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Le dernier chevalier

Chapter 16: VIII
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About This Book

Set amid a decadent court and a kingdom whose fortunes falter, the narrative alternates political satire, military episodes, and popular songs to trace rivalries among ministers, soldiers, and courtiers. Scenes shift between intimate rooms and battlefields as defeats abroad, colonial losses, and ministerial intrigues reshape lives. Interwoven with public events are adventurous episodes following a gallant chevalier and his companions, where personal loyalties, clandestine schemes, moments of combat, and romantic tensions propel a fast-moving plot that blends social observation with melodramatic action.

—Et la seconde lettre? interrompit celui-ci.

—La lettre d'Angleterre? s'écria Dupleix. Voilà qui m'est bien égal!... Donne tout de même.

Il la prit et en rompit le cachet d'une main ferme.

Mais dès que son regard fut tombé sur l'écriture, un flux de sang noir lui monta au front; puis, tout de suite après, il devint livide.

Mlle de Vandes, effrayée, voulut s'approcher de lui, il la repoussa brutalement. Il riait. Son rire faisait pitié. Il dit d'une voix sèche et sifflante:

—Le pot au lait!

Puis en anglais:

Captured Atalanta!

Puis il ouvrit le tiroir de sa table en ajoutant, avec une gaieté fanfaronne, mais navrante:

—Cassé, le pot au lait!

Et quelque chose brilla dans sa main. Ce fut rapide comme l'éclair. Il tomba sans pousser un cri, avec un coup de poignard au côté gauche de la poitrine.


VIII

COUP DE SANG

Captured Atalanta!

Ces deux mots anglais appartenaient au texte même de la lettre signée par l'agent de Joseph Dupleix, et qui ne contenait que trois lignes, disant: «L'Atalante a été capturée le 30 novembre, du fait de Commodore Smith, par le travers du cap Saint-Vincent. Arrivée en rade de Plymouth, 4 décembre. Capitaine blessé, un homme tué.»

«Cassé, le pot au lait!» Avant de s'ouvrir la poitrine d'un furieux coup de couteau, le conquérant de l'Inde ne prononça que cette seule parole, d'une voix si changée que le chevalier et Jeanne ne la reconnaissaient pas.

Il ne poussa point de cri en tombant, nous l'avons dit. Rien ne s'échappa de sa poitrine avec son sang, sinon un ricanement sourd. Le poignard très petit était une arme excellente de fabrication anglaise, qui avait pénétré jusqu'au manche.

Mlle de Vandes, une fois déjà repoussée, s'était précipitée de nouveau sur son oncle, un peu avant le coup donné. Il y avait eu une très courte lutte, si courte que le chevalier n'avait pu s'y mêler.

À vrai dire, il ne savait pas ce qui se passait, et il ne devina qu'au moment où Mlle de Vandes, ayant arraché le couteau sanglant, le laissa aller sur le carreau avec horreur; il la vit regarder, d'un air consterné, sa main souillée de rouge, chanceler sur place et tomber à son tour auprès de son oncle.

Alors seulement, l'angoisse le saisit à la gorge, car la prononciation anglaise défigure pour nous si absolument le mot captured qu'il l'avait entendu sans lui appliquer aucun sens, et certes, cette autre exclamation presque gaie: «Cassé, le pot au lait!» ne pouvait pronostiquer pareille catastrophe.

Le chevalier avait pour son vieil ami une profonde admiration et un attachement sans bornes, et ces deux sentiments se fortifiaient en lui de tout le grand amour qu'il portait à Mlle de Vandes. Il fut comme foudroyé et se jeta à corps perdu entre eux, essayant de soutenir d'une main la jeune fille dans sa chute et, de l'autre, cherchant le cœur du vieillard.

Ce fut juste à cette minute que l'œil de police s'ouvrit, comme nous l'avons vu, pour donner passage aux regards curieux de l'inspecteur Marais et de sa commère, Madeleine Homayras. Leur première pensée alla vers un meurtre, à cause du sang qui était à la main de la belle inconnue; mais l'attitude du chevalier démentait par trop énergiquement cette supposition, et la carte de l'Inde, sautant aux yeux de M. Marais, lui révéla tout de suite la vérité.

—Pourquoi diable ne m'avez-vous pas dit que c'était le vieux nabab? grommela-t-il avec mauvaise humeur. Si on n'est plus servi comme il faut, même par ses bonnes amies, le métier deviendra impossible!

C'était la Compagnie qui, copiant les gazettes de Londres, donnait à Dupleix ce titre ironique de nabab.

Madeleine, qui était femme et assez bonne âme au fond, répondit:

—Monsieur Marais, ne pensez-vous point qu'il faudrait aller quérir un médecin... ou tout au moins M. le commissaire? Car voilà le pauvre homme défunt, et je suppose qu'il faudra arrêter la demoiselle.

—Du tout, point, Madeleine, répliqua l'inspecteur. Vous ne connaissez pas les braves gens en peine d'affaires avec les bureaux, ma mie; ils deviennent enragés et se poignardent à tout bout de champ. J'en ai connu un qui suivait un règlement de comptes avec les commis du contrôle général. Dans la même semaine, il se pendit, se noya, et se jeta par la fenêtre de son logis, situé au quatrième étage...

—Oh! Monsieur Marais! s'écria la veuve avec reproche, avez-vous bien le cœur de plaisanter ainsi quand il s'agit de vie et de mort?

—Je ne plaisante nullement, ma commère. Si on mourait du mal des commis, Paris ne serait bientôt qu'un cimetière. Vous allez voir ce vieux fou de Dupleix se relever comme un chat...

—Mais voilà son sang qui fait une mare!

—Tenez! interrompit Marais, il a ouvert un œil! Avec son petit couteau, il s'est sauvé lui-même d'une attaque d'apoplexie, voilà tout!

Le fait est que le bonhomme Joseph se releva en ce moment sur le coude.

—Le pot au lait... balbutia-t-il d'une voix épaisse.

—Écoutez! fit Madeleine. Que dit-il?

—Parbleu! grommela Marais, c'est tout simple, il bat la campagne... et voyez sa face pourpre! il n'était que temps pour lui de prendre le baume d'acier, comme disent les chirurgiens, et il l'a échappé belle!... Quant à mon homme qui se noya, qui se broya et qui se pendit dans la même huitaine, il se porte comme le Pont Neuf, et un chacun doit s'habituer à tout cela, quand il a besoin, pour son malheur, de Messieurs les gratte-papier du roi.

Quoi que le lecteur en puisse penser, l'inspecteur Marais, dont nous sommes loin d'approuver le sang-froid stoïque en face d'un si triste tableau, ne se trompait point de beaucoup, et la petite notice de M. de la Conterie dit en propres termes que son parent et ami, Joseph Dupleix, fut sauvé d'un coup de sang par une veine qu'il s'ouvrit accidentellement en apprenant la perte du navire chargé des débris de sa fortune.

Il n'entre pas dans notre manière de voir de recommander cette médication à personne.

Toujours est-il que Dupleix se trouva debout, entre les bras du chevalier, puis assis dans son fauteuil, bien avant que la pauvre Jeanneton eût repris ses sens, et qu'il chercha, et qu'il trouva lui-même parmi les menus objets qui encombraient son tiroir, un flacon de sels volatils pour le faire respirer à sa nièce.

Pendant cela, Marais et sa commère continuaient de causer assez paisiblement dans la chambre noire. Madeleine avait expié le péché de sa discrétion passée en racontant tout ce qu'elle savait de son locataire, et l'inspecteur s'était montré frappé surtout de ce fait que le chevalier Nicolas était parent ou allié du ministre. Il le considérait désormais avec une attention respectueuse à travers l'écumoire.

—Ils sont partis si nombreux dans cette famille-là, dit-il enfin, que personne ne peut se flatter de les connaître tous, et pourtant j'ai pris soin de mettre dans ma tête les signalements des principaux, au nombre d'un demi-cent, à peu près. Celui-ci, je ne l'avais pas encore vu, mais je déclare qu'il est joliment planté, de bonne mine et tout à fait tourné en homme de bien, comme tous ceux qui ont l'honneur d'appartenir à M. le duc. Désormais, je le reconnaîtrai, et je vais aller l'attendre à la porte de la rue pour le saluer, selon mon devoir... Mais ce doit être un petit, tout petit cousin, qui ne pend à M. le Duc que par un fil, ou du côté de Mme la duchesse.

—Chut! fit Madeleine, voici M. le gouverneur qui parle!

—Gouverneur de sa soupe, marmotta Marais, quand il l'a lampée!

Joseph Dupleix ouvrait la bouche en effet pour dire:

—Cassé... en miettes!

—Quoi donc qui est cassé? demanda Madeleine.

—Le pot au lait, donc! riposta l'inspecteur. Voilà son courrier à terre. Il aura reçu une méchante lettre sur la nuque!

—Vrai, fit Madeleine révoltée, je vous croyais meilleur cœur que cela... Vous êtes donc aussi l'ennemi de ce pauvre homme!

—Moi! s'écria Marais, l'ennemi du bonhomme Joseph! ah! par exemple! mais je l'adore! Rien ne me va comme ces revenants de chez les sauvages qui ont eu des bayadères, des éléphants et des pagodes! Seulement, vous savez, quand ils ont rendu trop de services, ils taquinent les bureaux du matin au soir. Ce sont mémoires, placets, requêtes, rôles, dires d'experts, réclamations, balances, comptes d'apothicaires...

—Dame! voulut objecter Madeleine, si on leur doit, il faut les payer.

—Ils vont, continua Marais, qui s'animait, ils viennent, ils crient, ils gênent, ils encombrent. On ne voit qu'eux: «J'ai fait ci, j'ai fait ça et encore l'autre! C'est moi qui vous ai donné le Canada, un beau pays plein de castors.—Mais nous n'en voulons pas de votre Canada!...—C'est égal, payez!»

—J'ai ouï dire, murmura Madeleine, qu'il y aurait là-bas de quoi donner à manger à tous ceux qui meurent de faim à Paris et dans la province.

—Ta! ta! ta! cancans de Jésuites! Vous ne les connaissez pas comme moi, ma bonne, ces braves qui sont les bienfaiteurs du roi! De l'argent, des soldats, des navires! Ils ont faim, ils ont soif! Ils portent dans leurs poches percées des villes et des empires «Toc! toc!—qui est là?—Un conquérant. Donnez un million pour Masulipatam, que les Anglais ont repris; donnez quinze cent mille livres pour Aurengabad, qui est aux Hindous, deux millions pour Bedjapour, Sakkar ou Ellightpour: des noms à jeter à la porte! donnez, donnez, donnez!» Et si le malheureux ministre ne dénoue pas assez vite les cordons de sa bourse, ils poussent des cris de chouette qui s'entendent jusqu'à Pontoise. Ils s'asseyent sur la borne, devant l'entrée du Ministère, ils ameutent les passants qui ne connaissent ni Bedjapour ni le Travancore, mais qui font chorus avec eux et qui hurlent: «Est-il possible que nous abandonnions le Travancore et Bedjapour!» Et la France entière se met à regretter Bedjapour, que nous n'avons jamais eu, et le Travancore, qui n'existe même pas, selon le dire de M. Chenu, huissier juré de la sortie privée, au petit Cabinet de Monseigneur... Ah! comme je comprends l'ennui de ces pauvres hidalgos qui tenaient les écritures d'État à la Cour d'Espagne, quand Christophe Colomb vint leur jeter dans les jambes la découverte de l'Amérique!

—Voici la demoiselle qui se ranime, dit Madeleine. Vertucotillon! le beau brin de jeunesse!

M. Marais n'avait pas besoin qu'on réveillât son attention. C'était un connaisseur. Il avait mis sa main en visière au-devant de ses yeux, et détaillait trait à trait l'admirable beauté de Mlle de Vandes, qui reprenait ses sens, soutenue par le chevalier.

—Ô père! père! dit-elle, et ce fut sa première parole, empreinte d'un douloureux reproche: si j'avais été condamnée à rapporter de Paris la nouvelle d'un pareil malheur! Elles m'attendent toutes les deux, là-bas, au Cloître, votre femme et votre fille! Elles comptent les heures de mon absence...

Elle s'interrompit pour demander avec anxiété:

—La blessure est-elle dangereuse?

—Je ne le crois pas, répondit le chevalier, mais il faudra vos soins, Jeanne, vous qui êtes habituée à secourir nos soldats blessés.

Elle s'appuya sur le bras de Nicolas, et fit quelques pas chancelants vers le fauteuil où Dupleix, très calme, semblait reposer.

—Tubieu! tubieu! fit M. Marais, on ne vit jamais tant de grâces! Je ne me souviens plus du nom de la jeune nymphe qui était dans l'île de Calypso...

—Eucharis! s'écria Madeleine, je suis justement à lire Télémaque, qui est bien mignon pour un livre d'évêque... J'en pleure, pourtant, moi, à regarder ces pauvres gens-là!

—Eucharis! s'écria Marais, la divine Eucharis! c'est cela! M. de Fénélon était un bon chrétien qui aimait les dieux de la fable et la philosophie... Savez-vous une chose, Madeleine? si la petite allait elle-même porter un placet au roi...

—J'y pensais, interrompit la veuve: quelle pitié ce serait!

—Sans compter, ajouta Marais, que Mme de Pompadour me logerait gratis au Fort-l'Évêque pour n'avoir pas fait bonne garde. Je n'ai pas perdu mon temps, ce soir, c'est certain.

—Mais voyez donc! voyez! la voilà qui le panse avec autant d'adresse qu'un frater!

Mlle de Vandes avait mis à nu, en effet, la plaie, qui semblait peu de chose, malgré la quantité du sang répandu, et posait le premier appareil d'une main évidemment exercée. Quand elle eut achevé, elle appuya ses lèvres sur le front du vieillard en un long et filial baiser.

—Tu as raison, dit alors Dupleix, dont l'intelligence avait repris son assiette, j'ai mal agi, et je m'en repens; pardonne-moi pour toi et pour tous ceux qui m'aiment.

Le mouchoir de Madeleine, déjà mouillé, épongea ses yeux pleins de larmes.

—Ah! moi, d'abord dit-elle, je ne suis pas maîtresse de ma sensibilité: de voir un homme qui a refusé le Grand Mogol dans un état pareil, ça me fend l'âme!

Dupleix continuait:

—Je vous remercie tous les deux, mes enfants. Nicolas, ton métier de secrétaire, auprès de moi, est fini. On s'efforce tant que l'espoir vit; mais quand l'espoir est mort, à quoi bon se roidir? Tu vas aller chez M. de la C... lui annoncer que les Anglais ont achevé l'œuvre de ma ruine et lui dire que tout est consommé. Fais-lui mes adieux. Demain, si mes forces le permettent, je partirai pour le Cloître avec cette chère enfant, et j'y attendrai la mort en me soumettant à la volonté de Dieu.

—Bonne idée, fit Marais, et bon voyage!

La veuve s'éloigna de lui dans un mouvement d'indignation; mais elle se rapprocha tout d'un coup, et ses yeux se séchèrent parce qu'il lui demandait:

—Est-ce que sa note est payée ici?

—Jarnicoton répondit-elle, je n'y pensais pas! Ça rend bête d'être trop sensible. Il redoit la quinzaine et deux jours de plus...

—Ce qui fait bien une autre quinzaine, dit Marais, s'il est ici au demi-mois. Vous pouvez en être pour dix-huit ou vingt louis, avec la nourriture et le feu.

Elle n'était pas riche, cette bonne femme Homayras. Dans le premier moment, le combat qui s'établit en elle fut si vif qu'elle rougit jusqu'à la racine de ses cheveux.

—Le compte est fait murmura-t-elle, c'est trente-trois pistoles, sept livres et onze sols pour la quinzaine passée, et je dis que je n'aimerais pas perdre pareil denier. Mais si le pauvre malheureux monsieur se trouve à court...

—Vous lui prêterez encore l'argent de son voyage, Madeleine, hé? demanda brusquement Marais.

—Jour de Dieu! fit la veuve, je ferai à mon idée, entendez-vous, M. l'inspecteur, et je n'aurai pas recours à votre bourse pour cela!... Mais chut! la demoiselle parle! Et c'est comme une mélodie!

Avant de se mettre aux écoutes, Marais lui prit la main qu'elle avait grasse et forte, et l'approcha de ses lèvres galamment, en disant, et cette fois sans ricaner:

—Vous êtes un brave cœur, Madeleine!

Ce n'était pas un méchant homme du tout, mais il en avait tant vu! Et chaque fois qu'un bon mouvement lui venait, il en éprouvait un peu de honte.

—Mon bien-aimé père, disait cependant Jeanne de Vandes, vous ne serez point en état de voyager demain. Le chevalier va se rendre de ce pas chez votre médecin, car je ne veux point me fier au pansement que j'ai fait. Avec deux ou trois jours de repos, si vous pouvez chasser loin de vous les soucis qui vous accablent...

—Ah! ma pauvre fillette, interrompit Dupleix, il n'y a plus de craintes quand il n'y a plus d'espérances. Les soucis viennent de s'envoler, et je me sens tranquille comme un saint de bois. Vous ne le croiriez pas, mes enfants, je suis content que ces détestables coquins, les Anglais, aient volé ma cargaison. Cela tranche la question nettement. Je suis tout au fond du fossé, et je m'y endors. By Jove! c'est bon d'être en léthargie!... Va, chevalier, va, mon ami, non point chez le docteur, je n'ai pas besoin du docteur, va chez toi, tout uniment te coucher, je te souhaite la bonne nuit.

Il ferma les yeux, en homme que l'entretien désormais importune. Mlle de Vandes et le chevalier échangèrent un regard.

—En somme, dit M. Marais, ça finit tout bêtement. Il n'y a de curieux que le coup de couteau.

—Ah! fit Madeleine, est-ce assez dur, les hommes en place! Moi, si j'avais le crédit dont vous jouissez dans le gouvernement et votre capacité, j'arrangerais cette histoire-là bien arrangée, avec les deux fiancés et le pauvre gouverneur, réduit par son infortune à se plonger un poignard dans le sein, et j'irais faire pleurer Mme de Pompadour, qui lui donnerait une pension...

—Faire pleurer Mme de Pompadour! s'écria Marais: fameuse idée! on tire bien du feu des cailloux... Mais que font-ils donc là? Voici le Nicolas qui s'empare du mémoire. Tubieu! ma commère, ils ont la même idée que vous, on va jouer du mémoire!

Profitant du moment où le vieillard avait les yeux fermés, le chevalier, après s'être concerté avec Mlle de Vandes, venait, en effet, de glisser le mémoire sous le revers de son frac.

—C'est un coup d'épée dans l'eau, que je vais donner, dit-il. Chère Jeanne, pensez-vous que j'aurais attendu jusqu'à aujourd'hui si j'avais eu le moindre espoir? Mais il ne s'agit plus d'écouter mes doutes ou mes répugnances; après ce qui vient de se passer, et du moment que vous l'ordonnez, je n'hésite plus et vais tenter l'aventure.

—Il va chez Mme de Pompadour, à cette heure-ci! demanda Madeleine.

—Non pas, répliqua Marais, qui cherchait à tâtons sa canne et son chapeau: c'est beaucoup plus grave.

—Où va-t-il donc?

Mais Marais lui imposa silence par un «chut» impérieusement sifflé. Il regardait de tous ses yeux à l'écumoire.

De l'autre côté de la cloison, le bonhomme Joseph avait relevé tout doucement ses paupières.

—Nicolas, mon ami, dit-il d'une voix qu'il voulait faire indifférente, mais où toute sa passion vibrait malgré lui, il est bien entendu, n'est-ce pas, que je ne t'ai nullement poussé à cette démarche?

—Ah! le vieux comédien! pensa tout haut Marais, il guettait tout à travers ses yeux fermés!

—Mais quelle démarche? demanda Madeleine, désolée de ne point comprendre.

—Je n'ai pas dit un traître mot, poursuivit Dupleix, qui ait pu te porter à l'entreprendre; mais du moment que tu as l'idée de parler au ministre...

—Bon! fit Madeleine, on comprend, à la fin!

—Il ne faut pas y aller, continua Dupleix, comme une corneille qui abat des noix. Quelle heure avons-nous?

—Neuf heures, répondit Mlle de Vandes.

—M. le duc, reprit Dupleix d'un ton posé et précis, est donc encore pour une demi-heure et même un peu plus avec Mme la duchesse de Grammont, sa respectée sœur.

—Exact! fit Marais en a parte. Comme ils sont renseignés!

—N'est-ce pas aujourd'hui mercredi? demanda Dupleix?

—Si fait, mon oncle.

—Un des trois petits soirs de Mme de Grammont, mes enfants. Je dis tout cela pour toi, Nicolas. Dans ce monde-là, il faut regarder à ses pieds comme si on marchait sur des œufs. Dix heures sonnant, la belle Béatrix de Choiseul-Stainville, ex-chanoinesse qui fait présentement le bonheur de M. le duc de Grammont, mais à distance, comme il arrive en ce siècle pour beaucoup d'époux trop bien assortis, va entrer dans son salon, où l'attendra M. l'ambassadeur d'Autriche. M. l'ambassadeur d'Espagne n'arrive qu'à dix heures et un quart, et jamais on ne laisse entrer, quand ils sont là, M. le baron d'Asfeldt, qui fait sourdement chez nous les affaires de la Prusse, du fond de ces grands vieux jardins de l'hôtel de Nantouillet, au Marais, où les tilleuls sont plus hauts que ceux des Tuileries et que la Vénitienne Rosalba Néroni a payés comptant en reichthalers de Potsdam. Pendant cela, Mme la duchesse de Choiseul, une vraie sainte, celle-là, s'occupe de bonnes œuvres dans son oratoire avec l'abbé Croizat du Châtel, son neveu, et monseigneur Croizat de Caraman, évêque d'Andrinople, son oncle. Elle ne vaut rien pour la politique et va tout bêtement au ciel, comme une admirable chrétienne qu'elle est. À ce moment, dix heures juste, la grande antichambre s'ouvre pour les audiences privées de M. le duc, les petites audiences de M. de Praslin du Plessis, qui a sous lui le jeune Choiseul de Beaupré, frère de Mme l'abbesse de Glossinde, et le vicomte de Choiseul, ancien colonel de Chaulnes-infanterie, dont on va faire un sous-secrétaire d'État. Son frère, M. le baron de Choiseul, n'est plus là depuis la Toussaint, ayant passé ambassadeur en Sardaigne... Qui connais-tu là dedans, Nicolas?

—Tout le monde et personne, répondit le chevalier. J'ai été admis à baiser la main de Mme de Grammont, et j'ai dîné à la table de Mme de Choiseul, à Chanteloup; mais c'est à M. le duc de Choiseul en personne que mon père m'avait présenté lors de mon premier voyage à Paris.

—Cousinaient-ils tous deux, ton père et lui?

—Oui, mais M. de Choiseul n'était pas encore ministre.

Dupleix se leva sans secours, et, à voir l'animation de son visage, personne n'aurait pu se douter qu'il avait eu quatre pouces de fer dans la poitrine.

—Quel homme! pensait Marais: il en sait sur le Ministère bien plus long que l'almanach du roi!

—Mon bon père, s'écria Mlle de Vandes, pas d'imprudence, je vous en supplie.

—Il n'était pas encore ministre! grommela Dupleix en se rasseyant docilement. Voyons, Nicolas, mon fils, cherche bien, retourne ta mémoire comme un gant: ne te rappelles-tu parmi tes anciens camarades aucun Choiseul, aucun demi-Choiseul? Quand ce ne serait qu'un quart de Choiseul!

—Ma foi, dit le chevalier, j'ai fait la maraude dans le Hanovre avec un dragon d'Aubigné qui avait nom Choiseul et qui était fils de M. de la Beaume...

By Jove! s'écria Dupleix, et tu ne le disais pas! Il n'y a point de petit Choiseul!

Il atteignit précipitamment un carnet qui était dans la poche de côté de sa houppelande, et le feuilleta comme on consulte un vocabulaire.

—De la Beaume dit-il (André-Victor de Choiseul), ancien capitaine d'Aubigné-dragon... c'est bien cela, hé?... sera poussé dans la marine, est, en attendant, aux réponses, service de M. de Choiseul-Praslin du Plessis, brun, caractère aimable, 27 ans et des dettes.

De l'autre côté de la cloison, M. Marais s'était levé aussi dans un élan d'admiration.

—Mais il a du talent, ce bonhomme-là! gronda-t-il; quoiqu'il ait conquis l'Inde, je l'aime tout plein, moi!

—Bien vrai? demanda Madeleine.

—Parole d'honneur!... Rangez-vous que je passe, ma commère.

—Pour aller où?

—Rue Sainte-Anne, parbleu! Pensez-vous que je vais laisser tomber ce Nicolas chez monseigneur comme un pavé, sans l'annoncer?

—Vous l'empêcherez d'être reçu?

—Au contraire.

Il écarta la veuve lestement et prit la porte, au moment où le chevalier quittait de son côté la chambre de Dupleix en disant:

—Je suis timide, c'est vrai, mais une fois devant l'ennemi, tout va bien. Je ne peux pas vous dire comment je ferai, mon respectable ami, mais quand le diable s'en mêlerait, je m'engage à pénétrer, ce soir même, jusqu'au ministre.

—Si tu fais cela, chevalier... commença Dupleix.

Mais le chevalier ne put entendre la fin de la phrase, car il s'était élancé dans l'escalier, après avoir effleuré du bout des lèvres la belle main de Mlle de Vandes, qui lui cria:

—Merci; bon courage et bonne chance!


IX

UN ENNEMI DE LA SUPERSTITION

Pendant que notre chevalier descendait les premières marches de l'escalier, Marais en franchissait déjà, quatre à quatre, la dernière volée. C'était un cerf que cet homme d'État, quand il voulait. À la porte de l'hôtellerie il trouva un gaillard de méchante mine qui se promenait les mains derrière le dos en bâillant mieux qu'une huître au soleil.

—Phanor, lui dit-il d'un ton protecteur et plein d'autorité, soigne ta tenue; ce soir, tu vas t'approcher des grands de la terre. Rends-toi à la demeure de celle... tu sais? Les jeux, les ris, les grâces et la ceinture de Cypris!

—Je sais, dit Phanor d'un ton bourru: la vieille Pompadour.

—Imbécile! pour le plaisir de grogner, tu resteras toujours chien galeux... La vieille Pompadour, si tu veux; moi, je traduis: la reine des grâces et des fleurs. Tu toqueras à la petite entrée six coups discrets, trois, deux, un; tu demanderas madame Manon, qui a l'avantage de servir Mlle Babet, qui a l'honneur de peigner la divine chevelure de la divine Zéphise...

—Et de la teindre aussi, gronda Phanor.

—Et tu lui diras que ton patron est retenu pour une heure encore par le service du roi. Aujourd'hui, d'ailleurs, la chasse a été médiocre. J'ai recueilli seulement quelques faits d'ordre politique, ou plutôt... enfin, rien de piquant... Tout au plus le dénouement d'une aventure démodée. Mais tu ajouteras, retiens bien ceci, que j'ai vu par un trou de serrure une perle, un saphir, un éblouissement... J'en ferai moi-même le pastel à Mme la marquise. Va, bonhomme, et souviens-toi que le grand Frédéric a failli perdre sa couronne pour avoir dit comme toi «la vieille» en parlant de Zéphise.

—Eh bien! répliqua l'incorrigible Phanor, moi, je dis: Que le diable l'emporte; votre Pompadour! et ses Manon, et ses Babet! Jamais rien pour boire dans cette cage! Toutes ces coquines-là sont plus avares que les honnêtes femmes! Mais, patience! le pauvre monde aura son tour!

Comme il s'éloignait, M. Marais le retint sans façon par le paquet de cheveux mal démêlés qui se hérissaient dans un vieux ruban sur sa nuque.

—Phanor dit-il, je tiens à toi, malgré tes défauts, parce que tu es un loup. Quand donc écouteras-tu mes conseils? Il n'y a rien de bête en ce monde comme de s'attaquer aux dieux, tant qu'ils sont dans l'Olympe. Si on les dégomme, à la bonne heure! Je crois comme toi qu'il arrivera un jour où les gens de la racaille seront dieux, et je désire vivre assez pour voir cela, étant curieux de ma nature. Les satrapes du ruisseau prendront la place des rois et les souillons minauderont avec les éventails volés des duchesses. Ces drôles et ces drôlesses répandront du sang, un peu ou beaucoup, au nom du peuple, qu'ils déshonoreront et qui n'en pourra mais. À part cela, rien de changé. Ceux qui ont faim aujourd'hui auront faim demain, parce qu'il y aura toujours bien six à huit mille chacals plus effrontés que les autres, qui mangeront, comme à l'ordinaire, tout le pain de la France. Et alors, veux-tu savoir ce qui adviendra de nous deux, Phanor, pauvre caniche? Tu aboieras stupidement contre les chacals, et moi je les servirai avec bonne humeur et fidélité, comme je fais pour le calife Almanzor et sa sultane Zéphise. Conclusion; nos émoluments respectifs resteront les mêmes: tu recevras, toi, ce qu'il faut pour grogner, moi, ce qu'on paye pour applaudir. En route et au galop!

M. Marais lâcha le catogan de Phanor, qui partit en grondant et en grondant arriva.

Ces pauvres diables-là dressent la table pour les goinfres de la Révolution, mais ils ne s'y assoient jamais.

À l'instant où M. Marais atteignait l'extrémité de la rue Tiquetonne, un homme le dépassa, et il n'eut pas de peine à reconnaître par derrière le chevalier Nicolas, qui enfila la grande rue Montmartre au pas de course.

—Il va bien! pensa Marais; mais ce n'est qu'un jarret de soldat, après tout.

Au coin de la rue de la Jussienne, le chevalier tourna en redoublant de vitesse.

—Tubieu! fit l'inspecteur, il a du nerf! Puisque nous allons tous les deux à l'hôtel de Choiseul, je vais savoir quel nom de famille il a, ce M. Nicolas... Mais il faut que j'arrive avant lui, pour prévenir Son Excellence du sujet de sa visite. M. le duc n'aime pas à être pris de court.

Au lieu de perdre du terrain, le chevalier, cependant, faisait de si larges enjambées que la distance grandissait entre lui et l'inspecteur. Celui-ci se mit à courir et pensa, non sans mélancolie:

—Marais, nous vieillissons! Voilà que nous sommes forcé de prendre le trot sur le pavé de Paris contre un capitaine d'infanterie.

Mais il se remit au pas subitement, parce que le chevalier, distrait ou ne connaissant pas bien sa route, s'était lancé dans la rue du Coq-Héron. M. Marais respira et prit même le temps d'essuyer son front, où perlaient déjà quelques gouttes de sueur.

—Cet amour-là ne peut pas savoir par cœur sa capitale! murmura-t-il. Nous gagnons cinq minutes par la ruelle Pagevin, et c'est plus qu'il ne nous en faut pour arriver premier.

Cependant, loin de ralentir sa course, il n'en détala que mieux et parvint en rien de temps à la place des Victoires. De là, en trois sauts, il franchit la nouvelle rue des Petits-Champs et tourna l'angle de la rue Sainte-Anne.

Comme toujours, il y avait de nombreux carrosses stationnant aux abords de l'hôtel de Choiseul, qui existe encore et dont l'entrée sur la rue de Grammont donne maintenant accès, tous les soirs, aux membres d'un cercle artistique bien connu, après avoir vu passer tant de belles dames, habituées d'un illustre magasin de nouveautés. Hélas! elles s'en vont toutes, les gloires de ce monde, et parmi ceux qui montent ou qui descendent la rue de Grammont, les gens songent plus encore aux magnifiques soieries débitées autrefois par la Maison Delille qu'aux douteux souvenirs laissés par le Ministère de M. de Choiseul.

Marais souleva le marteau de la porte cochère, qui lui fut ouverte aussitôt; il entra dans la cour, où d'autres carrosses en grand nombre stationnaient formant un double rang. Le portier de l'hôtel, du côté de la rue Sainte-Anne, échangea avec lui un signe de tête familier et ne lui demanda point où il allait. Il était évidemment de la maison. M. le duc de Choiseul, qui venait de joindre à son titre de secrétaire d'État au département des relations étrangères celui de ministre la Guerre, gouvernait en outre par le fait toutes les affaires de l'intérieur.

Marais se glissa entre les carrosses et gagna une petite porte latérale, située vers l'angle de la cour, à droite. Il entra sans frapper. L'huissier le poussa de côté, fort amicalement du reste, et du seuil cria au dehors à haute voix:

—Le carrosse de M. le directeur général Godeheu!

—Tiens, tiens! fit Marais en s'effaçant aussitôt humblement, comme ça se trouve!

Un homme corpulent et portant d'autant plus haut la tête qu'il venait, selon toute probabilité, de l'incliner plus bas devant le ministre, traversa l'antichambre, qu'il emplit de la bonne odeur de tubéreuse dont étaient saturés ses rubans et ses dentelles.

—Je n'oublierai jamais, dit-il à un petit Choiseul fort gentil qui l'accompagnait, la bonté, la grâce, la condescendance avec laquelle monseigneur a bien voulu m'accueillir, et je vous prie, cher vicomte, de vouloir bien en témoigner à M. le duc la vive, la très vive, l'ardente, devrais-je dire, la passionnée gratitude du plus dévoué de ses serviteurs.

—Amen! pensa Marais. On le fait sortir par la petite porte, il a dû avoir la tête lavée à grande eau. C'est égal, il a un maître diamant au doigt et pour plus de vingt mille écus de point de Flandres!

—Monsieur le directeur général, dit le petit vicomte, monseigneur apprécie votre mérite à sa valeur, et je vous prie de me regarder comme étant tout à vous.

Sur quoi, il pirouetta, laissant le Godeheu la bouche ouverte.

—Attrape! se dit Marais. Ça ferait plaisir au pauvre vieux Dupleix s'il voyait la triste mine de ce traitant.

L'huissier fit à Godeheu un salut d'empereur et le mit dehors.

Puis, se tournant vers Marais d'un air égrillard, il demanda:

—Rien qu'une en passant, mais qu'elle soit jolie! Avons-nous du bonbon dans le sac aux histoires?

—Il est plein, mon cher monsieur Chenu, répondit l'inspecteur. Je prends au hasard: Mme la comtesse de la F... S... a fait demander à M. le Curé de Saint-Jacques du Haut-Pas combien il prendrait pour donner l'enterrement de première classe à Champion.

—Et qu'était-ce ce Champion?

—Perroquet de son état, vert et jaune comme caractère et récitant par cœur tous les calembours de M. de Bièvre. M. d'Alembert lui avait enseigné la logique, et M. de Fontenelle, l'astronomie. Depuis son décès, la livrée de Mme la comtesse porte le grand deuil.

—Et qu'a dit le Curé?

—Un Pater pour prier Dieu qu'il guérît la vieille dame du mal de folie.

—C'est égal! fit l'huissier en se frottant les mains, tout ça creuse les affaires et la philosophie gagne. Dieu n'est pas dans de beaux draps, M. Marais, si les comtesses se mêlent de lui rire au nez, et nous verrons mieux encore que cela. Moi, d'abord, la superstition, je n'en veux pas!

—Et vous avez bien raison, monsieur Chenu... La santé, du reste?

L'huissier prit un air dolent.

—Pas forte, monsieur Marais répondit-il; j'ai eu un coup de tristesse vendredi que nous avons dîné treize à table chez M. le Premier appariteur. Ça m'a laissé tout chose.

—Tubieu! Je le crois bien! Il y a de quoi... Puis-je voir M. du Plessis-Praslin?

—Lequel? ils sont quatre.

—Le maître des requêtes.

—Ils sont deux.

—Le baron.

—Quel joli jeune homme! Il va nous quitter pour monter à la seconde «attente» de Mme la duchesse de Grammont, et de là à être ambassadeur il n'y a qu'un saut de puce.

—C'est tout au plus! un petit saut de petite puce, et à pieds joints... Mais qui tient l'emploi de M. le baron?

—Fendu en deux, l'emploi, comme on fait pour les allumettes, quand on a de l'économie. M. le vicomte de Choiseul Romanet, dont le père est à la Bastille, tient le guichet, et M. le marquis de la Beaume «amuse» à la grande antichambre.

—Ah! ah! fit Marais, M. de la Beaume! il faut que je lui parle sur l'heure.

—Est-ce une affaire d'État? demanda l'huissier.

—Pas tout à fait; c'est quelque chose dont M. le duc doit être instruit sans tarder.

L'huissier s'assit sur une banquette et croisa son mollet, qu'il avait fort beau, sur son genou.

—Alors, dit-il, nous avons le temps. Il y a ordre de laisser M. le duc tranquille; il est encore avec le Moscovite.

—Quel Moscovite?

—Celui qui avait quatre-vingts ans l'hiver dernier et qui est revenu cet automne âgé tout au plus de vingt-cinq printemps. Je donnerais dix pistoles pour savoir au juste si c'est lui-même ou son petit-fils.

Marais avait pris tout à coup un air grave. Dans les yeux un peu naïfs de l'huissier, esprit fort, une curiosité d'enfant s'alluma.

—Vous ne me répondez pas?... murmura-t-il.

Marais garda le silence.

—Vous avez ordre de vous taire, hé?

—Le moins qu'on parle de cette affaire-là, prononça l'inspecteur à voix basse, le mieux c'est.

—Est-ce donc vrai que M. de Charolais est mêlé là-dedans? Un prince du sang!... Qui ne dit mot, dit oui, vous savez?... Et l'histoire de la moelle toute chaude des trois pauvres petits garçons de la rue Sainte-Avoye qui servit à faire un onguent, est-ce vrai aussi? Et les bains rouges où l'on mettait les reliques du diacre Paris? Et le démon Rohault de Fécamp qui avait une cornette de femme?

—Ne m'interrogez pas! dit solennellement l'inspecteur.

—Palsambleu! s'écria l'huissier qui n'aimait pas la superstition, je me doutais bien que vous saviez tout! On étouffe ces histoires-là du mieux qu'on peut, et c'est fait sagement, car elles ne sont pas bonnes pour le vulgaire: mais je ne suis pas tout le monde, moi, M. Marais; grâce à Dieu, je sais ce que parler veut dire. Ma femme est la nièce propre du valet de chambre de M. le comte de Saint-Germain, qui avait deux ombres, la nuit, au clair de la lune, c'est bien connu, et la seconde avec une queue. On ne croit pas aux oremus et aux possessions parce que ça n'a pas le sens commun et qu'on est de son temps; mais quant à nier qu'il y a de drôles de choses, pourquoi? Quand M. de Bernis fut dégoté, sa salière avait été renversée. J'en puis parler: c'est moi qui la relevai... et quand Houdaille de la petite entrée se noya dans la pièce d'eau des Suisses, il avait écoqué son œuf par le mauvais bout... D'où ça vient? cherche! mais ça est, aussi sûr qu'il vaut mieux perdre ses arrhes au coche que d'y monter avec un prêtre... Et si vous voulez me conter par le menu, Marais, mon ami, ce que le démon Rohault dit à Sa Majesté dans le parc de Fontainebleau quand on l'y fit venir, pour purger Mme de Pompadour de tout l'âge qu'elle a de trop et la remettre battant neuve à 18 ans, au moyen de cette pâte qu'ils font avec la moelle des innocents, je vais vous mener à M. de la Beaume et même à M. le duc, malgré les consignes, et jusque chez Mme de Grammont, à votre volonté, coûte que coûte!

La physionomie de l'inspecteur devenait de plus en plus grave.

—M. Chenu, dit-il, en baissant la voix avec mystère, je n'aime pas parler de ces choses-là. Je ne crois pas en Dieu beaucoup plus que vous, puisque le bon sens s'y oppose; on finira par mettre en prison les superstitieux qui disent leurs patenôtres; mais avez-vous ouï mention de l'ancienne servante de M. de Maillebois qui demeure derrière les Petits-Pères et qui connaît le mot à dire pour faire sortir le serpent-mouche, caché dans le pied des goutteux? Elle a nom Margonne et a épousé le caporal aux gardes qui se change en chèvre, la nuit, devers les carrières de Bicêtre pour vendre aux demoiselles le Vert-Cotignac avec quoi une fille épouse qui elle veut, témoin la nièce bossue du gardien-juré des bêtes au jardin du roi qui est devenue ainsi la femme d'un maître des comptes? Ils ont trois enfants, dont le dernier est né avec du poil plein l'oreille. Quand M. de Sartines voulut nous envoyer avec des chiens à Bicêtre pour chasser cette fausse chèvre qui porte son uniforme de garde-française en paquet sanglé sous le ventre par une courroie, il eut une bête à mille pieds qui lui entra dans le nez et faillit le rendre enragé. Je vous dis ces secrets qu'on dissimule avec soin au public parce que vous êtes un homme éclairé, M. Chenu, ennemi de la superstition...

—Ennemi mortel, M. Marais!... Est-ce que cette chèvre parle?

—Allemand, oui: le caporal est de Berne en Suisse. Quant au démon Rohault, il est femme...

—Femme! répéta Chenu, qui buvait ces fariboles avec une gloutonne avidité: jolie?

—Non; elle est borgnesse d'un œil par un coup de bouteille que lui donna M. Cartouche, son parrain...

—Le vrai?

—Certes bien, le grand M. Cartouche, et cela ne la met pas jeune, puisque cet homme célèbre fut roué en Grève voici plus de quarante ans. Aussi Sa Majesté, dès que la borgnesse parut, tomba roide en pâmoison. Elle lui mit sous le nez une odeur dans une coquille, et le roi éternua trois fois, en disant: «Dieu me bénisse!» Puis il ajouta, ayant repris sa belle humeur: «Voyons, Rohault, homme ou femme, ou diable, fais ton prix; combien demandes-tu d'argent et combien d'années peux-tu enlever d'un coup à Mme la marquise?» La borgnesse répondit...

Mais ici M. Marais s'arrêta brusquement. La porte donnant au dehors était restée ouverte après la retraite de Godeheu, et l'inspecteur, qui n'avait pas cessé de garder l'œil au guet, vit notre chevalier Nicolas un peu essoufflé, qui traversait la cour en toute hâte.

—Eh bien! fît M. Chenu, l'huissier philosophe: après?

—Comment nommez-vous ce jeune officier qui passe? demanda Marais, au lieu de répondre. C'est un parent de M. le duc.

Chenu jeta vers la porte un regard superbement indifférent.

—Cela? répliqua-t-il. C'est bien possible. Il en sort de terre: mais nous ne nous embarrassons de savoir leurs noms que le lendemain de leur entrée en place... Vous en étiez à ce que le démon Rohault, qui est borgnesse, répondit au roi.

—Il faut que je parle à M. de la Beaume avant ce jeune homme, dit Marais péremptoirement...

—Et vous allez me laisser ainsi le bec dans l'eau?... Ne craignez donc rien, la porte est défendue!

Le chevalier Nicolas montait les marches du grand perron.

—Plus un mot, déclara Marais, avant que j'aie vu M. de la Beaume!

—Voilà un entêté! s'écria Chenu. Dites-moi au moins, car nous oublierions ce détail, si Sa Majesté savait que le démon Rohault était la nièce de Cartouche?

—Vous le saurez tout à l'heure; mais maintenant, rien! Allons! debout! et gagnons l'officier de vitesse. Vous m'avez fait perdre déjà dix minutes pour le moins.

M. Chenu se remit sur ses beaux mollets avec une répugnance manifeste.

—Vous pourriez toujours bien parler un peu chemin faisant, dit-il. La nature humaine a besoin de croire à quelque chose, c'est clair, et, puisque la raison défend d'ajouter foi à toutes les momeries de la religion chrétienne, moi j'aime entendre les anecdotes où il y a un brin de surnaturel, ça relève l'âme. Il y a des faits dont on ne peut pas douter, n'est-ce pas? Le démon Rohault est plus connu que le loup blanc, et je suis bien aise de savoir qu'il est démonne et n'a qu'un œil... Quel agréable état que le vôtre, M. Marais! on a tout de première main... Tenez! voici le cabinet de M. Roumanet, et le guichet de M. de Praslin-Lorges, et le salon où M. de Choiseul-Clésia fait attendre les dames.

Ils suivaient un corridor qui revenait de l'aile gauche vers la partie centrale de l'hôtel. Ils arrivèrent ainsi au grand vestibule, donnant sur le perron, un peu après l'entrée du chevalier Nicolas, qui se tenait debout auprès de la table à tapis vert, entourée par la livrée.

Il avait été répondu à sa demande conformément au pronostic de Chenu, que M. de la Beaume ne recevait point ce soir. Mais, sur son insistance, un laquais avait dû faire passer son nom au puissant jeune homme demi-*héritier de M. le baron du Plessis-Praslin, et qui avait l'honneur d'amuser la grande antichambre.

On attendait le retour du laquais.

Marais et Chenu s'étaient arrêtés auprès de la porte latérale communiquant avec le corridor qu'ils venaient de longer.

—Tiens! dit Chenu en voyant l'uniforme de Nicolas par derrière, c'est un Auvergne-infanterie, j'y ai un petit cousin de ma femme... Vous allez voir qu'on va lui répondre: «Revenez dans huit jours.»

Juste à ce moment, la grande porte s'ouvrit à deux battants, et le laquais, debout sur le seuil, dit:

—Audience de M. le marquis de Choiseul de la Beaume!

Après quoi, il s'effaça pour laisser passer Nicolas, en ajoutant cette annonce à l'adresse de M. le marquis:

—Le chevalier d'Assas, capitaine d'Auvergne-infanterie!


X

D'ASSAS!

Ce nom d'Assas qui nous fait battre le cœur à un siècle de distance, ce nom si pur et si beau qui résonne au fond de nos âmes comme un cri de la patrie, ne produisit aucune espèce d'effet ni sur M. Marais, ni sur M. Chenu, ni sur les gens de service étalant leurs paresseuses livrées autour du tapis vert. On eût dit «M. Nicolas» tout court, que l'indifférence de tout le monde ne fût pas restée plus profonde.

Seulement, Chenu, l'ennemi de la superstition, pensa:

—C'est étonnant! on l'a reçu tout de même. Il y aura eu débâcle à la frontière.

Et Marais se dit:

—J'étais bien sûr que ce n'était qu'un petit cousin. D'Assas... connais pas!

Il y eut pourtant un laquais qui dit:

—Est-ce que ce n'est pas le nom du vieux gentilhomme de province qui est venu ici hier demander Mme la duchesse en se trompant d'antichambre?

—Laquelle des deux duchesses?

—Mme de Choiseul?

Personne ne sut répondre. On n'avait point pris garde à cela.

Et au fait, pourquoi ce nom du vieux gentilhomme serait-il resté dans les mémoires? C'était celui d'une famille noble, il est vrai, de bonne noblesse même, mais profondément obscure et qui vivait à deux cents lieues de Versailles dans une petite ville du bas Languedoc. La petite ville appelée le Vigan mirait ses deux ou trois cents maisons, dont cent étaient des mégisseries, dans la petite rivière d'Arre, à une quinzaine de lieues de Nîmes, et n'avait jamais produit que des tanneurs.

Il y avait un d'Assas, cinquante ans en çà, sur la fin du règne de Louis XIV, qui avait eu maille à partir avec les protestants, fourmillant dans le pays, jusqu'au point de se faire assiéger par les calvinistes, dans son petit manoir étroit et fleuronné comme une poivrière. Il est vrai qu'un autre d'Assas combattait contre ce déterminé catholique dans les rangs des assiégeants, qui furent mis à la raison.

L'enfance de notre «dernier chevalier» s'était passée dans ce petit castel. On sait qu'il était cadet de plusieurs frères et qu'il avait plusieurs sœurs. Ce serait tout, si la pension de mille livres acceptée avec reconnaissance par sa famille de longues années après sa mort, ne donnait à penser que c'était une maison très pauvre.

Sur les frères et les sœurs on ne possède absolument aucun détail présentant quelque apparence d'authenticité. Quant à Nicolas lui-même, après avoir passé un temps très court à l'Académie de Nîmes, il entra par la porte la plus humble dans la carrière des armes.

Il semble que sa destinée fut de croiser la route où marchent et tombent les martyrs de cette ardente et belle ambition qui combat non pas pour soi-même, mais pour la grandeur de la patrie. Des relations de famille et aussi de voisinage existaient entre les d'Assas et les Saint-Véran, hôtes du château de Candiac, près de Nîmes, qui fut le berceau de cet admirable soldat, le marquis de Montcalm, dont il a été parlé déjà dans ces pages à propos de l'effronté laisser-aller que M. le duc de Choiseul mit à abandonner les Français du Canada.

Ce n'est point ici le lieu d'appuyer sur cette honte, la plus profonde peut-être parmi toutes celles que l'histoire amoncelle sur la mémoire du «grand ministre.» Nous l'effleurons seulement pour constater que notre Nicolas d'Assas, cornette au régiment d'Auvergne, dut faire partie, en qualité de capitaine, du contingent régulier que M. de Bernis envoyait au secours de nos frères canadiens.

Il avait été désigné par Montcalm lui-même.

On ne sait pas au juste s'il embarqua. Selon toute vraisemblance, l'avènement de M. de Choiseul coupa court à ces envois de troupes qui déplaisaient si fort à l'Angleterre.

C'est ici que nous sommes bien forcés de laisser voir la pénurie de nos renseignements personnels. Mon camarade et ami Henri de la B... disait que d'Assas avait mérité l'amitié de M. le maréchal de Broglie et qu'il s'était distingué en toutes rencontres, principalement dans la campagne de Hanovre, commencée par M. d'Estrées, terminée par M. de Richelieu et dans laquelle ce fameux duc de Cumberland que les Écossais appelaient «la hache protestante» et «le boucher des Stuarts» fut si vertement humilié. D'Assas fut blessé l'année suivante au désastre de Rosbach. Dans mes souvenirs si lointains d'écolier, je ne démêle qu'un seul fait ayant physionomie d'anecdote, et encore n'est-ce point un fait de guerre.

Nicolas se trouvait en quartier de convalescence, pour cette blessure ou une autre, dans la ville d'Arras, lors de l'avènement de M. de Choiseul, quand arriva le régiment de Guémenée, qu'on appelait aussi le Contingent canadien et dont le nouveau ministre, inaugurant du premier coup sa lamentable politique, avait contremandé l'embarquement sur les deux vaisseaux de l'État le Champlain et le Tonnant. Les canonniers de la Ferté, qui se reformaient à Arras et occupaient les deux casernes, donnèrent une fête au régiment de Guémenée, composé en majeure partie de recrues bretonnes et dont le colonel, M. de Malestroit de Bruc, avait la tête un peu hors du bonnet.

Vous devez bien penser que nos Bretons ne nourrissaient pas une très grande vénération pour M. de Choiseul, qui venait de décapiter leur aventure. Pendant que les officiers festoyaient, les soldats avaient à discrétion cette bonne bière aigre du Nord, qui finit par monter au cerveau comme le vin quand elle ne donne pas la colique. À force de boire ce faro français, froid et lourd, les cerveaux, je ne sais comment, s'échauffèrent, et voilà que nos bas Bretons confectionnent un mannequin, l'habillent du pourpoint à brandebourgs affectionné par le ministre, et le promènent par les rues avec un étendard portant cette inscription: «à M. de Choiseul-Stainville, homme de confiance des Autrichiens, des Anglais, voire des Prussiens.»

Il paraît que la ville d'Arras regrettait M. de Bernis, disgracié pour avoir voulu la paix, et n'aimait pas son successeur, qui devait si mal faire la guerre. Les bonnes gens du peuple se joignirent aux soldats, les canonniers s'en mêlèrent. Il y eut émeute bel et bien. Nicolas, qui se promenait le bras droit en écharpe, le bras gauche appuyé sur sa canne, rencontra le tumulte et voulut y mettre ordre. On se moqua de lui parce qu'il était tout blême et qu'il marchait courbé en deux.

—Tron dé l'aër, disait ici mon camarade Henri, les pigeons du Vigan roucoulent, si les bas Bretons baragouinent! Mon oncleu Nicolasse repiqua tout raideu comme un mât de cocagneu! Et tron de l'aër! et bagasseu de Marseilleu! le voilà monté sur uneu borneu, palabrant comme deux douzaineu de ceusseu qui prêcheu! mo'n bo'n, asse pas peur! il leur dit: «Vous êteu des pouleu! vous êtes des âneu! Le premier qui bougeu, le premier qui souffleu, je lui casseu ma canneu sur la nuqueu! Derrièreu le ministreu, tas de bêteu, il y a lou ré, et derrièreu lou ré, il y a la Franceu!»

Et, ôtant tout à coup son bras blessé hors de son écharpe, il dégaîna, brandit son épée et cria sans plus patoiser:

—Mes enfants, avant de vous en retourner chez vous, dites comme moi, si vous êtes Français: «Vive le roi! vive la France!»

On le porta en triomphe, et l'émeute d'Arras fut finie.

Mon camarade Henri savait mieux l'histoire des premières amours, des uniques amours, peut-on dire, du chevalier d'Assas. Il connaissait le Cloître pour avoir accompli, en famille, dans son enfance, un pélerinage au lieu, tout voisin du Cloître, où le héros fut frappé. Il était poète, et il faisait de ce coin de terre flamand une peinture dont je désespère absolument de retrouver le charme vague. Quand je regarde en arrière, je vois dans le lointain de ses paroles un grand étang. C'est ce qui ressort le mieux, parce que, sur les bords de cet étang, dans une vallée bordée d'aunes et qui menait au bois de bouleau, grimpant la pente de la petite colline, Jeanne de Vandes et le chevalier se rencontrèrent, seul à seule, pour la première fois.

Jeanne avait déjà l'air d'une grande demoiselle, quoiqu'elle fût encore bien enfant. Elle revenait de visiter ses pauvres et tenait à la main le panier qui avait contenu le pot de soupe et la fiole de vin de France, destinés à la veuve d'un nommé Fritz Klein, bûcheron allemand. Cette pauvre femme se mourait de chagrin au milieu de cinq petits enfants affamés. Jeanne nourrissait tout ce monde-là sur sa propre bourse, qui n'était pas lourde; elle apprenait, en outre, aux aînés à lire et à écrire, tout en racommodant leurs vêtements, car la mère ne pouvait plus coudre.

L'allée d'aunes suivait le contour de l'étang jusqu'à un moulin, bâti sur de longs pilotis qui ressemblaient à des échasses. Il était gris avec des murs inclinés en dedans, comme ceux des redoutes, et sa toiture de planchettes peintes en rouge se voyait de très loin. Sa roue à palettes énormes était mise en mouvement par le filet d'eau qui alimentait l'étang et qui heureusement tombait de haut.

Le moulin était une île qui communiquait avec la rive par un pont tremblant, lequel aboutissait à un sentier perdu dans les saules et au bout duquel était le Cloître. Mais c'était loin et haut. Il fallait passer un petit vallon plus bas que l'étang, où les oiseaux d'eau pullulaient l'hiver. On y entendait les halbrands cancaner au printemps comme si c'eût été un coin de basse-cour; mais ils étaient difficiles à approcher, parce que les roseaux de la Passion, avec leurs longs boudins de velours, croissaient dans la boue et que cette boue n'avait point de fond. Des hommes s'y étaient noyés.

Puis la route remontait, tortueuse, entre deux rampes de roches, dont trois pendaient comme des bêtes fauves accoudées à leur agreste balcon et regardant attentivement les gens qui passaient.

Puis elle débouchait, la route, sur un champ de choux violets, bombé en dos d'âne et redescendant d'un côté vers l'étang, pendant que l'autre gravissait la colline, au sommet de laquelle étaient trois bâtiments: deux vieux et un tout neuf.

Le neuf était au milieu: une maison blanche, coiffée par derrière de panaches touffus appartenant à un magnifique bouquet de chênes.

À droite, la maison qu'on appelait proprement le Cloître, montrait, en effet, une perspective d'arcades désemparées; à gauche, le «Prieuré» moins ruiné, s'adossait à un pan de muraille isolé qui gardait à son centre une longue fenêtre d'église, dont les nervures tréflées n'avaient pas perdu une seule de leurs pierres. Il n'y manquait que les vitraux.

Le curé de Sainte-Gudule de Wezel, qui était un amateur d'anciennes choses, disait que cette fenêtre datait du XIVe siècle. Les Anglais du corps de Cumberland étaient venus en foule voir un chêne fort étonnant, qui était planté en dedans de la muraille, du côté du Prieuré, et dont la tige avait passé par la fenêtre, au temps de sa jeunesse, pour trouver le grand air: de sorte que sa couronne géante musait maintenant, hors de l'ogive, avec vue sur l'étang et la campagne.

Ce chêne avait bien deux siècles. La cime redressée ombrageait le mur. Les Anglais avaient nettoyé des carrés sur son écorce pour y inscrire leurs noms avec le lieu de leur naissance, et Henri avait encore pu retrouver des témoignages lisibles de cette manie britannique, entre autres une inscription profondément tracée au feu et disant: 1756, 17th, January, W. Jones, Devon, pr. to Fanny Bell.—Died.

Ce mot Died était d'une autre main que le corps de la légende, et Henri de la B... traduisait le tout ainsi: «7 janvier 1756, W. Jones, du comté de Devon, promis à Fanny Bell»: ceci tracé par Jones lui-même.

Et il pensait que le dernier mot Died, «mort» avait été ajouté après coup par un camarade, quand le pauvre Jones fut couché sous la terre de quelque champ d'escarmouche inconnu...

C'était dans la maison blanche que demeurait Joseph Dupleix avec sa famille, et ce fut là que vint le chevalier Nicolas, envoyé par un colonel, M. de Soleyrac, pour servir bénévolement de secrétaire au héros de l'Inde. Le chevalier était très doux, comme tous les hommes très braves. Je ne sais pas s'il avait ce qu'on appelle de l'esprit, mais son cœur était vif et neuf. Fils du pays du soleil, facile à enflammer, il s'enthousiasma tout d'abord pour Dupleix lui-même, qui était aussi un homme du Midi, et surtout pour cette reine déchue, «la déesse Jeanne», dont la beauté avait affolé cent millions d'âmes dans la patrie des diamants et des parfums. Elle était belle encore, admirablement éloquente, et supportait son malheur avec une résignation souveraine.

Plus belle était cette veuve d'un vivant, celle que Dupleix appelait Jeannette et que l'immensité de la mer séparait du généreux soldat à qui elle avait donné sa main et son cœur, en un temps où l'avenir avait pour tous ceux qui suivaient la fortune de Dupleix de si radieuses promesses. Mme de Bussy-Castelnau ne laissait rien voir au dehors du deuil qu'elle portait dans son âme; mais le chevalier avait surpris parfois les larmes qui lentement coulaient sur la pâleur de sa joue, quand elle se croyait à l'abri des regards de ceux qu'elle aimait.

On peut donc croire que Jeanneton, Mlle de Vandes, fut la dernière vers qui s'élança le cœur du chevalier: il l'avait vue petite fille; mais quand il l'aima, ce fut un grand amour.

Je vous l'ai dit, il s'aperçut de cela dans l'allée d'aunes qui suivait le bord de l'étang au delà du moulin, haut sur jambes et les pieds dans l'eau comme un héron.

Jeanneton, ce matin-là, revenait donc du logis de la pauvre veuve avec son panier au bras, et si vous saviez comme elle était jolie! Elle avait une robe de toile bise qui dessinait chastement les grâces de son buste, en laissant voir, relevée qu'elle était pour la marche, l'attache ronde et fine de ses pieds de fée. Autour de son sourire (car elle était encore gaie franchement, cette belle Jeanneton), ses cheveux bruns à reflets fauves, pleins de soleil et jouant avec le vent, flottaient sous son chapeau de paille, où les orphelins du bûcheron décédé avaient attaché à son insu une guirlandette d'anémones des bois, de celles qu'on appelle silvies, et de ces douces fleurs des prés mouillés, les «ne m'oubliez pas», qui sont du même bleu que le ciel.

Nicolas venait du Cloître; il l'aperçut au coude du sentier, dans un rayon de jour qui passait à travers les aunes, épais comme une charmille, mais où le meunier avait taillé une fenêtre pour jeter sa ligne à brochets.

Ce fut comme si jamais il ne l'avait vue. Il eut froid, et son cœur lui fit mal.

Ne vous attendez pas à une histoire: Nicolas fut tout bonnement étonné, j'allais dire irrité, de ce frisson que ses veines ne connaissaient pas. Il voulut tourner sur la droite et gagner les bouleaux qui montaient dans la bruyère parmi les roches moussues, mais la fillette l'appela et lui dit:

—La pauvre Lisela est bien plus malade qu'hier.

C'était le nom de la veuve du coupeur de bois. Nicolas garda le silence gauchement, car il avait honte, un peu, de ne point connaître celle dont lui parlait Jeanneton.

Et surtout, ne vous fâchez pas si je me répète, elle était jolie, jolie comme ce premier rêve qui passe, plus rapide que l'éclair, dans son nimbe de neige, et qu'on appelle ensuite, et qui ne revient plus. Nicolas éprouvait de la colère à sentir ses yeux se mouiller.

—Les capitaines, demanda tout à coup Jeanneton, gagnent-ils beaucoup d'argent?

—Non, répondit Nicolas, pas beaucoup.

Il se mit à chercher d'autres paroles, et n'en trouva point. Il ne se souvenait point d'avoir été jamais dans un embarras si cruel.

—C'est que, dit Jeanneton, la petite Greete n'a plus de robe, et Fritzau marche sans souliers.

Nicolas s'écria:

—Je veux bien donner une robe à la petite Greete et des souliers à Fritzau!

Elle lui tendit sa main, qu'il osa toucher à peine: une belle main d'enfant, trop rose, où le réseau des veines était presque aussi bleu que les «ne m'oubliez pas».

Oh! certes, jamais Nicolas ne devait l'oublier!

—Tenez mon panier, reprit-elle.

Et la voilà partie, lui laissant entre les mains sa corbeille de chèvrefeuille noir, qui était grande parce qu'elle portait à manger chaque jour pour toute la famille.

Il y avait au revers de la pente un églantier rouge, où brillait la dernière rose. Jeanneton la cueillit, et aussitôt son rire d'or éclata pendant qu'elle disait:

—La méchante! elle m'a piquée!

Et, bondissant, elle revint vers Nicolas, qui ne savait comment tenir le panier.

—Tenez, dit-elle, je vous aime bien. Voilà pour la robe de Greete et pour les souliers de mon Fritzau.

Il prit la rose et baisa le bout des doigts, où il y avait une perle de corail.

—Mon sang vous est resté aux lèvres, murmura Mlle de Vandes, qui pâlit légèrement.

Et ils marchèrent côte à côte vers le moulin qui tournait en jetant à intervalles égaux ses deux notes mélancoliques. Ils ne disaient plus rien.

Pour passer le pont tremblant, le chevalier voulut soutenir sa compagne; mais d'un saut de biche, elle gagna l'autre bord.

—Vous ne savez pas, dit-elle, on m'a parlé de vous, ce matin.

—De moi? fit Nicolas, qui donc?

—La pauvre Lisela.

—Est-ce qu'elle me connaît?

—Du tout... mais je lui racontais que vous étiez si bon pour mon père!... Est-ce vrai que ceux qui sont pour quitter cette terre voient les choses de l'avenir?

—On dit cela, répliqua le chevalier.

—J'ai tant de peur, continua Jeanneton, que Lisela ne s'en aille en laissant tous les pauvres petits abandonnés!

—Et que vous disait-elle de moi? demanda le chevalier.

—Eh bien! répliqua Jeanneton après avoir hésité l'espace d'une demi-seconde, elle me disait que nous étions destinés à mourir jeunes, moi et vous...

La cloche du déjeuner sonnait au Cloître. Ils rentrèrent. Quelques mois après, Nicolas écrivait une belle lettre au Vigan. La lettre annonçait à son père et à sa mère (les meilleures gens du monde) que le régiment d'Auvergne était toujours cantonné au pays de Gueldre.

Il faut bien vous dire que la guerre ne se faisait pas alors comme aujourd'hui. Les généraux prenaient leur temps et buvaient la victoire ou la défaite à petites gorgées. On se tâtait le long des frontières. L'idée d'aller à Berlin ne serait venue à aucun général français, et le grand Frédéric lui-même aurait passé pour fou à ses propres yeux si la pensée de prendre Paris lui eût traversé la cervelle.

La lettre de Nicolas ne contenait aucun récit de bataille en Europe; mais elle était toute bourrée de hauts faits indiens, et racontait l'épopée de Dupleix que Nicolas avait toute fraîche dans sa mémoire, puisqu'il venait de l'écrire sous la dictée de l'ancien gouverneur. Nicolas ajoutait qu'il avait le bonheur d'être admis familièrement dans la retraite du plus grand homme de ce siècle, et par une transition plus ou moins habile, arrivant à Mlle de Vandes, il demandait à son père et à sa mère l'autorisation de solliciter sa main. La lettre se terminait ainsi:

«Je ne puis dire que j'aie l'espoir d'être accueilli, car je mesure la distance qui me sépare du conquérant de l'Inde. Mais Mlle de Vandes a daigné me permettre la démarche que je tente, et le bonheur de ma vie est attaché à cette union.»

Courrier par courrier, c'est-à-dire au bout de deux mois, le chevalier reçut la réponse de sa famille, qui lui faisait savoir qu'elle était en bonne santé et témoignait l'espérance que «la présente» le trouvât de même. L'année n'avait pas été bonne pour les mûriers, et les vers à soie avaient eu malheureusement la jaunisse. Demi-récolte de vin et chute d'une cheminée du vieux manoir, qui avait tué, en tombant, le chat de la tante Olive. Fargeau, le valet des chiens, était mort de vieillesse, et l'on parlait du mariage de la deuxième fille de Peyroux, le fermier; mais quant à écouter les sottises et impertinences que lui, Nicolas, disait du Gange et de Pondichéry, du Pendjâb, de Visapour, des Cipayes et de la nièce de cet aventurier, Joseph Dupleix, marquis pour rire, banqueroutier, etc., etc., il pouvait bien (toujours lui, Nicolas) rayer cela de ses papiers.

On n'allait pas, au Vigan, jusqu'à contester l'existence même de l'Inde, puisqu'il en était question dans les histoires de l'antiquité; mais on savait parfaitement à quoi s'en tenir sur toutes les tromperies, menteries et faridondaines des marchands et des voyageurs. Jamais personne au monde n'avait ouï parler de ce Bussy-Castelnau que Nicolas comparait à Alexandree le Grand. Pensait-il s'adresser à des béjaunes? Il lui était enjoint, sous peine de malédiction, de rompre toutes relations avec ce nid d'intrigants, de laisser sa demoiselle Jeanneton pour ce qu'elle était et de songer qu'il y avait là-bas au pays, une «pigeonne» bien mignonne, sa cousine Amillou, à la vérité un peu bossue, mais qui n'avait jamais couru le Bengale et qui l'attendait au pays.