Quant aux biches, Mlle Agathe, il y a des mots que vous connaissez et que j'ignore. Je ne sais pas du tout ce que vous voulez dire. Passons à des sujets plus décents, s'il vous plaît.
Tous mes compliments, chère amie, mais cette fois de bon cœur: votre histoire du beau Thibaut, de Mme la marquise de Chambray et de Mlle Jeanne Péry est intéressante au suprême degré. Je l'ai lue d'un bout à l'autre à ces dames, et M. le duc a voulu l'entendre.
Il a applaudi des deux mains. Vous voilà en pied à la Revue, si vous voulez.
Le fait est que vous racontez de main de maître. À l'unanimité, Étretat vous a pardonné Pivert et vos impertinences.
C'est un succès. J'attendais impatiemment de nouveaux détails, car il est impossible que le drame n'ait point marché depuis le temps.
Sont-ils mariés? La magnifique Olympe a-t-elle piqué une tête dans un monastère? Piquer une tête n'est pas de mauvais ton ici, à cause des bains de mer.
Je parie que Mlle Célestine et Mlle Julie ont écrit à la petite les deux fameuses lettres qui commencent l'une par: «Ma chère... oserai-je tracer le mot sœur?» Et la seconde par: «Ma chère sœur, moi, j'écris le mot couramment, parce que je désire la chose ardemment.»
Quelle jolie paire de pestes! quand je pense qu'elles ont failli nous monter la tête à toutes les deux—et à toutes deux ensemble encore!
Mais comme les choses se rencontrent, ma chère! Pendant que j'attendais ici la suite de l'histoire au prochain numéro, l'histoire elle-même arrivait en tilbury à Étretat, ou du moins un aboutissant de l'histoire.
Si vous n'aviez pas été franche comme l'or avec moi, au sujet des ruses, mines et souterrains de l'ambitieux Amyntas, je vous aurais tout uniment foudroyée.
Figurez-vous que nous avons à Étretat un ami, ou plutôt un protecteur du cher substitut, si soigneux de son petit avenir, un Parisien, juge d'instruction, je crois, M. Cressonneau aîné.
Ce M. Cressonneau qui n'est pas trop mal appartient à la jeune école judiciaire. Il protège les arts, et s'empresse beaucoup autour de M. le duc, à cause de la Revue. La Revue, en effet, peut être utile à sa santé—il a pris vacance pour sa santé—qui s'appelle Mlle Spiegelmeyer, première chanteuse du théâtre royal de quelque part.
C'est une jolie blonde, très bien élevée, qui ne fume pas devant le monde. Elle voudrait un engagement au grand Opéra de Paris.
Vous concevez que M. Cressonneau traite le Pivert terriblement par-dessous la jambe, mais il a l'air de lui vouloir du bien au fond. Il dit qu'Amyntas n'est pas plus bête qu'un autre idiot de sa force.
Il ne sait rien, bien entendu, des aventures de Mlle Jeanne dans le cabinet de toilette ni à l'hôtel de Chambray, mais il nous a parlé en grand détail de l'autre affaire: celle pour laquelle le parquet de Paris s'était mis en rapport avec le parquet d'Yvetot.
Ma chère, voilà un drame! C'est à faire dresser les cheveux! N'envoyez jamais vos garçons étudier le droit ou la médecine à Paris, si vous en avez dans vingt ans d'ici. C'est trop dangereux. Quelle ville abominable!
Vous souvenez-vous de ce beau danseur dont on disait qu'il avait les mines du Pérou en expectative, M. Albert de Rochecotte? Vous n'avez pu l'oublier, il vous trouvait jolie. Il vint, la dernière fois, passer quinze jours justement chez Olympe. Il cousinait avec elle.
Que son exemple lamentable serve de leçon à tous les messieurs qui n'ont pas honte de fréquenter des couturières!
Oh! Guéguette, ma bonne petite, j'essaye de plaisanter, mais ma main tremble. Il a été assassiné, chez un traiteur, en dînant, assassiné avec une paire de ciseaux! Ça va faire une cause célèbre.
Dire que nos frères et nos... oserais-je écrire fiancés—style Célestine Thibaut—ne rougissent pas de se promener et même de prendre leur nourriture en cabinet particulier avec ces petites guenons-là! Quel goût! Les hommes sont vraiment trop pervers!
L'histoire de M. de Rochecotte en corrigera-t-elle au moins quelques-uns? On devrait lui donner une énorme publicité dans l'intérêt des familles.
Il parait que dans tout cela l'ambitieux Pivert n'avait pas montré un coup d'œil comparable à celui du lynx. On avait eu le tort de lui donner une mission de confiance et il n'a fait que des sottises.
M. Cressonneau dit que l'instruction a marché sans lui, malgré lui, car cette horreur de fille est cachée quelque part chez vous, on en est à peu près certain maintenant, et ce Pivert avait affirmé dans sa réponse au parquet de Paris qu'aucune jeune personne, ni à Yvetot, ni dans les environs, ne répondait au signalement envoyé.
C'était même mieux qu'un signalement, c'était une photographie de Nadar.
Sans s'expliquer catégoriquement, car les juges doivent garder une grande réserve dans ces sortes d'affaires, M. Cressonneau nous a laissé entrevoir que l'instruction était mûre, et que, sous peu, notre ville d'Yvetot serait témoin de l'arrestation de cette épouvantable créature.
Ainsi, my dear, vous allez encore avoir une histoire à raconter.
Vous avez raison de le dire: ce n'est vraiment plus la peine de courir le monde pour se procurer des émotions, puisque le hasard vous les sert à domicile.
En grâce, chérie, écrivez-moi, dès qu'il y aura la moindre des choses. Tenez-moi surtout au courant de l'arrestation de Mlle Fanchette—c'est le vrai nom de la tigresse qui se cacherait chez vous, dit-on, sous une autre étiquette.
Peut-être que vous la connaissez. Elle vous aura peut-être taillé un corsage ou donné de l'eau bénite à l'église. Non, tenez, ça fait frémir!
Et ne lâchez pas pour cela le drame Thibaut-Péry. La tournure que prend là-dedans l'incomparable Olympe est tout à fait incompréhensible. Est-ce qu'elle se serait aussi servie de ses ciseaux, une fois ou l'autre? Lucien est juge. Ces messieurs savent tant de choses!
Écrivez-moi beaucoup, beaucoup, sans négliger de bien danser à la noce. Un mot bien senti sur les toilettes qu'il y aura, s'il vous plaît.
P. S.—On m'apprend à l'instant que M. Cressonneau part pour Paris, mandé par dépêche télégraphique. Ça brûle.
Pièce numéro 68
(Extrait du journal Le Moustique, «courrier de la politique, de la littérature, du commerce, des arts et des tribunaux». Imprimé. Signé Midas.)
...Et voilà pourquoi l'administration française et généralement tous nos services publics inspirent une pitié pleine d'admiration à l'Europe entière!
Rien ne va, rien ne se fait. Nos bureaux sont si pleins d'employés inutiles qu'on n'y peut plus bouger.
Dès qu'on donne un ordre, vingt messieurs plus ou moins décorés se mettent en mouvement, non pas du tout pour exécuter cet ordre, mais pour trouver un moyen administratifs de charger l'exécution comme un paquet sur les épaules d'un collègue.
Ledit collègue, aussitôt chargé, cherche un voisin sur qui déposer son sac.
Et ainsi de suite.
Je connais, et vous aussi, un homme de lettres qui a fait le mois dernier quarante-sept employés, dix-neuf bureaux, seize escaliers et onze corridors au ministère des Finances, pour arriver à savoir qu'il ne saurait rien.
Mais, de temps en temps, nos organes officiels prennent la peine d'élever leur grande voix pour enseigner au monde cet Évangile: c'est à savoir que nos administrations sont parfaites, et que tout va pour le mieux dans le meilleur des gouvernements possibles!
Ces réflexions nous sont suggérées par le mécontentement public qui commence à se faire jour par rapport aux lenteurs inexplicables de la justice dans l'instruction du crime du Point-du-Jour: l'Affaire des ciseaux, comme on la nomme dans le peuple.
Voilà des mois et des mois que cette instruction dure. Au parquet, on ne parait pas être beaucoup plus avancé que le premier jour.
Ah! s'il s'agissait d'un procès de presse! à la bonne heure!
En Angleterre dont la mode est de blâmer le système judiciaire, il y a longtemps que ce serait fini,—mais on croirait en vérité que nos magistrats prolongent à plaisir l'émotion malsaine résultant de certains drames criminels.
Cela amuse le tapis! disent MM. les profonds politiques.
Voulez-vous savoir comment les choses eussent marché en Angleterre? Le coroner aurait fait la constatation du meurtre et l'enquête, ici:—un jour.
L'intendant de police, fonctionnaire responsable, aurait institué trois agents, quatre au plus,—responsables aussi—avec charge spéciale de mettre la main sur l'accusée, ci:—un jour.
Les agents spéciaux se seraient mis en campagne et la prochaine session du comté aurait vu le jury en face d'une coupable ou d'une innocente.
Voilà.
Mais c'est que, à Londres, ils n'ont pas ce congrès de vieilles perruques immorales qui dorment sur leurs sièges et ne s'éveillent que chez Mabile.
Vous souriez? Il n'y a pas de quoi. Vous doutez? Allez y voir. Hier, chez ledit Mabile, Mlle Freluche parlait vert entre deux simarres en bourgeois.
C'est que, à Londres, ils n'ont pas cette nuée de petits jurisprudents au biberon qui cotillonnent l'hiver et buvottent, l'été, les eaux de toutes les fontaines mal fréquentées.
Les juges restent chez eux, en Angleterre, chez nous, les plages d'Étretat, de Trouville, de Cabourg sont sablées avec l'argent du budget.
En Angleterre, il y a un homme pour une besogne, en France, il y a une besogne pour cent paresseux.
Lequel est le plus grand du scandale ou du ridicule?
Et qu'on ne nous taxe pas de malveillance. Notre indignation déborde, voilà tout.
Vendredi dernier—nous sommes au mercredi—un de nos collaborateurs qui n'est pourtant ni substitut, ni juge d'instruction, ni même officier de paix, a parié qu'avant huit jours, par lui-même et avec ses propres ressources, il verrait le fond de cet insondable mystère: le meurtre du Point-du-Jour.
Notre collaborateur a gagné son pari. Et il lui restait vingt-quatre heures de marge.
Avis à MM. du parquet. En trois jours, ni plus, ni moins, Le Moustique a trouvé tout seul ce que les armées combinées de la justice et de la police françaises cherchent en vain depuis une année.
Pièce numéro 69
(Communication du parquet de Paris.)
5 septembre 1865.
À M. le procureur impérial près le tribunal de première instance d'Yvetot.
Monsieur et cher collègue,
J'ai l'honneur de vous recommander très expressément cette affaire, qui doit être conduite avec énergie, mais aussi avec discrétion et discernement.
C'est la seconde fois qu'elle vient à votre ressort par délégation. Elle y avait d'abord été confiée à M. le substitut A. Pivert, dont les recherches n'eurent pas de résultat.
J'ai le regret de vous dire que ce jeune magistrat nous parait être la cause du non succès dont les journaux mal pensants abusent aujourd'hui si cruellement contre nous.
Sa réponse négative à toutes nos questions a, en effet, dérouté nos recherches, et la mauvaise presse tout entière, trouvant là une occasion d'assouvir sa haine, a produit un concert d'aboiements contre nous.
La réponse, dis-je, de M. le substitut A. Pivert, a tourné nos efforts d'un côté où ils devaient être infructueux. Il nous avait affirmé péremptoirement que la nommée Fanchette n'était pas et n'avait jamais paru dans votre arrondissement.
C'est une erreur que je n'hésite pas à qualifier de funeste. L'accusée est bien réellement chez vous. (Voir les dénonciations et avis ci-joints.)
Néanmoins, et malgré ce qui précède, le soin de l'affaire doit être laissé provisoirement à M. A. Pivert, attendu qu'il a eu entre les mains, et qu'il est probablement le seul, chez vous, pour avoir eu entre les mains le portrait photographié de l'accusée Fanchette, portrait unique au dossier, et dont l'instruction a dû disposer dans une autre direction.
Le portrait ne pourrait, par conséquent, pour le moment, être renvoyé à Yvetot. Ce détail est d'une grande importance.
Vous penserez comme moi, Monsieur et cher collègue, qu'il est urgent de mettre un terme aux attaques de plus en plus subversives des journaux. La fâcheuse erreur déjà mentionnée, leur a malheureusement donné prise en causant tout ce retard. Prenez bien vos mesures, je vous prie, en conformité des renseignements ci-annexés, et veuillez réfléchir que cette fois, la responsabilité d'une fausse manœuvre retomberait publiquement sur le parquet d'Yvetot. Je joins le mandat d'arrêt et les deux pièces dont il est question plus haut.
Agréez, etc.
Pièce numéro 70
(Copie du mandat d'arrêt, décerné, le 4 septembre, par le parquet de Paris contre la nommée Fanchette Hulot, accusée de meurtre sur la personne du sieur Albert de Rochecotte.)
Pièce numéro 70 bis
(Première pièce annexée au mandat. Anonyme. Écriture ronde de copiste. Sans date.)
À M. Cressonneau aîné, juge au tribunal de première instance de la Seine, chargé de l'instruction dans l'affaire dite des Ciseaux.
Le Moustique vous a drôlement éreinté confrère.
J'éprouve un sentiment d'honorable compassion pour vos embarras.
Désirant y mettre un terme je vous fournis un renseignement assez précieux que je me trouve posséder par hasard. Voilà la chose:
La nommée Fanchette Hulot, ancienne maîtresse de feu M. A. de Rochecotte, s'est réfugiée à Yvetot (Seine-Inférieure).
Elle n'a pas quitté cette résidence depuis la fin de juillet, présente année.
Qu'on la cherche bien, dans la ville même, on l'y trouvera, j'en réponds.
Elle y est trop avantageusement occupée pour s'en aller ailleurs.
Pièce numéro 70 ter
(Deuxième pièce annexée. Anonyme.—Écriture inconnue.—Sans date.)
À M. le procureur impérial près le tribunal de la Seine.
Monsieur,
Un ami du malheureux jeune homme, assassiné dans un restaurant du Point-du-Jour, M. Albert de Rochecotte, passant par-dessus la répugnance qu'éprouve tout galant homme à dénoncer un être humain—surtout une jeune et jolie femme—vous fait savoir que la fille Fanchette Hulot, se trouve présentement à Yvetot, sous un nom qui n'est pas le sien.
Envoyez sur-le-champ quelqu'un qui la connaisse de vue ou qui soit nanti de son portrait.
Que ce quelqu'un ait de bons yeux,—et qu'il passe tout uniment en revue les personnes qui assisteront au mariage de M. le juge Lucien Thibaut avec Mlle Jeanne Péry de Marannes.
Ledit mariage est fixé au 6 septembre courant.
Je vous signe mon billet que votre délégué ne sortira pas de l'église les mains vides.
Pièce numéro 71
(Billet écrit et signé par M. Cressonneau aîné.)
Paris, 5 septembre, matin.
M. A. Pivert, à Yvetot.
Voici une occasion de vous réhabiliter, saisissez-la aux cheveux, ou vous êtes un homme démoli à tout jamais, ma vieille.
Ici, on voulait envoyer un agent à Yvetot. J'ai répondu de vous corps pour corps.
N'allez pas me faire mentir!
En suivant les instructions de la seconde lettre anonyme, c'est plus simple que bonjour. De l'œil! et tenez le mandat tout dégainé.
Pièce numéro 72
(Écrite et signée par Mlle Agathe Desrosier.)
Yvetot, le 6 septembre 1865.
À Mlle Maria Mignet, à Étretat.
Mariquita, ma chère, je tremble comme la feuille. Voyez comme j'écris, c'est à peine si je peux tenir ma plume.
Oh! quelle incroyable aventure! Qui aurait jamais pu s'attendre à cela!
Nous cherchions le mot du rébus, nous aurions bien pu chercher cent ans, mille ans aussi, sans le trouver... mais procédons par ordre:
C'est aujourd'hui, aujourd'hui même qu'a eu lieu la noce de M. Thibaut et de la cousine et amie.
Peut-on dire d'abord qu'elle a eu lieu?
Oui et non, ma chère.
Il serait impossible de prétendre qu'elle n'a pas eu lieu, vous allez voir.
Tout Yvetot était sous les armes. L'église était comble, jamais je ne l'avais vue si pleine, même un jour de Pâques, et ceux qui n'avaient pu entrer inondaient la place.
Nous autres, nous avions notre banc réservé, mais nous étions bien forcées d'attendre l'entrée de la noce pour nous glisser derrière elle dans l'église.
On se battait sur le parvis.
Était-ce sympathie pour les mariés, tout cet empressement? Nous n'aimons pas beaucoup les étrangers à Yvetot, et la petite est étrangère. Quant à M. Thibaut, c'est un garçon si sage! On ne s'intéresse pas à ceux qui ont trop bonne conduite. Non, ce n'était pas sympathie.
D'ailleurs on ne peut pas souffrir les trois Thibaudes.
C'était plutôt curiosité. Tenez, il y avait quelque chose dans l'air. Un temps superbe pourtant, mais est-ce que je sais, moi? ce beau soleil était à l'orage.
Certes, nul ne pouvait prévoir ni de près ni de loin ce qui est arrivé. Quant à moi, je ne me déguiserai pas en prophétesse; je n'en avais pas la plus légère idée, mais il courait dans la foule des frémissements et des pressentiments.
J'en ai eu. Et froid dans le dos, malgré la chaleur.
On dit que les Parisiens devinent l'émeute, il se peut que les provinciaux flairent le scandale.
Vous avez remarqué, chérie, que, chez nous, le chemin est court de la mairie à l'église[1]. Les deux monuments se touchent presque, il n'y a que la place à traverser.
Comme le ciel était radieux, toute la société d'Yvetot faisait comme nous et stationnait sur la place, en attendant que les nouveaux époux eussent fini de passer leur examen à la mairie.
On savait que le mariage religieux aurait lieu immédiatement après le mariage civil.
M. Pivert,—et si je vous parle souvent de lui, ce n'est pas ce que vous croyez, au moins, quoi qu'il y ait des noms beaucoup plus ridicules que le sien, c'est qu'il a un rôle, un très grand rôle dans l'histoire.
M. Pivert, donc, était avec nous par hasard.
Je l'aurais cru très curieux de voir la mariée, car les circonstances avaient fait jusque-là qu'il ne s'était jamais rencontré avec elle, mais il ne songeait pas du tout à la mariée, ni à rien de tout ce qui nous mettait en fièvre.
Il avait sa préoccupation à lui tout seul. Il était distrait, malheureux: sur des épines!
Il faut bien pourtant que je vous dise pourquoi. C'est toujours la fameuse affaire: l'affaire du Point-du-Jour ou des Ciseaux, comme vous voudrez l'appeler.
Ah! j'ai beau vous mettre sur la voie, ne cherchez pas à deviner, Mariquita, ma chère. Moi qui ai vu, vu de mes yeux, je suis tentée de ne pas croire.
Il y a donc que, ce matin même, par la première levée, M. Pivert avait reçu de votre Cressonneau, retour d'Étretat, un gros paquet officiel.
Le paquet contenait d'abord une verte semonce d'un des chefs du parquet de Paris, puis des pièces prouvant la présence de Fanchette Hulot à Yvetot, puis encore un mandat d'arrêt avec la manière de s'en servir, puis enfin quelque chose de poli et de précis qui disait à ce malheureux Pivert que s'il manquait son coup, cette fois, il serait mis à pied.
Vous jugez s'il était à la noce! Je méprise le jeu de mots qui pourrait jaillir de ce rapprochement.
Dans une des pièces que je viens d'énumérer, il y avait cette indication un peu bien mystérieuse: «Fanchette Hulot, qui se cache à Yvetot depuis deux mois sous un nom d'emprunt, assistera au mariage de M. Lucien Thibaut.»
C'était dit sous une forme encore plus affirmative, s'il est possible.
Or, ils n'étaient que deux ici pour avoir vu le fameux portrait photographié de Fanchette Hulot, envoyé dans le temps par le parquet de Paris—trois en comptant M. le président, mais celui-là reste dans son nuage. Il y avait M. Pivert et le commissaire de police.
Le commissaire de police a eu de l'avancement. Il est à Macon, à plus de cent cinquante lieues d'ici; impossible de le faire venir à temps pour la cérémonie.
Donc, toute la responsabilité pesait sur ce pauvre M. Pivert. Lui seul était chargé de regarder sous le nez toutes les demoiselles présentes à la fête, pour les comparer à quoi? à un souvenir.
On ne lui avait point réexpédié la photographie.
Ma chère, les substituts ne sont pas inamovibles!
Avec l'imagination que vous avez vous pouvez vous figurer l'état violent d'Amyntas.
Désormais, loin de marcher à la conquête du siège occupé par M. Thibaut, il sentait chanceler le sien sous lui.
Vraiment, il n'était pas sur un lit de roses et vous comprendrez désormais que peu lui importaient la figure et la toilette de la mariée.
Il regardait à tous les points de l'horizon, il entrait dans l'église, attrapant des bordées de malédictions, il en ressortait de même; il nous suppliait à mains jointes de le prévenir si nous apercevions une figure étrangère, une tournure qui n'appartint pas notoirement à la localité, un jupon, un caraco, un chignon....
Moi, vous savez, je suis bonne fille, je cherchais comme pour du pain, j'ai failli faire arrêter Sidonie, parce qu'elle n'avait pas son chignon de tous les jours.
Néant, ma chère. Il n'y avait absolument rien de suspect.
Yvetot tout entier était là; c'est vrai, mais il n'y avait qu'Yvetot. La France et l'étranger n'ayant point été prévenus, n'avaient pu envoyer chez nous leurs populations empressées.
M. Pivert suait littéralement sang et eau. J'avais envie de lui prêter mon mouchoir de poche. De temps en temps le malheureux murmurait à mon oreille, du ton que devait avoir Vatel au moment de se percer le sein: «Je suis perdu, Mlle Agathe! Je suis déshonoré!»
Mais tout à coup la foule ondule et s'agite sur la place, comme la mer entre les deux grandioses portes-fenêtres d'Étretat. (Votre lettre est dure, Mariette, nous en recauserons.) C'est la mairie qui s'ouvre, c'est la noce qui parait. Immense effet de curiosité. M. Pivert seul reste plongé dans son désespoir ahuri.
Décidément, cette Jeanne Péry est une bien jolie fille! Toute gracieuse de la tête aux pieds. Je voudrais trouver un terme de comparaison parmi nous autres, mais il n'y en a pas. Elle a les traits d'une délicatesse infinie et d'admirables cheveux blonds. Je crois qu'ils sont à elle.
Vous voulez savoir si elle est mieux que vous? curieuse! Si je vous disais la vérité, vous croiriez que je veux me venger.
Son costume de mariée lui allait à ravir. Elle a eu un succès.
Vous connaissez notre ancien Thibaut à nous deux, je n'ai pas besoin de vous le décrire. Il avait l'air un peu d'un lycéen qui a bu trop d'anisette pour la première fois de sa vie, mais on ne peut pas nier qu'il soit charmant garçon.
C'est un beau couple. Il n'y avait qu'un avis sur la place.
Au second rang venait la superbe Olympe. Superbe, c'est le mot, mais triste, mais accablée, mais vaincue. Je n'aurais pas cru qu'une femme pût être si pâle avant d'être morte.
Ses regrets sautaient aux yeux, ma chère. Elle aurait aussi bien pu prendre le deuil. Comment peut-on se donner ainsi en spectacle!
Au troisième rang arrivaient les trois Thibaudes....
Mais attendez! à la manière dont je m'exprime, vous pourriez penser que les mariés étaient ensemble et se donnaient le bras. C'eût été contre toutes les règles. La mariée avait un père d'occasion. Devinez qui?
M. le président Ferrand en propre original, avec sa figure de porcelaine. Ah! Monseigneur, quel honneur! Était-elle assez relevée, cette petite? Tout Yvetot a pu voir cela. Et le président avait l'air très aimable. Quel âge peut avoir un homme comme ça? Il épouserait encore qui il voudrait, vous savez?
Mme la marquise avait le bras du marié, bien entendu, puisqu'elle prend les rôles de mère. C'était le moins qu'on pût faire pour elle.
Où en étais-je? Aux trois Thibaudes, la mère et les filles. Vertuchoux, ces trois-là n'étaient pas pâles! Elles éclataient en rouge comme une pivoine entre deux coquelicots et leur insolent coloris faisait ressortir la blême beauté de cette pauvre Ariane, la marquise Olympe qu'un destin cruel condamnait à orner le triomphe de sa rivale.
Je ne plaisante pas, Mariquita, Olympe me faisait de la peine. Il me semblait qu'elle allait s'affaisser sous le poids de son gros chagrin. Pauvre chatte!
La Thibaudaille ne s'occupait aucunement de ce détail. On leur avait trouvé à chacune un bras de cousin campagnard. Vous eussiez dit qu'elles se mariaient aussi toutes les trois, tant il leur poussait de rayons autour du corps.
Vais-je oublier M. Pivert? C'était ici son suprême espoir: la noce! Il avait déjà fouillé, criblé et dévisagé l'assistance plutôt dix fois qu'une. Il ne lui restait plus à passer au sas que les deux ou trois parentes et amies dont la famille Thibaut s'était nantie pour la circonstance.
Car, du côté de la mariée, il va sans dire que personne n'était venu. Il parait que son papa et sa maman n'avaient laissé derrière eux rien qui ressemblât à une connaissance tolérable.
Je n'ai pas honte de mon bon cœur. J'avoue franchement que je m'employais de mon mieux à renforcer la surveillance du pauvre substitut. Ce n'était pas que j'eusse la moindre envie de contribuer à l'arrestation de cette Fanchette Hulot, non, mais je n'aurais pas été trop fâchée qu'il y eût quelque anicroche à cette noce-là.
À cause des Thibaudes: une bonne averse pour éteindre leurs rayons.
Je cherchais donc. Eh bien! en conscience, j'aurais fermé les deux yeux et mis mes poings dessus si j'avais pu prévoir... mais nous arrivons à la grande surprise!
J'avais remarqué sur la place, tout en furetant pour le compte d'autrui, un robuste monsieur, étranger au pays, porteur de lunettes d'or et qui semblait attiré là comme tout le monde par l'attrait du spectacle.
Sa tournure était celle d'un avoué, oui, il était vraiment moins mal qu'un huissier, mais cela n'allait pas jusqu'à le pouvoir prendre pour un avocat.
Ceci n'est pas fabriqué après coup; je fus frappée dès l'abord par l'aspect de cet inconnu. Le soleil brillait singulièrement dans les verres de ses lunettes, et une fois qu'il se tourna vers nous par hasard, son regard aigu et coupant comme la lame d'un couteau neuf me creva les yeux.
Il était assez bien couvert, quoiqu'il eût un pardessus noisette, malgré la chaleur, mais je le trouvais mal chaussé et son pantalon noir gardait de la crotte jusqu'au dessus de la cheville.
En vérité, je ne saurais vous dire au juste pourquoi je faisais tant d'attention à ce brave homme. Il est certain que, pendant tout le mariage à la mairie, il m'aida à tuer le temps.
Je me demandais d'où il pouvait sortir, ce qu'il venait faire là, et une fois... non, je ne le pris pas tout à fait pour Fanchette Hulot, mais enfin, je le mêlai dans mon esprit de manière ou d'autre à toute cette histoire-là.
Aussi ne fus-je pas étonnée quand je le vis faire un pas en avant au moment où la noce descendait le perron de la municipalité.
Il se campa bien en évidence au milieu de la place et toussa par deux fois d'un creux retentissant.
C'était un rôle qui entrait en scène: un rôle mystérieux et à effet.
Plusieurs personnes se retournèrent pour le regarder, entre autres la marquise Olympe.
Certes, celle-là ne pouvait plus pâlir.
Mais ses traits eurent une contraction quand son regard rencontra les lunettes d'or de l'inconnu.
Ce fut l'affaire d'une seconde. Les yeux de Mme la marquise se détournèrent tout de suite.
Il me parut pourtant qu'elle avait eu un mouvement de paupières, signe presque imperceptible d'intelligence ou tout au moins de connaissance.—Mais cela, je ne saurais l'affirmer.
Toujours est-il que la mèche prit feu à ce moment: la mèche qui allait faire sauter la mine.
L'étincelle fut-elle communiquée par Mme la marquise? Je laisse la question irrésolue.
Elle avait dû terriblement souffrir pour être si pâle!
L'inconnu fit demi-tour à gauche, fendit la foule délibérément et marcha droit sur nous.
Si droit que je crus qu'il voulait me parler.
Mais ce n'était pas cela.
Il aborda notre cavalier, M. le substitut Pivert, de côté, en lui lançant tout bonnement un coup de coude, puis il toucha du bout du doigt le bord de son chapeau, et demanda sans plus de façon:
—Comment vous va, jeunesse?
Vous savez, chère, que M. Pivert est un jeune homme à façons et même un peu cérémonieux. Il se retourna tout scandalisé pour toiser le quidam qui l'accostait ainsi.
Mais à peine son regard eut-il rencontré les lunettes flamboyantes de l'inconnu qu'il changea de contenance, balbutiant un bonjour timide, et un nom qui me parut être Loiseau ou quelque chose d'approchant.
En définitive, ce brave monsieur aux lunettes d'or, malgré ses souliers-bateaux et son pantalon crotté, pouvait bien être plus qu'un avoué ou même qu'un avocat. On dit qu'il y a à Paris, parmi les gros bonnets de la police, des gaillards bien étonnants.
Toujours est-il que M. Pivert ôta son chapeau et fit son plus joli salut.
M. Loiseau—prenons que c'est Loiseau—se mit à rire et lui donna un second coup de coude dans les côtes, mieux appliqué que le premier.
—Est-ce que nous jetons notre langue aux toutous? demanda-t-il.
C'était juste la voix de Levasseur, de l'Opéra, qui vint en tournée à Rouen dans l'hiver de 64.
La noce, pendant cela, descendait les marches et commençait à traverser la place pour gagner le portail de l'église.
Je ne sais pas quelle piteuse réponse M. Pivert fit à la question de M. Loiseau, mais celui-ci se mit à rire en haussant les épaules.
—La poudre est inventée, dit-il, depuis déjà du temps. On n'a plus besoin de vous pour ça. Vous rappelez-vous bien comme il faut la photographie? Jetez-moi un coup d'œil sur ceci.
Il mit sous le nez de M. Pivert quelque chose que je ne vis pas.
—Ce n'est pas là l'embarras, murmura notre substitut, j'avais la mémoire parfaitement présente.
—Alors, par le flanc droit, jeunesse! et contemplez-moi cet amour de petite dame qui vient sur vous au bras de votre vénérable président.
M. Pivert leva les yeux machinalement. Il fit un grand haut-le-corps, et ses jambes flageolèrent sous lui comme s'il voulait tomber à la renverse.
—La mariée! fit-il d'une voix qui s'étranglait dans sa gorge: La mariée! c'est elle!
Mes jambes se mirent à trembler aussi quand j'entendis cela.
Je ne veux pas dire que je comprenais tout à fait, mais je sentais bien qu'il y avait là quelque chose de terrible.
Je me reculai d'instinct parce que l'homme aux lunettes d'or me donnait le frisson comme si c'eût été le bourreau.
Écoutez-moi, Maria, elle était jolie comme un cœur, en ce moment, il n'y a pas à dire non. Un peu de sa tristesse passée restait autour de son bonheur, comme ces brumes légères que le soleil du matin achève de dissiper.
Elle est plutôt petite, mais si adorablement gracieuse! Et sa taille a des harmonies si exquises, des flexibilités si douces! mon regard ne pouvait pas se détacher d'elle. Le vent soulevait légèrement son grand voile, sous lequel ses cheveux blonds ondulaient, étoiles des fleurs d'orangers.
Elle ne m'a fait aucun mal à moi, cette enfant.
Heureuse, elle m'eût paru peut-être trop belle....
Sans les trois Thibaudes, je crois que je la plaindrais.
Mais Marie, Marie, est-ce bien possible que, derrière ce sourire, encadré de boucles d'or il y ait l'âme d'un assassin?
Car c'est elle, Marie, ma chère, vous l'avez deviné de reste, c'est elle: Fanchette Hulot, la sinistre héroïne de l'Affaire des ciseaux, c'est elle qui a assassiné son amant à petit feu, presque à coups d'épingle!
Du moins, on l'accuse de cela, on l'a arrêtée pour cela, elle est en prison pour cela.
Oh! Marie! ce que j'en pense, moi? Il y a des monstres, c'est certain.
Mais on dit qu'elle aime M. Thibaut ardemment et presque autant qu'elle est aimée par lui.
Que s'est-il passé en elle au seuil de cette église où l'autel tout paré l'attendait, où sa félicité allait être consacrée? Que s'est-il passé en elle quand la main de l'homme de police l'a éveillée de son rêve en la touchant brutalement, quand elle a entendu, au milieu de toute cette foule qui écoutait et qui regardait, l'homme de police lui dire: «Je vous arrête au nom de la loi!»...
Il faut pourtant que je reprenne mon récit, quoique je l'aie gâté en laissant voir le dénouement trop vite. Je n'ai pas pu me retenir, Marie. Mon cœur me faisait mal.
Pauvre, pauvre créature!
Le commissaire était là tout près et tout prêt. Comme de raison, M. Pivert l'avait requis d'avance à tout événement.
Il ne fallut qu'un signe pour le faire arriver, et M. Pivert ne lui dit qu'un mot en désignant du doigt la mariée.
Le brave M. Loiseau avait disparu déjà avec ses lunettes d'or. On ne l'a plus revu.
La marquise Olympe était toujours là. Pas un muscle de sa figure n'a bougé.
M. le président, lui, a laissé quelque petit changement s'opérer dans sa figure de stuc. Un peu d'étonnement a passé dans ses yeux. Il avait l'air d'être surpris d'une façon peu agréable. Mais tout cela très modéré. On parle d'avancement pour lui.
Dans la ville, beaucoup de gens ont blâmé cette arrestation à grand spectacle, à la porte même d'une église, quand il était si aisé d'exécuter le mandat à domicile. M. le président s'en lave ostensiblement les mains. L'ordre venait de Paris.
Mais la ville en parle bien à son aise! M. Pivert, Dieu merci, était payé pour avoir peur de manquer son coup. Il eut exécuté dans la sacristie!
Que puis-je vous dire encore, Mariquita? J'étais à deux pas d'elle quand on lui a mis la main sur l'épaule. Elle a rougi un peu, puis pâli, pas beaucoup.
Ce qui dominait en elle, c'était l'étonnement....
Mais Lucien!... je ne vous ai pas parlé de Lucien. Un lion, ma chère! Il a rugi, cet ancien mouton! Il a saisi le commissaire de police à la gorge; j'ai vu le moment où il allait l'étrangler.
Il a fallu que le président Ferrand lui-même vint au secours du commissaire, prenant M. Thibaut par les deux bras et répétant:
—Du calme, mon jeune collègue et ami, du calme! cela s'expliquera, cela s'arrangera. Vous êtes magistrat, vous devez donner l'exemple du respect aux agents de l'autorité.
Je pense bien que M. Thibaut ne comprenait pas. Vous savez qu'il a le cerveau entamé. Le docteur prétend qu'il est trois quarts et demi fou.
Il s'est laissé aller dans les bras du président en pleurant comme un enfant.
Mais ce qui était à peindre, c'était la Thibaudaille! On leur arrachait le pain de la bouche à celles-là! J'ai cru que la maman allait rosser l'autorité, le public, Olympe, son fils et surtout sa bru, qu'elle a appelée tout de suite intrigante, coquine et le reste.
La Célestine et la Julie secouaient l'habit de noces de leur lamentable frère en criant comme des possédées: «Tu déshonores ta famille!»
Le fait est que ça ne poussera pas à leur établissement. Les voilà bel et bien emmagasinées dans la cave où moisissent les vieilles filles. Attrape!
Mme la marquise de Chambray, splendidement froide—en voilà une commère!—les a fait monter dans sa voiture et les a emmenées toujours hurlant.
M. Thibaut, que le président Ferrand n'a pas abandonné, a suivi sa femme à la prison.
Je dis sa femme, vous m'entendez bien, car il est marié de pied en cap, ma chère. L'église n'est que du luxe, c'est la mairie qui fait tout l'ouvrage aux yeux de la loi.
Moi, je ne pouvais pas le croire, je pensais qu'un pareil événement cassait tout, mais pas le moins du monde.
C'est fort, un mariage.
M. Pivert, rendu à la vie par son succès, nous a expliqué que ce mariage-ci était tout aussi bon teint qu'un autre.
Et pour que ce pauvre Lucien Thibaut recouvre sa liberté, il faudra que la Fanchette soit guillotinée....
Récit intermédiaire de Geoffroy
Je restai sur ce mot guillotinée. Il y avait déjà du temps que ma pendule avait sonné six heures du matin et que j'avais éteint ma lampe, car il faisait grand jour.
Depuis une heure, au moins, la passion de savoir luttait en moi contre le sommeil irrésistible. Dans ce combat, le sommeil n'était pas sans remporter quelques avantages et la péripétie, contenue dans la lettre de Mlle Agathe, m'arrivait un peu comme en rêve.
Pour excuse, je puis alléguer que je la connaissais d'avance.
Je dois ajouter qu'éveillé ou rêvant, j'étais de plus en plus frappé.
C'était peut-être une jeune personne très recommandable que cette demoiselle Agathe, mais sa lettre m'avait beaucoup irrité. Elle avait des prétentions à l'effet épistolaire qui me mettaient hors de moi dans des circonstances si graves.
Cela n'empêchait pas le drame d'exister. J'y assistais avec un profond serrement de cœur.
Le drame, pour moi—à ce point de ma lecture, du moins, car j'avais changé déjà plusieurs fois d'opinions, et plusieurs fois encore j'en devais changer peut-être—le drame, c'était la lutte trop aisément victorieuse, engagée par Mme la marquise de Chambray contre Lucien Thibaut et Jeanne Péry.
Ou contre Jeanne Péry et Lucien: peu m'importait l'ordre de bataille.
J'ai confessé déjà que j'avais mis au jour un roman dont la publication avait été couronnée de quelque réussite. J'ajoute que la pratique de certains métiers modifie considérablement notre façon de voir les choses.
Je ne crois pas du tout que tel romancier du genre «inducteur», en le supposant même très habile, pût faire un remarquable agent de police. Il se complairait fatalement dans le côté curieux de sa recherche. Il mettrait l'algèbre fantastique des probabilités à la place de l'observation simple qui est le résultat combiné de l'instinct et du bon sens. Il embrouillerait la piste.
Dans la chasse ordinaire, souvenons-nous qu'il y a le chien à côté du chasseur: l'instinct brutal, corrigeant sans cesse les écarts de la science qui déraisonne.
J'avais une défiance instinctive de mes calculs d'écrivain. Le peu, le très peu que je sais en diplomatie m'avait rendu partisan de ce système abandonné et méprisé qui consiste à marcher droit devant soi.
De parti pris, je me dirigeais vers ce qui était tout bêtement plausible.
Il y avait ici deux plausibilités: l'une qui résultait du drame apparent, au point où j'en étais de la représentation, l'autre qui devait surgir peut-être d'éclaircissements ultérieurs, mais qui n'était pas encore née.
Je ne négligeais pas la seconde, je l'ajournais: elle avait trait à l'argent. Elle se résumait dans le fait d'un immense et mystérieux héritage, dont les miasmes corrupteurs viciaient l'air autour de moi. Pour moi, l'Affaire des ciseaux avait odeur d'or encore plus que de sang.
Je m'arrêtais à la première apparence, à celle qui jaillissait de l'action même, des intérêts excités ou froissés, des passions mises en jeu, des événements enfin et de leurs mobiles.
C'était Olympe, il n'y avait qu'Olympe au premier plan. Derrière elle, les lunettes de Louaisot flambaient. Derrière encore apparaissait très vaguement ce visage de marbre: M. le conseiller Ferrand.
Notez que je partais d'un point sujet à erreur: l'innocence de Jeanne. Je voulais Jeanne innocente. Quoique j'en eusse, je restais l'avocat du pauvre Lucien.
Olympe était donc devant moi, belle, ardente, forte,—ayant un secret qui la domptait,—amoureuse, vindicative, provoquée imprudemment—et, en fin de compte, poussée à bout par l'injure odieuse de ce mariage entre sa rivale et son amant, dont on l'avait fait la complice....
Je ne dormais pas puisque j'interrogeais ainsi ma pensée, puisque je calculais, puisque je m'efforçais.
Les feuilles du dossier de Lucien s'étaient éparpillées hors de ma main. Le jour grandissait derrière mes rideaux. J'écoutais les heures s'écouler dans ce silence étrange qui remplit les matinées du centre de Paris.
J'embrassais, je m'en souviens, avec une lucidité extraordinaire les détails aussi bien que l'ensemble de ma lecture. Ceux des personnages de la pièce qui m'étaient connus venaient s'asseoir à mon chevet; j'inventais ceux qui m'étaient inconnus.
Tous, même les comparses.
Je me souviens que je créais, par exemple, un petit substitut Pivert si abominablement frappant qu'il s'accouplait de lui-même avec Mlle Agathe, la Sévigné d'Yvetot, formant à eux deux une sandwiche matrimoniale, beurrée par dix mille livres de rentes, plus les espérances du cimetière.
Ce beau, ce joyeux enfant, c'était mon ami Albert de Rochecotte, riant à l'idée qu'on aime Fanchette à la folie, mais qu'on ne l'épouse pas....
Fanchette!—Jeanne! Là était le mystère. Il y avait la photographie, témoin en apparence irrécusable, et qui déposait contre Jeanne....
Et l'image de M. Louaisot de Méricourt s'asseyait dans ma ruelle, demandant familièrement à Pélagie une tranche de rôti à manger sous le pouce.
Celui-là seul aurait pu me dire ce que j'avais besoin de savoir: Quel était le secret de la marquise Olympe.
Je l'entendais murmurer la bouche pleine:
«Quel secret, Monsieur et cher client? car la céleste créature en a plusieurs...»
J'en demande bien pardon au lecteur, mais je n'ai pas tout dit encore sur l'incompatibilité des métiers de romancier et de juge d'instruction.
De même qu'en physique il y a deux puissances opposées, gardant l'équilibre de notre monde matériel: la force centripète ou attraction, et la force centrifuge ou vitesse acquise, de même, dans la cage à écureuils où tournent les conteurs, il y a deux éléments contraires: la vraisemblance qui attache, l'incroyable qui entraîne.
Ce sont là les deux sources éternelles de l'intérêt dans un récit.
Et comme l'intérêt est identique à la vérité, il doit y avoir, par conséquent, pour arriver à la vérité ou a l'intérêt, deux routes dont l'une correspond à la vraisemblance et l'autre à l'imprévu.
Dans notre cas, la vraisemblance condamnait Olympe énergiquement et sans appel.
Mais l'imprévu plaidait pour elle avec un égal succès.
En admettant purement et simplement qu'Olympe était le mauvais génie planant au-dessus de tous ces malheurs, la chose allait trop droit.
Ceci n'implique aucune contradiction avec le principe posé par moi tout à l'heure.
Les deux routes, en effet, ne se côtoient jamais jusqu'au moment où elles touchent ensemble le même but....
Le vrai sommeil me prit au milieu de ces méditations flottantes comme des rêves.
Quand vinrent les véritables rêves, fruits de mes agitations et de mon effort mental, ils furent en quelque sorte plus précis que mes réflexions.
Je me souviens que je vis Lucien et Jeanne—ensemble.
Ils étaient dans un endroit où il y avait du gazon et des fleurs.
Quelque part, à l'entour d'eux, un tumulte se faisait, qui avait trait au meurtre de Rochecotte. On allait, on venait, on criait. La fenêtre du restaurant s'ouvrait demi-cachée par les branches d'arbres. J'entrevoyais la forme d'un mort sur un sopha, auprès d'une table, chargée de liqueurs et de fruits.
La marquise Olympe se tenait debout, au seuil, et regardait impassible, comme dans la lettre de Mlle Agathe.
Mais tout cela était lointain et confus.
Ce qui était tout près de moi, c'était le couple doux et souriant: Lucien tenant la main de Jeanne et me le montrant comme pour me dire:
«Tu n'as qu'à la bien regarder, tu sauras tout.»
Et je la contemplais en effet de tous mes yeux, de toute mon âme.
J'avais conscience de l'avoir déjà vue, la photographie animée.
C'était elle, la femme voilée qui m'était apparue sous l'auvent de l'Opéra, et dont j'avais distingué les traits au moment où elle descendait les marches.
Certes, c'était bien elle....
Les rêves sont ainsi. La forme de Lucien s'effaça. Jeanne resta seule auprès de moi, ses jolies mains croisées sur sa poitrine, comme une âme d'Ary Scheffer.
Je me mis à lui parler comme si je l'avais toujours connue.
Je lui demandai tout franchement si elle aimait Lucien Thibaut comme il croyait être aimé—et si elle était encore digne de la profonde, de l'admirable tendresse que Lucien Thibaut lui avait vouée.
Elle me regardait en silence avec ses grands yeux bleus, tristes et souriants tout à la fois.
Ses yeux me disaient:
«Ami, vous ne savez pas assez, étudiez encore. Le mystère vous échappe parce que vous ne me connaissez pas. Le mystère, c'est moi-même. Je vaux la peine d'être devinée.»
J'aurais peine à exprimer le charme douloureux de ce rêve où j'aimais Jeanne non plus à cause de Lucien, mais pour elle-même et comme une chère petite sœur.
Quand je m'éveillai, ma chambre était inondée par le soleil de midi.
Je me sentais las et même un peu malade. Ma tête lourde me brûlait.
Mais ma curiosité, éveillée en même temps que moi et bien plus fortement que la veille, me remit en main les pages du dossier, encore éparses sur mon lit.
Mon domestique était entré pendant mon sommeil, et il y avait longtemps, sans doute, car mon chocolat, placé sur ma table de nuit ne fumait plus.
Dans le plateau se trouvaient mes journaux et plusieurs lettres.
Je laissai mon chocolat, bien que je le prenne froid, d'habitude. Ceci n'était pas un sacrifice puisque l'appétit me manquait, mais ce qui peut être regardé comme un symptôme majeur d'excitation, c'est que mon premier mouvement fut de négliger tout net mon courrier pour reprendre ma lecture.
Cependant, il est une chose qui attire invinciblement ceux qui touchent à la presse, ne fût-ce que par une imperceptible tangente. Mon œil ayant rencontré parmi mes journaux un titre nouveau, je tendis le bras d'instinct, et mes doigts déchirèrent la bande malgré moi.
Voilà ce que la bande arrachée me laissa lire:
«Le Pirate, courrier de la politique, du commerce, des arts, de la littérature et des tribunaux...»
Je suppose que vous aimez comme moi les journaux dits «d'esprit», qui plaisantent agréablement sur toutes choses sérieuses et préparent avec une douce gaieté le terrain où les révolutions glissent dans le sang.
Ces œuvres quotidiennes et légères sont assurément les plus jolies fleurs de notre jardin intellectuel.
Sans apprêt, sans prétention, sans études maussades, elles offrent, sous une forme aimable, tous les avantages d'une encyclopédie. On les voit en effet tour à tour apprendre l'éloquence à nos Bossuets, l'art de la scène à nos Talmas, la musique à Mozart et la langue française à l'Académie.
Ils ne doutent de rien et ils ont bien raison! Un jour, vous les voyez enseigner au parquet de Paris comment il faut instruire l'affaire Troppmann, et le lendemain, ils professent pour la Compagnie de Suez l'art de percer les isthmes. La science infuse bout sous les chapeaux de leurs articliers. Demandez-leur n'importe quoi et surtout ne vous gênez pas; soyez sûrs qu'ils n'ignorent pas plus ceci que cela. Ils sont uniformément en mesure de remontrer la politique à Guizot, la diplomatie à Talleyrand, la stratégie aux Prussiens et la pharmacie aux apothicaires.
Et ils ont de l'esprit, avec cela, beaucoup, tous les jours, et quelque temps qu'il fasse.
J'ouvris Le Pirate. Il en tomba un petit carré de papier imprimé, expliquant que Le Moustique, «courrier de la politique, du commerce, des beaux-arts, de la littérature et des tribunaux», étant obligé de disparaître par suite de nombreuses condamnations, l'idée avait germé de le remplacer par Le Pirate, pareillement «courrier de la politique, du commerce, des beaux-arts, etc.»
Ceux des anciens abonnés qui seraient assez rusés pour deviner que c'était exactement la même chose, étaient priés de ne pas le dire au gouvernement.
En tête du numéro, la liste des rédacteurs: tout le monde.
Le premier-Paris disait en très bons termes qu'en présence des rigueurs croissantes du pouvoir, on ne cesserait pas d'être scandaleux, mais qu'on le serait avec plus d'adresse.
Le second article écorchait vif quelqu'un. (On voit de ces écorchés qui s'abonnent.)
Le troisième, rédigé par un photographe de mes amis, élucidait la question du pouvoir temporel des papes.
Le quatrième.... Mais vous en savez aussi long que moi sur Le Pirate. Vous ne le respectez probablement pas beaucoup, mais vous le lirez jusqu'au dernier jour de votre vie.
J'allais le rejeter après l'avoir parcouru, quand mon regard tomba sur un Avis au lecteur, imprimé en caractères gras et placé bien en vue, au centre de la première page.
Il était ainsi conçu:
Dès son premier numéro, Le Pirate commence la publication d'une œuvre tout à fait hors ligne, due à la plume d'un jeune écrivain que son premier ouvrage a rendu tout d'un coup célèbre: M. Athanase Morin, auteur du Viol de la rue Castiglione.
Le Pirate, qui veut avoir accès dans les familles, aurait reculé devant ce titre trop significatif, mais M. Athanase Morin a bien voulu écrire spécialement pour nous un roman de la vie moderne, palpitant sans être dangereux et qui mettra le sceau à son illustration littéraire.
L'œuvre nouvelle de notre brillant romancier est intitulée: La Tontine des cinq fournisseurs.
C'est une histoire véritable, où les Parisiens de Paris pourront reconnaître sous leurs noms d'emprunt plusieurs personnages bien connus du boulevard.
Le récit est écrit sur renseignements authentiques et fournira des détails d'une vérité saisissante sur une affaire qui a récemment passionné la curiosité publique: un meurtre horrible, commis dans un restaurant des environs de Paris par une jeune fille sur la personne de son amant.
Voir à notre troisième page le premier chapitre ou introduction de ce remarquable ouvrage.
Je tournai la feuille précipitamment et avec une émotion que je ne saurais nier.
C'était une pièce nouvelle que le hasard glissait dans mon dossier.
J'allai tout de suite à la troisième page où, sous la rubrique Variétés, je lus ce qui va suivre.
Mais avant de transcrire la prose du Pirate, je dois dire qu'il y avait en marge de l'article variété ces mots écrits à la main:
«Bien le bonjour, Monsieur et cher client, voyez si ça peut vous servir.»
Extrait du journal «Le Pirate»
Introduction du roman
Il y avait une fois cinq fournisseurs qui étaient tous les cinq Normands du pays de Caux.
C'était à la fin du Premier Empire,—mais ils n'avaient pas toujours été fournisseurs.
Avant d'être fournisseurs, l'un était un gentillâtre ruiné, l'autre un mendiant à besace, le troisième un bedeau de paroisse, le quatrième un maquignon banqueroutier et le cinquième un soldat déserteur.
Vous voyez que MM. les fournisseurs du Premier Empire étaient déjà des industriels assez comme il faut. Depuis lors, on a fait mieux.
C'était en 1811, il s'agissait dès lors de monter, d'habiller, de chausser, d'équiper en un mot la Grande Armée qui devait geler en Russie.
Il y avait aux Tuileries des embarras de toute sorte qui formaient l'envers d'une immense gloire: entre autres des embarras d'argent.
Or, c'est la vraie fête des fournisseurs quand le pouvoir n'a pas d'argent.
Dans tous les coins de la France et même au fond des campagnes, les fournisseurs sortirent de terre. Ne croyez pas que notre quart de siècle ait inventé les cocottes-fournisseuses. Il y eut, en 1811, des demoiselles qui vendirent à l'État bien des chevaux fourbus et bien des culottes percées.
Ce fut au point que le bon pays de Caux lui-même voulut avoir sa part du gâteau. Le 12 juin 1811, dans un cabaret de Lillebonne, Jean Rochecotte-Bocourt, le gentillâtre, réduit au métier de facteur rural, Jean-Pierre Martin, bedeau de la paroisse, Vincent Malouais, ancien marchand de chevaux, et Simon Roux, qui se cachait sous le nom de Duchesne, en sa qualité de déserteur, signèrent, sur papier graisseux, un acte où ils s'associaient pour fournir au gouvernement tout ce dont le gouvernement aurait besoin.
Il fut convenu que Jean Rochecotte serait le directeur de la société et ferait les démarches, parce qu'il parlait et écrivait couramment. On se cotisa même pour lui fournir un habillement présentable qui fut acheté seize francs chez un revendeur d'Yvetot.
Avec ce bel habit, Rochecotte devait aller à l'intendance de Rouen et soumissionner n'importe quoi.
Seulement, l'habit payé, M. le directeur était, il est vrai, superbe, mais l'association n'avait plus un denier.
Or il fallait un boursicot, non pas pour payer la marchandise—quand on a la commande, le crédit arrive tout naturellement,—mais pour graisser la patte à quelqu'un et avoir ainsi la commande.
Bien entendu, nous ne plaçons pas ce quelqu'un-là dans les bureaux de l'intendance. Le plus souvent! Ça ne s'est jamais vu!
Ah! par exemple! un voleur dans les bureaux!...
Les quatre associés cauchois se réunirent de nouveau au cabaret de Lillebonne. Il y eut une délibération longue et animée dont le résultat fut qu'il fallait un banquier à l'association.
Où trouver ce banquier? À eux quatre, ils n'auraient certainement pas pu cueillir dans l'arrondissement ce qu'il faut de crédit pour emprunter une pièce de six liards.
Mais il y a un dieu spécial pour les Normands qui ont le goût de la fourniture. C'est connu.
Pendant qu'ils délibéraient, un de ces mendiants qui vont le long des grandes routes du pays de Caux, chantant: La chantais, si vous plaît, pour l'amour di bon Diais, entra dans l'auberge déposa sa besace sur la table et demanda la soupe.
Les associés ne le virent point, tant ils étaient occupés.
De sorte que le mendiant put entendre toutes les belles choses qui furent dites, touchant les bénéfices certains de l'affaire.
—Avec un billet de mille francs, dit enfin Rochecotte, je parie que nous aurions un million avant six mois!
Le mendiant était normand aussi, et la vocation des fournitures dormait au fond de son âme immortelle.
Il se leva et vint mettre sa besace sur la table de nos quatre associés tous surpris de cette intrusion.
Il dit:
—Je m'appelle Joseph Huroux. Il y a dans la poche de cuir de ma gibecière cent soixante-six pièces de six livres, plus un petit écu de trois livres et une pièce de vingt sous, total mille francs. Je veux bien les mettre dans votre affaire, pourvu que je sois le caissier de notre société.
Même quand ils se jettent par la fenêtre d'un cinquième étage, ces braves fils de Rollon n'abandonnent jamais la prudence originelle.
Vous jugez si les quatre associés firent la petite bouche!
Séance tenante, le premier papier graisseux fut déchiré et on en prit un second pour libeller un nouvel acte où les associés étaient cinq au lieu de quatre.
Le lendemain, Jean Rochecotte partit pour Rouen avec Joseph Huroux qui ne lâchait pas sa caisse.
Ce qu'ils firent dans les bureaux de l'intendance, ma foi, je n'en sais rien, mais ils revinrent sans les pièces de 6 livres et avec un petit morceau de fourniture, un rien, 50 ou 60.000 francs de chevaux à livrer.
Vincent Malouais, le maquignon, se mit aussitôt en campagne. Au bout de trois semaines, l'association avait fourni une centaine de rosses à l'État et gagné dessus cent pour cent.
Jean Rochecotte et Jean Huroux allèrent cette fois jusqu'à Paris. Toujours même ignorance sur ce qu'ils purent bien faire chez M. le ministre. Mais ils avaient emporté 25.000 francs et revinrent sans le sou avec un plein sac de marchés.
Marchés de salaisons, marchés de draps, marchés de chaussures.
Alors, tout le monde se mit à l'œuvre: le bedeau qui avait été savetier se chargea des souliers, le maquignon qui connaissait tout des chevaux, même la viande, prit à son compte les salaisons; le déserteur qui avait foulé la laine à Saint-Pierre-lès-Louviers, s'occupa des draps, et vogue la galère! On eut des domestiques, des commis, un bureau comme M. l'intendant lui-même.
Si bien que, non pas tout à fait au bout de six mois, mais après avoir comblé pendant deux ans l'armée française de souliers en papier mâché, de culottes et de vestes en amadou, de jambons de cheval malade et généralement de toutes autres espèces de friandises, nos cinq associés normands avaient leur joli million en belles monnaies sonnantes dans la caisse tenue par Joseph Huroux.
L'idée leur vint de partager. En apparence, ce n'était pas très difficile. Un million entre cinq donne à chacun deux cents mille francs.
Un petit enfant pourrait faire le calcul.
Mais deux Normands ne peuvent jamais partager quoi que ce soit, même une pomme de Chatigny sans l'homme de loi. Jugez quand ils sont cinq et qu'il s'agit de cinquante mille livres de rentes au denier vingt.
On alla chez le notaire.
Chez le notaire, on se disputa tant et si bien qu'on fut sur le point de se battre.
Il fallut bien se réconcilier. On ne se réconcilie pas sans boire. Il y eut un fort repas de corps chez l'aubergiste de Lillebonne, et on invita le notaire.
Je n'étais pas là, mais j'ai connue quelqu'un qui y était.
L'idée vint du notaire qui espérait avoir le dépôt des fonds.
L'idée de la tontine.
Nous voici donc enfin arrivés à cette tontine vaguement connue, et dont la mystérieuse célébrité trotte dans un si grand nombre d'imaginations!
Cette loterie au dernier vivant qui, en 1858, époque où trois de ses membres existaient encore, comportait déjà un capital de huit millions de francs!
Cet amas d'or autour duquel se sont ameutées depuis le temps tant de passions, dont le pied baigne dans une si profonde mare de sang, et qui a déjà coûté à l'humanité tant de crimes!
Car outre l'Affaire des ciseaux, dont je parlerai tout à l'heure, il est constant que quatre des associés sont morts ailleurs que dans leur lit.
Le cinquième existe encore....
(La suite à demain).