étoiles rouges. Elle avait trois pieds et demi de diamètre et était composée de la meilleure poudre. Mon père était fusée comme moi et d'extraction française. Il volait si haut que l'on craignait de ne pas le voir redescendre. Il redescendait, cependant, parce qu'il était d'une excellente constitution et il fit une très brillante chute en une pluie d'étincelles d'or. Les journaux s'exprimèrent à son sujet en termes très flatteurs et même la Gazette de la cour dit de lui qu'il marquait le triomphe de l'art pylotechnique.
—Pyrotechnique, c'est pyrotechnique que vous voulez dire, intervint le feu de bengale. Je sais que c'est pyrotechnique, parce que j'ai vu le mot écrit sur ma boîte de fer-blanc.
—Ma foi, je dis pylotechnique, répliqua la fusée sur un ton de voix sévère.
Et le feu de bengale en fut si anéanti qu'il commença aussitôt à malmener les petits pétards pour montrer qu'il était, lui aussi, une personne de quelque importance.
—Je disais... continua la fusée...—Je disais... Qu'est-ce que je disais?
—Vous parliez de vous, reprit la chandelle romaine.
—Naturellement. Je sais que je discourais sur quelque intéressant sujet quand j'ai été si grossièrement interrompue. Je déteste la grossièreté et les mauvaises manières de toute espèce, car je suis extrêmement sensible. Nul au monde n'est aussi sensible que moi, j'en suis certaine.
—Qu'est-ce qu'une personne sensible? dit le marron à la chandelle romaine.
—Une personne qui, parce qu'elle a des cors, marche toujours sur les orteils des autres, répondit la chandelle dans un faible murmure.
Et le marron éclata presque de rire.
—Pardon! De quoi riez-vous? demanda la fusée. Je ne ris pas.
—Je ris parce que je suis heureux, répliqua le marron.
—C'est là un motif bien égoïste, dit la fusée avec colère. Quel droit avez-vous d'être heureux? Vous devriez penser aux autres. En fait, vous devriez penser à moi. Je pense toujours à moi et j'estime que tout le monde devrait faire de même. C'est là ce qu'on appelle la sympathie. C'est une belle vertu et je la possède à un haut degré. Supposez, par exemple, qu'il m'arrive quelque accident ce soir. Quel malheur ce serait pour vous tous! Le prince et la princesse ne pourraient plus être heureux: ça en serait fait de leur vie de ménage. Et quant au roi, je crois qu'il ne pourrait supporter cela. Vraiment quand je commence à réfléchir à l'importance de mon rôle, je suis presque émue aux larmes.
—Si vous désirez plaire aux autres, s'écria la chandelle romaine, vous feriez mieux de vous tenir au sec.
—Certainement! exclama le feu de bengale qui n'était pas de très bonne humeur, c'est simplement là du sens commun.
—Du sens commun vraiment? repartit la fusée indignée. Vous oubliez que je n'ai rien de commun et que je suis très distinguée. Ma foi, tout le monde peu avoir du sens commun, pourvu qu'on n'ait pas d'imagination. Mais j'ai de l'imagination, car je ne vois jamais les choses comme elles sont. Je les vois toujours très différentes de ce qu'elles sont. Quant à me tenir au sec, c'est qu'il n'y a évidemment ici personne qui sache apprécier à fond une nature délicate. Heureusement pour moi peu m'importe. La seule chose qui soutient quelqu'un dans la vie, c'est la conscience de l'immense infériorité de ses semblables et c'est là un sentiment que j'ai toujours entretenu en moi. Mais aucun de vous n'a de coeur. Vous criez et vous réjouissez comme si le prince et la princesse n'étaient pas en train de se marier.
—Eh! s'exclama un petit globe à feu. Pourquoi pas? C'est une joyeuse occasion et quand je rugirai dans l'air, je me propose d'en faire part à toutes les étoiles. Vous les verrez briller quand je leur parlerai de la jolie mariée.
—Oh! quelle idée banale de la vie! dit la fusée, mais je n'attendais pas autre chose. Il n'y a rien en vous. Vous êtes creux et vide. Bah! peut-être le prince et la princesse iront-ils vivre dans un pays où il y une profonde rivière, peut-être auront-ils un seul fils, un petit garçon bouclé, avec des yeux violets, comme ceux du prince. Peut-être quelque jour ira-t-il se promener avec sa nourrice. Peut-être la nourrice s'endormira-t-elle sous un grand sureau. Peut-être l'enfant tombera-t-il dans la rivière et se noiera-t-il. Quel terrible malheur! Les pauvres gens perdre leur fils unique! c'est vraiment terrible. Je ne pourrais jamais supporter cela.
—Mais ils n'ont pas perdu leur fils unique, dit la chandelle romaine. Il ne leur est arrivé aucun malheur.
—Je n'ai pas dit qu'il soit arrivé, reprit la fusée. J'ai dit qu'il pouvait arriver. S'ils avaient perdu leur fils unique, il serait inutile de dire quoi que ce soit à ce sujet. Je déteste les gens qui pleurent sur leur pot au lait renversé. Mais quand je pense qu'ils ont perdu leur fils unique, certes j'en suis très attristée.
—A coup sûr, s'exclama le feu de bengale. En fait, vous êtes la personne la plus affectée que j'ai jamais vue.
—Vous êtes la personne la plus mal élevée que j'ai rencontrée, dit la fusée, et vous ne pouvez comprendre mon affection pour le prince.
—Bah, vous ne le connaissez même pas, craqua la chandelle romaine.
—Je n'ai jamais dit que je le connaissais, répondit la fusée. J'ose dire que si je le connaissais, je ne serais nullement son amie. C'est une chose dangereuse que de connaître ses propres amis.
—Vous feriez mieux de vous tenir au sec, dit le globe à feu. C'est une chose importante.
—Très importante pour vous sans doute, répondit la fusée, mais je pleurerai si cela me chante.
Et la fusée éclata en larmes qui coulèrent sur son bâton en gouttes de pluie et noyèrent presque deux petits scarabées qui songeaient justement à fonder une famille et cherchaient un joli endroit sec pour s'y installer.
—Elle doit avoir une nature vraiment romantique, car elle pleure quand il n'y a nulle raison de pleurer, dit le soleil.
Et il poussa un profond soupir et pensa à la boîte de sapin.
Mais la chandelle romaine et le feu de bengale étaient indignés. De toute leur voix, ils criaient.
—Grimaces! Grimaces!
Ils étaient extrêmement pratiques et toutes les fois qu'ils faisaient opposition à quelque chose ils l'appelaient Grimaces.
Alors la lune se leva comme un superbe bouclier d'argent et les étoiles se mirent à briller et le son d'une musique arriva du palais.
Le prince et la princesse conduisaient la danse. Ils dansaient si bien que les petits lis blancs jetaient un coup d'oeil à la fenêtre et les regardaient et que les grands pavots rouges balançaient leur tête et battaient la mesure.
Alors dix heures sonnèrent, puis onze, puis douze et au dernier coup de minuit, tout le monde parut sur la terrasse, et le roi fit appeler le pyrotechnicien royal.
—Commencez le feu d'artifice, dit le roi.
Et le pyrotechnicien royal fit un profond salut et se rendit au bout du jardin.
Il avait six aides avec lui. Chacun d'eux portait une torche allumée emmanchée à une longue perche.
C'était, certes, un superbe déploiement de lumière.
—Whizz! Whizz! fit le soleil qui se mit à tourner.
—Boum! Boum! répliqua la chandelle romaine.
Alors les pétards entrèrent en danse et les feux de bengale colorèrent tout en rouge.
—Adieu! cria le globe de feu, comme il prenait son essor faisant pleuvoir de menues étincelles bleues.
—Bang! Bang! répondirent les marrons qui s'amusaient beaucoup.
Chacun eut un grand succès, sauf la fusée.
Elle était si humide d'avoir pleuré qu'elle ne put partir. Ce qu'il y avait de meilleur en elle, c'était la poudre et elle était si trempée de larmes qu'elle était hors d'usage. Toute sa parenté pauvre, à laquelle elle ne daignait pas parler, sauf avec un ricanement de dédain, fit grand fracas par le ciel comme de superbes fleurs d'or fleurissant en flammes. —Hourra! Hourra! criait la cour.
Et la petite princesse riait de plaisir.
—Je suppose qu'on me réserve pour quelque grande occasion, dit la fusée. Sans nul doute c'est cela que ça signifie.
Et elle regardait d'un air plus orgueilleux que jamais.
Le lendemain, les ouvriers vinrent tout remettre en place.
—Évidemment c'est une députation, se dit la fusée. Je les recevrai avec une sage dignité.
Aussi mit-elle son nez à l'air et commença-t-elle à froncer les sourcils comme si elle réfléchissait à quelque chose de très important. Mais les ouvriers ne firent pas attention à elle jusqu'à ce qu'ils la dépassèrent.
Alors, l'un d'eux l'aperçut.
—Ah! cria-t-il. Quelle mauvaise fusée!
Et il la jeta dans le fossé par dessus la muraille.
—Mauvaise fusée! Mauvaise fusée! fit-elle, comme elle tournoyait en l'air. Impossible! Fameuse fusée, voilà ce que l'on a voulu dire. Mauvaise, fameuse, cela sonne presque de même, et souvent les deux choses sont identiques.
Et elle tomba dans la vase.
—Ce n'est pas confortable ici, remarqua-t-elle, mais sans doute c'est quelque station thermale à la mode où l'on m'a envoyée pour rétablir ma santé. Mes nerfs sont certainement très ébranlés et j'ai besoin de repos.
Alors, une petite grenouille, avec de petits yeux brillants et un habit vert pommelé, nagea vers elle.
—Une nouvelle venue, je vois, dit la grenouille. Bon! Après tout il n'y a rien comme la boue. Donnez-moi une saison pluvieuse et un fossé et je suis tout à fait heureuse... Pensez-vous que l'après-midi sera chaude? Certes, je l'espère, mais le ciel est tout bleu et sans nuage. Quel malheur!
—Hum! Hum! fit la fusée qui se mit à tousser.
—Quelle délicieuse voix vous avez! cria la grenouille. On dirait un croassement et croasser est le cri le plus musical du monde. Ce soir, vous entendrez nos choristes. Nous nous mettons dans la vieille mare aux canards près de la maison du fermier et, sitôt que la lune paraît, nous commençons. Le concert est si ravissant que tout le monde vient nous écouter. Pas plus tard qu'hier j'ai entendu la femme du fermier dire à sa mère qu'elle n'avait pu dormir une seconde de la nuit à cause de nous. Il est bien doux de se voir si populaire.
—Hum! Hum! fit la fusée.
Elle était très ennuyée de ne pouvoir souffler mot.
—Une voix délicieuse certes! continua la grenouille. J'espère que vous viendrez à la mare aux canards. Il faut que je donne un coup d'oeil à mes filles. J'ai six filles superbes et je suis si inquiète que le brochet ne les rencontre. C'est un vrai monstre, et il n'aurait pas le moindre scrupule à en faire son déjeuner. Donc adieu! Je goûte beaucoup votre conversation, je vous assure.
—Vous appelez cela une conversation, fit la fusée. Vous avez jasé tout le temps. Ce n'est pas une conversation.
—Il faut toujours que quelqu'un écoute, répliqua la grenouille, et j'aime à faire tous les frais de la conversation. Cela économisé le temps et épargne les querelles.
—Mais j'aime la discussion, fit la fusée.
—J'espère que non, répliqua la grenouille d'un air de pitié. Les discussions sont extrêmement vulgaires, car dans la bonne société tout le monde professe exactement les mêmes opinions. Adieu derechef. Je vois mes filles là-bas.
Et la petite grenouille se remit à nager.
—Vous êtes une personne bien agaçante, dit la fusée, et bien mal élevée. Je déteste les gens qui parlent d'eux-mêmes comme vous, quand on a besoin de parler de soi, comme c'est mon cas. C'est ce qu'on appelle de l'égoïsme et l'égoïsme est une chose détestable, surtout pour quelqu'un de mon caractère, car je suis bien connue pour ma nature sympathique. Vous devriez prendre exemple sur moi. Vous ne pouvez avoir un meilleur modèle. Maintenant que vous avez cette chance, hâtez-vous d'en profiter, car je vais presque tout de suite aller à la cour. Je suis très estimée à la cour. Hier, le prince et la princesse se sont mariés en mon honneur. Sans doute vous ne savez rien de tout cela, car vous êtes provinciale.
—Ce n'est pas la peine de lui parler, dit une libellule perchée au haut d'un grand jonc noir. Elle est partie.
—Eh bien! c'est elle qui y perd et pas moi! Je ne vais pas m'arrêter de lui parler, uniquement parce qu'elle ne m'écoute pas. J'aime à m'entendre parler. C'est un de mes plus grands plaisirs. J'ai souvent de longues conversations avec moi-même et je suis si profonde, que parfois je ne comprends pas un mot de ce que je dis.
—Alors vous devez être certainement graduée en philosophie, fit la libellule.
Et elle déploya ses jolies ailes de gaze et prit son essor vers le ciel.
—Comme c'est niais de sa part de ne pas rester ici, dit la fusée. Je suis sûre qu'elle n'a pas souvent eu la chance de se meubler l'esprit; néanmoins, ça m'est égal. Un génie comme le mien sera sûrement apprécié un jour.
Et elle s'enfonça un peu plus profondément dans la boue.
Un peu après, une grande cane blanche nagea vers elle. Elle avait les jambes jaunes et des pattes palmées et on la considérait comme une grande beauté en raison de son dandinement.
—Couac! Couac! Couac! dit-elle. Quelle curieuse tournure vous avez? Puis-je vous demander si vous êtes née ainsi ou si c'est le résultat de quelque accident.
—Il est évident que vous avez toujours vécu à la campagne. Autrement vous sauriez qui je suis. Néanmoins, j'excuse votre ignorance. Il serait déraisonnable de s'attendre à trouver les autres aussi remarquables que soi-même. Sans nul doute, vous serez étonnée d'apprendre que je vole dans les cieux et que je retombe en pluie d'étincelles d'or.
—Je n'ai pas cela en haute estime, dit la cane, car je ne vois pas en quoi cela est utile à qui que ce soit. Ah! si vous labouriez les champs comme un boeuf, si vous traîniez une charrette comme un cheval, si vous gardiez un troupeau comme un chien de berger, ce serait quelque chose.
—Ma brave créature, dit la fusée d'un ton très hautain, je vois que vous appartenez à la basse classe. Les gens de mon rang ne sont jamais utiles. Nous avons un certain éclat et cela est plus que suffisant. Je n'ai, moi-même, nul goût pour aucune sorte d'industrie, surtout pour le genre d'industrie que vous recommandez. J'ai de plus toujours estimé que le gros travail est simplement le refuge de gens qui n'ont rien d'autre à faire dans la vie.
—Bien! Bien! fit la cane qui était d'humeur très pacifique et ne se querellait jamais avec personne. Chacun a des goûts différents. Je souhaite, quoi qu'il en soit, que vous veniez établir ici votre résidence.
—Que non pas! s'écria la fusée. Je ne suis qu'une visiteuse, une visiteuse de distinction. Le fait est que je trouve cet endroit bien ennuyeux. Il n'y a ici ni société ni solitude. C'est tout à fait faubourg... J'irai sans doute à la Cour, car je suis destinée à faire sensation dans le monde.
—J'ai aussi pensé à entrer dans la vie publique, remarqua la cane. Il y a tant de choses où le besoin de réforme se fait sentir. J'ai donc présidé, il n'y a pas longtemps, un meeting ou nous votâmes des résolutions blâmant tout ce qui nous déplaît. Néanmoins, cela ne paraît pas avoir produit grand effet. Maintenant je m'occupe des choses domestiques et je veille sur ma famille.
—Je suis faite pour la vie publique et c'est là qu'est toute ma parenté, même la plus humble. Partout où nous paraissons nous excitons une grande attention. Cette fois, je n'ai pas figuré en personne, mais quand je le fais, c'est un spectacle magnifique. Quant aux choses domestiques, elles font vieillir vite et elles distraient l'esprit des choses plus hautes.
—Oh! les hautes choses de la vie comme elles sont belles! dit la cane, et cela me rappelle combien j'ai faim!
Et la cane nagea sur la rivière en reprenant ses couac... couac... couac...
—Revenez, revenez, criait la fusée. J'ai beaucoup de choses à vous dire.
Mais la cane ne faisait pas attention à elle.
—Je suis heureuse qu'elle soit partie. C'est vraiment un esprit médiocre.
Et elle s'enfonça un peu plus dans la boue et se mettait à réfléchir à la beauté du génie, quand soudain deux petits garçons en blouse blanche accoururent au bord du fossé avec un chaudron et quelques fagots.
—Ce doit être la députation, pensa la fusée et elle prit un air digne.
—Oh! cria un des gamins, regarde ce vieux bâton. Je m'étonne qu'il soit arrivé ici.
Et il retira la fusée du fossé.
—Vieux bâton! gronda la fusée. Impossible! Il a voulu dire précieux bâton. Précieux bâton est un compliment. Il me prend pour un dignitaire de la cour.
—Mettons-le au feu, dit l'autre gamin. Cela aidera à faire bouillir la marmite.
Ils entassèrent les fagots, mirent la fusée sur le tas et voilà le feu pris.
—C'est magnifique! cria la fusée. Ils me mettent en pleine lumière. De la sorte chacun me verra.
—Maintenant nous allons dormir, dirent les enfants, et, quand nous nous réveillerons, la marmite sera en ébullition.
Et ils se couchèrent sur le gazon et fermèrent les yeux.
La fusée était très humide. Il se passa bien du temps avant qu'elle ne brûlât. A la fin, cependant, le feu y prit.
—Maintenant je vais partir, criait-elle.
Et elle se redressait, et elle se raidissait.
—Je sais que je vais monter plus haut que les étoiles, plus haut que la lune, plus haut que le soleil. J'irais si haut que...
—Fizz, Fizz, Fizz!
Elle s'éleva dans les airs.
—Délicieux! criait-elle. Je monterai comme cela à jamais. Quel succès j'ai!
Mais personne ne la voyait.
Alors elle commença à sentir une curieuse impression de fourmillement.
—Je vais exploser! criait-elle. Je mettrai le monde entier en feu et je ferai un tel bruit que l'on ne parlera que de cela d'ici un an.
Et, en effet, elle explosa.
—Bang! Bang! Bang! fit la poudre.
La poudre ne pouvait pas faire autrement.
Mais nul ne l'entendit, même les deux garçons qui dormaient à poings fermés.
De la fusée il ne resta que le bâton qui tomba sur le dos d'une oie qui faisait son tour de promenade autour du fossé.
—Ciel! s'écria t-elle. Voici qu'il pleut des bâtons.
Et elle se jeta à l'eau.
—Je crois que j'ai fait une grande sensation! haleta la fusée.
Et elle expira.
LE PRINCE HEUREUX
Tout en haut de la cité, sur une petite colonne, se dressait la statue du Prince Heureux.
Elle était toute revêtue de chèvre-feuille d'or fin. Elle avait, en guise d'yeux, deux brillants saphyrs et un grand rubis rouge ardait à la poignée de son épée.
Aussi, on l'admirait beaucoup.
—Il est aussi beau qu'une girouette, remarquait un des membres du Conseil de ville qui désirait s'acquérir une réputation de connaisseur en art.
—Seulement, il n'est pas aussi utile, ajoutait-il, craignant qu'on ne le prît pour un homme peu pratique.
Et certes, il ne l'était pas.
—Pourquoi n'êtes-vous pas comme le Prince Heureux? demandait une mère sensible à son petit garçon qui réclamait la lune. Le Prince Heureux n'aurait jamais songé à demander quelque chose à tout cri.
—Je suis heureux qu'il y ait quelqu'un au monde qui soit tout à fait heureux, murmurait un homme à qui rien n'avait réussi, en regardant la merveilleuse statue.
—Il a vraiment l'air d'un ange, disaient les enfants de la charité en sortant de la cathédrale, vêtus de leurs superbes manteaux écarlates et avec leurs jolies vestes blanches.
—A quoi le voyez-vous? répliquait le maître de mathématiques, vous n'en avez jamais vu un.
—Oh! nous en avons vu dans nos rêves, répondaient les enfants.
Et le maître de mathématiques fronçait les sourcils et prenait un air sévère, car il ne pouvait approuver que des enfants se permissent de rêver.
Une nuit, une petite Hirondelle vola à tire d'ailes vers la cité.
Six semaines avant, ses amies étaient parties pour l'Égypte, mais elle était demeurée en arrière.
Elle était éprise du plus beau des roseaux.
Elle l'avait rencontré au début du printemps comme elle volait sur la rivière à la poursuite d'un grand papillon jaune, et sa taille svelte avait eu tant d'attrait pour elle qu'elle s'était arrêtée pour lui parler.
—Vous aimerai-je, avait dit l'Hirondelle, qui aimait aller droit au but.
Et le roseau lui avait fait un salut profond.
Alors l'Hirondelle avait voleté autour de lui, effleurant l'eau de ses ailes et y traçant des sillages d'argent.
C'était sa façon de faire sa cour, et ainsi s'écoula tout l'été.
—C'est un ridicule attachement, gazouillaient les autres hirondelles. Ce roseau n'a pas le sou, et il a vraiment trop de famille.
En effet, la rivière était toute couverte de roseaux.
Alors que vint l'automne, toutes les hirondelles prirent leur vol.
Quand elles furent parties, leur amie se sentit isolée et commença à se lasser de son amoureux.
—Il ne sait pas causer, disait-elle; et, puis, je crains qu'il ne soit volage, car il flirte sans cesse avec la brise.
Et, certes, toutes les fois qu'il faisait de la brise, le roseau multipliait ses plus gracieuses politesses.
—Je comprends qu'il est casanier, murmurait l'Hirondelle. Moi, j'aime les voyages. Donc, qui m'aime doit aimer à voyager avec moi.
—Voulez-vous me suivre? demanda enfin l'Hirondelle au roseau.
Mais le roseau secoua sa tête. Il était trop attaché à son chez lui.
—Vous vous êtes joué de moi, lui cria l'Hirondelle. Je m'en vais aux Pyramides, adieu!
Et l'Hirondelle s'en alla.
Tout le long du jour, elle avait volé et, à la nuit, elle arriva à la ville.
—Où chercherai-je un abri? se dit-elle. J'espère que la ville aura fait des préparatifs pour me recevoir.
Alors, elle aperçut la statue sur la petite colonne.
—Je vais me percher là, cria-t-elle. Le site est joli. Il y a beaucoup d'air frais.
De la sorte elle vint s'abattre tout juste entre les pieds du Prince Heureux.
—J'ai une chambre dorée, se disait-elle doucement après avoir regardé autour d'elle.
Et elle se prépara à dormir.
Mais, comme elle mettait sa tête sous son aile, voici qu'une large goutte d'eau tomba sur elle.
—Comme c'est curieux! s'écria-t-elle. Il n'y a pas un nuage au ciel, les étoiles sont tout à fait claires et brillantes, et voilà qu'il pleut! Le climat du nord de l'Europe est vraiment étrange. Le roseau aimait la pluie, mais c'était pur égoïsme de sa part.
Alors une nouvelle goutte vint à tomber.
—A quoi sert une statue, si elle ne garantit pas de la pluie, fit l'Hirondelle. Je vais chercher un bon auvent de cheminée.
Et elle se décidait à prendre son vol plus loin.
Mais avant qu'elle n'ouvrît ses ailes, une troisième goutte tomba.
L'Hirondelle regarda au-dessus d'elle et elle vit...
Ah! que vit-elle?
Les yeux du Prince Heureux étaient pleins de larmes, et les larmes coulaient sur ses joues d'or.
Son visage était si beau au clair de lune, que la petite Hirondelle se sentit envahie par la pitié.
—Qui êtes-vous? dit-elle.
—Je suis le Prince Heureux.
—Alors, pourquoi pleurnichez-vous comme cela? demanda l'Hirondelle. Vous m'avez presque trempée.
—Quand j'étais vivant et que j'avais un coeur d'homme, répliqua la statue, je ne savais pas ce que c'était que les larmes, car je vivais au Palais de Sans-Souci, dont on ne permet pas l'entrée au chagrin. Le jour, je jouais avec mes compagnons dans le jardin et, le soir, je dansais dans le grand hall. Autour du jardin courait une très haute muraille, mais je n'eus jamais fantaisie de ce qu'il y avait au delà de cette muraille, tout ce qui m'entourait était si beau. Mes courtisans m'appelaient le Prince Heureux, et certes, j'étais vraiment heureux si le plaisir c'est le bonheur. Ainsi je vécus, ainsi je mourus, et, maintenant que je suis mort, ils m'ont huché si haut que je puis voir toutes les laideurs et toutes les misères de ma ville, et quoique mon coeur soit de plomb, il ne me reste d'autre ressource que de pleurer.
—Quoi! il n'est pas d'or de bon aloi, pensa l'Hirondelle à part elle.
Elle était trop bien élevée pour faire tout haut aucune remarque sur les gens.
—Là-bas, continua la statue, de sa voix basse et musicale, là-bas, dans une petite rue, il est une pauvre maison. Une des fenêtres est ouverte et, par elle, je puis voir une femme assise à une table. Son visage est amaigri et usé. Elle a des mains épaisses, rougeaudes, toutes piquées par l'aiguille, car elle est couturière. Elle brode des fleurs de la Passion sur une robe de satin que doit porter, au prochain bal de la cour, la plus belle des demoiselles d'honneur de la Reine. Dans un lit, au coin de la chambre, gît son petit garçon malade. Il a la fièvre et il demande des oranges. Sa mère n'a rien à lui donner que de l'eau de la rivière. Aussi il pleure. Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle, ne voulez-vous pas lui porter le rubis de la garde de mon épée? Mes pieds sont attachés au piédestal et je ne puis bouger.
—Je suis attendue en Égypte, répondit l'Hirondelle. Mes amies voltigent de çà de là sur le Nil et bavardent avec les grands lotus. Bientôt elles iront dormir dans le tombeau du Grand Roi. Le Roi y est lui-même dans son cercueil de bois. Il est enveloppé d'une toile jaune et embaumé avec des aromates. Autour de son cou, il a une chaîne de jade vert pâle et ses mains sont comme des feuilles sèches.
—Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle, dit le Prince, ne resterez-vous pas avec moi une nuit, et ne serez-vous pas ma messagère? L'enfant a tant soif et la mère est si triste.
—Je ne pense pas que j'aime les enfants, répondit l'Hirondelle. L'été dernier quand je séjournais au bord de la rivière, deux garçons mal élevés, les enfants du meunier, ne cessaient pas de me jeter des pierres. Certes, ils ne m'atteignaient jamais. Nous autres hirondelles, nous volons trop bien pour cela, et, en outre, je suis d'une famille célèbre par son agilité, mais quand même c'était une marque d'irrespect.
Mais le regard du Prince Heureux était si triste que la petite Hirondelle en fut toute chagrine.
—Il fait bien froid ici, dit-elle, mais je resterai une nuit avec vous et je serai votre messagère.
—-Merci, petite Hirondelle, répondit le prince.
Alors la petits Hirondelle arracha le grand rubis de l'épée du Prince, et, l'emportant dans son bec, prit son vol par dessus les toits de la ville.
Elle passa sur la tour de la cathédrale où des anges étaient sculptés en marbre blanc.
Elle passa sur le Palais et entendit de la musique de danse.
Une belle jeune fille parut sur le balcon avec son amoureux.
—Combien les étoiles sont belles, lui dit-il, et combien est puissante la force de l'amour!
—Je voudrais que ma robe soit prête pour la bal officiel, répondit-elle. J'ai commandé d'y broder des fleurs de la passion, mais les couturières sont si négligentes.
Elle passa sur la rivière et vit les lanternes suspendues au mat des barques.
Elle passa sur le ghetto et vit les vieux juifs qui faisaient des affaires entre eux et pesaient des monnaies dans des balances de cuivre.
Enfin, elle arriva à la pauvre demeure et y jeta un coup d'oeil.
L'enfant s'agitait fiévreusement dans son lit et sa mère s'était endormie tant elle était fatiguée.
L'Hirondelle sautilla dans la chambre et mit le grand rubis sur la table, sur le dé de la couturière.
Puis elle voleta doucement autour du lit, éventant de ses ailes le visage de l'enfant.
—Quelle douce fraîcheur je ressens! fit l'enfant. Je dois aller mieux.
Et il tomba dans un délicieux sommeil.
Alors l'Hirondelle s'en fut à tire d'ailes vers le Prince Heureux et lui dit ce qu'elle avait fait.
—C'est curieux, remarqua-t-elle, mais maintenant je sens presque de la chaleur, et cependant il fait bien froid.
—C'est parce que vous avez fait une bonne action, répliqua le Prince.
Et la petite Hirondelle commença à réfléchir et alors elle s'endormit. Toutes les fois qu'elle réfléchissait, elle s'endormait.
Quand parut l'aube, elle vola vers la rivière et prit un bain.
—Voilà un remarquable phénomène! s'écria le professeur d'ornithologie qui passait sur le pont. Une Hirondelle en hiver!
Et il écrivit à ce sujet une longue lettre à une feuille locale. Tout le monde la cita. Elle était pleine de tant de mots qu'on ne pouvait comprendre.
—Ce soir je pars pour l'Égypte, se disait l'Hirondelle.
Et, à cette perspective, elle était toute joyeuse.
Elle visita tous les monuments publics et se reposa longtemps sur le sommet du clocher de l'église.
Partout où elle allait, les pierrots gazouillaient. Ils se disaient les uns aux autres:
—Combien cette étrangère est distinguée!
Cela la remplissait de joie.
Quand la lune se leva, elle retourna à tire d'ailes vers le Prince Heureux.
—Avez-vous quelques commissions pour l'Égypte? lui cria-t-elle. Je suis sur mon départ.
—Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! dit le Prince, ne resterez-vous pas avec moi encore une nuit?
—On m'attend en Égypte, répondit l'Hirondelle. Demain mes amies s'y envoleront vers la seconde cataracte. Là l'hippopotame se couche parmi les joncs et le Dieu Memnon se dresse sur un grand trône de granit. Toute la nuit il guette les étoiles, et, quand l'étoile du matin brille, il pousse un cri de joie et ensuite il se tait. A midi, les lions jaunes descendent boire au bord du fleuve. Ils ont des yeux comme des aigues marines vertes et leurs rugissements sont bien plus éclatants que les rugissements de la cataracte.
—Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle, dit le Prince, tout là-bas de l'autre côté de la ville, je vois un jeune homme dans un grenier. Il est penché sur un bureau couvert de papiers et, dans un verre à côté de lui, il y a un bouquet de violettes fanées. Sa chevelure est brune et frisée. Ses lèvres sont rouges comme des grains de grenade. Il a de grands yeux rêveurs. Il s'efforce de finir une pièce pour le directeur du théâtre, mais il a trop froid pour écrire davantage. Il n'y a pas de feu dans le galetas et la faim l'a abattu sans forces.
—Je demeurerai encore une nuit avec vous, dit l'Hirondelle, qui avait réellement un bon coeur. Dois-je lui porter un autre rubis?
—Hélas! je n'ai plus de rubis, dit le Prince. Mes yeux sont la seule chose qui me reste. Ce sont de rares saphirs qui furent rapportés des Indes il y a un millier d'années. Arrachez l'un d'eux et prenez-le pour lui. Il le vendra à un joaillier. Il achètera de quoi se nourrir et de quoi se chauffer et finira sa pièce.
—Cher Prince, dit l'Hirondelle, je ne puis faire cela.
Et elle se mit à pleurer.
—Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! dit le Prince. Faites ce que je vous commande.
Alors l'Hirondelle arracha l'oeil du Prince et s'envola vers le galetas de l'étudiant.
Il était facile d'y pénétrer, car il y avait un trou dans le toit.
L'Hirondelle y entra comme un trait et sautilla par la pièce.
Le jeune homme avait la tête plongée dans ses mains. Il n'entendit pas le trémoussement des ailes de l'oiseau et, quand il releva la tête, il vit le beau saphir couché sur les violettes fanées.
—Je commence à être apprécié, s'écria-t-il. Ceci vient de quelque riche admirateur. Maintenant je puis finir ma pièce.
Et il semblait tout à fait heureux.
Le jour suivant, l'Hirondelle s'envola vers le port.
Elle se reposa sur le mat d'un grand navire et contempla les matelots qui halaient d'énormes caisses hors de la cale avec des cordes.
—Ah-hisse! criaient-ils à chaque caisse qui arrivait sur le pont.
—Je vais en Égypte, leur cria l'Hirondelle.
Mais personne ne prenait garde à elle et, quand la lune se leva, elle retourna vers le Prince Heureux.
—Je suis venue vous dire adieu, lui dit-elle.
—Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! dit le Prince. Ne resterez-vous pas avec moi encore une nuit?
—C'est l'hiver, répliqua l'Hirondelle, et la neige glaciale sera bientôt ici. En Egypte, le soleil est chaud sur les palmiers verts. Les crocodiles, couchés dans la boue, regardent paresseusement les arbres au bord du fleuve. Mes compagnes construisent des nids dans le temple de Baalbeck. Les colombes roses et blanches les suivent des yeux et roucoulent alternativement. Cher Prince, il faut que je vous quitte, mais je ne vous oublierai jamais et, le printemps prochain, je vous apporterai de là-bas deux beaux joyaux pour remplacer ceux que vous avez donnés. Le rubis sera plus rouge qu'une rose rouge et le saphir sera aussi bleu que la grande mer.
—Là-dessous, dans le square, répliqua le Prince Heureux, stationne une petite marchande d'allumettes. Elle a laissé tomber ses allumettes dans le ruisseau et elles sont toutes gâtées. Son père la battra, si elle ne rapporte pas quelque argent au logis, et elle pleure. Elle n'a ni souliers ni bas et sa petite tête est nue. Arrache-moi mon autre oeil et donne-le lui, et son père ne la battra pas.
—Je passerais encore une nuit avec vous, dit l'Hirondelle, mais je ne puis vous arracher un oeil. Alors vous seriez tout à fait aveugle.
—Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! dit le Prince. Faites ce que je vous commande.
Alors l'Hirondelle arracha le second oeil du Prince et prit son vol en l'emportant.
Elle s'abattit sur l'épaule de la petite marchande d'allumettes et glissa le joyau dans la paume de la main.
—Le joli morceau de verre! s'écria la petite fille.
Et, toute rieuse, elle courut chez elle.
Alors l'Hirondelle revint encore vers le Prince.
—Maintenant vous êtes aveugle, dit-elle. Alors je vais rester avec vous pour toujours.
—Non, petite Hirondelle, dit le pauvre Prince. Il faut que vous alliez en Egypte.
—Je resterai toujours avec vous, dit l'Hirondelle.
Et elle s'endormit entre les pieds du Prince.
Le jour suivant, elle se campa sur l'épaule du Prince et lui conta des récits de ce qu'elle avait vu dans des pays étranges.
Elle lui parla d'ibis rouges qui se tiennent, en longues rangées, sur les rives du Nil et pêchent à coups de bec des poissons d'or, du Sphynx qui est aussi vieux que le monde, vit dans le désert et connaît toutes choses; des marchands qui marchent lentement près de leurs chameaux et roulent des chapelets d'ambre dans leurs mains; du roi des montagnes de la Lune, qui est noir comme l'ébène et adore un grand bloc de cristal; du grand serpent vert qui dort dans un palmier et que vingt prêtres sont chargés de nourrir de gâteaux de miel; et des pygmées qui naviguent sur un grand lac sur de larges feuilles plates et sont toujours en guerre avec les papillons.
—Chère petite Hirondelle, dit le Prince, vous me dites de merveilleuses choses, mais plus merveilleux est ce que supportent les hommes et les femmes. Il n'y a pas de mystère aussi grand que la misère. Vole par ma ville, petite Hirondelle, et dis-moi ce que tu y vois.
Alors la petite Hirondelle vola par la grande ville et vit les riches qui se réjouissaient dans leurs Palais superbes tandis que les mendiants étaient assis à leurs portes.
Elle vola par les ruelles sombres et vit les visages pâles d'enfants mourant de faim qui regardaient avec insouciance les rues noires.
Sous les arches d'un pont, deux petits enfants étaient couchés dans les bras l'un de l'autre pour tâcher de se tenir chaud.
—Comme nous avons faim! disaient-ils.
—Il ne faut pas rester couchés ici! leur cria le sergent de ville.
Et ils s'éloignèrent sous la pluie.
Alors l'Hirondelle reprit son vol et alla dire au Prince ce qu'elle avait vu.
—Je suis couvert d'or fin, dit le Prince; détachez-le feuille à feuille et donnez-le à mes pauvres. Les hommes croient toujours que l'or peut les rendre heureux.
Feuille à feuille, l'Hirondelle arracha l'or fin jusqu'à ce que le Prince Heureux n'eût plus ni éclat ni beauté.
Feuille à feuille, elle distribua l'or fin aux pauvres et les visages des enfants devinrent roses, ils rirent et jouèrent par la rue.
—Maintenant nous avons du pain, criaient-ils.
Alors la neige arriva, et après la neige la glace.
Les rues semblaient être ferrées d'argent tant elles brillaient et étincelaient. De longs glaçons, tels que des poignards de cristal, étaient suspendus aux toits des maisons. Tout le monde se couvrait de fourrures et les petits garçons portaient des toques écarlates et patinaient sur la glace.
La pauvre petite Hirondelle avait froid, toujours plus froid, mais elle ne voulait pas quitter le Prince; elle l'aimait trop pour cela. Elle picorait les miettes à la porte du boulanger, quand le boulanger ne la regardait pas, et essayait de se réchauffer en battant des ailes.
Mais, à la fin, elle vit qu'elle allait mourir. Elle eut tout juste la force de voler encore une fois sur l'épaule du Prince.
—Adieu, cher Prince! murmura-t-elle. Permettez que je baise votre main.
—Je suis heureux que vous partiez enfin pour l'Egypte, petite Hirondelle, dit le Prince. Vous avez séjourné trop longtemps ici, mais il faut me baiser sur les lèvres, car je vous aime.
—Ce n'est pas en Egypte que je vais aller, dit l'Hirondelle. Je vais aller dans la maison de la Mort. La Mort, c'est la soeur du Sommeil, n'est-ce pas?
Et elle baisa le Prince Heureux sur les lèvres et tomba morte à ses pieds.
A ce moment, un singulier craquement résonna à l'intérieur de la statue comme si quelque chose s'était brisé.
Le fait est que le coeur de plomb s'était fendu en deux.
Vraiment il faisait un terrible froid.
De bonne heure, le lendemain, le maire se promenait dans le square sous la statue avec les conseillers de la ville.
Comme ils dépassaient le piédestal, il leva la tête vers la statue.
—Dieu! dit-il. Comme le Prince Heureux semble déguenillé!
—Il est vraiment déguenillé! dirent les conseillers de ville qui étaient toujours de l'avis du maire et eux aussi levèrent la tête pour regarder la statue.
—Le rubis de son épée est tombé, ses yeux ne sont plus en place et il n'est plus du tout doré, dit le maire. Bref, il ne vaut guère plus qu'un mendiant.
—Guère plus qu'un mendiant! firent écho les conseillers de ville.
—Et voici qu'il a à ses pieds un oiseau mort, continua le maire. Vraiment il faudra faire promulguer un arrêté pour défendre aux oiseaux de mourir ici.
Et le secrétaire de ville prit note de cette idée.
Alors on renversa la statue du Prince Heureux.
—Comme il n'est plus beau, il ne sert plus à rien! dit le professeur d'art à l'Université.
Alors on fondit la statue dans une fournaise et le maire réunit le conseil en assemblée pour décider ce que l'on ferait du métal.
—Nous pourrions, proposa-t-il en faire une autre statue. La mienne par exemple.
—Ou la mienne, dit chacun des conseillers de ville.
Et ils se querellèrent.
La dernière fois que j'ai entendu parler d'eux, ils se querellaient toujours.
—Quelle étrange chose! dit le contre-maître de la fonderie. Ce coeur de fonte ne veut pas fondre dans le fourneau, il nous faudra le jeter aux rebuts.
Les fondeurs le jetèrent sur le tas de détritus où gisait l'Hirondelle morte.
—Apporte-moi les deux choses les plus précieuses de la ville, dit Dieu à l'un de ses anges.
Et l'ange lui apporta le coeur de plomb et l'oiseau mort.
—Tu as bien choisi, dit Dieu. Dans mon jardin du Paradis, ce petit oiseau chantera éternellement et, dans ma cité d'or, le Prince Heureux redira mes louanges.