--Serait-ce la belle May, de la rue Lagauchetière?
--Tu la connais?
--Solyme Lafarce a voulu me la faire connaître, un soir que nous l'avons rencontré, Jacques et moi, et qu'il était gris.
--Et puis après?
--Après, je l'ai vue passer dans la rue. Et c'est tout.
--Tant mieux pour toi.
Paul Mirot ne voulut pas accepter ce cadeau, prétextant que ce serait de l'indélicatesse, qu'il n'y tenait pas tant que cela, qu'il plaisantait. Et puis, il n'était pas encore assez riche pour se monter une galerie de peintures. En réalité, cette oeuvre magnifique lui était odieuse maintenant. Qu'il ait pu se tromper à ce point, de confondre Simone avec cette vulgaire prostituée, cela lui paraissait monstrueux, inconcevable. La crise qu'il traversait égarait son esprit et l'empêchait de faire ce simple raisonnement, que la beauté est un don naturel qui échoit tout aussi bien à la plus misérable des femmes qu'à la plus digne et à la plus aimée.
Lajoie se demanda si le jeune maître était devenu subitement fou et lui dit:
--Tu m'épates, mon garçon. On dirait que tu viens d'apprendre qu'une vieille tante, dont tu convoitais l'héritage, n'est pas morte... Mais je suis bon prince, cette toile est à toi. Tu viendras la chercher un autre jour, si le coeur t'en dit.
Lajoie remonta sur son escabeau et Paul Mirot s'en alla.
Dans la rue, le froid vif de l'hiver lui fit du bien. Il était furieux et content à la fois: content de ne plus douter de la fidélité de Simone, et furieux contre cette May ayant si odieusement profané sa beauté après avoir posé pour une oeuvre qu'il avait cru fait de la grâce de celle qu'il aimait toujours.
Et il se souvint que dans son livre il réclamait plus de protection et plus de pitié pour ces malheureuses victimes de conditions sociales dont elles n'étaient pas responsables, vouées au vice par la perfidie et l'égoïsme des uns, l'hypocrisie et les préjugés des autres.
IX
UN BAL A L'HOTEL WINDSOR
Le millionnaire Jack Marshall, qui était venu passer les fêtes avec sa nièce Flora et son neveu canadien, comme il l'avait promis, ne voulait pas quitter la métropole de la province de Québec sans éblouir la société montréalaise de sa munificence en même temps que de la beauté de sa nièce. Il voulait aussi remplir magnifiquement son devoir de galant homme en rendant les politesses qu'il avait reçues. Il décida donc de donner un grand bal à l'hôtel Windsor, le quatre février, et d'y inviter tout ce que Montréal comptait de mondains, de mondaines et de personnages connus y compris les journalistes, même Pierre Ledoux qui s'empressa de refuser l'invitation, comme si cela eut été un piège que satan lui tendait.
On limita à deux mille le nombre des invitations, qui furent presque toutes acceptées. La plupart des invités ne connaissaient le millionnaire que pour avoir entendu parler de cet aventurier de la finance, célèbre sur tout le continent américain et même en Europe, par ses audacieux coups de bourse. On s'attendait à une éblouissante fête dans le magnifique et spacieux hôtel du square Dominion. Le bruit courait que ce riche étranger avait résolu de dépenser vingt-cinq mille dollars pour faire de ce bal quelque chose de féerique et dont on parlerait longtemps. Durant les huit jours précédant le bal, cet événement annoncé partout fit l'objet de toutes les conversations. Les hommes en causèrent dans leurs moments de loisirs et les femmes dépensèrent des sommes folles pour leur toilettes. Jamais encore on avait vu pareille animation dans les magasins élégants, chez les couturières en vogue où on travaillait jour et nuit, et les recettes de la huitaine furent une véritable moisson de billets de banque.
Madame Laperle avait refusé d'assister à ce bal, malgré les supplications de son cousin Jacques Vaillant et de l'ancienne étudiante de McGill, devenue sa cousine, qui devait être la reine de la fête. Paul Mirot ne put intervenir pour user de son influence auprès de la jolie veuve, ayant résolu, après la scène pénible qui avait déterminé sa rupture avec Simone de ne plus se présenter chez-elle sans y être appelé. A certains moments, il espérait encore; d'autres fois, il se disait que tout était bien fini entre eux.
Autant pour échapper à l'obsession de cette pensée que c'en était fait de son amour, que par désir de contempler un spectacle unique, le jeune homme accepta l'invitation qui lui fut adressé, et décida qu'il irait seul au bal du Windsor. Il se doutait bien un peu aussi, qu'il y rencontrerait une jeune fille qui, depuis quelque temps, n'était pas tout à fait étrangère à sa pensée lorsqu'il se laissait aller à des rêves vagues de bonheur futur, cette Germaine Pistache, si jolie, au coeur ingénu, dont les yeux tendres lui avaient révélé un secret que ses lèvres n'osaient encore murmurer. Il est vrai qu'il n'avait rien fait pour provoquer un aveu.
Vers les huit heures du soir, le quatre février, Paul Mirot venait de mettre son habit et se préparait à sortir afin de passer chez le fleuriste avant de se rendre à l'hôtel Windsor, lorsqu'on frappa à sa porte. Croyant qu'il s'agissait de la visite d'un ami importun, il alla ouvrir avec peu d'empressement, et ce fut une femme qui entra. Cette femme, toute emmitouflée, car il faisait grand froid, il crut la reconnaître sans pouvoir la nommer. Il lui demanda:
--Que désirez-vous madame?
--Je vous apporte une lettre... la voici.
Il prit l'enveloppe qu'elle avait retirée d'une des poches de son manteau et la décacheta. C'était une lettre de Simone. Elle lui demandait de ne pas aller à ce bal, au nom de leur ancien amour. Elle savait bien qu'elle n'était plus rien pour lui, que leur bonheur brisé, mais elle regrettait la scène de l'autre jour, elle voulait lui en demander pardon avant la séparation définitive. Elle l'attendait. Il hésita un instant. Son coeur lui disait de renoncer à cette femme qu'il avait tant aimée et qu'il était peut-être encore temps d'arracher à la détresse morale dans laquelle elle se débattait. Mais son orgueil d'homme blessé dans sa dignité et ses sentiments les plus chers lui parla un autre langage. Il se dit aussi que s'il pardonnait trop vite, Simone attacherait moins de prix à ce pardon, que le remède ne serait pas assez énergique pour la guérir, qu'après l'avoir reconquise, il la perdrait de nouveau. Et puis, pouvait-il maintenant se dérober, ne pas paraître à ce bal? Ce serait faire injure à son meilleur ami, et à Flora qui s'était toujours montrée très aimable pour lui. Il répondit donc à madame Laperle qu'il ne pouvait se rendre à son désir sans manquer aux règles les plus élémentaires de la courtoisie, sans trahir l'amitié. Il lui dit en même temps qu'il s'empresserait de se rendre chez elle le lendemain, prêt à tout oublier si elle voulait recommencer leur vie si heureuse d'autrefois.
Au moment où la messagère allait se retirer, le jeune homme lui demanda:
--Depuis combien de temps êtes-vous chez madame Laperle? Il me semble vous avoir déjà vue.
--C'est possible. J'étais couturière autrefois et j'allais chez les pratiques. J'ai habillé madame Laperle durant plusieurs années.
--Ah! c'est vous alors... Je me souviens: le cousin Baptiste qui s'est noyé par amour.
--Oui, c'est moi, madame Moquin.
Elle lui raconta que son mari, Dieudonné, s'était mal conduit, qu'il avait imité la signature de son patron, ce qui l'obligea à se sauver à Chicago pour échapper à la justice. Afin de racheter les billets contrefaits, elle vendit tout ce qu'elle possédait et alla rejoindre le fugitif. Le misérable la fit travailler pour le nourrir et lui procurer de l'argent. Il essaya de l'induire à la débauche, elle s'indigna. Voyant qu'elle persistait dans son refus de se prostituer aux clients qu'il lui amenait, il la chassa et s'associa à une autre femme plus complaisante. C'est alors qu'elle revint au Canada, pauvre, misérable, anéantie. Le hasard lui fit rencontrer madame Laperle, qui l'avait prise à son service en attendant de lui trouver une situation. Sans le secours de cette femme charitable, elle serait peut-être morte de misère.
Cette lamentable histoire émut profondément le jeune homme. Il fut sur le point de changer d'avis, de reprendre sa lettre. Cette abandonnée, cette malheureuse, lui faisait penser à l'autre abandonnée. Mais l'ancienne couturière de Simone était déjà dans l'escalier et il eut honte de la rappeler.
Dès neuf heures, les passants traversant le square Dominion, sous la neige qui commençait à tomber, furent éblouis par les guirlandes de lampes électriques embrasant la façade de l'hôtel Windsor, projetant son rayonnement jusque sur le dôme de la cathédrale, imitation de Saint-Pierre de Rome. Les gens du peuple, d'origine anglaise, se disaient que ce pouvait bien être le roi d'Angleterre, arrivé incognito, afin de surprendre ses fidèles sujets du Canada; ceux d'origine française et catholique parlaient du Pape persécuté venant demander asile et protection aux canadiens.
Vers les neuf heures et demie, les invités commencèrent à arriver. Une escouade de police en grand uniforme, faisait le service d'ordre. Il y eut bientôt encombrement d'équipages et les policemen durent se multiplier pour faire avancer chaque voiture à son tour, devant l'entrée principale de l'hôtel. Ce défilé dura près de deux heures. Dans le hall, un immense vestiaire avait été installé et toute une armée de laquais était à la disposition des hôtes du millionnaire. L'immense et somptueuse salle, dite des banquets, orné de gerbes de fleurs naturelles embaumant l'atmosphère, de plantes exotiques, de faisceaux de drapeaux ou le tricolore fraternisait avec l'Union Jack et le Stars and Stripes, avait était été convertie en salle de bal. Le buffet, abondamment pourvu de mets les plus exquis et de fine champagne, de punch et de sorbets occupait tout un pan de mur, près de la galerie des dames. Les salons du premier étage étaient également à la disposition des invités.
A l'entrée de la grande salle se tenaient la belle Flora et Uncle Jack, recevant leurs invités. Si les hommes étaient éblouis par la beauté sculpturale de la superbe américaine, coiffée d'un diadème de pierres précieuses que son oncle lui avait donné comme Christmas present, les femmes, après avoir détaillé sa toilette, d'un coup d'oeil rapide, portaient plus d'attention à cet oncle millionnaire dont chacune enviait la richesse. Quant à Jacques Vaillant, il agissait en quelque sorte comme maître de cérémonie, et il ne s'était jamais vu pareille corvée.
Lorsque Paul Mirot, très élégant, une fleur sur le revers de son habit, vint présenter ses hommages à la maîtresse de céans et féliciter M. Jack Marshall sur le succès de la fête, il rencontra la famille Pistache, arrivée en même temps que lui. Germaine lui lança un regard des plus flatteurs pour sa vanité, et s'emparant de son bras, sans plus se soucier de ses parents, elle se perdit avec lui dans la foule des habits noirs et des épaules nues.
A onze heures, l'orchestre dissimulé derrière un bosquet de plantes vertes, attaqua les premières mesures d'un quadrille et le bal commença. Puis, valses, two-steps schottiches, lanciers se succédèrent presque sans interruption. On dansa même le tango et le turkey trot. De nouveaux danseurs remplaçaient ceux qui allaient se rafraîchir, manger quelque chose au buffet, ou bien causer dans les salons. Le spectacle était à la fois suggestif et magnifique de voir tous ces couples enlacés tournoyer, gracieux, dans cette atmosphère grisante d'odeur de femme et de parfum, de fixer toutes ces épaules blanches, tous ces bras potelés, toutes ces tailles onduleuses, tous ces yeux brillant de plaisir, toutes ces figures à demi pâmées de danseuses s'abandonnant à la griserie de la minute présente, sous l'étreinte de leurs danseurs. Les violons rythmaient des caresses et les notes stridentes des cuivres sonnaient la charge.
Plus d'une liaison s'ébaucha durant cette nuit de bal et plus d'une jeune fille laissa quelque peu friper sa robe blanche.
Flora, qui était revenue vers Jacques après avoir valsé à son gré, lui indique Paul Mirot dansant encore avec la petite Pistache:
--Oh! ils vont bien.
--L'oncle Jack va bien mieux.
--Où est-il?
--Je n'en sais rien. Mais je l'ai vu, il y a environ une heure, penché sur la poitrine opulente de madame Montretout. Ils sont disparus ensemble. C'est scandaleux... une si honnête femme!
Le peintre Lajoie, qui avait bu quelques coupes de Champagne frappé, au buffet, simulant la frayeur, se présenta devant eux, en s'écriant avec des gestes comiques:
--Ah! mes amis, au secours! Sauvez-moi! Cet homme-là c'est Gargantua en personne. Il va m'avaler.
Jacques lui demanda:
--Où est-il cet homme extraordinaire?
Et le peintre le lui désigna d'un geste sévère:
--Cet homme mange et boit depuis onze heures, à la même place.
--Mais, c'est Blaise Pistache, secrétaire de la rédaction du Populiste, devenu échevin et président de la Ligue de l'Est de la Société de Tempérance. Tout le monde le connaît. Depuis vingt ans il trimballe son imposante bedaine et son fessier rasant le trottoir, rue Saint-Jacques, de la Côte Saint-Lambert à la Place d'Armes. Il arrête tous les passants pour les entretenir de ses idées nouvelles sur la morale, le commerce et l'agriculture, dont il est l'inventeur. Lorsqu'il se porta candidat à l'échevinat, il y a un an, dans un quartier canadien-français dont la population mercenaire est peu éclairée, il fit sa campagne en comparant les mères canadiennes à la mère du Christ pleurant au pied de la Croix, parce que leurs fils serait crucifiés s'il n'était pas élu, et, il expliquait que le conseil de ville, vendu aux anglais, qui, en mil huit cent trente-sept, sont entrés dans les églises et ont fait boire leurs chevaux dans les bénitiers, permettait aux orangistes de parader dans les rues de Montréal et de mettre tout à feu et à sang. On le crut et il fut élu par une forte majorité.
--C'est très joli cela. Mais vous ne pourriez jamais deviner ce que cet homme vertueux me disait tantôt? Que ce bal est inconvenant: les femmes sont trop décolletées, les danses impudiques. Pour n'en rien voir et préserver son âme de toute pensée coupable, il tourne le dos aux danseurs et s'absorbe dans les pâtés de foie gras qu'il trouve orthodoxes et délicieux en les arrosant de champagne. Il a voulu m'expliquer en quoi la danse est contraire aux bonnes moeurs et je me suis sauvé, pour échapper au supplice.
--Quand j'étais au Populiste, je m'en suis fort bien tiré un jour qu'il voulait m'entretenir du perfectionnement de la culture du tabac dans la province de Québec, afin d'obtenir une production suffisante et de qualité telle que nos fabricants de cigares ne seraient plus obligés d'employer le tabac des Antilles. Je l'interrompis pour lui demander: "Vous avez visité ces pays merveilleux?--Non, mais je connais leur histoire.--Alors, que pensez-vous des femmes à Cuba?--Polisson!" Et le voilà parti, furieux, idiot. Demandez-en des nouvelles à Mirot, qui assistait à la conversation.
La libre américaine, que cette histoire avait beaucoup amusée, apercevant le jeune homme dans la foule des habits noirs, s'exclama:
--Il vient de ce côté... Oh! mais il n'est pas seul. Il est avec la nièce de cet homme qui mange beaucoup.
Paul Mirot, un peu pâle, voulut dire un mot à ses amis, en passant, mais Germaine, que l'avait complètement accaparé, l'entraîna vers le buffet où ils se trouvèrent face à face avec Blaise Pistache. Le secrétaire de la rédaction au Populiste, fit un assez bon accueil au jeune homme, pour ne pas froisser sa nièce. Il se permit cependant quelques recommandations dont cette enfant gâtée se moqua lorsqu'elle se perdit de nouveau dans la vaste salle après avoir grignoté quelque chose, au bras de Paul qu'elle emmenait à la recherche d'un coin discret de salon. Le gros homme, en les regardant s'éloigner, se soulagea d'un mot familier:
--Déplorable! Déplorable!
Et il se remit à boire et à manger sans plus se soucier de personne.
Germaine Pistache avait en tête une idée qui dominait toute autre préoccupation, celle d'amener le jeune homme à lui déclarer qu'il l'aimait; car, malgré sa réserve polie, Paul n'était pas indifférent à son charme captivant de jeune fille, elle le savait, elle était déjà trop femme pour ne pas pressentir cet amour, pour ne pas comprendre que cette froideur n'était qu'une discrétion voulue, de la méfiance, peut-être. Sur le divan dissimulé par une tenture, où ils s'étaient assis, Germaine se montra câline, enveloppante, ses yeux brillaient d'une flamme amoureuse, elle perdait la tête, un peu. Et, lui, allait la prendre dans ses bras, lui dire: "Je t'aime", lorsque des pas se rapprochèrent, des voix d'hommes rompirent le charme. C'étaient deux échevins qui causaient derrière la tenture. L'un disait:
--Cette question de gondoles me paraît bien compliquée. Enfin, pourquoi demandes-tu des gondoles au parc Lafontaine?
Et l'autre représentant le quartier aux gondoles, répliqua:
--Ce sont mes électeurs que le veulent. Moi, je ne connais pas ça. Mais j'ai une idée.
--Ah!
--Si la ville en achetait un couple?
--Un couple!
--Oui, un couple de gondoles, elles pourraient se reproduire et ça coûterait moins cher.
Un éclat de rire formidable fit sursauter les amoureux qui s'enfuirent, sans être vus des échevins discutant une aussi grave question.
Rentrée dans la salle de bal, la jeune fille voulut danser encore. Ses parents, qui ne savaient rien lui refuser, consentirent à la laisser aux soins de Mirot, qui la reconduirait chez-elle, et s'en allèrent, confiants dans l'honnêteté de leur unique enfant.
Il était tombé beaucoup de neige durant la nuit et il faisait une tempête effroyable. C'était le coup de février. Devant l'hôtel et dans la rue Windsor, le vent d'ouest descendant des hauteurs du Mont Royal, balayait la neige en tourbillons aveuglants, ce qui rendait la circulation difficile. Les tramways mêmes étaient enneigés et ne passaient plus. La maison des Pistache se trouvait située très loin, dans le haut de la rue Saint-Denis, et le trajet de l'hôtel Windsor à cet endroit dura plus d'une heure, à cause de l'obstruction des rues par les bancs de neige. Au fond de la voiture, Germaine, toute frissonnante, s'était laissée envelopper dans les bras de Paul et paraissait bien heureuse. Oh! vivre ainsi, toute la vie, s'appuyant l'un sur l'autre dans les bons comme dans les mauvais jours, être deux et ne faire plus qu'un en attendant qu'un troisième arrive pour les lier davantage, les unir plus étroitement. Le mot qui aurait pu amener la réalisation de ce désir d'une existence meilleure et plus douce, faire réelle cette vision de bonheur, vint plusieurs fois sur les lèvres du jeune homme, mais il ne le dit pas. L'ombre de Simone était entre eux, les séparait. Le moment n'était pas venu. Il fallait attendre encore. Cette ombre, il la voyait se dresser devant lui, menaçante et accusatrice: c'était le dos du cocher juché sur son siège, du cocher jurant quand le sleigh menaçait d'être renversé par les bonds et les écarts du cheval se débattant dans la neige. Le voyage fut plutôt silencieux, et la jeune fille parut triste en le quittant, déçue, parce qu'il ne lui avait rien dit de ce qu'elle espérait. Le retour ne fut pas gai pour lui, non plus. Quand il arriva chez-lui, transi de froid et accablé de sommeil, il était près de six heures du matin.
Paul ne songeait plus qu'à une chose: dormir. Il enleva son paletot à la hâte, jeta son habit sur un fauteuil et, au moment où il s'approchait de sa toilette pour ôter son faux col, il y trouva un billet griffonné à la hâte, apporté durant son absence. Ce billet déposé là, à quatre heures du matin, lui apprenait la maladie subite de Simone qui réclamait dans son délire, sa présence auprès d'elle. Au bas du papier, il lut la signature de l'ancienne couturière. Ainsi, pendant qu'il s'amusait au bal où elle l'avait supplié de ne pas aller, pendant qu'il se laissait prendre au charme de cette Germaine, qu'il détestait maintenant, qu'il accusait injustement d'avoir voulu le séduire en se faisant accompagner jusque chez elle, Simone qu'il avait tant aimée, à qui il devait d'avoir surnagé au naufrage de ses illusions, d'avoir résisté aux déboires que l'attendaient au début de son apprentissage de journaliste, cette femme qui l'avait fait homme, agonisait. Et il n'était pas là pour répondre à son premier appel. En ce moment sa conduite lui paraissait tellement odieuse qu'il eut accepté n'importe quel châtiment pour lui épargner une minute de souffrance.
La tempête continuait de plus belle et il fallut au jeune homme plus d'une demi heure pour se rendre au petit appartement de la rue Peel, en marchant péniblement dans la neige jusqu'à mi-jambe. Ce fut la femme Moquin qui le reçut. Il l'interrogea aussitôt avec anxiété. Elle lui apprit que madame Laperle, après avoir lu la réponse à la lettre qu'elle lui avait envoyé porter, pleura beaucoup; puis, qu'elle était sortie par cette tempête, sans prendre le temps de s'habiller chaudement, et qu'elle n'avait pas voulu lui dire où elle allait. Revenue vers onze heures, toute mouillée d'avoir marché dans la neige, toute grelottante de froid, elle eut une nouvelle crise de larmes, suivie de frissons auxquels succéda une fièvre intense. Quelques minutes après trois heures, elle l'avait supplié d'aller chercher celui qu'elle appelait sans cesse dans son délire. Elle eut beaucoup de difficulté à se rendre chez lui par ce temps affreux et y laissa le billet qu'il avait trouvé sur sa toilette. Depuis, le docteur Dubreuil était venu, et sous l'effet des calmants, Simone reposait.
La douleur du jeune homme augmenta encore d'intensité en écoutant ce récit et il se précipita dans la chambre de la malade, dont la respiration difficile et la figure empourprée révélait la gravité de son état. C'était la pneumonie si dangereuse, même pour les tempéraments les plus robustes, dans notre climat rigoureux. Le jeune homme s'agenouilla à côté du lit, prit la main de Simone dans les siennes et étouffa ses sanglots dans les plis de l'épaisse couverture avec laquelle on avait enveloppé sa malheureuse amie. Il perdit ainsi la notion du temps et ne se releva que vers les huit heures pour se pencher sur Simone qui s'éveillait et demandait à boire. Elle but avidement le breuvage qu'il lui présentait et ne le reconnut pas tout de suite, le prenant pour le médecin. Mais ayant posé la tasse sur la table de nuit, il entoura de ses bras sa belle tête à la chevelure en désordre, baisa ses lèvres brûlantes en lui murmurant:
--Pardon! Pardon!
Simone eut un cri de joie et se suspendit à son cou:
--Enfin, c'est toi! C'est toi!... Maintenant je ne souffre plus, je n'ai plus peur de mourir puisque tu es là, que tu vas rester toujours là, près de moi.
--Pardonne-moi, je ne savais pas... J'aurais dû venir hier.
--Je n'ai rien à te pardonner. C'est moi qui ait été méchante, qui t'ai fait de la peine. On a voulu m'arracher de toi et on m'a tuée... Oui, hier, en apprenant que tu ne viendrais pas... que tu irais à ce bal où tu verrais d'autres femmes plus belles que moi... j'ai eu peur de te perdre pour toujours. Alors, la jalousie m'a mordu au coeur... je suis partie... j'ai été là-bas... dans la neige... pour voir si elle y serait, cette Germaine. J'ai attendu au froid... le vent me glaçait... je sentais la neige me descendre dans le cou, entre les épaules... mais je voulais voir... et j'ai vu. C'était fou, mais on ne raisonne pas... vois-tu... dans ces moments-là. Je sais bien, maintenant que tu ne peux pas l'aimer... que tu n'aimes que moi... que tu n'aimeras toujours que moi.
--Oh! ça, je te le jure! Mais ne te fatigue pas, je t'en prie. Repose-toi bien. Sois tranquille, je vais rester là dans ce fauteuil, tant que tu ne seras pas guérie. Et après, nous ne nous quitterons plus, nous serons encore plus heureux qu'avant.
--Plus heureux, est-ce possible?... Je veux bien t'écouter...Et si l'on vient pour m'arracher de toi... au nom de Dieu qui a voulu que nous nous aimions... tu me défendra contre tous... contre moi-même.
Et ce fut pendant neuf longs jours la lutte terrible, angoissante contre la mort qui menaçait cette vie si chère, se poursuivant avec des alternatives d'espoir et de découragement. Paul Mirot mangeait à peine, sommeillait quelques heures chaque nuit, dans un fauteuil, près du lit de la malade qu'il refusait de quitter, même un instant. Parfois il sentait une torpeur l'envahir, ses oreilles tinter le signal de l'épuisement, mais, quand même, il s'obstinait à demeurer à son poste. Jacques Vaillant et Flora passaient aussi des heures auprès de Simone. Il avaient remis leur départ à la quinzaine et Uncle Jack, rappelé à New-York, pour des affaires pressantes, n'avait pu les attendre. On n'épargna rien pour tenter de sauver madame Laperle, mais ce fut inutile.
Elle mourut dans la nuit du treize février. Paul Mirot était seul auprès d'elle à ce moment suprême. Simone qui, depuis la veille, ne paraissait avoir conscience de rien de ce qui se passait autour d'elle, fit entendre une faible plainte. Le jeune homme se précipita vers la malade qui le cherchait du regard. Elle lui fit signe de se pencher, de la prendre. Il essaya de la soulever un peu. Alors elle s'accrocha désespérément à lui, en articulant péniblement ces dernières paroles: "Je ne veux pas... je ne peux pas te quitter... je t'aime!"
Puis, son étreinte se desserra, sa tête retomba en arrière, et Paul Mirot vit passer dans ses yeux grands ouverts, toute son âme qu'elle lui donnait. C'était la fin. Son oeil se voila, ses membres se raidirent, un dernier soubresaut l'agita, telle la perdrix que Mirot avait tuée un soir d'automne, expirant à la lisière du bois, dans la chaume que dorait le crépuscule. Cette pensée, plus amère que la mort, lui vint à cette minute terrifiante, que c'était encore lui le meurtrier.
Fou de douleur, il tenta de la ranimer, palpant ce corps qu'il avait si souvent tenu dans ses bras, y cherchant un peu de vie, un peu de chaleur, baisant ces lèvres déjà froides qu'il essayait de réchauffer sur sa bouche. Il lui parla de leur bonheur passé, il lui jura qu'elle seule avait enchanté sa vie et l'enchanterait toujours. Protestations inutiles et tentatives vaines. Les yeux vitreux de la morte le fixaient, impassibles. C'en était trop, après tant de fatigues et d'angoisses. Il sentit un cercle de fer lui enserrer le front, des choses confuses passèrent devant ses yeux, et une sensation de vide, de néant l'envahit. Il ne souffrit plus, il ne pensa plus, il se sentit plus, il s'affaissa sur le cadavre qu'il avait tenté de ressusciter.
Le docteur Dubreuil, qui arriva quelques minutes plus tard, trouvant sa patiente morte et son jeune ami dans la position où il était tombé, craignit pour les jours de Mirot et le fit transporter immédiatement chez-lui, afin de le surveiller de près, laissant à l'épouse délaissée de Dieudonné Moquin la mission de prévenir Jacques Vaillant, qui devait rendre les dernier devoirs à sa parente défunte.
Ainsi furent épargnés à Paul le supplice des apprêts funéraires, la torture de voir se décomposer la forme matérielle de l'être aimé qui, à chaque minute sur son lit de parade, semble mourir davantage, le spectacle obligatoire des visites sympathiques violant le mystère de la chambre mortuaire, la corvée accablante des funérailles.
La maladie et la mort de Simone, qui mirent la vie de Mirot en danger et l'éloignèrent du monde extérieur pendant plus d'un mois, lui firent aussi ignorer l'article outrageant pour vaillant et ses amis, publié dans La fleur de Lys sur le bal de l'hôtel Windsor, un hôtel protestant. Le vertueux Pierre Ledoux terminait cet article en affirmant que Satan en personne avait déployé toutes ses pompes et accompli toutes ses oeuvres à ce bal maudit où des jeunes filles innocentes et pures avaient été conduites par des parents orgueilleux et sans foi. Le jugement de Dieu serait terrible, surtout pour ces derniers.
X
ALL ABOARD
Paul Mirot fut pendant plus de trois semaines très grièvement malade. Le docteur Dubreuil, que l'avait installé dans une chambre du logement qu'il occupait avec sa soeur, le soigna comme un frère, et ce fut grâce à ces soins de tous les instants qu'il réussit à le ramener à la santé et à le sauver de la folie, que le médecin redoutait surtout au début de la maladie.
Jacques Vaillant et sa femme étaient venus bien des fois s'asseoir au chevet du malade. Ces deux fidèles amis ne partirent pour New-York qu'après avoir reçu du docteur Dubreuil l'assurance formelle que Mirot ne courait plus aucun danger. La convalescence serait un peu longue, leur avait-il dit, mais la guérison certaine. Le jeune homme devait quitter la ville aussitôt que son état le permettrait, et aller passer quelques mois à la campagne, dans le calme le plus absolu. Ensuite, son ami Vaillant pourrait l'inviter à le rejoindre à New-York, comme il en avait l'intention.
Un événement imprévu retarda quelque peu le départ de Paul Mirot pour Mamelmont. Un certain Hyacinthe Nitouche, un Paladin, reporter à l'Éteignoir, l'ayant insulté publiquement un jour qu'il se rendait chez son éditeur, rue Saint-Paul, pour terminer le règlement de ses affaires avant de partir, il s'en suivit une prise de corps en pleine rue et les deux combattants furent arrêtés. Paul déposa une plainte contre Nitouche et le dix-sept mars, la cause s'instruisit devant un magistrat de police. Des témoins établirent que le Paladin avait été l'agresseur et le juge le condamna à vingt sous d'amende ou une heure de prison.
Le terme de la Cour du Banc du roi était ouvert depuis deux jours. Avant de quitter le palais, le jeune homme eut la curiosité d'assister à la séance de la cour d'assises. Son avocat lui avait dit qu'à cette séance, le juge devait prononcer la sentence dans l'affaire de la femme Jobin, trouvée coupable la veille par le jury, en même temps que son complice Dumas. Ces noms de Jobin et Dumas le frappèrent et il voulut voir ce que c'était. Il s'agissait d'un vol sur la personne, compliqué d'un détournement de mineure. La femme Jobin tenait un magasin de tabac et de liqueurs douces, avec le nommé Dumas, qui était le souteneur de l'établissement. En arrière de la boutique on louait des chambres à tout venant, des chambres garnies... c'est-à-dire pourvues de femmes habituées du lieu. Un homme de la campagne avait été amené à cet endroit par Dumas et livré aux entreprises hardies de la femme Jobin et d'une fille mineure, qui l'avaient soulagé de tout son argent. La victime, d'abord, et les parents de la petite fille, ensuite, s'étaient plaints en justice, et de là l'arrestation des tenanciers de ce mauvais lieu. Paul Mirot causait avec Luc Daunais, le reporter de la police au Populiste, lorsqu'on introduisit les prisonniers. Par un sentiment de curiosité déjà en éveil, il leva les yeux sur eux, et les traits des deux misérables, quoique bien changés, lui rappelèrent ceux de son ancienne institutrice à Mamelmont, et du vilain camarade avec lequel il s'était battu à l'école. Quand le juge les désigna par leurs noms et prénoms et fit quelques remarques sur leurs antécédents il n'y eut plus de doute possible pour lui. D'ailleurs, l'ancienne institutrice avait conservé quelques vestiges de sa beauté, malgré les flétrissures du temps et de la débauche. Quant au petit Dumas, c'était un Dumas plus grand, mais avec la même figure bestiale, le même regard stupide et méchant. La misère et le vice avaient réuni ces deux êtres, si différents autrefois. La blonde du beau pierre Bluteau, vieillie et perdue, s'était fait de l'élève ignorant et bête, un soutien et un pourvoyeur de clients que pouvaient tenter encore ses charmes avilis et fanés.
Le jeune homme n'entendit pas la fin des remarques du président des assises ni le prononcé de la sentence, car il n'était plus au palais de justice, mais à l'école. L'institutrice allait bientôt l'interroger et, sournoisement, le petit Dumas lui faisait la grimace en l'appelant Pique. Depuis des années, il l'avait oublié ce surnom et, cependant, il était resté Pique comme autrefois. Son caractère n'avait pas changé, il demeurait, malgré l'âge et l'expérience, l'enfant tendre et sensible, fier et enthousiaste, attiré par la lumière et la beauté comme le papillon vivant de soleil et butinant la fleur. Petit, il s'était heurté à la sottise et il s'y heurtait encore; petit, il avait souffert par le coeur et l'esprit, et il souffrait de même aujourd'hui. Depuis qu'il avait échangé la culotte contre le pantalon, qui est la robe virile des temps modernes, il s'était battu avec bien d'autres Dumas. Pour se défendre, en guise de bâton armé d'un clou pointu, il avait manié la plume. Comme au temps où il était écolier, s'il eut voulu s'incliner bien bas et faire sa cour aux personnages détenant le pouvoir, choyé, comblé d'éloges, il eut récolté de beaux prix. Mais lorsqu'on avait tenté de le contraindre à dissimuler ses sentiments, son geste avait toujours été le même que lorsqu'il jeta par terre l'adresse enrubannée, devant monsieur le curé et les commissaires d'écoles ahuris.
Le lendemain, Paul Mirot partit pour Mamelmont, terminer sa convalescence. L'oncle Batèche et la tante Zoé le trouvèrent bien changé. La tante pensa tout de suite à la mauvaise femme, et chaque fois que son vieil époux voulait faire allusion à celle qu'il avait considéré un instant comme sa future nièce, elle lui faisait signe de se taire. Bientôt ce fut la saison des sucres, puis le printemps radieux avec sa verdure et ses oiseaux. Après un mois de cette vie au grand air, le jeune homme se sentit de nouveau fort et courageux. C'est alors qu'il envisagea froidement le problème de l'avenir. Retourner à Montréal, reprendre le métier de journaliste, il ne fallait plus y penser. Il avait bien la ressource de demeurer à la campagne, de s'intéresser à l'agriculture; mais il n'était pas encore à l'âge où l'on renonce avec joie à l'existence fiévreuse et passionnante des villes, un fois qu'on y a goûté. Son ami Vaillant, dont il avait reçu plusieurs lettres, le pressait de plus en plus d'aller le rejoindre à New-York où il trouverait tout de suite amitié et situation. Flora joignait ses instances à celles de son mari et lui promettait de lui faire épouser la plus belle et la plus riche de ses compatriotes. Son coeur et sa raison le convainquirent que c'était là le parti le plus sage à prendre.
De Germaine Pistache il n'avait pas eu de nouvelles depuis la terrible épreuve qui avait failli lui coûter la vie, lorsqu'un jour, en lisant le journal, il apprit son mariage avec Pierre Ledoux, le bourbonien. Une lettre de Marcel Lebon, qu'il reçut le lendemain, lui donna des détails plus complets concernant ce mariage. Lebon racontait que le rédacteur de La fleur de Lys paraissait bien chaste en se rendant à l'autel unir sa destinée à celle de la jeune fille qu'il s'était juré d'arracher aux frivolités du monde pour en faire une sainte. Il avait orné le revers de sa redingote, pour cette circonstance solennelle, de nombreux insignes de piété en celluloïde. Lebon assistait à la cérémonie et il avait remarqué que la sémillante Germaine paraissait bien triste. Ce mariage, du reste, avait surpris tout le monde, et on affirmait que c'était à la suite d'un chagrin d'amour et sur les instances de son oncle, le jésuite, que la jeune fille avait consenti à épouser La Pucelle.
Ce furent une tristesse et un regret de plus pour Paul Mirot, que de savoir celle qui lui avait inspiré un bien tendre sentiment, à laquelle il eut déclaré son amour le soir du bal du Windsor, s'il avait été libre, enchaînée pour la vie à ce visqueux personnage.
Et c'est ce qui le décida, définitivement, à s'en aller au plus tôt refaire sa vie sur une terre étrangère.
Une fois la chose résolue, il régla immédiatement ses affaires. Un acquéreur se présentait pour sa ferme, il la vendit, avec l'assentiment de l'oncle Batèche qui désirait depuis longtemps aller vivre de ses rentes au village où la tante Zoé pourrait se rendre à l'église tous les jours, autant de fois que cela lui ferait plaisir. Seulement, ces vieilles gens qui l'avaient élevé, regrettaient de le voir partir pour aller si loin. Il les consola en leur disant qu'on lui offrait une situation magnifique qu'il ne pouvait refuser, et qu'il reviendrait les voir avant longtemps, quand il serait aussi riche que le roi d'Angleterre.
Trois semaines après la vente de sa ferme de Mamelmont, ayant réalisé en espèces tout ce qu'il possédait, Mirot retourna à Montréal où il devait demeurer deux ou trois jours avant son départ pour les États-Unis. Il n'y avait que quelques personnes auxquelles il tenait à faire ses adieux: Marcel Lebon, le peintre Lajoie, le docteur Dubreuil, le sénateur Boissec et le député Charbonneau. Quant à mademoiselle Louise Franjeu, elle ne pourrait lui demander de la rappeler au souvenir de son ancienne élève de McGill, car elle venait de partir pour la France.
La veille de son départ, il se rendit au cimetière de la Côte des Neiges, déposer quelques fleurs sur la tombe de celle qu'il avait tant aimée. Après avoir longtemps cherché, il trouva le petit tertre isolé sur lequel il s'inclina longtemps, revivant toute leur vie intime jusqu'au dénouement fatal. Puis, il revint par les sentiers ombragés de la montagne où des familles goûtaient sur l'herbe verte, où des couples à l'écart échangeaient des serments éternels que la brise printanière emportait. Là-bas c'était la mort et l'oubli, ici la vie dans toute sa beauté et sa puissance créatrice. A ce contraste, il comprit le grand enseignement de la nature qui veut que l'homme vive dans l'avenir et non dans le passé afin que le présent soit fécond. Le soir, il alla à L'Extravaganza où, pour la première fois, il avait aperçu la silhouette charmante de Simone. Le spectacle était le même et la vue des jolies danseuses lui fit oublier un instant que des figures étrangères seules l'entouraient, qu'à la sortie du théâtre il ne verrait pas la personne dont le souvenir l'avait ramené en ce lieu.
La journée du lendemain, il la passa à faire ses malles, qu'il fit transporter à la gare où il les soumit à l'examen de la douane, après avoir acheté son billet pour New-York. A six heures, tout était terminé. Le train du Delaware & Hudson, dans lequel il avait retenu une place de wagon-dortoir partait de la gare Bonaventure à sept heures et demie.
Il lui restait donc une heure et demie pour aller prendre un bon repas avant de partir. Mais, lorsqu'il fut attablé dans un restaurant voisin de la gare, c'est en vain qu'il essaya d'avaler quelques bouchées. La fièvre du départ, le malaise qui s'empare de celui qui s'en va en songeant à tout ce qu'il laisse et qu'il ne reverra peut-être jamais.
C'était un beau soir de fin de mai, un de ces soirs inspirant des vers tendres au poète, un soir que la nature semblait avoir créé tout exprès pour donner à celui qui allait quitter la terre natale, un souvenir glorieux de son pays. Car, c'était sans doute en signe d'adieu que les rayons du soleil descendu vers l'horizon faisaient resplendir avec tant d'éclat les clochers et les dômes des édifices, incendiaient les immenses fenêtres de la gare. Du moins, ce fut l'impression attendrissante qu'en éprouva Paul Mirot en revenant du restaurant.
Sur le quai, les employés se hâtaient de transporter les bagages; les voyageurs allaient et venaient, affairés. Il y avait de jolies femmes de gracieuses fillettes, des messieurs fort bien mis, des gamins à l'allure décidée, parlant l'anglais, de vrais petits américains. Parmi tous ces voyageurs, on découvrait quelques canadiens-français se rendant à Saint-Lambert ou à Saint-Jean, les deux seuls endroits où le train devait s'arrêter avant de franchir la frontière. Monter dans ce train, c'était déjà mettre le pied sur la terre étrangère. Sept heures et demie. Les colosses nègres, casquettes avec plaque en métal et tuniques à boutons jaunes, postés à l'entrée des vagons Pullman, répétèrent pour la dernière fois, de leur voix de basse profonde: Sleeping for New-York! Puis le chef du train passa en criant: All aboard!... All aboard!... A l'avant l'énorme locomotive pouffait et laissait échapper de ses flancs des jets de vapeur sifflante, concentrant ses forces pour s'élancer à toute vitesse sur les rails mesurant l'espace immense à parcourir. Paul Mirot eut une minute d'hésitation, puis, abandonnant son sac de voyage au nègre qui l'invitait à monter, il s'élança sur le marchepied, le coeur gros, une larme au coin de la paupière. Il était temps, le train se mit aussitôt en mouvement.
Par la fenêtre près de laquelle il s'était assis, le jeune homme s'emplit les yeux de toutes ces choses du pays qui défilaient rapidement au passage du train, comme des images cinématographiques sur une toile. A cette heure, tout lui paraissait splendide, même les vilaines constructions enfumées longeant la voie. Devant les gares de Saint-Henri et de la Pointe Saint-Charles, le train passa à toute vitesse, pour s'engager ensuite sur le pont Victoria. Que l'immense Saint-Laurent était majestueux et calme par ce beau soir d'été! Sur ses eaux tranquilles on n'apercevait, au loin, que deux goélettes à voiles blanches et le bateau de Laprairie revenant vers la ville, tachant la limpidité du ciel d'une longue colonne de fumée noire.
Un arrêt de quelques minutes à Saint-Lambert, puis le train s'élança en pleine campagne. Partout de la verdure, des arbres feuillus, et çà et là, comme des grains de sel semés sur le tapis vert, des blanches maisonnettes, demeures paisibles et rustiques de l'homme des champs. Des troupeaux de vaches laitières des juments avec leurs poulains relevaient la tête au passage bruyant de la locomotive vomissant de la fumée et des charbons en feu. Paul rêvait maintenant de la vie au grand air, des joies saines du robuste paysan. Pourquoi n'était-il pas resté à Mamelmont, cherchant dans les rudes travaux de la terre la paix et l'oubli?
Mais le train filait toujours et, après avoir passé Brosseau et Lacadie, on arriva à Saint-Jean. Un arrêt de cinq minutes. Il eut envie de descendre, mais il n'en fit rien, redoutant un défaillance de sa volonté sous le coup d'une émotion qu'il avait peine à contenir. Devant la gare, des officiers de cavalerie mêlaient, dans le soir tombant, le rouge de leurs uniformes aux robes blanches des femmes. Il y avait là toute une joyeuse jeunesse, venue à la rencontre de quelques amis, qui, tantôt, irait valser au Yacht Club dont on apercevait la façade illuminée, sur le bord de la rivière, entre les arbres du parc public, voisin de l'école militaire. Cette petite ville où il n'était jamais venu, avait l'air d'un immense bosquet mystérieux, troué seulement par des clochers d'églises et quelques cheminées d'usines, qui, seuls enlevaient l'illusion que ce ne fut un véritable paradis terrestre. Le train reparti, le jeune homme ne vit plus rien. La nuit avait noyé toutes choses dans ses ombres indécises. Et ce fut à ce moment-là qu'il se sentit vraiment seul et malheureux plus que jamais. Sous l'étreinte de la douleur, il eut conscience qu'un homme nouveau allait naître en lui. Il s'en épouvanta. La jeune mère sentant ses entrailles se tordre dans les souffrances de l'enfantement doit éprouver une angoisse pareille. Cet enfant qu'elle va mettre au monde et à qui elle a attribué d'avance toutes les qualités, pourrait être, par un caprice de la nature, bossu, boiteux, ou bien idiot, méchant. Elle a rêvé pour lui une brillante destinée; qui sait ce que la vie lui réserve? A cet autre lui-même qu'adviendrait-il? se demandait Mirot. Serait-il un rêveur, un utopiste, ou bien un de ces hommes se marchant sur le coeur et pesant leurs actions au poids de l'or, bref, un homme pratique, réfractaire à tout sentiment généreux? Celui-là, qui n'aurait pas connu Simone, aimerait-il une autre femme, fonderait-il un foyer au pays qui vit naître George Washington et Edgar Poe?
Et pourtant plus que jamais, à cette heure, il le chérissait ce passé plein de rêves, d'espoirs trompeurs, d'élans enthousiastes, de baisers gourmands, de larmes et de souffrances aussi. C'est que toutes ces émotions juvéniles, toute cette sensibilité vibrante qui font si exquises les heures, par cette facilité qu'on a, à l'époque de la vraie jeunesse, d'aimer et de souffrir voluptueusement, il sentait bien qu'il ne les retrouverait plus, que c'était fini d'être jeune de cette façon. Ses larmes, désormais, s'il lui advenait de pleurer, seraient amères, et ses joies moins constantes et moins profondes. Celles qu'il lui arriverait d'aimer n'auraient plus cette auréole poétique que les beaux adolescents mettent au front de la femme.
A dix heures, le nègre à la disposition des voyageurs du wagon dans lequel il se trouvait, le nègre qui s'était emparé de son sac de voyage au départ de Montréal, avec un bon sourire entrouvrant ses lèvres lippues sur ses dents blanches, vint préparer son lit. Paul, après l'avoir considéré attentivement, se fit cette réflexion de noyé qui s'accroche à quelque grossière épave: "Que je voudrais être nègre, satisfait de bête comme celui-là." Il lui glissa un dollar dans la main en lui demandant:
--Where do you come from?
Le nègre lui répondit:
--From old Tennessee!
Et un reflet de tristesse passa dans le yeux de ce simple enfant d'une race avilie par l'esclavage et méprisée. Lui aussi regrettait sa terre natale, et peut-être même le fouet du maître qui courbait ses ancêtres sur les champs de cotonniers.
Toutes ces émotions avaient brisé le corps robuste du voyageur s'en allant vers l'inconnu, et il espéra mettre fin à sa souffrance morale en cherchant la quiétude dans le sommeil.
La frontière était franchie. Au moment où il s'étendait sur son matelas le train avait dépassé Plattsburg. Mais le sommeil ne vint pas lui fermer les paupières, et jusqu'à l'aube, il entendit résonner à ses oreilles, à chaque arrêt du train, comme le glas espacé de sa jeunesse morte, ces paroles brèves, au timbre étranger:
All aboard! All aboard!