IV
L'AMOUR QUI FAIT HOMME
Elle s'était assise au piano, et, lui, assis sur un divan, dans un coin du salon, regardait ses blanches mains, petites et potelées, parcourir le clavier d'ivoire. Elle jouait la valse qu'il aimait. C'était l'hiver, il neigeait dans la rue, le soir tombait. Depuis des mois, Paul Mirot avait vécu ainsi de ces heures exquises dont on garde un impérissable souvenir qui, plus tard, après le grand naufrage des illusions, quand les années ont flétri le corps et endeuillé l'âme, est l'unique bien qui reste pour combler le vide d'une existence à son déclin.
Madame Laperle, Simone, comme elle l'avait depuis quelques jours autorisé à la nommer, était une excellente musicienne: elle savait mettre du sentiment, beaucoup de son charme personnel, dans l'interprétation d'une oeuvre musicale. D'ailleurs, tout était harmonie, tout était musique en elle depuis l'éclosion tardive de l'amour en son coeur. Au couvent, on avait voulu détourner le penchant de sa nature exubérante pour les joies terrestres, en lui imposant des règles sévères et la pratique d'une dévotion outrée. Puis, sans doute afin de la récompenser de ses années de prières et de mortifications, on la maria à dix-huit ans, à un homme d'âge mûr, qu'elle n'aimait pas, qu'elle connaissait à peine, et ce fut encore pis que le couvent. L'homme à qui on la livra, comme une vierge tremblante achetée sur un marché d'esclaves, avait fait toute sa fortune dans les mines du la Colombie Anglaise, et rapporté de cette région minière à demi sauvage, des moeurs grossières, un mépris jaloux de la femme, puisé dans les lupanars de Rossland. Huit années durant, elle dût subir ses brutalités, se résigner à une surveillance blessante de la part de cet époux soupçonneux et morose. Il n'y avait que lorsqu'il faisait la fête avec quelques mineurs revenus de là-bas, rentrant toutes les nuits ivre-mort, pendant huit ou quinze jours, qu'elle jouissait d'un peu de liberté. Frappé d'un coup de sang, à la suite de l'une de ces orgies d'alcool, il mourut subitement et ce fut la délivrance. Il y avait près de quatre ans de cela, et résolue de conserver une liberté si chèrement acquise, elle s'était toujours gardée de tous ceux qui lui avaient fait la cour, pour le bon ou le mauvais motif. C'est que, jusqu'à l'époque où elle rencontra Paul Mirot, elle ignorait l'ivresse, à la fois douce et poignante, qui s'empare de l'être sincèrement épris.
Et, maintenant, elle l'adorait ce jeune homme à moustache blonde, dont la cervelle était remplie de rêves tendres. Ce grand enfant, aux prises avec la vie, lui avait tout de suite inspiré de l'intérêt. Il était venu la voir en ami, comme elle l'y avait engagé à leur première rencontre. Elle se fit d'abord maternelle, lui donna des conseils, puis, un jour, sans savoir pourquoi ni comment, comme dans la chanson, elle changea de rôle. Ce fut elle qui, un soir, provoqua les premiers aveux du journaliste, en lui laissant pressentir son émotion alors que silencieusement, respectueusement, il appuyait ses lèvres sur la main qu'elle lui avait abandonnée.
Dans la demi obscurité couvrant d'ombre les meubles et les bibelots du petit salon, c'est à ce soir-là qu'il pensait, en contemplant la taille élégante de Simone qu'une dernière lueur de jour, en se jouant dans la dentelle des rideaux, éclairait par derrière. Ils étaient assis tous deux sur ce divan. Il y avait dans son maintien plus d'abandon que de coutume et il s'était hasardé à lui prendre la main pour y mettre un baiser. Sous la caresse de sa moustache, il sentit cette main frémir, en même temps qu'une voix attendrie essayait, mais en vain, de parler d'autre chose. Alors, sans abandonner cette main qu'il avait conquise il se rapprocha davantage et, ingénument, lui avoua son grand amour.
Pour toute réponse, elle se jeta dans ses bras, lui offrant sa bouche. Au contact de ces lèvres s'entrouvrant comme un calice rouge de volupté, il perdit la tête. Cette petite bouche charnue, aux contours tentateurs, il la désirait depuis si longtemps, sans espoir de ne jamais obtenir la faveur d'y abreuver sa tendresse. Un geste instinctif du jeune homme avertit Simone du péril de la situation. Elle se dégagea doucement et lui dit: "Tu vois comme je suis faible! Je t'aime trop. Il faut me promettre de ne jamais abuser de ma faiblesse?" Et il le lui avait juré. Serment bien téméraire, s'il n'avait pas été inutile puisque, à cause de son inexpérience des femmes, il eut été fort embarrassé d'aller plus loin, sans qu'on y mit un peu de complaisance. Cependant, il était jeune, vigoureux, ardent, et parfois il souffrait de cette réserve.
Il se rappelait qu'un jour, revenue très lasse d'une longue course dans les magasins, Simone avait eu la fantaisie de se reposer près, tout près de lui. Ils trouvèrent le divan propice à l'accomplissement de ce dessein. De son bras droit, il fit un oreiller pour la tête de sa bien-aimée, dont les épaules charnues s'appuyaient avec confiance sur lui: "Que je suis bien", dit-elle en fermant les yeux. Il la regarda dormir près d'une heure, contemplant ses traits que la pureté des lignes faisait ressembler aux profils des déesses antiques, suivant les mouvements onduleux de sa poitrine aux rondeurs provocantes; puis son regard s'égara à l'ampleur de ses hanches pour s'extasier ensuite jusqu'à la finesse du pied. Saint-Antoine, dans le désert, en ermite prévoyant, avait le soin de toujours placer sous ses yeux une tête de mort pour résister aux visions troublantes qui venaient le tenter, tandis que le jeune reporter au Populiste n'avait que la pensée de son grand amour, qu'il voulait chevaleresque, pour le faire tenir sage. Quand elle s'éveilla, elle le vit tout pâle et comprit que l'épreuve avait été trop forte. Les jours qui suivirent, elle se montra plus réservée et il en souffrit encore, se croyant moins aimé.
La musicienne avait abandonné le piano sans qu'il s'en fut aperçu et lentement, sans faire le moindre bruit, s'était approchée de son amoureux. Elle l'enlaça de ses bras et lui appliqua un baiser dur le front, telle une muse visitant un poète. Puis passant les mains dans ses cheveux, elle lui dit tendrement:
--Jure-moi que tu ne la souilleras jamais, ta belle tête d'artiste, que je caresse en ce moment?
Il glissa à ses pieds et s'écria, dans une pose d'adoration:
--Tu es mon Dieu!
Elle se jeta à son cou, émue jusqu'aux larmes, et ne trouva que ces paroles pour exprimer l'intensité de son émotion:
--Quel beau blasphème!
Elle se fut abandonnée sans la moindre résistance si, à ce moment, il avait voulu la prendre, mais, il se contenta de se blottir contre sa poitrine, comme un gros bébé, et de se laisser dorloter jusqu'à l'heure où elle le congédia.
Tous les jours, après le journal, elle l'attendait maintenant chez-elle, rue Saint-Hubert, et le gardait jusqu'à six heures. Parfois, leur tête-à-tête se prolongeant plus tard, sans que ni l'un ni l'autre ne s'en doutât, et, heureux de s'être ainsi oubliés, il avaient vite fait d'en prendre leur parti. Elle l'envoyait chercher quelque chose à manger, du beurre, du pain frais, pendant qu'elle préparait le café, et ils dévoraient ensemble ce menu improvisé, sur la petite table du salon.
Jacques Vaillant n'ignorait pas que Paul Mirot faisait de fréquentes visites à madame Laperle, mais il se montrait d'une discrétion parfaite. Les deux amis avaient perdu l'habitude des longues promenade en revenant du Populiste. Paul quittait Jacques au coin de la rue Dorchester, sous prétexte qu'il avait à travailler, et sans s'arrêter chez lui, courait où il se savait attendu avec impatience.
Un jour, Vaillant le retint de force:
--J'ai besoin de toi.
--Ah!
--J'espère que tu ne te déroberas pas, quand je t'aurai dit que la démarche que nous allons faire t'intéresse autant que moi. Pour une fois, elle peut bien attendre.
--Qui, elle?
--Si tu veux que je te la nomme?... A propos, je l'ai rencontrée hier au St-Lawrence Hall, où comme tu le sais, les amis de mon père avaient organisé une grande réception, suivie d'un banquet, pour célébrer l'entrée du député de Bellemarie dans le cabinet provincial, comme ministre des Terres de la Couronne, en remplacement de l'honorable Troussebelle, qui a accepté un fauteuil au Conseil Législatif.
--Je savais qu'elle devait y aller.
--Je n'en doute pas. Mais, ce que tu ignores, c'est qu'elle a eu un immense succès auprès des jolis spécimens high tone qui font l'ornement de nos cercles mondains.
--Oh! des faiseurs de coq-à-l'âne.
--Oui, mais qui sont aussi des coqs à poules.
--Cela m'est bien indifférent.
--Puisqu'il en est ainsi, je n'hésite plus à t'apprendre qu'elle fut surtout l'objet d'attentions particulières de la part du fameux Troussebelle qui, depuis qu'il s'est fort compromis avec une petite actrice de l'Extravaganza--tu te rappelles celle en bébé, qui était si gentille?--donne maintenant la chasse au gros gibier. On prétend qu'il emploie des moyens infaillibles pour séduire les femmes.
Paul Mirot avait pâli, son camarade se hâta de le rassurer:
--Ce que je te dis là, ce n'est pas sérieux. Je voulais savoir si tu l'aimais au point d'en souffrir à l'idée qu'on pourrait te l'enlever.
Il espérait une confidence, son ami ne dit mot. Après une pause, il changea de sujet:
--Maintenant, parlons de choses sérieuses. Examinons un peu ce qui s'est passé au Populiste depuis quelque temps. Ça va mal pour nous deux, il n'y a pas à se le dissimuler. Toi, d'abord, tu n'as pas eu de chance. Voilà qu'on te met au reportage, sous la direction imbécile de Jean-Baptiste Latrimouille, tu rates quelques primeurs, ce qui te vaut toutes sortes de désagrément. Puis, on t'envoie faire un cas de misère lamentable, dans un taudis habité par je ne sais combien de familles italiennes, où hommes, femmes et enfants vivent dans la plus repoussante promiscuité, et tu trouves le moyen de décrire d'une façon par trop réaliste, le sans-gêne avec lequel te reçurent ces dames. Faute de temps, pour réviser ta copie, ces horreurs ont paru dans le journal. Sans l'intervention de Marcel Lebon, qui trouve que tu as réellement du talent, ça y était, on te flanquait à la porte. Quant à moi, c'est autre chose. Il faut bien qu'on me tolère, surtout maintenant, parce que je suis le fils d'un ministre, ayant des faveurs à distribuer; mais on ne me donne pas le plus petit avancement, on me paie toujours le même salaire, et l'onctueux Pierre Ledoux organise contre moi une campagne honteuse. Il insinue, à droite et à gauche, que je suis le pire des mauvais sujets: un jeune homme sans principes ni moeurs. En voilà un que je traiterais avec plaisir à coups de pieds dans le derrière, et tout le monde au journal serait content, y compris Marcel Lebon; mais on ne peut l'atteindre, sa personne est sacrée, les administrateurs du Populiste ont été forcés de l'accepter, en le payant grassement, pour se faire espionner.
--Alors, charbonnier n'est plus maître chez-soi.
--Ce bon vieux proverbe n'a pas été fait pour les canadiens... Et, je puis t'assurer que La Pucelle accomplit scrupuleusement sa mission. Je vais t'en citer un exemple, entre mille. Quelques mois avant ton entrée au journal, une importante maison de commerce de la rue Notre-Dame, loua une demi page du Populiste pour annoncer une nouveauté épatante: la combinaison pour dame. L'annonce était illustrée d'une vignette représentant une femme moulée dans la combinaison. Pierre Ledoux rougit pudiquement en voyant cette chose immodeste reproduite en blanc et en noir, ses yeux s'agrandirent démesurément, ne pouvant plus se détacher de la gravure. Le lendemain, l'annonce ne parut pas, la maison de commerce qui lançait cette marchandise nouvelle réclama, menaça le journal d'un procès, et on dut la dédommager. Quant au reporter des nouvelles édifiantes, il ne dissimulait même pas sa joie d'avoir dénoncé la cupidité honteuse d'administrateurs qui acceptaient de telles annonces pour lui procurer le pain quotidien.
--C'est abominable!
--C'est comme cela... Aussi j'en ai plein le dos et je veux savoir si on va bien longtemps continuer à nous traiter de la sorte. Les autre, nos camarades: Modeste Leblanc, André Pichette, Luc Daunais, Louis Burelle, Antoine Débouté, sans parler des nouveaux venus, qui ne font que passer à la rédaction, il n'y a rien à faire avec eux, ce sont des esclaves résigné, mais nous nous ne sommes pas de ce calibre-là.
--Que comptes-tu faire?
--Je n'en sais rien encore. Mon père m'a dit de me rendre à son bureau avec toi, cet après-midi. Nous allons le mettre au courant de la situation et lui demander conseil.
Ils se rendirent chez le ministre des Terres, aux bureaux du gouvernement, et après avoir fait antichambre pendant une demi-heure, à cause du député de la division Sainte-Cunégonde, Prudent Poirier, le plus acharné solliciteur auprès des ministres, qui avait été reçu en audience, ils furent admis dans le cabinet de travail de l'homme du jour.
L'honorable Vaillant les reçut avec beaucoup d'amabilité et les engagea à lui exposer leurs griefs. Après les avoir écoutés attentivement, il fit remarquer à Jacques et à son jeune ami, que ce n'était pas de sa faute s'ils avaient voulu se fourrer dans cette galère. Mais puisqu'ils y étaient maintenant, ils devaient patienter, attendre l'occasion favorable pour se faire connaître, se créer une situation meilleure. Les temps changent, les hommes disparaissent, d'autres les remplacent, il faut se tenir prêt à profiter de l'heure propice, qui se présente... et passe pour bien des gens, sans qu'il aient eu même le soupçon que durant cette heure ils étaient les maîtres de leur destinée. Tout de même, il verrait Marcel Lebon, les gros bonnets du Populiste et userait de toute son influence auprès d'eux, en leur faveur.
Au moment où les deux amis allaient prendre congé du ministre des Terres, après l'avoir remercié de l'intérêt qu'il avait bien voulu leur témoigner, l'honorable Vaillant les retint encore un instant et leur dit:
--Mes jeunes amis, si j'étais à votre place, je me lancerais dans la politique. Vous avez de l'énergie, de l'enthousiasme, la plume et la parole faciles, en un mot tout ce qu'il faut pour vous élever au-dessus des médiocrités rampantes qui répètent partout et toujours la louange banale du parti au pouvoir ou colportent le dernier scandale découvert par ces messieurs de l'opposition. La politique a ses beautés, de même que ses laideurs, et vous y trouverez des moyens d'action que vous chercheriez en vain dans la littérature, par exemple. Car, il faut bien se rendre à l'évidence des faits démontrant que nous sommes encore à l'enfance de l'art en ce pays, que les soucis matériels d'une part, l'ignorance et les préjugés des esprits étroits--et ils sont légion--d'autre part, entravent le développement artistique et l'effort intellectuel au point de condamner à la misère, souvent au mépris public, des écrivains, des artistes d'un talent incontestable qui, dans des milieux plus éclairé, auraient créé des oeuvres magnifiques, tout en conquérant à la fois la gloire et la fortune... Je vous vois sourire, je sais que vous pensez à me répondre que ça marche, que vous allez opérer une révolution dans les esprits, si on vous laisse la liberté d'écrire ce qu'il vous plaira dans le Populiste. En effet, ça marche, mais si lentement que les années vont beaucoup plus vite et qu'elles emporteront votre jeunesse, détruiront vos illusions bien avant que nous ayons une véritable littérature canadienne, qu'on ait osé écrire la véridique histoire du Canada français, que nous puissions admirer des tableaux et des statues ayant rapporté au peintre et au sculpteur canadien de quoi s'assurer une existence convenable, sinon luxueuse. Moi qui vous parle, j'ai fait de jolis vers autrefois, j'ai même écrit un roman pour mon plaisir, pour moi tout seul, que je léguerai vierge à la postérité, après ma mort. J'ai fait, dans les journaux, quelques essais littéraires que personne n'a compris et qui me valent encore les sarcasmes de mes adversaires durant les luttes électorales et même sur le parquet de la Chambre. Pour me consoler d'avoir renoncé forcément à la carrière des lettres, me conduisant tout droit à la famine, je me suis appliqué à devenir un tribun populaire et j'y ai trouvé de réelles compensations. Ce qu'on ne lirait pas, si je l'écrivais dans un journal, je le fais pénétrer dans les esprits par le geste, qui dompte les masses, la parole, qui s'empare de l'attention de la foule, la captive peu à peu, lui communique son enthousiasme, pour la convaincre ensuite. Un beau succès oratoire, c'est quelque chose. L'éloquence est une force susceptible de lancer dans la voie du progrès et des réformes nécessaires ceux qui, par manque d'instruction et de logique, ne sont que des êtres impulsifs.
Le ministre prit sur son secrétaire une petite feuille que lui avait apporté le dernier courrier de Québec, contenant, en première page, un article marqué au crayon rouge, et leur expliqua qu'il s'agissait d'une attaque très violente contre le gouvernement, à cause de son entrée dans le ministère. C'était L'intégral, qui prétendait que l'honorable Vaillant faisait partie du groupe avancé, rêvant de démolir nos saintes maisons d'éducation où régnait le Christ, nos collèges donnant une instruction supérieure à celle donnée dans les pays les plus éclairés d'Europe, pour les remplacer par des écoles laïques. L'auteur de cet article citait en même temps un passage de l'un des plus beaux discours du député de Bellemarie, dans lequel il réclamait pour le peuple plus d'instruction, plus de justice et plus de liberté. Un homme qui avait eu l'audace d'employer son talent, incontestable, à répandre de pareilles erreurs, méritait la réprobation publique, au lieu d'être élevé au poste d'aviseur de Sa Majesté. En de telles mains les intérêts de l'Église se trouvaient menacés en même temps que l'autorité civile, soutenue par la puissance d'une aristocratie bourgeoise monopolisant la science à son profit et exploitant toutes les forces vives de la nation. Et l'article concluait en démontrant, contre toute évidence, que l'injustice était la justice, quand il s'agissait de maintenir les saines traditions du passé, basées sur le système monarchique et l'autorité religieuse:
--Vous voyez, mes jeunes amis, que c'est une véritable déclaration de guerre. Il va falloir engager la lutte sans retard, et si le coeur vous en dit, c'est le moment favorable pour vous jeter dans la bataille. Si nous sommes vaincus, il faudra bien en accepter les conséquences; mais, je compte sur le gros bon sens du peuple, pour lequel je me suis toujours dévoué, ce gros bon sens qui lui fera reconnaître ses véritables amis, malgré la campagne de mensonges et de fanatisme qu'on entreprend contre le gouvernement. Peut-être qu'avant longtemps, j'aurai besoin de vous. En attendant, faites-vous admettre dans un club politique, le Club National, par exemple, renseignez-vous, habituez-vous à parler en public.
Après leur avoir donné ce dernier conseil, l'honorable Vaillant les congédia.
Il faisait nuit quand les deux reporters sortirent des bureaux du gouvernement. Jacques Vaillant dit à son compagnon:
--Je crois que mon père a raison. Nous devons suivre son avis et nous attacher à sa fortune. Qu'en penses-tu?
--Je pense comme toi.
--Alors, c'est entendu, nous ferons le plus tôt possible notre entrée au Club National... Maintenant, va où ton coeur t'appelle. Moi, je vais regarder la lune, qui se lève derrière la montagne.
Il était plus de six heures. Paul Mirot ne se le fit pas répéter deux fois. Il sauta dans le premier tramway qui passa et, vingt minutes plus tard, il arrivait chez madame Laperle.
Au lieu de lui faire joyeux accueil comme d'habitude, Simone lui dit d'un ton plutôt froid:
--Je ne vous attendais plus.
Ils allèrent s'asseoir à la place accoutumée. La froideur de cette réception avait empêché le jeune homme d'expliquer tout de suite la cause de son retard. Lorsqu'il voulut parler, elle ne lui en donna pas le temps. Elle l'entretint de banalités: de sa couturière qui devait lui apporter une robe, de la température qui semblait s'adoucir, de la lune dans son plein, du carême qui approchait. Il en était navré, mais par un sentiment d'orgueil enfantin, il s'efforça de dissimuler sa peine. Ayant épuisé tous les sujets de conversation, que permettent de parler sans rien dire, Simone se tût et un silence menaçant suivit:
Le pauvre garçon ne savait plus quelle contenance prendre. Il n'osait parler, de crainte qu'un mot maladroit ne vint aggraver la situation; il n'osait s'approcher d'elle, non plus, pour ne pas s'exposer à une rebuffade. Si c'était leur dernière entrevue? Alors, tout le bonheur à venir, qu'il avait escompté d'avance, s'évanouirait à la minute précise où il sentirait de nouveau le froid de la rue le souffleter au visage.
Elle fit un mouvement pour se lever, en disant:
--Maintenant, mon cher, je suis obligée de vous prier de vous en aller. L'heure avance et j'attends quelqu'un.
D'un élan bien de son âge, il la retint, et comme s'il eut épuisé toutes ses forces dans cet effort, il desserra aussitôt son étreinte et, la tête dans ses mains, un sanglot remonta de sa poitrine oppressée. Elle en resta muette de surprise et ne sut que l'enlacer amoureusement de ses bras. La crise passée, il lui dit, en essayant de se dégager de son étreinte:
--C'est bête un homme qui pleure!
Elle le serra plus fort contre sa poitrine, et but sur le visage de l'aimé les larmes qu'elle avait fait verser, répétant entre chaque baiser: "Pardon, mon chéri, pardon!"
Alors, il lui confia tout ce qu'il avait sur le coeur. Il lui apprit qu'au journal, le chef des nouvelles lui causait toutes sortes d'ennuis, que le métier de rédacteur de faits-divers à sensations, ne lui allait pas du tout. Son ami, Jacques Vaillant, en avait assez, lui aussi, de ce métier de chien, et c'est pour cela qu'ils étaient allés, tous deux, après le journal, voir le ministre Vaillant, pour lui demander conseil et protection...
Elle l'interrompit:
--J'ai été méchante, pardonne-moi? Je me suis imaginé, dans l'anxiété de l'attente, des choses que j'ai honte de te dire maintenant... Voilà, j'ai cru que tu t'étais laissé entraîner dans quelque mauvais lieu par des camarades, malgré ta promesse. Car, tu t'en souviens, tu m'as promis de ne jamais souiller ce front intelligent, cette bouche que j'ai si souvent baisée. Je ne veux pas que ses lèvres indignes s'en approchent.
--Tu n'as donc plus confiance en moi?
--Je ne sais plus; j'étais folle! Mais, aussi, pourquoi m'avoir caché tout cela! Je me doutais bien un peu que tu devais avoir des ennuis à ton journal, tous les hommes de talent qui y ont passé en ont eu. Hier soir, à la réception du ministre, j'ai bien songé à intriguer en ta faveur; mais la peur de me trahir m'a retenue. L'occasion était des plus favorables, cependant, le vieux Troussebelle paraissait en humeur de ne rien pouvoir me refuser. Je crois qu'il m'a fait un peu la cour... Tu n'es pas jaloux?
--Affreusement jaloux! J'en deviens cannibale.
Et il l'embrassa à pleines lèvres, goulûment.
Elle se laissa dévorer ainsi pendant quelques instants, puis, redevint sérieuse.
--Maintenant, parlons de ton avenir. Que comptes-tu faire?
Il répondit:
--J'avais rêvé d'écrire de beaux livres, de faire au moins une oeuvre dans laquelle je mettrais, à la fois, tous les enthousiasmes et toutes les désillusions qui font déborder ou languir mon âme, toutes les souffrances et toutes les joies qui ont fait battre mon coeur, depuis que je le sens s'émouvoir dans ma poitrine. La nature m'a fait vibrant comme l'airain d'une cloche: longtemps et profondément en moi résonne le coup qui me frappe, pour l'allégresse ou pour la douleur. A l'école, j'ai connu les brutalités de mes compagnons de jeu; au collège, j'ai vu l'injustice s'afficher sous des dehors respectables, l'hypocrisie cultivée avec un art consommé par les petits hommes qui se préparaient à devenir la classe dirigeante. Tout cela m'a fait mal. Le goût du travail, la volonté de m'instruire, afin d'être bien armé pour les luttes de la vie, que, d'instinct, je sentais traîtresses et dures, m'ont fait accepter bien des choses. Je voulais être utile à mes compatriotes, je croyais que le journalisme m'en fournirait les moyens. Dans les journaux, hélas! c'est encore pis qu'au collège. Je croyais naïvement, que le journal était fait pour répandre la vérité, pour éclairer le lecteur; je m'aperçois qu'on y exploite la sottise, qu'on y flatte les préjugés, bref, qu'on s'ingénue à faire en sorte de maintenir le peuple dans l'ignorance et la sottise. Je vois que pour réussir, il me faudra faire comme les autres, dissimuler ma pensée, emprisonner ma franchise, faire ma cour aux nullités et aux petits potentats, en un mot, ménager la chèvre et le chou, jusqu'au jour--et ce jour viendra-t-il jamais?--où je me serai créé une situation indépendante, qui me permettra de me livrer à quelque travail utile. En attendant, on me conseille la politique, comme moyen d'action; je crois que c'est ce que j'ai de mieux à faire, pour le moment.
--Mon pauvre ami!
C'était la première fois qu'il se livrait ainsi tout entier, qu'il lui montrait son âme à nu, elle en éprouva une joie intense. C'était un homme nouveau que ses yeux contemplaient avec extase, un homme qu'elle ne connaissait que depuis cinq minutes. Une grande résolution, un généreux vouloir germa, soudain, dans son esprit: pour que ce jeune homme enthousiaste puisse réaliser son rêve, il lui fallait le dévouement d'une femme, et elle était prête à se consacrer toute entière à la tâche de le soutenir, de le rendre heureux, et partant, victorieux. Elle lui dit, de cette voix grave que l'on prend pour prononcer des mots définitifs:
--Veux-tu m'associer à ta grande entreprise?
--Si je veux!
--Je te consolerai aux heures de défaillance morale; je mettrai à ton service toutes les ressources de mon intelligence féminine; tu puiseras sans réserve dans mon amour, la force nécessaire pour arriver au succès. En retour, je ne te demanderai que de m'aimer quelques années encore, car, bientôt tu t'en iras de moi, jeunesse, comme dit avec un si touchant regret, un poète féminin. Alors, je mettrai tout mon bonheur à me rappeler que tes succès sont aussi un peu les miens.
--Mais...
--Oh! ne proteste pas. Je sais ce que tu vas me dire. Le rêve de toute femme intelligente et bonne, vois-tu, c'est d'être pour celui qu'elle aime, cette fée des contes, qui protège le beau chevalier, de sa puissance magique, qui le fait triompher de tous les obstacles. Si je te donne ce qui me reste de jeunesse pour réaliser ce rêve, ce n'est pas moi qui serai volée.
Un coup de sonnette l'interrompit. Elle leva les yeux sur la pendule de la cheminée: il était plus de huit heures:
--C'est ma couturière, que m'apporte une robe à essayer. Je n'y pensais plus.
Bien, je m'en vais.
--Impossible! Tu ne peux sortir sans que cette femme te voie, et c'est une bien mauvaise langue. Puis, je désire que nous soupions ensemble, ce soir.
--Je ne demande pas mieux. Mais, que faut-il faire?
--Viens, je vais te cacher dans ma chambre.
Cette chambre donnait sur le petit salon. Une tenture sombre en dissimulait l'entrée. Elle le fit pénétrer dans ce sanctuaire parfumé, lui recommanda d'être bien sage, de ne pas faire de bruit, puis, elle s'en alla recevoir sa couturière.
D'abord, le jeune homme ne distingua rien du tout dans la pièce, mais, peu à peu, ses yeux s'habituèrent à l'obscurité. Il s'aperçut qu'une fenêtre, au fond, projetait sur le tapis une vague lueur provenant de la rue voisine où brillait une grosse lampe électrique. Cette mystérieuse clarté lui fit entrevoir le lit où Simone devait dormir en rêvant de lui. Il s'en approcha avec respect, frôla la courtepointe. Sa main tremblait, un peu de fièvre égarait sa pensée, il voulut échapper à cette hantise et se retourna. Près d'une commode sur un fauteuil, un fouillis de dentelles lui lui jeta à la figure un parfum intime et grisant. Cela lui donna de l'audace. On riait dans le salon, il voulut voir. Il essaya de regarder par le trou de la serrure, mais ne vit rien. Alors, lentement, pour ne pas donner l'éveil, il entrebâilla la porte et se glissa derrière la tenture. Le coeur lui battait fort. Si on allait le découvrir? Il ne savait pas que lorsqu'une femme s'occupe de robes ou de chiffons, rien ne peut l'en distraire. Quand il fut un peu remis de son émotion, avec des précautions infinies, il écarta légèrement la draperie et vit la jolie femme, aux mains de sa couturière. Le spectacle dont il fut témoin porta son ivresse amoureuse au paroxysme.
La couturière, qui était une vraie pie, tout en ajustant le corsage de la jupe, en drapant ou mettant à nu les bras potelés et les épaules blanches de Simone vantait la beauté de sa cliente:
--Oh que vos bras sont beaux, madame, et quelles épaules! Ah! si j'étais homme!
--Eh bien, si vous étiez homme?
--En ce moment, je serais bien heureux.
--Et si je vous repoussais
--En supposant que vous m'aimeriez?
--On peut aimer sans se donner.
--C'est mal, madame, quand on est belle de ne faire le bonheur de personne.
--Vous croyez?
--J'en suis sûre.
--Vous avez peut-être raison.
--Moi, à votre place, je me marierais
--C'est une idée, cela.
--A votre âge, gentille comme vous êtes, vous ne pouvez rester longtemps seule sans vous exposer à perdre la tête, un de ces jours.
--Je n'ai qu'à fuir le danger.
--Le danger vient sans qu'on le voie.
--Où avez-vous pris toutes ces belles maximes?
--Dans notre métier, on apprend bien des choses. J'en sais des histoires sur certaines dames, madame Montretout, entre autre, à qui on donnerait le bon Dieu sans confession.
--Et vous, votre vertu n'a jamais été en péril?
--Jamais. J'ai assez de mon mari. Mais si j'avais le malheur de le perdre mon gros Dieudonné Moquin je me hâterais d'en prendre un autre, gras ou maigre. Je ne pourrais pas supporter le veuvage.
--J'admire autant votre prudence que votre franchise.
--Je suis amoureuse, moi, mais pas coquette. Je n'avais que seize ans lorsque mon cousin, Baptiste Poitras se noya dans la rivière Sainte-Rose, par amour pour une jeune fille qui lui avait fait accraire, comme on dit à la campagne. Ce malheur m'a fait réfléchir et j'ai compris que celle qui allume l'incendie doit l'éteindre ensuite. C'est pour cela que je ne me laisse jamais faire la cour. Je ne pourrais, sans faiblir, voir la souffrance d'un pauvre amoureux que j'aurais encouragé.
L'essayage était terminé.
La couturière partie, Paul Mirot quitta sa cachette et s'élança vers Simone, qui, dans le désordre de sa toilette, pour cacher sa confusion, se jeta dans ses bras, implorante:
--Va-t-en! Va-t-en!
--Si tu me chasses, je vais me noyer, comme Baptiste!
--Oh! mon chéri, je ne veux pas que tu meures.
--Quand on allume l'incendie, il faut l'éteindre.
--Mais, tu as entendu, tu sais donc tout?
--Hélas! non. J'ignore l'amour qui fait homme.
--Bien vrai? Ah! que je suis contente! que je suis heureuse!
Cet aveu mettait le comble au ravissement de cette femme. Il lui semblait que son aimé était plus à elle, tout à elle, comme cela. Et dans un élan de tendresse débordante de passion longtemps contenue, Simone fut l'initiatrice..
Le lendemain, quand le jeune homme s'éveilla, il faisait grand jour, et il fut tout surpris de ne pas reconnaître sa chambre solitaire de la rue Dorchester. Il ne fut pas long, du reste, à se souvenir, et près de lui, il avait la preuve vivante qu'il n'avait pas dormi dans la solitude.
Il était l'heure, maintenant, de se rendre au Populiste, et il se présentait une difficulté que les amoureux n'avaient par prévue la veille: comment sortir de cette maison dans la matinée sans s'exposer à quelque rencontre importune? Dehors, il faisait une tempête effroyable. Le vent du nord soulevait des tourbillons de neige qui empêchaient de voir à dix pas devant soi. Paul s'approcha de la fenêtre et aperçut un énorme banc de neige s'élevant à la hauteur du premier étage. Cette vue lui suggéra un plan dont il fit part aussitôt à Simone:
--J'ai trouvé le moyen! Je vais passer par le carreau mobile du double châssis, sauter sur le banc de neige et m'enfuir par la ruelle. Personne ne me verra.
--Tu ne te feras pas de mal en tombant?
--Pas le moindre mal.
--C'est que j'ai peur!
--Ne crains rien, tu vas voir.
Il s'habilla à la hâte, revêtit son paletot, qu'il boutonna soigneusement, s'enfonça son bonnet de fourrure sur les yeux, et quand ils eurent échangé un dernier baiser, il se glissa à plat ventre dans le carreau, les pieds devant. Tout allait bien lorsque, rendu aux épaules, son paletot étant un peu remonté, il se trouva suspendu dans le vide. Simone, alarmée, lui dit, suppliante:
--Je t'en prie, remonte. Je t'aime, je suis libre, ce n'est pas la peine de nous cacher. Il faudra bien qu'on le sache, un jour ou l'autre. Que m'importe l'opinion, si je te garde!
Il ne put répondre. D'un effort vigoureux il avait dégagé ses épaules et était disparu dans la neige. Inquiète, Simone passa la tête par la fenêtre et le vit bientôt reparaître tout blanc, comme un Pierrot.
Et pendant qu'il se sauvait par la ruelle, elle battit des mains, comme une gamine.
V
LE FLAMBEAU
La session de la législature provinciale, après l'élévation du député de Bellemarie au poste de ministre des Terres de la Couronne, fut longue et orageuse. Le gouvernement, qui avait eu jusque là le tort de faire trop de concessions à ses ennemis, dans l'espoir de se concilier leurs bonnes grâces, voulant accomplir les réformes inscrites dans son programme, se vit attaqué de toutes parts. Le parti avancé sur lequel s'appuyait le ministère, soutenu par les organisations ouvrières réclamant des lois plus équitables et plus d'instruction, se refusait à tout compromis avec les exploiteurs de préjugés séculaires, sustentés par les gros financiers et les pêcheurs en eau trouble, gens fort respectés, s'enrichissant de la sueur du peuple. Pendant que les uns reprochaient au gouvernement d'agir avec trop de prudence et de lenteur, les autres accusaient la députation ministérielle de faire le jeu des ennemis de l'Église, travaillant à démolir nos admirables institutions nationales, agitaient même devant le public pusillanime et crédule l'épouvantail du socialisme et de l'anarchie.
Dans une réunion de cabinet, on décida d'abord d'engager franchement la bataille contre l'opposition, qui prêchait la guerre sainte. Le ministre Vaillant fut chargé de diriger les premières escarmouches. Aussitôt, il se jeta dans la mêlée avec l'impétuosité d'un homme énergique et sincère dans ses convictions. Sa logique inattaquable et son éloquence entraînante eurent bientôt raison des arguments de ses adversaires. Il profita de son triomphe pour affirmer les droits de l'état en matière d'éducation et préconiser, en même temps, une législation garantissant plus de liberté et plus de justice à tous les citoyens que, riche ou pauvres, grands ou petits, catholiques, protestants ou libres-penseurs devaient être tous égaux devant la loi. Les feuilles dévotes firent grand bruit autour du débat fameux, tandis que les organes ministériels, redoutant de se compromettre, n'osaient trop rien dire. Au Club National, où Paul Mirot et Jacques Vaillant défendirent courageusement l'attitude du ministre, on commençait à trembler. Quelques manifestations, habilement organisées à droite et à gauche, et dont on exagéra l'importance, suffirent pour effrayer le troupeau sans convictions, ceux qui ne considéraient que les avantages du pouvoir.
Il y eut une seconde réunion du cabinet, et malgré l'avis de Vaillant, qui soutenait que la victoire était gagnée si le ministre se montrait ferme et résolu, ses collègues se rallièrent à l'opinion de l'honorable Troussebelle, pontifiant sans cesse depuis qu'il avait été nommé conseiller législatif et ne cessant de poser au diplomate en prêchant la conciliation de tous les intérêts et de tous les partis. Les élections allaient avoir lieu l'année suivante, il fallait ménager tout le monde, ne froisser aucune susceptibilité, pour s'assurer une majorité considérable. Le ministre des terres qu'on avait poussé de l'avant, eut beau prétendre qu'il n'était plus temps de reculer, que le gouvernement serait battu aux prochaines élections, s'il mécontentait ses vrais partisans, n'ayant rien à espérer des autres, désormais, on ne voulut pas l'entendre. Ne pouvant répudier les déclarations qu'il avait faites devant la Chambre, il comprit qu'on le sacrifiait. Aussi, s'empressa-t-il de remettre sont portefeuille à son chef, pour aller reprendre son siège de simple député.
Les journaux ministériels firent tomber sur le ministre déchu, la responsabilité de l'agitation qui avait failli provoquer une crise politique. Au Populiste, Pierre Ledoux, le reporter des nouvelles édifiantes, jubilait; il paraissait plus sale de contentements et ricanait maintenant, lui qui ne riait jamais, quant Jacques Vaillant, contre lequel il nourrissait une haine sournoise, se permettait quelque plaisanterie à son égard. Ce n'était plus le fils d'un ministre, et il espérait qu'on le jetterait bientôt à la porte, en même temps que son acolyte Mirot, tous deux étant trop pénétrés du déplorable esprit du siècle pour ne pas compromettre le journal.
Des signes certains annonçaient, du reste, que les deux amis ne moisiraient pas dans les bureaux du Populiste. Le gros Blaise Pistache n'avait jamais pardonné à Paul Mirot le peu de cas qu'il faisait de ses coups de plume et se plaignait sans cesse de lui à l'administration, appuyé par Jean-Baptiste Latrimouille, accusant ce jeune reporter d'indiscipline et d'imbécillité, parce qu'il osait répondre aux injustes réprimandes, au lieu de courber humblement le front. Quant à Jacques Vaillant, c'était beaucoup plus grave, on insinuait dans les coins, à tous ceux qui voulaient bien prêter l'oreille, qu'il appartenait à des société secrètes, et tout le monde commençait à le regarder de travers. L'événement se produisit encore plus tôt que ne l'avait prévu La Pucelle, qui, pour en avoir été la cause, n'en ressentit pas moins l'effet immédiat.
C'était le lendemain de la conférence de l'abbé Martinet, au Cercle de Saint-Ignace, sur le modernisme, dont Ledoux avait été chargé faire le compte-rendu. Le rédacteur des nouvelles édifiantes avait eu le soin de glisser dans son élucubration, des allusions blessantes à l'adresse de l'ancien ministre des Terres, au moyen de citations de Louis Veillot, ce sophiste vénéré des esprits rétrogrades, parce qu'il fut un redoutable ennemi du progrès. La méchanceté onctueuse de ces allusions blêmit la figure de Jacques Vaillant, quand il eut sous les yeux la feuille fraîchement imprimée du numéro du jour. D'un bond, il fut auprès de l'auteur de cette goujaterie et, le saisissant à l'épaule, il lui demanda, en cherchant à fixer son regard fuyant:
--C'est toi, petit Louis Veillot, qui à écrit cette saleté?
Pierre Ledoux se recula en grimaçant et répondit:
--C'est moi.
Il n'eut pas le temps d'éviter la gifle formidable qui le fit se sauver en appelant au secours. Tout le monde accourut, le gros Pistache et Jean-Baptiste Latrimouille les premiers, qui trouvèrent que c'était intolérable, qu'il faillait en finir avec de pareils scandales. Paul Mirot approuva hautement le geste de son ami et tous deux, prévenant un renvoi certain, demandèrent leur congé. Un étudiant, qui avait raté tous ses examens, et un jeune avocat sans causes, s'étant présentés pour demander de l'emploi au journal, on les remplaça sur l'heure. Ce qui fit dire au gérant de l'administration, un homme de chiffres, et pas autre chose: Des journalistes, y en a plein les rues!
Deux mois plus tard, vers les onze heures du matin, par une fin de semaine ensoleillée Le Flambeau, journal du samedi, à huit pages, faisait son apparition dans la métropole. Au coin des rues, les petits vendeurs de journaux criaient:
"Le Flambeau! Le Flambeau! Achetez Le Flambeau, journal indépendant, littéraire et scientifique, interdit aux imbéciles."
Tout le monde achetait Le Flambeau Prudent Poirier le député de la division Sainte-Cunégonde, se laissa même distancer par une beauté provocante qu'il suivait, pour s'en procurer un exemplaire.
Le directeur-propriétaire du Flambeau était le député de Bellemarie qui, après la prorogation de la session provinciale, avait résolu de fonder avec ses propres ressources et l'appui financier de quelques amis, un journal qui instruirait le peuple, tout en défendant sa personnalité et ses convictions contre les attaques perfides de ses ennemis. Il avait eu l'avantage d'acheter à moitié prix, rue Saint-Pierre, une petite imprimerie vendue par autorité de justice, et, en quelques semaines, le journal fut organisé. Il s'était adjoint son fils Jacques, et Mirot, pour diriger l'entreprise. L'ancien ministre des Terres écrivait les articles politiques et ses deux rédacteurs faisaient tout le reste de la besogne, à part la partie réservée aux collaborateurs, qui étaient le peintre canadien Lajoie, le docteur Dubreuil, jeune savant très estimé, le mutualiste Charbonneau, chef de la Fédération Ouvrière, et le poète Beauparlant, chantant très bien les beaux yeux des canadiennes. Une page était aussi consacrée à la chronique féminine, confiée à mademoiselle Louise Franjeu, que l'Université McGill avait fait venir de France, pour donner des cours de littérature française.
Le premier mois, pour mettre Le Flambeau sur un pied convenable, les deux journalistes, obligés de voir à une infinité de détails à la fois, travaillèrent pour ainsi dire, jour et nuit. Il fallut d'abord, compléter le matériel d'atelier, voir à établir un bureau d'administration avec comptable, agent d'annonces et solliciteur d'abonnements, organiser un service de correspondants, puis donner au journal sa forme définitive en classant la matière qui devait entrer dans chaque page. Il y avait quarante colonnes à remplir par numéro, à part les seize colonnes réservées aux annonces. La première page fut consacrée aux articles politiques et aux échos et commentaires, la seconde aux études littéraires, la troisième aux arts et aux sciences, la quatrième aux questions intéressant particulièrement les femmes et les jeunes filles, la cinquième, les dépêches étrangères, la sixième à l'agriculture, la septième à la chronique ouvrière et aux nouvelles concernant les conditions du travail dans tous les pays du monde, la huitième aux faits-divers de la ville et de tous les endroits du pays. Et lorsque tout fut réglé, que le rouage fonctionna régulièrement, la tâche quotidienne, divisée méthodiquement, du lundi au samedi, resta encore assez lourde. Cependant, ni Jacques ni Paul ne songèrent à se plaindre de leurs fatigues, heureux d'être libérés de cette servitude les obligeant, au Populiste, à n'être que des machines et non des hommes.
Madame Laperle qui, depuis le mois de mai, avait abandonné son appartement de la rue Saint-Hubert pour aller demeurer dans le quartier anglais, rue Peel, où elle était libre de recevoir Paul Mirot aux heures qui lui plaisaient, éprouva une grande joie à l'apparition du nouveau journal, voyant dans cet heureux évènement le présage d'un brillant avenir pour celui qu'elle avait soutenu de toute sa tendresse féminine et dorloté comme un enfant, aux jours angoissants d'incertitude du lendemain qu'il venait de traverser.
Jacques Vaillant ne devait pas tarder à éprouver, à son tour, la félicité à la fois douce et réconfortante que procure aux êtres les mieux trempés pour les luttes de la vie, la hantise de la femme aimée présidant à tous vos travaux, vous accompagnant pas à pas dans le va-et-vient journalier d'une existence active, avec qui vous causez dans la solitude, en parlant pour elle et pour vous.
Un jour, en venant au Flambeau corriger les épreuves de sa page féminine, mademoiselle Louise Franjeu amena avec elle Miss Flora Marshall, une jeune américaine, étudiante à l'Université McGill, qu'elle présenta à ses camarades en journalisme. C'était un belle fille, grande, robuste comme la plupart des américaines, qui commencent de bonne heure à la Public School à faire de la Physical Culture. Elle avait de beaux yeux bruns, aux éclairs d'or fauve, et un abondante chevelure d'un blond ardent. Miss Marshall, à vingt-deux ans, en ressemblait en rien à la vierge rougissante que chantent les poètes les lys mélancoliques et des roses qui se fanent, mais, elle n'en était pas moins séduisante pour cela. Sa franchise de langage et de manières, sa crânerie à aborder les sujets les plus difficiles pour son sexe, sa façon de mépriser les mensonges conventionnels pour considérer bravement les réalité de la vie, autant que sa beauté, plurent à Jacques Vaillant. Dès cette première rencontre, l'ami de Mirot et l'étudiante sympathisèrent parfaitement.
Cette étudiante américaine aimait beaucoup mademoiselle Franjeu et s'intéressait sérieusement au Flambeau. Elle voulait même mettre de l'argent dans l'entreprise, en faisant appel à la générosité d'Uncle Jack, vieux garçon noceur et millionnaire, de New-York, sans cesse, selon le langage pittoresque de sa nièce, in love avec des Stage Beauties au Madison Square Garden. Elle soumit son projet à l'honorable Vaillant qui lui fit comprendre qu'il ne pouvait accepter d'argent venant de l'étranger pour maintenir son journal. Ses ennemis avaient déjà assez de prétextes pour le combattre sans leur fournir de Nouvelles armes.
Uncle Jack, qui s'était enrichi par ses coups d'audace dans les spéculations de bourse, constituait maintenant toute la famille de Miss Marshall, et elle devait hériter plus tard de la fortune de cet oncle millionnaire, qui, malgré ses coûteuses et fréquentes fredaines, parvenait à peine à dépenser son revenu; Elle était née à Los Angeles, Californie, dans ce paysage ensoleillé de la côte du Pacifique, dont elle avait gardé le reflet dans ses yeux et les rayons d'or dans la chevelure. Son père, le capitaine James Marshall, du 12th Regiment des U.S. Rifles, envoyé en garnison dans le Sud, avait épousé une superbe créole qui lui donna, au bout d'une année de mariage, la petite Flora. Dans ce merveilleux climat, quasi oriental, la fillette grandit en liberté, courant les jambes nues sous les orangers. A seize ans, elle était déjà complètement formée. C'est à cette époque de son adolescence que son père, envoyé aux Philippines au début de la guerre Hispano-Américaine, fut tué à la tête de sa compagnie. L'oncle Jack Marshall recueillit la veuve et l'orpheline, qui n'avaient plus pour vivre qu'une modeste pension de l'État. Lorsque sa mère mourut, emportée en quelques jours par une pneumonie contracté dans l'humidité de cette grande ville de fer et de ciment, à laquelle la créole, fleur des climats chauds, ne put jamais s'habituer, Flora avait vingt ans. Comme cette grande fille gênait parfois le millionnaire, grand amateur de beau sexe, qui réunissait à sa somptueuse résidence de la Fifth Avenue, les plus jolies actrices du Madison Square Garden, et quelques intimes, en des banquets de pie girls, il l'envoya terminer ses études à l'Université McGill, de Montréal, dont elle suivait les cours depuis deux ans.
A quelque temps de là, les rédacteurs du Flambeau furent invités à accompagner les membres de la Société des Chercheurs, à la réserve iroquoise de Caughnawaga, où ces messieurs, que la vue d'un vieux clou couvert de rouille, qu'ils croient historique, fait tomber en extase, se rendaient un dimanche, accompagnés de citoyens notables et de journalistes, à la recherche de quelque trésor digne d'enrichir leur modeste musée de ferraille. Paul Mirot amena madame Laperle, et Jacques Vaillant accompagna mademoiselle Franjeu et Miss Marshall. L'américaine était enchantée du voyage et, pour la taquiner, son grand admirateur lui demanda:
--Vous n'avez pas peur des sauvages, charmante Miss?
Miss Marshall, ne saisissant pas l'allusion, que toute jeune fille canadienne eut comprise pour avoir entendu dire dans sa famille que les sauvages avaient apporté un enfant à sa mère ou à sa voisine, répondit:
--Oh! no J'ai vu le nègre qui voulait prendre mon amie.
Et elle raconta ses compagnons, avec une simplicité étonnante, l'histoire du nègre qui voulait prendre son amie. La chose était arrivée quelques mois avant son départ de Los Angeles, pour New-York. Les deux jeunes filles se baignaient dans un ruisseau lorsqu'un nègre, venu du Texas, d'où il s'était enfui après avoir fait subir les derniers outrages à la femme d'un shériff, les surprit. Il les attendait, caché sous les palmiers où elles avaient déposé leurs vêtements. C'est là qu'il saisit son amie, comme une proie, et essaya de l'entraîner sous bois. Alors, la vaillante Flora, ramassant une pierre, la lança de toutes ses forces sur la tempe de l'immonde ravisseur, qui roula dans l'herbe, assommé. Pour cet exploit, la courageuse jeune fille fut décorée d'une médaille d'or par le maire Flannigan.
Jacques Vaillant pensa qu'une femme de cette trempe ne pourrait aimer qu'un brave et il souhaita de trouver l'occasion d'accomplir, pour ses beaux yeux, une action chevaleresque. Cette occasion se présenta plus tôt qu'il ne l'espérait.
Les descendants de ces terribles guerriers, qui ne vivaient que de massacres aux temps glorieux de la Nouvelle-France, s'étaient parés de leurs ornements barbares en l'honneur des visages pâles venus des grand wigwams de la métropole pour le admirer comme des bêtes curieuses. Seul, dans l'oeil morne de l'iroquois vaincu, dompté, décimé après plus de deux siècles de servitude, un éclair furtif provoqué par l'envahissement de sa bourgade, rappelait la farouche vaillance du scalpeur de chevelures. Ces sauvages, convertis au catholicisme, subissaient d'ailleurs l'influence de leurs prêtre, qui les entretenaient sans cesse du grand Manitou et de la sainte iroquoise Teckawita, dont le nom signifie: celle qui s'avance en tâtonnant. Monsieur le curé, accompagné de son vicaire, vint au devant des distingués visiteurs et les conduisit à l'église où un choeur d'iroquoises chanta un cantique édifiant. Jacques Vaillant compara ce chant au miaulement de chattes, par les belles nuits d'été. Cette modeste église, dominant le fleuve Saint-Laurent, possédait de précieuses reliques, au dire du notaire Pardevant, le vénéré président de la société des Chercheurs: un autel donné par le roi de France, Louis XIV, et une cloche, cadeau du roi d'Angleterre, George III. Après la messe, on se rendit sur la place du village où l'on assista aux danses des guerriers déterrant la hache de guerre. Tous ces grands corps, recouverts de peaux de bêtes, barbouillés de rouge et de noir, empanachés de plumes, sautèrent et gesticulèrent durant une heure, sous le commandement du chef de la tribu, qui portait le joli nom de Koncharonkanématchega.
C'est à ce moment que l'incident, auquel Jacques Vaillant devait être redevable de la conquête du coeur de l'américaine, se produisit. Le jeune homme fit remarquer à mademoiselle Franjeu et à Miss Marshall que le notaire Pardevant se tenait entre le curé et son vicaire, prêt à se cacher derrière leurs soutanes dans le cas où ces sauvages feraient mine de vouloir le scalper. Pour montrer qu'elle était plus brave que le président de la Société des Chercheurs, l'étudiante s'approcha d'un iroquois, dont le nom signifiait celui qui court plus vite que l'élan, et lui arracha quelques plumes de sa coiffure. Le sauvage saisit brutalement la jeune fille par le poignet, mais Jacques lui fit aussitôt lâcher prise en le saisissant à la gorge. Les deux ennemis se prirent à bras-le-corps et roulèrent dans la poussière. Les autres iroquois, indignés de voir qu'une blanche squaw ait osé porter la main sur un de leurs frères, s'élançaient, le tomahawk levé, lorsque le curé et son vicaire arrêtèrent leur élan en faisant de grands gestes et en prononçant des paroles qui firent s'abaisser aussitôt les redoutables casse-têtes. Sur un signe du chef, quelques-uns des guerriers séparèrent les combattants qui, heureusement n'avaient aucun mal. Miss Marshall sauta au cou de son sauveur et l'embrassa devant tout le monde, ce qui scandalisa à un tel point le notaire Pardevant, qu'il crut devoir excuser la société dont il avait l'honneur d'être le président, d'avoir permis à des gens de cette espèce de faire partie de l'excursion. L'esprit troublé par la frayeur qu'il avait éprouvé, en même temps que par la scène charmante comme une vieille estampe, dont il venait d'être le témoin, le brave homme bafouilla et dit, en terminant sa courte harangue: Messieurs les membres du clergé, ainsi que les autres sauvages, veuillez croire à ma plus sincère estime et reconnaissance pour votre généreuse hospitalité.
Le samedi suivant, dans le compte-rendu de l'excursion de la Société des Chercheurs à Caughnawaga, Le Flambeau reproduisait textuellement ces paroles du président, précédées de commentaires dénonçant sa lâcheté et son manque de tact en cette occasion. Le journal fut immédiatement poursuivi devant la cour supérieure. Le notaire Pardevant réclamait deux mille dollars de dommages-intérêts, le tribunal lui en accorda cent. Les frais de justice s'élevant à quatre cents, Le Flambeau dut payer cinq cents dollars pour avoir dit la vérité. Le savant juge, dans ses considérant admit que la liberté de presse n'existait pas au Canada; il alla même plus loin et posa en principe que cette liberté ne pouvait exister dans un pays soucieux du maintien des traditions, basées sur la reconnaissance de la hiérarchie sociale et le respect de l'autorité religieuse et civile. Le notaire Pardevant était, du reste, un homme considéré et considérable, d'une conduite exemplaire. Il avait épousé les quatre soeurs, les trois premières avaient déserté sa tendresse pour un monde meilleur; la dernière âgée de dix-huit ans à peine, subissait le prestige de sa tête grisonnante.
Dans les milieux réactionnaires, Le Flambeau fut aussitôt dénoncé avec violence. Tous ceux qui n'avaient pas la conscience nette, tous les trafiquants de vertu, toutes les nullités se prélassant dans des sinécures ou sollicitant les faveurs des puissants, se liguèrent contre le mauvais journal. L'Éteignoir et le Populiste se disputèrent l'honneur de porter les plus rudes coups à l'audacieux confrère. Pierre Ledoux quitta le Populiste pour fonder une petite feuille en opposition à l'organe du député de Bellemarie, qu'il appela La fleur de Lys à cause de ses idées Bourboniennes. Il fut remplacé au Populiste, par Solyme Lafarce, en mauvaise intelligence depuis quelques mois, avec l'Éteignoir. Et ce ne fut pas plus malin que cela.
La lutte s'engagea à propos d'une campagne entreprise dans les journaux contre le Théâtre Moderne, qui avait mis à l'affiche une pièce jugée mauvaise par les censeurs. Ce n'était du reste qu'un prétexte, car depuis des mois on faisait une propagande secrète contre ce théâtre, dans les familles. Ce que l'on redoutait dans les pièces données par ce théâtre, c'était l'esprit, et, davantage encore, l'idée humanitaire montrant les abus, proclamant les droits égaux des individualités, obscures ou puissantes, aux joies de la vie, en vertu du grand principe de solidarité humaine. La direction du Théâtre Moderne essayait de faire bonne contenance, mais la recette diminuant chaque soir, on prévoyait d'avance qu'il faudrait abandonner la partie. Le Flambeau, sans hésiter, prit la défense de ce théâtre. Paul Mirot, qui rédigeait la chronique théâtrale, représenta à ses lecteurs tout le bien que pouvait faire un théâtre de ce genre parmi la population canadienne-française, à laquelle on reprochait souvent, non sans raison, d'être par trop encline à s'angliciser et même à s'américaniser. Il démontrait la mauvaise foi de ceux qui accusaient d'immoralité, des oeuvres de maîtres interprétées par les artistes du Théâtre Moderne. A tous ces arguments, Pierre Ledoux répondit par des anathèmes.
Les articles de Paul Mirot, en réponse à La fleur de Lys firent sensation: on en causait dans les salons et dans la rue. Un jour que le jeune rédacteur du Le Flambeau passait rue Saint-Jacques, il aperçut le notaire Pardevant causant avec Solyme Lafarce de la grave question du jour. Ce reporter ivrogne et pourvoyeur de prostituée, assurait au gros notaire, qu'il tenait de source certaine que le Théâtre Moderne était soutenu par les francs-maçons de France, dans le but de détruire la foi catholique au Canada. Cette rumeur sensationnelle parut dans le Populiste le lendemain. L'Éteignoir, qui avait eu la primeur de la fameuse affaire Poirot, cette fois était devancé par son rival quotidien. Immédiatement, ces deux journaux à sensation se disputèrent les services de Solyme Lafarce, à coups de dollars.
Madame Laperle et Miss Marshall s'étaient connues lors de l'excursion à Caughnawaga, et, depuis, étaient devenues les meilleures amies du monde. Par un heureux hasard, l'américaine demeurait rue Peel, à quelques portes du petit rez-de-chaussée occupé par Simone. Deux ou trois fois la semaine, Jacques Vaillant, se prévalant de ses liens de parenté avec la jolie veuve allait passer la soirée chez-elle, en compagnie de Paul Mirot, et y rencontrait invariablement la séduisante Flora, qu'il allait reconduire jusqu'à sa porte après la soirée. C'est ainsi qu'ils apprirent à se connaître davantage. Et un soir, ils se fiancèrent, tout simplement, à l'américaine, devant la maison qu'habitait l'étudiante.
Trois semaines plus tard, Jacques Vaillant, journaliste, épousait Miss Flora Marshall, étudiante, non sans avoir obtenu le consentement d'Uncle Jack, d'une part, et de l'honorable Vaillant, d'autre part. La gentille épousée avait placé sur sa poitrine, pour la circonstance, la décoration qu'elle tenait du maire Flannigan. Dans la chambre nuptiale, le soir, elle enleva cette médaille qu'elle enferma dans un coffret d'argent. Elle ne voulait pas que cet emblème de vaillance put lui inspirer des velléités de révolte, car elle désirait être vaincue maintenant.
L'ancien ministre des Terres était presque aussi enchanté de sa belle-fille que son fils de sa femme. L'américaine, annexée maintenant de la plus agréable façon du monde, le payait de retour, du reste, car elle admirait sincèrement avec toute la franchise de son âme yankee, cette intelligente figure d'apôtre de la liberté, donc la mâle énergie se rehaussait d'une grande bonté de coeur et d'une exquise délicatesse de manières et de sentiments.
Tous les jours la jeune femme venait passer quelques heures au Flambeau et quand son beau-père était là, elle causait politique avec lui. Souvent, ils discutaient amicalement ensemble des avantages et des inconvénients des institutions américaines, des qualités et des défauts de ce peuple actif, entreprenant et hardi, en train d'étendre son influence dans l'univers entier. Le député de Bellemarie admettait que le véritable esprit américain tendait de plus en plus à la réalisation de cet idéal de fraternité rêvé par les philosophes humanitaires, en accueillant dans la nation sur le même pied d'égalité, les individus de toutes les races et de toutes les croyances, les unifiant pour ainsi dire, à l'ombre du drapeau étoilé, dans le commerce de la vie journalière et à l'école publique, donnant à chacun indifféremment, une éducation virile et pratique, créant des hommes libres capables de comprendre et de s'assibiler tous les progrès. De son côté, la fille du brave capitaine Marshall admettait que les lois de son pays n'étaient pas encore parfaites, que les trusts monstrueux, organisés sous l'oeil bienveillant des législateurs, devenaient chaque jour une puissance de plus en plus tyrannique et onéreuse pour la grande majorité des citoyens, que l'adoration du dieu Dollar, dépassant les bornes raisonnables, détruisait tout autre sentiment parmi cette aristocratie de l'argent dont les membres se disputaient le haut du pavé à coups de millions. Et l'on finissait toujours par se mettre d'accord sur ce point que la constitution américaine était, quand même, la plus équitable, celle qui garantissait la plus grande somme de liberté au peuple, indépendamment des abus qui pouvaient résulter de son application.
Un jour que les journaux au service de ses ennemis l'avaient plus violemment attaqué que d'habitude, le traitant de conspirateur et de traître à sa race, à propos de son dernier article sur la nécessité d'enseigner plus d'anglais et moins de grec et de latin dans nos collèges classiques, l'honorable Vaillant perdit son calme habituel et eut un geste de colère. Il froissa la feuille qu'il venait de lire et la jeta à ses pieds en prononçant, d'une voix sourde: Les misérables! A ce moment l'américaine, qui venait chercher son mari, arrivait. Elle eut le temps d'entrevoir le geste et de saisir l'expression de l'homme politique calomnié, à qui elle s'empressa d'aller tendre la main:
--J'ai lu la saleté dans le tramway. You have all my sympathy!
Le directeur du Flambeau, ayant maîtrisé ce mouvement d'humeur, lui répondit en souriant:
--Merci, mon enfant, ce n'est rien. Il faut s'attendre à tout dans la vie publique.
--Oh! si vous étiez un american citizen, vous deviendriez peut-être un jour President of the United States.
--Je n'en demande pas tant. Après cela, il me faudrait aller au diable, en Afrique, chasser l'hippopotame, comme monsieur Roosevelt.
--Vous plaisantez. Cependant, je crois que si le Canada était under the Spangled Banner, vous auriez beaucoup plus de liberté.
--Vous avez peut-être raison. Mais, pour jouir de cette liberté, nous canadiens-français, nous devrions nous fondre dans le grand tout de la nation et non former un élément à part, tel que nous sommes sous le régime colonial anglais. Autrement, notre situation ne changerait guère. La politique de l'Angleterre à notre égard, de même que celle des États-Unis à l'égard de nos compatriotes des états de l'est de la grande république américaine, est semblable à celle que les romains adoptèrent en Judée, après que leurs légions victorieuses eurent conquis le peuple de Dieu. C'est-à-dire qu'on nous laisse nous dévorer entre nous. C'est bien à tort que l'on fait un crime à Ponce Pilate d'avoir abandonné le Christ aux mains de Caïphe, pour être jugé selon les lois juives. Ce gouverneur ne faisait que se conformer aux instructions qu'il avait reçues de César, de ne jamais se mêler des querelles entre juifs. Grâce à cette politique, Rome n'avait rien à craindre d'Hérode ni des grands prêtres se disputant les richesses et les honneurs, semant la discorde, la haine, la trahison au sein de ce peuple naguère si glorieux de ses traditions, oubliant sa servitude pour se détruire lui-même sous les yeux du vainqueur. L'histoire se répète. Tous les esclavages sont le résultat de l'exploitation des préjugés de la foule ignorante par ceux qui abusent de leur autorité pour satisfaire leur esprit de domination et leurs appétits démesurés. Sous le régime anglais, notre histoire a plus d'un point de ressemblance avec celle des Israélites soumis à une puissance étrangère. Nous nous vantons encore, dans nos fêtes de Saint-Jean-Baptiste, d'être restés français, malgré les siècles qui nous séparent de la France. Cela n'empêche que le sang qui coule aujourd'hui dans nos veines s'est sensiblement refroidi et ne correspond plus au sang chaud de généreux du républicain français. La France a marché vers la lumière et le progrès. Nous, nous sommes restés ce qu'était le peuple taillable et corvéable à merci sous le règne des Bourbons paillards, entourés d'une cours fastueuse et corrompue. Les libertés que l'Angleterre nous a garanties, au prix du sang versé par les héros excommuniés de mil huit cent trente-sept, nous en profitons trop souvent pour satisfaire nos rancunes ou nos intérêts mesquins, ce qui diminue chaque jour notre prestige au bénéfice des anglais s'emparant de tous les postes avantageux, contrôlant le haut commerce, les grandes entreprises financières et industrielles. C'est bien fait, puisque nous nous contentons de suivre le mouton symbolique qui nous empêche d'apercevoir le loup guettant dans l'ombre le moment opportun pour se jeter sur sa proie.
--Oh! le loup va vous manger, comme dans la fable de monsieur Lafontaine?
--J'en ai bien peur. Nous perdons tous les jours de l'influence en ce pays. Les français n'émigrent guère chez-nous, et pour cause. On favorise peu, du reste, cette immigration, de crainte que ces colons de France, imbus des idées nouvelles, ne nous apprennent à penser, en un mot, à devenir des hommes. D'un autre côté, de l'est à l'ouest, du nord au sud, le Canada est envahi par les immigrants anglais, italiens, irlandais, russes, polonais, juifs et même orientaux. Les américains s'emparent de plus en plus des fertiles plaines de l'ouest. Et l'on peut prédire, sans être prophète, que dans vingt-cinq ans, l'influence de l'élément canadien-français dans le Dominion, aura diminué de moitié. Alors, que nous restions sous la domination anglaise, que le Canada devienne une nation indépendante, ou qu'il entre dans l'Union Américaine, nous serons obligé d'abandonner notre politique d'isolement, préconisée par des cerveaux mal équilibrés, pour compter avec le nombre, avec la majorité des autres citoyens. C'est pourquoi je voudrais voir mes compatriotes bénéficier d'un système d'éducation plus en rapport avec les besoins actuels et les exigences futures auxquelles ils seront appelés à faire face. Maintenant, si vous me demandez quel est, à mon avis la solution la plus vraisemblable que l'avenir réserve à ce pays, placé entre les trois alternatives que j'ai mentionnées il y a un instant, je n'hésite pas à vous répondre qu'il me paraît impossible que le Canada puisse se contenter toujours du régime colonial. Le temps viendra ou la fameuse doctrine Munroe, proclamant que l'Amérique du nord doit appartenir aux américains, s'imposera d'elle même à la faveur des circonstances. Quand l'heure sera venue, sans donner au monde le spectacle d'une guerre sanglante, sans crainte de catastrophes, de maux imaginaires, nos hommes d'état discuteront avec les vôtres s'il vaut mieux ajouter quelques étoiles au drapeau de l'Union ou former une république indépendante, amie et alliée de la grande république dont George Washington fut le père, Lafayette et Rochambeau, les parrains.
La campagne de mensonges et de calomnies entreprise contre Le Flambeau et son directeur, se poursuivit sans relâche et le journal, dénoncé partout, commença à perdre des abonnés; plusieurs annonceurs, menacés par leur clientèle bien pensante, durent refuser de renouveler leurs contrats d'annonces. On parvenait, quand même, à tenir tête à l'orage et à joindre les deux bouts, au prix d'un travail excessif et d'une vigilance de tous les instants.
Jacques Vaillant, en pleine lune de miel, ne semblait pas se douter de la gravité de la situation. Mais il n'en était pas ainsi de Paul Mirot, qui commençait à s'alarmer, prévoyant qu'il faudrait abandonner dans un avenir plus ou moins rapproché, l'oeuvre entreprise avec tant d'enthousiasme. Il est vrai qu'il oubliait chaque soir, auprès de Simone, les préoccupations de la journée et l'incertitude du lendemain.
Ceux qui n'ont pas connu la saveur des lèvres de la vraie femme, de la femme qui aime et se donne toute entière dans un baiser, ceux-là, ne sauront jamais que la liqueur la plus enivrante, le fruit le plus savoureux, ne se trouve pas dans des plateaux d'argent ou des coupes de cristal, mais dans cette fleur de chair qui s'entrouvre pour le sourire ou pour la caresse, lorsqu'un tendre émoi fait battre le coeur féminin. Durant de longues années, toute la vie même, des hommes ont conservé l'impression toujours aussi intense des baisers semblables, survivant à l'éloignement ou à la mort de celles qui les avaient donnés.
Après le mariage de son ami avec l'américaine, Paul Mirot, préoccupé de l'avenir de Simone, voulut se prévaloir de cet exemple pour la faire consentir à une union légitime, sinon nécessaire à leur amour, du moins indispensable pour satisfaire aux exigences de la loi et de la société. Dans leurs tête-à-tête les plus tendres, aux moments où l'on ne se refuse rien, il amena à différentes reprises la conversation sur le sujet. Mais invariablement elle lui répondit:
--Non, mon chéri, ce serait une folie que tu regretterais plus tard, et je t'aime trop pour te mettre au pied ce boulet de l'union indissoluble, qui entraverait ta marche vers l'avenir. Je t'en ai expliqué les raisons avant de me donner à toi, ces raisons subsistent toujours puisque, au lieu de rajeunir, je vieillis. Et peut-être que si nous nous sentions enchaînés l'un à l'autre, nous ne nous aimerions plus du tout. Le titre de mari, que je te donnerais, me ferait penser à l'autre. Et toi, avec ton caractère ennemi de toute contrainte, de te savoir obligé de me rester fidèle, ne songerais-tu pas à me tromper?
C'est en vain qu'il insistait.
A l'automne, un mois après l'ouverture de la saison des spectacles, le Théâtre Moderne fit faillite, ne pouvant résister à la guerre sournoise que l'on continua à lui faire après la violente campagne de presse dont ce théâtre avait été l'objet la saison précédente. Ce fut le premier coup sérieux porté par le parti réactionnaire, organisé en nombreuses congrégations, sociétés soi-disant patriotiques, associations de jeunes gens, à ceux qui se dévouaient pour éclairer le peuple afin de le libérer d'onéreuses servitudes.
On s'appliquait surtout à chauffer à blanc le fanatisme inconscient des jeunes gens enrôlés dans l'Association des Paladins de la Province de Québec, à tel point que bon nombre d'entre eux devenaient des espèces d'illuminés, quelques-uns même, des fous dangereux. Un jour, trois ou quatre Paladins osèrent insulter mademoiselle Louise Franjeu, la dévouée collaboratrice du Flambeau, qui revenait de donner son cours à McGill. Heureusement que les insulteurs reçurent un châtiment immédiat. Deux élèves de la vaillante française, deux athlètes de l'équipe de football de l'Université de la rue Sherbrooke, que les jeunes fanatiques n'avaient pas remarqués, se jetèrent sur eux et les rossèrent d'importance, leur mettant sur les yeux et le nez en marmelade, l'auréole des martyrs de la foi.