WeRead Powered by ReaderPub
Le dernier vivant cover

Le dernier vivant

Chapter 149: I
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A first-person narrator reconstructs a convoluted criminal and domestic drama centered on Lucien Thibaut and a woman named Jeanne, unfolding through police dossiers, journal excerpts, correspondence, and interwoven personal narratives. The plot follows investigations, courtroom confrontations and an episode of flight, gradually exposing secrets, betrayals and financial misconduct linked to wartime contracts. Alternating documentary material with intimate recollection, the work blends suspense and moral questioning as characters seek justice and vindication while the narrative probes how hidden transactions and social ambition corrode private lives.

(Du bâtonnier de l'ordre des avocats de Paris, signée par lui, écrite par un expéditionnaire.)

Paris, 26 septembre 1865.

À M. L. Thibaut, avocat à la Cour impériale.

(Avis officiel de son inscription au tableau.)

Pièce numéro 91

(Écrite par un expéditionnaire. Signée par le président des assises.)

Paris. 28 septembre 1865.

À M. L. Thibaut, avocat et Cie.

(Envoi d'une carte spéciale pour entrer à la prison.)

Pièce numéro 91 bis

Carte d'admission

Prison de la Conciergerie

Service des accusés au secret

Laissez entrer dans la chambre de l'accusée Jeanne Péry, femme Thibaut, M. Lucien Thibaut, avocat, son défenseur.


DEUXIÈME PARTIE

Le défenseur de sa femme


Récit de Geoffroy


I

J.-H.-M. Calvaire

Je ne lisais plus. Mes yeux restaient fixés sur le petit carré de papier qui portait l'estampille de la Conciergerie. Et mes yeux étaient mouillés.

Se peut-il qu'un laissez-passer libellé selon la formule morne des actes de cette sorte, produise ainsi une profonde, une enthousiaste émotion!

Mon âme vibrait, je puis le dire, pendant que je lisais le dernier mot, écrit sur ce pauvre carton: «Défenseur»!

Une fois, Lucien me l'avait dit dans le lyrisme de sa tendresse si belle. Il m'avait dit: «Rien n'est pour moi au-dessus de cette fable splendide: Orphée allant chercher sa femme aux enfers!»

Aussi comme cette grande fable nous fait rire à gorge déployée, nous, le siècle contempteur des géants, nous les impuissants et les railleurs, nous, les pitres de la décadence!

Et Lucien avait ajouté:

«Ma femme était dans l'enfer, je suis allé l'y chercher.»

À l'heure où il m'avait dit cela, je ne l'avais pas compris, mais je comprenais, maintenant.

Le mari de l'accusée était le défenseur de l'accusée.

Du bord où marche l'homme d'honneur, il se penchait, devant tous et sous le soleil, vers le gouffre où l'infamie se débat dans le sombre. Sa main s'y plongeait, frémissante d'orgueil généreux; il y cherchait, il y trouvait une main déshonorée et il la ramenait à lui, criant à la foule:

«Je suis le mari de cette femme, et je suis son défenseur!»

C'est grand, le mariage, allez, les petits ont beau rire!

Et c'est grand aussi l'œuvre d'avocat, quoi que fassent certains avocats.

Y eût-il, autour de ces deux nobles choses, plus de misères grotesques qu'on n'y en amoncelle à plaisir: j'entends les avocats et les maris eux-mêmes, collaborateurs de toutes les comédies, ces deux choses seraient grandes encore, parmi ce que le monde garde de plus grand.

J'étais avec Lucien. Je le connaissais si bien depuis vingt-quatre heures! Je voyais battre à nu son excellent cœur si naïf et si brave! Je devinais quelle allégresse avait rempli tout son être en lisant ce mot défenseur à la suite de son nom.

Pour certains, il y a de profondes jouissances dans le sacrifice, mais pour Lucien, ce n'était pas cela.

Lucien ne sacrifiait rien.

L'héroïsme s'exhalait de son amour comme le souffle sort de nos poitrines. Il vivait de tendresse. Pour employer son expression qui, pour nous, serait prétentieuse, mais qui devenait si juste entre ses lèvres: «Jeanne était son âme.»

Je n'eus pas le temps de poursuivre plus loin ma lecture. Au moment où j'allais prendre le numéro suivant, mon domestique Guzman rentra. Il venait me rendre compte des deux commissions que je lui avais données.

Mme la marquise de Chambray me faisait dire qu'elle m'attendrait, selon mon désir, ce soir, à huit heures.

Ce devait être la fameuse femme de chambre Louette qui avait transmis cette réponse, du moins je crus la reconnaître à la description que m'en fit Guzman.

Quant à Mme la baronne de Frénoy. Guzman l'avait vue elle-même.

C'était, au dire de Guzman, une forte femme très brune, au teint presque gris et aux yeux brillants, pris en quelque sorte dans un réseau de rides. Il me sembla que je la revoyais. C'était une créole. Les créoles sont souvent jolies dans leur jeunesse.

Mais l'âge les masque d'une étrange façon.

Mme de Frénoy, veuve de Rochecotte, avait fait entrer Guzman dans sa chambre à coucher, où elle était étendue sur un canapé.

—Pas belle, pas belle, me dit Guzman. Des rides faites avec de la peau de serpent, des cheveux gris de fer et des yeux taillés à pointes, comme les cristaux de lustres. Et tout ça dans du lait, car elle est entourée de mousseline blanche. Elle m'a dit du premier coup:

—Dites donc, là-bas, vous, ce gamin de Geoffroy aurait bien pu venir lui-même et tout de suite. Je lui ai assez donné de fessées quand il faisait le méchant,—et des dîners aussi, les jours de sortie. Mon pauvre Albert avait de bien mauvais sujets pour amis. Guzman n'était pas sans éprouver un certain plaisir à me rapporter ces paroles.

—La demoiselle de compagnie, reprit-il, la même qui est venue ici ce matin chercher la réponse de Monsieur, pauvre diablesse, a voulu mettre son nez à la porte; Mme la baronne lui a dit d'aller voir à ses affaires et qu'elle était curieuse comme une pie. J'aimerais mieux être bourreau que demoiselle de compagnie, ça, c'est sûr. Mme la baronne m'a donc continué:

«—Vous direz à M. Geoffroy de Rœux que je pleure toujours mon fils Albert, le jour et la nuit. C'est en automne qu'il aurait eu ses trente ans. Je suis obligée de partir parce qu'on m'a invitée en vendanges, mais je compte sur M. de Rœux pour se mettre à la recherche de cette drôlesse de Fanchette. On l'a laissée partir. La justice est une bête. M. de Rœux nous doit bien ça à mon fils et à moi. L'autre ami de mon fils, l'avocat Thibaut, s'est mis du côté de la coquine. Il y a des hommes bien abominables! Quand je reviendrai de la Bourgogne, je verrai votre maître. Dites-lui qu'il peut s'adresser à M. le conseiller Ferrand pour les démarches. C'est un aimable homme, et fort au whist. Si on retrouve la créature, je la déchirerai de mes propres mains, allez!»

Ce compte-rendu fidèle de la mission de Guzman ne me donna pas beaucoup à regretter le départ de Mme la baronne pour les vendanges.

Dans mes souvenirs, c'était une très bonne femme, mais fantasque et impérieuse. Je n'avais ni le temps, ni la volonté de m'atteler à sa vengeance.

S'il m'eût été donné de la voir, j'aurais essayé de changer son sentiment par rapport à Jeanne, mais c'aurait été là une rude besogne.

Mon dîner, lestement pris, pourtant, me mena jusqu'à l'heure de partir pour le rendez-vous de Mme la marquise. Il pleuvait. Guzman mit mon pardessus dans la voiture fermée qu'il m'avait fait avancer.

Au moment où je traversais le trottoir pour monter, j'aperçus un malheureux petit homme maigre et plat comme un couteau à papier qui me tira son vieux chapeau rougeâtre d'un air de connaissance.

Je croyais pourtant être bien sûr de n'avoir jamais rencontré en ma vie ce pauvre petit homme-là.

Il était vraiment fait de manière à ce qu'on pût se souvenir de lui.

Parmi les marchands de lorgnettes il y a de ces maigreurs, mais le marchand de lorgnettes prend l'usage du monde, à force d'accoster les Anglais. Son abord n'est ni emprunté, ni timide.

En outre, il parle généralement la langue de Moïse.

Mon petit homme parlait normand, comme je pus l'entendre au seul mot qu'il prononça en me tendant discrètement sa carte: un petit carré de papier écolier, sur lequel étaient tracées, en belle écriture ronde de copiste, ces trois lettres majuscules: J.-B.-M.

—Calvaire! me disait-il tout bas; Calvaire!

Il avait arrondi ses deux mains autour de sa bouche pour former porte-voix.

Il y a des heures de danger et d'embarras où les choses qu'on ne comprend pas font peur. Je regardai le petit homme avec défiance.

C'est bien, en apparence, la plus inoffensive et la plus pauvre créature qu'on puisse imaginer. Outre son chapeau roussi qui ruisselait de pluie, il portait un pantalon de casimir gris perle dont les lambeaux faisaient frange sur des bottes désastreuses, et si longues qu'elles se relevaient à la poulaine.

Par-dessus son pantalon, il avait, au lieu de redingote, un petit collet de toile cirée blanche qui avait dû être la partie supérieure d'un carrick de cocher.

Une assez forte liasse de papiers relevait le pan de ce manteau—comme une épée.

Avez-vous vu parfois de ces yeux myopes qui s'allongent et se raccourcissent comme des lunettes d'approche? Mon pauvre petit homme avait cela de commun avec les escargots.

—Calvaire! murmurait-il en agitant sa carte, Calvaire!

Je voyais sortir d'entre ses paupières et se tendre vers moi, en même temps que sa carte, deux prunelles ternes qui me semblaient supportées par des tentacules en caoutchouc. Ces prunelles avaient une expression suppliante. Quand j'eus pris la carte, les prunelles rentrèrent chez elles et s'abritèrent derrière deux touffes de cils blondâtres, pendant que le petit homme répétait:

—Calvaire, mon bon Monsieur. Vous comprendrez l'analogie. Ça fait partie de la série de mes pseudonymes raisonnés.

Ses mains faisaient toujours porte-voix.

J'étais pressé, je lui offris vingt sous et je montai en voiture.

—Hôtel des Missions étrangères, dis-je au cocher, rue du Bac!

Mon petit homme m'adressa un gracieux salut; mais il n'avait pas encore tout ce qu'il voulait, car je le vis gesticuler sur le trottoir et, au moment où ma voiture s'ébranlait, j'entendis sa voix grêle qui m'envoyait ce mot cabalistique:

—Calvaire!

À dix secondes de là, je ne songeais plus au petit homme. J'essayais de recueillir ma pensée pour ne pas arriver sans préparation au rendez-vous de Mme la marquise de Chambray.

Tout d'abord, j'étais bien forcé de m'avouer qu'en risquant cette démarche, je n'avais aucune intention précise, aucun but qui se pût formuler.

J'ai écrit le mot risquer, non pas assurément que je crusse à la possibilité d'aucun danger personnel, mais parce que je me sentais étroitement chargé des intérêts de Lucien Thibaut et que vis-à-vis d'une femme comme Mme la marquise—comme je la jugeais du moins—il y a toujours péril à laisser entamer une situation.

J'avoue que j'avais grande idée des capacités diplomatiques de cette belle Olympe.

Lucien avait eu raison d'elle un jour, mais ç'avait été par un coup de massue.

En diplomatie, puisque j'ai prononcé le mot, une démarche n'est pas toujours inopportune parce qu'elle n'a pas de but actuel ni d'utilité apparente. Il y a des démarches qui coûtent un prix fou sans autre avantage que de «voir venir». Demandez aux joueurs d'écarté ce que rapporte le voir-venir, quand on a le roi et le valet contre la dame seconde.

À mes yeux, Mme la marquise de Chambray était une de ces personnes qu'il est impossible de lire. Il faut les entendre et les voir.

Mon rôle était évidemment la réserve. Ma chasse ne quêtait aucun gibier particulier: tout m'était bon. Je faisais une battue générale sur les terres de cette belle Olympe.

Et plus la voiture mangeait de pavés sur la route du faubourg Saint-Germain, plus je prenais assurance, certain de rapporter quelque chose dans mon sac, en revenant de cette guerre.


II

Une lettre du comte Albert

L'hôtel des Missions étrangères est un logis de prêtres et de grandes dames départementales. On y voit des évêques et des duchesses. Les curés et les châtelaines de seconde qualité vont rue de Grenelle, à l'hôtel du Bon-Lafontaine, qui est également bien célèbre.

Mais que Dieu me garde de dire ou de penser que dans l'une ou dans l'autre de ces deux pieuses hôtelleries il y ait beaucoup de clientes comme Mme la marquise de Chambray!

Je la trouvai dans une grande chambre assez belle, mais singulièrement triste, et qui me rappela, par le contraste, les enchantements du petit salon Louis XV, où ce vieillard amoureux, M. le marquis de Chambray, avait entassé tant de merveilles artistiques.

Il faisait froid là-dedans, malgré le plein Paris et la saison, comme dans un vieux château du fond de la Bretagne.

Du reste, il y avait du feu dans la cheminée.

Mme la marquise était assise auprès de sa table, un peu en avant, de manière, à ce que la lueur du flambeau à deux branches qui brûlait à côté d'elle glissât de biais sur ses traits. Pour les mettre tout à fait dans l'ombre, elle n'avait à faire qu'un tout petit mouvement en avant.

Sur la cheminée, il y avait deux autres bougies. En tout quatre. Dans cette pièce morne et sombre, cela donnait un crépuscule. Les ténèbres étaient visibles.

Mme la marquise portait le deuil, un deuil très sévère et très élégant. Je la trouvai moins belle qu'au sortir de l'Opéra, mais plus jeune.

Ce fut ce qui me frappa en ce moment: son extraordinaire jeunesse.

Elle se leva pour me recevoir et je pus admirer la gracieuse noblesse de sa taille.

J'ai toujours pensé que certaines femmes peuvent, quand elles le veulent, mettre une sourdine à leur beauté.

Mais la beauté n'est rien, puisque cette merveilleuse Olympe avait été vaincue par Jeanne.

—M. de Rœux, me dit-elle quand je fus assis en face d'elle avec les deux bougies de la table dans les yeux, nous sommes, vous et moi, de bien vieilles connaissances. J'ai sollicité le plaisir de vous voir parce que je vous crois le meilleur ami de M. Lucien Thibaut.

—Vous ne vous êtes pas trompée, Mme la marquise, répondis-je. J'ignore si Lucien a un meilleur ami que moi, mais je sais que je l'aime de tout mon cœur.

Elle s'inclina. Il me sembla déjà qu'elle cherchait ses paroles.

—Hier matin, reprit-elle, à la maison de santé de Belleville, vous m'avez surprise au moment où j'accomplissais un singulier pèlerinage. Je ne me cache pas de cela, ou plutôt je ne me cache de cela que vis-à-vis de Lucien lui-même. Je suis l'amie de son enfance. Quoi qu'il arrive, je resterai fidèle à cette tendresse. Puisque je ne peux pas être la femme de Lucien, M. de Rœux, et j'avoue que c'était là mon rêve le plus cher, je veux être la sœur de Lucien, toujours.

À mon tour, je m'inclinai.

Ses doigts, qui frémissaient malgré elle, tourmentaient son mouchoir.

—Lucien est bien malade, dit-elle encore, et bien malheureux.

—Je crois qu'il peut guérir, répondis-je. Quant à son malheur, je vous demande pardon, Madame, mais je n'en connais pas encore toute l'étendue.

—C'était la première fois que vous revoyiez Lucien, M. de Rœux?

—Depuis les jours de notre enfance, oui, Mme la marquise, la première fois.

—Mais vous saviez tout ce qui le concernait depuis longtemps?

—J'ai commencé cette nuit seulement à lire son histoire.

Elle témoigna de l'étonnement, mais comme si elle se fût dit: il faut bien être un peu étonnée.

—Oserais-je vous demander, M. de Rœux, poursuivit-elle comment vous avez trouvé l'adresse de Lucien?

—Par un M. Louaisot de Méricourt qui me l'a vendue trente francs, répondis-je.

Elle porta son mouchoir à ses lèvres.

—Et que pouvez-vous croire de moi? prononça-t-elle tout à coup à voix basse, pendant que la lueur oblique des bougies allumait deux étincelles aux bords de ses paupières, que croit-il lui-même? Que croirais-je si j'étais à votre place à tous les deux!

Les larmes qui tremblaient à ses cils roulèrent lentement sur sa joue. Quelque chose remua tout au fond de mon cœur.

Je me raidis. Je sentais l'influence de la sirène.

Mais je ne me raidis pas jusqu'à repousser de parti pris la vérité, si elle venait en contradiction avec mes impressions ou mes sentiments acquis. J'avais un doute qui ne naissait pas ici. Il était préexistant.

L'idée que les événements m'imposaient au sujet de cette admirable créature était si horrible qu'un instinct surgissait au-dedans de moi pour la repousser. Elle pleurait. J'ai vu des comédiennes pleurer au théâtre et dans le monde.

Mais elle souffrait si terriblement qu'aucune comédienne n'aurait pu rendre un pareil martyre, sans paroles ni gestes, en laissant seulement une goutte d'eau aller le long de la pâleur de ses joues.

—M. de Rœux, reprit-elle en affermissant sa voix par un grand effort, je ne vous ai pas appelé ici pour vous parler de moi. Je suis enserrée dans un tel lacet d'apparences mensongères—et calomnieuses, que je n'espère ramener ni Lucien ni vous qui ne pouvez voir que par lui....

—Vous vous trompez, Mme la marquise, interrompis-je. J'essaye de voir par mes propres yeux.

—Plût à Dieu! fit-elle, mais sans chaleur ni espoir.

Elle poursuivit:

—Je sais ce que vous valez, M. de Rœux. Outre ce que M. Lucien Thibaut me disait autrefois, j'avais souvent, bien souvent entendu parler de vous par un autre ami qui nous fut commun, à vous et à moi: le brave, le bon, le cher Albert de Rochecotte.

Il me déplut de l'entendre prononcer ce nom. Je restai muet. Le sentiment qui était en moi se lisait sans doute sur mon visage, car elle devint plus pâle. Auprès d'elle, sur la table, il y avait une lettre que je n'avais point remarquée. Elle la prit et me dit:

—Je l'ai cherchée et retrouvée pour vous. Elle fut écrite bien peu de jours avant la mort d'Albert. Vous savez qu'il avait demandé ma main. Dans cette lettre, il m'annonçait son mariage prochain. Lisez seulement le dernier paragraphe. Je pris le papier qu'elle me tendait, et je lus à l'endroit qu'elle me désignait.

«.... Vous savez de quel cœur je radotais ce cri de guerre: On n'épouse pas Fanchette! Cela reste vrai, au fond, je ne l'épouserai pas, puisque j'en épouse une autre; mais il n'en est pas moins vrai que ma position devient gênante.

Est-ce un coup monté par la cousine Péry, j'entends la mère? ou même par ce vieux farceur de baron de Marannes? Je parie bien que vous ne devinerez pas? Il faudra vous mettre les points sur les i....

Fanchette elle-même ne sait pas que je sais cela. Mais je le sais, morbleu! et cela me met aux cents coups.

Aidez-moi donc, huitième merveille, vous devez bien aussi être un peu devineresse! Eh bien, Fanchette n'est pas Fanchette. Quoi! voilà le mot lâché!

Qui est-elle, alors? Voilà que vous devinez.

Mon Dieu, oui, c'est elle! ils ont joué ce jeu. C'était assez facile, je n'avais jamais vu ma cousine Jeanne.

Et le diable, c'est que la pauvre chérie m'aime comme une folle! Et moi donc!

Quand je pense que j'avais écrit à ce bon Lucien dans le temps pour lui dire....

Voulez-vous parier une chose avec moi, cousine? c'est que tout cela finira mal.

Si je pouvais, comme indemnité, céder à ces Péry—quels coquins!—mes droits à la succession tontinière et fantastique! Je ris, mais j'ai envie de pleurer. Après vous, c'est la plus jolie du monde. Et bonne, comme une petite panthère privée! Mais ma mère ne consentirait jamais!

Je baise le bout de vos doigts, déesse...»

Mes yeux restèrent cloués au papier longtemps après que j'en eus achevé la lecture.

Le fait révélé dans cette lettre, à savoir que Jeanne et Fanchette ne faisaient qu'une, m'était venu à l'esprit bien des fois depuis la veille.

Y croyais-je?

Tout ce que mon cerveau peut comporter d'attention se concentrait dans l'examen de la lettre.

D'Albert, tout m'était familier: non seulement son écriture, mais son style, ses plaisanteries courantes—sa façon de commencer la marge étroite, pour la finir large, ce qui faisait surplomber ses pages comme des maisons du XVe siècle,—tout, jusqu'à son papier....

C'était bien l'écriture d'Albert, je l'aurais affirmé sous serment. C'était son style, c'étaient ses plaisanteries. C'était sa façon de marginer, sa plume, son encre, son papier et sa ponctuation qui différait bien un peu de celle de tout le monde.

La lettre était d'Albert.

Y croyais-je.

Je la rendis à Mme la marquise qui me dit:

—Vous vous étonnerez après cela de la part que je pris au mariage de Lucien avec ma cousine Jeanne.

—En effet, murmurai-je, de deux choses l'une....

—Non, M. de Rœux, interrompit-elle. Il y a trois choses: Lucien m'avait menacée.

Cela était vrai. La parole qu'il eût fallu dire ne me venait pas.

—Oh! fit-elle, Dieu n'a pas voulu me prendre!

—N'avez-vous point fait usage de ceci devant les tribunaux? demandai-je un peu au hasard.

—Jamais.

—Et vis-à-vis de Lucien?

—Dieu m'en garde! ç'aurait été le tuer.

Cela était vrai encore.

Pendant que je songeais, elle déchira la lettre et en jeta les fragments dans le foyer.

—Que faites-vous! m'écriai-je.

—Vous l'avez vue, cela me suffit. Je n'ai pas.... Je n'avais pas de haine contre ma cousine Jeanne, et maintenant, cette lettre est inutile.

Le soupçon qui naissait en moi par rapport à l'authenticité de la lettre m'empêcha de donner attention à ces paroles dont le sens devait m'être bientôt expliqué.


III

L'incomparable Olympe

—M. de Rœux continua la marquise après un silence, ce n'est pas seulement Lucien qui m'a calomniée près de vous.

—Madame, répondis-je, Lucien ne s'appartient plus à lui-même. Moi, je n'ai qu'un désir, c'est de vous trouver telle que les amis de votre enfance, Lucien lui-même et Albert, vous dépeignaient à moi autrefois.

Elle eut un sourire fier et triste qui fit tout à coup éclater sa beauté comme la couche de vernis illumine, sous le noir, les splendeurs inconnues d'un tableau de maître.

—Je ne suis pas adroite, moi, M. de Rœux, me dit-elle, je n'essayerai pas de lutter avec vous. J'ai un secret, vous le savez, et il est bien pesant, puisque j'ai prêté un jour ma maison à ma rivale pour y célébrer les fêtes de son mariage.... Vous pensez à l'arrestation de Jeanne? Je lis cela dans vos regards. Vous vous trompez, l'arrestation de Jeanne me surprit, me frappa tout autant que Jeanne elle-même. Je la croyais à l'abri: j'avais des raisons de croire cela, Monsieur....

Elle s'interrompit parce que mon regard, peut-être, était incrédule.

—Non! reprit-elle, ne cherchez rien en dehors du secret que je confesse avoir. Malheur ou faute, ce secret me livre en proie à un tyran sans pitié, qui ne se contente pas de m'opprimer, qui travestit mes actes et ma pensée, qui me perd—qui me déshonore!... On vous a dit que j'étais l'héritière, après cette malheureuse enfant, Jeanne, qui venait elle-même après Albert de Rochecotte, l'héritière de la tontine, de cette fortune immense et infâme dont Paris commence à s'occuper... on vous a dit cela, n'est-ce pas?

—On me l'a dit, Madame.

—On vous a menti. Cela n'est pas vrai. Ou plutôt, s'il est vrai que je sois l'héritière, il est faux que je poursuive l'héritage. Un autre est là derrière moi qui fait agir mes mains garrottées.... On vous dira demain que j'ai fait interdire un vieillard,—le dernier vivant... ce n'est pas vrai! ce n'est pas moi! c'est mon secret qui agit malgré moi. Moi, je n'ai jamais fait que porter les aliments à la bouche de ce misérable vieillard, dont la folie consiste à se laisser mourir d'inanition au milieu de ses richesses. Mais à quoi bon me défendre? Personne ne m'attaque, n'est-ce pas M. de Rœux?

—Madame, répondis-je avec beaucoup de respect, si je dois apprendre plus tard les choses auxquelles vous venez de faire allusion, au moins n'en suis-je pas encore là de ma lecture.

Elle me regardait d'un air vraiment désespéré.

—Que faire? murmura-t-elle, sans savoir qu'elle parlait; vous avez entre les mains ce que vous croyez être mon écriture! chaque parole qui tombe de mes lèvres doit être pour vous un mensonge. Il y a quelque chose de plus odieux que le crime, c'est l'hypocrisie. Moi, pour vous, je suis à la fois hypocrite et criminelle....

Sa belle tête s'était courbée, elle la redressa.

—Mais dites-moi donc ce que vous pensez de moi, Monsieur! s'écria-t-elle avec plus de douleur encore que de colère.

Et, sans attendre ma réponse qui, peut-être, aurait été difficile, elle reprit brusquement:

—Laissons cela. Il y a longtemps que je n'espère plus rien, pas même justice. J'aurais voulu seulement qu'il fût heureux.... Vous savez de qui je parle... car le sentiment que j'ai pour lui survit à tout, chez moi, M. de Rœux, je l'emporterai avec moi hors de ce monde. Je n'ai pas été exaucée. Il est malheureux et son malheur va s'aggraver jusqu'au désespoir. J'ai désiré une entrevue avec vous pour savoir si vous voudriez vous charger d'apprendre à M. Lucien Thibaut une mauvaise, une cruelle nouvelle.

Son regard qui couvrait le mien s'imprégnait d'une dignité grave.

—Quelle nouvelle? balbutiai-je, car les paroles prononcées naguère me revenaient et je craignais de deviner.

—C'est bien cela, me répondit-elle, comme si j'eusse exprimé ma crainte.

Puis elle ajouta d'une voix étouffée, mais sans baisser les yeux.

—Jeanne est morte.

À cette sinistre déclaration mon fauteuil recula malgré moi.

—J'avais fait mon devoir, poursuivit Mme la marquise, vous verrez plus tard, si vous ne l'avez pas encore vu, que j'avais contribué à l'évasion... j'avais donné asile à ma cousine, à la femme de mon seul ami dans mon château près de Dieppe.... Pourquoi je n'avais pas prévenu Lucien? Ah! c'est bien vrai! mais demandez-moi aussi pourquoi je ne suis pas depuis un an au fond d'un cloître? Esclave! esclave! j'espérais pourtant donner cette grande joie à celui qu'un peu de joie ferait renaître. Je me disais: Je le prendrai par la main, bientôt.... Bientôt, je le conduirai à celle qu'il aime....

Elle avait des larmes plein la voix. Encore de vraies larmes.

Je l'écoutais, je l'examinais de toute ma faculté de juger. Eh bien! non, je ne la condamnais pas sans appel! Le juré ne doit compte de ses impressions qu'à sa conscience. Je gardais un doute....

Mais il y avait quelque chose de plus étrange encore. La mort de Jeanne qui m'avait d'abord porté un si rude coup, laissait à peine une trace dans ma pensée. Était-ce que je n'y croyais déjà plus?... Mme la marquise me tendit une lettre timbrée de Dieppe en ajoutant:

—Voici l'annonce que je reçois du malheureux événement.

Je pris la lettre et je la parcourus des yeux. Je ne crois pas que Mme la marquise eût conscience du motif de ma froideur.

—Vous chargez-vous de la triste commission, M. de Rœux? me demanda-t-elle quand je lui eus rendu la lettre mortuaire.

Il me sembla que la lettre était d'un médecin ou du curé: un témoignage impossible à suspecter. Mais ce n'était ni le curé ni le médecin que je soupçonnais de mensonge en moi-même.

—Puisque vous le désirez, Madame, répondis-je, je m'en chargerai.

Elle me remercia. Je vis bien que l'entrevue, pour elle, n'avait plus de raison d'être. Mais moi, je n'avais pas fini.

—Madame, lui dis-je, en continuant de parler dans le diapason ému qu'elle avait choisi elle-même, auprès de cette pauvre jeune tombe, me permettrez-vous de vous adresser une question?

—Faites, Monsieur.

—Dans votre pensée, à vous.—avec ou malgré le témoignage apporté par la lettre de Rochecotte—dans votre conscience, Madame, oui ou non, cette malheureuse enfant était-elle coupable?

Mme la marquise ne s'attendait pas à cette question; elle fut quelque temps avant de me répondre. Je la vis, je la sentis encore bien mieux se recueillir. Je ne me suis pas chargé d'expliquer cette âme. Elle se détourna pour cacher une larme qui jaillissait de ses yeux.

—Non! répondit-elle avec force et comme si sa conscience eût fait explosion.

—Non! répétai-je.

Son regard revint à moi. Elle avait déjà l'œil sec.

—M. de Rœux, poursuivit-elle avec une froideur soudaine, s'il m'était permis de parler, ce serait la fin de mon supplice. Ne m'interrogez plus, je ne pourrais pas vous répondre. Personne n'est coupable. Il y a un démon. Un seul démon suffit pour un monceau de crimes.

Elle se leva. Je l'imitai aussitôt.

—Épargnez Lucien, me dit-elle, pendant que je saluais pour prendre congé. Qu'il apprenne cela lentement, peu à peu. Un choc trop brusque pourrait le tuer.

Elle me reconduisit jusqu'à la porte. Ses derniers mots furent ceux-ci:

—M. de Rœux, je voudrais bien être à la place de Jeanne!

Était-ce une comédienne très habile? En regagnant ma voiture, j'avais la tête pleine. Je cherchais en vain à mettre de l'ordre parmi la révolte de mes pensées. Avais-je eu tort ou raison de ne point prononcer les deux noms qui tant de fois étaient venus jusqu'à mes lèvres? Celui du président Ferrand—et surtout M. Louaisot de Méricourt. J'avais souhaité cette entrevue. Je m'étais préparé pour une lutte d'où, selon moi, il était impossible que la lumière ne jaillit pas dans une certaine mesure. Et en effet, tant que le regard triste de Mme la marquise Olympe était resté sur moi, il m'avait semblé que je soulevais un coin du voile. Je croyais comprendre ou du moins deviner.

Une explication voulait naître en moi. J'entrevoyais à tout le moins, pesant sur le cœur de cette femme, une oppression qui me semblait lourde comme la fatalité. Mais dès que je fus seul, rien ne resta, sinon l'image de cette incomparable beauté qui me poursuivait mystérieuse, énigmatique comme le sphinx. Je sautai dans ma voiture et je dis au cocher:

—Belleville, rue des Moulins.

Aussitôt assis, je crus entendre un soupir—ou un éclat de rire étouffé dans l'air qui m'environnait. Pendant mon absence, l'intérieur de la voiture avait pris une odeur de pipe.—De pipe pauvre. Car l'odeur des pipes a des degrés. J'ai dit qu'il pleuvait. Je pensai que mon cocher avait pu chercher un abri dans la voiture. Mon pardessus avait glissé de la banquette parterre, où il formait tas.

Comme j'avançais la main pour le relever il s'agita.

Je crus qu'il y avait un chien dessous.

—N'ayez pas peur, dit une pauvre voix cassée, pendant que la maigre figure de mon protégé du trottoir,—celui à qui j'avais donné une pièce de vingt sous—sortait de dessous le paletot.

Jamais de ma vie je n'ai vu rien de si plat que ce pauvre petit homme. En vérité, sous le pardessus, un chien eût paru davantage.

—Monsieur, ajouta-t-il quand il fut débarrassé, je ne suis pas ici dans de mauvaises intentions.

Je le regardais profondément ahuri. L'idée lui vint que je ne le reconnaissais pas.

—Calvaire! me dit-il d'un ton de professeur bienveillant qui fait la leçon à son élève. Vous avez ma carte. C'est un pseudonyme analogique pour remplacer Martroy. Calvaire, Martroy (place du), à Orléans. Loiret, pour rappeler le supplice de Jeanne d'Arc, dite la Pucelle, qui est la honte de l'Angleterre!

—Ah! ça, m'écriai-je, qu'est-ce que diable vous me voulez, vous?

Je ne savais, en vérité, si je devais rire ou me fâcher. Ses yeux myopes, montés sur antennes, jaillirent hors de son front et vinrent me regarder avec un certain effroi.

—Je ne veux pas de scandale, reprit-il précipitamment. Je n'ai pas le moyen de le supporter. Ma position est irrégulière et me commande la prudence la plus scrupuleuse.

Il mit sa main au-devant de sa bouche en manière de porte-voix et ajouta:

—Vous n'avez donc pas lu ma carte? Je suis obligé d'emprunter le voile du pseudonyme, Monsieur. Mais je vous en donne la clef: Calvaire-Martroy!

—Martroy! répétai-je.

Un vague souvenir me reportait au dossier de Lucien.

—J'ai vu ce nom là quelque part! fis-je en me parlant à moi-même.

—Je crois bien! s'écria mon petit homme, qui ramena ses yeux d'escargot à leur place normale. Monsieur, vous avez vu mon nom; car il est à moi, soit dans les lettres de M. Mouainot de Barthelémicourt (pseudonyme), soit dans celles de Mme la marquise (pseudonyme) Ida de Salonay. Ida pour Olympe, deux montagnes de l'antiquité, Salonay, pour Chambray, salon, chambre, analogie raisonné série des pseudonymes logiques, tous inventés par moi, bon monsieur, comprenez-vous?


IV

Le petit clerc

Je comprenais, en effet. Le souvenir me revenait peu à peu. J'avais devant moi l'homme qui avait écrit à Lucien pour lui proposer dix louis de renseignements.

Absolument comme un tas de pommes.

Et aussi l'homme qui effrayait tant Louaisot et Mme de Chambray, celui qu'ils appelaient «le petit clerc». Je n'en restais pas moins tout stupéfait à contempler mon étrange compagnon de route. Cela le redressa dans sa propre importance. Mon étonnement, du moment qu'il ne l'effraya plus, le satisfit.

Il drapa sur ses épaules pointues le quart de carrick en toile cirée blanche qui lui servait de gilet, d'habit et de paletot, pour prendre, à ce qu'il me parut, la pose la plus solennellement oratoire dont il fut capable.

—Il ne s'agit que de s'expliquer, commença-t-il, Monsieur; les intentions ne sont mauvaises ni d'un côté ni de l'autre. Quand je vous ai entendu dire à votre cocher: hôtel des Missions étrangères, j'ai pensé: c'est bon, il va chez elle. C'était l'heure de mon dîner, puisque vous veniez de me donner vingt sous; eh bien! j'ai mis un frein à mon appétit et j'ai grimpé sur le siège de derrière.

Quelqu'un ici-bas saurait-il dresser la liste des signes qui nous servent à juger nos semblables? Souvent nous passons dédaigneux à côte d'un gros symptôme, tandis qu'une bagatelle décide notre verdict. Il avait bien dit cela, le pauvre petit hère: «C'était l'heure de mon dîner, puisque vous veniez de me donner vingt sous.»

Il l'avait dit sans fanfaronnade de mendicité, mais aussi sans aucune nuance de respect humain. Il m'avait plu en le disant. Il m'avait presque touché.

—Asseyez-vous, M. Martroy, lui dis-je.

—Monsieur, me répondit-il, je parle avec plus de facilité debout, et j'ai préparé quelques paroles, dans le but de les prononcer devant vous.... Monsieur!...

Il toussa sec pour s'éclaircir l'organe.

—Monsieur, je ne me donne pas pour un homme de lettres. Mes humanités ont été négligées et l'état d'esclavage où s'est écoulée mon adolescence,—pas dans les colonies, Monsieur, en pleine France!—me rend excusable de n'avoir pas poussé plus loin les langues mortes. Je ne veux même pas me targuer de posséder une imagination plus dévorante que celle de mes semblables.

Non, au contraire, je n'en ai pas du tout. Pourquoi donc ai-je pris la plume? Parce que je n'ai pas trouvé d'outil meilleur marché, Monsieur, comprenez-vous?

Il me lança ce dernier mot par-dessous sa main arrondie en porte-voix, et de la façon la plus confidentielle.

J'écoutais patiemment. C'était ici tout l'opposé de mon entrevue avec Mme la marquise. D'instinct, je sentais que j'allais faire une récolte.

—Monsieur, reprit J.-B. Martroy, dissimulé sous le pseudonyme de Calvaire, pour un sou j'eus quatre plumes d'acier au bas des marches du passage du Saumon. Et voulez-vous savoir ce que j'ai écrit? Rien que des choses authentiques. C'est tout simple, manquant d'imagination, je dis seulement ce que je sais. Et je sais des tas de choses, des grosses! J'ai été petit-clerc là-dedans. J'ai été esclave,—en France, Monsieur, le pays de la liberté. Ce serait moins étonnant si c'était à Saint-Domingue, avant Toussaint Louverture.

Il sourit, et je le félicitais d'un signe de tête sur ses connaissances historiques.

—C'est comme ça, Monsieur, poursuivit-il, la mémoire est bonne. Mon raisonnement n'était pas maladroit. Je me disais: les petits journaux me donneront tout aussi bien quatre sous la ligne qu'à leurs fabricants ordinaires de crimes. Ils ne sauront même pas que c'est du vrai crime, le mien, bon teint, tout laine, du crime qui est arrivé. Je gagnerai honorablement ma vie.

Monsieur, çà paraissait tout simple. Mais je suis un garçon tranquille. Une première réflexion me chiffonna: je suis seul à savoir toutes ces histoires-là, seul avec les scélérats que je démasque. Bon! alors les scélérats devineront du premier coup qui a vendu la mèche. C'est clair. Et gare à toi, J.-B Martroy!

Oui, mais M. J.-B Calvaire! comment trouvez-vous la parade? À l'instant même le système des pseudonymes raisonnés analogiques sortit tout complet de mon cerveau. Oui, Monsieur, tout complet.

Le système englobait non seulement l'auteur, mais encore les personnages. C'est par suite d'une idée à peu près semblable que je me suis introduit dans votre voiture pendant que le cocher sifflait un canon. Je ne le blâme pas. Craignant les curieux, je suis venu ici pour causer plus à l'aise.

Voilà un point établi, Monsieur. Revenons au système qui me permettait de mettre mes scélérats dans les feuilletons sans risquer ma peau, car ils m'étrangleraient comme un poulet, je ne vous le dissimule pas, s'ils me mettaient la main dessus.

Le système est une clef, je le trouve ingénieux. Vous connaissez déjà Ida de Salonay. Prenons mon ancien patron: Mouainot, Monsieur, pour Louaisot. Même genre d'animal, mêmes originalités d'orthographe. Au lieu de Méricourt, Barthelémicourt. L'allusion saute aux yeux: Méry, Barthélémy. Ces deux grands poètes, Monsieur, étaient frères en Apollon!

Quelque chose de délicat, tenez: président Ferrand se change chez moi en président Maréchal.

Maréchal Ferrand. C'est joli.

Et ce vieil olibrius, le baron Péry de Marannes? le baron Mouru, Monsieur, même participe—inusité,—verbe analogue, mourir, périr. Seulement, j'ai été forcé de mettre Étangannes, au lieu de Marannes: mare-étang.

C'est un peu tiré par les cheveux.

Et ainsi de suite, Monsieur. Vous baillez? C'est un avertissement, j'ai fini. Stop!

Il s'assit brusquement sur la banquette, vis-à-vis de moi. Il avait l'air d'une petite marionnette taillée dans du carton et vue de profil. On en aurait mis six comme lui dans la largeur du coussin.

—Et après, M. Martroy? demandai-je: je fais une longue course, et je ne voudrais pas vous mettre trop loin de chez vous.

—Monsieur, répliqua-t-il, ça ne me dérange pas du tout d'aller à Belleville, je demeure aux Prés-Saint-Gervais.

Bon air, mais éloigné du centre. Après? Je n'étais pas mécontente du système, mais je n'ai pas osé aller dans les journaux. Les coquins, Monsieur, je ne parle pas des journaux, mais de mes ennemis: je les sentais sur mes talons! Alors, j'ai songé à vous, parce qu'en rôdant autour de la maison de santé de M. Thibaut, l'autre jour, je vous avais vu entrer et sortir.

Monsieur, voulez-vous m'acheter en bloc mes histoires à quatre sous la ligne, comme le Petit Journal? ou même à deux sous? ou même....

—Je ne dis pas non, M. Martroy, interrompis-je.

Ses yeux firent une véritable cabriole en dehors de ses paupières.

—Calvaire, s'il vous plaît, Monsieur, rectifia-t-il d'une voix très émue. Ça m'offre plus de sécurité. J'ai l'honneur de vous remercier de tout mon cœur. Je vais donc enfin voir luire des jours plus heureux! Je ne suis pas seul, Monsieur: j'ai Mme Martroy, légitime, préférablement Mme Calvaire. La pauvreté n'empêche pas l'attachement réciproque. Je suis encore plus content pour elle que pour moi. Vous serait-il égal de m'avancer trente francs sur le marché?

Je lui donnai les trente francs et même quelque chose de plus. Il se redressa aussitôt et me dit d'un air noble:

—Monsieur vous avez mérité le titre de mon bienfaiteur. Grâce à cette faible somme, Stéphanie pourra passer la tête haute devant notre propriétaire!

Quand Calvaire-Martroy eut son argent, il souleva sa pèlerine de toile cirée blanche et exhiba une redoutable liasse de papiers qu'il portait tout simplement passée entre sa bretelle et sa chemise.

—Mon bienfaiteur, me dit-il, tout cela est à vous. Nous réglerons quand vous voudrez et comme vous voudrez. Il y a longtemps que Stéphanie Calvaire n'a vu plusieurs pièces de cinq francs à la fois, pauvre compagne! Ces papiers demandent à être remis en ordre, vous les recevrez demain. En attendant, je puis vous offrir un spécimen des titres, si vous êtes curieux de les connaître.

Sans attendre ma réponse, il déplia un chiffon et se mit à lire, les yeux sortis tout ronds de leurs orbites:

Histoire du baron Mouru d'Étangannes et de la mère d'Ida. N'oublions pas les pseudonymes! Ida pour Olympe,—Histoire du mariage d'Ida... à seize ans; Mme la marquise était un cœur, Monsieur!—Mémoires d'un petit clerc, ou Biographie de maître Mouainot de Barthelémicourt, notaire,—Du sang et des fleurs,—Le testament du marquis de Salonay,—Le codicille.

J'avançai la main vivement à ce dernier titre.

—Mon bienfaiteur, me dit-il en éloignant de moi les papiers, vous aurez tout, en bloc, avec un rabais important puisque l'affaire est faite en gros. Mais je ne veux pas vous livrer cela comme une poignée de sottises, pas vrai? Ce sera propre et bien rangé.

—Mais vous pouvez me dire, du moins....

—Ça nuirait à l'intérêt, Monsieur! j'ai mon amour-propre tout comme les autres auteurs!

Ceci fut déclaré d'un ton péremptoire.

—Pendant que j'étais sous votre pardessus, là, reprit Martroy, en replongeant ses paperasses sous sa pèlerine, vous parliez un petit peu tout seul, dites donc? J'ai cru deviner....

—Un seul mot, interrompis-je, est-elle complice ou victime?

—Qui ça? la marquise? Dame! le patron est un coquin comme on n'en a jamais vu, mon bienfaiteur. Complice? victime? Il y a de ci et de ça. Je parie qu'elle vous aura dit que la petiote Jeanne était morte?

—En effet... serait-ce vrai?

—Je vous dis que c'était un cœur.... Olympe... jusqu'à quinze ans, quinze ans et demi, mais pas plus tard. Pourquoi tuer la petiote, puisqu'elle est morte civilement par sa condamnation? Elle ne peut plus hériter, c'est clair. Seulement, il faut la bien tenir pour qu'elle ne vienne pas un matin purger sa contumace, comprenez-vous?... Voilà le haut de la butte, Monsieur, les jambes me grillent d'aller porter à Mme Calvaire le premier argent que j'aie gagné avec ma plume. Permettez-moi d'ouvrir la portière; je sais descendre d'omnibus... grand merci encore, et au plaisir de vous revoir!

—La liste, fis-je, donnez-moi au moins la liste des titres!

—On ne peut rien vous refuser mon bienfaiteur. C'est griffonné, ça fait pitié... mais vous aurez tout demain et vous en verrez de drôles! Il me mit la liste dans la main et se laissa glisser dehors.

Je le vis un instant, pauvre chétive créature, sautiller dans la boue à la lueur des réverbères, puis disparaître dans l'ombre des maisons. Il était environ dix heures du soir quand ma voiture s'arrêta rue des Moulins, à la porte de la maison de santé du Dr Chapart. Mon cocher, à moitié endormi, me demanda:

—Qu'est-ce que vous avez donc jeté tout à l'heure par la portière, bourgeois? Je ne vous avais vu embarquer ni chat, ni chien.


V

La famille Chapart

Le Dr Chapart était en famille. Ce fut chez lui qu'on m'introduisit, quoique j'eusse demandé au concierge M. Lucien Thibaut.

—Ah! ah! jeune Talleyrand! s'écria le docteur du plus loin qu'il m'aperçut. Course inutile! Trop tard! Les pensionnaires sont couchés, surtout ceux qui ont besoin de calme comme notre ami commun, car j'ai tout plein de sympathie pour ce garçon là, moi, ces dames aussi. De la part de leur sexe, c'est tout simple, puisqu'il s'agit de peines d'amour!

Il s'était levé, roulant, tournant et ronflant, pour venir à ma rencontre.

Les deux dames Chapart, une mère laide et prétentieuse, une fille laide et insignifiante, m'adressèrent un cérémonieux salut.

—Quand je dis course inutile, reprit le docteur, ce n'est pas poli pour ces dames, à qui je vais avoir le plaisir de vous présenter. Léocadie, ma bonne, et toi, Zuléma, M. Geoffroy de Rœux! Mon cher M. Geoffroy de Rœux, Mme et Mlle Chapart. C'est fait! à l'anglaise! Vous allez maintenant l'amitié de prendre une tasse de thé avec nous, du thé-Chapart, mon cher Monsieur. Ceux qui en ont goûté ne veulent plus d'autre thé. Ça rime.

Mon premier mouvement avait été de refuser, mais j'étais dans un de ces cas où l'on ne doit négliger aucune occasion d'écouter ou de voir. Je m'assis entre Mme Léocadie et Mlle Zuléma.

Le docteur me fit remarquer d'abord une théière qu'il avait inventée et qui portait naturellement son nom, après quoi il me versa une tasse de thé-Chapart que je ne trouvai pas bon.

—Parfait! répondis-je à la question qui me fut adressée à ce sujet.

La glace était rompue. Léocadie me dit aussitôt qu'elle se faisait fort de m'en procurer au même prix que le simple thé de la caravane.

—Voyons, voyons, Mesdames! s'écria Chapart, il ne s'agit pas de caravane! Profitez de ce que vous avez un des mystérieux sous la main pour tâcher de savoir quelque petite chose sur le mystère. Figurez-vous, M. de Rœux que mes deux femmes en perdent le boire et le manger par rapport à M. Thibaut!

—C'est si drôle aussi! s'écrièrent ensemble les deux dames.

Puis la mère seule:

—Ce jeune homme si doux et si beau, on peut le dire, que personne ne vient voir, pas même sa famille....

La fille seule:

—Excepté pourtant cette belle dame dont papa ne veut pas dire le nom et qui vient le regarder dormir....

—Un garçon qui rêve tout éveillé de meurtres, de millions, de cour d'assises!

—Et qui chante toute la sainte journée sa petite Jeanne chérie....

—Une personne qui le trompait, à ce qu'il parait, Monsieur!

—Excusez! et condamnée pour meurtre!

Ensemble la mère et la fille:

—C'est aussi par trop drôle!

—Pif! paf! brr! conclut le docteur. Ah! elles n'ont pas leurs langues rue Coquenard! Le fait est que vous devez en savoir joliment long, M. de Rœux si vous avez lu ce que vous avez emporté hier?

—Lire me fatigue, murmurai-je.

—Prenez les conserves-Chapart!... Mesdames, vous êtes tombées sur un diplomate discret, vous ne saurez rien, même sur les millions du Dernier Vivant. Le fait est, mon cher M. de Rœux, que mes pauvres femmes portent à votre ami un intérêt extraordinaire. Ça ne se paye pas en sus de la pension, au moins! Zuléma lui brode une chancelière-Chapart à double concentration de chaleur naturelle. Il est tout à fait de la famille, et si on venait nous dire... qu'est-ce que c'est, Bruno?

Le domestique à tournure d'infirmier qui m'avait introduit auprès de Lucien lors de ma première visite, entra et vint parler à l'oreille du docteur. Celui-ci sauta sur ses pieds en criant:

—Pas possible! Par où aurait-il passé?

Il ajouta:

—Vois le livre, Léocadie; étions-nous en avance avec le pensionnaire?

Cette façon de parler donnait à entendre que la maison Chapart n'avait pas deux pensionnaires.

Mais, en vérité, je ne songeais guère à cela. L'inquiétude me prenait.

—Serait-il arrivé quelque chose à M. Thibaut! m'écriai-je.

Le docteur haussa les épaules.

Léocadie qui avait consulté le livre dit:

—Il ne doit rien, sauf le mois courant qui a commencé ce soir à dix heures. Chapart tira sa montre impétueusement.

—Dix heures 25! proclama-t-il d'un accent triomphal. Le mois est dû! Partez muscade!

Cette gaieté-Chapart achevait de m'épouvanter, mais j'eus toutes les peines du monde à obtenir réponse à mes questions. Quand on m'eut enfin avoué que Lucien Thibaut n'était plus dans sa chambre, je m'y fis conduire d'autorité. Le docteur était là qui tournait, qui boulait, qui criait de sa voix essoufflée:

—C'est imaginable! j'avais fait mettre une serrure-Chapart à la porte du pensionnaire. S'est-il envolé par la fenêtre?

Il n'y avait, en effet, aucune trace d'évasion: tous les meubles étaient dans leur ordre accoutumé. Le lit n'avait pas été défait.

—Est-ce que cette dame est venue ce soir? demandai-je: la dame qui le regarde dormir?

Les trois membres de la famille Chapart se regardèrent.

Puis Léocadie prit un air déterminé et dit:

—C'est égal, le mois est dû.

—Intégralement, ajouta le docteur.

Il me restait un espoir. Lucien avait pu se réfugier chez moi. Mon adresse lui était dès longtemps connue.

Je pris congé assez brusquement de la famille Chapart et je me remis dans ma voiture en recommandant au cocher de brûler le pavé.

Quand j'arrivai chez moi, il était près de minuit. Bébelle, ma petite amie du cinquième étage était encore dans l'escalier où elle s'occupait à faire les montagnes russes en se laissant glisser le long de la rampe.

—Bonsoir, Monsieur, me dit-elle, tu rentres tard. Papa et maman ont été au restaurant et puis au spectacle. Je suis toute seule, ça m'amuse. Le restaurant et le spectacle venaient ordinairement après la bataille. Cela faisait partie de la réconciliation.

Bébelle, qui avait regagné le haut de sa montagne, fila près de moi comme un trait, sur la rampe, et ajouta:

—Il y a une femme chez toi, Monsieur. Tu sais, je ne dis pas une dame.

En effet, je trouvai Guzman en grande conférence avec une superbe coiffe de dentelles, sous laquelle éclatait la santé de Pélagie. Aussitôt que la Cauchoise me vit, elle dit à Guzman:

—Vous êtes bien honnête de m'avoir tenu compagnie. On ne s'ennuie pas avec vous.

Puis s'adressant à moi.

—Le patron m'avait donné ordre de faire faction jusqu'à votre retour. Vous me remettez bien, pas vrai? C'est moi qui vous ai donné l'adresse de la rue des Moulins, à Belleville.

Je pris la lettre qu'elle me tendait. Le regard que j'avais jeté à mon Guzman en entrant n'était pas exempt de défiance. Je n'aimais pas voir cette brave Pélagie dans ma maison. Sa présence arrêtait d'ailleurs sur mes lèvres la question qui les brûlait. Je n'osais prononcer le nom de Lucien devant elle. La lettre de M. Louaisot était ainsi conçue:

«Ci-joint, mon cher Monsieur, quelques épreuves du roman nouveau. Il a du succès dans un certain monde, et sa publication va engraisser l'affaire.

Va bien le Dr Chapart? Et l'incomparable voyageuse des Missions étrangères? Qu'est-ce qu'elle vous aura dit de moi? Vous voyez si on s'occupe de vous! Vous ne faites pas une enjambée sans que vos amis ne le sachent.

Vous devez être assez avancé dans votre dépouillement pour qu'on puisse causer utilement. Voulez-vous bien me faire dire par ma mule à quelle heure je pourrai avoir l'honneur de vous rencontrer demain dans la journée.

À moins que vous ne préfériez passer chez moi?

J'ai à vous parler de M. L.... T....

Mes respectueux compliments, etc.»

—Voici ma réponse, dis-je à Pélagie: je serai chez moi demain toute la journée.

—Alors, j'ai campo? fit-elle, bonsoir!

Puis, se tournant vers Guzman, qu'elle enveloppa d'une œillade séduisante, mais modeste, elle ajouta:

—Je ne me plains pas d'avoir attendu avec une personne bien élevée, mais quand vous viendrez faire une commission à la maison, nous offrons à rafraîchir.

Guzman rougit jusqu'aux oreilles.

Au moment où Pélagie passait la porte, mes voisins du cinquième remontaient chez eux en chantant des hymnes patriotiques.

—Est-il venu quelqu'un? demandai-je vivement dès que la Normande fut partie.

—Monsieur, me répondit Guzman, vous avez tout de même de drôles de connaissances!

Il était tout à fait en colère.

—Si Monsieur me laissait du Vespétro, poursuivit-il, pour rincer le bec aux demoiselles qui viennent chez lui comme au cabaret à des heures indues....

Je lui saisis le bras et répétai:

—Est-il venu quelqu'un?

—Oui, il est venu quelqu'un. Encore un drôle de pistolet!... Mais cette Normande-là, voyez-vous....

—Qui est venu? m'écriai-je en le secouant.

—Croyez-vous qu'ils disent leur nom, ceux qui viennent vous voir! Il a laissé un mot sur la table de Monsieur.

Je le repoussai et je m'élançai dans ma chambre.

Une lettre cachetée était sur ma table, en effet. Du premier coup d'œil, je reconnus l'écriture de Lucien. Guzman poussa la porte derrière moi, et je l'entendis qui disait:

—Monsieur sait ce qu'il fait, mais, moi, je ne le sais pas!

La lettre de Lucien ne contenait que quelques lignes. Elle disait:

«Ne t'inquiète pas de moi. J'ai la tête froide et calme. Je ne cours aucun danger.

Demain, tu auras peut-être de mes nouvelles.»

—Guzman! appelai-je.

Car je l'entendais toujours grommeler à travers la porte.

—Monsieur?

—Celui qui a écrit la lettre s'est-il rencontré avec la Normande?

—Non, Monsieur.

—C'est bien, va te coucher.

Je déposai sur ma table de nuit les épreuves dont l'envoi était une obligeante attention de M. Louaisot, ainsi que la liste des histoires que mon pauvre petit Martroy devait m'apporter le lendemain. Par-dessus le tout, je posai le dossier de Lucien,—et je me mis au lit.

J'étais disposé à faire une longue et laborieuse séance. La lettre de Lucien me disait: «Hâte-toi.» Et j'étais de son avis: pour agir il faut savoir. Or, j'étais encore loin de savoir.

Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, il y avait sur la liste de Calvaire-Martroy un titre ainsi conçu: Histoire de l'enfant d'Ida.

Ida, c'était Olympe. Je n'avais jamais entendu dire que Mme la marquise eût un enfant....

Je me remis donc à dévorer mon dossier, désirant ardemment avoir achevé cette part de travail quand arriverait l'appoint promis par Martroy.

Je me disais: J'en saurai alors plus long que Lucien lui-même, et mon brave M. Louaisot ne compte pas là-dessus!

Note de Geoffroy.—J'en étais resté au n°91 bis, qui était un permis de visiter l'accusée Jeanne Péry, femme Thibaut, délivré à maître L. Thibaut, son défenseur.

Pièce numéro 92

(Écriture de Lucien.—Non signé.)

29 septembre.

Geoffroy, j'ai vu Jeanne. Je craignais de la trouver bien plus changée. Elle m'a grondé parce que je pleurais. Elle veut que j'aie confiance en Dieu.

J'avais passé toute la soirée d'hier, toute la nuit, toute la matinée d'aujourd'hui à méditer sur ce grand acte que j'allais accomplir. Prendre sur moi la défense de Jeanne! J'étais bien heureux, mais j'avais grand peur.

Je comptais l'interroger minutieusement. Ne savais-je pas que la lumière sortirait de ses réponses tout naturellement?

Je ne l'ai pas interrogée. Le temps nous a manqué pour cela. Elle a mis sa tête sur mon épaule et nous avons parlé de sa mère.

Mon Dieu! je ne demande pas mieux que d'avoir confiance en vous! Mais à voir cette tête suave, miroir d'une âme angélique, prise dans ce sombre cadre d'une cellule de prison, que croire de votre justice?...

Je disais cela. Elle a posé ses deux mains sur ma bouche. Elle m'a dit:

—Au-delà de ce monde, il y a autre chose....

Et puis elle s'est mise à sourire, ajoutant:

—D'ailleurs, je ne serai pas condamnée, puisque tu es mon avocat.

Et son front a remplacé ses deux mains sur ma bouche, pendant qu'elle répétait en extase:

—Mon mari, mon mari, mon mari! Tu es mon mari!

Nous nous aimons, Geoffroy, nous sommes heureux. Elle a raison. Il faut croire à la miséricorde de Dieu.

Changerais-je mon sort contre celui d'un roi?...

Elle est à moi, elle est ma femme. Ils ne peuvent pas faire qu'elle ne soit pas ma femme. Voilà où Dieu est grand! Voilà où Dieu est bon! Que son nom soit mille fois béni!

Dans la petite maison du Bois-Biot, du temps de Mme Péry, il y avait une chambre qui donnait sur l'ancienne avenue du manoir. Le manoir a disparu, mais les grands chênes restent.

Mme Péry avait son piano dans cette chambre. Elle chantait bien rarement. Une fois pourtant, j'entendis le piano en passant dans l'avenue, et la voix de notre chère jeune mère descendit parmi les branches.

Elle chantait la chanson normande, la pauvre Chanson du Poirier.