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Le dernier vivant

Chapter 142: Pièce numéro 89
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About This Book

A first-person narrator reconstructs a convoluted criminal and domestic drama centered on Lucien Thibaut and a woman named Jeanne, unfolding through police dossiers, journal excerpts, correspondence, and interwoven personal narratives. The plot follows investigations, courtroom confrontations and an episode of flight, gradually exposing secrets, betrayals and financial misconduct linked to wartime contracts. Alternating documentary material with intimate recollection, the work blends suspense and moral questioning as characters seek justice and vindication while the narrative probes how hidden transactions and social ambition corrode private lives.

Suite du récit de Geoffroy

Mes yeux restaient fixés sur la signature de romancier qui terminait ce fragment. Je cherchais en vain à faire la lumière dans ma pensée. Il me semblait voir derrière cette signature une personnalité autre que celle du romancier lui-même.

Cela avait odeur d'attaque. Ce n'était pas seulement l'introduction d'un récit populaire. Je ne sais quoi de savant et de menaçant se cachait sous ce début de prologue, lestement troussé.

Contre qui allait être dirigée l'attaque? Rien ne pouvait encore le faire deviner, à moins que ce fût contre le dernier vivant de la tontine.

Mais quelque chose me disait que cette machine de guerre dont je ne pouvais encore mesurer ni la portée ni la puissance avait un autre objectif.

Ce ne pouvait être ni Lucien, ni Jeanne. Ils étaient trop complètement vaincus. Inutile assurément de pointer contre eux cette grosse artillerie.

L'idée me vint que c'était peut-être moi-même qui servait de cible....

Il fallait que le fragment m'eût bien vivement frappé, par ce qu'il disait, et surtout par ce qu'il promettait de dire, car je ne repris pas la lecture du dossier de Lucien. Je demeurai là, méditant, cherchant à deviner quel était le but de l'article, et surtout le but de la communication qui m'en était faite.

Il y avait trois lettres sur mon plateau: deux de forme ordinaire et une très grosse qui ne portait pas le timbre de la poste. Par manière d'acquis, je pris cette dernière et j'en rompis le cachet. Il s'en échappa des papiers d'imprimerie.

Je sais ce que c'est qu'une «épreuve» ayant corrigé celles de mon livre, mais je n'avais rien sous presse, et mon premier mouvement fut de croire que l'imprimeur s'était trompé en m'adressant ce paquet.

Cependant, comme il y avait deux lignes écrites à la main en tête de la première feuille volante, j'y jetai les yeux pour me bien assurer du fait.

C'était encore la même écriture: celle de la note trouvée par moi à la troisième page du journal Le Pirate.

Cette fois, M. Louaisot de Méricourt—car j'avais parfaitement reconnu mon attentionné correspondant—me disait:

«J'ai bien pensé, Monsieur et cher client, qu'il ne vous serait pas désagréable de devancer la publication du second numéro. Il a du talent, ce jeune homme-là, hé!»

Je me jetai aussitôt sur les épreuves comme sur une proie.


Épreuves du «Pirate»


Suite de l'introduction du roman

Le cinquième membre de la tontine, disions-nous, existe encore, si l'on peut appeler existence la misérable végétation de ce cadavre animé qui se meurt de soif et de faim auprès de sa montagne de richesses!

Mais revenons à l'auberge de Lillebonne où nos cinq fournisseurs fêtaient leur réconciliation par-devant notaire. Le cidre était bon, cette année-là, on en but beaucoup, et, après le cidre, vint le bourguignon, comme on dit là-bas.

Au dessert, ils étaient tous les cinq ronds comme des tonneaux.

Voilà que le notaire, au lieu de chanter des chansons, se met à remuer des chiffres. C'est bien plus amusant. Un million, ce n'est pas grand chose, mais, en composant l'intérêt, ça rapporte un autre million en quatorze ans,—quatre millions en vingt-huit ans,—huit millions en quarante-trois ans,—seize millions en cinquante-sept ans.

Or, le plus âgé des associés, qui était Jean Rochecotte, allait sur ses trente-cinq ans. Il pouvait donc voir cela haut la main, rien qu'en dépassant un peu ses 90 ans, et les autres encore mieux.

Seulement, pour produire ce miracle de la multiplication des millions, il ne fallait toucher ni au capital ni aux intérêts.

On prit le café, du café qui n'était pas très bon, mais dans lequel on mit beaucoup d'eau-de-vie.

Et puis, on poussa le café, on le surpoussa. La salle d'auberge était si pleine de millions qu'on marchait dessus. Le notaire les semait.

Jean Rochecotte, qui était un grand maigre, maladif et pris de la poitrine, dit au notaire en toussant creux:

—Expliquez-nous ça, la tontine, Me Louaisot.

Le notaire s'appelait Louaisot, et son étude était à Méricourt, auprès de Dieppe.

C'était un petit vieux qui en savait long. Il expliqua la tontine, et il versa de l'eau-de-vie dans les tasses.

Après l'explication de Me Louaisot, chacun comprit très bien que la tontine, c'était l'art de ne pas partager le million et de l'avoir à soi seul. Que dis-je un million! Deux, quatre, huit, seize millions.

Et pour cela, il ne s'agissait que de vivre; or, aujourd'hui, après tant de bouteilles vidées, chacun de nos cinq Normands était bien sûr de durer au moins cent sept ans.

Cependant, on hésitait encore. Se séparer de son argent! quel crève-cœur!

Me Louaisot se garda bien d'insister, mais il montra un bout de gazette qui représentait l'empereur comme fou de colère. On ne parlait de rien moins que de fouiller les fournisseurs!

Vous voyez que ce Me Louaisot n'était pas le premier venu, même en Normandie, où tout le monde a de l'esprit, jusqu'à Gribouille!

Est-ce régulier? moi, je ne suis pas notaire. Ce qui est sûr, c'est que ces messieurs ont toujours du bon papier timbré dans leur poche. L'acte fut libellé sur la table vineuse et daté de Méricourt, pour la due forme.

Puis les cinq ivrognes signèrent avant de glisser sous la table.

Le roman dont j'offre ici aux lecteurs du Pirate le prologue ou l'introduction, et qui commencera demain à cette place même, est l'histoire d'un million placé à intérêts composés pendant quarante-six années, car la tontine fut liquidée le 30 août 1859 par suite du décès de l'ancien mendiant Joseph Huroux, qui était l'avant-dernier vivant.

L'histoire de ce million comporte sa croissance, les dangers qu'il a pu courir, la course au clocher des passions enragées autour de lui, la série des bassesses, des vols, des meurtres dont il a été l'origine.

La cupidité n'est pas comme l'amour qui engendre le Bien et le Mal: notre million, dans sa longue vie, ne conseilla pas une bonne action.

C'est peut-être parce qu'il était le fruit du vol.

Fantaisie est venue au Pirate de se renseigner à cet égard, et nous avons pris des informations sur la biographie des autres millions de notre connaissance.

Les millions sont nos maîtres comme le gouvernement, ils cousinent avec le gouvernement, nous les respectons comme le gouvernement.

Nous ne dirons donc pas qu'ils sont tous plus ou moins le fruit du vol, comme le million qui est le héros de notre drame, mais nous affirmerons qu'après avoir interrogé séparément des douzaines et des douzaines de millions, nous n'en avons pas trouvé un seul qui eût un bel acte—gratuit—à se reprocher.

Pas une tache dans ce livre d'or!

—Ils ne donnent jamais et ils prennent toujours, disait le vieux maître Louaisot. On n'est million qu'à ce prix-là.

Pour aujourd'hui, il ne me reste qu'à effleurer très légèrement un sujet qui sera peut-être l'attrait principal de mon livre: je veux parler de l'Affaire des ciseaux.

Ayant mis mon respect très humble aux pieds de l'autorité, de l'intendance, de l'or et généralement de tout ce que j'ai rencontré de saint sur mon passage, vous pensez bien que je ne vais pas prendre la justice au collet pour lui dire maladroitement ses vérités.

Non, je vénère l'habileté, le savoir, le flair, l'infaillibilité et même les bonnes mœurs de la justice française presque autant que l'héroïsme des millions, mais cela ne peut m'empêcher de dire au lecteur que l'affaire du Point-du-Jour est très peu et très mal connue.

L'éminent et jeune magistrat, chargé de l'instruction préliminaire a paru ignorer, le célèbre avocat général qui a pris la parole aux débats n'a même pas mentionné un fait de l'importance la plus considérable et qui présente sous un nouvel aspect le crime de la malheureuse Fanchette Hulot.

Ce fait est à lui seul un témoignage excellent et une explication complète.

Comme il rattache étroitement la biographie du million à l'Affaire des ciseaux, nous allons le révéler d'avance au lecteur:

Fanchette Hulot, ou plutôt Jeanne Péry, femme Thibaut, était non seulement la maîtresse, mais encore la cousine du comte Albert de Rochecotte.

Le compte Albert était l'héritier légal de ce Jean Rochecotte,—l'ancien facteur rural de Lillebonne,—qui reste le dernier vivant des cinq fournisseurs.

Et à qui appartient par conséquent le montant énorme de la tontine!

En seconde ligne, après le comte Albert venait Jeanne Péry,—à qui la mort de son amant constituait ainsi une colossale fortune en expectative.

La justice française a condamné Jeanne Péry à mort, par contumace, sans faire mention de cela!

Que sait-elle donc, si elle ignore le fond même des causes qu'elle juge?

Après Jeanne, en troisième ligne, arrive...; mais pourquoi parler de cet héritier-là qui va probablement être le seul, le véritable héritier?

Nul n'accuse cette personne, placée dans une position très honorable.

Et il faudrait avoir la folie américaine d'Edgar Poe, pour imaginer ici une main de troisième héritier, tuant le premier par le second, et le second par la loi qui punit le meurtre du premier....

Ce troisième héritier est encore une femme.

(Fin de l'introduction)


Suite du récit de Geoffroy

Dans ce second article, la griffe de M. Louaisot de Méricourt ne se cachait plus.

Il entamait ici, ou poursuivait une véritable bataille. Je le reconnaissais derrière l'auteur comme si le terrible rayon de ses lunettes eût blessé mon regard.

Le nom de son père, car je supposais bien que le vieux Louaisot était son père, écrit en toutes lettres sans nécessité, proclamait sa volonté de se mettre en évidence.

Le second article confirmait pour moi le premier. J'avais bien deviné. Ce roman était une machine de guerre.

Dès les premières pages, cette machine tirait à tort et à travers, sur beaucoup de gens, des vivants et des morts.

Elle atteignait Jeanne rudement en la plaçant sous le coup de la fameuse maxime juridique: Reus is est cui prodest crimen (celui-là est le coupable à qui profite le crime).

Elle atteignait Lucien dans Jeanne, elle le frappait en outre en jetant son nom en pâture à la curiosité publique.

Mais ce n'était ni contre Lucien, ni contre Jeanne que l'artillerie de M. Louaisot était pointée. Elle ne les mitraillait qu'en passant.

On dit que la pensée d'une lettre est dans le post-scriptum.

La pensée de l'article était tout entière dans ses trois derniers alinéas.

La forteresse que l'on bombardait, c'était le troisième héritier,—qui était encore une femme!

M. Louaisot avait fait écrire l'introduction et peut-être le roman tout entier pour effrayer—ou pour tuer cette personne, dans une position très honorable «que nul n'accusait...» jusqu'à présent.

J'avoue que cela me troublait. Quoique je ne fusse pas au bout de ma lecture, j'avais chiffré déjà les bases d'un calcul de probabilités. Dans ce calcul, M. Louaisot et Mme la marquise de Chambray étaient des quantités de même nature et placées du même côté de l'équation.

Fallait-il bouleverser tous mes chiffres et changer complètement la position du problème, maintenant que M. Louaisot mettait si ouvertement en joue Mme la marquise de Chambray?

Je mis à part le journal Le Pirate et le paquet d'épreuves sous mon oreiller, pour les reprendre au besoin, et pendant que j'y étais, j'ouvris les deux lettres qui restaient sur le plateau.

La première dont l'enveloppe était bordée d'un large liseré noir, ne contenait que ce peu de mots:

Mme la baronne de Frénoy présente ses compliments à M. G. de Rœux, dont elle a appris le retour, et le prie de vouloir bien la favoriser d'une visite.

Ce nom n'éveilla en moi aucun souvenir.

L'autre lettre était aussi brève et presque semblable. Elle disait:

Monsieur,

Au nom de notre ami commun, M. Thibaut, je vous prie d'être assez bon pour m'accorder une prochaine entrevue.

Signé: O. de Chambray.

Ceci répondait à un désir qui était si vif en moi que je sautai hors de mon lit, éparpillant sur le parquet les pauvres pièces du dossier de Lucien.

Mon premier mouvement était de partir ainsi du pied gauche pour me précipiter chez la marquise.

La réflexion seule me suggéra l'idée qu'il était bon de passer au moins mon pantalon et de chausser mes bottes. Je sonnai.

J'ai un valet de chambre qui s'appelle Guzman. Ce n'est pas ma faute. J'ai peine à croire qu'il appartienne à l'illustre famille de celui qui ne connaissait pas d'obstacles. Il est né à Paris, rue Saint-Guillaume, faubourg Saint-Germain, chez mon père, qu'il servait avant moi. Je ne lui sais qu'un défaut, c'est de s'échapper un petit instant pour faire trente points au billard de la rue Taitbout.

Ces petits instants réunis forment à peu près les trois quarts de la journée.

À part cela, c'est un modèle. Et sincèrement fort à la poule.

Guzman était là par hasard. Mon coup de sonnette l'avait pris entre deux petits instants, à la minute précise où, ayant achevé trente points, il n'avait pas encore commencé les trente autres.

La conversation suivante s'engagea entre nous.

—Habillez-moi un peu vite, Guzman, dis-je.

—Oui, Monsieur, me répondit-il; ce n'est pas pour déjeuner en ville, car il est trois heures passées.

—Ces deux lettres sont-elles arrivées de bon matin?

—Distribution de dix heures.

—Et il n'est venu personne?

—Si fait, Monsieur. Il est venu un homme à lunettes qui savait que je fais volontiers mes trente points, car il m'a forcé d'en enfiler soixante quand il a vu que vous n'étiez pas levé. Monsieur prend du corps. Le sait-il? La ceinture de son pantalon tire.... Il joue bien.—les lunettes. Elles sont d'or, heureusement. Sans ça, je n'aurais pas été avec lui au café, rapport à son pantalon dont le bas n'est pas propre.

—Que me voulait-il?

—Rien. Il a déposé un paquet de papiers que Monsieur a dû trouver.

—Je l'ai trouvé. Après?

—J'ai gagné les trente premiers et lui les trente seconds.

—Personne autre?

—Nous n'avons pas fait la belle. Il est venu aussi la dame de compagnie de Mme la baronne de Frénoy.

—Connais pas.

—Par exemple! Monsieur a encore moins de mémoire qu'autrefois. Ce n'est pourtant pas l'âge.

—Ce sont peut-être les infirmités. Guzman. Que voulait la dame de compagnie?

—Réponse à la lettre de sa maîtresse.

—Qu'est-ce que c'est que sa maîtresse?

—Mme la baronne de Frénoy.

—Et qu'est-ce que c'est que Mme la baronne de Frénoy? fis-je avec impatience, cette fois.

Guzman, qui avait achevé de brosser mon chapeau, se mit à ramasser les feuilles du dossier de Lucien, semées sur le parquet. Il me répondit d'un ton de reproche:

—Monsieur a sorti plus d'une fois chez elle quand il était au lycée. C'est la mère de feu M. le comte de Rochecotte. Il m'était tout à fait sorti de l'esprit que la bonne dame avait épousé en secondes noces M. le baron de Frénoy.

—Elle est re-veuve, continua Guzman, et bien seule, depuis que M. Albert s'en est allé.

Au lieu de mettre ma redingote, je passai une robe de chambre et je m'assis à mon bureau.

J'écrivis à Mme la baronne pour lui dire que j'aurais l'honneur de me présenter à son hôtel le lendemain.

Et j'écrivis à Mme de Chambray pour la prier de m'attendre chez elle, le soir même, à neuf heures.

—Prenez une voiture. Guzman, et portez ces deux lettres: celle de Mme la marquise d'abord.

—Ça doit être la plus jeune, fit Guzman.

Je ne le donne pas pour un valet de chambre de la haute espèce.

Il ajouta en sortant:

—J'avais oublié de dire à Monsieur que les lunettes d'or reviendront demain.

—Pourquoi faire?

—Pour faire la belle.

La plus jeune! ce brave Guzman ne savait guère à quel point de pareilles pensées étaient loin de moi en ce moment.

Et pourtant, il est certain que l'idée de voir cette belle marquise m'agitait à un très vif degré.

Il était entré dans mes projets de tout faire pour obtenir une audience d'elle, mais je croyais y trouver des obstacles, et c'était elle qui venait au-devant de moi!

La pensée de la mère d'Albert passait aussi à travers mes préoccupations.

Que de choses, mon Dieu! moi, un oisif de la veille!

Et malgré l'énormité de la besogne qui allait s'amoncelant autour de moi, j'étais en ce moment comme un désœuvré, je ne savais que faire.

Depuis mon réveil j'étais en quelque sorte dans un autre drame, ou plutôt dans un autre acte du même drame.

Le dossier de Lucien ne m'intéressait plus autant. C'était désormais de l'histoire ancienne.

Je le repris pourtant, mais ce fut par devoir. Je le posai devant moi sur mon bureau, et j'en remis les diverses pièces en ordre.

À mesure que je rangeais les scènes éparses de cette étrange comédie qui, la veille, avait si profondément passionné mon attention, il arriva que je rentrai à mon insu dans la série de mes émotions un instant distraites.

Je ne saurais pas expliquer pourquoi le fait d'avoir un pied dans le passé, un pied dans le présent du drame doubla tout à coup l'intérêt que j'y prenais.

Ma curiosité, réveillée par les faits nouveaux qui facilitaient ou entravaient mes moyens de la satisfaire, se jeta plus avidement que jamais sur la pâture offerte par le dossier.

C'étaient là les éléments mêmes du problème. Pour en obtenir la solution, il était nécessaire de ne rien négliger.

Je repris ma lecture à la fin du n°72, qui était, on s'en souvient, la lettre où Mlle Agathe racontait le mariage et l'arrestation de Jeanne.


Suite du dossier de Lucien

Pièce numéro 73

(Billet de Mlle Agathe Desrosiers. Signé.)

6 Septembre, 8 heures du soir.

À Mlle Maria Mignet,

C'est encore moi, ma chère. Vous allez vous étonner de recevoir deux courriers de moi le même jour, mais ma lettre était déjà à la poste, et il m'est venu quelque chose de nouveau à vous dire:

Quelque chose de vraiment étonnant. Le détail m'a été donné par M. Pivert. Vous allez voir comme c'est drôle.

Vous vous souvenez bien des ciseaux? La police avait fait photographier les ciseaux de Fanchette comme Fanchette elle-même.

Voilà une invention que les assassins ne doivent pas prôner, la photographie!

Figurez-vous que ces ciseaux-là n'étaient pas les premiers venus. Ils sortaient de fabrique anglaise. J'ai vu leur portrait. Ils ont une petite estampe damasquinée à la croisure des deux branches, représentant une double palme, et au centre de l'estampe, une marque poinçonnée, celle de la fabrique, probablement: un petit lévrier entre les deux initiales S. W.

Après l'arrestation, M. le président a pris lui-même en main la conduite de l'affaire. Une perquisition a été ordonnée au domicile de l'accusée, qui était, vous le savez, l'hôtel même de Mme la marquise de Chambray.

Là on n'a rien trouvé que des brimborions insignifiants. Vous sentez bien que Mlle Jeanne Péry—ou plutôt Mme Lucien Thibaut, ma chère!—n'avait pas été garder par exemple des lettres de son ancien Rochecotte!

Voyez-vous, mon émotion est passée, et j'ai presque honte de m'être laissé prendre par la pitié.

Il faut un exemple.

Mais une seconde perquisition ayant été faite dans la chambre que l'accusée occupait dans la ferme du Bois-Biot, près de la ville, on a découvert une boîte à ouvrage en chagrin noir, pouvant dater du règne de Louis XVI, et qui aurait maintenant une certaine valeur comme bibelot.

Pourquoi l'avait-elle laissée-là? On ne sait pas encore. Toutes ses autres affaires étaient à l'hôtel de Chambray.

La plaque d'acier de la boîte à ouvrage était ornée de l'estampe dont je viens de vous faire la description, et au centre de l'estampe, il y avait le petit chien entre les deux initiales S. W.

Hein, chérie? le doigt de Dieu!

Ce n'est pas tout.

On a ouvert la boîte. À l'intérieur, aucune pièce ne manquait, pas même les ciseaux, mais attendez!

Les ciseaux étaient de fabrique française et tout neufs.

Tandis que toutes les autres pièces, sans exception, le dé, l'étui, le poinçon, etc., etc., étaient de fabrique anglaise et portaient l'estampe, la même, encadrant le même petit lévrier, entre les deux mêmes lettres S. W.

Est-ce clair? et est-ce curieux? moi, ça m'amuserait de mener des instructions.

M. Pivert dit que ça achève Mme Thibaut,—la jeune.

Selon un bruit qui court, l'autre Mme Thibaut—la mère—et ses deux demoiselles vont faire enfermer le déplorable Lucien dans une maison de fous.

Pièce numéro 74

(Écrite et signée par Mme veuve Thibaut.)

7 septembre au matin.

À M. L. Thibaut,

Où te caches-tu, malheureux dindon? Tu n'étais pas chez toi, hier au soir. Je parie que tu rôdais autour de la prison. C'est heureux que je ne t'aie pas trouvé, car je t'arrachais les yeux. Je l'avais promis à Célestine et à Julie.

Oh! les pauvres, les pauvres mères! On devrait vous étouffer entre la paillasse et le matelas de vos berceaux, sacs à chagrin que vous êtes! Et dire qu'on vous aime tout de même! c'est trop bête aussi, je veux te détester et j'y parviendrai.

Si ton père n'était pas mort, et qu'il a bien fait, le cher homme! je lui dirais: casse-lui les deux bras et les deux jambes ou je me sépare de corps et de biens!

Et je le ferais comme je le dis, Mon Dieu! que je suis malheureuse!

Ah ça! tu ne voyais donc rien, toi! Ce n'est pas moi qui ai été trompée. Dès le premier coup d'œil, j'ai vu que c'était une petite rien de rien. Ça sautait aux yeux, mon pauvre gars. Il fallait être toi pour la gober. Les mères devraient....

Mais non! elles ne peuvent pourtant pas vous noyer.

Moi qui étais si fière de ta conduite! c'est du propre! j'en donnerais douze comme toi pour un mauvais sujet qui aurait le fil et qui ne se laisserait pas prendre à la première gourgandine venue déguisée en colombe.

Qu'est-ce que je dis, une gourgandine! Toutes les gourgandines n'assassinent pas. Mon fils, mon Lucien, un juge, le jeune homme le plus sage d'Yvetot, a été donner son nom à une abomination de guenon qui tue les hommes en cabinet particulier!

Il faut te remuer, dis donc, et plus vite que ça; il faut soulever ciel et terre, casser le mariage, piétiner dessus, le hacher en miettes, ou bien, si ça ne se peut pas, la faire guillotiner en deux temps.... Miséricorde! les mères! c'est mon nom qu'elle porterait sur l'échafaud!

Tu es un coquin! tes sœurs le disent. On ne se conduit pas comme ça avec ses parents!

Jolie! elle! allons donc! Un chiffon: la beauté du diable! Et des manières! Je n'ai jamais pu la regarder en face. Des cheveux jaunes, des yeux de faïence, un nez... enfin, quand même elle aurait été jolie! après?

Qu'avais-tu fait à Olympe? Tu as donc un tour dans ton sac avec ton air d'innocent. Si ça avait été seulement pour t'établir avec avantage! Que lui avais-tu promis? De quoi l'avais-tu menacée? Je veux savoir. Elle avait quelque chose autour du cou que tu lui avais noué et qui l'étranglait. Qu'est-ce que c'était? Tu me le diras ou nous verrons!

Olympe! soixante-dix mille livres de rentes! Les mères! Les mères! ça me revient toujours. J'aimerais mieux être domestique!

Cherche, maintenant! va! fouille! non pas soixante-dix mille francs, mais soixante-dix mille sous! malheureux! Il ne s'agit plus d'Olympe. Demande Mlle Agathe, on te tournera le dos, demande Mlle Maria, on te rira au nez.

Tu n'obtiendrais même pas Sidonie!

D'ailleurs, tu es marié, marié, marié! Je deviens folle.

Écoute, je vais quitter le pays, c'est résolu, reprendre mon nom de Pervanchois qui n'ira pas du moins à la cour d'assises. Je vais me cacher quelque part en Touraine, au fond d'un puits. Et ces demoiselles sécheront vieilles filles! Tu devrais t'empoisonner.

Je ne sais plus ce que je dis. Tu as tué ta mère. Tes sœurs vont t'arranger, je leur cède la place. Je n'en peux plus de mal de tête. Pour un peu, je te maudirais, mais à quoi ça servirait-il?

Pièce numéro 74 bis

De Mlle Célestine.

La sympathie ne se commande pas. Je la devinais criminelle à la répugnance qu'elle m'inspirait. As-tu été assez aveugle! et entêté! Nous avons pu t'épargner la malédiction de notre mère.

Nous n'avions pas envie de nous marier; si nous en avions eu envie, nous aurions trouvé, Dieu merci, bien des occasions, mais enfin, nous n'avions pas prononcé de vœux, et nous voilà condamnées à la solitude. Nous sommes déshonorées.

Pour mon compte, je te pardonne, mais je ne te reverrai de ma vie.

Pièce numéro 74 ter

De Mlle Julie.

Tu nous a déshonorées, c'est vrai, malheureux frère, mais je fais la part de ton peu d'intelligence. J'ai souvent souhaité d'être homme pour te soutenir et te guider dans la vie. Loin de moi la pensée d'écraser ton infortune, je trouve Célestine trop sévère.

Hier au soir, maman voulait te maudire. Cela appartient à la catégorie des opinions surannées. Je préfère, moi, te tendre une main secourable. Si tu m'avais demandé mon avis sur cette fille, je t'aurais dit qu'elle n'avait rien pour elle. Mais il est trop tard. Tu touches au dernier degré de la honte. Moi seule te reste fidèle.

Pièce numéro 75

(Écriture de Lucien, sans signature.)

8 septembre 1865, 6 heures du matin. (Sans suscription.)

Je suis à Paris depuis une heure. J'ai la tête froide et calme. Je me porte très bien. Je combattrai vaillamment, j'en suis sûr, et je la sauverai, je l'espère.

Tout conspire pour l'accuser. Son innocence est pour moi claire comme l'existence même de Dieu.

J'ai été frappé au milieu de mon bonheur. Je n'ai pas ressenti le coup aussi cruellement qu'on pourrait le penser. Je ne croyais pas à ce bonheur.

D'ailleurs, moi, je ne suis rien, elle est tout: je ne songe qu'à elle.

Quand on l'arrêta, je la suivis à la prison. Elle y entra. On ferma la porte sur moi. Je m'assis auprès de la porte, parce que mes jambes étaient faibles sous le poids de mon corps.

M. Ferrand voulut m'emmener chez lui, je le remerciai. Je pensais être là à ma place.

Geoffroy, je suis son mari. La loi nous a joints. Rien ne peut briser cette union que la mort.

C'est là ma consolation, ma joie, mon espérance.

Ils sont venus trop tard. Jeanne est à moi devant les hommes, nous étions l'un à l'autre déjà devant Dieu.

Je ne suis pas malheureux: Jeanne est ma femme.

Je pensais à cela, sur ma borne, au seuil de la prison où est Jeanne. Je me disais: Là-dedans, et plus tard, sur le banc des accusés, elle portera mon nom.

Et je remerciais Dieu.

Pendant cela, il venait des gens de la ville pour me regarder. On ne m'insulta pas. Je crois au contraire que tout le monde avait pitié de moi.

Ma mère m'a écrit des choses incohérentes et cruelles, mais il y a dans sa lettre qu'elle m'aime toujours. Elle aurait pu me maudire.

Mais c'est trop vite parler de ma bonne mère: je n'eus sa lettre que le lendemain, c'est-à-dire hier. Je restai à la porte de la prison très longtemps—jusqu'à la nuit tombée. M. le président envoya trois fois pour me chercher.

Louette, la femme de chambre d'Olympe vint aussi—plus de trois fois.

À la nuit noire, je frappai au guichet de la prison. Le concierge vint. Je lui dis:

—Ce n'est pas pour entrer. Je voudrais savoir à quelle heure les prisonniers se couchent.

Il me répondit:

—Elle est couchée depuis longtemps. Je le remerciai et je partis.

Je sortis dans la campagne et je pris le chemin qui mène à la ferme de Bois-Biot. J'allais vite, comme si on m'eût attendu à un rendez-vous.

Dans l'aire de la ferme, les gens étaient rassemblés et causaient tous à la fois. Quelque chose d'insolite s'était passé, je le vis bien et je m'approchai.

—C'est M. le juge. Il va nous dire pourquoi on a mis la petite demoiselle en prison!

—Parce qu'on l'accuse d'avoir tué quelqu'un, répondis-je.

Ils se mirent à rire. Puis un gars dit:

—Dame! il y a de si drôles de choses dans ce monde-ci!

Et un autre demanda:

—Est ce que c'est vous qui la condamnerez, M. le juge?

Je me mis rire à mon tour.

Ils me racontèrent que la justice avait opéré une descente dans l'ancienne chambre de Jeanne. On avait trouvé et emporté une boîte à ouvrage. Parmi les preuves qui accablent ma chère petite femme, celle-ci est une des plus lourdes. Mais Jeanne est innocente.

Je quittai ces braves gens, qui ne riaient plus. J'allai à notre haie. Je m'assis sur l'herbe mouillée.—Pour moi, Jeanne était accroupie parmi les feuilles et cueillait des primevères. Nous fûmes ensemble toute la nuit. Je ne dormis pas.

Je me levai sans fatigue, avec le soleil. En repassant devant la ferme, je dis:

—Non, non, mes amis, ce n'est pas moi qui la condamnerai.

La fermière me demanda:

—Comment ferez-vous, M. le juge, si elle est coupable?

Je me rendis à la porte de la prison pour savoir si Jeanne avait bien dormi. Le guichetier me fit un salut de connaissance et me répondit:

—C'est elle qui voudrait bien avoir de vos nouvelles!

Je lui mis une pièce d'argent dans la main et il me promit de dire à Jeanne que je l'aimais toujours bien.

M. le président Ferrand ne se lève guère qu'à neuf heures. J'allai chez moi où je trouvai les lettres de ma mère et de mes sœurs. Je les lus. Je préférai bien la colère de maman au pardon de mes sœurs. Je t'assure qu'elle est très bonne. Mes sœurs ne sont pas méchantes, mais elles ont envie de se marier. Je trouvai M. Ferrand à son bureau. Il était entouré des pièces relatives à l'assassinat de Rochecotte.

—Mon pauvre M. Thibaut, dit-il en m'apercevant, c'est épouvantable. Nous avons tous été trompés indignement.

M. Ferrand a toujours été bon pour moi. Il était l'ami de mon père.

—Le mieux pour vous, ajouta-t-il, serait de faire un voyage. Je me charge de vous obtenir un congé.

Je ne m'étais pas assis. J'étais auprès de son bureau, la tête penchée et mes yeux parcouraient la pièce qu'il était en train de lire. C'était une copie de l'acte d'accusation.

—M. le président, demandai-je, est-ce que vous la croyez coupable?

Il eut un sourire de compassion et garda le silence.

Je pris dans mon portefeuille la lettre d'Albert qu'il m'avait écrite en réponse à mes questions au sujet de Jeanne. Tu te souviens, Geoffroy?

C'est la seule fois que j'aie en un soupçon. J'étais affolé par ces dénonciations anonymes, et j'avais écrit à Albert pour lui demander s'il connaissait ma Jeanne.

Sur ma prière, M. le président eut la bonté de lire la lettre. Quand il l'eut achevée, il me dit:

—Mon Dieu, cher M. Thibaut, je savais bien que vous étiez de bonne foi. Je suis content néanmoins d'avoir eu communication de cette pièce, qui excuse jusqu'à un certain point votre erreur.

Il me rendit la lettre.

Cela me donna un grand coup, car cette lettre était pour moi l'évidence, et, je croyais qu'après l'avoir lue, M. le président changerait d'opinion sur Jeanne.

Je demandai encore.

—Est-ce que vous la croyez coupable?

—Mon cher ami, me répondit-il très affectueusement, cela importe peu puisque je ne suis pas chargé de l'instruction. J'ai ici les pièces parce que M. Cressonneau est arrivé hier au soir. Il repart aujourd'hui.

Je relevai la tête. Ces choses accablantes me donnaient du courage et je sentis que ma voix s'affermissait quand je repris:

—M. le président, je vous demande la permission de voir ma femme.

Il répéta ce mot ma femme, d'un ton scandalisé, mais doux et plein de compassion. Son regard était moins froid que d'habitude.

—C'est malheureusement vrai, prononça-t-il tout bas. Si je m'étais cru hier, j'aurais battu M. Pivert qui a laissé le fait s'accomplir. Une heure plus tôt, vous étiez sauvé!

Une chaleur monta à mon front et mon cœur battit comme de joie.

—Je remercie Dieu de ce retard, M. le président, puisque ce retard a donné à Jeanne un protecteur. Je vous ai demandé la permission de voir ma femme.

Il se leva.

—M. Thibaut, répliqua-t-il, je suis fâché de vous refuser. Ce n'est pas à vous qu'il faut apprendre la loi. L'accusée est au secret. Il me salua le premier. Je me dirigeai aussitôt vers la porte.

Pendant que j'étais en chemin, il me dit, retrouvant quelque chose de son accent affectueux:

—Mon jeune collègue, vous me pardonnerez si j'ai mis fin à cette scène pénible. Je vous plains de tout mon cœur, et je voudrais vous servir. Faites un voyage. Vous n'ignorez pas que je quitte le ressort. À Paris, où je vais, je vous promets de m'employer activement pour vous obtenir une autre résidence. Désormais, vous ne seriez pas bien ici.

Je l'écoutais, arrêté sur le seuil. J'attendis qu'il eût achevé pour demander:

—Est-ce aujourd'hui qu'elle part pour Paris?

Il secoua la tête affirmativement.

—À quelle heure?

M. le président me tourna le dos et je sortis.

Je retournai à la prison tout exprès pour avoir réponse à la question que M. Ferrand avait laissée sans réplique. Le guichetier me donna un petit bout d'ardoise sur lequel étaient écrits ces mots avec la pointe d'une épingle:

«Merci, Lucien, je voudrais mourir.»

Le départ avait lieu à dix heures du soir.

Quand je rentrai à la maison, ma mère était venue avec ma sœur Julie. Célestine me tenait rigueur.

Je n'avais pas mangé depuis la vieille au matin. Je me fis servir une soupe. Pendant que j'étais à table, Louette, la femme de chambre d'Olympe, entra sans s'être fait annoncer.

—Eh bien! eh bien! me cria-t-elle dès le seuil, voilà de l'ouvrage! Mme la marquise deviendra imbécile de tout ça ou folle. Avez-vous jamais vu rien de pareil? Elle m'a dit: «Louette, il faut que tu le voies, ce pauvre M. Lucien, quand tu devrais entrer par la fenêtre. Et dis-lui bien que je ne lui en veux pas pour tout l'ennui que ça me procure.» Pensez-vous qu'elle soit appelée comme témoin dans l'affaire, vous M. Thibaut? Vous mangez de bon appétit, oui! ça va lui faire plaisir de savoir que vous n'avez pas mal au cœur.

J'appelai mon domestique et je lui dis:

—Tu as eu tort de laisser entrer.

—Alors, vous nous renvoyez! s'écria Louette. C'est bien fait! Il ne faut jamais s'avancer avec certaines gens... À vous revoir tout de même, M. Thibaut. Quand Mme la marquise me consultera, elle choisira autrement, voilà tout.

Elle sortit et ne se priva pas de m'appeler grand bêta dans l'antichambre.

Je bus un verre de vin après ma soupe, je voulais être fort.

La visite de Louette m'avait mis dans l'esprit des pensées dont je n'avais que faire. Je me mis à rêver. D'abord, je songeai à Olympe, ensuite au président Ferrand, ensuite à l'homme qui m'avait vendu le talisman.

Pourquoi mettais-je ici le président en tiers?

Je lui gardais de la rancune pour son refus de ce matin, mais quant à le soupçonner capable d'une mauvaise action, non.

L'accusation vague—le fameux fragment—que tu auras dû trouver dans le dossier ne s'appliquait pas à lui nommément.

Pourtant, il avait servi de tuteur à Olympe, mais seulement pendant les derniers mois de sa minorité, et en remplacement du premier tuteur nommé, qui avait disparu dans une fâcheuse affaire.

J'écartai M. le président.

Restèrent Olympe et M. Louaisot de Méricourt....

J'ai été juge, Geoffroy. J'ai respecté, je respecte encore sincèrement les magistrats dignes de ce nom, mais je suis payé pour m'avoir pas beaucoup de foi dans l'infaillibilité des jugements humains.

En somme, je ne savais rien alors de ce que je sais maintenant. Je regrettais d'avoir été dur envers Louette, c'est-à-dire envers Olympe. Il y avait un fait certain: la justice se trompait.

Mais pour se tromper, la justice n'a besoin que d'elle-même.

Ce sont des hommes qui la rendent.

Je suis un pauvre esprit, tu vas bien le voir. Tout en rejetant sur la justice le fardeau entier de l'erreur, j'étais pris de soudaines et furieuses colères contre Olympe et son Louaisot.

C'étaient eux qui devaient avoir sur la conscience de ces fardeaux qu'on décharge à la cour d'assises. J'en étais sûr, je l'aurais juré.

C'étaient eux que le banc des accusés réclamait. Je les y voyais.

J'étais leur juge et je les condamnais....

Puis je m'effrayais de moi-même et j'avais peur d'être fou.

Je dois constater cependant que je n'avais éprouvé, depuis mon malheur, aucun symptôme du mal mental que tu connais. J'étais absolument moi-même.—L'autre moi n'avait pas parlé.

À six heures du soir, j'avais achevé de préparer mes bagages. Tu comprends bien que ma femme partant je ne pouvais pas rester derrière elle.

À sept heures, je me rendis au chemin de fer pour savoir si la justice aurait un train spécial. J'éprouvai un grand plaisir à apprendre que Jeanne devait prendre le convoi public, où on réservait seulement pour elle et ses gardiens un wagon à part.

J'allais faire le voyage avec elle.

J'avais le temps. Je me rendis encore une fois au Bois-Biot Je priai, agenouillé au pied de la haie, sous le grand vieux châtaignier. J'emportai la dernière fleur du chèvrefeuille....

À dix heures, nous partîmes d'Yvetot pour Paris. J'avais bien regardé tous les wagons composant le train et je m'étais mis le plus près possible de celui où je supposais Jeanne.

À la gare de Rouen, je crus voir une petite main derrière le rideau du compartiment fermé.

Ce fut tout. Si le train avait heurté contre un obstacle et s'était broyé comme il arrive, j'aurais peut-être sauvé Jeanne.

Si nous étions morts tous les deux—ensemble! je songeai à cela.

Mais qu'allais-je donc faire à Paris? Je ne me demandai cela qu'à la gare Saint-Lazare. Jusque-là, j'allais comme un homme sûr de son fait qui croit avoir bien conscience de sa conduite et de son devoir.

À la gare, quand je regardai au dedans moi, j'y découvris le vide. Je voulais faire, faire, faire, mais quoi?

J'essayai en vain d'entrevoir Jeanne. On fit sortir tous les voyageurs avant d'ouvrir le wagon réservé.

Un terrible découragement me prit dans la rue. Il me semblait que j'avais oublié pourquoi j'étais venu.

C'était là mon erreur, je ne l'avais jamais su....

Je descendis à mon hôtel ordinaire. Je tâchai de réfléchir. Après quoi, je me suis mis à t'écrire cette lettre que j'achève.

Cela m'a calmé. Je sais ce que je veux faire.

Pièce numéro 76

(Écrite par Lucien sans signature ni suscription)

Paris. 8 septembre, midi.

Je sors de chez M. Cressonneau aîné, le juge d'instruction. Il est très bien logé dans une des maisons neuves de la place Saint-Michel auprès de la fontaine. Il m'a montré tout son appartement et m'a prié de regarder à sa vue».

Il voit de ses fenêtres le palais, la Sainte-Chapelle et tout un panorama de monuments.

Il y a vraiment une grande différence entre un juge comme moi et un juge comme lui. Il a un boudoir, et sa robe de chambre lui donne l'air d'un petit duc.

J'avais peur d'arriver trop matin à cause du voyage qu'il venait de faire, mais il ne m'a pas fait attendre du tout.

Je suis entré dans sa salle à manger où il déjeunait d'un œuf frais et d'une côtelette.

Il est jeune encore, assez joli garçon, vif, pétulant, spirituel et un peu bavard. Sous sa calotte de velours il n'y a presque plus de cheveux. Tu vois si je suis froid, j'ai remarqué tout cela.

—Entrez donc, mon cher collègue, entrez donc, m'a-t-il dit en me tendant la main sans se lever. On va vous donner un bon fauteuil, car vous avez passé une mauvaise nuit. Je vous voyais à toutes les gares. Pauvre cher garçon! vous me faisiez l'effet d'une âme en peine! Quel singulier cas que le vôtre! Voulez-vous faire comme moi? un œuf? une côtelette?

Je remerciai et je pris le fauteuil qu'on avait roulé vers la table à mon intention. M. Cressonneau aîné, quand je fus assis, me serra de nouveau la main le plus cordialement du monde.

—Ma parole, reprit-il, je vous attendais presque. Je suis enchanté de vous voir: sérieusement, je ne mens pas: j'ai beaucoup entendu parler de vous, comme bien vous pensez, depuis l'affaire, mais aussi auparavant et autrement, M. Ferrand vous regardait alors comme très fort. Vous savez que nous l'avons à Paris? Sa nomination doit être au Moniteur d'aujourd'hui.... Connaissez-vous là-bas une demoiselle Agathe? Agathe Desrosiers?

J'aurais voulu l'interrompre, mais ce n'était pas aisé. Il y allait d'une telle abondance! Je répondis affirmativement.

—Voilà! poursuivit-il. J'étais à Étretat. C'est l'affaire qui m'a rappelé ici. Cette demoiselle Agathe est une peste assez réussie. Je plains Pivert. C'est celui-là un vrai naïf! Il fait des mots! La demoiselle Agathe nous avait raconté vos fiançailles. Moi, je ne suis pas de l'école formaliste, vous savez. Les convenances sont du drap dont on habille la sottise. Je ne m'en sers tout juste que pour ne pas aller en chemise. Ne craignez donc rien de moi. Je ne vous méprise pas le moins du monde. Vous êtes un original, eh bien! après?

Il cassa la coque de son œuf en petits morceaux et se servit la côtelette.

Je ne peux pas te dire l'air que j'avais, mais je ne ressentais pas encore trop d'impatience.

Pendant que M. Cressonneau opérait son changement d'assiettes, je saisis le joint et je dis:

—J'étais venu pour vous demander s'il me serait possible de voir ma femme.

Il s'arrêta de découper pour me regarder.

—Sa femme! répéta-t-il avec une nuance de reproche amical. Comme il vous lâche cela la bouche ouverte! Eh bien! ma parole, je ne déteste pas ça. Nous sommes de la jeune magistrature. Toutes les vieilles précautions oratoires nous ennuient et nous dégoûtent. Moi, par exemple, si je l'appelais Mme Thibaut....

Je l'interrompis pour lui dire:

—C'est son vrai nom, c'est son seul nom.

Son couteau sépara la côtelette en deux d'un geste tout gaillard.

—Au fait, collègue, répéta-t-il, c'est ma foi, la vérité! Seulement, je n'aurais pas cru que la réclamation vint de vous. Mais quant à la voir, impossible! Le secret est une de ces machines surannées qui font honte à la jeune école, mais il faut y tenir. L'accusée est au secret ici comme à Yvetot.

Je courbai la tête.

—Nous changerons tout cela, continua-t-il en manière de consolidation. Je suis pour la méthode anglaise et toute la jeune école avec moi. Nous arrivons, les vieux glissent. Je parie qu'avant vingt ans d'ici tout le code d'instruction criminelle sera démoli. Nous avons déjà bien changé de façons et de tournures, dites donc! Est-ce que je ressemble, moi qui vous parle, à un robin du temps de Louis-Philippe? Excepté la barbe....

—Permettez-moi... commençai-je.

—La barbe! répéta-t-il avec énergie. Voilà ce que je ne conseillerai jamais aux hommes de notre profession. Il faut à chaque état sa physionomie, son caractère. Avec de la barbe on nous prendrait pour des artistes ou des gens de lettres! Vous vouliez faire une question?

—J'en voulais faire plusieurs.

—Ne vous gênez pas! J'écoute.

—D'abord....

—Avec moi, ne vous gênez jamais! J'aurai toujours le plus grand plaisir à vous être agréable, et si vos questions ne me vont pas, je me dispenserai d'y répondre, voilà. Allez.

Il avala un verre de vin en riant d'un air satisfait.

—Ma première question, dis-je, est probablement de celles que vous croirez devoir laisser sans réponse. Je désirerais savoir ce que vous pensez de la position judiciaire de l'accusée.

—Eh bien! collègue, fit-il, en reposant son verre, c'est là ce qui vous trompe! Jeune école des pieds à la tête! Au Palais, je suis bien obligé de suivre une routine: les vieux me mangeraient, mais chez moi, j'agis à ma guise. À quoi bon des cachotteries?... En premier lieu, il n'y a pas à dire, voyez-vous, elle est délicieusement jolie.... Il parait que votre président Ferrand avait vu son portrait. Pivert me l'a dit hier, après la tripotée de reproches qu'il a reçue du même président. C'est son pain quotidien. Il arrivera à force de verges. Vous voyez comme je suis sans façon dans mon langage. Jeune école, Pivert m'a dit: «Puisque M. le président lui servait de témoin, il aurait bien pu la reconnaître.» Dame! ça parait plausible, mais... à quoi pensez-vous donc, collègue?

Je pensais à ce qu'il disait. C'était la première fois que j'entendais parler de cela, car j'eus seulement beaucoup plus tard entre les mains la lettre où Mlle Agathe racontait le mot prononcé par M. Ferrand à la vue du portrait de Jeanne. Mais au lieu d'avouer ma préoccupation, je dis:

—J'attends votre réponse à ma question, Monsieur et cher collègue.

—Alors, fit-il, la... distraction de M. le président ne vous frappe pas? Tant mieux! c'est sans doute qu'elle n'a aucune importance. Je vous disais donc que l'accusée est adorable. Mais ceci n'a pas encore été classé, même par la jeune école, au nombre des circonstances atténuantes. Mon opinion sur la situation, judiciaire de l'accusée, je vais vous la dire sans la mâcher. L'accusée est perdue de fond en comble. Sa culpabilité est plus claire que le jour, ceci ne serait rien, mais en même temps, ce qui est tout, plus facile à démontrer que deux et deux font quatre.

Il repoussa son siège et prit un cure-dents.

J'essuyai la sueur de mon front. M. Cressonneau me tendit la main pour la troisième fois.

—Vous avez voulu savoir et j'ai parlé, me dit-il d'un ton sérieux. Il est bon de ne pas garder d'illusions. L'affaire est simple comme bonjour. C'est Fanchette qui a commis le crime, et Jeanne est Fanchette. Voilà tout.

—Et si Jeanne n'était pas Fanchette? demandai-je.

Il me regarda avec une curiosité qui n'était pas sans inquiétude.

Mais j'avais parlé au hasard.

Il se leva. Je fis aussitôt comme lui. Loin de me renvoyer, il passa son bras sous le mien, et me conduisit voir ses richesses.

Ses faïences lui donnaient beaucoup de fierté. Il en causait presque aussi volontiers que de «sa vue».

—Voyons vos autres questions, me dit-il en toquant une terre cuite qu'il affirma être de Clodion.

—J'ose à peine formuler le désir que j'ai, murmurai-je. Cette fameuse photographie, je ne l'ai jamais eue....

—Ah! parbleu! interrompit-il, la chose sera originale! Je vais non seulement vous la montrer, mais vous faire cadeau d'un exemplaire.

—Est-ce vrai! m'écriai-je tout tremblant.

Il prit dans sa poche une enveloppe de lettre qui contenait deux épreuves du portrait dont il a été si souvent question.

J'en avais déjà vu une chez M. Louaisot, mais il avait refusé de la mettre en ma possession. Je saisis avidement celle que M. Cressonneau me tendait. J'avais un espoir. Il y a de si singulières ressemblances! Mais après avoir fait subir au portrait un minutieux, un douloureux examen, je laissai retomber mes deux bras.

—Oui, oui, fit M. Cressonneau, je n'étais pas fâché de voir votre impression, c'est vrai, quoique le plaisir de vous être agréable m'eût amplement suffi. Vous en étiez toujours à vos idées de séparer Jeanne de Fanchette? Mais maintenant, c'est bien fini, hein?

Je répondis:

—Du moins, ce portrait est bien parfaitement celui de ma femme.

—Est-ce tout ce que vous aviez à me demander, collègue?

—Non, mais ceci est ma dernière requête. Je vous supplie de m'apprendre s'il y a pour moi un moyen quelconque de parvenir jusqu'à ma femme.

M. Cressonneau fut un instant avant de me répondre.

—Vous l'aimez bien! murmura-t-il enfin.

Puis il haussa les épaules et poursuivit du ton qu'on prend pour suggérer les expédients impossibles:

—Je ne vois rien... rien! à moins qu'il ne vous passe par la tête de donner votre démission, de vous faire inscrire au tableau, et de....

Je ne le laissai pas achever. Je lui serrai la main fortement et je m'enfuis.

Pièce numéro 77

(Écrite et signée par Lucien. Copie.)

Paris. 8 septembre 1865.

À M. le président du tribunal civil d'Yvetot.

M. le président,

J'ai l'honneur de remettre entre vos mains, selon l'usage hiérarchique, ma démission, adressée à M. le garde des Sceaux, et que je vous prie de vouloir bien lui faire tenir. Veuillez agréer, M. le président, etc.

Pièce numéro 78

(Copie de la démission de L. Thibaut, adressée au ministre de la justice.)

Pièce numéro 79

(Écrite et signée par L. Thibaut. Copie.)

Paris. 8 septembre 1865.

À M. le bâtonnier de l'ordre des avocats, à Paris.

Monsieur et très honoré confrère,

En conformité de ma démission envoyée aujourd'hui même à qui de droit, j'ai l'honneur de solliciter mon inscription au tableau des avocats près la cour impériale de Paris. Je joins mon diplôme de licencié en droit.

L'acceptation de M. le garde des Sceaux vous sera ultérieurement adressée, avec les pièces nécessaires que vous voudriez bien me réclamer. J'ai l'honneur d'être avec respect, etc.

Pièce numéro 80

(Extrait du Moniteur universel. Partie officielle du 8 septembre 1865.)

M. C.-B. Ferrand, président du tribunal de première instance d'Yvetot, est nommé conseiller près la cour impériale de Paris.

Pièce numéro 81

(Écriture de femme, sur papier à tête imprimée, portant: «Hôtel de Dieppe, rue d'Amsterdam, à Paris».)

10 septembre.

À M. Louaisot de Méricourt, rue Vivienne.

M. L. Thibaut ne pouvant ni écrire ni quitter sa chambre, prie M. Louaisot de vouloir bien venir le trouver à l'adresse indiquée ci-dessus.

Pièce numéro 82

(Écrite par Louaisot.—Sans signature.)

Paris. 11 septembre 65.

À Mme la marquise de Chambray.

L'agneau est bien malade, mais il guérira. Il cherche, il brûle. Il m'a proposé beaucoup d'argent, savez-vous pourquoi? Pour retrouver Fanchette. Je vous dis qu'il brûle.

Ce qui reste à fabriquer doit être mis en main lestement.

Et il ne faut pas, croyez-moi, vous faire des ennemis de ceux qui peuvent, à leur choix, vous donner un coup de coude ou un coup d'épaule.

Une femme adroite attendrait encore un peu pour être ingrate envers un vieil esclave comme moi.

Pièce numéro 83

(Écriture de copiste. Anonyme. Papier écolier. Pressée et à suivre, si M. L. Thibaut est absent.)

Paris, 12 septembre.

À M. L. Thibaut, à Yvetot.

Une personne qui s'est déjà mise en communication avec M. L. Thibaut, en lui proposant des révélations de première importance contre un envoi de dix louis, poste restante, revient à la charge, poussée par le besoin,—et aussi par l'idée qu'elle pourrait empêcher de grands malheurs. La personne a appris que les événements ont marché. Ce n'est pas sa faute. Elle avait de quoi sauvegarder ceux qui ont été frappés. Écrire poste restante à M. J.-B. Martroy, sans même envoyer d'argent. La personne n'est pas dans une position heureuse. Elle n'a pas non plus toute liberté dans ses mouvements. Les ennemis de M. L. Thibaut sont ses ennemis.

Pièce numéro 84

(Écriture de Louaisot. Sans signature.)

Paris. 13 septembre 1865.

À Mme la marquise de Chambray, en son hôtel, à Yvetot.

Haute et puissante dame, il paraît que vous dédaignez maintenant de répondre aux missives qu'on se fait l'honneur de vous adresser humblement. Seriez-vous malade comme l'agneau? Il a bel et bien une pleuropneumonie. Je l'ai fait visiter par mon illustre ami, le Dr Chapart, qui est le roi des ânes.

Le Dr Chapart avait reconnu du premier coup l'existence d'un rhume de cerveau, compliqué d'un point de côté qu'il attribuait, sauf le respect qui vous est dû, à des gaz. Il a ordonné son sirop-Chapart. L'agneau n'en savait plus bien long, allez!

Mais il se trouve que ma mule, attendrie par sa beauté touchante, a juré de le sauver. Pélagie est comme ça: elle a des goûts de marquise.

Parmi ses honorables connaissances, elle compte un aide-vétérinaire, destiné à un bel avenir. Frauduleusement et sans m'en prévenir, elle a introduit cet artiste à l'hôtel de Dieppe où demeure l'agneau.

Ce qui est bon pour la remonte n'est sans doute pas mauvais pour l'homme, créé à l'image de Dieu, car après avoir pris son remède de cheval, l'agneau s'est repiqué à vue d'œil.

Il ne s'agit pas du tout de cela, vous savez, ô reine! Envoyez du nerf, comme disait Talleyrand,—de la braise pour employer l'expression favorite de cet ignominieux J.-B. Martroy.

Devinez pourquoi je vous parle de celui-là?

C'est que j'ai eu la chance d'éteindre, ce matin, le feu qui était déjà à la maison, Madame et chère patronne. Non pas chez l'agneau, mais à l'hôtel de Chambray.

Que payez-vous aux pompiers?

Martroy est à Paris.

Non seulement Martroy est à Paris, mais il cherche à se mettre en relation avec l'agneau.

Et ce n'est pas la première fois à ce qu'il paraît. Du moins sa lettre que j'ai chipée—cachets intacts, rassurez-vous—sur la table de nuit de l'agneau, et lue d'un bout à l'autre avec le plus vif intérêt, se réfère à un autre message dont la date m'est inconnue.

Ce premier message dut rester sans réponse. Pourquoi? Je n'en sais rien. Peut-être parce que Martroy demandait 200 francs. J'ai appris que l'agneau donnait toutes ses petites rentes et une bonne partie de son traitement pour la toilette de ses sœurs.—Et puis, si les gens comme lui savaient s'y prendre, ne fût-ce qu'un peu, on aurait le cou cassé toutes les trois enjambées.

Ci-joint copie de la missive de Martroy.... Vous avez lu? Qu'en dites-vous?

Ce serait dommage d'échouer quand on est si près du port.

Le vieux dernier vivant baisse, baisse, baisse!

Il ne veut plus manger de crainte de dépenser. Depuis qu'il a chassé son dernier domestique, il va chercher son sou de lait, lui-même, dans sa boîte, avec son vieux manteau de chasseur de Vincennes.

Son chien lui fait peur, sans ça il le tuerait.

Il ramasse des croûtes de pain dans les chiffons.

Pélagie va toujours le voir et lui porte des petits morceaux de sucre. Il les met en tas dans son armoire. Il en a haut comme moi.

Et il tousse à faire trembler. Ce n'est plus le squelette d'un vieux coquin, c'est l'ombre d'un singe.

J'ai l'honneur, Madame et incomparable suzeraine, de solliciter vos instructions. Faut-il tendre une ratière? Martroy est un retors, mais si l'argent ne manque pas....

Envoyez donc une bonne fois ce qu'il faut, sans liarder, ô reine!

C'est ce Martroy qui satisferait bien la curiosité de l'agneau au sujet de Fanchette!...

Pièce numéro 85

(Anonyme. Écriture complètement déguisée. Sans date.)

À M. Louaisot, à Paris.

Vous aurez été mon mauvais génie depuis mon enfance jusqu'à la fin. Vous ne manquerez pas d'argent.

Puisque je ne peux pas être heureuse, je veux être riche. Rien ne m'arrêtera, cette fois, je le veux!

Pièce numéro 86

(De la main d'un écrivain public, signée d'une croix, par François Bochon, valet de chambre.)

Yvetot, 16 septembre 1865.

À M. L. Thibaut, démissionnaire, à Paris.

La présente est pour vous faire savoir que ça ne me chausse qu'à moitié de supporter les raisons de Madame et de ses demoiselles, du matin jusqu'au soir, par la mauvaise humeur qu'elles ont de ne pas pouvoir taper sur vous.

J'y mets encore de la patience assez, parce que je ne peux pas dire le contraire que c'est maladroit à Monsieur d'avoir lâché un bon état pour se mettre à rien faire à la suite d'une bêtise comme celle que Monsieur a faite. N'empêche que, trouvant une bonne place en ville, avec un particulier seul et garçon, pas marié, je prie bien Monsieur de me payer mon compte en me disant qu'il n'a plus besoin de moi et un certificat.

Rien de nouveau d'ailleurs, si ce n'est que Madame et ses deux demoiselles parlent du matin au soir de vous faire interdire de vos droits dans la société. Comme elles n'osent plus sortir dans la rue, rapport à ce qu'elles croient que les polissons vont les suivre au doigt, elles sont toujours à la maison, et c'est pour ça que je m'en vas.

Mme la marquise de Chambray est partie hier avec Louette. En voilà une qui chante partout que Monsieur n'a point d'esprit. Dame! Elle a ses raisons pour ça, moi, je ne me mêle que de mes affaires. Et bien juste.

Le nouveau M. le président est arrivé. C'est un petit sec, gravé de la vérette. Il n'y a plus rien pour ceux de Normandie. C'est un Picard.

Quant à la chose de vos noces, ça ne faiblit pas, on en parlera longtemps.

De cette histoire-là, ils disent que le petit M. Pivert va enfler et se marier. Ce qui casse les uns raccommode les autres.

Rien autre à vous marquer que mon dévouement et mes gages à me payer.

Pièce numéro 87

(Écriture de Lucien, pénible et altérée.—Sans adresse.)

Paris. 22 septembre.

J'ai cru que j'allais mourir. C'est toi Geoffroy à qui j'aurais légué la continuation de ma tâche. J'avais fait, moi-même, à ma dernière heure de force, le paquet qui devait t'être adressé.

Je le défais aujourd'hui. Le recueil n'est pas complet. Dieu veut que j'y ajoute encore.

Pendant ma maladie, je n'ai pas eu une minute de trouble mental. Je me sentais mourir. J'en éprouvais une grande joie—et un inexprimable chagrin.

Mon chagrin était pour Jeanne que je laissais en péril.

Ma joie était pour moi. Je m'en repens. J'ai bien souffert, mais je n'ai pas plus souffert que la plupart des autres hommes. Et j'ai fait mon devoir.

J'ai eu autour de moi, à plusieurs reprises, pendant ma maladie, M. Louaisot, l'homme de la rue Vivienne, sa gouvernante Pélagie et un médecin qu'il avait amené. Mes papiers étaient à l'abri. Une seule lettre m'a manqué que j'avais entrevue sur ma table de nuit.

C'était moi qui avais mandé Louaisot, mais je ne l'avais pas appelé en qualité de garde malade.

Ma mère et mes sœurs ne m'ont pas écrit. Je n'ai aucune nouvelle de Jeanne, sinon par M. Cressonneau qui, par deux fois, a eu l'obligeance de me faire dire que la santé de ma femme bien-aimée n'était pas mauvaise.

Je ne suis pas encore bien fort. La plume tremble dans ma main.

Et pourtant Geoffroy, l'heure de travailler arrive. Jeanne m'attend. Je vais me mettre à l'œuvre. Je sens que je serai courageux et patient.

Dieu est bon de m'avoir conservé pour ma tâche.

Les assises me trouveront prêt, Geoffroy. Jeanne n'y viendra pas seule.

Pièce numéro 88

(Extrait du Moniteur universel, partie officielle. Numéro du 24 septembre 1865.)

M. Pivert (A), substitut du procureur impérial à Yvetot, est nommé juge, près du même siège, en remplacement de M. Lucien Thibaut, dont la démission est acceptée.

Pièce numéro 89

(Extrait de la Gazette des Tribunaux. Numéro du 24 septembre 1863.)

Le tirage du jury pour la prochaine session de la cour d'assises de la Seine a donné le résultat suivant:

(Liste des jurés.)

C'est à cette session que doit venir, selon toute probabilité, la trop fameuse affaire du Point-du-Jour dite l'Affaire des ciseaux.

On désigne pour présider la cour d'assises, le conseiller nouvellement nommé, M. Ferrand, qui passe pour un magistrat de haut savoir et d'avenir.

Pièce numéro 90