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Le dernier vivant

Chapter 198: Pièce numéro 127
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About This Book

A first-person narrator reconstructs a convoluted criminal and domestic drama centered on Lucien Thibaut and a woman named Jeanne, unfolding through police dossiers, journal excerpts, correspondence, and interwoven personal narratives. The plot follows investigations, courtroom confrontations and an episode of flight, gradually exposing secrets, betrayals and financial misconduct linked to wartime contracts. Alternating documentary material with intimate recollection, the work blends suspense and moral questioning as characters seek justice and vindication while the narrative probes how hidden transactions and social ambition corrode private lives.

Mercredi.

Voilà tout ce que m'a dit Jeanne quand je l'ai priée de bien interroger ses souvenirs d'enfance:

—Je n'ai pas besoin d'interroger mes souvenirs. Je sais que j'ai une sœur. Et j'ai pensé bien souvent à ma sœur depuis que je suis accusée. J'étais debout et je la tenais dans mes bras. Le souffle m'a manqué. J'ai été obligé de m'asseoir.

—Et quel nom a-t-elle, ta sœur, Jeanne?

—Pour nous, elle n'avait pas de nom. Pauvre maman l'appelait «la fille de mon mari».

—Tu ne l'as jamais vue?

—Jamais. J'entendais parler d'elle quand père venait chercher de l'argent pour payer sa pension. Je me souvins alors de cette pension de 600 francs que le baron servait à un enfant. Je ne sais pourquoi j'avais cru dans le temps que cet enfant était un fils.

—Et c'était Mme Péry qui payait cela! m'écriai-je.

—Pauvre maman était bien bonne.

Geoffroy, le baron avait deux filles. Fanchette doit exister. Fanchette existe!

Je sais maintenant de quel impérieux devoir me parlait hier la jeune femme voilée.

J'ai tout raconté à Jeanne, sauf mes soupçons au sujet de sa sœur.

As-tu vu une fillette à l'annonce de son premier bal? Amère tristesse du présent, menaces accumulées de l'avenir, où étiez-vous?

Jeanne me fait peur souvent avec ce prodigieux enfantillage. Elle qui est si vaillante et si intelligente! Elle que j'ai vu tenir si dignement une place si difficile à l'hôtel de Chambray, dans les jours qui précédèrent notre mariage! Elle qui a toutes les délicatesses, elle qui devine toutes les sciences qui sont le charme et l'honneur de la femme!

Il y a des instants où je la vois jouant à la poupée.

J'ai cru qu'elle allait m'entraîner à valser autour de sa cellule.

Une évasion! un roman, un mystère, des dangers, la nuit, dans Paris!

Et plus de gendarmes!

Puis elle a cessé tout à coup de sauter, de m'embrasser, de bavarder pour prendre un air plus grave.

—Mais sais-tu, Lucien, m'a-t-elle dit, qu'il va falloir bien de la prudence!

À cette découverte qu'elle faisait, je n'ai pu m'empêcher de sourire. Elle m'a grondé.

—Je suis votre femme, Monsieur, m'a-t-elle dit, c'est mal de me traiter toujours comme une petite fille. Mais grand Dieu! comment vais-je faire pour attendre? Je grille déjà. Et la sœur! la bonne sœur! comme je l'aime! Qui se serait douté?... Je vais la regarder si bien dans le blanc des yeux.... Mais non, au contraire. Ne faisons semblant de rien, n'est-ce pas? c'est la consigne. Peut-être qu'on me déguisera en sœur de charité, moi aussi, ou en porte-clés.... Enfin, on ne sait pas. Attendons.

Oh! celle-là sera prête à l'heure, elle va compter soixante secondes dans chaque minute!

Celle-là, c'est Jeanne Péry, Geoffroy, la fille sanglante dont parlent tous les journaux, le monstre qui fait frissonner les familles!

Quand j'ai été pour m'en aller:

—Dis au docteur que je l'aime bien, et à la dame que je l'adore! Oh! il y a encore de bons cœurs! mais tâche qu'ils se dépêchent. Qu'est-ce que ça leur fait d'avancer un petit peu?

Pièce numéro 105

(Même écriture que les deux lettres de la quêteuse. Sans signature. Sans date.)

À M. L. Thibaut, avocat, etc.

Rien pour vendredi. Samedi soir au plus tôt.

Pièce numéro 106

(Même écriture que la précédente.)

Samedi. 6 octobre 1865.

C'est pour ce soir, veillez.

Pièce numéro 107

(Écriture de Lucien.)

Samedi, 3 heures du soir.

Je pars, Geoffroy. Il est trop tard pour prévenir Jeanne, mais je sais que c'est inutile. Depuis qu'il est question de notre tentative, elle n'a pas eu une heure de sommeil.

Pièce numéro 108

(Écriture de Lucien.)

Dimanche, 1 heure du matin.

Me voilà revenu. Rien.

J'ai veillé dans ma voiture deux heures sur le quai, au coin du Pont-Neuf, deux heures entre le pont Notre-Dame et l'Hôtel-de-Ville, le reste du temps autour de la cathédrale. Vers minuit moins le quart, un homme enveloppé d'un manteau s'est approché. J'étais rue d'Arcole. J'ai reconnu le Dr Schontz. Il m'a dit:

—Vous pouvez aller vous reposer, mais revenez demain. Je suis très inquiet.

Pièce numéro 109

(Écriture de Lucien.)

Dimanche, 2 h, de l'après-midi.

Je n'ai rien dit à Jeanne. Ce serait pour la rendre folle. Elle vit de fièvre.

En quittant Jeanne, je suis monté au palais. Je voulais voir si le greffe était ouvert, ayant une pièce à y prendre. J'ai passé devant le cabinet de M. le conseiller Ferrand qui doit présider les assises. Au moment où je tournais l'angle du corridor, la porte du cabinet s'est ouverte. Une femme en est sortie. J'ai regardé de tous mes yeux, car je pensais à Olympe. Mais ce n'était pas Olympe.

Je ne voyais pas le visage de la femme qui portait un voile-masque de dentelle noire, et qui, d'ailleurs, me tournait le dos, en se dirigeant rapidement vers l'escalier de sortie. Je n'ai jamais vu le visage de la quêteuse: c'est pour cela que je la reconnais plus aisément sous le voile. C'était elle, j'en suis certain. Le son sec de son talon sur les dalles m'a frappé comme une voix qu'on reconnaît. Et je n'ai pas été surpris de la rencontrer au palais. C'est quelque chose comme cela que je m'étais figuré. Je pars pour ma faction. Vais-je encore attendre en vain? Quelque chose me dit que c'est aujourd'hui le grand jour.

Pièce numéro 110

(Extrait de la Gazette des Tribunaux—imprimé.)

Lundi, 3 octobre 1865.

Au moment de mettre sous presse, on nous annonce une nouvelle que nous accueillons sous toute réserve.

L'accusée Jeanne Péry, femme Thibaut (affaire de l'assassinat du Point-du-Jour), se serait évadée de la prison de la Conciergerie. Le fait nous est affirmé par une personne digne de foi, mais le temps nous manque pour contrôler son dire.

(Même numéro. Coupé dans les faits divers.)

On a trouvé, ce matin, sur le quai de l'Horloge, aux environs de la maison Lerebours, le cadavre d'un jeune homme paraissant être un étudiant. La mort parait être le résultat d'une rixe. Il y a des traces de strangulation. Le corps a été déposé à la Morgue.

Pièce numéro 111

(Extrait de la Gazette des Tribunaux—imprimé.)

Mardi, 9 octobre.

La nouvelle que nous avons donnée hier, concernant l'évasion de l'accusée Jeanne Péry est malheureusement trop exacte et un pareil événement, survenu à la veille de l'ouverture des assises, n'a pu que produire une profonde émotion au palais.

Nos lecteurs comprendront l'extrême réserve que nous voulons mettre à parler de cet incident. La justice informe, l'administration fait une enquête. Nous n'avons pas à contre-carrer l'une ou l'autre dans leurs efforts.

Il doit nous être permis, cependant, de consigner les bruits très vagues et parfois contradictoires qui circulent dans la ville.

Tout d'abord, nous sommes autorisés à démentir le dire d'un journal d'hier soir, selon lequel une sœur de Saint-Vincent-de-Paul aurait été arrêtée. La sœur M. J. n'a pas quitté son poste à l'infirmerie de la prison et n'est compromise en rien dans cette affaire.

Nous donnons ici le résultat de nos informations:

Depuis quelques jours, la surveillance, sans se relâcher, autour de l'accusée Jeanne Péry, lui laissait la possibilité de traiter une légère affection des bronches, pour laquelle l'infirmerie lui fournissait des médicaments par l'entremise de la sœur de service.

Elle était toujours au secret, mais l'instruction se trouvant absolument complète, les précautions, comme il arrive en pareil cas, ne gardaient plus le même degré de minutie.

Cependant, elle ne voyait, et elle n'a jamais vu, pendant tout le temps de son séjour à la prison que, Me Thibaut, son avocat, qui est en même temps son mari.

Me Thibaut n'est d'ailleurs jamais entré dans sa cellule qu'aux heures réglementaires et ne parait pas avoir prêté la main à l'évasion.

Dimanche soir, c'est ici le dire intérieur de la prison, l'accusée se sentit plus souffrante et demanda les soins d'un médecin.—D'autres prétendent que la sœur Marie-Joseph prit sur elle de la conduire à l'infirmerie, où M. le Dr Schontz venait justement d'être appelé pour un cas grave.

L'accusée grelottait la fièvre en arrivant à l'infirmerie. Elle était gardée par deux employés, dont l'un fut requis pour tenir le malade dont le docteur s'occupait en ce moment et qui était en proie à un accès de délire.

L'autre employé a disparu en même temps que l'accusée elle-même.

Maintenant, par quel moyen l'employé et l'accusée, ensemble ou séparément, sont-ils parvenus à gagner la sortie de la prison, puis l'une des issues du Palais de justice? nous ne pouvons, à cet égard, satisfaire la curiosité de nos lecteurs.

La sœur Marie Joseph avait quitté l'infirmerie avant le départ de l'accusée et vaquait à son service ordinaire.

Le Dr Schontz est sorti seul. Plusieurs témoins sont là pour l'affirmer.

On peut dire, du reste que, l'accusée a glissé comme une ombre à travers la prison, car personne n'y a rien vu de suspect. Les gardiens des différentes portes sont unanimes. Personne n'est passé au moyen de leurs clefs, sinon ceux qui avaient droit.

L'absence de Jeanne Péry n'a pu être constatée qu'à la visite de nuit.

On a pris immédiatement toutes les mesures nécessaires, mais elles sont restées jusqu'à présent sans résultat.

Dernière information.

On pense que l'accusée a pu sortir par la partie du Palais qui avoisine la Préfecture de police et qui est en reconstruction.

Une échelle a été trouvée contre le mur, et les maçons ont déclaré ne l'y avoir point dressée.

Mais resterait toujours à savoir par quel miracle la fugitive aurait pu voyager sans être aperçue, depuis l'infirmerie jusqu'à cette portion des bâtiments.

Pièce numéro 112

(Extrait du journal Le Moustique—imprimé.)

Mercredi, 10 novembre 1865.

Morituri te salutant, Caesar!

César, c'est vous, ô bon public! ceux qui vont mourir vous font la révérence.

Ceux-là, les moribonds, c'est nous, la rédaction du Moustique.

Rendez le salut, car nous allons trépasser pour vous.

La chose triste, c'est que ça vous est bien égal.

Nous agonisons sous les coups du parquet. Le parquet nous traque parce que nous disons la vérité. Voilà un crime qui ne se pardonne pas en l'an de grâce 1865.

Tuez votre amant dans un bouge, à petits coups, j'entends dans un bouge élégant, à Ville-d'Avray ou au Point-du-Jour, et on vous laissera vous évader, si vous êtes jeune, gentille et de bonne maison, mais imprimez la vérité, on vous mettra à la lanterne.

Voyons! à quoi va-t-on nous condamner parce que haute et puissante demoiselle Jeanne-Hildegonde-Ermengarde Péry, dame de Marannes et autres lieux a jugé à propos de prendre la clé des champs?

Nous ne lui en voulons pas pour cela, mais on va nous condamner à quelque chose, c'est certain.

Nous avons déjà eu quinze jours de prison et 2.000 francs d'amende pour avoir osé dire autrefois que dame Justice faisait exprès de ne pas mettre la main sur cette noble demoiselle.

Quel supplice va-t-on inventer à notre usage! car nous sommes bien forcés de murmurer que dame Justice a fait exprès d'ouvrir les doigts pour permettre à l'oiseau en question de prendre sa volée.

Ce n'est pas une pauvre ouvrière de nos faubourgs qu'on aurait mise à même de pratiquer une si miraculeuse évasion!

Vous savez, personne ne s'en est mêlé. Les employés de la prison sont tous des anges de vigilance et de fidélité. La sœur Marie-Joseph a fait pour le mieux. Le Dr Schontz n'avait pas mission de fermer les portes à double tour, que diable!

C'était dimanche, M. le directeur faisait son whist dans une bonne maison, M. le sous-directeur mangeait la chasse de M. l'économe, M. l'inspecteur avait mené quelqu'un—ou quelqu'une—à la seconde de l'Ambigu. Quoi de plus légitime?

Les concierges? ils dînaient en famille. Défend-on l'oie maintenant?

Et M. le Président des assises... mais chut! veux-tu décidément sauter, ô ma tête!

Ils ont tous fait leur devoir. Demoiselle Jeanne aussi, qui s'en est allée, dit-on, finir sa soirée au bal Valentino....

Coups d'aiguillon. (Même numéro.)

—Le Moustique voudrait bien savoir, avant sa dernière heure, s'il est vrai que M. le Dr Schontz soit entré dans le service de la Conciergerie par les soins d'un éminent magistrat, arrivé depuis peu de Normandie et qui va faire ses premières armes, comme président de la cour d'assises à la prochaine session. Réponse, SVP.

—Le Moniteur universel annonce qu'on va faire à la chambre une demande de crédit pour remplacer le carreau par où Mlle Jeanne Péry a passé.

—L'Affaire des ciseaux s'appellera désormais l'Affaire du carreau.

—Il y a une dame en noir dans l'histoire. Elle a été vue dans la cour du palais.

Soupirait-elle une sérénade sous les balcons de certain conseiller qui était justement dans son cabinet à cette heure?

—On offre de parier que la dame en noir n'est pas celle qui se glissait quelquefois le long des corridors austères et qu'on appelait Mam'zelle la Présidente.

Pièce numéro 113

(Extrait du Moniteur universel—imprimé.)

12 novembre 1865. Partie non officielle.

Nous rougirions de mettre en garde nos lecteurs contre les fausses nouvelles, les insinuations ridicules, les détails controuvés qui défraient certaine presse à propos de l'évasion de dimanche dernier.

L'enquête sévère à laquelle on se livre découvrira sûrement la vérité.

L'employé fugitif qui était le gardien même du secret, a été manqué de quelques minutes à la frontière. Tout porte à croire qu'il a reçu une forte somme d'argent.

Quant à l'accusée elle-même, nos renseignements particuliers nous permettent d'affirmer qu'il lui a été impossible de quitter Paris, où elle n'échappera pas longtemps désormais aux investigations de la police.

Pièce numéro 114

(Extrait de la Gazette des Tribunaux—imprimé.)

Paris, 13 novembre 1865.

Le journal Le Moustique vient d'être déféré en parquet, dans la personne de son gérant, pour un article contenant des outrages à la magistrature.

On pense que l'affaire du Point-du-Jour (Jeanne Péry) sera renvoyée à une autre session.

M. L. Thibaut qui devait débuter comme avocat dans cette cause, est, dit-on, gravement malade. Sa famille l'a fait entrer dans la maison de santé du Dr Chapart, médecin aliéniste.

(Même numéro. Coupé dans les faits divers.)

Le cadavre, trouvé devant la maison Lerebours, et qu'on supposait appartenir à un étudiant, a été reconnu par les agents du service de sûreté. C'est celui d'un repris de justice. On ignore la cause de ce meurtre, qui a été accompli sans armes d'aucune sorte, par simple strangulation.

Pièce numéro 115

(Écriture de Lucien, très altérée.)

Belleville, 2 décembre.

M. L. Thibaut n'a pas perdu la raison. Il a perdu le repos après une déception terrible. Voilà bientôt un mois que Jeanne a quitté la prison. Depuis lors, M. L. Thibaut n'a reçu aucune nouvelle de Jeanne. L'opinion d'un ami lui serait bien précieuse. Y eut-il de sa faute? Aurait-il pu prévenir ce grand malheur? Dès qu'il aura un peu de force, il essayera de raconter, d'expliquer....

Les assises sont closes. C'est aujourd'hui qu'on a jugé Mme Thibaut par contumace. M. Thibaut n'a pu la défendre. Oh! non, il n'a pas pu!... Il ne connaît pas le résultat de l'audience. Mais il le devine. Il est seul horriblement. Ceux qui ont un ami ne sont jamais tout à fait malheureux.

Pièce numéro 115 bis

(Anonyme.)

Salle des Pas-Perdus, 5 h, du soir, 2 décembre.

M. L. Thibaut

As pas peur! Elle est condamnée à mort, mais par contumace. On en revient.

Nous allons bientôt commencer à nous revoir, Monsieur et cher client. L'affaire maigrit, il faut mettre ordre à cela. Portez-vous bien.

La santé de notre chère petite amie n'est pas trop mauvaise. Elle vous dit mille choses aimables.

Pièce numéro 116

(Extrait de la Gazette des tribunaux—imprimé.)

Paris. 3 décembre.

La fameuse Affaire des ciseaux, qui menaçait d'encombrer la salle des assises pendant plusieurs séances et qu'on disait remise à une autre session, a été jugée aujourd'hui presque à huis-clos. L'absence de l'accusée avait découragé la curiosité publique. M. L. Thibaut, dont on dit la santé à tout jamais perdue, ne s'est pas présenté. La défense avait été confiée d'office à Me Moreau qui n'a pas eu à plaider. La cour, présidée par M. le conseiller Ferrand, a condamné Jeanne Péry, femme Thibaut, à la peine capitale par contumace.

Pièce numéro 117

(Écriture de Lucien.)

Belleville, 15 février 1866.

Geoffroy, aujourd'hui, pour la première fois, je suis sorti dans le jardin. Je pense avoir été bien près de la mort, et cela me fait peur.

Il me semble que je n'ai pas le droit de mourir.

Voici maintenant trois mois que j'ai perdu Jeanne. D'autres à ma place la croiraient morte, mais je suis sûr qu'elle vit.

Pendant ces trois mois, je me suis éveillé rarement, et chaque fois pour un instant bien court. Mon état ordinaire était celui que M. le Dr Chapart désigne sous le nom de métapsychie.

Le mot n'est pas mal choisi. En cet état, je ne suis pas moi, je suis à côté de moi.

Je ne puis l'expliquer par moi-même puisque mon retour ne garde aucun souvenir de mon absence, mais ceux qui m'entourent me renseignent et j'ai un moyen de contrôler leurs informations.

Dans mon état d'absence, j'écris une considérable quantité de lettres, où je parle toujours de moi—tu sais déjà cela—à la troisième personne.

Je sais donc que, pour moi, je ne suis pas moi. Qui suis-je? Rien dans mes lettres ne me l'indique, et il paraît que dans les paroles assez rares que j'échange avec les gens de la maison, rien non plus ne peut le faire deviner.

Les premières fois, je me refusais à reconnaître mon écriture, tant elle est changée en ces moments où la crise physique accompagne sans doute l'aliénation morale. Il a fallu les assertions de ceux qui m'entourent.

—C'est vous qui avez écrit cela, me disent-ils.

Et une fois, le garçon de chambre m'a demandé:

—Où donc le prenez-vous ce M. Geoffroy, à qui vous écrivez? Dans la lune?

Car c'est là une chose qui me frappe fortement. Tu es chez moi le lien entre la réalité et le rêve. Dans l'un et l'autre de ces états tu ne m'abandonnes jamais.

Quand je suis moi ou quand je suis l'autre, c'est toujours, toujours à toi que j'écris.

Jeanne qui est ma vie, et toi qui es mon espérance, voilà ce que je garde.

Cela me donne une foi superstitieuse en toi. Mon amitié s'obstine, mon espoir grandit au lieu de s'éteindre.

Quand je perds courage, il y a un coin de mon cœur où je me réfugie. Ce coin, c'est celui qui me parle de toi.

J'ai détruit les innombrables pages où ma plume avait tracé de confus griffonnages—parfois des hiéroglyphes que je ne pouvais déchiffrer moi-même.

Je n'ai gardé qu'un seul spécimen, que j'ai classé sous le n°115 ci-dessus et qui remplacera pour toi tous les autres.

Car ils se ressemblaient tous. C'était toujours une timide protestation contre la folie, un remords exprimé au sujet de la tentative d'évasion.

Et la pensée de Jeanne.

Tu remarqueras que tout ce qui concerne Jeanne est net et lucide. En moi, l'idée de Jeanne n'a jamais été folle.

Je dois dire pourtant que le billet classé sous le n°115 était de beaucoup le plus raisonnable. C'est pour cela que je l'ai conservé.

Il y a une chose qui m'effraie, c'est le récit que j'ai à te faire de la nuit du 7 au 8 octobre,—du dimanche au lundi: la nuit de l'évasion.

Je sens qu'il le faut.

Mais si tu savais combien mes souvenirs sont à la fois vagues et douloureux?

Cette nuit-là, j'ai tué un homme.

Et j'ai perdu Jeanne!

J'essaierai demain.

Pièce numéro 118

(Écrite et signée par Louaisot de Méricourt.)

Paris. 15 février 66.

À M. L. Thibaut, maison de santé du Dr Chapart....

Eh bien! mon pauvre cher Monsieur, vous allez donc un peu mieux? J'en suis vraiment tout à fait content.

On s'attache, vous savez. J'ai envoyé plus d'une fois ma mule savoir de vos nouvelles. (Mule, employé ici par métaphrase pour signifier Pélagie et sa coiffe.) Elle aime monter chez vous parce qu'on passe par la Courtille. Ça n'a pas fait son éducation première au Sacré-Cœur, mais c'est libertin tout de même.

Quand vous allez vous repiquer tout à fait, comme je l'espère, passez donc chez moi, rue Vivienne.

Vous me devez 3.000 francs, mais ce n'est pas pressé, ne vous gênez pas de cela.

Nous jabotterions tous deux amicalement. On peut avoir besoin l'un de l'autre. L'affaire se porte diablement bien, la gaillarde! Mon cabriolet n'est pas loin et il pourrait bien se changer en calèche.

Dame! je ne l'aurais pas volé!

Venez, quand vous aurez un quart d'heure à jeter par la fenêtre. Ce n'est pas que j'aie rien à vous vendre pour le moment, mais la semaine prochaine, qui sait? Peut-être demain, dites donc!

Dans les maisons de curiosités comme la mienne, on trouve quelquefois de drôles d'occasions.

Meilleure santé et à bientôt.

P. S.—J'ai ouï dire par-dessus les moulins que certaine jeune personne était établie tranquillement en Amérique, pays tout neuf et remarquable par la croustillance de ses demoiselles honnêtes. Moi, ça m'est égal.

Pièce numéro 119

(Écriture de Lucien.)

16 février.

Ce ne sera pas encore pour aujourd'hui, l'histoire de ma terrible nuit.

Je suis trop ébranlé. J'ai eu des visites auxquelles je ne m'attendais pas.

Ils sont venus tous ensemble. Tu ne devinerais pas qui. Je parie que tu penses à la quêteuse? Celle-là, je l'ai attendue nuit et jour pendant trois mois. Elle n'est jamais venue.

Le Dr Schontz, lui, s'est présenté deux fois, pendant que j'étais hors d'état de le recevoir. Je lui ai écrit depuis, il ne m'a pas répondu. Je sais qu'il est absent pour un grand voyage.

Non, ceux qui sont venus aujourd'hui, tous ensemble, c'est M. le conseiller Ferrand, ma mère et mes deux sœurs.

Comment t'exprimer le sentiment que m'a fait éprouver la vue de M. Ferrand? Quoique ma famille fût là, il était pour moi le personnage principal.

Te voilà bien avancé dans ta lecture. Tu touches aux dernières pages de mon dossier. As-tu jugé cet homme comme moi?

Je l'ai sincèrement aimé, et beaucoup estimé.

Tu as pu voir par les articles des journaux qu'il est soupçonné de n'avoir pas été étranger à l'évasion de Jeanne.

Ces choses me touchent peu. La magistrature qui mérite souvent d'être blâmée est constamment relevée et sauvée par la calomnie stupide.

Loin de poursuivre certaines feuilles, moi, je leur payerais une prime. Elles rehaussent si bien ce qu'elles croient outrager!

Tu verras d'ailleurs demain ou après qu'il y a deux choses dans l'évasion de Jeanne: un effort loyal et secourable d'abord, ensuite une trahison.

À supposer que M. Ferrand, à son insu, comme cela arrive, ait contribué à ouvrir une porte, à décrocher une serrure, il était du côté de Schontz et de la quêteuse, c'est-à-dire du parti loyal et généreux.

Mais je suis bien sûr qu'il n'a rien fait, sinon regarder avec faveur une jeune et jolie personne.

Comme beaucoup d'hommes graves, il a une façon dangereuse d'être galant.

Je te demandais comment tu le juges. Moi, je le juge ainsi, de ce seul mot: il est austère et regarde les femmes.

Il n'y a plus de mousquetaires. Pour eux, ce n'était pas péché de boire, de jouer, d'aimer. Leur vie était une chanson et un éclat de rire.

Mais les gens qui ne chantent pas, les gens graves, les magistrats, surtout, ces demi-prêtres, j'ai peur d'eux quand ils ont un roman d'amour.

M. le conseiller Ferrand a été l'esclave d'Olympe. Il l'est peut-être encore: je jurerais sur mon propre honneur qu'il est resté honnête homme dans le sens bourgeois du mot.

Quand je dis esclave, cela implique-t-il nécessairement amour? Il fut fait grand bruit de la passion d'Olympe pour moi, et M. Ferrand ne parut pas m'en vouloir à cause de cela.

Au contraire, il était partisan de mon mariage avec Olympe.

Tu comprends ces choses-là bien mieux que moi, qui te les explique.

Caprice inamovible, galanterie du XIXe siècle!

Nous ne sommes ni vertueux, ni poètes.

Aussi le Journal officiel est presque toujours aussi coquin que le journal insulteur. Il ment par l'admiration salariée comme l'autre ment par l'outrage qui rapporte.

Ni ces excès d'honneur ni cette indignité ne sont mérités par nos pères conscrits, qui sont parfois de très remarquables esprits, sans avoir droit par leur caractère, à la moindre statue.

Revenons à la visite que j'ai reçue.

Il y avait de la tendresse vraie dans le baiser théâtral que ma pauvre maman m'a donné en entrant. Mes sœurs étaient plutôt curieuses qu'émues. Elles n'ont pu s'empêcher de me dire qu'elles avaient renoncé au mariage à cause de moi.

Ma mère a mis ses deux mains sur mes épaules pour me regarder longuement.

—Ton éducation a pourtant coûté les yeux de la tête! a-t-elle fait entre haut et bas.

—Vas-tu revenir avec nous en Normandie, Lucien? m'a demandé Célestine.

Et Julie a ajouté:

—Tu pourrais trouver peut-être un emploi dans le commerce. M. Ferrand m'a donné la main comme si nous nous étions quittés de la veille.

La conversation aurait langui sans ma mère qui m'a raconté les événements d'Yvetot. Mlle Agathe a épousé M. Pivert, mon remplaçant. Elle a eu deux cachemires, et le meuble de sa chambre à coucher est lilas. Mlle Maria se marie la semaine prochaine avec un baigneur d'Étretat, pas le duc. Il n'y a que la longue Sidonie qui reste pendue au portemanteau.

—Et les deux pauvres minettes! a ajouté ma mère en étouffant un gros soupir à l'adresse de Célestine et de Julie qui m'ont tendu la main noblement.

Geoffroy, ce serait une amère tristesse pour moi si je me sentais cause de leur condamnation au célibat. Mais il n'y avait aucun mariage sur le tapis.

Je trouve un peu injuste la responsabilité dont on m'accable, et j'avoue que je supporte impatiemment la clémence de mes deux chères sœurs. Au moment où ma mère a fait mine de se lever, M. Ferrand l'a prévenue. Il m'a pris par la main et m'a conduit dans une embrasure.

—Mon cher Thibaut, m'a-t-il dit, nous avons été confrères, et j'espère que nous sommes toujours amis.

J'ai répondu:

—Du moins n'ai-je aucune haine contre vous, M. Ferrand, je l'affirme. Il a retiré sa main en murmurant:

—C'est peu dire.

Nous nous regardions en face. Je ne t'ai pas encore assez répété, Geoffroy, que je tiens M. Ferrand pour un homme d'honneur.

Cela implique-t-il qu'il soit un juge impeccable? Non. Il n'y a point de juge comme cela.

Nos convictions ne descendent pas du ciel, elles naissent sur la terre.

Tout ce qu'on peut demander à un homme juge ou non, c'est d'agir selon sa conviction.

M. Ferrand a repris:

—Je ne croyais pas qu'ayant été magistrat et me connaissant, vous pussiez garder contre moi de la rancune ou de la défiance. J'ai accompli un devoir.

—C'est ainsi que je l'entends, ai-je répondu. Seulement il doit m'être permis de déplorer que vous vous soyez trompé en accomplissant votre devoir.

Il a gardé un instant le silence.

J'entendais ma mère et mes sœurs qui discutaient tout bas, mais avec énergie, la question de savoir si on irait au sermon ou à la Porte-Saint-Martin.

Le père Lavigne prêchait, mais on jouait les Mousquetaires.

—Mon cher Thibaut, poursuivit M. Ferrand, il est superflu de vous dire que j'ai écouté ma conscience. Voici maintenant pourquoi j'ai voulu vous entretenir en particulier. J'ai le désir, le grand désir d'être ramené à un autre sentiment. La condamnation n'est pas définitive. Il se peut que, volontairement ou par suite des circonstances, l'accusée Jeanne Péry revienne devant nous. Savez-vous quelque chose de particulier qui puisse m'éclairer?

—Oui, répartis-je sans hésiter, je sais beaucoup de choses.

—Voulez-vous me les dire?

Nous nous touchions. Le grand jour nous enveloppait. Mes yeux étaient dans les siens.

J'aurais surpris dans son regard la plus fugitive des pensées.

Je n'y vis rien, sinon ce qui était exprimé par ces paroles: le loyal désir de savoir.

Et aussi, peut-être, car ses paroles impliquaient également cela: la certitude qu'il n'avait plus rien à apprendre.

—M. Ferrand, répliquai-je, je prends votre démarche comme elle doit être prise, en bonne part. Mais je refuse de vous dire ce que je sais jusqu'au moment où je jugerai utile ou nécessaire de rompre le silence. Vous avez raison, je puis vous l'affirmer: l'affaire n'est pas finie. Si Dieu me laisse l'existence et la faculté de penser, je m'engage à consacrer ce qui me reste de vie à la manifestation de la vérité.

Je devinai une question sur ses lèvres. Il ne la proféra pas.

—Au revoir donc, mon cher Thibaut, me dit-il en me tendant de nouveau sa main que je pris, je ne regrette pas ma démarche qui aurait pu être mieux accueillie. Quand vous jugerez à propos de venir à moi, souvenez-vous que ma porte—et ma main—vous seront ouvertes à toute heure.

Je remerciai et nous rejoignîmes ces dames.

Le sermon avait eu tort. On s'était décidé pour la Porte-Saint-Martin.

Mère m'embrassa de bon cœur et sans même m'appeler imbécile. Mes deux sœurs me concédèrent l'accolade chrétienne que le martyr doit à son bourreau.

Et je restai seul, brisé comme si je m'éveillais d'un cauchemar.

Pièce numéro 120

(Écriture de Lucien.)

18 février.

Je vais réellement beaucoup mieux, M. Chapart, mon docteur, a inventé un sirop. Il me vend de ce sirop qui n'est pas plus mauvais à boire que les autres sirops.

Il attribue ma cure à son sirop.

J'en jette un verre le matin et le soir par la fenêtre.

Cela consomme les bouteilles.

Hier, j'ai commencé le récit que je t'avais promis. Je n'ai pas pu. J'ai lancé au feu trois ou quatre pages.

Je recommence aujourd'hui. Si je ne réussis pas, je n'essaierai plus.


Nuit du 7 au 8 décembre: évasion de Jeanne

Récit fait par Lucien de ce qui se passa sur le Quai de l'Horloge

J'avais pris la même voiture que la veille. Le cocher était déjà habitué à la manœuvre. Je lui avais dit qu'il s'agissait d'un enlèvement et je le payais en conséquence. Depuis trois heures de l'après-midi jusqu'à onze heures de nuit, nous fîmes quatre stations en gardant notre distance de cinq ou six cents pas autour de la Conciergerie. Notre dernière station fut au coin du quai de l'Horloge et du Pont-Neuf, vis-à-vis de la maison Lerebours. Il faisait un temps froid et noir. La neige tombait par intervalles. Quoique ce fût dimanche, le pont était presque désert. Mon cocher me dit:

—C'est à ne pas jeter un étudiant dehors!

Moi, je remerciais le hasard. Pour nous, c'était un bon temps.

Vers minuit moins le quart, les voitures roulèrent. La sortie de l'Odéon mit une cinquantaine de groupes grelottants sur le pont, puis les autres théâtres vinrent en sens contraire.

Cela dura une demi-heure. Les cafés de la rue Dauphine et du quai de l'École s'étaient fermés. À minuit et demi, il ne passait pas une âme devant la statue.

Ce fut juste à ce moment, l'horloge des bains sonnait la demie de minuit, que cinq ou six jeunes gens qui me parurent être des étudiants ou des commis, ayant passé leur soirée du dimanche dans un lieu de plaisir, arrivèrent de la rue Dauphine, longèrent le pont et tournèrent l'angle de la maison Lerebours pour prendre le quai de l'Horloge.

Ils allaient le nez dans leurs collets relevés, et ne semblaient pas du tout d'une gaieté folle.

Ils passèrent. Un seul d'entre eux parut remarquer la voiture.

Moi, je remarquais tout. Je crus voir qu'ils s'arrêtaient le long d'une maison en réparation, située à égale distance de la rue Harlay-du-Palais et du magasin Lerebours.

Ils étaient entrés quelque part, peut-être, car j'eus beau écouter et regarder, je ne vis plus aucun mouvement, je n'entendis plus aucun bruit.

Dix minutes tout au plus s'écoulèrent.

Au bout de ce temps, et précisément à la hauteur de cette maison du quai de l'Horloge qui était en réparation, et où j'avais vu les jeunes gens disparaître, des cris de femmes retentirent.

Un homme s'élança hors de la place Dauphine, dit en passant près de la voiture: «Ce sont elles!» et disparut au détour du pont, dans la direction de la rue de la Monnaie.

Cet homme était enveloppé dans un manteau. Je ne suis pas sûr d'avoir reconnu le Dr Schontz.

Il n'avait pas fini de parler que j'étais déjà hors de la voiture.

Deux femmes, toutes deux vêtues de noir, arrivaient en courant, poursuivies de près par les six jeunes gens qui se donnaient maintenant des airs de gens ivres.

L'une des femmes était bien ma Jeanne, car sa pauvre chère voix, brisée par l'épouvante, criait:

—À moi, Lucien! au secours!

Je n'avais pas d'armes. Je n'ai jamais d'armes. Je méprise et je hais les armes.

J'aurais donné dix ans de vie, non pas pour tenir en main un pistolet, mais une massue.

L'autre femme ne criait pas. Elle était voilée. Je savais que c'était la quêteuse.

Je m'élançai en avant, la tête basse et les poings fermés.

Il me semblait simple et facile de tuer ces six jeunes gens avec mes mains.

La quêteuse était serrée d'un peu plus près que Jeanne. Son voile volait au vent derrière elle.

La main de celui qui la poursuivait put saisir la dentelle.

Il tira—mais la dentelle lui resta dans les doigts.

Et la figure de la quêteuse fut découverte.

Elle arrivait juste sous le réverbère.

C'était Jeanne!

Et pourtant, l'autre Jeanne qui venait de trébucher contre un tas de neige criait de sa pauvre douce voix en détresse:

—Lucien! au secours! au secours!

J'hésitai l'espace d'une seconde, ne sachant à laquelle aller.

Le son peut tromper.

Celle qui avait appelé entra à son tour dans la lueur du réverbère.

C'était Jeanne aussi!

Je les vis toutes deux pendant un instant.

Il y avait deux Jeanne!

Je me crus fou, mais cela ne m'arrêta pas.

Jamais je ne m'étais battu. Je pense que je ne me battrai plus jamais.

Je plantai ma tête dans la poitrine de celui qui avait arraché le voile. Il fut enlevé de terre et retomba en poussant un râle sourd.

Je me retournai sur celui qui allait atteindre l'autre Jeanne, et je le précipitai le front sur le pavé.

En ce moment, je me souviens bien que j'entendis la voix de la quêteuse qui disait, à moi, sans doute:

—Nous sommes trahis! c'est un guet-apens!

Je ne la vis plus après cela.

Je ne vis plus que ma petite Jeanne, entourée par trois hommes.

Le quatrième, car ils restaient quatre debout, me barrait le passage.

Je bondis à sa gorge comme un loup. Nous luttâmes. Il était fort. Il me mit dessous.

Pendant que nous luttions,—et que je ne voyais plus rien, car le corps de mon adversaire me couvrait,—j'entendais la voix de Jeanne qui s'éloignait, criant:

—Au secours, Lucien, au secours!

Mes doigts se crispaient autour de cette gorge que j'avais entre les mains. Je ne me défendais pas, j'essayais d'étrangler.—La gorge râla.

J'entendis le pavé qui sonnait sous les roues d'une voiture.

Les mains qui me garrottaient se lâchèrent et le corps devint plus lourd.

Je parvins à le soulever. Il retomba inerte....

Je me remis sur mes pieds.

—Jeanne! Jeanne! où es-tu?

Pas de réponse.

—Jeanne! Jeanne!...

Le silence.

Tout était désert autour de moi.

La voiture elle-même était partie et c'était elle sans doute qui avait servi à emmener Jeanne.

Il n'y avait plus là que l'homme mort—et moi dont le cerveau chancelait comme une ruine.

Ma dernière lueur de raison fut d'écouter attentivement pour saisir au loin le bruit des roues.

Mais je n'entendis rien, sinon ce murmure uniforme que rendent les quatre aires de vent dans les nuits de Paris.

Je retombai sur le pavé et je restai assis dans la neige à côté du mort.

Je ne tâtai pas si son cœur battait.

Je me souviens que j'entendais sonner les heures.

Quand le jour vint, j'étais encore là. Je vis la figure du mort.

Il me regardait.

Je m'enfuis pour éviter ce regard qui me blessait. Je marchai longtemps dans les rues,—et je vins tomber au seuil de ma porte où je m'évanouis.

Pièce numéro 121

(Écriture de Lucien.)

30 février.

Je ne reçois aucune nouvelle.

Le plus étrange pour moi, c'est que je n'ai plus entendu parler de cette femme: La quêteuse.—S'ils l'avaient tuée!

Tu comprends bien que j'ai méfiance de moi-même et que je ne crois pas complètement au témoignage de mes sens.

Je viens de relire ce récit qui a déjà deux semaines de date. Je n'avais pas espéré l'écrire si clair, mais ai-je vu réellement deux Jeanne?...

Geoffroy, la question qui va suivre, te l'es-tu adressée?

Si j'ai vu deux Jeanne, l'une d'elles est Fanchette.

L'une d'elles a poignardé Albert de Rochecotte, son amant.

L'une d'elles a réfugié son crime derrière l'innocence de l'autre!

À quoi croire? À qui se fier? Où porter son regard et sa pensée? Le cercle des menaces se resserre.

Je ne sais rien de plus mortel que de découvrir un ennemi sous l'apparence d'un bienfaiteur.

S'il y a du sang aux mains de la quêteuse, si elle est Fanchette, qu'a-t-elle fait de Jeanne?

Pièce numéro 122

(Même écriture que les deux billets anonymes, attribués à la quêteuse de Notre-Dame des Victoires. Sans signature.)

Londres, 30 février 1866.

À M. L. Thibaut.

Il se peut, il se doit même que vous ayez défiance de moi. Vous avez vu mes traits. C'est un très grand malheur pour vous,—et pour elle.

Vous en savez assez pour condamner. Vous ignorez trop pour juger.

J'avais accompli un acte très difficile, presque impossible, dans la nuit du 7 au 8 décembre. On m'a volée du résultat de mes efforts.

Ce qui avait été fait pour elle a tourné contre elle.

Je ne me suis pas découragée. Mon devoir reste le même: mon devoir impérieux.

J'arrive de New York. Une fausse indication m'avait dirigée sur l'Amérique où je croyais trouver Jeanne.

Jeanne n'a pas quitté la France, peut-être même n'a-t-elle pas quitté Paris. J'y retourne.

Ne craignez aucune catastrophe immédiate. Quelque chose protège Jeanne.

Et quelqu'un aussi.

N'avez-vous pas des amis? N'avez-vous pas au moins un ami? Personne n'est sans avoir un ami.

Appelez à votre aide. Tout n'est pas désespéré.

Il serait de la plus haute importance de trouver un homme du nom de J.-B. Martroy, qui doit être à Paris en ce moment.

J'ai lieu de croire qu'il se cache. Encore une fois, appelez à votre aide. Efforcez-vous.

La protection qui couvre Jeanne peut faiblir—ou disparaître.

Mention de la main de Lucien.—Cette lettre fut trouvée par moi à mon ancien logement, lors de ma première sortie. On m'y demandait si j'avais un ami, Geoffroy, je songeai à toi.

Pièce numéro 123

(Écrite et signée par Lucien.)

Belleville, rue des Moulins, maison de santé du Dr Chapart.

4 avril 1866.

À M. le chef du personnel au ministère des Affaires étrangères, à Paris.

Monsieur,

J'ai recours à votre obligeance pour connaître la résidence actuelle de M. Geoffroy de Rœux, récemment attaché à l'ambassade de Turquie.

J'aurais une communication importante à lui adresser. L'affaire est urgente.

Veuillez agréer, etc.

Pièce numéro 124

Du ministère des Affaires étrangères. Division du personnel (2e bureau).

Paris. 9 avril 1866.

M. L. Thibaut, avocat.

Monsieur,

En réponse à la demande que vous m'avez adressée, j'ai l'honneur de vous informer que M. Geoffroy de Rœux, attaché à la légation d'Italie, est rappelé à Paris, où il a reçu l'ordre de se tenir à la disposition de S. Exc. M. le ministre des Affaires étrangères. Veuillez agréer, etc.

Pièce numéro 125

(Écrite et signée par Lucien.)

Paris, 10 avril 1866.

À M. Geoffroy de Rœux, attaché à la légation d'Italie, rue du Helder, à Paris.

Mon cher Geoffroy,

J'ai grand besoin de toi. Tu m'entends: besoin, besoin! Viens tout de suite ou écris-moi un mot qui me dise où je pourrais te trouver. La chose presse, malheureusement. Viens vite.

Note de la main de Geoffroy.—Cette lettre, exactement semblable à celle que je reçus en Irlande et qui interrompit mes excursions autour du lac Corrib, ne fut pas envoyée, puisque je la retrouvais au dossier. Si elle eût été envoyée chez moi, elle m'eût rencontré lors de mon passage à Paris où je touchai barre en revenant de Turin, vers le 15 avril. Ce retard va être expliqué dans la suite de la correspondance.

Pièce numéro 126

(Écriture de Lucien.)

14 avril.

J'ai eu trois jours de crise. La crise va revenir. Elle n'est pas loin, je la sens, elle me guette.—Depuis quinze jours, j'en ai souvent.

Je n'étais pas assez misérablement impuissant! Il me faut ce surcroît.

Ta lettre est encore sur mon bureau: la lettre que je t'ai écrite.

Que vais-je te demander, si tu viens? que peux-tu faire? Tu as une carrière. Puis-je exiger de toi que tu me donnes ta vie?

Et sur quels indices te mettrais-je en campagne?

Un billet anonyme, écrit par cette femme qui m'a déjà trompé....

Je suis découragé jusqu'à l'agonie.

Ta lettre est là. Elle y reste....

Te souviens-tu? Ce Martroy dont parle la quêteuse s'est présenté à moi de lui-même au moins deux fois, peut-être trois fois....

Je viens de feuilleter tout le dossier: c'est trois fois.

La dernière fois, qui est assez récente, il prenait le nom de J.-B. Calvaire et me disait de lui écrire poste restante. C'était vers la fin de septembre.

J'ai écrit ce matin poste restante et j'ai mis un bon dans la lettre.

Mais de septembre en avril! sept mois! Il a dû se fatiguer d'aller au bureau de poste sans y jamais rien trouver.

J'ai remords de ma négligence. Que de fautes il y a dans mon malheur!

Et d'un autre côté, puis-je accorder confiance à un avis qui me vient de cette femme!

Que le bon Dieu ait pitié de moi!

Pièce numéro 127

(Écriture de Lucien.)

16 avril.

Je me suis levé avec l'idée d'aller chez toi, rue du Helder. Cela vaudrait bien mieux qu'une lettre. Pourquoi ne l'ai-je pas tenté plus tôt?

Ma détresse a quelque chose de misérable et de ridicule à cause de ma lâcheté. Je ne m'aide pas. Quand je pense que tu es peut-être à deux pas de moi, et que j'ai un si ardent désir de te voir!

J'ai demandé une voiture. M. le Dr Chapart est venu lui-même. Il m'a tâté le pouls. Défense de sortir. Double dose de sirop-Chapart. Calme absolu. Rien que des potages. Le fait est que je suis cruellement malade, Geoffroy. Je n'aurais pas pu aller, ma tête se brouille. Je n'ai pas reçu réponse de J.-B. Martroy.

Pièce numéro 128

(Écriture de Lucien.)

30 avril—Rien de ce Martroy. Plus rien de la quêteuse. La lettre à ton adresse est toujours là. Mes crises se rapprochent d'une façon effrayante.

Il me semble que je me sauverais moi-même si je pouvais travailler à la sauver.

Je ne peux pas. Je ne peux rien. J'ai toujours été un être faible. Même quand je tue un homme, cela ne sert à rien.

L'homme que j'ai tué, je le revois quelquefois dans la neige, avec sa face terreuse et presque noire. Il était tout jeune. Il avait les cheveux blonds. Les journaux ont dit que c'était un malfaiteur. Tant mieux. Je n'aurais pas eu de remords, même sans cela.

Voici juste vingt jours que ta lettre est là. Je n'ai plus l'idée de te l'adresser. À quoi bon?

Pièce numéro 129

(Écriture de Lucien.)

1er mai.

À quoi bon! Oh! tu es jeune, toi, tu es fort, tu connais la vie—et tu as des amis!

Je me déchirerais la poitrine avec mes ongles! À quoi bon? C'est moi qui ai écrit cela! Mais elle se meurt, peut-être!

Je suis dans mon lit. J'ai soif, je brûle. Je la vois si pâle! Où s'est envolé son sourire? Il y a de grosses larmes qui roulent lentement le long de ses joues. Je les vois.... De mon lit je vois Paris par ma fenêtre. Elle est là. Où? Il y a des moments où mon œil se dirige comme si une voix l'appelait. C'est qu'elle m'appelle, va, Geoffroy!

Vais-je mourir sans combattre! Ma force! Ma jeunesse! Moi, je ne me sers pas d'armes. Que Dieu me montre l'ennemi de Jeanne, j'irai à lui, fût-il Satan, et je l'étranglerai!

Pièce numéro 130

(Écriture de Lucien, mais pénible et altérée.)

17 mai.

Ces deux semaines ont été comme un rêve douloureux.

Ma mère est venue hier, toute seule. Elle a pleuré en me voyant. Je dois être bien changé. Elle m'a demandé si je répugnerais à voir un prêtre. J'ai écrit à Jeanne, comme je t'écris à toi, pour laisser mon cœur parler. Si nous devions nous retrouver dans l'autre vie....

Voilà maintenant dix-neuf jours que je ne me suis levé. Mes yeux faiblissent; je ne vois plus bien Paris.

Quand ma mère est partie, elle a parlé au docteur dans l'antichambre. J'ai entendu qu'il lui disait: «Ça peut durer un mois, deux mois, mais ça peut finir brusquement.» Il me semble que Jeanne est morte. J'ai hâte de mourir aussi.

Pièce numéro 131

(Écriture de Lucien.)

18 mai.

Je suis debout! je vois Paris! Jeanne y est. Jeanne m'a écrit, Jeanne m'a parlé. Bonté de Dieu! moi qui désespérais!

Ce matin, on a laissé entrer chez moi un beau jeune garçon de douze à treize ans. J'ai cru au premier aspect que c'était Olympe déguisée, tant il lui ressemble.

Il venait de la part de M. Louaisot de Méricourt, dont il est le neveu.

M. Louaisot m'envoyait des compliments, et désirait avoir de mes nouvelles.

Le beau jeune garçon n'est pas resté plus de deux minutes. J'étais à me demander pourquoi M. Louaisot me l'avait envoyé lorsque j'ai vu une petite enveloppe sur ma table de nuit. Je l'ai prise. Il n'y avait rien à l'extérieur.

J'ai déchiré le cachet. Tout ce qui me reste de sang s'est précipité vers mon cœur. J'avais reconnu l'écriture de ma Jeanne.

Rien que deux pauvres petites chères lignes:

Je ne peux pas te dire où je suis. Je me porte bien. Je t'aime de tout mon cœur. Je ne serais pas malheureuse, si je n'étais loin de toi....

Cette lettre ne peut avoir été apportée que par le jeune garçon!

Avant son arrivée je suis sûr qu'il n'y avait aucun papier sur ma table de nuit.

Olympe n'a pas de frère—ni de fils. Elle est d'ailleurs trop jeune pour avoir un enfant de cet âge-là.

Il lui ressemble étrangement!

A-t-il apporté cela de lui-même?

Est-ce un envoi de Louaisot qui voyait de loin que la lampe allait s'éteindre?...

Je crois être sûr qu'il a besoin de moi vivant—pour nourrir l'affaire.

Ce qui est certain, c'est que les deux lignes sont de Jeanne.

Je les défie bien de me tromper en contrefaisant son écriture? Je les ai baisées, ces deux lignes, cent fois, mille fois. Il reste quelque chose de son âme à mes lèvres.

Je suis ressuscité.

J'ai recopié ta lettre—ta lettre qui attendait là depuis trente-huit jours. Je te l'ai adressée.

Elle est à la poste. Tu l'as déjà peut-être.

Tu vas venir, je le devine, je le sens. Un bonheur n'arrive jamais seul.

Ma mère est revenue. J'étais si mal hier qu'elle avait peur de ne pas me retrouver vivant.

Quand elle m'a vu, elle a crié au miracle.

Le Dr Chapart a brandi la bouteille de médicament qui est toujours sur ma commode.

—Madame, s'est-il écrié, vous avez dit le mot: c'est un miracle. J'espère que vous répandrez parmi vos amis et connaissances qu'il est dû au sirop-Chapart!

C'est une effrontée boule de chair que ce gros petit homme! Il sait que son sirop me sert à arroser la plate-bande qui est sous ma fenêtre,—et qu'il n'y vient jamais rien....

Voilà midi. Tu as ma lettre. Je suis seul. Je veux préparer notre causerie de tantôt.

Car tu vas être ici vers deux heures. C'est si loin, Belleville! Je changerai de logement pour me rapprocher de toi, quand même je devrais perdre le sirop Chapart.

Je te disais l'autre jour que j'ignorais ce que tu pourrais faire pour moi. J'étais mort. Je suis vivant aujourd'hui. Je sais ce que tu feras.

Ou plutôt ce que nous ferons, car je veux travailler avec toi nuit et jour.

Il y a une Fanchette! Nous possédons un point de départ.

Mais d'abord, retrouvons Jeanne. C'est facile. Quand je tiens quelqu'un à la gorge, c'est un collier de fer. Louaisot sait où est Jeanne. Je le lui demanderai dans le langage que j'ai tenu à l'homme étranglé.

Tu verras le trésor de renseignements que j'ai amassé. Nous sommes dans les délais pour former opposition à l'arrêt du 2 décembre. Jeanne sera réhabilitée,—quand je devrais traîner Fanchette aux pieds de la Cour!

Et quand même rien de tout cela ne serait possible, quand notre dernière ressource serait la fuite, partout où elle sera, j'aurai ma patrie.

Deux heures qui sonnent! la route est longue et la grande rue monte. Je t'attends.

J'ai fermé ma fenêtre. L'air est froid. Ou bien, c'est moi peut-être qui ai des frissons....

Deux heures et demie! Aujourd'hui tu viendras trop tard, Geoffroy. Je sens l'autre moi qui pousse ma pensée hors de mon cerveau. Le voilà. Ma plume tombe....

Pièce numéro 132

(Écriture de Lucien.)

19 mai.

Tu n'es pas venu Geoffroy. Je fais ce que j'aurais dû faire dès hier: j'envoie chez toi.

Je suis bien, très bien. J'ai la lettre de Jeanne....

Ma crise d'hier a été longue, mais elle ne touchait que l'esprit. Le corps ne souffre plus.

Pourtant, je ne retrouve pas toute ma vaillance d'hier. Les ennemis que nous aurons à combattre toi et moi sont bien résolus et bien puissants....

Mon messager revient de chez toi. Tu n'es pas à Paris. Où ma lettre te trouvera-t-elle?

Ces gens sont de bien habiles faussaires. Il y a des moments où je me demande si ma chère lettre est bien de Jeanne....

Le temps est sombre. Ma crise vient à l'heure ordinaire.

Je crois que j'ai espéré pour la dernière fois.

Pièce numéro 133

(Écriture de Lucien.)

7 juin.

Je n'écris plus, même pour moi. Tu étais mon prétexte. Je te parlais....

Je n'aurais jamais cru que mon appel pût rester sans réponse. J'attends depuis trois semaines!

Pièce numéro 134

(Écriture de Lucien.)

29 juin.

Je n'attends plus.... Adieu!

Fin du dossier de Lucien.

Note de Geoffroy.—Ceci était la dernière feuille. Je m'endormis en la tenant dans mes mains. Il était cinq heures du matin, et c'était ma seconde nuit sans sommeil. Au moment où je perdais connaissance, je me souviens que je répétais en moi-même cette parole de Lucien ayant trait au fait qui m'avait le plus frappé dans ma lecture de cette nuit:—Elles sont deux Jeanne!