Le dernier des Commis Voyageurs.
Par Louis Reybaud
PRÉFACE
Ce livre a été publié anonymement en format feuilleton dans le journal "L'Illustration", entre le 30 mars et le 8 juin 1844. Pour en faciliter l'accès, Gutenberg.org le réédite aujourd'hui en format de livre électronique.
Il ne semble pas qu'il ait été publié, à ce jour, sans aucun autre soutien, bien qu'il ait paru dans "Nouvelles de Louis Reybaud" (1852), avec trois autres nouvelles, et en 1856 avec une histoire courte "Les aventures d'un fifre."
I
UN RELAIS.
«Plaisantons pas, voyageurs; laissez-moi gouverner ma mécanique. La côte est rapide, voyez-vous: nous tombons à pic sur Tarare.
--Conducteur, soyez calme! La mécanique, ça me connaît. J'ai vu périr le sabot et naître la mécanique. Vous avez affaire à un routier.
--Possible, voyageur; mais une imprudence est vite commise. S'il arrivait un accident, on me mettrait à pied.
--Conducteur, vous êtes jeune: autrement votre mot serait sans excuse. Vous ne connaissez donc pas le vieux troubadour, l'ancien des anciens... Diable de palonnier, comme il s'emporte!
--Mais serrez donc le frein, voyageur; la pente nous gagne.
--C'est fait, conducteur; on ne prend pas le vieux troubadour en faute. Voilà! Nous allons nous insérer doucement dans Tarare. N'empêche que votre palonnier ne soit une pauvre bique. Dites donc, postillon?
--De quoi, m'sieur?
--Conseillez à votre maître, mon garçon, de ne prendre des limousins que pour l'arbalète. Au limon, toujours des normands ou des comtois, des races carrées; beaux poitrails, croupes énormes: il n'y a que cela pour tenir à la descente:
Et vogue la berline,
Qui porte mes amours.»
Cette conversation, mêlée de chants, se passait sur l'impériale de l'une des grandes messageries qui font le service entre Paris et Lyon par la route du Bourbonnais. Le principal interlocuteur était un petit homme trapu, vigoureux, et dont la figure ronde et joviale exprimait cette satisfaction qui naît d'une santé parfaite et d'un merveilleux estomac. Les rides du visage accusaient une cinquantaine d'années, mais des années légèrement portées et qui n'avaient nui ni à l'enluminure du teint, ni à la vivacité de l'œil, ni à la pétulance des allures. Le buste était puissant, le cou large, les cheveux gris et coupés ras, le nez un peu camard, l'oreille rouge, la denture encore belle, le front court et sillonné. La force de la musculature et la richesse du sang éclataient chez ce sujet, et son florissant aspect donnait une grande idée de l'harmonie de ses fonctions digestives.
C'est à Moulins, au milieu de la nuit, que l'on avait pris le nouvel hôte de l'impériale. Depuis qu'il s'y était installé, personne autour de lui n'avait eu un instant de repos. La température était froide et les autres voyageurs auraient voulu se défendre contre l'air extérieur à l'aide des rideaux de cuir qui garnissaient leur demeure aérienne. Impossible: le nouveau venu les écartait avec une obstination infatigable, et semblait avoir fait un pacte avec la bise. Il est vrai qu'il avait pris ses précautions: la houppelande doublée de peaux de mouton, les bottes fourrées, la casquette de loutre rabattue sur les oreilles, et par-dessus tout cela le manteau bleu de ciel avec l'agrafe en similor. Notre homme s'agitait, soufflait sous ces enveloppes, coudoyant ses voisins ou les inquiétant par des piétinements opiniâtres. Désormais, à ses côtés, personne ne s'appartint plus; il semblait être le maître, le souverain de cette voiture. Son aplomb dominait le conducteur, et les postillons avaient pris le parti de lui obéir. A chaque relais il mettait pied à terre, non sans fouler les orteils qui se trouvaient sur son passage; puis, à peine remonté, il allumait une énorme pipe allemande et infectait de fumée les trois pauvres diables que leur étoile avait fait asseoir sur les mêmes banquettes que lui.
Quand le jour parut, ce fut un autre manège. Dans le moindre bourg, dans les hameaux même, cet homme trouvait quelqu'un à apostropher, quelques mots à échanger.
«Bonjour, père Picard.
--Tiens! ah! c'est vous, troubadour?
--Oui, mon bonhomme, c'est moi; et la mère Picard, et les petits Picard, comment tout ce monde-là se comporte-t-il:
--Très-bien, troubadour, à souhait; faites honneur. Ah ça! dégringolez donc de votre perchoir; il y a le temps de se gargariser avec un peu de fil-en-quatre.
--A la bonne heure! en voilà une d'idée. Ohé! le conducteur! ohé! le postillon, par ici! voilà un homme généreux qui régale. En avant le fil-en-quatre, et vive le père Picard!
Ah! comme on entrait
Boire à son cabaret!»
Quelques lieues plus loin, la scène variait. Du haut de son observatoire notre remuant voyageur apercevait, à une certaine distance, un épicier sur le pas de sa porte, et s'improvisant un porte-voix à l'aide de ses deux mains:
«Père Jaboulot, criait-il, combien vous reste-t-il de sacs de poivre du dernier envoi de la maison Grabeausec et compagnie?
--Quatre sacs, troubadour; de la vraie drogue, impossible de les vendre.
--Fouette, postillon,» répliquait le voyageur, en accompagnant ces mots d'un geste qui exprimait à son interlocuteur lointain le regret de n'avoir pu saisir et comprendre ses paroles.
Cet homme remplissait ainsi les grands chemins de son activité, et menait à lui seul plus de bruit que tout le coche ensemble. Peu à peu le conducteur s'était vu forcé de lui abandonner une partie de ses attributions; il surveillait l'attelage, ajustait les traits, sonnait de la trompette, faisait jouer la mécanique, prodiguait ses conseils aux postillons, s'emparait du fouet et l'agitait d'une manière bruyante. Quand ces ressources étaient épuisées, il entamait son répertoire de chansons, et cherchait à justifier le surnom de troubadour sous lequel il paraissait fort connu et presque populaire dans la contrée, l'assaut du grave au doux, il épuisa son Béranger pour en venir à des romances couvertes d'une gaze beaucoup plus diaphane. Ses voisins semblaient moins charmés qu'impatientés de cet exercice vocal; mais l'artiste n'en continuait que de plus belle à les combler de refrains et de flonflons. Probablement il s'inquiétait peu des impressions de son auditoire; son propre suffrage lui suffisait. De leur côté, ses compagnons avaient pris le parti d'opposer à ce débordement un silence et une résignation exemplaires, et cette patience ne se démentit qu'au dernier tournant de la descente qui aboutissait à la Grande-Rue de Tarare.
«Monsieur, se hasarda alors à dire l'un des voyageurs, nous voici au relais; si vous modériez les éclats de votre voix? On va nous prendre pour une émeute.»
Celui qui parlait ainsi était un jeune homme de vingt-cinq ans, blond, délicat, presque imberbe, d'une physionomie douce et heureuse. Depuis que le personnage qui répondait au surnom de troubadour avait fait invasion dans le cabriolet, il s'était appliqué à lui laisser tous ses aises et à ne point gêner ses mouvements. Pelotonné dans un coin, il s'efforçait d'occuper le moins d'espace possible, et se contentait de se défendre contre les écarts d'une pantomime turbulente. Le troubadour aurait dû lui tenir compte de cette longue condescendance; cependant il mit quelque aigreur dans sa réponse.
«Jeune homme, lui dit-il, on pourrait croire que vous êtes étranger à la Charte constitutionnelle et aux lois du royaume.
--Mais, monsieur, il me semble...
--Au fait, vous êtes jeune, et vous n'avez pas triomphé en juillet pour la défense des lois:
Au sein d'une masse profonde.
Qui guide leurs drapeaux sanglants?
Dessous une perruque blonde,
C'est Lafayette en cheveux blancs.
--Encore une fois, monsieur...
--Deux minutes d'attention, jeune homme. Que dit la Charte, article 3: «Tout Français a le droit de publier ses opinions; la censure ne pourra jamais être rétablie.»
--Eh bien?
--Je publie mes opinions par la voie ou plutôt par la voix des romances, et vous attentez à ma liberté individuelle, vous me ramenez aux mauvais temps de la censure, en m'interpellant hors de propos.
--Cessez vos railleries, monsieur.
--Jeune homme, écoutez votre ancien jusqu'au bout. Je suis Potard, le fameux Potard, autrement dit le vieux troubadour, doyen des commis voyageurs de l'épicerie et de la droguerie lyonnaises. Il faut que ce conducteur soit excessivement jeune pour ne pas connaître le père Potard, le vieux troubadour. De Lille en Flandre jusqu'à Bayonne, tous les conducteurs me connaissent; ils ont tous fumé avec moi le calumet de l'amitié et partagé le petit verre de la sympathie. Il n'y a qu'un Potard au monde comme il n'y a qu'un Napoléon. Bon garçon, viveur, noceur, balochard même, mais inflexible sur les principes:
Plutôt la mort que l'esclavage!
C'est la devise des Français.
--Mon Dieu, monsieur...
--Maintenant que je me suis déboutonné, jeune homme, que j'ai mis mon cœur à jour, comme, si j'étais de verre, à votre tour pour les noms, prénoms et qualités. A propos, j'oubliais d'ajouter que je voyage pour les Grabeausec et compagnie, rue du Bât-d'Argent; première maison de droguerie, ayant des relations dans les deux Indes: voilà.
--Moi, monsieur, je me nomme Edouard Beaupertuis, et je représente la maison de mon père Beaupertuis et Blainval, articles châles, soieries et nouveautés.
--Beaupertuis de la rue Caillou? Établissement connu, riches fabricants, des gens qui travaillent avec leurs capitaux. Jeune homme, je vous en félicite. Que ne parliez-vous plus tôt? Les Beaupertuis, malpeste! c'est du bon papier, première valeur. On leur donne 500,000 francs de fortune, haut la main. Touchez là, mon cher, touchez là!»
On venait d'arriver au relais, et déjà les voyageurs descendaient un à un de la voiture; le conducteur déclara qu'il accordait trois quarts d'heure pour le déjeuner. L'hôtesse du Lion-d'Or se tenait, en tablier blanc, à l'une des portières et invitait la compagnie à se rendre dans la salle à manger. Edouard Beaupertuis eut beau faire, il ne put se débarrasser des étreintes du père Potard. Le vieux troubadour l'emmena vers l'hôtellerie en chantant:
«Point de chagrin qui ne soit oublié
Entre l'amour et l'amitié.
«Jeune homme, ajoutait-il, vous débutez dans la carrière des voyages; je veux faire votre éducation. Vous me revenez, saprelotte, vous me revenez! J'ai une légion d'élèves qui battent les grandes routes, et il y a parmi eux des sujets qui me font honneur. Cependant, faut-il l'avouer, le feu sacré n'y est plus. Pour caroller la pratique, je ne dis pas; mais pour le cœur, pour l'amour de la patrie et surtout pour la romance, il y a déchet, un cruel déchet. Vous parlez à ces jouvenceaux de notre illustre Béranger, «Connais pas,» qu'ils répliquent. Voilà pourtant où nous en sommes: les grandes traditions se perdent. Le commis voyageur aime mieux roucouler un air de Robert le Diable que le Dieu des Bonnes Gens; l'institution est en décadence, c'est toisé:
Le verre en main gaîment je me confie
Au dieu des bonnes gens.»
Le vieux troubadour était trop expert en matière de grandes routes pour pousser plus loin l'entretien. Le déjeuner était servi, et il fallait se mettre à table sur-le-champ, sous peine de donner de l'avance aux autres convives. Le père Potard échangea avec la servante un coup d'œil d'intelligence, choisit une place à portée des grosses pièces, et ouvrit la tranchée devant un canard flanqué de navets. A peine avait-il commencé les opérations, que le conducteur entra.
«En voiture, messieurs!» s'écria-t-il.
Un sourire effleura les lèvres du troubadour.
«Conducteur, dit-il, le jeu est vieux, très vieux; réservez-le pour une meilleure occasion. Avec le père Potard, c'est peine perdue. Il y a temps pour tout; songeons d'abord aux légumes. Vous offrirai-je des aiguillettes de ce palmipède, conducteur? Pristi! le drôle se défend joliment. Il faut qu'il suit mort centenaire.»
En même temps, le commis voyageur de la maison Grabeausec et compagnie plongeait le couteau dans les entrailles de la bête, et le retirait avec un morceau de papier embroché au bout de la lame.
«Par exemple, s'écria-t-il, en voilà une sévère. Un canard savant! un canard qui digère le papier et se nourrit d'écriture! c'est du nouveau!»
Cette découverte répandit quelque étonnement parmi les convives; on examinait à la ronde ce morceau de papier fixé au bout du couteau, sans pouvoir s'expliquer par quel hasard il se trouvait logé dans le ventre de l'animal. Le père Potard semblait lui-même fort intrigué, quand tout à coup on le vit bondir sur sa chaise et se frapper le front;
«J'y suis! je l'ai trouvé! Passez-moi l'objet; nous allons rire. Je parie que c'est ce farceur d'Alfred, de la maison Papillon et compagnie, qui a monté le coup. Passez-moi l'objet, vous dis-je; je suis curieux de voir cela.»
Le couteau, après avoir fait le tour de la salle, se trouva de nouveau entre les mains du vieux troubadour. Il en détacha le papier et l'ouvrit avec quelques précautions. A peine eut-il jeté les yeux dessus, que sa physionomie s'anima.
«Silence! messieurs, s'écria-t-il. Ceci vous représente un acte civil de la plus haute importance: c'est l'extrait mortuaire concernant le volatile ici étendu. L'épitaphe est courte, mais expressive: 2 février. Nous voici au 15; c'est donc treize jours pleins. Je ne m'étonne plus que le défunt soit si coriace; il passe peu à peu à l'état de momie. J'en ai vu au Louvre, à Paris, qui sont moins solides que celle-là. Il est vrai que le canard est d'une conservation plus facile qui l'homme.»
Les convives riaient à gorge déployée, et le papier accusateur circulait encore une fois autour de la table.
«C'est égal, ajouta le vieux troubadour, l'idée est jolie. J'en reviens à dire qu'il n'y a qu'Alfred, de la maison Papillon, qui ait pu l'avoir. Satané farceur, tu me rendras jaloux!» A ce moment, le conducteur, qui s'était absenté pendant quelques minutes, reparut à la porte de la salle à manger.
«En voiture, messieurs, dit-il.
--Ah! conducteur, s'écria le père Potard en l'interrompant, vous commencez à devenir fastidieux, mon cher. Bon pour des conscrits de s'effaroucher; mais quand on a sur le dos trente-cinq ans de voyages, on connaît les rengaines Voyons, conducteur, nous ne sommes pas ici pour faire les affaires de l'aubergiste; au contraire. Soyons calme, mon camarade, et rinçons-nous à fond le gosier; c'est très-salubre.
A boire, à boire, à boire!
Nous quitterons-nous sans boire?
Nous quitterons-nous sans boire un coup?»
Bon gré, mal gré, il fallut que le conducteur en passât par ce que voulait le père Potard: le vieux troubadour s'emparait tout à fait du commandement. Sur l'article de la nourriture, il était d'ailleurs inflexible; il voulait s'en donner dans toute la plénitude de son appétit, et avec le calme d'un estomac sûr de sa force. Toutes les hôtelleries du Bourbonnais et de la Bourgogne le connaissaient: on le savait implacable dans ses rancunes, mais fidèle dans ses amitiés. L'aventure du canard était arrivée aux oreilles du maître de l'établissement; il comprit qu'il fallait étouffer cette affaire, et improviser une réparation. A l'instant la table fut couverte d'une profusion de mets, et les plus fins, les plus recherchés, furent placés devant le père Potard, avec un petit beaujolais dont la couleur semblait toute autre que celle du vin qui garnissait le reste de la table. Le vieux troubadour comprit la portée de ces attentions, et s'empressa d'y faire honneur. Il passa du vol-au-vent à la galantine, du veau aux carottes au civet de lièvre, expédia un jeune poulet, et se précipita sur le fromage comme un homme à jeun. Il était vraiment beau sur ce champ de bataille, qu'il jonchait de débris. Au milieu d'aussi furieux coups de dent, il trouvait encore quelques mots à placer:
«Décidément, messieurs, le canard de tout à l'heure était une erreur, une pure erreur: l'hôte doit y être étranger; Alfred, de la maison Papillon, aura tout fait. Voyez, ajouta-t-il, comme pour s'acquitter d'une dette d'honneur, voyez comme on déjeune ici. J'ai passé cent trente fois au Lion-d'Or; toujours le même service, toujours des compotes de pommes et des meringuer, au dessert. Nulle part on ne travaille le vol-au-vent comme dans cette maison; et puis, c'est supérieurement garni: des quenelles, des crêtes de coq, des champignons, des truffes; on n'y épargne rien.»
Pendant tout le temps que se prolongea cette scène, le conducteur se tint sur le seuil de la porte, visiblement contrarié, mais n'osant pas persister dans ses fonctions de trouble-fête. Enfin, lorsque quarante minutes se furent écoulées ainsi, il reprit timidement la parole:
«Si nous montions en voiture, messieurs: nous avons trois heures de retard.
--Adjugé pour cette fois, conducteur, répliqua le père Potard; le temps d'engloutir le pousse-café, et nous sommes à vous.»
Tout le monde se leva, et les comptes se réglèrent. Le vieux commis voyageur portait la main à la poche, quand l'aubergiste entra et le prit à part:
«Allons donc, troubadour, lui dit-il, vous voulez plaisanter.
--De quoi! père Robineau: les bons comptes font les bons amis. Trois francs pour tout le monde, quarante sous pour les copins: voilà.
--Rien de rien, troubadour; vous m'avez sauvé une tuile; c'est moi qui vous dois du retour.
--En voiture, messieurs!» cria de nouveau le conducteur.
La diligence s'ébranla, et cinq heures après elle entrait dans le faubourg de Vaize, traversait la Saône, et venait déposer les voyageurs sur la place des Terreaux.
«Jeune Beaupertuis, dit alors le vieux troubadour à son compagnon de route, sans adieu, n'est-ce pas? Voici mes divers domiciles: de huit à dix heures du matin, au café Casati; dans la journée, chez les Grabeausec; le soir, au café de la Perle, entre neuf et minuit; chez moi, jamais, place Saint-Nizier, maison du boulanger, au troisième, la porte en face, disposez du père Potard à la vie et à la mort. Il pleut, je me sauve.»
II
LA PLACE SAINT-NIZIER.
Ce qui frappe le plus vivement l'œil de l'observateur, quand il parcourt la ville de Lyon, c'est le soin avec lequel on y a ménagé et employé l'espace. A peine çà et là aperçoit-on quelques grands découverts comme les places des Terreaux et de Bellecour; partout ailleurs ce n'est qu'un entassement confus de maisons si hautes que le jour en est presque intercepté. On chercherait vainement, hors de la ligne des quais, une perspective régulière, une de ces rues largement ouvertes où la lumière et l'air se jouent librement. Le cœur de la cité, qui va de la rue des Capucins à la rue Saint-Dominique, est sillonné de ruelles qui se brisent d'une manière inégale, et forment un labyrinthe presque toujours obscurci par le voile des brouillards et un épais nuage de fumée.
Cette disposition de la seconde ville du royaume s'explique par son assiette même. Les deux grands cours d'eau sur lesquels elle est située s'y resserrent de telle façon qu'il a fallu tirer le plus de parti possible de l'étroite langue de terre qui les sépare. La presqu'île de Perrache, qui offre aujourd'hui un précieux moyen d'agrandissement; la vaste plaine qui s'étend des Brotteaux à la Guillotière, et où s'élève une cité nouvelle, n'étaient autrefois que des marécages ou tout au moins des terrains d'alluvion sur lesquels il eut été dangereux de bâtir. Il ne restait donc qu'une superficie fort restreinte, encaissée d'un côté par les hauteurs de la Croix-Rousse, de l'autre par les escarpements de Saint-Just et de Fourvières. De là cette nécessité de resserrer et d'exhausser les habitations, en même temps que l'on réduisait outre mesure l'espace abandonné à la circulation et à la voie publique. Aussi un genre de luxe que possèdent toutes les villes de province, et auquel Paris lui-même ne renonce que peu à peu et à regret, celui des cours et des jardins, est-il absolument ignoré à Lyon. La végétation y est pour ainsi dire supprimée, et les vides intérieurs ménagés dans les constructions sont à peine suffisants pour les éclairer et les aérer de manière à les rendre habitables. Nulle part les maisons ne ressemblent davantage à des niches, et le bourdonnement sans fin qui s'élève de cette enceinte affairée rend cette ressemblance plus frappante et plus juste encore.
La place Saint-Nizier forme, au centre de Lyon, l'un des rares espaces que l'on a pu ménager dans l'intérêt de la salubrité publique. Une magnifique église, dont le style tient du gothique et du lombard, en occupe le centre, et tout autour de l'édifice religieux s'est établi un bazar qui témoigne en faveur de la tolérance de nos ancêtres, ou tout au moins de l'esprit industrieux qui anima toujours la capitale du Lyonnais. Un marché, garni d'échoppes, couvre le reste de la place, et le bruit des cloches s'y mêle incessamment aux cris des marchands et aux mille plaintes des animaux exposés en vente. Rien n'est plus bizarre et plus choquant que l'aspect de ce chef-d'œuvre de l'architecture du moyen âge terminé par des étalages de fripiers, de crémiers, de bouchers et d'herboristes, qui lui font une espèce de soubassement. Aucune profanation ne saurait affliger davantage l'artiste et troubler autant son admiration.
Au sixième étage d'une maison qui borde cette place, on pouvait remarquer, il y a peu d'années, deux croisées qu'unissait entre elles une végétation extérieure. Des tiges de capucines et de pois de senteur, partant des impostes et grimpant le long de la façade sur des soutiens invisibles, décrivaient un arc régulier et se paraient d'une foule de fleurs qui ressemblaient de loin à autant de clochettes. A diverses reprises, dans le courant de la journée, on voyait s'avancer timidement, dans ce cadre de verdure, une tête blonde, un visage charmant quoiqu'un peu pâle. C'est là que le père Potard avait son domicile légal. Quelle était cette fée du logis? En garçon qui sait calculer, et à qui l'habitude des affaires a inspiré une défiance incurable, Potard n'avait jamais voulu se marier. Absent pendant dix mois de l'année, il craignait les suites de ce délaissement forcé, et n'entendait pas donner prise à la raillerie. Il avait donc, à diverses reprises, refusé des partis avantageux.
Mais quelle était alors la jeune fille qu'on voyait chaque matin paraître à cette croisée de la place Saint-Nizier, semblable à une fleur détachée du sein du feuillage? Pour peu qu'on la suivit dans ses habitudes, il était facile de voir qu'elle agissait en maîtresse de la maison. Absent dès le matin, le troubadour ne faisait chez lui que des stations fort courtes, et il rentrait le soir, sans bruit, à une heure assez avancée. Les amis de Potard l'avaient souvent plaisanté à ce sujet, en célébrant sa conquête et lui faisant compliment d'une aussi bonne fortune; mais il entrait alors dans de telles colères, et repoussait si énergiquement les allusions et suppositions graveleuses, qu'on s'était accordé à tirer un voile sur ce mystère de sa vie et à l'oublier complètement. En ce qui concernait ce détail, le troubadour était intraitable: il dérogeait il tout, à son humeur, à son caractère, à ses habitudes. Lui, si ouvert, si communicatif, s'enveloppait alors d'un voile sombre et ne se laissait pas pénétrer. Au café, en voyage, sur la place publique, il était toujours le facétieux. Potard, Potard le troubadour; mais son domicile était muré pour les curieux, et même pour ses amis les plus intimes. Personne ne pouvait se flatter d'y avoir mis les pieds.
Comme le romancier a des privilèges surnaturels, et que les portes les mieux closes s'ouvrent devant lui, nous allons pourtant soulever le voile qui couvre cet intérieur, dût le père Potard s'en formaliser. Il est neuf heures du soir, et nous voici dans une petite salle à manger dont la propreté fait tout le luxe. Les maisons de Lyon offrent, en général, un contraste qui affecte fort désagréablement le regard. L'escalier tout en pierres massives, mal équarries et d'un parement grossier, s'ouvre sur des couloirs sombres, garnis d'aspérités boueuses que les pieds des passants tendent à exhausser peu à peu, et se développe, sur une hauteur de huit étages, par une cage enfumée, informe et dont les parois salpêtrées sont dans un état de suintement perpétuel. Jamais le soleil n'arrive jusque sur ces noirs paliers et ces degrés sans fin qui sont voués à l'humidité et aux ténèbres. Le badigeon, qui pourrait leur rendre quelque clarté, semble ignoré à Lyon, et la ville qui confectionne des tissus si brillants et si délicats semble se plaire dans une robe de suie et de moisissure. Mais quand on quitte l'escalier pour entrer dans les appartements, à l'instant la perspective change. Tous les murs intérieurs portent un revêtement en boiserie, orné de quelques moulures et recouverts d'une peinture gris-clair que relève un vernis brillant. C'est la tapisserie à l'usage de la ville, et les marchands de papiers peints doivent s'en trouver fort lésés.
Le logement du père Potard était une espèce de bonbonnière de ce genre, et tout y attestait la présence de mains soigneuses et attentives. Rien qui ne fût brillant et lustré, rien qui ne fût empreint d'un certain goût et d'une élégance naturelle. Les couleurs des meubles et des rideaux étaient parfaitement assorties, la petite cheminée à tablier avait les proportions et l'harmonie désirables; partout des trumeaux et des corniches, des parquets bien cirés et des boiseries bien jointes. Les femmes seules savent créer et entretenir ces détails du bien-être intérieur. Aussi en voyait-on deux dans la pièce où nous venons d'entrer; l'une assise près d'une lampe à réflecteur et travaillant à un ouvrage d'aiguille, l'autre achevant de mettre le couvert et de pourvoir aux préparatifs du repas. L'argenterie est sur la table, les assiettes de porcelaine aussi; tout cela indique l'aisance et même quelque raffinement. De temps en temps la jeune fille quitte son siège pour aller vers la porte d'entrée et prêter l'oreille aux bruits qui viennent du dehors, puis elle se rassied en laissant échapper un petit geste d'impatience. Il n'y a pas à s'y tromper, c'est le visage qui se montre chaque jour à la croisée de la place Saint-Nizier, entre les pois de senteur et les campanules rouges des capucines. L'expression en est douce et touchante; les traits d'une finesse achevée portent cependant ce caractère de souffrance commun aux populations à qui l'air et l'espace sont mesurés d'une manière avare. Un sentiment de mélancolie s'y laisse voir; on dirait un ange qui se souvient d'une patrie meilleure, une Mignon de Goethe se rattachant par la pensée aux rayons du soleil natal et aux horizons de cette contrée heureuse que couvrent des orangers en fleur. L'autre femme est une vieille Bourguignonne qui porte le costume de sa province; alerte malgré ses rides, elle va et vient, donne l'œil à tout, surveille ses fourneaux en même temps qu'elle s'occupe du service, et de loin en loin jette sur la jeune fille, assise dans l'angle de la pièce, un regard furtif et presque maternel.
«Marguerite, dit enfin celle-ci en laissant échapper un soupir, il me semble qu'il se fait tard. Quelle heure est-il donc?
--Neuf heures et cinq minutes à la pendule de la chambre, mam'selle Jenny. Il n'y a pas encore grand mal.
--Bon ami devrait être ici depuis demi-heure au moins, Marguerite. Tu sais qu'il est très-exact pour le souper.
--N'y a pas de quoi s'inquiéter, mam'selle. Les Grabeausec l'auront retenu; c'est l'époque de l'inventaire. Faut que le bourgeois soit là pour la chose d'aider ces messieurs du magasin. Un petit coup de collier, quoi!
--Tu as raison, Marguerite, je suis un enfant. Mais je ne sais! les larmes me viennent aux yeux malgré moi. J'ai l'idée qu'il nous arrivera quelque malheur. Mon Dieu! mon Dieu! Il y a des moments ou je voudrais être morte.
--Sainte Vierge! que dites-vous? s'écria la vieille servante en faisant un signe de la croix. Ne parlez donc pas comme çà, mam'selle; vous allez offenser Dieu.
--C'est qu'aussi on n'est pas malheureuse comme je le suis. Huit jours sans le voir; huit jours entiers, Marguerite!
--Comment, huit jours? Il a dîné ici ce matin, le bourgeois. Votre mémoire déménage, mam'selle; à cette preuve qu'il vous a porté un joli châle boiteux, comme il dit. Tenez, celui qui est là, sur cette chaise.
--Ce n'est pas de bon ami que je parle, Marguerite.
--Et de qui donc?
--Tu sais bien! De qui pourrait-ce être? C'est de lui.
--Ah! de lui? Vous y pensez encore? ajouta la Bourguignonne en prenant un ton presque sévère. Je croyais que c'était rompu.
--Rompu, oh! j'en mourrais! Marguerite, que je souffre! Dieu, que je souffre!»
En effet, la figure de la jeune fille exprimait un sentiment d'angoisse profonde: son teint avait pris des tons mats de la cire, son regard était fixe et terne, ses traits avaient quelque chose de contracté qui touchait à l'égarement. La vieille servante se sentit désarmée par cette crise:
«Mam'selle, dit-elle à sa maîtresse; ne vous mettez donc pas dans ces états-là! Vrai, vous me fendez le cœur. Avez pitié de votre pauvre Marguerite qui vous a nourrie, élevée et ne vous a pas quittée depuis seize ans. Il reviendra, croyez-le, il reviendra.
--Tu crois, répliqua la jeune fille en poussant un long sanglot; tu crois, ma bonne? Que le ciel t'entende!»
Un torrent de larmes s'échappa de ses yeux et procura quelque soulagement à cette douleur contenue. Quand Marguerite la vit plus calme, elle ajouta:
«Écoutez, mam'selle; rien n'est plus aisé que de tromper une pauvre vieille femme qui a son marché à faire, une maison à tenir en état, de mauvais yeux et des oreilles pas trop bonnes. Vous êtes votre maîtresse absolue; à seize ans, c'est beaucoup. M. Potard ne peut pas être là. Dam! le pauvre cher homme! son métier est de battre les grandes routes; faut bien faire venir l'eau au moulin. On ne manque de rien ici, mais pourquoi? Parce qu'il est en tournée pour les Grabeausec. S'il restait à surveiller sa maison, adieu le métier, adieu les profits! La misère entrerait par cette porte. Plus de nappe blanche, plus d'argenterie, plus de châles, plus de linge dans les armoires; tout filerait peu à peu comme çà est venu. Et la misère, si vous saviez comme c'est triste!
--Bah! quand le cœur est heureux!
--Ne parlons pas ainsi, mam'selle: vous n'y avez pas passé comme nous autres villageoises. Il n'y a pas d'amour qui y résiste. C'est pour vous dire qu'il faut bénir ce bon M. Potard à toute heure de votre vie. Et penser que nous lui préparons du chagrin, à ce pauvre cher homme! Dieu! s'il allait s'en apercevoir! Vous, mam'selle, vous n'avez rien à craindre; mais moi, il me tuerait! et, faut être juste, je l'aurais bien mérité.
--Huit jours sans donner signe de vie! songes-y donc, Marguerite, reprit Jenny, dont la pensée suivait une autre direction que celle de la vieille servante.
--Allons, voilà que sa marotte la reprend.
--J'ai regardé de tous les côtés, Marguerite; sur la place, dans la rue, à la croisée de son petit logement de derrière; personne, personne! Huit jours ainsi, quelle agonie!»
Les deux femmes en étaient là de leur entretien quand un bruit soudain et étrange se fit entendre sur le palier de l'appartement; ou entendait des pas rapides résonner sur les marches de l'escalier, comme si plusieurs personnes se fussent poursuivies; cette course bruyante était entrecoupée d'exclamations confuses dont le sens ne parvenait pas jusqu'aux oreilles de la jeune fille. Enfin, après quelques minutes de ce manège, il se fit un moment de calme, et un violent coup de sonnette retentit à la porte.
«Sainte Vierge! s'écria Marguerite, qui peut sonner ainsi?
--Ouvrez donc,» dit une voix, en accompagnant cet ordre d'un énergique juron.
Marguerite reconnut son maître, et obéit. Le père Potard se précipita chez lui avec l'impétuosité d'un ouragan, et alla se jeter, hors d'haleine, sur un grand fauteuil qui garnissait la salle à manger. Toute sa personne respirait le plus beau désordre: chacun de ses cheveux, plus hérissés que d'ordinaire, semblait porter une goutte de sueur; le nœud de sa cravate avait exécuté un mouvement de conversion, et ne se présentait plus qu'en silhouette; les boutons du gilet avaient cédé à un effort trop brusque, et les pans de la redingote étaient bouleversés comme par un coup de vent. Étendu sur son fauteuil, le troubadour ne semblait plus avoir de force que pour souffler et s'essuyer le visage avec un foulard.
«Ouf! dit-il enfin... En voilà un qui a voulu me faire gagner le souper.. Quelle partie de barres!... Sacripant, va!... tu es heureux que le pied m'ait glissé... Figure-toi, ma petite Jenny, ajouta-t-il quand les voies respiratoires eurent repris chez lui un mouvement plus régulier, figure-toi qu'en rentrant j'ai failli mettre la main sur un malfaiteur.
--Un malfaiteur! s'écrièrent à la fois les deux femmes.
--Oui, un malfaiteur; vous allez voir. Marguerite, un petit verre de n'importe quoi pour me refaire: j'ai la voix dans les talons.»
Quand il se fut garni l'estomac de ce cordial, le père Potard reprit:
«Voici la chose; je venais souper comme de coutume, lorsqu'en ouvrant l'allée de la maison, je vis se glisser à mes côtés une espèce d'ombre qui prit de l'avance sur moi et enfila l'escalier. C'est bien; je n'y prends pas garde: Probablement, me dis-je, c'est un locataire qui regagne son appartement. Au premier étage, même manœuvre: au moment où je tourne la rampe, le sylphe s'échappe et monte un étage plus haut; au second, au troisième, au quatrième, même cérémonie. Alors, je me ravise et réfléchis: Cet homme, pensai-je en moi-même, doit exercer quelque industrie non autorisée par les lois; il prend chasse jusqu'à ce que je me sois remisé quelque part, et puis il continuera son commerce. C'est bien, opposons stratégie à stratégie. Au lieu de monter, alors que fais-je? Je me livre à une halte savante, afin de tromper l'ennemi, et puis je m'achemine vers notre sixième à pas de loup. Arrivé à mi-chemin, j'aperçois, dans une chambre située sur le derrière, une lumière qui se déplace vivement.
--De quel côté? dit Jenny, interrompant le père Potard avec une vivacité inquiète.
--Là, sur la cour, ma petite, vis-à-vis de notre cuisine. Mais laisse-moi achever, la lumière s'éteint, et je m'efface de nouveau. Alors, je vois déboucher nom drôle sur notre palier; il avait probablement un paquet de fausses clefs à la main, car je l'entends ferrailler comme s'il crochetait une porte. Oh! alors je ne me contiens plus; je me précipite sur lui afin de le livrer à la police; mais mon gaillard se met à jouer des jambes avec une supériorité à laquelle je suis forcé de rendre hommage. Il me trompe par une feinte, m'éloigne par une poussée, et descend les escaliers huit à huit. De malfaiteur doit être de première force sur la gymnastique; dans son genre d'industrie, on a l'emploi de ce talent. Bref, j'ai eu beau courir, il m'a glissé entre les doigts. Mais c'est égal, je le repincerai; il n'a qu'à bien se tenir.»
Pendant que le père Potard poursuivait le récit de son aventure, la jeune fille semblait en proie à une émotion que trahissait le jeu de sa physionomie. Le dénoûment sembla pourtant la rassurer et, elle dit:
«C'est une fausse alerte, bon ami; il faut oublier cela.
--Non, saprelotte, j'ai mon idée; ou ne fait pas aller le père Potard. Après le souper, j'irai chez le commissaire.»
On se mit à table, et le repas fut triste. Le troubadour, qui se chargeait ordinairement de l'égayer, obéissait malgré lui à une certaine préoccupation, et Jenny était retombée dans sa mélancolie habituelle. La vieille Marguerite ne songeait qu'au service. Avant le dessert, Potard se leva, embrassa la jeune fille sur le front, prit son chapeau et se disposa à sortir.
«Où allez-vous donc, bon ami? lui dit celle-ci avec anxiété.
--Sois sans crainte, mon enfant, tout se passera bien; j'y veillerai. Mon drôle n'en aura pas le dernier mot.»
Sans s'expliquer davantage, il ouvrit la porte, prit son passe-partout et disparut. Mais au lieu de descendre l'escalier, il se blottit dans une encoignure sombre et garda le plus profond silence. Une heure s'écoula ainsi, et déjà Potard désespérait de prendre sa revanche, quand des pas mesurés résonnèrent dans l'allée de la maison. C'était la marche d'un homme qui prenait évidemment quelques précautions et amortissait à dessin le bruit de ses mouvements. Un pressentiment annonça au troubadour que c'était là son ennemi; il retint son haleine et prêta une attention profonde. Le son régulier des pas se rapprochait toujours, et l'inconnu s'arrêta au sixième étage, précisément devant la porte de Potard. Déjà même il se penchait vers la serrure, quand une main terrible le saisit au collet en même temps qu'une voix de stentor retentissait à son oreille.
«Ah! je te tiens enfin! ah! chenapan! ah! gibier de potence, tu ne m'échapperas pas cette fois! ah! scélérat! ah! pendard! nous allons enfin savoir qui tu es.»
En même temps le troubadour ouvrait sa porte, et contenant l'inconnu à l'aide d'une vigoureuse étreinte, il le poussait dans son appartement.
III.
LE DOUBLE MYSTÈRE.
Au bruit qui se faisait à la porte de l'appartement, Jenny et Marguerite venaient d'accourir; et cette scène, qui jusque-là s'était passée dans l'ombre, se trouva inopinément éclairée. Impossible de rendre le mouvement de surprise qui éclata à la fois chez les divers personnages qui y jouaient un rôle. Jenny ne put contenir un cri étouffé; Marguerite sentit la lampe qu'elle tenait vaciller dans sa main, elles deux hommes en présence poussèrent une exclamation simultanée:
«Édouard!
--Le père Potard!»
Si chacun des acteurs ne se fût pas trouvé placé sous le coup de ses propres émotions, il eût été impossible de ne pas remarquer le trouble de la jeune fille et la pâleur soudaine qui se répandit sur son visage. La mort, en la touchant, ne l'eût pas marquée d'une empreinte, plus profonde. Heureusement l'effet de la surprise troubla le sang-froid ordinaire du père Potard, et Jenny put se remettre de cette secousse avant que des soupçons se fussent éveillés autour d'elle, ce qui lui restait d'altération dans les traits fut facilement imputé à la frayeur, et la jeune fille put se retirer dans sa chambre, le cœur plus tranquille, pendant que le troubadour et l'homme qu'il avait si rudement colleté échangeaient des explications sur leur singulière rencontre.
«Parbleu! s'écria Potard, voilà une aventure. C'est donc vous, Édouard Beaupertuis! Ma foi, oui, c'est vous!»
Le jeune homme avait eu le temps de composer son maintien, et il répondit d'une voix assez calme:
«Moi-même, monsieur; et il me semble que vous auriez pu avoir plus d'égards pour les parements de mon habit, ajouta-t-il en lui montrant ses vêtements fort endommagés par la lutte.
--J'en suis désolé, mon cher; mais dans ce moment-là je vous aurais mis en charpie. Savez-vous pour qui je vous prenais?
--Non, ma foi!
--Pour un voleur, pour un infâme voleur!
--Monsieur!...
--Ne vous fâchez pas! C'est un malentendu qui peut arriver au plus honnête homme. N'empêche que j'aurais eu tout à l'heure un plaisir infini à vous massacrer. J'étais monté en diable!
--Je m'en suis aperçu, monsieur.
--Que voulez-vous! la nuit, on tape où l'on peut. Vous êtes heureux de vous en tirer à aussi bon compte; j'avais soif de sang humain, j'aurais bu dans votre crâne. Le ciel ne l'a pas permis... Mais oublions cela, jeune Beaupertuis; venez dans la salle à manger pour vous remettre. Le combat, est fini; il ne reste plus qu'à panser les blessures. Marguerite, une fiole et deux verres.»
Les paroles avaient été échangées avec rapidité, et c'est à peine si Édouard Beaupertuis avait pu placer quelques monosyllabes. Il avait compris que tous les droits étaient du côté de Potard, en sa qualité de maître du logis. Évidemment surpris par les incidents qui venaient de se passer, on voyait qu'il se tenait sur ses gardes et luttait contre un embarras intérieur. Il suivit machinalement le troubadour, s'assit avec lui à une table, et accepta un verre de bière. L'entretien eût langui si Potard n'avait eu soin de le relever.
«A présent que vous vous êtes un peu remonté le moral, dit-il, expliquez-moi donc, jeune Beaupertuis, ce que vous faisiez tout à l'heure sur le palier de cet appartement. Je suis curieux de l'apprendre.»
Édouard était préparé à cette question, et cependant il ne put se défendre d'un peu d'hésitation avant que d'y répondre. Il se décida enfin, et prenant un ton plus familier;
«Mais il me semble, père Potard, répliqua-t-il, que vous deviez vous attendre à ma visite.
--Tiens, c'est moi que vous veniez voir, Beaupertuis?
--Et qui serait-ce?
--Vous comptiez me trouver ici?
--Sans doute, père Potard.
--Voilà qui est étrange, poursuivit le troubadour en devenant plus soucieux; oui, jeune homme, ceci est étrange. A neuf heures du soir, sans vous tromper de porte. Diable! vous avez la main heureuse.
--Vous m'y aviez engagé, père Potard; souvenez-vous donc de ce que vous me dîtes sur les Terreaux avant de nous séparer: place Saint-Nizier, maison du boulanger, au troisième; ne manquez pas de me venir voir. Eh bien! me voici!
--Vous voici au sixième, jeune Beaupertuis, et dans ma maison où il n'y a point de boulanger. Je vous avais donné une fausse adresse, farceur. Le père Potard n'est visible qu'au dehors; chez lui, jamais.»
Édouard comprit qu'il s'était enferré, et qu'il lui serait plus difficile de sortir de ce mauvais pas qu'il ne l'avait d'abord cru. Il balbutia quelques excuses; mais le troubadour l'interrompit et lui dit avec un air sérieux:
«Jeune homme, pas de mauvaises défaites! On ne fait point aller le père Potard comme le dernier des conscrits. Voyons, de la franchise. On vous a suivi ce soir dans votre campagne du haut en bas de l'escalier, voici près de deux heures que j'ai l'œil sur vous. Je vous ai vu dans l'allée, au premier, au second, et ainsi de suite, jusqu'au sixième étage; je vous ai aperçu dans la chambre en face: j'ai suivi tout votre manège, et ce n'est pas à moi que vous en donnerez à garder. Je suis indiscret peut-être, mais j'ai mes raisons pour cela. Expliquez-vous avec sincérité.»
La situation de Beaupertuis devenait de plus en plus embarrassante; mais cet embarras même sembla lui rendre sa présence d'esprit. La vieille Marguerite venait d'entrer dans la pièce où se trouvaient les deux interlocuteurs; par un signe, le jeune homme fit comprendre au troubadour qu'il ne pouvait, devant un tiers, entrer dans de plus amples confidences; puis, quand la servante, après avoir achevé son service, se fut retirée, il se leva, ferma la porte avec une espèce de solennité, et, de retour à sa place, il ajouta gravement et à demi-voix:
«Père Potard, je vous crois un honnête homme.
--Je m'en flatte, Beaupertuis.
--Eh bien! sous le sceau du secret, je vais vous confier un mystère de ma vie. Jurez-moi que ce que je vous dirai mourra dans votre oreille.
--Je vous le jure, jeune homme. Muet comme une tombe, vous pouvez y compter. Allez, j'en ai gardé d'autres.
--Sachez donc, père Potard, que je poursuis une aventure avec une grande dame de la ville, avec une comtesse de la place Bellecour, tout ce qu'il y a de plus empanaché.
--Vous en êtes bien capable, répliqua le troubadour en souriant de ce début; bien capable, et elle aussi. Cela me rappelle une certaine marquise d'Arcis-sur-Aube, qui remonte pour moi à 1817 ...»
Les souvenirs anacréontiques abondaient dans la vie du troubadour, et toutes les fois qu'on le mettait sur ce terrain, il sentait renaître ses passions d'autrefois, et s'imaginait devoir reverdir les myrtes de sa jeunesse. Édouard Beaupertuis ne pouvait choisir une diversion plus heureuse aux soupçons vagues dont il était l'objet. Aussi reprit-il toute son assurance.
«Vous le savez, père Potard, ajouta-t-il, l'amour vit de mystère; et, pour cacher cette intrigue à tous les yeux, il a fallu s'entourer de grandes précautions.
--A qui le dites-vous, jeune homme! C'est comme moi à Bar-sur-Seine, pour la femme d'un pharmacien. Dans une cave, mon cher, dans une cave! au milieu des drogues infectes de l'époux et sans le moindre luminaire! On a bien raison de dire que la passion est aveugle. Achevez votre récit; c'est plein d'intérêt.
--Il a donc fallu choisir en ville un lieu de rendez-vous, père Potard, un quartier sûr, populeux, une maison à double entrée. C'est ici que le hasard m'a conduit, sous votre propre toit; c'est dans cette chambre où vous m'avez aperçu...
--Je vous comprends! Épargnez-moi le reste! Vous êtes un heureux coquin, jeune Beaupertuis; mais pourquoi ne pas me dire cela tout de suite?
--Père Potard, un galant homme ne fait de semblables aveux qu'à la dernière extrémité.
--Vous avez raison, Beaupertuis: c'est comme moi à Châlons-sur-Marne; une aventure des plus burlesques avec l'épouse d'un notaire. Un jour il y a alerte, surprise; je m'évade et me donne de l'air; mais le pan de mon habit reste pris dans une porte. Que faire? Il s'agit de sacrifier un frac neuf ou une pauvre femme. Je n'hésite pas une seconde; j'immole le frac sur l'autel de ses charmes, et quitte la Champagne avec une basque de moins. Voilà ce qui s'appelle agir en chevalier français. Il paraît que nous sommes de la même école.»
Le père Potard était de nouveau lancé, et il n'y avait plus d'effort à faire pour lui donner le change. De la femme du notaire il passa à la femme d'un passementier, raconta ses amours d'auberge es ses amours du grand monde, composa une suite d'aventures dont il était le héros, et où il jouait le rôle d'un Amadis et d'un Galaor; le tout entrecoupé de quelques refrains, comme ceux-ci, par exemple: