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Le crime des riches

Chapter 9: DÉDICACE
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About This Book

A series of linked scenes among affluent winterers on the Riviera depicts salons, villas, and social rituals that conceal greed, boredom, and moral decay. The narrator sketches portraits of ostentatious hosts, scheming lovers, and neglected dependents, revealing how wealth fosters corruption, violence, and clandestine transgressions. Descriptions emphasize sensory detail of landscapes and interiors while satirical commentary exposes hypocrisy, debt, and theatrical self-presentation. The work combines anecdote and character study to argue that luxury breeds pathological behaviors and social anarchy.

The Project Gutenberg eBook of Le crime des riches

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Title: Le crime des riches

Author: Jean Lorrain

Release date: September 26, 2020 [eBook #63303]
Most recently updated: October 18, 2024

Language: French

Credits: Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online
Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by The Internet Archive/Canadian Libraries)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CRIME DES RICHES ***

Le Crime des Riches

ŒUVRES DE JEAN LORRAIN

Les Lépillier, roman. Paris, Giraud, 1885, in-18.
Très Russe, roman. Paris, Giraud, 1886, in-18.
Dans l'Oratoire (portraits de gens de lettres). Paris, Dalou, 1888, in-18.
Sonyeuse. Paris, E. Fasquelle, 1891, in-18.
Sensations et Souvenirs. Paris, E. Fasquelle, 1895, in-18.
Un Démoniaque. Paris, Dentu, 1895, in-18.
Une femme par jour, illustrations de Mittis. Paris, Borel. 1896, in-18.
Ames d'Automne, illustrations d'Heidbrinck. Paris, E. Fasquelle. 1897, in-18.
Heures d'Afrique (Notes de voyage). Paris, Fasquelle, 1899, in-18.
Madame Baringhel. Paris, E. Fayard, 1899, in-18.

Librairie Ollendorf.

La Petite Classe, préface de Barrès.
Histoires de Masques (Couverture de Henry Bataille).
Monsieur de Phocas (Couverture de Geo-Dupuis).
Poussières de Paris.
Princesses d'Ivoire et d'Ivresse (Couverture de Manuel Orazi).
Le Vice Errant (Couverture de Lorant-Helbron).
Monsieur de Baugrelon.
Propos d'âmes simples (Couverture de Sem).
Fards et Poisons (Couverture de Maignien).
L'Ecole des Vieilles Femmes.

Librairie universelle, 33, rue de Provence.

La Maison Philibert, roman.

POÈMES

L'Ombre ardente. Fasquelle, 1897.
Modernités. Savine, Paris, 1885.
Les Griseries. Tresse et Stock, 1887.
Le Sang des dieux, Lemerre, 1882.
La Forêt bleue.

THÉATRE

Brocéliande, 1 acte, joué à l'Œuvre.
Yauthis, 2 actes joué à l'Odéon.


JEAN LORRAIN

Le Crime
des Riches

PARIS

PIERRE DOUVILLE, ÉDITEUR

42, RUE DE TRÉVISE, 42

1905


IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE

DIX EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS SUR PAPIER DE HOLLANDE


DÉDICACE

A vous, mon cher Valdagne qui, dans la Confession de Nicaise, avez si cruellement indiqué l'inique oppression de l'argent, sa tyrannie dissolvante et sa féroce emprise sur la bêtise hypnotisée des foules.

A vous l'évocateur de la petite bourgeoise aux appétits de catin, du mari lâche et complaisant aux frasques lucratives de sa femme, et de l'amant moderne, associé de sa maîtresse et bon conseilleur des faiblesses qui le font vivre et du crime qui l'enrichira, je dédie ce Crime des riches qui pourrait être aussi le Crime d'être riche, car les caprices monstrueux, nés de la veulerie et de l'ennui des millions usurpés, entraînent physiquement et physiologiquement toutes les tares, et, si le Crime des riches échappe à la loi, protégé qu'il est par la lâcheté des gouvernements et des masses, la nature, elle, plus vraie que la société, donne l'exemple de l'anarchie en abandonnant les misérables forçats du capital à la folie et à la honte des pires aberrations.

Trouvez ici toute ma joie d'avoir pu les constater et tout mon orgueil de vous les offrir en hommage d'admiration et d'amitié.

Jean Lorrain.

Nice, ce 21 avril 1905.


LE CRIME DES RICHES


LA RIVIERA

—Et ce vieux monsieur à cheveux blancs, l'air d'un clergyman, qui se retire avec cette vieille dame engoncée de pelleteries magnifiques vingt-cinq mille francs au moins de perles aux oreilles, la dame? Monsieur votre père les reconduit jusqu'au seuil du salon.

—Les Dombrokine, une des plus belles villas de la côte et une des plus grosses fortunes de la Riviera, mais toute une histoire, le petit-fils de Serge l'Assassin.

—Vous dites?...

—Oui, le petit-fils de Serge l'Assassin. Le grand-père était courrier. Il voyageait avec je ne sais quel grand seigneur et l'aurait expédié dans une auberge; les Calabres étaient alors discrètes autant que périlleuses. Le Dombrokine était très beau et se mit à visiter les Cours; il réussit à celle de Galice, jusqu'à se faire aimer de la reine ou sinon d'une infante; le portrait de l'amie royale orne la galerie de la villa, je vous y conduirai quand vous voudrez. C'est une fortune toute personnelle et qui ne date pas d'un siècle. Le titre est encore plus récent: grabat d'auberge et alcôve princière, c'est de la noblesse de ciel de lit. Le comte actuel fait de l'usure, c'est la providence des décavés de Monte-Carlo. Quand voulez-vous que nous allions chez lui?

—Nous attendrons, si vous le voulez bien. Et cette grande dame, cette somptueuse vieille dame en fracassante robe de moire mauve, et plus diamantée qu'une vitrine de chez Morgan? Eh! matoche! quel luxe de bagues!

—La marquise de Penafiore, noblesse espagnole. A débuté dans les Flandres en figurant à la Grotte de Calypso d'Anvers, au fameux Rydeck aujourd'hui disparu, possède d'authentiques bibelots, sinon d'authentiques parchemins. Personne n'a jamais vu ni connu le marquis.

D'ailleurs, salon très fermé et pour cause, une vieille habitude que la marquise n'a pas dépouillée en vieillissant, mais si bonne et si généreuse est adorée des pauvres. Voulez-vous que je vous présente? Elle raffole des jeunes gens.

Non, merci, je la trouve un peu trop blonde.

Alors laissez-moi vous présenter à Lady Sandrigham. Trois maris véridiques, celle-là, les deux derniers enterrés dans son merveilleux jardin d'Antibes. Elle donne des fêtes superbes, c'est un des clous de la Riviera. Vous admirerez les mausolées des conjoints; le comte Zicco s'est suicidé, lord Sandrigham est mort d'une chute de cheval, c'est une femme à accidents. Elle a marié ses filles selon son cœur (ce sont des ennemis qui l'affirment) et ses gendres vivent à demeure chez elle tous les hivers; c'est la maison la plus hospitalière de la côte, et quelles serres d'orchidées! Elles coûtent bon an mal an près de quarante mille francs d'entretien; il faut absolument aller chez Lady Sandrigham.

Nous irons donc, mais remettons la présentation, je ne me sens pas en forme aujourd'hui. Et ce vieux beau, campé comme un cavalier d'Antonio le More, tudieu! Il ne lui manque que la cape et la fraise, et quel regard. Un vrai portrait des Ufizzi. Un prince italien pour le moins?

—Pis, Sicilien. A éviter. Sans fortune, vit d'expédients, est l'homme de toutes les combinaziones et dangereux comme l'aqua-tofana, est soupçonné d'avoir un peu hâté la fin de la vieille comtesse Meningen, une ancienne dame d'honneur de la Cour d'Autriche, qui raffolait du prince Grégorino. Il l'avait emmenée en Sicile pour l'épouser dans la chapelle Palatine, elle n'est jamais revenue de Palerme.

—Et il vit, ce beau prince Ruffiano?

—D'une vieille danseuse, la Merutti de la Scala de Milan, une épave de Nice, qui le tient par les petits plats italiens qu'elle lui confectionne dans son troisième de la rue d'Amérique, là-bas dans le quartier de la Gare; mais il la bat comme plâtre, la povera, et la trompe avec toutes les souillons des brasseries voisines; d'ailleurs spirituel comme Goldoni lui-même et plein d'anecdotes, un charmeur...

—Nous l'éviterons donc. Et ce jeune homme là-bas, appuyé en cariatide au chambranle de la cheminée, l'air d'une élégie et d'un mal blanc avec ses yeux liquoreux et sa pâleur bouffie?

—Jacopo Amforti, un poète corse, fumeur d'opium pour la galerie, vit en concubinage avec une coiffeuse, professe le dédain de l'argent, des plaisirs et des femmes et se fait nourrir dans les bars: il dirige un petit journal. Condamné deux fois pour diffamation.

—Et vous le recevez?

—Il faut bien, il nous traînerait dans la boue. Nous lui faisons faire par an deux conférences à cinq louis et lui prenons dix abonnements, coût quinze louis. Et l'on dort tranquille.

—Tout un an.

Dans le salon, d'autres femmes évoluaient et d'autres hommes aussi, redingotes et jaquettes du côté mâle, longues pelisses de zibelines ou lourds manteaux bossués de broderies pour le beau sexe. La glace sans tain d'une grande baie vitrée encadrait les groupes d'un mouvant et réel décor: un enchevêtrement de palmiers, de roseaux d'Espagne et de glauques agaves, dominés par les cimes tournoyantes de hauts cyprès secoués par le mistral; car le mistral faisait rage pendant cette matinée offerte aux hiverneurs de la Riviera dans cette ville de la Pointe Saint-Jean; et sur un ciel froid de bourrasque, se rebroussait, luisante et convulsée, la verdure en émoi d'une forêt d'oliviers.

Oh! ce moutonnement blêmissant et bleuâtre de trois hectares de vergers siciliens! Leurs frissons argentés descendaient en lueurs courtes jusqu'au bleu de la mer. En face, le rocher l'Eze, la cime de la Turbie avançaient leurs éperons dans la turquoise liquide des golfes, et jusqu'à la pointe de l'Italie, délicieusement atténuée et lumineuse, c'était, surplombée par la crête énorme du Carnier, une courbe héroïque de caps et de promontoires. Au fond de la baie, le rivage de Beaulieu s'émaillait de villas.

—Pourquoi me gâtez-vous ce paysage, disais-je au fils de la maison, vous m'attristez avec vos racontars. Avouez-moi que vous vous êtes payé ma tête, d'ailleurs comment ces gens-là seraient-ils chez vous? Votre père ne supporterait pas toutes ces tares.—Des tares! mais cela n'a aucune importance ici, et puis il est très possible que ce soit des calomnies. La médisance est dans l'air du pays, il y a une poussée de sève et une générosité du sol qui font fleurir les aventures dans le passé des gens, comme, les anémones aux talus et aux noms roturiers des titres de noblesse. La marquise de Penafiore est peut-être une très honnête femme, lady Sandrigham n'a sans doute jamais assassiné aucun mari et il est plus que probable que le grand-père de Dombrokine n'a jamais dévalisé personne; mais cela fait plaisir à tout le monde de rapporter et de colporter ces petites histoires, cela amuse qui les écoute et on a l'air bien informé. Du reste, cela n'empêche personne de les recevoir, au contraire. Cela ajoute au prestige des gens: un passé criminel est une telle auréole. La Riviera est le pays des légendes; jamais mauvaise réputation n'y a nui à personne. On y est curieux de scandales et avide de nouveautés; une presse spéciale y vit aux frais des imbéciles et l'audace y tient lieu de solvabilité et d'orthographe. Les diffamations y ont si peu d'importance, que les tribunaux mêmes ne poursuivent pas. Ce sont propos de bals masqués; et pour cause, car s'il fut jamais société extravagante et drôlatique à faire pouffer même un mort avancé, c'est bien celle que l'on rencontre ici, de Saint-Raphaël à Menton, en comptant Antibes et le Cap Martin.

Toutes les folles et tous les fous de la terre, tous les déséquilibrés et tous les hystériques se donnent ici rendez-vous, oui, tous en vérité. Il en vient de Russie, il en vient d'Amérique, il en vient du Thibet et de l'Afrique australe; et quel choix de princes et de princesses, de marquises et de ducs, les vrais et les faux, les plus solidement rivés dans l'opinion publique comme les plus notablement compromis! Et que de Majestés, les régnantes et les déchues, les celles en exil, les déposées et celles à la veille de l'être! les rois sans liste civile et les ex-reines encombrées de budgets, les vrais budgets, ceux des économies du règne. Et que sais-je encore! toutes les unions morganatiques, toutes les anciennes maîtresses d'empereurs, tout le stock des ex-favorites! Et des croupiers épousés par de millionnaires Yankees, et des tziganes enlevés par des princesses, et des ex-marmitons devenus secrétaires de princes, et des pianistes déconcertants pour tous les concerts intimes, Liszt, Franck et Chopin toutes les phtisies roucoulantes de Schumann, des artilleurs aimés par de grandes tendresses, des cochers pour baronnes moscovites et des Alpins pour boyards nihilistes, théosophistes et voyageurs; et là-dessus quel inénarrable lot de vieilles dames! les vieilles dames!!! Et Vanonges scandait les mots: les vieilles dames!

La Riviera est leur patrie imméritée; nulle part vous ne rencontrerez pareille collection de jeunes centenaires et d'autruches pavoisées. Certains matins soleilleux de la Promenade des Anglais valent les fresques d'Orcagna au Campo Santo de Pise. Pas besoin d'aller en Italie, vous avez ici le même ciel et les mêmes ostéologies récrépites à neuf, retapées et fardées. Le climat les prolonge, mais notre œil en souffre. Et certains soirs, à l'Opéra de Nice donc, il y a des entr'actes où la salle apparaît macabre avec tous ces siècles dans les loges entassés. C'est à croire qu'on ne ferme pas les cimetières, la nuit, et que les macchabées s'en échappent; et le maquillage de ces belles ancestrales! Il y en a de si blêmes sous leurs bouclettes blondes qu'on les croirait poudrées avec de la râclure d'ossements; mais leurs modes sont si charmantes et leurs diamants d'une eau si pure qu'il faut bien leur pardonner. Toutes, du reste, sont nobles: baronnes, vicomtesses, comtesses et marquises. Voyez ici chez mon père, sauf Amforti et vous, nous sommes tous titrés. O Riviera, Riviera, bleu paradis des rastaquouères et des déséquilibrés, les faux nez y fleurissent encore plus que le mimosa, les faux nez et les faux noms et les faux titres. Cela nous vient en traversant le Var, ce Rubicon des Alpes-Maritimes.

A part cela, le pays est divin; il le serait peut-être moins sans cela. C'est l'ombre nécessaire au tableau, bien petites ombres dans l'étincellement de lumière et les immenses nappes de ciel de ce prestigieux climat. Attendez seulement un mois, quand les amandiers seront en fleurs et que le bleu du large s'éclaboussera de floconnements roses qui seront autant de branches de pruniers et de pêchers; c'est alors que vous sentirez monter des golfes et des promontoires la poésie virgilienne de nos vergers d'oliviers. Avril sur la Riviera! Ah! la silhouette violâtre du rocher d'Ezet et du Carnier, les arabesques d'or de l'Estérel dans le couchant, là-bas, à l'extrémité de la baie des Anges, la nostalgie des voiles latines tachant de rouille l'horizon, et sur le bloc des môles cette eurythmie antique: les pieds nus des pêcheurs! C'est alors que vous les retrouverez à tous les tournants de route, les coins d'Italie, de Sicile et d'idylles dont nous portons en nous le rêve ou le souvenir. Avril, quand les affreux Cooks du carnaval ont disparu, emportés par les derniers trains de plaisir et que les Altesses sont signalées. Avril, quand Édouard VII à Cannes et Léopold à Beaulieu déchaînent à toute vitesse, le long de la Corniche, toutes les courses à l'abîme des grands automobiles.

Martingales et poudres de riz, soda-water et relents de pétrole, cake-walks, gigues et tarentelles, tableaux vivants et premières de Gunsbourg, comptes rendus du Petit Niçois, de l'Éclaireur et du Monde Élégant, annonçant vingt-cinq matinées par jour et, le soir, les cinquante débuts de cinquante chanteuses mondaines toutes étrangères, de Boston, de Milan, de Varsovie ou de Berlin; réceptions annoncées, clamées et réclamées de toutes les noblesses d'hier, d'aujourd'hui et de demain; soirées privées et bals d'hôtels, prose enchantée du Nice littéraire et du Petit Monégasque célébrant l'arrivée du trust de charbon, du roi du cuivre et de l'empereur du bœuf salé, iris noirs de Suze, iris verts de Menton, œillets du Var et violettes de Parme, c'est alors que toute la Riviera flamboie, rutile, grouille et poudroie dans de la clarté, dans du vacarme, dans des parfums et du mistral.

O les grandes orgues du vent dans les sapins du cap d'Antibes et les élégies de Mme de Montgommery à travers les chines verts du cap Martin!


AME DE FEMME


I

SUITES DE VEGLIONE

—Tu n'es pas encore couchée, grand'mère? A ton âge? Tu vas prendre mal.—Les cimetières sont donc ouverts la nuit?—Le service de la voirie est bien mal fait!—Il n'y a pas de police de morts, à Nice?—Un beau domino, mais un fichu corset.—De 1840 au moins? Il date.—Madame est riche.—N'ôte pas ton masque! Comme tu regardes les hommes, mâtin! quels yeux!—Ceux de ton temps étaient mieux, avoue-le.—Combien tu regrettes... Ton temps perdu.—Laissez donc, madame en guette un petit de son âge.»

Les sarcasmes pleuvaient sur le domino réfugié, cerné, acculé dans un angle du couloir. C'était au dernier veglione de Nice: une bande de joyeux fêtards avait fait cercle autour du camail et de la robe de moire d'un masque hermétiquement clos: deux tours d'Alençon soigneusement ramenés et rabattus sur un loup, dont le satin jaune luisait.

La femme qui se dissimulait sous ce double voile n'était pas, ce soir de mardi gras, en quête d'aventure. Engoncée de soie roide, la taille volontairement volumineuse... et méconnaissable sous les plis d'un domino ample, le masque dévisageait obstinément tous les hommes et d'un œil de policier fouillait les recoins de la salle et des couloirs. L'inconnue allait, uniquement préoccupée de découvrir quelqu'un, et ce quelqu'un, le hasard s'obstinait à ne pas le mettre sur ses pas. Déjà depuis deux heures, le domino jonquille rôdait inquisiteur, en arrêt devant tous les groupes, inventoriant dans un forcené pourchas les consommateurs du buffet, les flirteurs du foyer et les danseurs du bal.

Son manège avait fini par intriguer quelques habits noirs. Indifférente à toutes les attaques, à la moindre tentative d'emprise la femme se dégageait prestement, glissait comme une anguille entre les mains fureteuses, et, murée dans son silence, poursuivait sa chasse à la porte des loges et dans les plus infimes couloirs.

Piqués au vif, quelques noceurs avaient résolu d'en avoir le cœur net. Ils avaient guetté le domino jaune et, le cernant au bas d'un petit escalier, l'avaient acculé dans un coin. Le domino était devenu cible, on le criblait maintenant de saillies mordantes. La main finement gantée, l'étroitesse du pied moulé dans les jours d'un bas de soie noire avaient trahi une élégante. La femme traquée ne disait pas un mot: à petits coups cinglants d'éventail elle décourageait les mains entreprenantes et tenait en respect les oseurs: mais aux pires hypothèses sur son physique et sur son âge elle opposait un mutisme obstiné. En vain la lâcheté des mâles surexcités l'insultait-elle maintenant à cœur joie; la goujaterie de ses agresseurs ne faisait pas tressaillir un pli du domino. Seulement, parfois, sous les dentelles et le satin du loup deux yeux d'acier flambaient étrangement.

Des gens avaient fini par s'attrouper autour de ce combat d'une femme isolée contre huit hommes, et de Bergues avait fait comme les autres, curiosité ou désœuvrement, dans la tristesse tumultueuse et morne de ce bal.

D'autres dominos s'étaient mis de la partie: «Démasquez-le, braillait une fille à demi-nue dans les velours ciselés et les brocarts déteints d'une dogaresse de louage, c'est un homme! Démasquez-le!» Et chatouillée par deux cavaliers à faux nez, la Vénitienne d'occasion se renversait et s'offrait avec un rire hystérique.

Le domino se taisait toujours, mais les ripostes de son éventail étaient devenues rageuses. Un énervement gagnait l'inconnue, ses coups maintenant faisaient mal.

«Tu te fâches...», mais, bousculant le groupe qui l'emprisonnait, la femme venait de se frayer un brusque passage vers deux dominos de satin blanc, tout à coup surgis à la porte du foyer. Depuis leur apparition, ses étranges yeux clairs ne quittaient plus le couple.

Le domino jonquille allait droit à eux et d'un geste emporté, sans que rien n'eût fait prévoir une telle violence, en un clin d'œil arrachait aux deux déguisés leurs loups. Démasqués, les deux dominos, un jeune homme et une jeune femme demeuraient figés de stupeur. C'était un tollé général. On huait l'incorrection du domino jonquille.

La femme qui venait de commettre cet acte inqualifiable, balbutiait, tremblante et d'une voix étranglée: «Pardon, pardon, je me suis trompée.» Le couple qu'elle venait d'insulter si gravement n'était pas celui qu'elle cherchait; mais le public n'admettait pas sa méprise. Celle qui venait de s'en rendre coupable était assiégée, insultée, molestée par la foule; on s'ameutait dans les couloirs.

«Démasquez-le, démasquez-le, braillaient des voix devenues peuple, c'est un homme!» Déjà des mains se tendaient vers les dentelles et le loup du masque.

La femme, atterrée, ne se défendait plus. De Bergues, poussé maintenant au premier rang des curieux, lisait dans la pâleur des yeux devinés un tel effroi, une telle détresse qu'il s'en sentait tout remué. Il écartait les agresseurs, et, s'emparant du bras de la misérable: «Laissez, je connais madame. C'est une malade, une malheureuse malade. De grâce, messieurs, un peu de courtoisie, ne molestez pas une femme... Vous étouffez madame! je vous garantis que c'est une femme...»

L'assurance de son ton, son encolure et sa prestance en imposaient; la voix de de Bergues faisait taire les murmures. De vagues engueulades, des gouailleries de bal masqué s'éteignaient dans une rumeur.

Le domino jaune avait posé son bras sur celui de de Bergues. «Appuyez-vous sur moi, madame, soyez sans crainte. Où dois-je vous conduire?—A ma voiture, répondit moins une voix qu'un râle, le numéro 1.229.

La femme maintenant défaillait: de Bergues devait la soutenir. Il descendait lentement l'escalier, un chasseur hélait le fiacre, le jeune homme mettait le domino en voiture.—Votre nom, votre carte, monsieur, implorait un souffle, que je sache au moins à qui je dois... Merci, merci. Voulez-vous dire au cocher de retourner où il m'a prise, à l'hôtel d'où je viens.»

Et la portière se refermait sur l'inconnue.

De Bergues avait tout à fait oublié cette aventure, quand, à trois semaines de là, le courrier du matin lui apportait une longue enveloppe de bristol résistant et bleuâtre timbrée d'argent mat; l'écriture lui était complètement étrangère.

Le jeune homme faisait sauter le cachet.

La Pergola. Antibes.

La duchesse d'Eberstein-Asmidof serait heureuse de recevoir M. Henri de Bergues à la Pergola. Elle lui serait même reconnaissante de vouloir bien ne pas trop différer sa visite. La duchesse sera chez elle le lundi, le mercredi et le vendredi de la semaine prochaine, de trois à sept. M. Henri de Bergues sera le bien venu. Inutile que M. Henri de Bergues prévienne la duchesse de sa visite. On ose absolument compter sur lui.

Le billet laissait le jeune homme rêveur.

La Pergola, la duchesse d'Eberstein-Asmidof.

De Bergues ne connaissait que trop de réputation la châtelaine de la Pergola. Ses déportements étaient depuis dix ans la fable et le scandale de la Riviera; le domaine d'Antibes avait lui-même sa légende.

On y montrait la place où le comte Zicco, un des amants de la duchesse, s'était tué dans une chute de cheval, et cela dans une des allées du parc. La monture emballée avait buté contre un cactus géant, et l'homme désarçonné, pris entre sa bête et les dards onglés et coupants de la plante, était mort. La duchesse avait fait enterrer son amant à la place même du désastre. En Riviera on ne refuse rien aux millions et surtout aux millions des personnalités princières, et la duchesse était par sa mère une Scatelberg-Emerfield.

De branche allemande, elle avait épousé à seize ans le duc d'Eberstein-Asmidof qu'on disait impuissant. Les Asmidof n'avaient pas d'enfants. A la cour de Finlande on avait tout d'abord excusé les écarts de la jeune femme, mais le scandale de ses caprices avait pris un tel retentissement, que le grand-duc régnant avait dû prier le jeune ménage d'aller donner ailleurs le spectacle de ses fantaisies.

La Riviera en avait hérité. Depuis dix ans cette Allemande, qui devait avoir maintenant dépassé la quarantaine, trouvait moyen d'étonner la Côte d'Azur; et la côte est pourtant assez blasée sur les excentricités de ses hôtes.

Le duc d'Eberstein n'existait pas pour sa femme. Musicien accompli, piqué même de la folie de la composition et tout acquis à la manière de Wagner, il passait ses journées et une partie de ses nuits à élaborer de pénibles opéras que ne montait pas Monte-Carlo. Sa femme n'existait pas pour lui. Toutes ses préférences étaient pour l'harmonie, le contre-point, la fugue et quelques vagues compositeurs ou musicastres qu'il hébergeait à tour de rôle à la Pergola, jusqu'à concurrence de quelque nouveau favori, car les engouements du duc étaient plutôt brefs.

Ceux de la duchesse avaient plus de durée. Cette Allemande était une passionnée, mais elle avait la main malheureuse et ses amants avaient des fins assez tragiques. Ses amants... c'est-à-dire on en citait deux, le Hongrois, le comte Zicco, mort si malencontreusement à la Pergola dans une promenade matinale, et le beau chevalier Contaldini, tombé dans une crevasse pendant un séjour du duc et de la duchesse à Saint-Moritz. Le nouvel amant accompagnait, cet été-là, le couple dans les Alpes.

La duchesse était, bien entendu, étrangère à tous ces trépas, et jamais un soupçon ne l'avait effleurée, mais elle en gardait une auréole sinistre. Dans le pays cette exsangue et maigre duchesse Wilhena passait pour avoir le mauvais œil. On lui prêtait d'autres aventures.

Un dimanche de Carnaval, où elle s'était risquée sous le loup dans les rues de Cannes et s'était mêlée au corso populaire, en quête, on le voulait..., d'émotions anonymes, elle aurait été reconnue et démasquée par des pêcheurs. L'intervention de la police l'avait seule préservée de l'insulte.

Qu'y avait-il de vrai dans tout cela? L'amant actuel de la duchesse, un Américain à peau blanche tacheté de son, master Thomas Barret, un roux râblé à mufle de dogue avec, dans les yeux bougeurs, la clarté d'eau de deux étranges prunelles vertes, la désespérait de ses frasques et lui coûtait des sommes. L'Américain était coureur et joueur. La misérable était folle de cet amant, le dernier peut-être, car la duchesse n'avait jamais été jolie, et maintenant la quarantaine l'alourdissait. Les sports, le surmenage d'une vie sentimentale et nerveuse, ses coups de tête et de cœur avaient brouillé son teint, flétri ses yeux. Elle se cramponnait à cet ultime amour avec l'énergie désespérée d'une femme qui se noie et n'en était plus à se compromettre. Elle avait déjà tout osé, tout commis pour ce beau Saxon au mufle carré et court.

C'est à tout cela et à bien d'autres choses encore que songeait de Bergues dans le rapide de Nice à Cannes. Il le quitterait à Antibes pour se rendre à l'invitation de la duchesse.

Il s'était enfin décidé à tenter le voyage; une certaine appréhension lui étreignait l'estomac et, plus ému qu'il n'eût voulu se l'avouer, le jeune homme se laissait secouer par la trépidation des freins en se demandant qu'est-ce que pouvait bien lui vouloir l'Allemande de la Pergola.

Sa fatuité n'allait pas jusqu'à redouter pour lui un caprice de l'Altesse. Tout enchanté qu'il fût de sa personne, de Bergues était édifié sur son physique; il n'avait ni l'élégance rare d'un Zicco, ni les yeux admirables d'un Contaldini, ni le rable prometteur d'un Barett... mais tout de même, est-ce qu'on pouvait savoir avec ses créatures! Et décontenancé, de Bergues sentait sourdre en lui des effarements de Joseph.

«Antibes, trois minutes d'arrêt.»


II

UNE AME DE FEMME

De Bergues traversait une enfilade de vastes salons; les mollets cambrés d'un laquais en bas de soie le précédaient; des escarpins à semelles feutrées glissaient sans bruit sur les parquets luisants, miroités de reflets. Des losanges et des rosaces, bois de rose et bois des îles, aggravaient encore la solitude des pièces. Un valet de pied, debout contre une porte, en ouvrait les battants et introduisait de Bergues dans un fumoir.

C'était une haute salle en rotonde et qu'une immense glace sans tain éclairait toute, une glace incurvée, dont l'épaisseur épousait la courbe de la muraille. Le bleu du ciel et le bleu du large entraient à la fois par la baie, on se serait cru en pleine mer. Cette chambre de bord était meublée de confortables sièges anglais, divans de cuir et fauteuils de Maple. Il y régnait une atmosphère de maryland, de tabac turc et d'opoponax; des très beaux tapis d'Orient, fond rose et fond vert, et, sur une lourde table d'acajou, d'énormes roses Paul Néron dans une buire de cristal étaient le seul luxe de ce fumoir.

De Bergues le parcourait d'un regard et presque en même temps une porte latérale s'ouvrait à gauche, livrant passage à une femme. Elle entrait d'un pas délibéré, presque masculin et tendait la main au jeune homme: «Merci d'être venu, monsieur, et pardonnez-moi la liberté grande que j'ai prise en vous priant de venir ici; mais je tenais à vous remercier d'une précédente courtoisie. Vous n'êtes pas inconnu pour moi». Et la duchesse, se laissant tomber dans un fauteuil de cuir, invitait de Bergues à s'asseoir.

Tout cela avait été si prompt et si imprévu, qu'il avait à peine eu le temps de l'examiner. La duchesse avait croisé négligemment une jambe sur l'autre dans une pose abandonnée et virile et se prêtait maintenant à l'examen. C'était une grande femme aux épaules carrées et aux hanches absentes, bâtie comme un uhlan et qui n'avait plus ni fraîcheur ni jeunesse; le teint gâté par le grand air, les paupières meurtries et les lèvres fanées par la fièvre achevaient la disgrâce d'un visage chevalin, mais elle avait des mains admirables, des mains longues et blanches aux doigts fuselés, sans un joyau d'ailleurs...; et ses cheveux, tordus en câble sur une nuque violente, étaient d'un or solide et lourd. Coiffée par eux d'un casque de métal, la duchesse étonnait par le contraste de sa face sombre avec la clarté de cette coruscante toison.

Plus on la regardait, plus on voulait la regarder. Sa laideur n'était qu'apparente. Une souplesse de félin animait et brisait ce corps un peu massif de jeune guerrier; la vivacité de ses gestes, leur brusquerie voulue n'en excluaient pas une langueur passionnée et même dans son attitude garçonnière de sportswoman aux jambes croisées, il y avait comme une ardeur offerte.

Elle était sans grâce, mais non sans charme, inattendue et déconcertante. Ses moindres mouvements avaient de la race et, si la face ravagée et vieillie accusait plus de quarante ans, d'inoubliables yeux vivaient sous ses paupières lasses, des yeux gris et changeants, couleur de sardoine, cette pierre étrange dont l'éclat s'avive dans l'eau. Il y avait dans les prunelles de la duchesse comme une flamme sourde et, quand elle les posait sur vous, c'était la sensation d'une brûlure sur la peau et d'une cuisson au cœur.

Il y eut un silence. La duchesse avait baissé les yeux pour mieux laisser de Bergues la contempler. Elle les relevait brusquement et, les plantant hardiment dans ceux du jeune homme: «Vous ne me reconnaissez pas?» Et sa voix sifflait un peu ironique. «Il faut croire que j'étais bien masquée. Je ne veux pas laisser plus longtemps d'équivoque entre nous, monsieur, je suis le domino du dernier Veglione, le domino jonquille, que vous avez si spontanément et si généreusement défendu contre la goujaterie du public des couloirs. Vous avez été tout simplement héroïque, monsieur, ne vous défendez pas; car, en vous interposant entre moi et la foule, vous affrontiez le pire des dangers, le ridicule. J'étais grotesque, je le sais, volontairement grotesque, je ne voulais pas être reconnue et, quand les hommes d'esprit de cette morne fête me traitaient de travesti et de vieille femme, rien ne me rassurait plus que leurs stupides attaques. Elles me prouvaient combien j'étais loin de leur pensée: mon incognito était bien gardé, mais ces deux dominos blancs sont passés, j'ai cru reconnaître le couple pour lequel j'étais venue, j'ai perdu la tête et j'ai risqué ce malheureux geste. Ce geste a déchaîné la foule et sans vous j'étais perdue. J'ai vu le moment où j'allais être démasquée, déshabillée peut-être par des mains féroces de manants et de mufles et j'ai connu le frisson des misérables femmes tombées au pouvoir de l'émeute, les jours de fureur populaire. Quand, fendant le flot des masques, vous m'avez pris le bras pour me tirer de cette impasse, saviez-vous à quoi je songeais, sous mon loup et mes dentelles? C'est fou et c'est ainsi: à la princesse de Lamballe égorgée par les Septembriseurs; oui, dans ce Veglione, c'est la princesse de Lamballe, assommée et dépecée au seuil de la Force, dont la vision s'imposait obsédante au milieu de toutes ces faces gouailleuses et de ces masques ricaneurs.

«... Et vous, vous êtes venu. Seul entre tous, vous avez deviné mon affreuse détresse, mon angoisse et ma terreur! J'étais si malheureuse ce soir-là, si malheureuse! Et sans me connaître, mais ému de pitié pour l'être douloureux que vous deviniez en moi, vous avez tenu tête à ces brutes, vous avez dit... ce qu'il fallait dire, je ne sais plus quoi et vous m'avez offert votre bras... et le cauchemar s'est dissipé et, vingt minutes après, j'étais à mon hôtel; en sûreté et je pouvais croire que j'avais fait un mauvais rêve... et voilà pourquoi je vous tends mes deux mains, monsieur, en vous disant merci du fond du cœur.»

La duchesse s'était levée et avait pris les mains de de Bergues dans les siennes.

Elle le regardait de haut en bas, le dominant de tout son buste et semblant jouir de sa confusion. «Et nous pourrions en rester là. Vous m'avez sauvée, je vous ai remercié. J'ai tenu à le faire de vive voix et chez moi; le valet de pied pourrait maintenant vous reconduire et tout serait dit, l'aventure serait terminée. Quand vous m'avez délivrée de toute cette racaille, vous ignoriez que vous preniez la défense de la princesse d'Ebernstein Asmidoff. Votre pitié d'homme et votre courtoisie de galant homme vous ont seules poussé à cet acte... Mais je ne me croirai pas, moi, une Scaterberg-Eberfield, si je m'en tenais là.» Et sur un mouvement irréfléchi de de Bergues. «Vous saurez pourquoi j'étais à ce bal, et d'autres choses encore. Il me plaît de me confesser un peu à vous, je suis protestante et j'ignore la confession. Oh! ce n'est pas que je veuille me justifier. Toute gâchée que soit ma vie, tout ce que j'ai fait, je le referais encore si la chose était à refaire, mais cela me soulagera de causer un peu avec vous; cela débridera l'abcès comme disent les chirurgiens. Si je vous prends comme confident, c'est que dans ma vie déjà longue de femme de quarante ans, vous êtes le premier galant homme et le premier honnête homme peut-être qu'il m'ait été donné de rencontrer, oh! je n'excepte même pas le duc. Avant votre rencontre (j'ai eu des amants, pourquoi m'en cacherai-je, toute l'Europe le sait, et ceux, que j'ai eus dans ce pays, ont pris soin de le clamer sur la Riviera). Avant votre rencontre, tous ceux que j'ai connus: des poupées, des ruffians ou des goujats... Je suis mal mariée, je ne suis pas jolie, j'ai des millions et je suis née indépendante, le duc me laisse libre de mes actions. Vous jugez de ma vie, moi qui eusse été une épouse et une mère admirables si j'avais eu un mari et des enfants... Le duc n'est qu'un musicien, n'insistez pas. Oui, c'est ainsi. Des cerveaux vides et de gros appétits de plaisir et d'argent, voilà ce que j'ai trouvé toujours autour de moi. Et la présence de tels êtres dans mon ombre est logique: ma naissance et ma situation ont fait de moi une proie...

«Tayaut! En chasse! la meute des bas instincts est accourue, toutes les convoitises allumées me traquent et m'ont traquée, c'est la curée de la duchesse d'Ebernstein Asmidoff. On me dit si follement généreuse, n'est-ce pas, monsieur?»

Et sur un geste de de Bergues: «Ne protestez pas, vous connaissez Thomas Barett, l'Américain que l'on me prête pour amant et qui l'est en effet. C'est pour lui que j'étais à ce Veglione. On m'avait prévenue qu'il y serait avec une autre femme, et une femme jeune, jolie, et qu'il désire et qu'il aime, car moi... On n'aime pas la duchesse d'Ebernstein, on en est l'amant. Oui, c'est ainsi, je n'ai aucune illusion sur Thomas Barett, je le méprise et je l'adore: c'est de la bassesse, mais c'est aussi de l'amour. Le mépris n'exclut pas la passion, au contraire, et les manuels d'éducation pour jeunes filles établissent seuls qu'on ne peut aimer que ce qu'on estime: leçons de cithare et romances sans paroles de Mendelssohn, cela est du même bateau, comme vous dites dans votre argot français.

«Donc, j'aime Thomas Barett, je l'aime follement, éperdument, avec la frénésie d'une femme qui se meurt, car, après lui, je le sens, je n'aurai plus le courage de renouer une autre intrigue. Les miroirs ne mentent pas, je sais quelle figure m'a faite l'amour de l'amour. Après Barett, que je chéris lâchement pour tout le mal qu'il me fait, je n'aurai plus de liaison et je glisserai froidement au libertinage: ce sera la passade à l'heure ou à la nuit avec les croupiers de cercle, les musicanti, les cochers de grande remise et les coureurs de vélodromes, clientèle habituelle de toutes les vieilles belles échouées en Riviera.»

Et avec une flamme bleue dans ses prunelles apparues agrandies, toute sa pauvre face transfigurée par la passion: «Aussi, quand le lundi gras, un billet anonyme me prévenait que Thomas Barett, que je croyais à Paris (il avait pris congé de moi le samedi) se cachait à Nice avec une jeune maîtresse, qu'ils y suivaient les fêtes du Carnaval et assisteraient le mardi au Veglione de l'Opéra, tout mon sang ne faisait qu'un tour.

«Le billet donnait le détail de leur journée de la veille. Ils avaient été à la Redoute après avoir suivi dans la journée la bataille des confettis. On ne savait où ils étaient descendus, mais une indiscrétion de costumier avait révélé la couleur des dominos qu'ils porteraient au Veglione du mardi. Barett et son amie seraient en satin blanc fleuri d'œillets et de mimosas. La lettre était signée: Une femme qui se venge, car elle l'aimait comme vous.

Cette lettre! le cœur me chavirait sous les côtes en la lisant, et j'avais dans les veines le froid de la mort et la brûlure de la fièvre. Une angoisse m'étouffait, car cette lettre était la preuve de la double trahison.

«Trompée, certes, je savais qu'il me trompait depuis longtemps, mais pas avec cette duplicité et ce cynisme, dans le pays même, à une heure d'Antibes où personne n'ignore que cet homme est mon amant, et puis je le haïssais pour ce dernier mensonge, ce départ prétexté à Paris! Il avait menti comme une fille, lui que je croyais un homme; alors la fureur m'aveuglait; et décidée à tout, avide de scandale, je partais pour Nice, y descendais à l'hôtel et allais à ce Veglione. Vous m'y avez vue rôder, comme une bête blessée, au milieu des quolibets des couloirs; vous avez vu mon geste et vous avez deviné ma détresse, ma honte et ma douleur. Pourquoi reviendrais-je sur cette scène? Vous m'avez secourue, défendue, sauvée; votre bonté vous a averti, vous, et vous avez eu pitié de l'agonie d'âme que je traînais, ce jour-là, au milieu de ces viveurs.

«On m'avait dupée, bafouée, on avait tablé sur ma passion et ma jalousie; quelqu'un avait pris comme hochet et mon angoisse et ma peine. Et l'instigateur de cette abominable comédie, l'auteur de la lettre dénonciatrice, savez-vous où je le découvrais? Chez moi, le lendemain même, à ma table. A sa façon mielleuse de s'informer de ma santé, à son inquiétude affectée à propos de ma pâleur et de la cernure de mes yeux, à la joie mal dissimulée de son regard faux et cruel, je reconnaissais dans mon mari l'affreux mystificateur de la nuit. C'est le duc qui m'avait fait adresser cette lettre, je n'en pouvais plus douter. Le rayonnement de toute sa face de fourbe le trahissait encore plus que son effort d'obséquiosité. Ebernstein avait ajouté cette lâcheté à tant d'autres, car le duc... si vous saviez, si vous saviez...»


III

IDYLLE PRINCIÈRE

«—Le duc! mais il a été le mauvais génie de mon existence. C'est lui qui m'a faite ce que je suis! Son ombre a pesé sur toute ma vie. Si vous saviez, si vous saviez!...» La duchesse s'était levée et, appuyée des deux mains sur la table, regardait éperdument de Bergues dans les yeux, puis elle se laissait retomber sur le divan, le bras gauche posé sur un coussin; de la main droite elle s'appliquait sur la joue une grosse rose prise à la gerbe de la buire de cristal. Elle rafraîchissait ainsi aux pétales la fièvre de ses pommettes; la honte les avait faites brûlantes. Elle continuait de se tamponner le visage avec la fleur; et ce mouvement machinal, le jeune homme se souvenait l'avoir déjà surpris chez des êtres malades de la poitrine, à l'heure où monte la fièvre du soir.

«Je n'ai pas à me défendre, je ne cherche pas à me justifier, mais pourtant si j'avais eu un autre mari, je ne serais pas descendue où j'en suis... le Duc! Si vous connaissiez l'enfance que j'ai eue dans cette petite cour patriarcale et démodée de Scaterberg, notre éducation et nos jeux de jeunes filles à mes sœurs et moi... Mes sœurs! si vous aviez connu mes sœurs!.., leurs yeux plus grands que l'innocence, leur belle santé d'âme et de corps, leur gaîté de pensionnaires dans ce grand parc d'Emerfield où nous voulait libres et grandies en pleine nature un père imbu des idées de Jean-Jacques et demeuré, en plein XIXe siècle, enthousiaste des Confessions. Et ce domaine d'Emerfield, au cœur du Tyrol autrichien, ses horizons de montagnes et de forêts séculaires, son immense parc aux pentes boisées de sapins, qui descendaient à un petit lac, un lac moiré d'ombre aux eaux bleu paon, comme le Konigsee de Salzbourg, ces paysages de légende et de rêve que célèbrent tous les conteurs allemands, et les mœurs naïves des cœurs braves et simples que sont restés les montagnards de chez nous!... Dire que c'est dans cette fraîcheur et cet apaisement, parmi ces âmes robustes et saines, dans la gravité calme et souriante d'une vie contemplative que je suis née, que j'ai grandi, moi la duchesse d'Ebernstein-Asmidoff. Et le scandale de ma vie actuelle en Riviera a débuté par une enfance de princesse de conte, dans les parfums de résine et de menthe sauvage d'un parc héréditaire, parmi des reflets de neige et de bois de sapins, dans un pays de bûcherons, de pâtres et de chasseurs d'izards, au milieu du songe des lacs et du fracas des torrents!»

La rose rouge que la duchesse appuyait sur ses joues s'était effeuillée. Elle en avait pris une autre et en promenait avidement les pétales sur son visage brun. On eût dit qu'elle respirait le parfum du passé dans celui de la fleur et demandait à cette amie odorante et muette le courage de poursuivre. La duchesse continuait. «—Mes sœurs étaient autrement jolies que moi, mais je passais bien à tort pour la plus intelligente. J'avais surtout plus de décision, j'étais l'énergique de la famille. Il y a du sang espagnol dans notre branche, apporté là par une grand'mère, née Toloza-Cœli, et cette goutte de sang et de soleil, j'ai tout lieu de croire que c'est moi qui l'ai dans les veines. Mes sœurs étaient mélancoliques et douces, moi j'étais volontaire et taciturne et, petite fille, j'avais déjà ce teint de bile qui jure si violemment avec le blond de mes cheveux, et ces yeux d'orage qui autrefois furent beaux. J'étais aussi adroite à tous les sports. La décision de mon caractère, l'énergie que l'on me prêtait et ma réputation d'écuyère accomplie fixèrent le choix du duc régnant de Finlande: il demanda ma main à mon père pour son fils.

«Le duc héritier (il a abdiqué depuis en faveur de son frère) était un grand jeune homme blond, régulièrement beau de cette beauté classique qu'ont tous les Ebernstein. Le duc Otto n'avait alors que vingt-cinq ans, moi j'en avais dix-neuf. Le prince de Finlande était assez sauvage; il vivait éloigné des affaires avec une horreur marquée pour les fêtes de la Cour; il s'occupait passionnément de musique. Très artiste, son indifférence politique faisait craindre en lui une sorte de Louis II de Bavière, et l'assidue présence auprès de lui de Berkestoff, le compositeur russe, n'était pas faite pour endormir les appréhensions des siens. On redoutait fort à Milerschurt l'influence du favori.

«Une femme de tête était nécessaire auprès de ce duc indolent et chimérique et l'on songea à moi. Le duc Otto vint à Emerfield, invité par mon père à la demande du sien; il se présenta en fiancé et j'aimais de suite, moi, de toutes les forces de mon sang et de mon âme ce beau prince mélancolique à la stature de dieu scandinave, au profil grave et fier de héros danois.

«On nous maria...! Ce que furent ce mariage et la nuit de ces noces! L'une et l'autre appartiennent autant au drame qu'à l'opérette, tant le ridicule en fut tragique et déroutant... Le duc n'est pas même un vicieux, c'est pis. C'est un impuissant. Il y a dans le vice une fatalité et une tristesse qui peuvent émouvoir; et dans l'ardeur aveugle de certains aberrés à courir à leur perte apparaît parfois le grandiose des destinées inévitables, toute la détresse des tares héréditaires, magnifiées dans Euripide et Eschyle. Le duc n'est qu'un frigide, comme on disait au grand siècle, mais compliqué d'un exaspéré misogyne. Il a l'horreur et la haine de la femme, pis, il a horreur et la haine de l'amour et c'est là son crime, car sa tare physique et la lâcheté de son mariage, de ce mariage consenti pour complaire aux siens, je les lui aurais pardonnées si dès le premier jour il ne s'était acharné et complu à semer dans ma vie la ruine et le désespoir.

«Le baiser glacé dont il effleurait mon front, le premier soir au seuil de l'appartement nuptial, il ne le renouvela jamais. Je n'avais fait que changer de nom et de résidence et, de princesse de Scaterberg devenue duchesse d'Ebernstein, je n'en demeurai pas moins implacablement jeune fille. Quoique un peu déconcertée et surprise, je me serais résignée à mon sort, si les yeux moqueurs des autres femmes et les questions perfides des princesses ne m'avaient enfin avertie. J'étais seule, sans défense sur une terre étrangère, ou ma qualité d'Autrichienne était presque une offense; il ne me fut bientôt plus permis d'ignorer l'hostilité de la Cour.

«Echos de l'opinion populaire, certains journaux s'enhardirent jusqu'à l'insulte. On s'étonna de la stérilité de l'étrangère; le peuple réclama une grossesse. Je me cabrais et, enfin émue après dix mois d'affronts dévorés et subis, un soir je pris mon courage à deux mains et pénétrai chez le duc. Je l'informais de l'attitude des siens vis-à-vis de sa femme, et lui expliquais clairement ce que son peuple réclamait de moi.

«Je me souviendrai toujours de cette soirée. Le duc était dans son cabinet de travail, installé devant une table où il notait une fugue qu'il avait composée quelques jours auparavant. Je vois encore les grandes orgues régnant au fond de la pièce et leurs tuyaux argentés qui montaient jusqu'au plafond. Il ne levait même pas la tête et continuait d'écrire; je posais une main sur une pile de partitions et, pendant que la plume criait sur le parchemin, je lui exposais ma requête. Ma voix me semblait étrangement changée dans le silence. Le duc daignait enfin lever le front: «Des enfants, mais il ne tient qu'à vous d'en avoir, madame. Arrangez-vous en conséquence. Je vous laisse absolument libre, cela ne me regarde pas.»

«Il s'était mis debout, me faisait un grand salut et, traversant le hall, pénétrait dans sa chambre. Il en poussait le verrou.

«Je demeurai indignée, stupéfaite.

«Et alors... la déchéance commença. Le duc l'avait voulu.

«Ce fut d'abord lente, avec mille précautions et toutes les dérobades de l'hypocrisie, la première chute et le premier amant: un aide de camp de mon mari. Un étrange hasard m'en imposait depuis cinq mois la continuelle présence. Le comte Nurlo n'avait pour lui que sa prestance et sa moustache fine de bel officier. Il m'aima comme aux ordres et j'ai depuis soupçonné le duc de l'avoir posté là sur mes pas avec la consigne de devenir mon amant. Je me lassais vite de ce fantoche, j'étais ardente et volontaire. La révélation de l'homme avait éveillé en moi un tempérament. Après celui-là, ce fut un autre, je n'avais encore que de la curiosité, mais combien sensuelle; mais d'intrigue en intrigue et d'aventure en aventure, dans cette Cour ennemie et complice, j'aboutissais vite au scandale. Il fut immense, aggravé des rumeurs équivoques qui couraient sur le duc. Il venait d'imposer à l'Opéra de Milerschurt la dernière œuvre de Berkestorff. Une cabale s'était formée contre le favori. A la première représentation de son Néron, des sifflets et des huées accueillirent notre entrée dans la loge ducale. Claude et Messaline furent les noms dont on nous salua; le public avait adopté l'époque du drame. La force armée fit évacuer la salle, ce fut un esclandre européen.

«Le maître de la police fut destitué, mais le duc dut signer son abdication en faveur de son frère, et notre beau-père nous conseilla de voyager. En Finlande, les conseils sont des ordres. Les médecins prescrivaient le Midi pour le duc Otto. Surmené par les veilles et ses travaux de musicien, neurasthénique comme tout artiste, il était menacé de tuberculose et ne se rétablirait que sur la Riviera.

«La Riviera! Le duc accueillait la décision paternelle comme une délivrance; il avait horreur de la Finlande et de la vie grossière et dure de ce pays. Il avait toujours rêvé des ciels de soie et des horizons de golfes et de promontoires du lac méditerranéen.

«La Riviera! Je n'avais jamais pu, moi, prononcer ce nom sans évoquer des vergers d'oliviers, des jardins de cyprès tout foisonnants de lentisques et de palmes. La Riviera et ses bosquets parfumés d'orangers! La Riviera! Nous aurions pu être si heureux là, si mon mari l'avait voulu! La Riviera pour nous, avec notre fortune et la complète indépendance de la couronne abdiquée, mais c'était l'enchantement d'une vie quasi-féérique dans un jardin d'Armide, là devant cette mer fluide de clartés, dans ce décor d'apothéose.»

La duchesse s'était levée et, saisissant la main de de Bergue, l'avait brusquement entraîné devant la glace sans tain de la baie: La Pergola occupe la pointe du cap d'Antibes, et, de l'angle de la pièce où elle l'avait conduite, la masse de l'Estérel ravinée d'améthyste et crêtée d'iris surgissait, posée à plat sur une mer d'or pâle, avec la précision d'une découpure. Irréelle et chimérique, c'était une montagne d'écran japonais. Un ciel ardent et tendre, d'un rose de fleur de pêcher, flambait derrière l'arabesque violette, imposait dans le crépuscule une vision d'Extrême-Orient et par la glace sans tain, que la duchesse venait d'entr'ouvrir, une odeur vanillée et sucrée de jasmin montait, mêlée à des saveurs de sel; une treille enguirlandée de bégonias et de capucines courait autour de la maison; le soir la faisait fumer comme un immense encensoir: «La Riviera, le duc a trouvé le moyen d'empoisonner ce divin exil?»


IV

LE SECRET DE LA DUCHESSE

«Oui, ce pays est admirable. Ce golfe Juan et cette baie de Cannes dans leur cirque ouvert de montagnes, Alpilles en amphithéâtre aux cimes blanches de neige et groupes boisés de l'Estérel, tout cela vaut en effet la corniche Ligure de Gênes à Livourne, Rappalo, la Spezzia Nervi, les carrières de Carrare; et le golfe de Naples n'est pas plus beau que la baie des Anges, vue des hauteurs du Mont-Baron. Oui, cette Riviera est une côte enchantée malgré son pullulement d'hôtels et de villas, mais son climat est traître et meurtrier, et en vérité je ne sais si je ne dois pas maudire l'énervante douceur de ce ciel d'opéra.» La duchesse, debout dans l'embrasure de la baie, suivait d'un regard éperdu l'incendie du couchant et l'agonie de nuances, la changeante agonie de la montagne et de la mer. Elle continuait comme se parlant à elle-même:

«Cette Riviera!... C'est de notre arrivée en Riviera que datent mes malheurs. Qu'est-ce que les scandales de Milerschurt et d'Emerfield auprès de la vie que j'ai menée ici! En Finlande le duc était un mari indifférent et hautain. Occupé de choses d'art, à peine daignait-il s'apercevoir que j'existais, mais une fois dans cette terre promise et dangereuse de la Provence, un homme inconnu se révélait en lui, un tyran que je ne soupçonnais pas, un despote ennuyé et cruel, qui fait le mal pour le plaisir du mal et jouit férocement de la souffrance. Un satrape excédé perçait vite sous son masque de musicien épris de contrepoint et de fugue. Et ce furent toutes les lâchetés d'un Tibère, toutes les fourberies, toutes les férocités, toutes les complications bysantines d'une âme d'eunuque amoureuse de pièges et d'intrigues... et il n'était pas ainsi avant notre séjour à Antibes. C'est dans cette villa, à l'ombre découpée de ces treilles et de ces vergers d'oliviers qu'éclatait sa haine sacrilège de l'amour.

«Certes, la duplicité était en lui, mais ce climat l'exaspéra. C'est la mollesse de ce pays, qui dénoue d'abord la volonté comme une écharpe pour la tendre ensuite comme un arc, dans la sécheresse ardente de son mistral. C'est l'âpreté de ces jours de bourrasque et de poussière, la fièvre permanente bercée dans ces vagues sans flux et sans reflux et, par-dessus tout, ces effluves de caresses et rut éparses dans l'unanime consentement des choses et des êtres à l'amour, c'est toute cette nature complice qui, en exacerbant mes sens, redoublait chez lui la rage de son impuissance; et ce soleil menteur, à la fois brûlant et glacé, qui pompe le cerveau et détraque le système nerveux, voilà le grand coupable et, dans le drame où nous sommes tous deux acteurs, marionnettes aveugles avec des instincts pour fils, c'est le climat de ce pays qui joua le rôle de la fatalité.

«Le duc travaillait mal à Milerschurt. Ici, il cessa complètement de travailler. Il eut beau s'entourer de compositeurs italiens, d'organistes sans emploi et de vagues maîtres de chapelle, cette mer et ces montagnes annihilaient en lui toute imagination, toute puissance de labeur. Mais ce pays l'avait pris et, captif involontaire de son charme, il ne voulait plus le quitter. De cette incapacité au travail naquit mon infortune.

«Dans son oisiveté il conçut contre moi une effroyable rancune; toute sa veulerie s'aigrit en haine. Il envia mon bonheur, il envia jusqu'à mes amants. Lui, le misogyne et le frigide, à qui la nature a refusé la joie des possessions, il s'ulcéra dans sa solitude d'une hideuse animosité d'eunuque et d'impuissant.

«Moi, j'étais amoureuse et éperdument. Je n'ai connu vraiment la passion que dans ce pays. En Finlande mes aventures n'avaient été que des coups de dépit, des représailles fébriles d'épouse délaissée, des réponses du tic au tac à l'outrageante froideur de mon mari. Ici, seulement, je devins femme. Cette Riviera dont, jeune fille, je ne pouvais pas prononcer le nom sans un frémissement de tout mon être, ne m'avait pas déçu, la vision s'était réalisée, telle que l'évoquaient mes lointaines songeries d'enfant. La vie, que j'avais vécue jusqu'alors, m'apparut terne et grise, et c'est dans cette Pergola que l'existence commença vraiment pour moi. J'y aimai le comte Zicco et le chevalier Contaldini et ce furent là vraiment les deux grandes passions de ma vie.

«J'ai connu sous ces treilles de jasmin de Virginie et dans ces allées de cyprès d'inoubliables heures. Leur souvenir m'y fixe à jamais. Combien de fois j'y bénis mon exil et la décision du prince à qui je devais tout ce bonheur. J'y connus même la beauté, car, le croiriez-vous, monsieur, transfigurée par la passion, j'étais devenue presque jolie, oui, jolie dans la montée des sèves, la vibration de la lumière et l'épanouissement de tant de fleurs.

«J'avais compté sans la haine du duc. Il ne put supporter le spectacle de ma joie et je payais bientôt chèrement les heures d'ivresse qu'il m'avait permises en somme, puisque lui-même m'avait poussée aux aventures. Le duc me voulait bien mère, mais ne me voulait pas amante, et c'est l'amante seule qui s'était révélée en moi.

«Je vivais dans un tel éblouissement que je ne remarquais même pas cette animosité et cette envie embusquées et guetteuses. Ce fut, de la part du duc, une haine de prêtre et de vieille femme contre la jeunesse et l'amour, une haine ulcérée de rancœur jalouse qui attend son heure, patiente et épie. Je ne fus pas longtemps sans en ressentir les effets. Le duc savait où me frapper.

«Le comte Zicco était notre hôte. Le duc l'avait attaché à son service, il dirigeait le haras que nous possédions à Saint-Raphaël et dressait les chevaux de mon mari. Il m'accompagnait souvent dans mes promenades et me servait d'écuyer. A Emerfield, j'étais l'amazone de la famille. Le comte Zicco n'avait pas de fortune: le duc lui faisait vingt-quatre mille francs par an et j'en étais arrivée, dans mon amour aveugle, à une sorte de gratitude envers mon mari.

«Le 6 avril 1895, Zicco montait dans le parc un alezan hongrois qui m'était destiné. C'était une bête assez capricieuse, mais déjà assouplie par la main de Zicco qui la sortait tous les matins, depuis quinze jours. Tout à coup le cheval faisait un brusque écart et, prenant le mors aux dents, allait s'abattre contre une énorme touffe de cactus. On rapporta le comte dans un état lamentable, il avait la poitrine écrasée et mourut le jour même à cinq heures. Le duc assista à son agonie et je n'appris l'horrible événement que le soir, à mon retour de Cannes où je déjeunais ce jour-là. Ce fut le premier malheur abattu sur la Pergola.

«Ma douleur fut immense, j'en porte encore la blessure. Je demeurais un an confinée dans mon deuil. Puis le duc exigeait que je reprisse ma vie mondaine; la maladie que j'avais prétextée avait assez duré. L'Opéra de Nice montait la Transtévérine, du duc d'Ebernstein, et la Pergola devait se rouvrir aux invités pour une série de dîners et de réceptions nécessaires au succès de l'œuvre; je me résignais et m'attelais à la gloire de mon mari... Le soir de la première, le duc amenait dans ma loge le chevalier Contaldini... Six mois après, nous étions, Contaldini, le duc et moi, à Saint-Moritz. Le duc ne pouvait plus se passer du bel Italien, j'étais devenue sa maîtresse.

«Notre liaison dura plus d'un an. Contaldini habitait Monte-Carlo, nous nous rencontrions à Nice; mais ma santé était demeurée ébranlée de la catastrophe de Zicco et le médecin m'imposa de nouveau l'Engadine. Saint-Moritz nous revit le duc, le chevalier et moi.

«Le duc et Contaldini chassaient souvent dans la montagne. Accompagnés d'une escouade de guides, c'étaient moins des chasses que des excursions qui duraient parfois plusieurs jours. Un soir, le duc rentrait seul. Entraîné à la poursuite d'un chamois, le chevalier avait perdu pied au tournant d'une sente et roulé dans la précipice; le duc rentrait avec les guides pour chercher des échelles et des cordes et tâcher de retrouver le corps. Ils revinrent deux jours après, sans le cadavre. Contaldini avait dû glisser dans quelque ancienne crevasse. Le glacier le gardait. Nous partions le lendemain même pour Bayreuth.

«J'étais anéantie de désespoir, anesthésiée d'épouvante; ma stupeur était telle que je me laissais emmener; le duc retrouvait là tous les wagnériens des deux mondes accourus pour communier sous les espèces du Maître: on donnait la Tétralogie.

«J'étais tellement ivre de détresse que je suivis le duc au théâtre, j'aimais mieux tout que la solitude. J'assistai d'abord à l'Or du Rhin et le lendemain à la Walkure... La Walkure, je m'en souviendrai toujours. Malgré l'obscurité de la salle, c'est pendant cet opéra que j'eus tout à coup l'épouvantable conscience de la culpabilité de mon mari.

«C'était pendant le second acte, Sieglinde est pantelante, évanouie sur les rochers; au loin, dans les gorges rocheuses, la meute d'Huding aboie, les cors font rage et sonnent la curée des deux amants; le terrible motif du tueur de loups monte et grandit à travers les vallées, gagne les sommets et, comme une mer, emplit toute la scène. Siegmund s'élance à travers les blocs de granit, brandissant son épée, et répond à l'appel.

«Ce final du deuxième acte de la Walkure, c'est le triomphe de la vengeance du mari. Je sentais le regard du duc peser sur moi. La salle était bien sombre, mais, sous l'obsession de cet œil opprimant, une étrange clarté se fit soudain en moi; je vis le duc sourire et je compris!

«Je compris quelle main avait précipité la mort de Zicco et de Contaldini; et pourtant le duc n'était pas jaloux, je lui suis indifférente. Si le duc d'Ebernstein a tué mes deux amants, c'est pour le seul plaisir de me faire souffrir et de me voir souffrir... Cette cruauté, les Ebernstein l'ont tous dans le sang et une barbare étiquette la cultive soigneusement dans leur cœur. Oh cette cour de Finlande, où j'ai vu fouetter des pauvres petits enfants du peuple en présence de mes jeunes neveux, en exemple et en punition de peccadilles d'écoliers commises par les princes. Tel est le système d'éducation à la cour de Milerschurt, et je connais assez maintenant mon mari pour être convaincue du plaisir qu'il devait prendre enfant à ces corrections exemplaires.

«Lui seul a suscité les accidents qui m'ont deux fois atteinte et brisée dans Zicco et Contaldini, et ne croyez pas que mon chagrin m'hallucine! J'en ai eu les preuves depuis.

«Rentrée à Antibes, j'ai fait une enquête aux écuries, j'ai interrogé les palefreniers et les lads, j'ai été jusque dans un garage à Nice interviewer un ancien cocher devenu chauffeur et, à prix d'or, j'ai su, j'ai appris.

«L'alezan que montait Zicco, le matin de la catastrophe, avait été drogué; un mélange d'avoine et de graines de chanvre, trempées de champagne et d'eau-de-vie, avait été donné à la bête. L'homme qui a pu commettre cette infamie est capable de recommencer, n'est-ce pas? la mort de Contaldini le prouve. Néanmoins, le duc maintenant a peur, il se sent deviné, il se sent démasqué car, hors de moi à mon retour de Nice, le soir du jour où j'y appris la vérité, j'osais lui dire: «Arrangez-vous, monsieur, pour que mes amants ne meurent plus de mort subite, autrement je déposerai une plainte au parquet. Arrangez-vous aussi pour que je ne meure pas la première, car j'ai pris mes précautions et vous pourriez avoir des ennuis, et je le regretterai pour la famille des Ebernstein.»

«Et voilà pourquoi le duc se contente maintenant de fournir des maîtresses jeunes et jolies aux hommes que j'aime, en un mot à me suborner mes favoris et à me mystifier, et me pousser, folle de rage et de désespoir, au scandale dont vous m'avez sauvée, monsieur, la nuit du dernier Veglione.»