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Le débutant / Ouvrage enrichi de nombreux dessins de Busnel, de deux dessins... et d'un portrait de l'auteur par St-Charles Roman de moeurs du journalisme et de la politique dans la province de Québec cover

Le débutant / Ouvrage enrichi de nombreux dessins de Busnel, de deux dessins... et d'un portrait de l'auteur par St-Charles Roman de moeurs du journalisme et de la politique dans la province de Québec

Chapter 8: VII LA VOIX DU PEUPLE
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About This Book

The narrative follows Paul Mirot, an orphan raised by relatives, whose early admiration for his young schoolteacher becomes a formative obsession; dismissed and humiliated, he retreats into childish resentments and rough schoolroom life. As he grows, the story traces his entry into journalism and encounters with cynical colleagues and recurring political figures, presenting a gallery of professional and public types. Through episodes of ambition, disillusionment, and social observation, the work examines the compromises of truth, the interplay of private longing and public maneuvering, and satirizes the manners of provincial journalism and politics.



VII

LA VOIX DU PEUPLE


La législature provinciale fut dissoute le vingt août et l'on fixa la date des élections générales dans la province de Québec, au dix-huit septembre, la mise en nomination des candidats dans les différents comté ruraux et dans les divisions électorales des villes devant avoir lieu le onze septembre.

Le gouvernement, qui avait dédaigné les sages avis de l'honorable Vaillant pour se rallier à l'opinion du vieux Troussebelle, s'apercevait maintenant qu'il avait commis une erreur de tactique mettant son existence en danger. C'était ses derniers atouts qu'il jouait dans cette lutte, et afin de donner le moins de chances possibles à l'ennemi, il avait réduit à vingt-huit jours la période électorale. Il était trop tard cependant, pour s'engager dans une voie nouvelle. Les ministres du cabinet décidèrent de ne pas appuyer les candidats du groupe dont le député de Bellemarie était le chef. Si ces candidats parvenaient quand même à se faire élire et dans le cas où le gouvernement serait maintenu au pouvoir, on tâcherait de s'entendre avec eux après les élections. Quant au prédécesseur de Vaillant, il voulait à tout prix aller combattre celui dont il avait triomphé devant le conseil des ministres. On le laissa faire.

Marcel Lebon, à qui on avait enlevé la direction politique du Populiste, sur les instances de l'honorable Troussebelle, son ennemi déclaré, se portait candidat dans la division Saint-Jean-Baptiste, que ce même Troussebelle représentait avant d'abandonner son portefeuille de ministre pour accepter un fauteuil au Conseil Législatif. Le financier Boissec, qui avait fondé de grandes espérances sur Lebon, caressant l'espoir de se faire nommer sénateur un de ces jours, se chargeait de défrayer les frais de l'élection de celui qu'il appelait son meilleur ami. Son adversaire était le notaire Pardevant, qui comptait sur l'appui de toutes les personnes pieuses et particulièrement sur les appels au fanatisme religieux que ne manqueraient pas de faire en sa faveur ses jeunes amis, Paladins de la Province de Québec.

Dans la division Sainte-Cunégonde, Prudent Poirier avait un concurrent redoutable dans la personne du chef de la Fédération Ouvrière, le mutualiste Charbonneau. Cet industriel, qui traitait mal ses ouvriers et les exploitait sans cesse, était arrivé à la députation dans cette division où les prolétaires formaient la masse de l'électorat, par un de ces hasards mettant parfois en évidence la premier venu dont la sottise étonne d'abord et dégoûte ceux-là même qui l'ont poussé de l'avant. L'amateur de piano-legs avait bien des comptes à rendre à ses mandataires, et il n'était pas de taille à faire face à la musique.

Les ennemis de l'honorable Vaillant s'étaient entendus pour lui choisir un adversaire, à la fois dangereux et humiliant, dans la personne de Boniface Sarrasin, ancien commerçant de volailles de la paroisse de Saint-Innocent, qui n'avait pas d'opinions politiques, mais s'engageait à appuyer les chefs que l'électorat de la province choisirait, soit d'un côté, soit de l'autre. Ce candidat incolore, sachant à peine signer son nom, était connu de tous les cultivateurs du comté, dont il avait fréquenté la basse-cour, pour en acheter poules, poulets et dindons. Retiré du commerce, on le disait riche et, bien entendu, de bon conseil. On venait de très loin lui emprunter de l'argent, à un taux d'intérêt assez élevé, ou le consulter sur la meilleure manière de faire couver les canards. Et ce n'était pas un monsieur de la ville, mais un homme sans prétention, vivant au milieu des citoyens de Bellemarie. Cette dernière considération ralliait beaucoup d'indifférents et d'indécis à la candidature du Père Boniface, comme tout le monde l'appelait depuis qu'il exhortait hommes, femmes et enfants qui l'approchait à faire pénitence afin de se préserver du feu de l'enfer.

Les fidèles partisans de l'ancien ministre des Terres de la Couronne répétaient, à tous ceux qui voulaient les entendre, que le bonhomme Sarrasin devait redouter lui-même d'être rôti par le diable dans l'autre monde, puisqu'il avait toujours cette idée en tête. Il ne s'était peut-être pas enrichi avec des indulgences?

C'est si facile, pour un commerçant, de ramasser, à la nuit tombante, les volailles qui s'égarent loin du poulailler. Et les renards ont le dos large. Du reste, personne n'ignorait qu'à la suite d'une retraite prêchée à Saint-Innocent, par les Pères du Rédempteur, qui avait fait trembler les plus vertueux des fidèles en les plongeant et replongeant dans l'enfer pour la moindre peccadille, Boniface Sarrasin avait perdu la raison, qu'il avait voulu jeûner pendant quarante jours, enfermé dans une chambre aux murs nus et sans lit, qu'il prenait pour le désert. On répétait que le curé de la paroisse était parvenu à le guérir de sa folie en lui faisant porter sur la poitrine un morceau du bois de croix et en célébrant, durant plusieurs semaines, le saint sacrifice de la messe à son intention.

Le Populiste répudia d'une façon véhémente, Vaillant et ses adeptes, dans le but de protéger le gouvernement contre les attaques du parti réactionnaire. Ce fut en vain, car La fleur de Lys et L'intégral, de même que les autres feuilles bigotes, dénoncèrent le clan ministériel, prétendant qu'il y avait eu avant la dissolution des Chambres, un pacte secret signé entre le ministère et les ennemis de la religion. l'Éteignoir ne prit fait et cause pour personne, trouvant plus lucratif et plus sûr de pêcher dans toutes les eaux fangeuses que charrie le ruisseau électoral gonflé par les passions populaires. Tout en faisant aux candidats ministériels une lutte acharnée pour toute la province, les ennemis de la liberté et du progrès concentrèrent surtout leurs efforts contre Vaillant, Lebon et Charbonneau, qui n'avaient que le Dimanche pour les défendre des attaques perfides et des calomnies de la grande et petite presse.

Jacques Vaillant et Paul Mirot ne pouvant suffire à la tâche, Modeste Leblanc se présenta à point pour les tirer d'embarras. L'ancien reporter de l'hôtel de ville au Populiste, après avoir quitté le journal pour entrer àl'Éteignoir, qui lui offrait une augmentation d'un dollar par semaine, venait de perdre sa situation pour avoir manqué une primeur sensationnelle: le maire de Montréal, pris d'une colique subite, obligé d'interrompre la séance du conseil municipal et de se faire conduire chez lui en toute hâte, redoutant une attaque de choléra, les journaux annonçant depuis quelque temps que ce terrible fléau faisait des ravages épouvantables en Russie. Le pauvre garçon se désolait, sans ressources et ayant sa nombreuse famille à nourrir, lorsque, par hasard, il entra au bureau du Dimanche, au moment où les deux amis se demandaient où ils pourraient trouver un homme de confiance pour prendre charge du journal pendant qu'ils iraient appuyer leurs candidats et préparer sur place les comptes-rendus des assemblées politiques. Ils n'auraient pu trouver mieux que ce trop modeste mais intelligent et honnête journaliste. On le mit tout de suite au courant de ses nouvelles fonctions. Le lendemain Paul Mirot partait pour le comté de Bellemarie, tandis que Jacques Vaillant se disposait à aller combattre tour à tour, aux côté de Marcel Lebon, contre le notaire Pardevant, et du candidat Charbonneau, contre Prudent Poirier.

La première assemblée de cette mémorable campagne, dans le comté de Bellemarie, eut lieu à Mamelmont. On était venu même des comtés voisins pour entendre la discussion, car on s'attendait à une belle joute oratoire entre l'honorable Vaillant, ancien ministre des Terres de la Couronne, et l'honorable Troussebelle, conseiller législatif, qui étaient tous deux de redoutables tribuns, quoique de genres différents. Autant le premier en imposait par sa mâle éloquence, sa logique serrée, son geste énergique, autant le second était insinuant, perfide, habile dans l'art de dénaturer les faits et de faire appel aux préjugés populaires. Le temps était beau, sans la moindre brise, les orateurs pouvaient se faire entendre de tout le monde du haut du perron du magasin Carignan & Désourdis, malgré la foule immense qui couvrait la place de l'église. L'oncle Batèche eut l'honneur d'être désigné à la présidence de l'assemblée.

Ce fut l'honorable Troussebelle qui parla le premier. Il commença par faire l'éloge de Boniface Sarrasin, un self made man, un homme de basse classe qui avait su, par son labeur incessant et son intelligence du commerce, se créer une vieillesse heureuse, tout en rêvant de consacrer ses loisirs au bien du pays. Puis il loua le savoir et le talent de celui qui lui avait succédé, pour peu de temps, au ministère. On fondait sur lui de belles espérances. Malheureusement, cet homme orgueilleux et sans doute dominé par des influences néfastes, dans son désir de monter plus haut, de jouer le rôle de dictateur, avait trahi ses compatriotes pour s'attirer les bonnes grâces des anglais. Il s'était même attaqué à nos saints évêques, à nos admirables institutions religieuses, aux bonnes soeurs, aux doux frères et aux dignes prêtres de nos communautés enseignantes et de nos collèges qui se dévouent pour l'éducation de la jeunesse canadienne-française et catholique. Cet homme, à la Chambre, dans les réunions publiques et dans son journal Le Flambeau, d'exécrable mémoire, avait poussé l'audace jusqu'à réclamer plus d'anglais et moins de latin dans nos maisons d'éducation. C'était là un crime abominable. Ce renégat de sa race ne méritait pas d'être le mandataire des braves gens du comté de Bellemarie, fidèles aux traditions de foi de leurs ancêtres, fiers d'être canadiens-français et catholiques, de faire partie de cette nationalité à part dans le Dominion du Canada, faisant l'admiration de l'univers entier par sa supériorité intellectuelle et morale. C'est en nous laissant guider aveuglément par notre incomparable clergé, dit-il, c'est en conservant les vieilles coutumes de nos ancêtres, tout en fermant l'oreille aux suggestions dangereuses des esprits progressistes, que nous conserverons cette vertu nationale, enviée de tous les peuples de la terre. Et surtout, pas de pacte avec l'anglais protestant, franc-maçon, ennemi juré de Notre Saint Père le Pape. Les anglais ne seraient rien sans nous, dans ce pays; c'est nous qui les avons sauvés en maintes occasions; et si l'Angleterre perdait la province de Québec, ce serait le commencement de sa décadence. Profitons des avantages que cette situation exceptionnelle nous offre pour combattre l'anglais et le forcer à capituler. C'est en élevant à la députation des hommes d'affaires et des patriotes comme Boniface Sarrasin, et honnête et humble serviteur de la religion et de la patrie, que les canadiens-français deviendront les maîtres du Canada, qui sait, peut-être de l'empire britannique tout entier, qu'ils s'empareront des places et des richesses trop longtemps accaparées par les anglais.

Malgré la perfidie de l'attaque et l'odieux des accusations portées contre lui par l'ancien député de la division Saint-Jean-Baptiste, l'honorable Vaillant s'avança, calme et souriant, pour lui répondre. Il était confiant dans la fidélité braves amis de Bellemarie et dans l'ascendant que son éloquence de tribun populaire exerçait sur les foules. Il reprit la question, au point où son adversaire l'avait abandonnée et compara Troussebelle au Tentateur transportant le Christ sur la montagne et lui offrant, s'il voulait l'adorer, les immenses royaumes s'étendant à ses pieds. Autant le diable avait employé d'artifices pour séduire le Maître, autant cet homme s'était montré hypocrite, menteur et déloyal en essayant de soulever les préjugés religieux et les haines de race au profit de son candidat. L'honorable conseiller législatif, dit-il, a prêché la guerre sainte, voulant exterminer les anglais, puis s'emparer de l'Angleterre. Il rougirait de répéter de semblables absurdités ailleurs qu'à la campagne où ces propos en l'air se perdent dans le vent qui passe. Si l'anglais nous porte ombrage, il n'y a qu'un moyen de lutter d'égal à égal avec lui, quelle que soit la condition sociale dans laquelle nous somme placés: une éducation plus pratique et plus conforme aux besoins de notre époque. C'est le but vers lequel tendent ceux que demandent des réformes scolaires. Il faut que le contrôle de l'éducation soit placé entre les mains de personnes responsables au peuple et parfaitement au courant de la situation économique du pays. Il faut séparer l'instruction religieuse de l'instruction proprement dite, c'est-à-dire, de cette instruction non seulement nécessaire à l'homme pour gagner son pain quotidien, mais en même temps indispensable à une race qui--surtout dans un pays comme le nôtre--vit à côté d'autres races, pour conserver son prestige et aspirer aux destinées auxquelles elle a droit. La religion, quand on n'y mêle pas de politique, a un tout autre but, un but essentiellement spirituel: celui d'élever les âmes vers la Divinité pour la conquête d'un royaume qui n'est pas de ce monde. Qu'on enseigne le catéchisme, très bien! Que l'on consacre quelques heures à de pieuses lectures ou à la prière, personne n'y voit d'inconvénient. Mais si l'enfant n'apprend que le catéchisme et si l'homme ne sait que prier, sans armes et sans ressources pour les luttes de l'existence, il deviendra une proie facile de la misère et l'esclave de ceux qui, mieux avisés, ont compris que Dieu a donné à la créature humaine l'intelligence et la raison pour qu'elle en fit usage en pénétrant les secrets de la nature et en jouissant des biens de la terre. Laissons à chacun sa liberté de croyance et contentons-nous d'être des hommes honnêtes et sincères, ne cherchant que le bien et la justice, non pour une classe privilégiée, mais pour tous.

L'ancien ministre des Terres de la Couronne eut la générosité d'ignorer Boniface Sarrasin. Cet homme n'était que l'instrument inconscient de ses ennemis, il crut plus digne de sa part de ne pas descendre jusqu'à lui.

En terminant, il ajouta qu'il remettait avec la plus entière confiance, son sort entre les mains des braves électeurs du comté de Bellemarie, qui ne s'en laisseraient pas imposer par l'attitude dévote et les gestes scandalisés du trop fameux comédien chargé de la direction de la lutte sans merci qu'on avait décidé de lui faire.

L'orateur fut chaleureusement applaudi. L'assemblée était conquise. Vaillant venait de remporter un nouveau triomphe.

On voulait entendre le candidat du comté, parce qu'un candidat muet, dans la province de Québec, ça ne s'est jamais vu. Il faut dire quelque chose, n'importe quoi, des bêtises. Boniface Sarrasin ne connaissait que le commerce de la volaille, il en parla. Mais un farceur, dans l'assemblée, l'apostropha:

--Parle donc politique, gros pansu!

Cette interruption détermina l'orateur à résumer son programme politique en quelques paroles bien senties. Il s'écria:

--Messieurs, c'est un homme comme vous autres, qui s'présente aujourd'hui, un homme qui a élevé des cochons comme vous autres. J'sus contre l'instruction publique. Y'a trop d'gens instruits, c'est pour ça qu'le foin s'vend pas plus cher. Si vous m'élisez, j'voterai tejours pour les bonnes mesures.

Paul Mirot, obligé de répondre à cet éloquent discours, voyant tout le monde en belle humeur, continua la plaisanterie. Il dit qu'il n'avait pas l'intention de demander au nommé Sarrasin combien il avait élevé de cochons au cours de sa brillante carrière, pas plus que de mettre en doute sa compétence dans la direction d'une basse-cour, parce que cela n'avait aucun rapport avec les devoirs d'un député, collaborant à l'administration des affaires publiques et à la confection des lois. Puis, il s'appliqua à démontrer plaisamment à ses auditeurs ce qui arriverait s'ils élisaient cet homme aussi ignorant que piètre orateur. La Chambre était déjà trop encombrée de ces nullités ne sachant remplir leur siège qu'en s'asseyant dessus, sans jamais desserrer les lèvres tout le temps que durait la session. On citait, entre autres, le fameux Prudent Poirier, le député de la division Sainte-Cunégonde, qui, au cours du dernier Parlement, n'avait jamais ouvert la bouche que pour dire à son voisin, un irlandais: Come have a drink! C'est ce même député qui répondait un jour à un de ses électeurs menacé de cour d'assises, que le grand jury pouvait rendre un verdict de quatre manières différentes: True Bill, No Bill, Buffalo Bill et Automo Bill. C'est d'une façon aussi stupide que répondrait le gros Boniface, si on lui demandait un renseignement dans un cas semblable. Et, comment supposer qu'un Sarrasin ou un Poirier, le premier bon tout au plus pour la galette, le second excellent pour les poires, puisse toujours voter en faveur des bonnes mesures, puisque ni l'un ni l'autre n'était en état de comprendre les projets de loi soumis à la Chambre. De tels députés sont non seulement inutiles, mais deviennent quelquefois dangereux. Et il en donna un exemple des plus récents. Le vertueux conseiller législatif dont vous avez admiré comme moi la piété, il y a un instant, dit-il, lorsqu'il était ministre, ressemblait quelque peu à ces dévotes confondant--oh! bien involontairement--leur amour de Dieu avec l'amour humain, c'est-à-dire que sa main droite, toujours levée vers le ciel, s'efforçait d'ignorer ce que faisait sa main gauche, abaissée derrière son dos et recevant des gratifications pour ses complaisances. Or, une puissante compagnie de Montréal avait chargé l'honorable Troussebelle, non sans lui avoir mis quelque chose dans la main gauche, de combattre devant la législature un projet de loi présenté par une compagnie rivale pour obtenir certains privilèges, établissant ainsi une concurrence équitable dont le public en général, et la classe ouvrière, en particulier devaient profiter. Prudent Poirier, car c'est encore du député de Sainte-Cunégonde qu'il s'agit, quand le projet de loi vint devant la Chambre, ne prêta qu'une attention fort distraite au débat qui s'en suivit, n'y comprenant rien du tout. Ce n'est que lorsque le ministre vendu s'écria, avec un beau geste d'indignation: "C'est une épée de Damoclès que l'on veut suspendre au-dessus de nos têtes", que le Poirier fut brusquement secoué de sa somnolence habituelle. Le sentiment de la conservation lui donna du courage, et regardant les statues symboliques dominant l'enceinte parlementaire, il dit, d'une voix mal assurée: "Monsieur le ministre a raison, il ne faut pas donner d'épée aux dames en glaise suspendues sur nos têtes". Ce fut un succès, toute la chambre éclata de rire. Mais Prudent Poirier représentant une division essentiellement ouvrière, vota contre l'intérêt de ses électeurs.

De tous côtés, on cria: Hourrah pour la dame en glaise!--Hourrah pour le p'tit Mirot!--Hourrah pour notre député!

L'honorable Troussebelle s'était réservé dix minutes de réplique, mais il lui fut impossible de se faire entendre. On l'appela vendu et il dut se retirer sous les huées de la foule.

La campagne électorale débutait bien. Dans les autres paroisses du comté, l'honorable Vaillant et ses amis conservèrent l'avantage sur leur adversaires. Mais le jour de l'appel nominal des candidats à Saint-Innocent, chef-lieu du comté, il se fit un revirement d'opinion. Les professeurs du Collège où Jacques et Paul avaient fait leurs études, s'étaient déclarés ouvertement contre l'ancien ministre des Terres de la Couronne, le considérant comme un ennemi de leur maison d'éducation. De plus, la veille, qui était un dimanche, plusieurs curés des paroisses du comté de Bellemarie, du haut de la chaire, avaient parlé des oeuvres abominables et impies pervertissant la vieille Europe, et prédit des malheurs incalculables pour le Canada si les fidèles aveuglés, dédaignant les conseils de leurs sages pasteurs, votaient en faveur d'hommes perfides dissimulant sous de prétendues idées de liberté et de progrès, leur haine contre l'Église et ses institutions gardiennes de la foi et des traditions nationales des canadiens-français. Ces hommes ne pouvaient être que les émissaires de puissances sataniques rêvant d'enserrer dans leurs griffes immonde les descendants des héros de la Nouvelle-France, pour les plonger dans un océan de feu où il n'y aurait que pleurs et grincements de dents durant toute l'éternité. L'allusion était claire, personne ne s'y trompa. Les âmes soumises et craignant l'enfer, qui étaient pour Vaillant, se tournèrent contre lui. Ceux qui manifestèrent quelque hésitation, furent vite circonvenus par leurs pieuses épouses.

L'honorable Troussebelle et ses amis sûrs qu'ils étaient maintenant les plus forts ne mirent plus de bornes à leur fureur contre l'ancien député du comté, dont ils voulaient empêcher la réélection. Le docteur Montretout était arrivé de la veille à Saint-Innocent, chargé de munitions de guerre, c'est-à-dire de dollars puisés dans la caisse électorale mise à la disposition des amis de la bonne cause. Durant les dernier huit jours au cours desquels devait se décider le sort des candidats, il avait reçu instruction de corrompre tous ceux qui se montraient indécis dans leur choix, sur la clôture, selon le terme consacré. Solyme Lafarce, toujours en grande faveur au Populiste, l'accompagnait, ainsi qu'Antoine Débouté, embauché par l'Éteignoir, après avoir eu maille à partir avec Jean-Baptiste Latrimouille, à cause de son incurable paresse. La colique constante dont souffrait Débouté, ennemie irréductible de son esprit juridique, le rendait presque inoffensif. Mais il n'en était pas ainsi de Lafarce, cherchant sans cesse la sensation et le scandale.

Dans la division Saint-Jean-Baptiste, à Montréal, l'amant de coeur de la plantureuse May, avait préparé des coups pendables contre la candidature de Marcel Lebon. C'est lui, par exemple, qui eut l'idée d'expédier à tous les électeurs de la division un numéro de La fleur de Lys, dans lequel Pierre Ledoux fulminait contre la franc-maçonnerie, après avoir écrit au bas de l'article, au crayon bleu, le nom de l'ancien rédacteur en chef du Populiste, avec cette note explicative: On dit qu'il en est. Les cabaleurs réactionnaires, et surtout Paladins de la Province de Québec, prenant une part active dans cette élection, s'étaient emparés de la chose et, par ce moyen, faisaient une lâche cabale en faveur de leur vénérable ami le notaire Pardevant, payant des messes dans toutes les églises pour le succès de sa candidature.

Paul Mirot se douta tout de suite, en apercevant Lafarce dans la foule, qu'il n'était pas venu pour rien à Saint-Innocent. Il lui fallait à tout prix un compte-rendu sensationnel de l'assemblée de l'après-midi. Les évènements, qu'il aida autant qu'il put, le servirent à souhait.

Après la proclamation des candidats mis en nomination par l'officier-rapporteur, à deux heures précises, l'assemblée commença. L'honorable Vaillant, d'après les conventions acceptées de part et d'autre, devait parler le premier, ce jour-là. La noblesse de son maintien, sa parole sincère et éloquente en imposèrent quand même à la foule qui lui était en majorité hostile. Quand il se retira après avoir annoncé qu'il se réservait le privilège de répondre aux attaques de ses adversaires lorsqu'il les aurait entendues, des applaudissements assez nombreux soulignèrent ses dernières paroles.

L'honorable conseiller législatif, comme d'habitude, pontifia et rappela les enseignements de l'Église, les encycliques du Souverain Pontife sur les idées modernes. Il noircit autant qu'il put le caractère de Vaillant et lui attribua des projets diaboliques. C'était un socialiste, sinon un anarchiste, n'osant encore montrer ses couleurs. Ce qu'il ne disait pas, cet homme le pensait. Gare aux électeurs s'ils ne voulaient subir le joug du protestantisme et de l'Angleterre. Et le bon apôtre, qui ricanait dans les poils rares de sa barbe décolorée, termina sa harangue en conseillant à ses auditeurs d'aller demander au Pape ce qu'il pensait de l'ancien directeur du Flambeau, ce vieillard auguste, que cet homme néfaste, qui sollicitait de nouveau leurs suffrages, avait fait tant de fois pleurer.

Tout le monde trembla d'épouvante.

Lorsque Paul Mirot, répondant au boniment invariable de Boniface Sarrasin voulut, comme dans les assemblées précédentes, amuser le public au dépens du candidat des bonnes mesures, il ne rencontra que de la froideur au lieu de récolter des applaudissements. Toutes le figures demeuraient graves et inquiètes.

Les amis du candidat Sarrasin avaient réservé au docteur Montretout le côté malpropre de la discussion. Il s'acquitta consciencieusement de cette tâche. De l'honorable Vaillant, dont la vie privée état inattaquable, ne pouvant rien dire, il s'en prit à sa famille. Il parla d'abord de son fils, qui avait épousé une américaine dévergondée, une protestante sans pudeur, dont l'oncle millionnaire faisait une vie scandaleuse à New-York. Puis il fit allusion à Simone, nièce de l'ancien ministre, prétendant que de mauvais bruits couraient sur son compte, bruits auxquels n'était pas étranger le jeune journaliste, sans expérience et sans cervelle, qui combattait pour Vaillant, et qu'on venait d'entendre insulter tous les braves citoyens de Saint-Innocent, en essayant de ridiculiser l'un des leurs dans la personne de Boniface Sarrasin, le futur député du comté de Bellemarie.

Mirot, au comble de l'indignation, interrompit l'orateur en lui disant: Taisez-vous, misérable cocu!

Des partisans de Vaillant, dans la foule, répétèrent: Cocu!... Cocu!!

Sans se déconcerter, tellement il en avait l'habitude, Montretout répliqua:

--Oui, messieurs, je suis cocu, et je le sais depuis longtemps. La différence qu'il y a entre moi et ceux qui crient si fort, c'est qu'ils le sont, eux aussi, et ne le savent pas.

Pendant l'altercation qui s'en suivit, Solyme Lafarce, rédigeant ses notes sur l'estrade des orateurs, s'éclipsa.

Lorsque le calme se fut rétabli, l'honorable Vaillant voulut qualifier comme elle le méritait la conduite du docteur Montretout. Mais juste à ce moment, on vit s'avancer, en face de l'estrade, un cultivateur tenant en laisse un veau de printemps sur le dos duquel on avait écrit au pinceau trempé de goudron: Vaillant traître à sa race. La foule stupide et méchante à ses heures, surtout lorsqu'on exploite grossièrement ses préjugés, éclata en bravos. Le grand tribun populaire, l'homme qui avait sacrifié ses plus chers intérêts pour travailler au développement intellectuel de ses compatriotes et améliorer leur condition matérielle, pâlit sous l'insulte et se roidissant contre le dégoût qui lui montait aux lèvres, essaya de parler. Ce fut en vain. A chaque fois qu'il ouvrait la bouche, quelqu'un tirait la queue du veau qui se mettait à braire lamentablement. A la fin, des protestations d'élevèrent, des coups de poings s'échangèrent autour du veau et une mêlée générale s'ensuivit. Solyme Lafarce remontait sur l'estrade, radieux pour jour du spectacle qu'il avait sournoisement préparé, quand il se trouva face à face avec Paul Mirot qui lui sauta à la gorge en lui criant, la voix tremblante de colère: C'est toi, ivrogne, vil souteneur, qui a fait cela!... Et à plusieurs reprises il le souffleta en pleine figure. Le reporter du Populiste se débattit, essaya d'appeler au secours, mais son adversaire le saisit à bras-le-corps et l'envoya rouler dans la poussière.

Le soir, on envisagea froidement la situation: elle n'était pas rose. L'honorable Vaillant, profondément affecté par les événements de l'après-midi, ne conservait que peu d'espoir dans le résultat final de la lutte. Il est vrai qu'il pouvait compter sur le ferme appui d la majorité des électeurs de quelques paroisses, telles que Mamelmont, mais dans les autres paroisses il eut fallu beaucoup d'argent pour contrebalancer l'effet des servons du dimanche et de la corruption des consciences par le docteur Montretout, qui achetait les votes à n'importe quel prix. C'était du reste, une manoeuvre à laquelle l'ancien ministre n'avait jamais voulu se prêter.

Toute la méprisable et nombreuse catégorie d'électeurs pour que le mot élection veut dire bombance et argent, voyant que la lutte était chaude, s'en réjouissait. Aux élections précédentes, ces individus que les anglais qualifient de l'épithète méprisante de suckers, n'avaient pas eu de chance: la popularité de Vaillant était trop grande et, partant, la lutte trop inégale entre lui et ses adversaires pour que l'on en puisse tirer grand profit. Aussi se promettait-on de se rattraper, le cas échéant. C'était le moment d'agir et dans la soirée, à l'hôtel où se retiraient l'ancien député du comté et son jeune ami, tous les individus louches se présentèrent et demandèrent à parler à leur candidat. Tous protestèrent de leur dévouement et lui offrirent leurs services. Ils ne demandaient rien pour eux. Au contraire, ils étaient prêts à s'imposer les plus grands sacrifices pour battre cet imbécile de Sarrasin. Mais il y avait des petites dépenses à faire pour l'organisation, et l'on rencontrait des électeurs ben exigeants. C'était honteux de se faire payer pour voter, mais y comprenaient pas ça. L'un conseiller municipal, avec cinquante dollars, pouvait contrôler cinquante votes. Un autre connaissait un brave homme qui demandait vingt-cinq dollars, juste la somme dont il avait besoin pour payer un billet venant échu à la Toussaint, en échange de son vote, de ceux de ses cinq fils et d'un neveu qui restait à la maison. D'autres s'offrirent sans détour, comme cabaleurs de première force, connaissant toutes les roueries du métier, prêts à tout faire, même à se parjurer au besoin. Tout ce qu'ils demandaient, c'était une petite reconnaissance, comme qui dirait dix, quinze, vingt-cinq ou cinquante dollars, et puis de l'argent pour acheter quelques gallons de whisky. Il s'en trouva de plus cupides qui ne pouvaient se déranger à moins de cent dollars.

L'honorable Vaillant les congédia tous en leur disant qu'il y verrait, qu'il n'avait pas encore prévu ces complications. Mais quand le dernier de ces écumeurs d'élection fut parti, il respira plus à l'aise, débarrassé de la présence de ces tristes individus. Il dit à Mirot, qui l'interrogeait du regard:

--Ces gens-là, malgré toutes leurs protestations de dévouement, seront bientôt chez Sarrasin, lui offrant leurs services aux mêmes conditions, puis au rabais si le commerçant de volailles refuse de se laisser tromper sur la valeur de la marchandise.

La soirée, qui fut plutôt triste, se termina par la lecture des journaux. Les nouvelles de la division Saint-Jean-Baptiste, la plus arriérée de Montréal étaient mauvaises. Le notaire Pardevant communiait tous les matins, et le public se rassemblait devant la porte de l'église pour le voir sortir, son livre de messe à la main. Il avait acquis une grande réputation de sainteté. Sa photographie, qu'il distribuait dans les familles, était placée entre la statue de Saint-Joseph et de la Vierge Marie. Et partout où son adversaire Marcel Lebon, se montrait, les jeunes Paladins de la Province de Québec, fidèles à leur mission de tout régénérer dans le Christ, par la calomnie et la violence, l'accablaient d'injures, le traitaient de mangeur de prêtres, l'accusaient d'être l'instrument de Vaillant le renégat. Et ceux-là même qui répudiaient ces procédés malhonnêtes, qui ne croyaient pas un mot des accusations portées contre lui, hurlaient avec les autres pour ne pas être remarqués, de crainte de s'attirer des ennuis. L'épicier tenait à vendre son fromage moisi, le marchand de nouveautés à trouver des acheteuses pour ses corsets doublés de satin, ses bas ajourés et ses pantalons à garnitures de dentelles; et, ainsi de suite, jusqu'au médecin du quartier qui se plongeait prudemment dans l'étude d'ouvrages de pathologie qu'il n'avait pas consultés depuis des années.

Quant au mutualiste Charbonneau, dans la division Sainte-Cunégonde, il fouaillait d'importance, Prudent Poirier, dévoilant au grand jour tous les méfaits de l'industriel vert-galant. Devant des auditoires ouvriers, il démontrait que cet homme n'était qu'un vil exploiteur de la misère humaine, encaissant des bénéfices exorbitants et payant des salaires de famine à ses employés. Il l'accusait partout d'avoir, à la suggestion de Troussebelle, voté contre l'intérêt de la classe ouvrière à la Chambre, en s'opposant à l'octroi de privilèges à une compagnie concurrente d'un monopole dont tout le monde avait souffrir. Dans cette division, plus avancée que celle de Saint-Jean-Baptiste, les Paladins de la Province de Québec essayèrent, à plusieurs reprises, de se faufiler pour combattre la candidature de Charbonneau, mais ils furent à chaque fois hués et obligés de fuir devant la foule indignée et menaçante. Le candidat ouvrier, disaient les journaux, même le Populiste avait de grandes chances de succès. Ses amis prétendaient qu'il battrait son adversaire par une forte majorité.

L'honorable Vaillant, en rejetant le journal qu'il venait de parcourir, dit à Mirot:

--Si je suis défait, voilà l'homme qui appuiera devant la Chambre, les réformes que j'ai proposées. Ce sont les classes ouvrières qui nous sauveront en forçant le gouvernement à donner au peuple plus de liberté et plus d'instruction.

Durant la semaine précédant le scrutin, les candidats parcoururent les différentes paroisses du comté de Bellemarie, et Vaillant et ses amis remportèrent quelques succès. Une réaction s'était faite après l'assemblée de Saint-Innocent et les électeurs, un moment ébranlés dans leurs convictions, se ralliaient autour de la candidature de leur ancien député. Les dernier jours de la bataille furent consacrés à l'organisation. L'ancien ministre visita ses comités et fut accueilli partout avec enthousiasme. Cependant, certaines figures connues manquaient ici et là, gagnées par l'argent et le whisky que l'on distribuait généreusement dans les comités de l'adversaire.

La veille de l'ouverture des bureaux de votation, un numéro spécial du Dimanche parut à plusieurs milliers d'exemplaires, qui furent distribués dans la comté de Bellemarie, les divisions Saint-Jean-Baptiste et Sainte-Cunégonde. Ce vaillant petit journal qui avait soutenu habilement la lutte, sous la direction de Jacques Vaillant et de Modeste Leblanc, contre les journaux hostiles aux candidats réformistes, résumait la politique proclamée par ces hommes de progrès et réduisait à néant les accusations portées contre eux par leurs adversaires.

Ce journal fut dénoncé par les réactionnaires, aux portes des églises, et des exemplaires du Dimanche furent déchirés par centaines et traînés dans la boue, sous les pieds de ceux qui voulaient passer pour être plus fervents que les autres.

Tous ceux qui ont pris une part active aux élections savent que durant la nuit précédant le scrutin les cabaleurs sont sur pieds et que c'est souvent cette nuit-là que se décide le sort des candidats. On va de maison en maison réveiller les électeurs susceptibles d'être influencés par des promesses, de l'argent ou quelque bonne bouteille. Il y en a qui se vendent et se revendent deux ou trois fois entre minuit et cinq heures du matin. Pour éviter, autant que possible, les poursuites en invalidation, on emploie toutes sortes de moyens détournés de corruption. A la campagne, on achète par exemple, des oeufs à cinq dollars la douzaine, un coq se paye dix dollars et un cochon maigre vingt-cinq dollars. A la ville, on achète autre chose: il y a des femmes si coquettes et des hommes qui ont toujours quelque bibelot à vendre, quelque pièce à louer.

Le lundi, dix-huit septembre, dès neuf heures du matin, tous les bureaux de votation furent assiégés d'électeurs anxieux de jeter le plus tôt possible, dans l'urne électorale, le bulletin marqué d'une croix en faveur du candidat choisi par chacun d'eux, selon ses convictions, par influence indue ou cupidité. Dans les villes on remplaça les morts et les absents dont les noms étaient inscrits sur les listes, par des individus que l'on payait de deux à cinq dollars le vote. A la campagne, où ces procédés étaient par trop dangereux, les représentants des candidats connaissant tous les voteurs dans chaque bureau de votation, on employa d'autres moyens pour violer la loi. Des bulletins de vote furent subtilisés, des illettrés furent trompé au point de voter à l'encontre de leurs opinions. Au bureau de votation du village de Mamelmont, où le candidat Sarrasin ne pouvait compter sur un seul vote, on fit assermenter durant les deux heures précédant la clôture du scrutin, c'est-à-dire entre trois et cinq heures, tous ceux qui se présentèrent, de sorte que, vu la longueur des formalités à remplir, plusieurs citoyens obligés d'attendre leur tour pour voter, furent privés de leurs droits d'électeurs.

Par toute la province, les procédés les plus malhonnêtes furent employés, la corruption la plus effrénée régna au cours de ces élections générales auxquelles le parti réactionnaire était préparé de longue date, soutenu par les fédérations de sociétés religieuses et soi-disant patriotique, y compris les Paladins de la Province de Québec, association dans laquelle on avait enrôlé une multitude de jeunes gens.

A sept heures du soir, la foule se pressait devant le bureau de télégraphie de la petite gare du village de Saint-Innocent, et devant le bureau de téléphone situé à quelques pas de la gare, pour apprendre le résultat des élections. Les messages télégraphiques et téléphoniques étaient apportés au comité de l'honorable Vaillant aussitôt qu'ils arrivaient. C'était Paul Mirot que recevait ces messages et les communiquait ensuite aux amis, de moins en moins nombreux dans la salle, après chaque mauvaise nouvelle reçue. A sept heures et demie, lorsqu'on eut le résultat du vote dans toutes les paroisses du comté, Vaillant et Mirot restèrent seuls avec un jeune homme du village qui agissait, depuis le commencement de la lutte, comme secrétaire du comité de Saint-Innocent. Ce résultat était accablant. Boniface Sarrasin, commerçant de volailles, complètement détraqué depuis la retraite prêchée par les Pères du Rédempteur dans sa paroisse, battait son adversaire, ancien ministre, par une majorité de plus de cinq cents voix. L'honorable Vaillant avait prévu la défaite, mais il ne s'attendait pas à un écrasement. Aussi, eut-il une seconde de défaillance morale. Une larme brilla dans son regard clair, et tendant la main à son lieutenant fidèle, il lui dit:

--Mon jeune ami, je suis bien malheureux!

Il resta à son poste, cependant, pour attendre les dépêches donnant le résultat des élections dans toute la province. Ce furent les nouvelles de Montréal que le télégraphe apporta les premières. Dans la division Saint-Jean-Baptiste, le notaire Pardevant triomphait avec une majorité de plus de mille voix. La défaite de Marcel Lebon était encore moins humiliante que celle de Prudent Poirier, défait par le mutualiste Charbonneau, de la division Sainte-Cunégonde, qui avait donné une majorité de deux mille huit cent voix au candidat ouvrier. Cette nouvelle fut une consolation pour le vaincu de Bellemarie. Au moins, un sur trois triomphait. A onze heures, le résultat final était connu. La prédiction de l'ancien ministre des terres de la couronne s'était réalisée aux trois quarts. Le gouvernement se maintenait au pouvoir, mais seulement avec une majorité de quelques sièges. Le recomptage des bulletins, les demandes en invalidation à prévoir, la défection de quelques députés passant à l'ennemi pouvait déterminer, d'un moment à l'autre la chute du ministère.

Lorsque le candidat défait, accompagné de Mirot et du secrétaire du comité vaillant, sortit de la salle pour se rendre à son hôtel, la foule entourait la demeure de Boniface Sarrasin, décorée de lanternes en papier rose, et acclamait encore le vainqueur de la journée. Les amis mêmes de Vaillant, ceux qui l'avaient suivi jusqu'à la fin, n'étaient pas les moins ardents à manifester leur joie au nouveau député. La lutte terminée, tout le monde prétendait avoir voté pour le candidat victorieux dont le front imbécile s'auréolait de gloire.

Devant ce spectacle, l'ancien ministre retrouva son énergie. Saisissant le bras du journaliste, d'une voix presque calme, il lui expliqua:

--Je ne pouvais vaincre Troussebelle et ses acolytes, car j'avais contre moi l'Ignorance, la Sottise et la Lâcheté, les trois plus redoutables ennemis du genre humain. Il y a près de deux mille ans le Christ, le premier de philosophes humanitaires, fut trahi et vendu par ses apôtres, abandonné de ses disciples et crucifié par son peuple qu'il voulait éclairer. Depuis ces temps anciens, le monde a subi l'influence néfaste des Pharisienset des Judas. Espérons qu'un jour leur règne prendra fin. Car il ne faut pas se décourager, et surtout ne jamais abandonner la lutte. Les semeurs d'idées préparent l'avenir aux générations futures. S'ils recueillent souvent la haine et la trahison en récompense de leurs peines, ils ont au moins la satisfaction, quant la mort arrive, d'avoir développé en eux la vie dans toute sa plénitude, en pensant, travaillant, aimant et souffrant. C'est pour vous, mon ami, qui êtes jeune, que je dis ces choses. Quant à moi, ma carrière politique est brisée et je suis trop vieux pour recommencer ma vie.

Le lendemain, dans le train qui les ramenait vers la métropole, Mirot constata qu'en effet, l'honorable Vaillant était devenu vieux, sinon d'âge, du moins de fatigues accumulées dans les batailles sans trêve qu'il livrait depuis quelques années contre le fanatisme, l'ignorance, la calomnie, la cupidité des exploiteurs de peuple, l'hypocrisie triomphante. Et il remarqua pour la première fois, que la chevelure du tribun avait blanchi.

En regardant ces cheveux blancs mettre de l'hiver aux tempes de l'homme qu'il admirait le plus au monde, le journaliste murmura entre ses dents:

--La voix du peuple, c'est la voix des... autres.



VIII

LA LITTÉRATURE NATIONALE


Le Dimanche cessa de paraître après les élections, faute d'argent. Du reste, l'honorable Vaillant, retiré de la politique active, n'avait plus besoin de journal pour le défendre. Il venait de partir pour un long voyage à travers l'Europe, ayant besoin de repos et de distractions après avoir vu s'anéantir l'oeuvre qu'il avait édifié péniblement, au prix de longues années de travail incessant. Quant à Jacques Vaillant, à demi gagné par les cajoleries de sa femme, la séduisante Flora, il songeait à aller s'établir à New-York, où Uncle Jack lui offrait une très jolie situation. Et Paul Mirot dont le talent était, quand même hautement apprécié, entra comme assistant rédacteur en chef à l'Éteignoir, à la condition qu'il ne signerait pas ses articles--son nom seul étant par trop compromettant--qui devaient être écrits dans l'esprit du journal. Cette condition, il l'accepta plutôt avec plaisir. Signer ses articles, il n'y tenait guère, puisqu'il était condamné jouer le rôle de machine à écrire pour gagner tout simplement sa vie.

Mirot ne consentit à cet esclavage que temporairement, se promettant d'en secouer le joug aussitôt après la publication de son livre, qui le mettrait en évidence et lui rapporterait de l'argent. Il était convaincu que ce livre, auquel il travaillait depuis près d'une année, inspiré par Simone, marquerait une époque dans l'histoire de la littérature canadienne.

Le changement qui s'était opéré dans le caractère de la jolie veuve, l'avait engagé à modifier quelque peu les derniers chapitres de son livre qui y gagnait beaucoup en vérité et en intérêt: cependant, l'auteur constatait avec chagrin et inquiétude que l'éternité du bonheur en amour est subordonné à bien des causes accidentelles et indépendantes de la volonté de l'homme et de la femme. Depuis le coup de tonnerre de Mamelmont, madame Laperle n'était plus la même. Et lorsqu'elle apprit que le misérable docteur Montretout avait osé, à la réunion électorale de Saint-Innocent, jeter sa liaison avec Mirot, comme une suprême injure, à la face de l'honorable Vaillant, elle en pleura longtemps de honte. Pourtant, elle était bien moins coupable que l'épouse de ce vil insulteur: elle n'avait trompé personne puisqu'elle était libre. Et elle essayait de se consoler en lisant ces vers de Victor Hugo:

La foule hait cet homme et proscrit cette femme.

Ils sont maudits. Quel est leur crime? Ils ont aimé.

Cette crise sentimentale détermina, chez elle, un retour vers la piété de son enfance, dont son âme était encore imprégnée. Les craintes superstitieuses, les scrupules de son éducation première combattirent les élans de son coeur. Certains jours, elle formait le projet d'aller s'enfermer dans un couvent, afin de se purifier par la prière et la mortification. Puis, brusquement, son amour reprenait le dessus et dans les bras de l'homme aimé, elle se livrait avec toute la fougue de son tempérament passionné à la volupté terrestre. Après ces abandons venait les repentirs et alors, durant un temps plus ou moins long, sa porte restait close pour Paul dont elle redoutait la présence. Le jeune homme comprenant que son bonheur était sérieusement menacé, luttait désespérément pour reconquérir Simone toute entière; mais après la victoire succédait la défaite, et c'était toujours à recommencer.

Pour chasser la tristesse de ses trop fréquentes soirée solitaires, le jeune homme s'absorba davantage dans le travail et à la fin d'octobre son livre était terminé. Avant d'en livrer le manuscrit à l'imprimeur, il voulut connaître l'opinion de ses amis et de personnes compétentes sur la valeur de l'oeuvre. Car ce n'est pas chose facile que d'écrire un roman de plus de trois cents pages, et cela représente une somme de travail considérable, une tension d'esprit qui ne laisse aucun repos tant que le dernier mot n'est pas écrit au bas de la dernière page. Et quand on a fini, il n'y a plus qu'à recommencer. Il faut retrancher, ajouter, polir, modifier certaine situation, donner de l'élan à un personnage pour qu'il aille plus vite, en exécuter un autre que s'obstine à ne pas vouloir disparaître à temps, en rappeler un troisième qu'on avait perdu de vue. Puis, vient la correction des épreuves et l'on découvre sur la bande imprimée des phrases boiteuses, des mots que l'on jurerait ne jamais avoir écrits. Bref, le livre paraît et on n'est pas content: on voudrait avoir dit ceci plutôt que cela, on s'étonne de trouver des fautes dans le fond et dans la forme, des fautes que l'on voit comme tout le monde maintenant, et qu'on n'apercevait pas avant. C'était pourtant bien simple et on n'y a pas pensé. Le journaliste doutait de lui-même et sollicitait l'approbation d'esprits éclairés, afin de laisser le moins de prise possible à la critique malveillante dont son livre serait assurément l'objet.

Il fut convenu qu'un dimanche on se réunirait à l'atelier du peintre Lajoie, à qui Paul Mirot avait confié l'illustration du roman, et que l'auteur y ferait la lecture de son manuscrit devant les juges qu'il s'était choisis. Cette réunion eut lieu au commencement de novembre: Marcel Lebon, le poète Beauparlant, le docteur Dubreuil, Jacques Vaillant et sa jeune femme, mademoiselle Louise Franjeu et l'illustrateur formaient quorum. Simone, qui ne sortait plus guère de chez-elle que pour se rendre à l'église, malgré les instances de son amie Flora que l'on avait déléguée rue Peel, avec instruction de la ramener morte ou vive, refusa obstinément de venir. Elle était dans ses mauvais jours, ses jours de repentir, car elle avait eu encore la faiblesse de poser le jeudi précédent pour le dernier dessin de l'illustrateur du roman de Mirot. Cette oeuvre, toute imprégnée d'elle lui était chère et odieuse tour à tour, comme son auteur.

Les auditeurs qui, au début, redoutaient quelque peu la longueur et la monotonie du roman, furent bientôt intéressés par l'originalité de l'oeuvre, la hardiesse des tableaux qui y figuraient, l'ingéniosité de l'intrigue, jointe à la finesse de l'observation se dégageant des faits habilement exposés. Cette lecture dura trois heures, sans que personne n'ait songé à s'en plaindre. Et, lorsque le dénouement fut connu, toutes les mains se tendirent vers Mirot que l'on félicita chaleureusement.

Marcel Lebon, qui avait été, pour ainsi dire, le parrain du jeune homme lors de son entrée dans la carrière du journalisme, était fier de son élève. L'ancien rédacteur en chef du Populiste, le candidat défait dans la division Saint-Jean-Baptiste, avait brisé sa plume et renoncé à toute ambition politique ou littéraire. Le gouvernement, qui le savait au courant de bien des secrets compromettants pour le parti, l'avait casé en créant pour lui une situation de commissaire enquêteur sur les dossiers perdus au Palais de Justice de Montréal. De même, afin de dissiper la mauvaise humeur du financier Boissec, souscrivant des sommes considérables au fonds électoral, et qui avait pris fait et cause pour le candidat progressiste contre le notaire Pardevant aux dernières élections, on le nomma sénateur. Lebon se montra très optimiste à l'égard de Mirot. Il s'écria:

--Voilà un brave garçon qui a au moins fait quelque chose. Le journalisme lui aura servi, il fera son chemin. Tandis que moi, et bien d'autres, nous n'avons été pendant dix, quinze ou vingt ans, que les instruments de politiciens accapareurs et fourbes comme Troussebelle, ou imbéciles comme Poirier, nous obligeant sans cesse à changer leurs méfaits en actes méritoires, leur sottise en traits de génie, par une gymnastique intellectuelle quotidienne et fatigante, aboutissant toujours à des articles élogieux. Et à la moindre révolte contre cette odieuse exploitation de l'intelligence humaine, on vous chasse, sans égard pour les services rendus. Je me suis porté candidat à le députation et tous ceux que j'avais obligé au Populiste, m'ont combattu avec acharnement, à l'exception de mon ami Boissec.

Jacques Vaillant, lui, n'avait pas une grande confiance dans l'accueil que le public en général, ferait au roman qui venait de le charmer. Il s'exprima avec la plus grande franchise:

--Mon cher Paul, je voudrais avoir écrit ton livre et je n'hésiterais pas un seul instant à le publier. Mais il est bon que tu saches à quoi tu t'exposes. Au lendemain de sa publication, il te faudra d'abord déguerpir de l'Éteignoir. Tu connais aussi bien que moi l'esprit de ce journal qui en est rendu à se servir de périphrases d'une demi colonne pour éviter un mot de cinq ou six lettres. Du reste, le Populiste est, pour le moins, aussi convenable. Tous les journaux vont te traiter comme le dernier des misérables, à quelques exceptions près. Et je ne parle pas, bien entendu de La fleur de Lys. Ça, c'est le bouquet.

--Mais je ne dis que la vérité.

--C'est beaucoup trop. Puis, ton livre sort de l'ordinaire, c'est un genre nouveau, donc il est mauvais. Et constatation aggravante, on y découvre du talent, même de l'esprit. Pour écrire un livre qui soit digne d'être catalogué parmi les chefs-d'oeuvre de notre littérature nationale, il faut faire le niais quand on ne l'est pas, et se montrer autant que possible, plus bête qu'un autre. Ton héroïne est trop humaine pour ne pas être suspecte. Si tu veux qu'elle soit bien accueillie, donne-lui des vertus célestes. Puis, donne comme époux à cette vierge ignorante des choses de ce monde, un beau jeune homme sage et candide qui a bravé mille morts afin de la conquérir. N'oublie pas de leur faire élever ensuite de nombreux enfants, au moins deux ou trois douzaines, dans la pratique de toutes les vertus, et le respect des vieilles traditions. Ce sera une histoire banale, mais à la portée de toutes les intelligences, n'éveillant les scrupules et ne froissant les préjugés de personne, par conséquent, indifférente à tout le monde. Les petites filles la liront sans danger, les vieilles femmes romanesques en parcourront les chapitres après avoir récité leur chapelet, et les autres en useront pour vaincre l'insomnie. Peut-être aussi que, suprême récompense de l'écrivain chaste, doux et humble de coeur, on donnera ce livre en prix dans les écoles aux élèves les plus méritants.

--Ce serait trop beau, ma modestie m'empêche d'ambitionner un pareil honneur.

Le docteur Dubreuil et le poète Beauparlant prétendirent qu'il ne fallait pas s'occuper des journaux écrits par les ignorants, pas plus que des feuilles pudibondes rédigées par des eunuques tels que Pierre Ledoux. Le livre de Mirot s'adressait à la classe instruite, qui saurait bien l'apprécier. Le peintre Lajoie fut du même avis. Les lecteurs du Populiste et de l'Éteignoir, du reste, n'achetaient jamais de livres, et ceux de La fleur de Lys, que des livres de messe. Le peintre, allant chercher sur sa table où il rangeait ses pinceaux et ses couleurs, les numéros de la veille de l'Éteignoir et du Populiste, les exhiba comme des objets de curiosité.

--A propos, regardez, dans ce numéro du Populiste, ce titre flamboyant sur trois colonnes: Bénédiction d'une fabrique de tomates en conserve. La chose est arrivée dans une paroisse des environs de Trois-Rivières. Et il y a le portrait du curé, du maire de la paroisse et de deux marguilliers. Ces pauvres tomates, ce qu'elles doivent être contentes! Mais il y a mieux que cela dans l'Éteignoir, qui a découvert la fameuse panthère de Sainte-Perpétue, d'autant plus redoutable que personne ne l'a jamais vue. Hier, cet excellent journal d'information, publiait le portrait de la famille de l'homme qui a entendu rugir la panthère. Vous ne me croyez pas? Lisez. Voilà!

La plantureuse fille du brave capitaine Marshall, que le roman de Mirot intéressait beaucoup, n'était pas de tempérament à conseiller la reculade. Elle n'avait pas eu peur du nègre qui voulait entraîner son amie, un nègre bien plus dangereux que la panthère de Sainte-Perpétue, pourquoi Mirot, un homme courageux, craindrait-il les petits indians qui essaieraient de le scalper?

L'ancienne collaboratrice du Flambeau, mademoiselle Franjeu, se rangea du côté des pessimistes. Elle prévoyait pour son jeune ami ce qu'avait prévu Jacques Vaillant. Mais son livre ne perdrait rien de sa valeur pour cela. On le lirait quand même et il ferait du bien. Une fois le grelot attaché, d'autres jeunes écrivains canadiens imiteraient son exemple, et qui sait, dans l'espace de quelques années la littérature canadienne, rompant pour toujours avec le genre démodé, datant de l'époque des romans de chevalerie, ferait peut-être un pas de géant.

Le poète Beauparlant, qui se réjouissait déjà de la perspective de pouvoir écrire des vers sans trembler de frayeur, à cause d'un mot qu'on pourrait trouver osé, demanda à mademoiselle Franjeu ce qu'elle pensait de nos écrivains et de notre littérature, dite nationale. Ce qu'elle en pensait, elle le dit tout simplement.

--Votre littérature nationale, mais elle n'existe pas, si je fais exception de quelques rares oeuvres d'écrivains et de poètes de votre pays qui ont célébré les héros de la Nouvelle-France et les patriotes de mil huit cent trente-sept. Tous les livres qu'on m'a signalés--je ne parle, bien entendu, que des romans--ne m'ont rien appris d'intéressant, d'inédit, sur le Canada et les canadiens. Vos romanciers n'ont fait qu'esquisser des idylles plus ou moins invraisemblables, n'ayant pas même le mérite de l'originalité. On a beaucoup imité le vieux roman français, quelquefois avec talent, ce qui démontre qu'on aurait pu faire mieux. Les personnages de ces romans n'ont rien de particulier qui les caractérisent et on ne découvre un peu de couleur locale que dans les descriptions de paysages et quelques épisodes de la vie canadienne. Il serait bien inutile de chercher des documents humains dans ces libres saturés de mysticisme et des plus propres à exercer une influence déprimante sur le lecteur et surtout à fausser l'esprit des jeunes filles.

Jacques Vaillant fit remarquer qu'il avait exprimé la même opinion à son ami Mirot, tout frais déballé de Mamelmont et venant faire du journalisme à Montréal.

Mademoiselle Franjeu reprit:

--Quant à vos écrivains, je me garderai de les juger trop sévèrement, car ceux qui ont des idées et de la valeur ne peuvent donner la mesure de leur talent. La plupart d'entre eux on fait la dure expérience du journalisme et appris qu'il faut dissimuler sa pensée, écrire souvent à l'encontre de ses opinions pour gagner sa misérable pitance et vivre en paix. Combien de jeunes gens de talent, à McGill, sont venus me parler de leurs projets de réforme littéraire, qu'ils n'ont jamais osé mettre à exécution. Il y a tant de chose à considérer avant de se lancer dans une telle entreprise: la nécessité de se créer une carrière autre que celle des lettres qui ne paye pas, les susceptibilités de la famille à ménager, de précieuses relations sociales à conserver dans le monde bourgeois et bien pensant. Et, dans tous les arts c'est la même chose. N'est-ce pas Lajoie?

--Je vous crois. Depuis mon dernier voyage à Paris, il y a deux ans, je suis devenu faiseur d'anges. Sans blague, je ne fabrique plus que des chérubins assis sur des nuages.

--L'art doit être libre. Où il n'y a pas de liberté, il n'y a pas d'art. Croyez vous que les artistes qui ont exécuté les admirables sculptures des cathédrales au moyen-âge, en France, auraient créé ces oeuvres impérissables si on avait mis un frein à leur imagination fantaisiste et hardie. Ils ont ciselé dans la pierre la chronique journalière de leur époque sans se soucier du qu'en dira-t-on? Michel-Ange a fait de même et ses peintures ont bravé la critique des siècles. Et Rabelais, et Brantôme, dans leurs histoires de haulte graisse, n'ont pas craint, eux, ces maîtres de la langue et de la réconfortante gaieté gauloise, de raconter les valeureuses chevaulchées des nobles seigneurs avec leurs haquenées, les ripailles pantagruéliques auxquelles se livraient leurs contemporains. En France, malgré les fortunes diverses par lesquelles la patrie a passé, malgré les changements de régime, les révolutions, les transformations des conditions économiques et sociales du peuple, tantôt opprimé et tantôt souverain, les écrivains et les artistes ont toujours conservé avec un soin jaloux leur indépendance. Les sénateur Bérenger de tous les temps, essayant de contrecarrer les manifestations de cette liberté nécessaire au génie créateur de chefs-d'oeuvres, n'ont réussi qu'à se rendre ridicules.

Après cette réunion, lorsque Paul Mirot retourna chez lui, fort de l'appui moral qu'il venait de recevoir il était prêt à tout braver et se croyait véritablement un héros. Il lança même une chiquenaude vers la lune.

Le lendemain, à l'Éteignoir, Paul Mirot apprit que le parti réactionnaire, rendu plus audacieux par le résultat des dernières élections parlementaires, venait d'assouvir sa haine en faisant destituer plusieurs fonctionnaires publics soupçonnés de manquer d'orthodoxie et n'allant pas assez souvent à la messe, quelques-uns d'entre eux ayant même négligé de faire leurs Pâques.

Sous le coup de la plus vive indignation, il alla trouver son chef et lui demanda s'il approuvait ces destitutions. Voici la réponse qu'il en reçut:

--Me prenez-vous pour un crétin, doublé d'un imbécile? Il n'y a pas un honnête homme, jouissant de toute sa raison, qui puisse approuver des mesures aussi odieuses et aussi arbitraires.

--Alors, quelle est l'attitude que doit prendre le journal?

--Approuver!

--Approuver?

--Mais non jeune ami, le journal, c'est autre chose. Voulez-vous que l'Éteignoir, qui représente un capital de près d'un million: édifice, matériel, circulation et annonces compris, ait le sort du Le Flambeau et du Dimanche? les deux seuls journaux que je lisais, je vous en fais mon compliment.

L'assistant rédacteur en chef retourna s'asseoir à son pupitre sans ajouter un mot, jugeant inutile d'essayer de réfuter un pareil argument. Il en serait de même, du reste, pour son livre. Son chef le lirait avec plaisir, ce qui ne l'empêcherait pas d'en dire le plus de mal possible dans un article tout fulminant d'indignation. Quant à lui, il n'avait qu'un parti à prendre: donner sa démission, ce qu'il fit le jour même.

La maison Hofffman se chargea de l'impression du roman de Mirot. Le jeune auteur ayant fait les avances nécessaires, les douze cents exemplaires de son livre lui furent livrés au bout d'un mois, vers le quinze décembre.

Comme on s'y attendait, ce livre donna lieu à de nombreuses polémiques dans les journaux. La critique du rédacteur en chef de l'Éteignoir dépassa les espérances de Mirot. On n'eut pas traité avec plus de mépris le dernier voyou de la rue. Solyme Lafarce, dans le Populiste, trouva des mots magiques pour foudroyer l'audacieux écrivailleur. Quant à Pierre Ledoux, si justement surnommé La Pucelle, dans La fleur de Lys, il demanda, ni plus ni moins, aux pouvoirs publics de faire un exemple, de punir de la façon la plus sévère, cet insulteur de nos traditions les plus sacrées, de l'expulser, sinon du pays, au moins de la province de Québec. Cette province, peuplée des descendants du grand Saint-Louis, du bon Saint-Louis, si pieux et si impitoyable pour les hérétiques qu'il rêva d'allumer des bûchers par tout le royaume de France, appartenait par conséquent à l'Église, au Pape, et il convenait de venger le Souverain Pontife et notre sainte religion. Pour une intelligence se prétendant inspirée du Très Haut, comme celle de Pierre Ledoux, les contradictions n'avaient pas la moindre importance, pas plus que les arguments frappant dans le vide. Mirot n'attaquait ni le Pape ni l'Église dans son livre, et cet appel aux pouvoirs publics amusa beaucoup ceux qui connaissaient le roman et les gens sachant dans quel esprit était rédigée la feuille fleurdelisée. Les autres, tels que le notaire Pardevant, député, et tous les réactionnaires, y compris ces braves jeunes gens de la société des Paladins, furent convaincus que Mirot était possédé du diable, et ne le croisèrent dans la rue qu'en se signant.

Tout ce bruit fait autour du nouveau roman et de son auteur, eut l'effet contraire de ce qu'on espérait. Tous les hommes libres et instruits achetèrent le livre. Beaucoup de femmes, même, auraient fait des folies pour se le procurer. Celles qui tenaient à conserver intacte, leur réputation de farouche vertu, le lurent en cachette, se gardant bien de l'avouer, même à leur meilleure amie. Tous les frais payés ce roman rapporta à Mirot environ six cents dollars. C'était beaucoup plus que la somme sur laquelle il comptait.

Ce que Mirot avait le moins prévu arriva: il devint l'homme à la mode. C'était la saison des fêtes mondaines, il fut d'abord invité à euchre party chez le sénateur Boissec, puis à une brillante réception chez le colonel Heward, ensuite chez Hercule Pistache, importateur de vins et de liqueurs fines, précisément le frère de l'incommensurable Blaise Pistache, secrétaire perpétuel de la rédaction, au Populiste. La famille Pistache ne figurait dans la bonne société que depuis que l'importateur avait réalisé, dans le commerce des vins et liqueurs alcooliques, une fortune d'au-delà d'un million. La grande réputation de sainteté et d'éloquence du Père Pistache, jésuite, lui avait aussi ouvert biens des portes. Les époux Pistache, un peu ridicules, avaient cependant une jeune fille charmante, leur unique enfant, que tout le monde adorait. Élevée en enfant gâtée, Germaine Pistache, à dix-huit ans, quoique un peu libre d'allures et de paroles, était tout à fait gracieuse et bonne. Elle trouva Paul Mirot beau garçon, et parce qu'elle le savait attaqué, calomnié, parce qu'on lui en avait dit beaucoup de mal, son petit coeur s'émut et elle l'aima. Le jeune homme surprit ce tendre émoi et en fut vivement touché. Il lui fit plusieurs visites. Elle l'attirait et il en avait peur en même temps, parce qu'il n'était pas libres, parce que des liens qu'il considérait sacrés l'attachaient à une autre femme. C'est alors qu'il se surprit à songer qu'il avait peut-être fait fausse route, qu'il aurait pu fonder un foyer, se créer une famille à lui, élever de beaux enfants. Mais il chassait vite ces importuns regrets, et son coeur revenait à Simone qui, elle aussi l'avait aimé parce qu'il souffrait et était bien malheureux, tant il est vrai que tous les coeurs de femmes se ressemblent.

Jacques Vaillant et sa femme, dont la beauté faisait sensation, étaient de toutes les fêtes auxquelles Mirot assistait. Uncle Jack, venu pour ramener le jeune ménage avec lui à New-York, s'amusant beaucoup à Montréal, avait décidé de prolonger son séjour d'un mois. Il méditait d'éblouir la métropole de son faste de millionnaire yankee avant de retourner dans la patrie d'Uncle Sam. Simone avait été invitée au euchre party chez le sénateur Boissec, et en acceptant l'invitation elle eut pu briller dans tous les salons fashionables, à côté de son amie l'ancienne étudiante de McGill, mais elle refusait obstinément de sortir de chez-elle, redoutant quelque allusion indiscrète aux événements auxquels son nom avait été mêlé. Du reste, sa piété d'autrefois revenue, à cause de l'empreinte profonde laissée dans son esprit par une jeunesse presque cloîtrée, l'avait reconquise toute entière, et Jacques Vaillant affirmait que sa belle cousine était perdue pour le monde, qu'elle se ferait religieuse un de ces matins.

La carrière du journalisme étant fermée à Mirot, en se créant beaucoup de relations dans le monde, il espérait pouvoir trouver une situation qui lui permettrait d'attendre de meilleurs jours. Le sénateur Boissec lui avait promis un emploi dans les bureaux du gouvernement, le directeur d'une grande compagnie d'assurance voulait le prendre comme secrétaire particulier, un troisième l'engageait à fonder une revue mensuelle et lui promettait de lui fournir des capitaux s'il pouvait trouver deux ou trois autres associés. En attendant, le jeune homme occupait ses loisirs à ébaucher un nouveau roman. La peinture aussi l'intéressait, et il passait des heures à l'atelier du peintre Lajoie. Un jour, en arrivant chez le peintre, il le trouva juché sur un escabeau, en train de dessiner des anges, tout près du plafond, sur une grande toile adossée à un mur, et jurant comme un rough-man des chantiers de l'Ottawa. Il lui dit en riant:

--Maître corbeau votre langage ternit la beauté de votre plumage.

--Va au diable!

--Venez avec moi, sublime artiste!

--Je n'ai pas le temps. Il me faut livrer cette grande machine à la fin de la semaine.

--Alors, pour ne pas vous distraire de votre travail, je m'en fais.

--Imbécile. C'est justement de distraction que j'ai besoin pour me résigner à demeurer sur ce perchoir. C'est un travail machinal que je fais là, sans recherche d'art, une vulgaire copie. C'est ennuyeux comme un discours du notaire Pardevant, not' député.

--Puisqu'il en est ainsi, je reste.

Le peintre avait bouleversé tout son atelier pour placer cette grande toile: divan, table, fauteuils, chevalets, palettes, pinceaux avaient été jetés pêle-mêle, ici et là, et une peinture déposée sur un tabouret attira aussitôt l'attention du visiteur. Cette peinture représentant une nymphe nonchalante, vue de dos, le bras droit levé et appuyé sur un arbre, chevelure en désordre, comme après une lutte suivie d'une fuite précipitée, ses cheveux abondants et soyeux lui couvrant toute une épaule et le flan. La figure était cachée, mais en examinant cette peinture de plus près, le coeur de Paul battit à se rompre. C'est qu'il croyait la reconnaître, quand même, cette femme, et plus ses yeux s'attachaient au tableau, plus sa conviction s'affermissait. C'était Simone, assurément, qui avait posé pour cette nymphe, avant qu'il la connut, depuis peut-être. Si elle l'avait trompé avec Lajoie? Et il souffrit cruellement, durant quelques minutes il connut la jalousie. Il n'avait pas le courage d'interroger l'homme de l'escabeau. L'atmosphère qu'il respirait lui devint insupportable. Il se disposait à s'en aller. Lajoie s'en aperçut, et lui demanda:

--Où vas-tu donc, espèce de tourte... je veux dire illustre maître?

--Je ne sais pas... J'ai des courses à faire... un tas de choses que j'avais oubliées...

--A ton aise. Reviens demain, tu verras mes anges, ils seront épatants.

Paul Mirot se rendit d'un trait rue Peel. C'était le premier vendredi du mois, la jolie veuve appartenant depuis quelque temps à la confrérie des dames de Sainte-Anne, avait communié le matin et n'était pas d'humeur à folâtrer ni à lui donner d'explications de nature à le rassurer de ses doutes. En l'apercevant elle lui dit, avec humeur:

--Ah! je ne vous attendais pas.

--C'est ainsi que tu me reçois maintenant?

--Vous avez été la cause de ma perte. Vous êtes l'image vivante de mon péché. Oh! que je suis malheureuse!

Il se contint, essaya de lui faire entendre raison:

--Mais mon amie, ce n'est pas sérieux. Moi qui t'ai aimée jusqu'à vouloir t'épouser. Pourquoi n'as-tu pas voulu?

--Les hommes sont tous des misérables! Maintenant, c'est fini... Il faut nous séparer... Je l'ai promis à mon confesseur.

--Ton confesseur se met le nez où il n'a pas d'affaires.

--Je vous défends de parler ainsi, chez-moi. Vous attirez la malédiction du ciel sur nous deux... Il m'a parlé aussi de ce livre, de ce roman que j'ai inspiré à votre imagination corrompue, de ce mauvais livre dont je porte ma part de responsabilité devant Dieu, pour tout le mal qu'il a déjà fait et qu'il fera.

Elle se leva brusquement, se dirigea vers une petite bibliothèque contenant de nombreux volumes qu'ils avaient lus ensemble, et prenant le livre de Mirot sur le rayon où elle l'avait placé, elle le déchira devant lui, en s'écriant:

--Tu crois avoir du talent, tu n'as que le génie du mal.

Il eut l'impression que c'était son coeur qu'elle déchirait rageusement de ses jolies mains assassines. Ainsi souffleté en pleine figure, le sang lui monta à la tête, il chancela. Puis, faisant appel à toute son énergie pour maîtriser sa colère en même temps que sa douleur, il se sauva sans lui dire un mot d'adieu.

Rendu chez-lui il pleura, songeant à l'irréparable. On n'avait pas seulement brisé sa carrière parce qu'il s'était montré franc et avide de liberté et de justice, c'était, par un raffinement de cruauté inouïe, son soutien moral, cette femme qu'il avait chérie plus que tout au monde, qu'on lui arrachait, qu'on lui volait pour en faire une malheureuse comme lui.

Le lendemain, fatigué, abattu par une nuit d'insomnie, il se rendit quand même chez le peintre. Son intention était bien arrêtée. Que Simone fut innocente ou coupable, il achèterait le tableau pour lequel il était convaincu qu'elle avait posé. Il retrouva Lajoie juché sur son escabeau, mettant de la couleur aux ailes des anges. Il n'y prêta aucune attention. Saisissant la toile convoitée, il demanda:

--Combien pour cette peinture?

Le peintre, qui ne s'attendait guère à faire de vente ce jour-là, descendit de son escabeau avant de répondre à la question qu'on lui posait. Il prit le petit tableau des mains du jeune homme, le mit bien en évidence, en pleine lumière, et lui dit:

--Ça, mon vieux, c'est deux cents dollars, si tu me trouves un amateur.

--L'amateur, c'est moi.

--Ce n'est plus la même chose. Pour toi, ce ne sera rien. Je te le donne en paiement des articles élogieux dont tu m'as bombardé dans Le Flambeau et Le Dimanche. Ces articles m'ont fait beaucoup de bien: ils m'ont débarrassé d'une bande de crétins qui venaient m'ennuyer chaque jour, et m'ont valu quelques commandes en plus. C'est tout de même un joli cadeau. Regarde-moi cette ligne, ce velouté, cette pose gracieuse de lassitude.

--Je voudrais bien connaître le modèle qui a posé pour cette nymphe.

--Bah! une vulgaire pétasse aujourd'hui. Tu es en retard. Autrefois, quand elle m'a posé cette bonne-femme, elle était fort gentille. Oh! si elle avait voulu m'écouter. Mais elle a eu le malheur de rencontrer Solyme Lafarce, qui l'a entraînée dans la débauche la plus crapuleuse. Je n'ai plus voulu la recevoir, je l'ai flanquée à la porte.