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Le Démon de l'Absurde

Chapter 15: SCIE
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About This Book

A series of short narratives and accompanying prefatory materials probe the borders of the absurd and the uncanny, juxtaposing domestic tableaux with sudden intimations of decay, death, and psychological unease. Through theatrical scenes, symbolic details, and a shift between sensual description and grotesque suggestion, the pieces show how trivial signs—a lost tooth, a mirror, small gestures—point to hidden existential relations. Prefatory commentary and visual facsimiles frame these vignettes and encourage reflection on how imagination, social convention, and unconscious impulses combine to reveal solitude, desire, and ironic disquiet.

Or, voici qu'une de ces chiennes affirmait de nouveau ses appétits d'homme en s'attaquant à un enfant qui lui ressemblait.

«Qui es-tu?» lui demanda Horeb.

«Je suis Saraï!»

Sinéus se voilait la face dans son coude replié.

«Que veux-tu?» dit Phaleg.

«J'ai soif!»

Ah! Elle avait soif! Ils se consultèrent du regard, mais leur père, farouche, leva son bâton, et chacun se baissa pour se saisir d'une pierre.

La femme, ce soleil de peau blonde, étendit les bras comme deux rayonnements.

Elle cria, d'un accent si aigu qu'ils reculèrent:

«Malheur à vous!»

«Oui, je te reconnais, dit Horeb, tu m'as dépouillé, une nuit, de mes plus belles coupes de métal.»

«Et moi, dit Phaleg, tu m'as convié au péché le jour du Seigneur!»

«Moi, cria Sinéus, des larmes au bord des paupières, je ne te connais point, n'ayant pas voulu te connaître!»

Le vieillard laissa tomber son bâton.

«Qu'elle soit lapidée!» rugirent-ils tous.

La femme n'eut pas le temps de fuir. Trente pierres volèrent sur elle.

Ses seins éclatèrent en gerbes rouges, et son front se couronna de bandelettes de pourpre. Bondissant, se tordant, elle brouillait ses cheveux avec les pampres qui la tenaient prisonnière; puis elle se fit petite, toute petite, rampa, humblement serpentine, se glissa dans la cuve où fermentait le moût, et, ramenant sur elle des monceaux de grappes écrasées, elle demeura inerte, augmentant le sang du raisin de tout le vin exquis de ses veines. Comme elle agonisait encore, ils descendirent dans l'auge et la foulèrent aux pieds, tandis que jaillissaient, des prodigieuses graines noires à reflets d'yeux roulants, un regard de suprême malédiction.

Au soir, ayant terminé saintement leur tâche, les vendangeurs se partagèrent les gâteaux de froment, remplirent leur coupe. Dédaigneux de retirer le cadavre, tous ivres déjà, plus grisés par la tuerie que par la vendange, ils burent, en blasphémant la femme, l'horrible liqueur empoisonnée d'amour; et cette nuit même, pendant que retentissaient au loin des hurlements de bêtes inconnues, que l'atmosphère se saturait d'une odeur de soufre, que la tour géante prenait des pâleurs de squelette sous la morne clarté de la lune, ceux de Sodome commirent, pour la première fois, le péché contre nature en les bras de leur jeune frère Sinéus, dont l'épaule douce avait la saveur du miel.


A CAMILLE LEMONNIER

LE RODEUR

Une maison isolée, à la campagne. Nuit tombante. Dans une grande cuisine sombre, trois servantes, LA VIEILLE ANGÈLE, LA GROSSE MARTHE, et LA PETITE CÉLESTINE épluchent des fèves. Leur maîtresse, MADAME, entre et s'approche d'elles avec des gestes indécis.

LA VIEILLE ANGÈLE (plaisantant): Est-ce que vous voulez nous aider, Madame?... Oh! y a de l'ouvrage!

LA GROSSE MARTHE (bousculant le tas de fèves et l'étalant sur la table): Voilà! Nous en avons bien pour jusqu'à minuit, et une bonne ouvrière ne serait pas de trop.

LA PETITE CÉLESTINE (flairant la poignée de fèves qu'elle tient): Si encore que les cosses ne sentaient point le pipi de rat... mais ça vient du grenier, et, là-haut, ces sales bêtes ne se gênent guère! (Elle rit.)

MADAME (dolente): Allumez donc la chandelle, mes pauvres filles; vous vous creverez les yeux, là-dessus!

LA PETITE CÉLESTINE (se précipitant): Oui, je le disais bien. Les jours ont accourci. Le serein tombe joliment plus tôt. (Elle allume une haute chandelle qu'elle place sur la table.)

MADAME (s'asseyant sous l'auvent de la cheminée, derrière les servantes): Si vous alliez fermer la porte-fenêtre de la salle à manger, Célestine.

LA PETITE CÉLESTINE (étonnée): Pourquoi donc çà, Madame? Il n'est pas encore neuf heures.

MADAME (se parlant à elle-même): Nous sommes des femmes seules, après tout!

LA GROSSE MARTHE (cessant d'éplucher): Est-ce que vous avez quelque chose, Madame? Vous êtes toute drôle.....

LA VIEILLE ANGÈLE (levant la tête et l'examinant): Est-ce que votre dîner ne passerait pas?

MADAME (s'agitant sur sa chaise): Ah! vous me trouvez pâle? Non! Non! je n'ai rien... C'est probablement la route, elle est si blanche, au milieu de ces terres noires, elle est si longue... je l'aurai trop regardée... je voudrais bien que notre maison ne fût pas au bord d'une route.

LA PETITE CÉLESTINE: Pour ce qui est de la route, elle a un joli ruban de queue, çà, c'est la pure vérité. (Elle s'assied.)

LA VIEILLE ANGÈLE (hochant la tête): Et si les voleurs venaient un soir, on aurait le temps de les voir arriver, da!

LA GROSSE MARTHE (sentencieuse): Les voleurs, au jour d'aujourd'hui, ne viennent plus par les grandes routes; i' prennent les petits chemins de traverse.

LA PETITE CÉLESTINE (riant, mais moins fort): C'est-i' que Madame s'inquiète des rôdeurs, qu'elle a la figure toute retournée?

MADAME (sèchement): Vous êtes une sotte! Une femme de quarante ans n'a peur de rien. Non! J'ai eu froid, là, tout d'un coup, entre les deux épaules...

LA VIEILLE ANGÈLE: Faut mettre de la sauge à bouillir et en boire une bonne tasse avec du miel.

MADAME (se levant): Ça m'a pris tout subitement, pendant que je regardais la route, là-bas, du côté du gros noyer, et il m'a semblé.....

LA PETITE CÉLESTINE (curieusement): Quoi donc qu'i' vous a semblé, Madame?...

MADAME (lentement): C'est pourtant quelquefois nécessaire d'avoir un homme chez soi.

LA GROSSE MARTHE (avec vivacité): Là! Je l'ai toujours dit que Madame devrait se remarier..... On ne peut pas vivre sans un homme, à la fin des fins!

LA VIEILLE ANGÈLE (larmoyant): Oh! si nos défunts n'étaient pas morts... ça irait mieux.

LA PETITE CÉLESTINE (aigrement): Pour sûr! Nous serions plus à notre aise ici, et Madame devrait bien se forcer un peu, quand ce serait que pour nous autres!

MADAME (rêvant): Ou un chien... Un chien qui aboierait la nuit...

LA GROSSE MARTHE (bougonnant).—Puisque Madame dit que ça mange plus que ça ne vaut!

MADAME (tressaillant): Non, non, pas de chien, il n'aurait qu'à aboyer la nuit... ce serait horrible! (Elle arpente la cuisine.) Enfin, là, toutes quatre, que ferions-nous contre un rôdeur?

LA PETITE CÉLESTINE: I' paraît que chez les Claudin y a un mauvais garçon qui est entré par le grenier, il est descendu la nuit quand un chacun dormait, il a trouvé une porte ouverte et s'a ensauvé.....

MADAME: Sans faire de mal?

LA PETITE CÉLESTINE: Non!

MADAME: Sans faire de bruit?

LA PETITE CÉLESTINE: Non plus! Il avait pris ses souliers à ses mains.

MADAME (très nerveuse): Alors! personne ne l'a vu ni entendu?

LA PETITE CÉLESTINE (avec conviction): Personne.

(Moment de silence.)

LA VIEILLE ANGÈLE (d'un ton sourd): Dans mon temps, j'ai rencontré aussi un mauvais garçon. J'allais tirer de l'eau à un puits, tout au bout du village. Voilà qu'en tirant, je sens que c'était lourd, lourd... y avait un homme dans le seau. I' s'était caché là pour me faire peur... et quand je l'ai eu monté, i' m'a dit...

MADAME (l'interrompant): Écoutez! Tout ça, c'est des bêtises. Vous êtes trois et il y a trois portes à fermer chez nous. Courez chacune en fermer une. Tant pis s'il n'est pas neuf heures... Nous n'attendons rien ce soir... (Elle se promène fébrilement.)—La porte-fenêtre de la salle à manger est remise en état... La porte du corridor a une grosse barre à cadenas... Et puis, en haut, celle de la galerie est pleine de verrous... Un rôdeur ne pourrait démolir toutes ces portes. (Elle se tourne vers les servantes.) Voyons, allez vite...

LA GROSSE MARTHE (de mauvaise humeur): Merci bien, je vas pas seule. Faut qu'on me tienne le battant pendant que je mets les barres.

(Toutes les trois jettent leurs fèves sur la table.)

LA PETITE CÉLESTINE (frissonnant): C'est tout de même vrai qu'i' commence à faire froid.

MADAME: Vous êtes joliment poltronnes! allez-y donc ensemble, mais faites vite et n'oubliez pas de regarder du côté du gros noyer. Je vous attends ici.

(Elles sortent après avoir allumé une lanterne.)

LA GROSSE MARTHE (haussant le ton pour entrer dans la salle à manger): Non! ce qu'il fait noir dans cette sale baraque de maison!

LA VIEILLE ANGÈLE (élevant la lanterne d'une main tremblante): Faut bien regarder. Mais, moi, je sors pas.

LA PETITE CÉLESTINE (se penchant en dehors de la porte-fenêtre): Eh ben, quoi? Le gros noyer, il est toujours à sa place.

LA GROSSE MARTHE (fermant vivement les volets): C'est bon! Cause pas si fort. Les arbres sont des sournois.

(Elles reviennent en hâte dans la cuisine et se bousculent pour rentrer toutes trois de front.)

LA PETITE CÉLESTINE (fiévreuse): J'ai regardé, Madame, je suis sortie, j'ai rien vu... I' peut venir, c'est bouclé.

MADAME (agacée): Qui donc ça, Il?

LA VIEILLE ANGÈLE: Mais le rôdeur que Madame disait!

MADAME (s'exaspérant): Et la porte du corridor? et la porte de la galerie?

LA GROSSE MARTHE: On y va! On y va! Laissez-nous souffler. (Elle s'essuie le front avec son tablier.)

MADAME:(s'adressant à Célestine): Enfin, tu n'as rien vu, toi?

LA PETITE CÉLESTINE (haletante): Non... c'est-à-dire si, j'ai vu le gros noyer...

MADAME (anxieuse): Et puis?

LA PETITE CÉLESTINE: Et puis... Je crois tout de même que j'ai vu comme quelque chose qui se cachait.

MADAME (triomphante): Là, entendez-vous! Comme quelque chose qui se cacherait!... Moi aussi, j'ai cru voir ça. Sûrement, le rôdeur qui voudrait entrer chez nous ne commencerait pas par se montrer...

LES TROIS SERVANTES (ensemble): Sûrement!

MADAME (avec autorité): Allons, dépêchez-vous! Les deux autres! Il ne faut pas lui laisser le temps de pénétrer, pour qu'après ça nous l'enfermions ici.

(Les trois servantes se précipitent du côté opposé à la salle à manger dans un immense corridor, et tout d'un coup LA PETITE CÉLESTINE pousse un cri aigu.)

LA VIEILLE ANGÈLE: Eh ben, quoi donc? Sainte Vierge! C'est-i' notre dernier jour?

LA GROSSE MARTHE (relevant Célestine qui est tombée): T'as pas fini de faire ta dinde, toi? (Elle la bourre.)

LA PETITE CÉLESTINE (affolée): J'ai marché sur un crapaud... oui... j'ai bien senti... c'était mou!... (Elle pleure.)

LA VIEILLE ANGÈLE (cherchant avec la lanterne): C'est pas un crapaud, c'est une cosse de fève... En voilà des histoires pas naturelles, tout de même!... (Elle bougonne.)

(Toutes trois se lancent sur la porte. LA PETITE CÉLESTINE attrape la barre à tâtons; LA GROSSE MARTHE pousse le battant; LA VIEILLE ANGÈLE, très troublée, élève la lanterne du mauvais côté. On n'y voit plus.)

LA GROSSE MARTHE: Qu'est-ce qui pousse par dehors?

LA PETITE CÉLESTINE: Ah! mon Dieu, moi, je sens un bras qui me relève mes jupons en-dessous.

LA GROSSE MARTHE (hurlant): Madame! Madame! on pousse la porte! (A la vieille Angèle.) Mais éclairez-nous donc, vieille chouette!

(LA VIEILLE ANGÈLE retourne sa lanterne, et alors LA PETITE CÉLESTINE s'aperçoit qu'elle a mis la barre entre les deux battants, ce qui les empêche de se rejoindre. Elle la retire sans oser rien expliquer.)

LA GROSSE MARTHE (d'un élan vigoureux): Voilà, ça y est!... il s'a ensauvé!... (Elle cadenasse) Pour sûr, y avait quelqu'un...

(Toutes trois reviennent et s'engouffrent dans la cuisine, puis retombent sur leur chaise en blêmissant.)

MADAME (défaillante): Pourquoi criez-vous? C'est épouvantable de vous entendre crier comme ça dans ce corridor! J'irai avec vous jusqu'à la porte de la galerie. Je ne veux plus vous laisser seules, maintenant.

LA PETITE CÉLESTINE (songeuse): C'est peut-être vrai qu'on poussait la porte.....

LA GROSSE MARTHE: Si c'est vrai... bon sang... J'en suis fourbue!...

LA VIEILLE ANGÈLE (grelottant): En voilà une soirée de malheur!... Et n'y a plus d'huile dans notre lanterne...

MADAME (résolument s'empare de la chandelle): Suivez-moi! Ne perdons pas de temps. Il doit chercher une autre porte, s'il n'est pas déjà entré!

(Les quatre femmes se dirigent de nouveau vers le corridor, qu'elles traversent pour prendre à gauche un escalier vermoulu. LA VIEILLE ANGÈLE a tiré son chapelet. CÉLESTINE pleure, se frottant le genou. En haut, MADAME se penche sur la rampe, elle tend l'oreille.)

LA PETITE CÉLESTINE (d'une voix hoquetante): On dirait qu'on monte...

LA GROSSE MARTHE: C'est l'écho de la voûte. C'est rien!

LA VIEILLE ANGÈLE (chevrotant): Oui, on monte; moi qui suis un peu sourde, je l'entends, sûr comme parole d'évangile! Sainte Vierge!... On monte à pas de loup!... Faudrait s'en aller d'ici tout à fait. Voyez-vous, Madame, on ne peut être en assurance que sous le ciel.

MADAME (levant le flambeau): Nous n'avons pas besoin de redescendre, d'ailleurs. Allons sur la galerie, et, puisqu'elle a ses deux escaliers à ses deux bouts, nous verrons bien...

(Elles traversent encore un corridor, puis se trouvent devant une porte grande ouverte sur une large galerie de bois. Il fait frais, la campagne est paisible, mais il n'y a pas de lune.)

MADAME: En fermant cette porte, nous ne pourrons plus lui échapper, s'il est dedans! (Elle écoute et regarde encore derrière elle.) Voyons, mes pauvres, du courage! Tâchez d'entendre quelque chose, celles qui ont l'oreille fine!

LA GROSSE MARTHE (à voix basse): J'ai entendu quelqu'un respirer!

LA VIEILLE ANGÈLE: Moi aussi!

LA PETITE CÉLESTINE: Moi aussi!

(Brusquement, les trois servantes s'élancent sur la galerie, LA GROSSE MARTHE et LA PETITE CÉLESTINE dévalent en tourbillon par un escalier pendant que LA VIEILLE ANGÈLE, par l'autre bout, descend aussi vite que le lui permettent ses jambes cagneuses. MADAME demeure un instant consternée, une sueur froide lui coule des tempes. Enfin, n'y tenant plus, elle plante sa chandelle sur le seuil, se précipite à la suite de LA VIEILLE ANGÈLE. Et toutes ces femmes, les bras en l'air, les jupes bouffantes, se sauvent au hasard dans la campagne obscure, tandis que, ressemblant à un cierge funéraire, la chandelle continue à brûler sur le seuil béant de cette maison abandonnée.)


A ALBERT SAMAIN

LA DENT

En passant par hasard dans la salle à manger, elle a vu, sur un dressoir, une douzaine de croquets aux pistaches, et, levant machinalement la main jusqu'au plat d'argent qui supporte l'appétissante pyramide, elle a choisi le plus sec, le plus glacé, avec une inexplicable gourmandise... puisqu'elle n'est pas gourmande. Tout à coup, en broyant ce gâteau, elle a senti un objet dur, un petit objet bien autrement dur que les pistaches, et à la même seconde une vibration a parcouru tout son corps, une étrange vibration qui s'en allait en spirale de ses gencives à ses talons. Quoi? qu'est-ce c'est? Elle retire cela, du bout de ses deux ongles. Comment! un caillou dans un croquet du bon faiseur! Elle s'approche du vitrail vert pâle, derrière lequel s'étend une campagne de rêve, toute verte et toute pâle, puis elle examine le caillou de très près, avec un léger souffle froid sur les cheveux. Cela, c'est une dent!

L'horreur lui fauche les jambes; elle tombe assise, les prunelles dilatées. Une dent! La sienne. Non, non, c'est impossible! Voyons, elle aurait déjà souffert, et elle n'a jamais eu mal aux dents. Elle est encore jeune, elle a un soin scrupuleux de sa bouche, tout en ayant, il faut bien l'avouer, le dégoût profond du dentiste. Elle tâte, là, sur le côté, un peu en arrière du sourire, et constate qu'il y a un trou. Elle bondit, frappe du front le vitrail, regarde à s'irriter les yeux ce petit objet qui luit d'une blancheur un peu jaunâtre. Oui, en effet, c'est sa dent; elle est couronnée d'un liseré sombre à l'endroit de la cassure. Minée, mais depuis combien de temps? Attaquée par quoi? Cela ne lui a causé d'abord aucune souffrance, et maintenant elle se trouve plongée dans un de ces désespoirs qui, pour ne durer qu'un jour, n'en sont que plus terribles: elle a désormais une tare! Une porte vient de s'ouvrir sur ses pensées, et elle ne saura plus garder certains mots qui jailliront, sans qu'elle le veuille, de sa bouche. Elle n'est pas vieille; pourtant la Mort vient de lui administrer sa première chiquenaude.

Jetant les restes du croquet maudit sur le damier blanc et noir, le carrelage funéraire de la salle à manger, elle se sauve comme si elle se savait à jamais poursuivie. Chez elle, tirant soigneusement sa portière, elle s'enferme et se penche sur le miroir. Pour une dent!... Du calme! Ce n'est pas si grave. Elle essaie de rire aux éclats, et elle se retourne épouvantée. Hein? qui donc rit ainsi? Qui donc rit avec une ombre entre les lèvres? C'est elle! Oh! cette étoile noire au milieu de ce double éclair blanc! Rien ne peut faire que cela ne soit point. Et c'est déjà tellement loin l'heure où elle riait de toutes ses dents. Une ride, ce serait une chose de plus; un cheveu blanc, ce serait une chose nouvelle. La dent de moins, c'est l'irrémédiable catastrophe; et si elle priait le dentiste de lui reposer sa propre dent, ce serait, malgré tout, la dent fausse! Oh! elle a bien senti, quand est tombé cela entre les morceaux du croquet, comme un petit cœur froid qui s'échappait d'elle. Elle vient d'expirer tout entière dans un minuscule détail de sa personne. Oh! l'atroce réalité! Allons! allons! du courage! Elle est une femme raisonnable, elle ne pleurera pas, elle ne racontera rien, elle aura seulement cette exclamation intérieure, effroyablement désolée: «Seigneur! Seigneur!» car elle est pieuse et s'est fait un second époux de Dieu aux minutes suprêmes de l'accablement. Quand sa mère est morte, elle a crié: «Seigneur!» intérieurement aussi, de la même façon. Demain, elle doit s'approcher des sacrements, elle aura une plus grande ferveur, voilà tout, et n'y pensera plus.

Malheureusement, sa langue y pense encore! Du bout de cette langue s'effilant, elle exécute des furetages insensés dans ce coin obscur de mâchoire. Elle y constate une brèche formidable, et elle a brusquement, la pauvre femme, la vision très absurde d'un château en ruines contemplé, autrefois, durant son voyage de noces. Oui... elle aperçoit la tour, là-bas, une tour qui porte à son sommet une couronne crénelée et qui met, dans des nuées d'orage, comme la mâchoire inégale d'une colossale vieille...

Ses tempes bourdonnent. Si son mari arrivait, elle lui dirait tout. D'ailleurs, il est si discret, si bon, qu'elle espère bien... tout lui cacher. Elle se promène, cherche à se calmer en fermant les yeux devant les glaces. Alors, c'est fini, elle ne rira plus. Elle n'ouvrira plus la bouche toute grande pour gober une huître. Soudain, elle s'arrête... Et l'amour?... Oh! quelle joie diabolique la saisit à songer qu'elle n'en est plus aux baisers éperdus de la lune de miel! Et dire qu'il y a des femmes qui peuvent prendre des amants pour essayer de se souvenir de ces caresses-là!... Combien aujourd'hui la vertu lui semble préférable. Elle se précipite vers un tiroir, cherche un petit écrin rond, en ôte la bague, puis, avec des soins presque maternels, toute remplie d'une frayeur superstitieuse, elle place sa dent sur le velours noir. Comme elle est blanche, la petite morte! Qui l'a tuée? Elle est encore si saine en dépit du liseré brun. Mon Dieu! C'est donc vrai? Il faut s'en aller tous les jours un peu, et l'horrible, c'est qu'il n'y a d'autre cause à cet inexorable départ miette à miette que celle-ci: les gens bien portants doivent cependant mourir un jour. Oh! tout de suite! Un revolver! Du poison!... Je veux m'en aller tout entière. Et une sorte d'écho intérieur lui répond: «Tu n'es plus entière!»

La portière se relève, son mari entre gaîment: «Vous faites vos méditations, Bichette?» Quand elle doit communier le lendemain, il ne la tutoie plus, par délicatese. C'est un mari sérieux, affectueux, plein de jolies attentions sans être amoureux le moins du monde. Elle a un demi-sourire. «Oui, je méditais... Voyons, ne me taquine pas, dis!» Il s'assied en face d'elle, se tapote la cuisse un moment; il a envie de causer, de conter une histoire, ses yeux brillent. Il a rencontré le garde de monsieur de la Silve, de cet imbécile de la Silve... Et il parle vite, pour avoir le temps de tout dire avant le congé poli. Il est en bisbille avec de la Silve, le propriétaire du domaine contigu, et il n'oublie jamais de dénigrer ses chiens, ses voitures, sa livrée. Rentrés à Paris, ce seront, de nouveau, d'excellents camarades à leur cercle, mais en villégiature il ne peuvent pas se supporter, parce que l'un, le voisin, possède la plus belle faisanderie.

Debout, devant lui, elle se demande si, par humilité chrétienne, elle doit tout lui révéler. Mais pourquoi se détériorer à ses yeux? Son confesseur ne l'y forcera pas. Et en l'écoutant elle se sent envelopper d'une atmosphère glaciale. Elle est deux et elle est seule. Il n'y a donc rien qui puisse vous emporter, mariés d'âme, au-delà des corps? Et soudain une phrase retentit comme un coup de feu à ses oreilles distraites. Son mari vient de lui dire, fort doucement du reste: «Vois-tu, Bichette, je lui garde une dent à cet idiot de la Silve!» Elle se renverse de toute sa hauteur sur sa chaise longue. Une crise de nerf la tord. «Bichette! Qu'as-tu? Sacrebleu!...» Elle ne répond rien. Il court au timbre, lequel ne vibre pas, pour une raison inconnue, mais, en courant, il a brisé un cornet de cristal et la femme de chambre surgit, effarée. A présent, on la délace, elle est seule; il s'est retiré, ne demandant pas d'explications, sachant qu'elle est toujours nerveuse à la veille de faire ses dévotions. Elle demeure seule, elle couchera seule. Oh! si seule avec ce secret ridicule!... Et le lendemain elle se réveille baignée de sueurs, elle a eu des cauchemars étranges: il lui semblait qu'elle mâchait sa propre chair. Elle prie, elle s'habille, défend qu'on attelle, choisit une voilette épaisse, met l'écrin rond dans sa poche. Elle ne veut pas s'en séparer. Si on fouillait ses meubles?... Elle sort du parc touffu par une issue dérobée, gagne l'église à pas furtifs. Le vieux curé, un prêtre de campagne, un homme lourd, croit devoir la saluer avant d'entamer sa messe. Enfin, il l'attend, l'hostie entre ses gros doigts levés; elle murmure: «Mon Dieu, donnez-moi l'oubli de ces vanités!» Et elle s'avance, paupières mi-closes, s'agenouille. Oh! l'Oubli et la Consolation! Tout son être se tend vers le pays de l'union mystique, où les baisers se rendent sans qu'il soit question du nombre des dents. Elle reçoit l'hostie, referme la bouche; mais durant que sa langue, d'un mouvement onctueux et plein de respect, retourne doucement la tranche de pain divin, la plie en deux pour l'avaler plus vite, elle devine, elle voit que Dieu s'arrête... Il n'a pas encore l'habitude de ça, et se laisse retenir par un coin, du côté de la petite brèche! La pauvre femme appelle à son aide tout ce quelle possède de salive. Elle quitte affolée la Sainte Table, ayant l'envie sacrilège de cracher en dépit de sa ferveur. Quoi! c'est ce Dieu de charité qui lui inflige une pareille humiliation? Si c'était du pain ordinaire, elle comprendrait, mais Lui! Alors, elle le détache d'un coup brutal de la langue, et la déglutition s'opère subitement; Dieu disparaît, s'engouffre comme s'il avait eu peur, après avoir constaté. La face dans ses mains crispées, elle pleure. Cela finit par la soulager. En repassant par le sentier ombreux du parc, elle pleure encore, quoique moins désespérée. Une sorte d'étonnante sécheresse monte de son cœur à ses yeux. Il faut bien que la mort s'annonce de temps en temps, sinon les gens heureux n'y songeraient pas; et elle contemple un lis qui se dresse là, sous un sapin aux branches traînantes, un lis dont la blancheur maladive lui rappelle celle de sa dent défunte. Avec un profond soupir, elle retire le petit écrin rond de sa poche, elle le baise, creuse le sol, enfonce le minuscule cercueil qui contient ce premier morceau d'elle. Dégantée, elle pèse de toutes les forces de ses mains nerveuses, ramène la mousse autour du lis, efface les traces de l'ensevelissement; puis, les lèvres tremblantes, elle s'éloigne, un peu de terre au bout des ongles...


A CAMILLE MAUCLAIR.

VOLUPTÉ

Matinée de printemps. Une clairière dans un bois. Au milieu d'un épais tapis de mousse, une grande fontaine ronde, comme une énorme lune d'eau. Des nuages passent de temps en temps, moirant de reflets singuliers la paisible nappe unie, et alors le jour semble sortir de terre tandis que l'ombre des arbres obscurcit le ciel. Autour de la fontaine bruissent des insectes diaprés, des mouches d'un vert étincelant, de très petits papillons bleus tigrés de noir. Exquises senteurs des violettes sauvages. Les deux amoureux, ELLE quatorze ans, LUI quinze ans, sont assis près de l'eau; ils regardent fixement la mousse, n'osant plus trop se regarder eux-mêmes. Ils sont inquiets.

ELLE: Ce sont des choses que nous ne comprendrons jamais, puisque nous ne pouvons pas interroger nos parents.

LUI: Est-ce bien utile de comprendre?

ELLE: Tu es bête! Toi, un homme, tu devrais savoir.

LUI: Je ne suis encore qu'un... garçon.

ELLE: Tiens, je ne peux pas souffrir l'air que tu as! (Elle fait un geste d'impatience.)

LUI (subitement en colère): Et moi, j'ai horreur de ta manière de parler!

(Silence.)

ELLE (rêvant): Non! ce n'est pas naturel tout ce qui nous arrive. Dernièrement, en lisant dans mon livre de messe: «Et Jésus, penchant la tête, rendit l'âme», j'ai frissonné de tout mon corps. Pourquoi ai-je tremblé ainsi? je n'en sais rien, mais cela me faisait presque plaisir d'avoir mal et de plaindre le Bon Dieu. (Elle se tourne vers l'amoureux.) Veux-tu que je te dise tout ce qui me fait de la peine, depuis que nous nous connaissons? Toi, tu me diras ce qui t'amuse? Ce sera notre jeu d'aujourd'hui.

LUI (boudeur): Je veux bien.

ELLE: J'ai commencé, à ton tour.

LUI (soupirant): Moi, je reste souvent planté devant une vitre de ma fenêtre en pensant à toi, qui ne le mérites guère, puis j'ai envie de passer mon ongle le long du verre pour le faire grincer, et rien que de songer à ça ma bouche se remplit de salive. Il faut que je fasse grincer mon ongle, c'est plus fort que moi, il le faut! Les vitres attirent mes ongles. (Il crache.)

ELLE: Tu me dis là ce qui te fait de la peine. Je t'ai demandé ce qui te faisait plaisir.

LUI: Mais non, c'est un plaisir! Je t'assure. Toi, tu me racontes bien que pleurer sur le Bon Dieu, ça t'amuse!

ELLE: Oh! j'ai des peines encore plus jolies, va! Quand je me lave, je presse mon éponge au-dessus de ma nuque et je laisse couler tout doucement des gouttes. Elles roulent lentement, avec de petits froids détestables, puis elles finissent par me brûler, et je tombe en arrière dans un fauteuil, prise d'un fou rire! Oh! c'est une peine terrible, celle-là! je n'ai jamais pu m'empêcher de me la donner...

LUI: Ce n'est pas drôle, en effet! J'ai un autre plaisir encore plus beau. Je mets mon index sous un rasoir, et je me dis: «Une! Deux! Trois!... Attention!» Puis j'enlève tout de suite le rasoir quand je sens qu'il va couper. Je crois que je vois ruisseler mon sang par terre, et que mon doigt est tombé en gigottant comme un morceau de serpent rouge. Ah! si on me voyait, on saurait que j'ai du courage. Chaque fois, du reste, je me fend l'épiderme un peu, un très petit peu.

ELLE: L'autre matin, j'ai cueilli un lis dans le jardin, un lis plein de rosée. J'ai d'abord jeté la rosée... à cause des oiseaux; et je l'ai rempli de lait frais. Ça moussait! ça moussait! On aurait dit du champagne blanc, et ça sentait la fleur chaude. Malheureusement, mon lis s'est crevé au fond, et le lait s'est répandu sur ma robe. J'ai failli sangloter aussitôt en pensant que certains petits enfants n'ont pas toujours de bon lait à boire.

LUI (affectueusement): Oui, cela, c'est bien de ta part, c'est une pensée charitable. (Avec curiosité.) Pourquoi as-tu jeté la rosée? ce n'est pas sale, la rosée.

ELLE (très digne): Veux-tu donc que je boive après toutes les fauvettes du pays?

LUI: (naïvement): Mais le lait? Tu l'as bu après le veau, puisque les vaches ont des veaux avant d'avoir du lait?

ELLE (dédaigneusement): Non! ce que tu es bête! Comme si on avait besoin de parler de veau en ce moment.

LUI (confus): Je ne trouve plus d'autre plaisir. Tant pis pour le jeu.

ELLE (péremptoirement): Cherche.

LUI (faisant un effort): J'aime bien le vin pur. Il me fait mal à la tête, mais j'en bois tout de même à plein verre.

ELLE: Quel plaisir stupide! D'ailleurs, personne ne te le défend. Pour moi, quand je mange trop, je pense que je ne ressemble plus aux anges, et si j'étais libre je ne dînerais qu'avec des babas!

LUI (cherchant): Attends un peu. Tu vas si vite, toi! (Il bâille.) Ah! j'en tiens un! J'ai découvert l'autre jour une souris dans mon armoire, je l'ai saisie par la queue pour la tuer et elle s'est retournée pour me mordre, alors je l'ai lâchée, j'étais très content de la lâcher.

ELLE (riant): Vilain sot! se laisser mordre par une souris! Il fallait venir trouver ma chatte aux yeux verts. Elle qui les aime tant! D'un seul coup de patte elle leur enlève la peau de la tête, et on les voit courir dans tous les coins avec un petit bonnet de rubis!

LUI (très vite): Et puis! Et puis! oh! j'ai toutes sortes de beaux plaisirs encore... Quand je me couche, je mets ton portrait sous mon traversin, et je m'endors en t'appelant ma petite femme. Et puis!... (Il s'arrête embarrassé.) Décidément, non, ce ne sont pas de jolis plaisirs, et j'aime mieux ne pas te les raconter... Il y a des choses rien que pour moi.

ELLE: Des fois, je joue sur mon piano ma valse la plus facile très rapidement, comme si je tournais et que le clavier fût en cercle autour de moi; et un passage où il y a une note aiguë, je le répète durant des heures, j'arrive à ne frapper qu'un seul accord, que cette seule note aiguë, toujours, toujours, le poignet m'en cuit. Ça devient comme un bruit de cristal qu'on brise perpétuellement, c'est fin, fin, et cela me dit des choses extraordinaires. Ça entre dans mon oreille comme une plume frisée, une aigrette de diamant, un pinceau de velours. L'autre soir, si maman n'était pas venue au salon, j'allais tomber raide et je me serais cassée en deux morceaux... Ah! Il y a la peine du satin. Je passe mes mains sur mon couvre-pied de satin pompadour, et.... tu sais, on a des petites envies, des petites excoriations au bout des doigts, alors toute ma chair se hérisse tant ça me fait mal de les accrocher dans cette étoffe trop douce. C'est comme le long des vitres, pour toi! Je ne peux pas m'en empêcher!... Il y a la peine des groseilles pas mûres que je mange en cachette, ça pique la langue et c'est très mauvais... La peine de désirer avoir une chemise en tulle de voilette, brodée de gros pois dont deux s'arrêteraient sur chacun de mes seins... La peine de respirer des jacinthes! Oh! celle-là, mon chéri, tu ne saurais croire combien elle me fait plaisir! Je vais m'étendre par terre tout contre une grosse jacinthe rose qui a poussé au bas du jardin, près d'une charmille. On est dans l'ombre comme ici. Je jette ma robe par-dessus ma tête et j'entoure la fleur de mes bras pour que le parfum me monte tout entier dans le nez, et je respire... je respire... Il me semble que je mange du miel pendant que des abeilles en s'envolant me frôlent les paupières de leurs ailes de sucre! (Elle se pâme.) Tu ne peux rien y comprendre! Mais c'est si délicieux que je t'en oublie!...

LUI (suçant une branchette qu'il vient d'arracher, au hasard): Merci bien! Voilà une invention assez ridicule!

ELLE: Sais-tu ce que ça sent, la jacinthe?

LUI (ironique): Ça sent la jacinthe, probablement.

ELLE: Non, ça sent mon cœur!

LUI (agacé): Tu as donc respiré déjà ton cœur!

ELLE: Oui! je suis sûre que c'est un sachet rempli de fleurs en clochettes.

LUI (riant): Ce n'est pas possible! Montre voir?

ELLE (soupirant): Oh! non, tu ne le verras jamais.

(Silence.)

LUI (jetant sa branchette dans l'eau d'un mouvement rageur): Tu es bien mauvaise pour moi, aujourd'hui. Nous n'avons que ces quelques heures de promenade à passer ensemble, et tu en profites pour m'accabler!...

(Les mouches étincelantes s'élèvent tumultueusement de la nappe d'eau tranquille et bourdonnent autour des deux adolescents.)

ELLE (vivement intéressée): Regarde les belles mouches. On dirait des émeraudes vivantes et en feu.

LUI (désirant la flatter): Ou les yeux de ta chatte!

ELLE: Elles viennent de se baigner, car elles luisent comme des gouttes d'eau verte! Attrapes-en une, dis?

LUI: Et si elle me pique!

ELLE: C'est vrai! Ne les effarouche pas.

(Ils se rapprochent l'un de l'autre comme pour se défendre contre une attaque possible).

LUI: Je crois qu'elles ne sont pas méchantes. (Une mouche se pose sur la joue de l'amoureuse). Tiens! Celle-ci qui te prend pour une plante. (Gracieusement.) Elle a senti ton cœur sans doute. Frrrrrrr... la voilà partie! Et elle n'a pas osé te faire de mal! (Ils se regardent, attendris, et s'embrassent furtivement.) Faisons la paix! Moi, je n'ai plus de plaisir à te dire.

ELLE: Et moi, plus de peine à te conter (A ce moment, la clarté de la fontaine s'éteint, le ciel s'assombrit.) Jouons à autre chose!

LUI (lui prenant les mains): Laisse-moi dégrafer ton corsage pour aller respirer ton cœur, j'en ai la tentation!

ELLE (pudique): Ce ne serait pas convenable.

(Elle se recule un peu et joue avec l'eau. On entend comme un bruit de perles remuées.)

LUI (à genoux): Je t'en supplie!... (Elle lui jette de l'eau à la figure.) Je le veux!

(Elle éclate de rire et se renverse en arrière, ses cheveux se déroulent sur l'eau.)

ELLE: Non! Non! Pas cela, mais je te permets de caresser mes nattes.

LUI (se précipitant sur sa chevelure déjà mouillée): Est-ce qu'ils sentent la jacinthe aussi? Donne-les moi! Donne-moi tes mains, tes petites coquilles de mains! Donne-moi ta figure, donne-moi ta taille... Eh! Donne-moi tout, puisque je n'aurai jamais ton cœur. (Il sèche les cheveux sous ses baisers.)

ELLE: Tu es insupportable!

LUI (la regardant avec passion): J'ai soif! Donne-moi de cette eau dans tes deux mains réunies en bénitier. C'est étrange, j'ai les lèvres qui brûlent. (Elle puise de l'eau et lui tend ses deux mains pleines; il boit, éperdu). On dirait du miel, on dirait du lait, on dirait du sang, on dirait du vin, on dirait de l'eau-de-vie. Ça embaume et ça grise. Oui, tes mains sentent la jacinthe! Oh! que je suis heureux! (Il la contemple.) Écoute! j'ai un moyen de te prendre malgré toi tout entière. Tu vas te pencher sur la fontaine et te mirer, puis tu me redonneras à boire de l'eau que tu prendras à la place où tu te seras vue. Ainsi je boirai ton portrait et tu seras en moi pour l'éternité! (Anxieusement.) Cela te paraît-il assez convenable?

ELLE (souriant): Oui, à la condition que je n'y mirerai que le haut de mon visage. (Elle se penche sur l'eau.) Je ne me vois pas bien! Oh! comme cette eau est profonde! Je parie que cette fontaine traverse toute la terre, tant elle est noire! Ah! je me vois... je me vois... Tiens! j'y retrempe mes nattes, tu auras le goût de mes cheveux, et puisque je suis très blonde ce sera du miel tout à fait!

LUI (timide): Tu me boiras à ton tour, dis?

ELLE (avec dédain): Je ne boirai pas dans les mains d'un garçon.

LUI (s'inclinant dévotement sur ses mains qu'elle a de nouveau remplies d'eau): Oh! je te remercie tout de même. Tu es si douce pour moi quand tu veux! (Il hume l'eau et se redresse fièrement.) A présent, je t'emporterai partout.

(La fontaine s'éclaire peu à peu, les nuages passent, les mouches recommencent à bourdonner au soleil.)

ELLE: C'était bon?

LUI (enivré): Comme le vin de la messe!

(Il se roule à ses pieds avec une joie de jeune chien.)

ELLE (sentencieusement): Quand nos parents nous marieront, nous ferons bâtir ici notre maison de campagne. Ce n'est pas trop loin de la ville, et le boulanger pourra nous apporter du pain tendre tous les jours. Moi, vois-tu, je ne vivrais pas sans pain tendre.

LUI (la contemplant de par terre avec ravissement): Est-ce vrai que tu me trouves bête?

ELLE (qui regarde dans l'eau distraitement): Oui! Oui!... Nous aurons une belle basse-cour, et nous mangerons des poulets rôtis tous les jours, excepté le dimanche. Seulement, tu tueras les poulets, car j'ai peur du sang.

LUI: Est-ce vrai que tu m'aimes?

ELLE (de plus en plus distraite et se penchant de différents côtés): Nous monterons à cheval tous les matins, j'aurai une amazone de drap gris... Tiens! Qu'est-ce que j'aperçois là, au milieu de cette mare?... Nous aurons une bonne qui saura me changer la forme de mes robes toutes les semaines, je suivrai les modes... Enfin! qu'est-ce que je vois là-dedans? C'est sombre, sombre! Ça monte à la surface en faisant des bulles... (Elle se lève.)

LUI (toujours étendu sur le dos): Moi, je t'adore!

ELLE: Voyons! Lève-toi! Il faut que nous rentrions... Mon Dieu, que cette eau est limpide! Elle est tellement bleue en ce moment qu'on croirait se pencher sur un ciel tombé dans la mousse...

(Elle s'approche encore et pousse un cri terrible qui éveille des échos lointains.)

LUI (se relevant d'un bond): Qu'as-tu donc, ma bien-aimée?

ELLE (se retournant affolée): N'avance pas, je te le défends!

(Elle fait quelques pas en chancelant, puis va tomber dans ses bras.)

LUI (désespéré): Elle se trouve mal! Mon Dieu! Elle va mourir! Au secours!

ELLE (d'une voix entrecoupée): Ce n'est rien, chéri! Allons-nous-en! (Sa voix baisse de plus en plus.) Emporte-moi sans regarder l'eau, sans regarder l'eau... (Elle s'évanouit.)

(L'AMOUREUX, obéissant, l'emporte comme une morte dont les bras pendent inertes, tandis qu'un reflet de soleil éclaire l'autre morte, dont la bouche ouverte toute grande laisse voir les dents très blanches à travers l'eau pure.)


A KARL ROSENVAL

LE PIÈGE A REVENANT

On arriva devant cette maison par un jour très orageux. Le cheval qui nous y menait s'arrêtait à chaque instant, et mettait sa tête entre ses jambes pour secouer des mouches en ayant l'air de nous dire: «Non! Non! Réfléchissez. N'avançons pas davantage...»

Notre bonne, les mains croisées sur un gros panier plein, roulait des yeux inquiets. Ma mère questionnait le conducteur de la carriole d'une voix tremblante, et ce paysan répondait par des demi-mots durs. Mon père, tenant le paquet des cannes, des parapluies, ne disait rien, selon son habitude, mais il semblait fort préoccupé.

Quand on descendit, je courus vers la grille avec enthousiasme pour tirer la corde d'une cloche que je voyais serpenter le long de la muraille, et prendre ainsi possession de ce que j'appelais déjà la maison des vacances. Je savais qu'il n'y avait personne, puisque le vieux jardinier, son propriétaire, habitait la ville; seulement, à douze ans, l'envie de tirer une corde est toujours irrésistible, n'est-ce pas? et je sonnai furieusement. Alors sortit de derrière cette muraille, ornée de feuillage épais, un son grêle de clochette d'église, comme le rire aigu de quelqu'un tapi dans un arbre pour nous épouvanter. C'était à la fois si mesquin et si désagréable que j'en demeurai tout bête, les doigts crispés sur la baguette de mon cerceau, laquelle baguette j'avais la guerrière coutume de passer, en dague, à travers ma ceinture.

«Qui donc s'est mis à rire?» demanda ma mère.

«Qui donc a remué des chaînes?» s'écria la bonne.

Le paysan déchargea brutalement nos quatre malles, pêle-mêle, dans le chemin, puis il tourna bride sans vouloir nous écouter.

«Voilà une belle façon de nous introduire ici!» grommela mon père en examinant des clés rouillées.

Il essaya d'ouvrir, mais la grille ne céda pas tout de suite. Il fallut pousser ferme. Papa se fit aider d'abord par moi, et je me fis aider par notre bonne. Maman pâlissait sous sa voilette, moi je n'osais plus rire. Je sentais bien, maintenant, qu'il y avait quelque chose dans l'air. Brusquement, la grille se détendit comme un ressort, et nous fûmes tous trois jetés à terre en entrant. Ma mère eut une peur nerveuse, elle déclara qu'il valait mieux ne pas aller plus loin. La bonne regardait autour d'elle avec des mines ahuries; elle se frottait les genoux et répétait:

«Ça sent la mort ici, Madame, je vous jure que ça sent la mort!»

«Vous êtes des folles!» dit mon père agacé, en traînant des malles.

«Non, Marie a raison, reprit ma mère, ce jardin ressemble à un cimetière.»

«Enfin, c'est toi qui as voulu venir! dit mon père un peu rouge. Tâchons de ne pas être ridicules. Ce qui est fait est fait.»

Du reste, la maison avait un aspect bien ordinaire de maison mal entretenue. Elle présentait six grandes fenêtres à volets branlants et une porte à perron dont la marquise en zinc s'affaissait sur un côté, et ne possédait qu'un rez-de-chaussée. Au-dessus, le toit avançait comme les bords d'un chapeau sombre. Son jardin s'enguirlandait de liserons blancs qui festonnaient tous les arbustes et sautaient d'une allée à l'autre. Tant que le soleil brillait, cela ne manquait pas de charme. Moi, je ne découvrais là qu'un espace en désordre très commode pour jouer. Je n'abîmerais ni les corbeilles ni les plantes rares, puisqu'il n'y avait que de l'herbe et des fleurs sauvages. Si cela ressemblait à un cimetière, c'était toujours un cimetière gai. Mais le soleil se voila d'un nuage couleur de cuivre, la verdure prit une vilaine teinte, et au bout de deux ou trois courses dans les liserons je fus de mauvaise humeur.

On rangea nos caisses à l'intérieur du vestibule. Marie ouvrit toutes les fenêtres, épousseta les meubles des chambres, et maman retrouva le calme. Pendant qu'on procédait à notre définitive installation, j'eus l'idée de me glisser derrière la maison en faisant le tour par le jardin, car il n'y avait pas de porte donnant sur l'autre moitié du cimetière. A mon grand étonnement, je me trouvai dans une obscurité presque complète. L'orage menaçant avait mangé le soleil, et il ne restait plus qu'un petit rayon livide éclairant la vitre ronde d'une lucarne de grenier. Ce reflet de gros œil malade dans ce mur tout gris, tout lézardé, me produisit un effet très singulier. Le jardin, la maison prenaient, de ce côté, une allure étrange et des couleurs de crapaud vert. Les liserons ne fleurissaient même plus sur les arbustes. L'herbe était d'une grandeur et d'une sauvagerie troublantes. Trois buis, taillés jadis en silhouettes de capucins, se dressaient de distance en distance, et le dernier, au fond, près de la haute muraille de clôture, avait un aspect d'homme sinistre planté le dos tourné. Puis cet œil de vitre, dardé sur ce coin de forêt vierge, pleurait on ne savait quelle désolation. Je me mis à courir, à crier férocement, tapant des pieds, pour essayer de réagir contre la secrète terreur qui m'envahissait, et tous les bruits expirèrent en échos plaintifs que les arbres se renvoyaient l'un à l'autre comme des mots d'ordre. Ma mère écarta un volet en m'entendant crier et m'adressa des signes impérieux. Je revins, bondissant, très heureux de me savoir surveillé, me donnant des airs vainqueurs, brandissant la baguette de mon cerceau:

«Il ne faut pas crier ici!» me dit ma mère, la figure très effarée.

«Pourquoi, maman? Tu as promis de me laisser m'amuser à tous les jeux dans la maison des vacances!»

Elle ajouta, sans me répondre directement et comme se parlant à elle-même:

«Tu sais que nous n'avons loué cette maison rien que pour toi, mon enfant, c'est un sacrifice dont tu devras nous tenir compte plus tard. Tu es trop jeune pour bien me comprendre; mais si je t'entends crier, cela me portera sur les nerfs!»

Un roulement de tonnerre gronda, et elle m'aida vite à escalader la fenêtre en murmurant:

«Hein? Tu vois! Il ne fallait pas crier ici!»

Pas crier, pas courir, pas sonner, pas ouvrir la grille... et jusqu'à l'imbécile de cheval qui ne voulait pas avancer sur la route. Non! Elle commençait à être moins drôle, la maison des vacances!... Toute la nuit l'orage secoua la toiture, et ce fut un vrai miracle si la marquise de zinc n'acheva pas de s'écrouler.

Au bout de huit jours, on n'était pas encore habitué à cette sale maison. Marie, la bonne, qui était vieille et impressionnable, se lamentait parce qu'elle trouvait des rats dans le panier au pain. Elle me priait de l'accompagner à la cave et au grenier, en me fourrant une bougie entre les doigts, bougie qui coulait le long de ma blouse. Un jour que je refusais d'aller au grenier avec elle, maman l'y suivit, et, le vent claquant la porte derrière leur dos, elles restèrent une heure enfermées au milieu des ténèbres, appelant au secours. Il devenait évident qu'elles avaient peur de quelque chose qu'elles connaissaient et que je ne connaissais pas.

Les meubles de cette habitation tombaient en poussière, datant pour le moins de l'époque mérovingienne. Quand on les frottait, ils rendaient des sons lugubres, se disloquaient tout seuls ou partaient en éclats.

Puis, petites aventures vraiment inexplicables, et que maintenant encore je n'arrive point à m'expliquer, les menus objets, dans cette bizarre demeure, disparaissaient, escamotés tout d'un coup comme par enchantement. Ma mère s'absentait-elle une minute du salon pour aller donner un ordre à la cuisine? quand elle revenait elle ne retrouvait plus son dé. J'avais beau m'accroupir dans tous les angles et chercher pendant l'après-midi avec une lumière: c'était une affaire finie, le dé était perdu. Ainsi des ciseaux à broder, ainsi des pelotons de laine. Papa, espérant se délasser de ses grands travaux d'écriture, voulut jardiner, et, dès qu'il mania des bêches, des râteaux, des sécateurs, il les égara. Tantôt c'était une pioche qui se retrouvait, une heure après de patientes recherches, à une place où jamais personne ne l'avait mise, tantôt c'était une pelle qui se fondait dans les arbrisseaux et s'évaporait totalement. Mon père m'accusait de faire de mauvaises farces. Ma mère me défendait et répétait:

«Oh! ici, rien ne m'étonne!» d'une voix basse, irritée contre cette chose que j'ignorais.

Non, ces aventures ne s'expliquaient pas du tout.

Un matin, à déjeuner, au sujet de la salière qui venait de se répandre, maman eut une crise de nerfs; Marie poussa des exclamations désolées.

«Voyons, dit papa impatienté, c'est bien simple: fichons le camp. D'ailleurs, moi, je ne voulais pas louer à cause de vos sacrés caractères. Vous n'êtes pas raisonnables!»

Marie ramassa le sel silencieusement, devinant que cela se gâtait. Moi, je me mis à dessiner sur le beurre, avec une pointe de couteau.

«Une maison tout entière presque pour rien!» murmura maman.

«Pour rien, c'est généralement cher», déclara papa d'un ton sec.

La fenêtre était grande ouverte, les trois buis taillés en capucins montaient la garde. Maman étendit le bras.

«C'est comme ces fantômes-là. Crois-tu qu'ils sont rassurants?»

Papa essaya de la conciliation.

«Tiens! Je vais les tailler aujourd'hui. Maurice m'aidera! Nous leur donnerons la forme de trois polichinelles. Des fantômes de polichinelles, ce sera une véritable récréation pour l'œil. Pas, Maurice?...»

Je m'écriai avec chaleur:

«Je crois bien, petit père!»

Maman haussa les épaules.

«Allons donc! Est-ce que ces arbres-là se laisseront tailler... Toi, un paperassier, tu voudrais tailler des arbres, et avec un enfant, encore?...»

Il y eut une longue pause embarrassée.

Moi, je continuais à voir disparaître mes canifs, mes billes, mes ficelles, mes ficelles surtout. Dès que je fabriquais un fouet, le bâton que je tenais entre mes jambes pour l'attacher solidement finissait par s'évanouir à travers l'herbe drue, et la ficelle, si je tournais la tête, se sauvait n'importe où. Ça m'exaspérait. Je sentais que ce ne devait pas être un voleur qui volait... Et, à moins que nous ne fussions tous très étourdis... quelque chose nous harcelait dans cette maison des vacances, positivement. Une fois, Marie perdit du linge qu'elle avait mis à sécher sur une corde, et quand je lui en demandai la raison elle me répondit, la physionomie grave:

«Vous êtes trop jeune. Madame a défendu qu'on vous parle de l'histoire.»

Donc, il y avait une histoire. Oh! oh! je passai les journées à me creuser l'esprit et à égarer mes ficelles. Mon cerveau se frappait peu à peu. Je ne croyais pas beaucoup aux contes de nourrice, car j'allais au collège, où l'on apprend à ne plus craindre les coins noirs; mais je voyais maman trembler dès que le crépuscule envahissait la chambre, papa était soucieux, Marie gémissait. Il fallait tirer tout cela au clair le plus tôt possible, et, s'il y avait un ennemi, en délivrer rapidement la famille. Je résolus de m'adresser à notre bonne pour obtenir une confession complète. Marie était naïve, moi j'étais rusé comme un Peau-Rouge; nous verrions bien lequel de nous deux serait trop jeune!... Un soir, j'arrivai dans la cuisine en marchant sur la pointe du pied, ayant des allures très mystérieuses.

«Marie, dis-je, regardez par la fenêtre du côté du dernier buis!»

La bonne lâcha une cafetière qu'elle remplissait d'eau et tourna les yeux vers la fenêtre sombre.

«Quoi, monsieur Maurice, qu'y a-t-il encore, Seigneur Dieu!»

«J'ai vu quelque chose au fond du jardin, Marie.»

«Ah! vous avez vu... (Ses dents claquèrent). C'était tout blanc, n'est-ce pas?...»

«Oui, Marie. Tout blanc!»

«Et long? Et ça traînait? Et ça s'étendait? (elle se rapprocha, très émue, colla son nez contre la vitre, me tenant par l'épaule, si bien que son frisson se communiquait à tout mon corps). Et ça se tordait en l'air comme un linge qui s'envole?»

«Justement, Marie, c'était comme votre linge quand il s'est envolé. Oh! ce que j'ai eu peur!...»

«Ça vous avait des jupes de grande femme, pour sûr?»

«Oui, Marie, je crois que ça portait des jupes.»

«Eh bien! monsieur Maurice, vous avez vu le revenant, car c'est tout son portrait que vous me faites là!»

«Le revenant, Marie?...»

J'étais un peu désappointé. J'aurais préféré une histoire de voleurs. J'avais, d'ailleurs, fait son portrait bien malgré moi!...

«Le revenant, monsieur Maurice, continua solennellement la bonne, c'est la dame qui est morte ici voilà une dizaine d'années. Elle vivait en compagnie d'un monsieur, sans le sacrement, et quand le monsieur l'a quittée, elle s'est pendue. Tout le pays connaît l'histoire, même que jamais encore on n'a osé relouer la maison avant votre mère.»

Je restai abasourdi. La femme pendue revenant de l'autre monde pour me voler mes ficelles et dévorer des manches de pioche! Certes, cela dépassait mon imagination! Je savais ce que je voulais savoir, mais je n'étais guère avancé! Dans mon lit, j'eus des cauchemars, et je me pelotonnais contre le mur, essayant de me rendormir en me bouchant les oreilles. Des grandes personnes comme ma mère et ma bonne ayant peur du revenant! Que fallait-il conclure? A l'aurore, mes idées prirent un autre cours, je ne voulais plus admettre qu'une ancienne pendue, très moisie, sortît de sa tombe pour taquiner une cuisinière en lui dérobant des torchons. Non! Le revenant devait être un animal d'espèce particulière, hantant les lieux mal clos, surtout les maisons désordonnées, et j'en vins à croire qu'on me parlait d'une morte pour ne pas m'épouvanter trop au sujet d'un danger réel! Elle avait tout avoué si facilement, cette vieille folle de Marie. Bientôt l'héroïque pensée de capturer la bête remplit ma cervelle, m'éblouit. J'étais fort, j'étais adroit, j'avais des données sur les mœurs des Indiens, et, une fois dans le sentier de la guerre, je ne reculerais pas. Quelle prouesse et quel honneur! Ma mère pleurerait de joie comme le jour des prix, mon père m'appellerait: fier lapin! et Marie pourrait se risquer à cueillir du persil au crépuscule. Décidément, je lutterais contre l'ennemi commun. Le plan était déjà tout tracé. Je creuserais une fosse que je recouvrirais de divers branchages, selon le système des trappeurs américains, et lorsque la bête rôderait, durant ses retours diurnes ou nocturnes, elle ne manquerait pas de se laisser choir en plein trou. Ensuite, nous verrions à lui faire vomir les dés d'argent, les râteaux, les canifs et autre nourriture indigeste dont elle avait la déplorable coutume de s'engraisser. Je creusai donc une fosse assez profonde, du côté du dernier buis; je la couvris de mottes de gazon et de brindilles vertes. La terre enlevée fut dispersée aux quatre coins du jardin. A la nuit close, j'achevai mon ténébreux travail, en faisant semblant de guetter des oiseaux pour donner le change à mes parents, car je redoutais leurs plaisanteries ou leurs défenses. Tant que le soleil avait lui, j'avais chanté à tue-tête, très heureux de ma chevaleresque idée, formant les projets les plus téméraires, plein de mépris vis-à-vis du revenant, qui, après tout, n'était qu'une bête quelconque, ce qu'il fallait démontrer; mais, au soir, ce sacré jardin s'assombrit effroyablement, les buis capucins se vêtirent de teintes crapaud, et l'œil malade, la lucarne du grenier, me regarda, du haut de cette maison triste, avec une horrible expression de désespoir. Je lâchai mes outils, pioche, pelle et râteau, je m'enfuis brusquement sans pouvoir m'arrêter, comme talonné par le dernier buis, qui, maintenant, semblait relever son capuchon vert. Devant la maison, je soufflai un moment, très honteux de ma terreur. Voyons! Est-ce que j'allais perdre mon beau courage? «Es-tu un capon?» me demandait ma conscience. Si je laissais là-bas les outils de jardinage, on dirait encore que je m'amusais à faire des farces. Un piège si bien conçu et si bien exécuté! Je me retournai pour m'orienter. La fosse était là-bas, quelque part, entre le second et le troisième capucin... Chose étrange! Dans ce crépuscule, je perdais aussi la notion des distances... La fosse était-elle plus à gauche ou plus à droite? Hein? Qu'est-ce que cela signifiait?... Moi, un garçon rusé, je ne m'y reconnaissais plus! Les allées s'enfonçaient, toutes noires, les arbustes entortillés de liserons ondulaient comme des panaches de fumée, les grands arbres se mêlaient aux nuages, et la lune, se levant, prenait dans les feuilles des aspects d'œil jaune, tout à l'imitation de la lucarne du grenier. Soudainement, la pensée que là-bas, entre le second et le dernier buis, il se trouvait une fosse creusée, me fit dresser les cheveux sur le front. J'avais creusé une fosse, moi, une tombe, comme pour y enterrer un mort... Une tombe qui attendait la femme pendue, le revenant! Est-ce qu'une bête a jamais eu la dimension d'une femme portant des jupes traînantes! Et puisque Marie l'avait vue!... Mon sang se glaçait dans mes veines, mes jambes flageolaient. «Iras-tu! N'iras-tu pas! Capon!» me criait toujours ma conscience. Enfin, saisi de je ne sais quel vertige furieux, je hurlai: «Allons-y!» Et je m'élançai en droite ligne. Je crois même que je galopais, les paupières closes, sans chercher davantage mon chemin, persuadé que si j'ouvrais les yeux je verrais sûrement la pendue au détour d'un massif. Ah! il ne s'agissait plus d'une bête voleuse, je sentais bien que j'étais en puissance d'un personnage mystérieux, d'un inconnu qui m'attirait, m'attirait, me humait, me dévorait du fond de ce jardin-cimetière! Et mon cœur battait à crever. Machinalement, je murmurais: «Je me baisserai, je saisirai la pioche, la pelle, une de chaque main, je serai bien armé s'il arrivait quelque chose... Oui! La pioche est à côté d'un pied de cassis, et la pelle est restée sur une motte de gazon. Pourvu, mon Dieu, que ces outils ne soient pas déjà partis chez elle! Voyons, tâchons de ne pas nous tromper... Une... deux... trois... je vais ouvrir les yeux, tant pis, je dois être à l'endroit juste!» J'ouvris les yeux, et, avec un cri de détresse qui dut retentir cruellement dans la poitrine de ma mère, j'ouvris aussi les bras, mes jambes fléchirent, je m'écroulai au fond de la fosse. La violence de ma chute fut telle que je m'évanouis...

Et l'on me trouva là-dedans, étendu comme un mort, pris à mon propre piège!

J'eus la fièvre durant un mois. Ma mère, dès que je pus quitter mon lit, ordonna d'emballer promptement nos affaires. Elle en avait assez de la maison des vacances, où les tombes se creusaient toutes seules pour engloutir les petits enfants, et elle ne voulut jamais croire à l'histoire de mon piège, car je ne pus jamais bien lui prouver que j'avais voulu attraper un revenant comme on attrape une vulgaire belette!... D'ailleurs, en y réfléchissant un peu... n'est-ce pas le revenant qui aurait voulu m'attraper?...


A LOUIS DUMUR

SCIE

Un homme va naître. L'ange gardien, dépêché auprès de son âme, lui permet d'hésiter avant d'éclore. Il hésite... Les couches de sa mère deviennent laborieuses, et pendant ce temps l'âme de l'homme peut étudier les conditions de sa vie future.

L'ANGE.—Si tu nais, tu mourras. La vie est une maladie mortelle. Si tu vis beaucoup, tu souffriras beaucoup. Si tu meurs jeune, tu regretteras l'existence. Choisis!

L'HOMME.—Fichtre! Comment faire? Donnez-moi un corps solide, en attendant.

L'ANGE.—Si ton corps est vigoureux, sa propre force le portera à s'user. S'il s'use, il contractera des infirmités effrayantes. S'il ne s'use pas, il aura confiance en sa solidité, et sa confiance le fera se jeter, tête baissée, dans le premier péril venu. S'il se fait soldat, il sera tué en guerre. S'il se fait assassin, il sera tué sur l'échafaud. S'il se fait manœuvre, il aura des querelles avec ses compagnons. S'il a des querelles, il voudra les vider... et s'il les vide, il y trouvera un coup mortel.

L'HOMME.—Alors, je demande un corps très délicat.

L'ANGE.—Si tu es délicat, étant enfant, tu auras tous les malheurs. Tu tomberas et tu te feras des bosses. Si tu as des bosses, ça marquera. Si tu as une mauvaise nourrice, tu deviendras poitrinaire. Plus tard, si tu n'as pas de gymnastique, tes camarades te rouleront à tous propos. Si tu ne ripostes pas, tu passeras pour lâche... et si tu ripostes tu seras roulé.

L'HOMME.—Assez! Donnez-moi des rentes, c'est le point capital.

L'ANGE.—Non! c'est seulement l'intérêt. Si tu as des rentes, tu auras envie de les dépenser. Si tu les dépenses mal, tu auras des remords. Si tu es avare, ce ne sera pas la peine d'en avoir. Si tu gères toi-même ta fortune, tu la risqueras sur un coup de bourse. Si tu la fais gérer, tes banquiers lèveront le pied. Si tu la confies à tes parents, ils voudront te faire épouser une héritière impossible et tu te brouilleras avec eux.

L'HOMME.—Faites-moi pauvre.

L'ANGE.—Si tu es pauvre, tu envieras les riches. Si tu les envies, tu travailleras pour les égaler. Si tu travailles, tu voudras te reposer le dimanche. Si tu te reposes le dimanche, tu te griseras et tu deviendras fainéant. Si tu deviens fainéant, tu deviendras communard, et si tu es communard...

L'HOMME.—Je serai socialiste, je ferai de la politique honnête.

L'ANGE.—Si tu fais de la politique honnête, tu seras dupé... puis tu passeras pour un imbécile.

L'HOMME.—J'aime mieux passer pour un imbécile.

L'ANGE.—Si tu es un imbécile, ta femme te trompera, et tu auras...

L'HOMME.—Je n'aurai pas de femme!

L'ANGE.—Si tu n'as pas de femme, tu prendras des maîtresses. Si tu as des maîtresses, elles te ruineront la santé ou la bourse. Si tu ne les laisses pas te ruiner, elles te feront une réputation de pingre, tu seras mal reçu par la société; et tes domestiques sortiront de chez toi en disant qu'ils y meurent de faim.

L'HOMME.—Je n'aurai pas de domestiques.

L'ANGE.—Si tu n'as pas de domestiques, il faudra tremper ta soupe et celle de tes enfants toi-même: tu seras ridicule.