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Le dernier vivant

Chapter 208: I
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About This Book

A first-person narrator reconstructs a convoluted criminal and domestic drama centered on Lucien Thibaut and a woman named Jeanne, unfolding through police dossiers, journal excerpts, correspondence, and interwoven personal narratives. The plot follows investigations, courtroom confrontations and an episode of flight, gradually exposing secrets, betrayals and financial misconduct linked to wartime contracts. Alternating documentary material with intimate recollection, the work blends suspense and moral questioning as characters seek justice and vindication while the narrative probes how hidden transactions and social ambition corrode private lives.

Récit de Geoffroy

Je m'éveillai avec la même pensée. En rassemblant les pièces du dossier, passablement en désordre, pour les remettre dans leur chemise, je me surpris à parler tout haut, disant:

—Elles sont deux, c'est certain....

—Parbleu! fit une voix de basse-taille qui partait de l'embrasure de ma fenêtre.

Je me retournai vivement et je reconnus avec surprise M. Louaisot, assis commodément à côté de la croisée, et dont les lunettes mettaient deux ronds de lumière sur le journal qu'il lisait.

—Je n'ai aucune espèce de droit à en user familièrement dans votre domicile, mon cher Monsieur, me dit-il d'un ton beaucoup plus «homme du monde» que je ne l'aurais attendu de lui. C'est à peine si je pourrais me vanter d'être au nombre de vos connaissances, mais comme votre valet de chambre était absent et que je vous apportais de la pâture....

Au lieu d'achever sa phrase, il allongea le bras et mit un paquet d'épreuves sur ma table de nuit.

J'avais tôt réprimé un mouvement de fierté blessée.

Ce n'est pas pour peu de chose que j'eusse consenti à me brouiller avec M. Louaisot!

Il reprit en se levant pour retourner son fauteuil.

—J'ose espérer que vous m'excuserez.

—Mais très volontiers.

—Je vous rends grâce.... Alors nous avons achevé notre lecture?

—Comme vous voyez.

—Et nous n'y avons rien compris du tout?

—Mais, si fait, M. Louaisot. Je crois pouvoir dire au contraire....

—Quant à cela, vous pouvez dire tout ce que vous voudrez!

—Permettez....

—Je permets. Seulement vous n'y voyez goutte.

—Quand ce ne serait que ce fait de l'existence des deux sœurs?

—Elles sont trois, cher Monsieur.

—Comment, trois!

—Pas une de moins!

Je le regardais avec inquiétude, ne sachant s'il se moquait de moi.

—Trois, répéta-t-il, je dis trois sœurs: une, deux, trois! et toutes trois de beaux brins, quoi qu'il y en ait une qui n'ait plus ses dix-huit ans.... Et que pensez-vous de l'incident Ferrand? L'histoire de la quêteuse? et celle de ce douceâtre Dr Schontz?

—Je pense, répondis-je en le couvrant de mon regard fixe, car j'avais recouvré tout mon sang-froid, je pense que vous avez mis tous ces pauvres gens-là en avant, vous, M. Louaisot, et qu'ils ont tiré les marrons du feu pour vous.

Ses lunettes laissèrent passer un rayon de triomphante vanité.

Il ébaucha même le geste de se frotter les mains.

—Moi, M. Louaisot, répéta-t-il, surnommé de Méricourt, je n'aurais pas du tout honte de vendre des marrons, si ce métier-là était de ceux où l'on fait fortune. M. Louaisot croisa ses jambes l'une sur l'autre, en homme qui prend position définitive, et fredonna tout bas, non pas:

Ah! vous dirais-je maman,

c'était bon pour chez lui, mais la romance sentimentale de Bérat:

J'aime à revoir ma Normandie,
C'est le pays qui m'a donné le jour.

Ce qu'il trouvait sans doute plus habillé.

C'était vraiment un scélérat de bien bonne humeur.

—Rien, rien, rien, cher Monsieur, reprit-il tout à coup, je vous dis que vous n'y comprenez rien! L'affaire est simple, voilà ce qui vous déroute au milieu de toutes les complications dont on l'a entourée. Ce pauvre bon garçon de Lucien a pourtant raison quand il dit qu'il y a un homme de talent là-dedans. Mais pourquoi le désigne-t-il sous le nom de docteur ès-crimes et autres appellations injurieuses? Pourquoi? Je vais avoir l'honneur de vous le dire. Les gens à courte vue détestent ce qu'ils ne conçoivent pas. Et ce cher excellent M. Thibaut, avant d'arriver à l'état de ramollissement où nous avons le chagrin de le voir réduit, n'avait pas inventé la poudre!

—Lucien, dis-je, n'est pas un adversaire aussi méprisable que vous le pensez.

—Il étrangle bien! dit M. Louaisot. Ah! saperlotte, quand je me suis permis de mettre mes lunettes dans son grimoire, j'ai distingué ce passage. Le gredin du quai de l'Horloge fut proprement étranglé; mais voilà: cela donne la mesure exacte de son intelligence. Il étrangle un détail et il laisse le fait principal passer son chemin.

—Quand vous êtes seul contre six, M. Louaisot, tout docteur que vous êtes....

—Jamais il ne faut être seul contre six!... Mais sur cette pente, notre discussion deviendrait un assaut de pensées philosophiques, et nous ne sommes ni l'un ni l'autre des fainéants.... Vous n'avez pas été en Russie?

—Non. Pourquoi?

—Parce que vous avez inspiré de l'intérêt à la plus jolie femme du monde, et qu'il manque un attaché à l'ambassade de Saint-Pétersbourg.

—Si on me nomme, je peux donner ma démission.

—Vous êtes nommé, mon cher Monsieur.

Je gardai le silence.

—Voulez-vous que je vous dise? s'écria M. Louaisot en haussant les épaules. Voilà de la guerre bêtement faite! La femme la plus intelligente est toujours un très petit homme. Vous n'avez pas cru à la mort de Jeanne Péry, j'en suis sûr. Quand vous jouez à l'écarté, marquez vos points, c'est la mode, mais il est d'autres jeux....

—M. Louaisot, interrompis-je, je voudrais avoir une affirmation ou une négation sur ce sujet: Jeanne est-elle morte?

Il piqua ce coup de doigt qu'il donnait à ses lunettes et il me regarda d'un air de franche supériorité.

—Quand vous réfléchiriez une fois en votre vie, cher Monsieur, dit-il, vous n'en mourriez pas. Selon vous, depuis déjà du temps, Jeanne est entre les mains du démon, n'est-il pas vrai? Eh bien, quand une pauvre colombe languit dans les griffes du vautour, la question de savoir si elle a été mangée hier ou si elle sera mangée demain est parfaitement oiseuse. Cela dépend du vautour.... Je vous dis, moi, que le brave Thibaut est beaucoup moins convaincu de nos scélératesses qu'il ne le croit. Nous sommes à Paris, que diable! La France est le pays de l'univers où il en coûte le moins pour raconter à la justice les bourdes les plus pitoyables. Suis-je un prince pour qu'on n'ose me dénoncer? Non. Il y a un fou, là-dedans, voyez-vous, et tout participe un peu de sa folie. Mme la marquise elle-même, à force d'aimer ce fou, est très gentiment un peu folle. Mais je suis sage, moi....

Ici, M. Louaisot s'arrêta et prêta l'oreille. On marchait dans mon antichambre.

J'arrive à raconter un fait qui paraîtra peut-être peu important et même trivial.

C'est alors que je n'aurai pas su le rendre, car il me frappa singulièrement.

Il y a des hommes-limiers. Je ne le savais pas, je le vis.

Juste au moment où M. Louaisot s'arrêtait, la porte s'ouvrit lentement et sans bruit aucun. La maigre figure de J.-B. Martroy se montra sur le seuil, humble et souriante.

Sur ses lèvres, on devinait qu'il allait dire:

—Mon bienfaiteur, vous voyez que je suis fidèle au rendez-vous!

Mais il ne parla point, parce que son regard rencontra, entre lui et moi, la titus touffue de M. Louaisot, qui lui tournait le dos.

Jamais je n'ai vu décomposition chimique plus rapide. Il n'y a pas de poison foudroyant qui puisse produire un semblable effet.

Instantanément, Martroy devint couleur de mort.

Il se retint au chambranle pour ne pas tomber, puis il disparut, fermant la porte sans bruit, comme il l'avait ouverte.

Louaisot s'était remis à parler en disant je ne sais quoi d'insignifiant.

Il avait, j'en étais sûr, entendu la porte s'ouvrir, puis se refermer.

Il ne s'était pas retourné. Aucune glace n'était posée de manière à lui montrer les objets placés derrière lui.

La physionomie d'un interlocuteur peut servir de miroir, mais j'étais sûr de n'avoir pas bronché.

Il cessa de nouveau de parler deux ou trois secondes après la fermeture de la porte,—juste le temps qu'il aurait fallu au fumet d'un animal,—d'un gibier pour arriver de l'antichambre jusqu'à lui. Ses yeux devinrent vagues derrière ses lunettes éteintes. Son nez ondula positivement, puis ses narines se gonflèrent avec force.

—C'est un fumeur, dit-il, et c'est un pauvre.

—Qui donc? demandai-je.

Sa figure avait déjà repris son aspect ordinaire. Il souriait.

—Je suis docteur, vous savez? fit-il avec bonhomie. Nos examens comprennent des quantités de matières, et votre baccalauréat n'est rien auprès du nôtre. Avez-vous remarqué que chaque pipe a son odeur?

—L'odeur d'une pipe, oui.

J'essayais de rire, mais ma poitrine se serrait.

—Je m'exprime mal à ce qu'il parait, reprit M. Louaisot. Je voulais dire qu'un homme qui fume la pipe est reconnaissable par l'odeur particulière de sa pipe comme il est reconnaissable par sa voix, par son pas, par son écriture, par toute chose enfin qui lui est propre. J'ai beaucoup étudié ces choses-là. Les sauvages d'Amérique ont des rocamboles encore plus subtiles.... Voilà longtemps que je n'avais senti cette pipe-là.

J'eus froid pour ce pauvre petit diable de Martroy.

—Guzman! appelai-je.

—Vous souhaitez quelque chose? me demanda M. Louaisot.

—Je voudrais voir si vous connaissez la pipe de mon valet de chambre.

—Ne prenez pas cette peine-là, dit-il en se levant. Guzman est un garçon bien nourri. Le tabac et la misère combinent un coquin de parfum qu'on n'oublie plus quand on l'a respiré.... Je vais avoir l'honneur de prendre congé, car l'estomac me tire. Je vous laisse mes épreuves; le roman va bien: nous allons faire une réputation à ce vieux cancre, le Dernier Vivant.... Résumons-nous: vous pataugez, mon cher Monsieur, parce que vous prenez les almanachs d'un homme qui barbotte. Vous voyez des démons où il n'y a que d'estimables industriels, et des victimes dans ceux ou celles qu'on essaye de sauver.

Et puis, je savais bien que j'avais quelque chose à vous dire! et puis, tout diplomate que vous êtes, vous conservez d'enfantins préjugés. Voltaire s'entendait quand il voulait inventer le bon Dieu. Vous, «vous croyez que c'est arrivé», comme dit le militaire de Pélagie.

Le titre de magistrat, de président, de conseiller vous fait quelque chose. Vous hésitez à vous dire tout franchement à vous-même: «Celui-là est une canaille!» Pardonnez-moi l'expression. Elle a le mérite de la simplicité.

Mon cher Monsieur, je ne donnerais pas dix centimes de vos dossiers, ni de toutes vos instructions pour rire.

Quand vous voudrez savoir le fin mot, j'en tiens boutique. Mais ça coûte bon. Au plaisir de vous revoir. Il me salua et prit la porte. J'entendis sa basse-taille dans l'antichambre qui chantait:

Quand tout renaît à l'espérance
Et que l'hiver fuit loin de nous....
Toujours
Ma Normandie du feu Bérat.

Je restai sous l'impression d'un sentiment qui ressemblait à de la peur. M. Louaisot avait-il vraiment reconnu Martroy? J'appelai Guzman.

—M. Louaisot a-t-il parlé?

—Il m'a demandé si je voulais faire trente points en fumant ma pipe!

—Qu'as-tu répondu?

—Que j'en sortais, et que je ne fume que des petits bordeaux.

—Et l'autre, où est-il passé?

—Quel autre? Je n'ai vu personne.

L'habitude de faire trente points ne peut être rangée dans la catégorie des forfaits qui ne méritent pas de merci, mais elle empêche de bien garder une maison. Je renvoyai Guzman en lui recommandant de faire entrer Martroy aussitôt qu'il viendrait.

J'avais ressenti tout à l'heure une impression véritablement pénible et comparable à celle qu'on éprouverait à voir une bête féroce s'approcher d'un enfant endormi. Cela s'effaçait peu à peu. Je me taxais moi-même d'exagération. Et j'essayais de démêler, parmi les discours de Louaisot, le motif réel de sa visite.

Ce motif se cachait-il dans le post-scriptum de notre entrevue? Il en voulait beaucoup à M. Ferrand. Cela me rangeait à l'opinion de Lucien, qui déclarait ce galant magistrat homme d'honneur.

Je pris les épreuves du roman commencé dans Le Pirate: La Tontine des cinq fournisseurs. J'en avais maintenant trois gros paquets à lire.

Au moment où je mettais les feuillets en ordre sur ma couverture, Guzman introduisit Martroy.

Le pauvre petit homme gardait bien quelque chose de l'aspect effarouché d'une chouette qui vient d'échapper à l'épervier, mais sous son désordre, il y avait un naïf triomphe.

—Tout de même, me dit-il en entrant, M. Mouainot de Barthélémicourt n'y a vu que du feu! Est-ce qu'il vient souvent? Ça rendrait mes visites plus rares.

J'étais à m'interroger pour savoir s'il fallait l'avertir ou lui laisser sa sécurité.

—Où vous êtes-vous caché, Martroy? demandai-je. Êtes-vous bien sûr qu'il ne vous a point reconnu sous la porte cochère ou dans la rue?

Il cligna de l'œil d'un air malin.

—Quand on est costumé comme cela, répliqua-t-il en touchant sa pèlerine de toile cirée blanche, il ne faut pas se cacher à moitié. Le patron est le meilleur chien de chasse que je connaisse, mais je suis son élève et nous pouvons faire notre partie, tant qu'il ne m'a pas vu. Ce n'est pas avec lui qu'on se dissimule derrière un fiacre ou dans une allée.

—Comment avez-vous fait?

—Au lieu de descendre, j'ai monté. J'ai été m'asseoir dans le petit escalier du grenier, au sixième étage. Je n'étais pas sans inquiétude, car il a un nez de possédé. Mais heureusement, j'en ai été quitte pour la peur. Il s'en est allé tout droit et je l'ai vu par la lucarne qui tournait tranquillement le coin du boulevard. Il prit à la place ordinaire, sous sa toile cirée, entre sa chemise et son unique bretelle, un gros paquet de papiers, noués avec une faveur rose qu'il déposa sur mon lit.

—Tiens! fit-il en voyant les épreuves du Pirate, vous donnez là-dedans?

—Est-ce que vous connaissez cet ouvrage?

—C'est du Louaisot. Pas besoin de connaître. Une cuisine faite avec une miette de vérité, sautée dans un tas de mensonges!...

—Tandis que moi, poursuivit-il en pointant ses manuscrits du bout du doigt, rien que du vrai. Pas d'imagination pour un sou!

—Voulez-vous être payé tout de suite? demandai-je.

—Ça me flatterait, rapport à Stéphanie que je veux mettre sur un pied étonnant! Il y a du temps que je la vois en rêve avec des falbalas! Elle est toute fraîche relevée de ses couches. Elle voiturera le petit à la promenade dans une brouette à ressorts, avec une robe en mérinos tout laine et un tartan, tout laine aussi, rouge, vert, bleu et jaune, que j'ai lorgné au grand magasin de nouveautés du faubourg du Temple.

J'avais préparé d'avance la somme que je voulais lui allouer. Il prit sans compter. C'était une manière de petit gentilhomme. Et il m'appela son bienfaiteur.

De poche, il n'en avait point, mais il avait installé un nœud coulant à sa bretelle qui servait à tout. Il passa mes quatre billets de cent francs dans le nœud, donna un tour à la ficelle, et tout fut dit.

—C'est là, déclara-t-il, comme dans une sacoche de la Banque de France!

—Quant à ça, reprit-il en montrant les épreuves que j'étais en train de mettre de côté pour prendre ses papiers, c'est son fort, la tontine. Il la connaît comme personne. Il est né dedans. C'est son papa qui l'avait faite. Au lieu de lui conter des histoires de ma mère l'Oie, le bonhomme le berçait avec la tontine. La première fois qu'il a pensé, il a pensé à la tontine. La première fois qu'il a parlé, il a parlé de la tontine. C'est sa vie, quoi! Il appartient à ça, et ça lui appartient. S'il voulait dire la vérité... mais je t'en souhaite!

Il fit son geste favori, mettant sa main au-devant de sa bouche, pour bien marquer le caractère tout confidentiel de l'exclamation.

—Vous en verrez plus dans deux de mes pages, reprit-il, que dans tout le fatras qu'il a dicté ou commandé à cet écrivailleur du journal. Au moins, moi, je n'ai pas d'imagination.... Et j'ai été dans la tontine presque autant que lui, puisqu'il m'y tenait noyé jusque par-dessus la tête. C'est un homme habile, c'est un homme savant, c'est un homme terrible! Pas méchant, quand il ne s'agit pas de la tontine... mais capable de mettre le monde à feu et à sang pour la tontine. Il y en a là-dedans, du sang!

Son doigt pointait le manuscrit.

—Ah! fit-il en baissant la voix, c'était un joli ange que Mlle Olympe Barnod, la première fois que je la vis. Entre nous deux, on peut lâcher de côté les pseudonymes raisonnés. Mais M. Louaisot l'a choisie pour arriver à l'argent de la tontine, et l'ange est devenue une diablesse. Vous allez voir, vous allez voir! Je ne veux pas vous gâter la lecture de mes ouvrages en vous disant d'avance ce qu'il y a dedans. Et puis, je ne le cache pas, je suis pressé de porter à Stéphanie le bénéfice de ma littérature.

En l'écoutant, un scrupule me prenait.

J'avais d'abord pensé à ne point troubler sa joie, mais n'était-il pas plus dangereux de le laisser ainsi dans l'ignorance?

Le lecteur devine que je veux parler des théories de M. Louaisot de Méricourt touchant l'odeur de la pipe.

À supposer que j'eusse accordé trop d'importance à ce qui n'était peut-être qu'une fantaisie, Martroy devait être mis au fait. Il était le meilleur juge.

—Je crois devoir vous prévenir, commençai-je, d'un fait qui vient de se passer ici.

Le petit homme, qui avait déjà fait un pas vers la porte, revint tout tremblant.

—Vous n'avez pas prononcé mon nom devant lui! s'écria-t-il.

—Non certes.

—Ni mon pseudonyme analogique.... Il est si rusé!

—Non. Écoutez-moi.

Son regard faisait le tour de la chambre.

—Il n'y a pourtant pas de glace où il ait pu me voir! murmura-t-il, et le bois du lit ne mire pas.

Je lui racontai la chose exactement comme elle avait eu lieu. À mesure que je parlais, le sang abandonnait ses pauvres joues. Il devenait vert.

Quand j'eus fini, il dénoua la ficelle qui tenait ses billets.

—Vous enverrez ça à Stéphanie, me dit-il. Je suis un homme mort.

—Voyons, voyons, Martroy....

—Oh! fit-il, c'est réglé... à moins... avez-vous un coin de cave où me cacher?

—S'il le faut, certainement.

—Non, cela ne se peut pas. Stéphanie m'attend. Il était en proie à une agitation inexprimable.

—On avait loué notre grenier à d'autres, murmura-t-il. Je ne sais pas s'il y a beaucoup de malheureux pour avoir souffert comme nous. C'est vrai que j'avais commis des péchés.... Nous couchions dans la basse-cour depuis deux semaines. Hier, quand on m'avait vu de l'argent, on m'avait permis de mettre le lit sur le carré pour que Stéphanie soit un peu à l'abri. Je vous l'ai dit: elle n'est pas belle, c'est une estropiée, mais nous nous aimons bien.... Et maintenant elle allait revoir une chambre! J'étais riche!... Et voilà la mort!

—Voulez-vous rester ici, Martroy?

Il eut des larmes en me prenant les deux mains.

—Merci, mon bienfaiteur. Vous l'auriez fait comme vous le dites, mais ça ne se peut pas. Nous sommes les derniers des derniers. Nous n'avons rien, pas même notre conscience. Vous verrez dans ces papiers là que j'ai été un malheureux enfant... et coupable.... Mais que voulez-vous, on s'aime comme il faut... et on a beau trembler, on est brave tout de même, allez! Ce que je voudrais, si c'était un effet de votre bonté et que ça se pourrait, c'est quelques vieilles hardes pour me déguiser un petit peu.

Je sautai hors de mon lit. Je ne voulais pas mettre Guzman dans l'affaire. J'étais d'ailleurs à peu près sûr qu'il était à faire trente points quelque part. J'entrai dans ma garde-robe et j'en ressortis avec une brassée d'effets.

C'était quelque chose de touchant que de voir sur les traits du petit homme le combat de la détresse et de la joie. Il était, j'en suis sûr, bien plus coquet que Stéphanie.

Du reste, il n'y mit point de façon; il se dépouilla nu comme un ver et passa un de mes costumes, considérablement trop grand pour lui, mais dans lequel il se trouvait le supérieur d'Apollon. J'héritai du pantalon déguenillé, de la bretelle, de la toile cirée blanche et des bottes à la poulaine. En s'habillant et en acceptant mes soins de valet de chambre sans aucune espèce de cérémonie, il me disait:

—Si vous vous intéressez à M. Lucien Thibaut et à sa petite femme, c'est sûr que vous serez récompensé de votre bonne action, car il y a dans mes ouvrages de quoi tourner la face du procès sans dessus dessous.... Voilà une culotte qu'on dirait taillée pour moi si elle n'était pas si longue... et si large! Voyez-vous il ne mangera pas, lui qui est si gourmand, il ne dormira pas, lui qui aime tant son traversin, avant de m'avoir mis la main dessus! Ah! c'est un homme de talent! Il est là quelque part à me guetter. Pas tout seul: il a une demi-douzaine de bassets et sa mule qui est une rusée commère... ma meilleure chance c'est qu'il doit croire que j'ai pris mes jambes à mon cou après l'avoir vu ici: alors ils doivent me chercher entrant et non pas sortant. C'est un point à marquer de mon côté; mais il y en a tant à marquer du sien!

—Martroy, mon garçon, dis-je en admirant sa toilette achevée, le Diable ne vous reconnaîtrait pas!

—J'aimerais mieux avoir affaire au Diable qu'à lui, me répondit-il.

Pourtant, quand il se fut regardé dans la grande glace de ma psyché, qui le montra à lui-même du haut en bas, il ne put retenir l'expression de sa complète satisfaction.

—Voilà pourquoi on était laid, dit-il, c'est qu'on n'avait pas de toilette! Avant de lui poser un chapeau presque neuf sur l'oreille, je lui époussetai les joues avec de la poudre de riz.

—C'est la vie que vous me sauvez, mon bienfaiteur, reprit-il en se lorgnant toujours du coin de l'œil. Puis, avec un éclair de gaieté et en dessinant son geste confidentiel:

—Stéphanie ne va pas oser m'embrasser!

Je me plaçai à distance pour le dernier coup d'œil:

—Martroy, prononçai-je avec solennité, si vous marchez posément, les pieds en dehors et que vous ne ramassiez pas de bouts de cigare, je réponds de votre traversée!

Il prit ma main et la porta rapidement à ses lèvres.

—Puisque vous le dites, je le crois, répliqua-t-il. En tous cas, ils ne me feront rien aujourd'hui. Pas si bêtes! Ils me suivront, et, en passant, ils remarqueront le bon endroit....

Le bon endroit, c'est là-bas, à deux cents pas du village de l'Avenir... il y a un terrain qui s'appelle la Carrière....

Si vous voyez dans les journaux, demain ou après, qu'on a fait un mauvais coup par là, n'oubliez pas Stéphanie. Je lui donnai une bonne poignée de main. J'étais entièrement rassuré. J'affirme que je l'aurais croisé dix fois dans la rue sans le reconnaître.

Dès qu'il fut parti, je fermai ma porte à clé. J'étais vraiment curieux de parcourir son manuscrit. Je dénouai la faveur rose qui manquait peut-être au dernier bonnet de la pauvre Stéphanie et j'ouvris le premier cahier qui portait pour titre:

Œuvres de J.-B.-M. Calvaire
romancier sans imagination

Il y avait d'abord un préambule en forme d'avis au lecteur pour établir que les drames réels sont généralement bien supérieurs à ceux que les auteurs prennent la peine d'inventer.

Martroy partait de là pour jurer ses grands dieux qu'il n'y avait pas un seul fait dans «ces pages» qui ne fût de la plus plate exactitude.

Dans chaque scène, il avait été témoin ou acteur.

Il s'excusait en parlant du rôle assez peu recommandable qu'il jouait dans certaines parties de la pièce, alléguant sa misère, sa faiblesse et son esclavage.

Il n'avait jamais rien tant désiré en sa vie, prétendait-il, que d'être un honnête homme à son aise et vivant de ses rentes.

Bien entendu, il expliquait compendieusement son système de pseudonymes analogiques raisonnés, inventés par lui pour éviter des désagréments qu'il ne spécifiait point.

Tout cela était d'une belle écriture ronde de copiste, aussi facile à lire que de l'imprimé.

Pour faire, moi aussi, mon petit bout de préambule, j'annonce que je supprime le système des pseudonymes analogiques et que je modifie légèrement le style de J.-B. Martroy, dans l'intérêt raisonné du lecteur.

Et j'ajoute que nul poète, en le supposant même juge d'instruction, n'aurait pu résoudre d'une façon plus lumineuse les énigmes posées par le dossier de Lucien.

Cela dit, je donne son œuvre telle quelle.


Œuvres de J.-B.-M. Calvaire


I

Le Fils Jacques.

Avis pour M. de Rœux.—Vous êtes prié de commencer par le commencement, dans votre propre intérêt, quand même vous seriez alléché par quelque titre particulier, comme par exemple l'Aventure du codicille ou l'Histoire de l'enfant d'Olympe. Ça viendra à son tour, et vous y gagnerez de mieux comprendre.

Je suis natif des environs de Dieppe, dans le département de la Seine-Inférieure. Mon père était un vieil homme qui s'était marié sur le tard à une femme presque aussi âgée que lui. Mon père tenait l'emploi de clerc-expéditionnaire chez M. Louaisot l'ancien. Ma mère polissait des couteaux à papier d'ivoire en chambre.

Je ne leur en veux pas de ce qu'ils me firent chétif. On va selon ses moyens. Les voisins croyaient qu'ils ne m'auraient pas fait du tout, et ma naissance fut regardée comme un tour de force.

Voilà déjà où vous pouvez juger que je ne suis pas un charlatan de romancier ordinaire, puisque je ne me donne pas une taille de cinq pieds six pouces, sans souliers et la figure agréable d'un archange.

Le mariage ne réussit pas à mon père qui laissa là au bout d'un an son buvard et ses fausses manches pour s'en aller en terre. Je l'ai peu connu à vrai dire. J'avais trois mois quand il décéda; mais je respecte sa mémoire.

Ma mère, infirme, obtint un lit à l'hôpital et je fus mis dans un asile de petits pauvres. Ce début-là n'est pas gai, mais j'ai mangé mon pain encore plus dur par la suite, et plus sec aussi.

M. Louaisot l'ancien vint un fois à notre hospice chercher un petit saute-ruisseau «pour le pain» comme on dit à Dieppe. Je n'avais jamais vu d'homme si imposant que lui, quoiqu'il portât un bonnet de coton blanc par-dessous son chapeau et que ce bonnet ne fût pas propre.

On fit ranger les petits de huit à dix ans dans la cour et M. Louaisot l'ancien nous passa en revue. Quand il arriva à moi, il me donna un soufflet parce que je me mouchais avec ma manche.

—Comment s'appelle ce polisson-là?

—Jean-Baptiste Martroy.

—Martroy! J'ai été pendant quarante ans le bienfaiteur de ton père. Jean-Baptiste, à ton tour, je vais te donner une position. Veux-tu venir avec moi?

Ça m'était bien égal. Je ne pensais pas qu'on pût être plus mal quelque part qu'à l'asile. On me fourra dans la carriole de M. Louaisot l'ancien qui dormit pendant toute la route, parce qu'il avait déjeuné deux fois et dîné trois—chez des clients.

Moi, j'avais faim, aussi on m'envoya coucher sans souper.

M. Louaisot l'ancien était notaire royal au gros bourg de Méricourt-lès-Dieppe. J'entrai chez lui maigre comme un coucou et j'y devins étique. Il faisait de nombreuses affaires dans les campagnes. Il trouvait toujours que je mangeais trop et que je ne voyageais pas assez. J'étais en route depuis le point du jour jusqu'au soir. Cela ne me fit pas grandir à cause de mon ordinaire, qui était le jeûne.

Après avoir tiré la jambe toute la semaine, on me mettait le dimanche, pour me reposer, à «curer l'étable», comme le bonhomme appelait lui-même son étude.

Je suppose qu'il pensait aux écuries d'Augias, car il était facétieux et instruit, autant que pas un notaire de la campagne normande, où ils sont tous pétris d'esprit.

Le fils Jacques, héritier unique de M. Louaisot, était en ce temps-là au collège. C'était un grand et beau garçon d'une quinzaine d'années, très luron, très gai, très gourmand, très voleur, et que les clercs regardaient comme un demi-dieu.

Le bonhomme l'adorait. Je l'ai vu lui donner dix sous pour son dimanche!

Il lui donnait, mieux encore que cela: il le comblait de leçons dont le fils Jacques a bien profité depuis.

Je ne comprenais pas beaucoup ces leçons où l'on parlait d'honnêteté; mais, petit à petit, j'en vins à regarder l'honnêteté comme l'art d'être filou sans qu'il en résultat aucun désagrément.

Il y avait un nom qui revenait presque aussi souvent que le mot honnêteté dans les leçons du bonhomme: la Tontine.

Quand le fils Jacques eut fini ses humanités, vers ses dix-huit ou dix-neuf ans, il vint passer ses vacances à Méricourt, avant de partir pour l'école de droit, car il fallait qu'il fût reçu capax pour prendre l'étude de son père.

On causa de la Tontine depuis le matin jusqu'au soir.

Qui donc était cette Tontine dont les fonds étaient déposés chez M. Louaisot? Cela m'intriguait au plus haut point. Vingt fois, j'avais entendu le bonhomme dire au fils Jacques:

—Il faut que la Tontine fasse ta fortune.

Je pensais que ce devait être une vieille rentière, facile à paumer.

Le plus ancien de mes souvenirs date de cette époque. Je pouvais bien avoir douze ans. Le fils Jacques était en vacances depuis une quinzaine. La veille, son père lui avait dit:

—Trouve une combinaison, Fanfan, tu me la soumettras et je te la corrigerai. Ces mécaniques-là, c'est comme les versions et les thèmes.

Le fils Jacques avait répondu:

—Je chercherai.

Donc, ce soir-là, je venais de monter dans ma soupente, où j'étais à portée de la voix du vieux. Le vieux s'occupait à compter sa recette après souper. Tout à coup le fils Jacques fit irruption dans sa cabine en criant:

—Papa, je viens de trouver le joint!

Le bonhomme ferma sa caisse et rabattit son bonnet de coton sur ses oreilles en regardant son héritier du coin de l'œil.

—Si tu as vraiment inventé une mécanique, garçon, dit-il d'un ton encourageant, je n'y vas pas par quatre chemins: je te flanque trente sous pour ton dimanche! Le fils Jacques répondit avec fierté:

—Je veux trente francs!

Pour le coup, le vieux se mit à rire. Mais le fils Jacques frappa du pied, disant:

—Ça vaut un million comme un liard! deux millions! trois millions! et le reste!

—Alors, garçon, on t'écoute!

—Le saute-ruisseau dort-il dans son trou?

—Comme une marmotte. Cause, je te dis!

J'étais en effet bien près de m'endormir, mais quand je vis qu'ils craignaient d'être entendus, je me frottai les yeux et j'écoutai de toutes mes oreilles.

Le fils s'assit auprès de son père. C'était vraiment un joli gars. Il avait de la flamme dans les yeux.

Ce qu'il conta, je ne le comprenais pas bien alors, et pourtant je m'en souvins mot pour mot quand il fut temps pour moi de le comprendre.

—Papa, dit le fils Jacques, les jeunes ramassent ce que les vieux laissent tomber. Tu baisses et moi je monte.

—Prends garde de glisser, Fanfan, dans l'escalier!

—Allons donc! j'ai étudié l'affaire à fond et je la sais mieux que toi. Sur les cinq membres il n'y en a qu'un de commode pour mon idée. Le bedeau, le pauvre, le maquignon et le déserteur ont des familles auxquelles le diable ne connaîtrait goutte. Quand on aurait bien travaillé, quelque va nu-pieds de cousin ou quelque drôlesse de cousine sortirait de terre au moment où l'on s'y attendrait le moins, et adieu mon argent!

—Le fait est, Fanfan, que les familles des malheureux sont bien gênantes à cause de ça. On les croit seuls ici-bas. Dès qu'ils meurent, vous voyez tout un régiment autour de leur paillasse,—quand il y a quelque chose dedans.

—Au contraire, poursuivit Jacques, Jean Rochecotte, tout facteur rural qu'il a été, est sorti d'une maison de gentilhommerie. Ses parents sont connus. On les compte, et puis on se dit: «Voilà, c'est tout, il n'y en a pas d'autres.» Le vieux fit un signe de tête qui voulait dire: «Fanfan, tu m'étonnes par ta capacité.» Il demanda tout haut:

—Et combien en comptes-tu de parents au facteur rural?

—Rien que trois têtées. C'est avantageux.

—Tu trouves?

—Un marquis, un comte, un baron.

—C'est vrai, pourtant! grommela le vieux.

Le fils Jacques poursuivit:

—Première têtée, première ligne, le comte de Rochecotte, à Paris; seconde ligne et seconde têtée, le baron Péry de Marannes, à Lillebonne; troisième ligne, M. le marquis de Chambray, à la porte de chez nous.

—Juste, Fanfan, je vois le château de Chambray de ma fenêtre, quand il fait jour. Après!

—Ça tombe sous le sens, papa. Pour le bien de la combinaison, il faut que Jean-Pierre Martin, le bedeau; Vincent Malouais, le maquignon; Simon Roux, dit Duchêne, le déserteur; et Joseph Huroux, le mendiant, passent de vie à trépas avant Jean Rochecotte.

Le vieux se gratta l'oreille sous son bonnet de coton et dit:

—Diable! diable! tu en juges quatre d'un coup!

—C'est tout simple, papa, puisque Jean Rochecotte doit rester le dernier vivant.

—J'entends bien, mais....

—Il n'y a pas de mais: tout part de là.

—Soit. Voyons d'abord le thème tout entier, nous marquerons les fautes après.

—Il n'y a pas de fautes, papa.

—Et ensuite?

—Ensuite, il faut que j'hérite du dernier vivant.

—Vraiment!

—Dame! Sans ça, ce ne serait pas la peine de se creuser la cervelle!

—Et tu as un moyen d'hériter du dernier vivant?

—Parbleu!

—Quel moyen?

—Un mariage.

—Jean Rochecotte n'a pas de fille.

—Je sais bien, et c'est dommage. D'un autre côté, je ne peux pas épouser M. le comte de Rochecotte à Paris.

—Ça paraît clair, Fanfan. Sais-tu que tu m'amuses?

—Ni le baron Péry non plus.

—Ni le marquis de Chambray, je suppose?

—Celui-là, si fait, papa.

—Comment! s'écria le bonhomme qui se mit à rire.

—Ne riez pas, la langue m'a fourché. Ce n'est pas moi qui épouserai M. le marquis.

—À la bonne heure!

—Ce sera ma petite amie Olympe Barnod.

—Beaucoup plus tard, alors? Elle n'a que six ans.

—Oui, plus tard, papa. Le temps ne fait rien. Je suis jeune.

—Et puis encore?

—Le reste n'est pourtant pas bien difficile à deviner.

—Tu épouses Olympe Barnod, je parie?

—Parbleu!

—Mais il faut au moins qu'elle soit veuve!

—Ça tombe sous le sens, papa. Elle le sera.

Il y eut un silence pendant lequel ils se regardèrent fixement tous les deux. Le bonhomme baissa les yeux le premier.

—Mais, reprit-il, d'une voix que je trouvais singulièrement changée: Olympe Barnod ne sera pas héritière si elle devient veuve.

—Elle aura un enfant, repartit le fils Jacques sans hésiter.

—Si le bon Dieu le veut, oui, mais en ce cas-là même, il y aura toujours deux lignes entre elle et l'héritage du dernier vivant: la têtée Rochecotte et la têtée Péry de Marannes.

—Papa, répondit le fils Jacques, il suffira peut-être du temps pour éteindre ces deux lignes-là.

Le bonhomme, au lieu de répliquer, prit la lampe qui était sur sa table et monta l'escalier de ma soupente.

Heureusement que j'entendis son pas. Je me retournai le nez contre le mur. Cette position ne lui permit point de passer la lampe au-devant de mes yeux.

Il redescendit. Le fils Jacques sifflait auprès de la table. Le vieux se rassit. Il était tout pensif.

—Garçon, dit-il enfin, tu n'es pas de mon école.

—Non, papa, je suis de la mienne.

—J'ai pourtant assez bien mené ma barque, garçon!

—Dans votre mare, oui, papa, mais moi, je veux aller au large.

—Prends garde de te noyer! Tu as de l'intelligence, mais tu n'as pas de sens pratique.

—Qu'est-ce que c'est ça, papa, le sens pratique?

—Fanfan, c'est l'intelligence qui ne s'égare pas du côté de la cour d'assises.

—Tu sais où elle est, papa, la cour d'assises, répondit cet effronté fils Jacques. Alors, selon toi, ma combinaison ne vaut rien?

—Non.

—Moi, je la trouve bonne; qui vivra verra.

Le vieux lui prit la main et l'attira contre lui.

—Voyons, garçon, fit-il en essayant un peu d'attendrissement paternel. Je t'ai pourtant donné des principes. Tu m'affliges véritablement. Tu vas là, et du premier coup en dehors de l'honnêteté, qui est proverbiale dans notre profession! Le fils Jacques se mit à chanter:

Ah! vous dirais-je maman....

—Réponds, au moins, garçon!

—Ah ça! papa, est-ce que vous avez la prétention d'être honnête, vous?

Le vieux se redressa.

—Fils Jacques, fit-il sévèrement, nous ne nous entendons plus tous deux. J'ai une prétention, en effet, c'est de mourir dans mon lit. Je ne suis pas un grand philosophe, moi. J'appelle honnête tout ce qui peut passer à côté d'un gendarme sans mettre un faux nez et des lunettes vertes. Tu finiras mal, fils Jacques. Je te souhaite de n'avoir rien de plus fâcheux en ta vie que les lunettes vertes et l'emplâtre sur l'œil.... Ne répliquez pas! Vous êtes un méchant blanc-bec, allez vous coucher!


II

Les revenus de la tontine.

Quand Louaisot l'ancien le prenait sur ce ton-là, il ne faisait pas bon continuer de rire. Le fils Jacques alla se coucher l'oreille basse.

Le fils Jacques est devenu avec le temps le grand M. Louaisot de Méricourt que nous voyons un peu tombé dans sa boutique de renseignements, mais qui a eu vraiment son jour,—un jour où il a pu croire que Louaisot l'ancien était une ganache.

Au pays, là-bas, il n'y avait pas beaucoup de gentilshommes qui eussent une posture meilleure que le jeune M. Louaisot, notaire, membre du conseil général, maire de Méricourt, tuteur de Mlle Olympe et oracle de toutes les familles à vingt lieues à la ronde.

Ce jour-là ne dura pas. Le pied de M. Louaisot glissa parce qu'il avait voulu grimper trop vite, mais il se raccrocha lestement aux branches.

Il ne tomba pas plus bas que mi-côte.

Et jusqu'à ce moment, la prophétie de Louaisot l'ancien ne s'est pas encore réalisée. Le fils Jacques a passé souvent auprès de la cour d'assises et n'y est pas entré.

Mais il continue sa route le long de cette haie dangereuse. Il n'a pas atteint son but. Il y marche sans que rien l'en puisse détourner.

Il se peut encore que Louaisot l'ancien se trouve avoir été bon prophète.

Cette combinaison, en apparence si folle, dont j'entendis l'exposé sans le comprendre, ce fut la première idée de M. Louaisot de Méricourt.

Il n'a jamais eu que cette idée-là en toute sa vie.

C'est ce qu'il appelle l'affaire par excellence.

Quand il parle «d'engraisser l'affaire», il s'agit de cette idée là.

Elle a déjà marché considérablement entre ses mains. Elle est parvenue, on peut le dire, aux trois quarts et demi de la route qui conduit au succès.

Mais le dernier demi-quart restant est toujours le plus difficile à faire.

Voyez au mât de cocagne! Combien dégringolent au moment même où ils avancent la main pour saisir la montre ou la timbale?

J'ai aidé—que pardonne au pauvre esclave!—j'ai aidé parfois à faire avancer l'idée de quelques pas, mais en ce moment je suis en train de lui passer la jambe, comme on dit dans les milieux vulgaires.

Ceci, j'espère, servira d'expiation à cela.

Je la connais sur le bout du doigt, l'affaire. Elle est loin d'être aussi absurde que Louaisot l'ancien le supposait. Elle est une dans sa complication et si le principal rouage de la mécanique—la femme—ne s'était pas montré rétif dans une certaine mesure, l'idée serait peut-être parvenue à exécution depuis longtemps.

Elle peut encore réussir. Si je n'étais pas là, moi que je désignerai—l'expression est assez heureuse—par le nom de vermisseau providentiel, je dirais qu'elle doit réussir.

En somme, n'exagérons rien: étant donnée la valeur intellectuelle de M. Louaisot, on pouvait trouver mieux comme idée.

Mais l'idée étant admise pour ce qu'elle vaut, tous ceux qui connaissent un peu la partie vous diront, s'ils sont de bonne foi, que M. Louaisot de Méricourt a dépensé pour la réaliser des trésors de patience, d'audace, d'activité et de scélératesse et même de génie. Vous allez voir.

Le fils Jacques partit pour l'École de droit sans se réconcilier avec son père. Son absence ne fit ni chaud ni froid à ma situation, qui était celle d'un petit noir dans les colonies, avant l'émancipation. Tout y était, même le fouet. Louaisot l'ancien aimait à donner le fouet quand sa digestion ne réussissait pas comme il voulait.

Je ne sais comment exprimer cela: je ne me déplaisais pas chez lui—à cause de la tontine.

La conversation entre le père et le fils m'avait ouvert l'esprit d'une façon singulière. Je ne prenais plus la tontine pour une vieille dame. Je savais que c'était un tas d'or qui allait grossissant incessamment—comme les boules de neige qu'on roule au dégel.

Elle valait déjà, la boule de neige, en l'année où nous étions alors—1843,—plus de quatre millions.

Avais-je, du fond de ma misère, une notion bien exacte de ce que pouvait être un million, je n'en sais rien, mais on peut affirmer que chez les enfants l'idée du million est plutôt au dessus qu'au-dessous de la réalité.

La première fois qu'on essaie de l'évaluer, on a peur que le monde ne contienne pas assez d'or pour parfaire cette énormité.

La tontine, quand je voulus la définir, fut donc pour moi une bourse de quatre millions, devant doubler dans une période de quinze années et qui avait cinq propriétaires.

Était-ce bien cela? Si c'eût été cela, les cinq propriétaires auraient pu partager. Or, les cinq propriétaires mouraient de faim en regardant au loin ce festin, gardé par une barrière magique et auquel leurs longues dents ne pouvaient atteindre.

Non, ce n'était pas cela. L'essence de la tontine est de n'appartenir qu'à un seul. Tant qu'ils étaient cinq ayant droit, elle n'appartenait donc à personne.

Ou plutôt elle appartenait à M. Louaisot l'ancien, dragon de ce trésor, qui avait mission de le garder captif sous une demi douzaine de clefs.

Mais j'ai déjà dit combien ce vieux Normand de notaire qui faisait entrer la cour d'assises dans la définition de l'honnêteté, était fanatique partisan du travail. Je ne me couchais jamais le soir sans être à moitié expirant de fatigue.

M. Louaisot usait du même système vis-à-vis de ses autres clercs. Pourquoi, faisant exception pour l'argent de la tontine, l'aurait-il laissé honteusement se reposer?

Comme il ne se mettait jamais en dehors d'une certaine régularité, rogue comme le puritanisme coquin, il faisait grand bruit de l'immaculée candeur de sa caisse. Je penche à croire que sa caisse était en état, mais il s'y faisait des affaires à la petite semaine sur une échelle vraiment imposante. On venait lui chercher des sous jusque de l'autre côté de Rouen.

Les paysans normands sont très fins, mais très nigauds. L'idée de posséder les affole; ils ne savent pas résister aux attraits d'un lopin de terre. Aussitôt qu'un paysan a emprunté vingt écus, il est pris. M. Louaisot le tient par la patte et ne le lâche plus. En Normandie, M. Louaisot l'ancien se nomme légion. Je ne veux même pas dire ce qu'une pièce de 5 francs peut rapporter au bout de l'an à ces monts-de-piété campagnards. On ne me croirait pas.

Mais, soit qu'on les nomme banques, études, agences, soit même qu'on les appelle cabarets, si le titulaire vend du cidre, échoppes s'il raccommode des savates ou s'il fait la barbe en foire, je puis bien constater que ces boutiques de liards pullulent à tel point chez nous qu'il faut compter au moins un bourreau pour chaque douzaine de victimes.

Aussi les bourreaux eux-mêmes commencent à maigrir. On rencontre de ces sangsues toutes plates et qui languissent. Le métier ne va plus.

Le métier allait toujours pour Louaisot l'ancien qui était le dieu de cette arithmétique rabougrie. Il faisait en grand. Banquiers, perruquiers, agents, rebouteurs, usuriers de tout poil et de toute engeance étaient ses tributaires. C'était moi qui faisais circuler les capitaux, et sous ma petite houppelande en guenilles, je portais une vieille sacoche où il y avait parfois plus que la recette d'un garçon de banque.

J'ai souvent galopé derrière la diligence en demandant un petit sou, avec des paquets de billets de banque entre ma houppelande et ma peau,—car Louaisot l'ancien disait que les chemises enrhument la jeunesse.

Quoique le principal du métier soit de prêter aux pauvres, les pauvres étant la seule espèce humaine qui puisse payer trois ou quatre cents pour cent d'intérêt par an. Louaisot l'ancien aussi prêtait aux riches. Je garantis que l'argent de la tontine ne moisissait pas.

Il y avait pourtant quatre gaillards de mauvaise mine à qui M. Louaisot ne prêtait jamais. Quand ils venaient, on les mettait à la porte, quoiqu'ils offrissent de donner vingt francs pour cent sous. Je fus du temps à apprendre leurs noms, parce que ma vie se passait par vaux et par chemins.

Mais je finis bien pourtant par savoir que ces quatre déshérités à qui Louaisot l'ancien ne voulait pas prêter—même à la demi-semaine—étaient Jean-Pierre Martin, l'ancien bedeau, Vincent Malouais, le maquignon démissionnaire. Simon Roux, dit Duchesne, le soldat déserteur et Joseph Huroux, le seul des quatre qui eût gardé un état, car il tendait la main sur les routes:

C'est-à-dire quatre des ayant droit aux millions que M. Louaisot tenait sous son pressoir et dont il tirait tant de bon jus!

Le cinquième membre de la tontine. Jean Rochecotte, vivait heureux en comparaison des autres. Son cousin, le Rochecotte de Paris lui faisait une pension de sept francs par semaine, qui se payait chez nous. Aussi, à celui-là on avançait tout ce qu'il voulait, jusqu'à concurrence de 3 fr. 30 c, le reste étant pour l'intérêt.

On s'étonnera peut-être que, dans ce pays de tripotage, des héritiers présomptifs de plusieurs millions ne trouvassent pas à emprunter une pièce blanche. Il y avait plus d'une raison pour cela. D'abord Louaisot l'ancien leur tenait la tête sous l'eau tant qu'il pouvait, sachant bien que si la voix leur poussait une fois, ils hurleraient comme des diables autour de sa caisse; ensuite, ils avaient pris soin eux-mêmes d'épaissir un tel brouillard autour de leur association que les trois quarts et demi du monde regardaient la tontine comme une pure menterie.

Ils avaient eu si grande frayeur au début des poursuites du gouvernement! Et M. Louaisot avait exploité si savamment leur épouvante!

«Argent volé ne profite pas», dit le proverbe. Je ne sais pas si jamais on put en rencontrer preuve plus lamentable que celle qui était offerte par ces quatre malheureux.

Excepté Joseph Huroux qui savait son état de mendiant, les autres mouraient littéralement de misère. Quoiqu'on ne crût pas à la Tontine, le souvenir des méfaits qui avaient donné naissance à la rumeur courant depuis tant d'années, au sujet de cette même prétendue Tontine, s'était perpétué de père en fils dans la campagne cauchoise. Ces gens-là étaient, pour tous, des voleurs.

Et non pas des voleurs ordinaires, mais des voleurs sur l'autel!

Des fournisseurs!—chose qui accumule sur soi plus de mépris et plus de haine que toutes les autres infamies rassemblées en monceau!

Je n'en sais pas bien long. J'ignore si cette haine est méritée et si ce mépris est toujours équitable. Je suppose qu'il peut se trouver un honnête homme par ici, par là dans la partie.

Mais quand on songe que dans toutes nos guerres c'est la même farce! L'ennemi est bien nourri et bien couvert: ah ça! ils n'ont donc pas de fournisseurs, les Russes ou les Prussiens?

Nos soldats, eux, arrivent à la bataille sans souliers, sans culottes, l'estomac creux et souvent la giberne vide.

Et c'est bien rare qu'on entende dire qu'il y a eu un fournisseur écartelé à quatre chevaux. Je n'en ai jamais vu.

J'en connais un, un gros, qui passe pour avoir fourni la dysenterie à tout un corps d'armée avec de la viande, mort dans son lit. Eh bien! l'autre jour, il a condamné aux galères, comme juré, un méchant gars qui avait passé une brèche pour tirer un lièvre dans un bois réservé.

Bien sûr le méchant gars avait eu tort, mais le gros fournisseur! Peut-être qu'il n'y aura plus de révolutions le jour où on fera juger les fournisseurs par les braconniers.

Dame! et tenez, je rencontrai, moi, un jour Jean-Pierre Martin, le bedeau, qui dormait au coin d'un mur. Ce ne fut pas bien brave: je lui donnai mon pied quelque part.

Que voulez-vous! Quand je vois ces gens-là c'est comme si j'entendais crier les âmes des tourlourous qui sont morts de froid et de faim tout exprès pour leur fourrer du foin dans leurs bottes!

Il n'y avait pas que moi à taper sur les quatre fournisseurs.

Ordinairement, ces gens-là sont gardés par leur coquin d'argent. Ceux-ci n'avaient pas d'argent pour se garder, on les menait à coups de fourches.

Mais le plus drôle c'est qu'ils se battaient entre eux partout où ils pouvaient se rencontrer. Ils essayaient de s'entretuer, c'est sûr, et ça se conçoit puisqu'ils devaient hériter les uns des autres.

Ils se cherchaient quand ils avaient bu par hasard. C'était chez eux une idée fixe qu'un verre de cidre éveillait. Joseph Huroux qui buvait un peu plus souvent que les autres parce qu'il était bon mendiant, passa trois fois à la police correctionnelle d'Yvetot pour avoir essayé d'assommer avec ses sabots, savoir: Jean-Pierre Martin à deux reprises, et une fois Simon.

Il faut se rendre compte de ceci que la farce durait déjà depuis trente ans, en 1843.

Non seulement il n'y en avait pas un de mort, mais ils se portaient tous comme des charmes, excepté Jean Rochecotte qui s'en allait vieux et qui était tout malingre.

On aurait dit que leur misère les conservait comme du vinaigre.

C'est sûr qu'ils devaient être enragés.


III

Coup d'œil sur la belle société des environs de Méricourt

Voilà donc que le fils Jacques resta à Caen deux années au lieu d'une pour se faire recevoir capax. Il mena là une vie assez luronne, et le vieux se plaignait qu'il dépensait beaucoup d'argent.

Lors de son retour, c'était le plus beau gars que j'aie jamais vu de ma vie. Il ne faudrait pas le juger par ce qu'il est maintenant. Quand il quitta le pays, longtemps après, ce ne fut pas tout à fait de bon gré; il se cacha de ci de là pendant plusieurs années, et il se fit une tête qu'il a gardée.

Ce qu'il n'a pas pu changer, c'est son polisson de regard qui vous poignarde derrière ses lunettes. Quand il revint de Caen, tout son individu était comme ses yeux: brillant et tranchant.

Il portait moustache, s'il vous plaît, et ses cheveux bouclés tombaient sur ses épaules. Il y avait encore des romantiques en Normandie. Il fut chez nous l'élégant des élégants.

Mme Barnod, la mère de la petite Olympe, était une très jolie femme, sévère, dévote, mais qui aimait bien les beaux gars. Elle avait une des meilleures maisons de campagne du canton. Elle faisait de la musique et parlait littérature.

Elle attira chez elle le fils Jacques, qui avait grand goût pour les maisons de gentilhommerie. Le fils Jacques se rencontra là et se lia avec deux personnages que nous reverrons plus d'une fois: le baron Péry de Marannes et M. Ferrand, le juge.

Je pense bien que le bonhomme Barnod n'était pas encore défunt. Celui-là ne faisait pas grand bruit dans le monde. Il avait le goût de la minéralogie. Je me souviens de l'avoir rencontré souvent avec son sac et son marteau. Jamais il n'entrait au salon gêner sa femme. Il était de Genève et protestant. Mme Barnod parlait toujours de lui comme d'un grand savant, mais elle le laissait aller par les chemins sans chaussettes.

Il avait un ami, presque aussi original que lui, qui ne ramassait pas des pierres, mais bien des bahuts et de la faïence: M. le marquis de Chambray, l'homme riche du pays. Ils allaient parfois ensemble faire des courses énormes. M. de Chambray pouvait avoir alors la quarantaine bien sonnée. Il ne fréquentait pas le salon de Mme Barnod.

Le juge Ferrand avait dans les trente ans. C'était aussi un joli homme, mais pas romantique. Il passait pour avoir devant lui un brillant avenir.

Mais quelqu'un qui plaisait aux dames, surtout à Mme Barnod, c'était ce farceur de baron: M. le baron Péry de Marannes. Il devait bien friser la quarantaine, sinon la dépasser, c'est égal, c'était toujours un chérubin pour la gaieté et la folie. Il faisait la cour à tout le monde, même à Mme Louaisot—la propre femme de Louaisot l'ancien, dont je n'ai pas eu encore occasion de parler.

C'était celle-là qui me coupait mon pain bis et mon petit morceau de viande. Je ne me souviens pas d'avoir rencontré une plus vilaine bonne femme en toute ma vie. Le fils Jacques en fit pourtant un beau jour une manière de grande dame qui mettait de la dentelle sur ses sales cheveux gris, mais c'était le sorcier des sorciers. Nous verrons la chose en son lieu.

Pendant que je suis au pain bis et à la viande, je peux bien parler un peu de moi. Je courais entre quatorze et quinze ans, la deuxième année du retour du fils Jacques. Je n'avais pas grandi d'un demi-pouce ni grossi d'une demi-livre. Mon père et ma mère m'avaient peut-être fait ainsi étant par trop anciens: j'étais de la vieille étoffe. Mais il est sûr que dans la maison Louaisot on ne me donnait pas assez à manger. Par contre, ils me faisaient trop travailler. Il y avait des temps de presse où la bonne femme venait me réveiller la nuit.

Le vieux Louaisot et elle faisaient bon ménage. Elle le respectait beaucoup pour un motif qu'elle exprimait ainsi:

—Depuis trente ans que nous sommes mariés, M. Louaisot en est encore à lever la main sur moi!

Son air peignait sa reconnaissance profonde et solennelle quand elle disait cela. On voyait bien qu'elle pouvait vivre cent ans et qu'elle ne guérirait jamais de son étonnement.

Elle buvait du cidre avec plaisir, mais sans se déranger, se lavait les mains les jours où elle allait en ville, et obtenait quelquefois—pas souvent—des écus de cinq francs pour le fils Jacques qui la traitait par-dessous la jambe en toute occasion.

Si j'étais maigre comme un petit clou, je n'étais pas faible. J'accomplissais une somme de besogne qui eût découragé un homme fort. Outre mon état de petit clerc et mes fonctions de saute-ruisseau, j'étais le valet de chambre des deux Louaisot père et fils et la camériste de la bonne femme.

Faut-il l'avouer? Dès cet âge si tendre j'avais un talisman: l'amour. Stéphanie, jeune paysanne un peu plus âgée que moi et légèrement disloquée, qui raccommodait le linge et les vêtements tout en faisant la cuisine, avait su me plaire.

Je n'ai pas un tempérament à m'étendre sur les secrets de ma vie privée. Qu'il me suffise de dire qu'un cœur content fait passer par-dessus bien des désagréments matériels, et que Stéphanie, sans manquer à l'honneur, me donnait bien quelques rogatons et quelques caresses.

Le fils Jacques chantait très bien. Mme Barnod aimait à dire des morceaux d'opéra devant le baron de Marannes, qui l'écoutait religieusement en faisant des mines à la femme de chambre. Le fils Jacques s'insinua surtout en proposant ses services pour le duo de Guillaume Tell. Les choses suisses avaient une plus-value dans le salon Barnod.

Jacques fut en outre chargé d'apprendre le solfège à la petite Olympe, qui attrapait ses douze ans et qui était jolie comme les amours.

Je ne saurais pas trop dire comment elle était avec le fils Jacques. Des fois—c'était beaucoup plus tard, il est vrai,—j'ai cru qu'elle l'adorait. D'autres fois, il m'a semblé qu'elle le détestait comme la colique.

Elle avait, en ce temps-là, un petit ami de son âge, un vrai séraphin, qui s'appelait Lucien Thibaut. Je crois bien qu'ils s'aimaient comme deux enfants qu'ils étaient, si toutefois Mlle Olympe Barnod a jamais été un enfant.

Ce Lucien Thibaut est tombé par la suite des temps dans un trou de malheur qui semble sans fond. J'ai essayé de lui porter secours, moyennant rétribution, bien entendu, mais il ne me connaissait pas, il n'a pas voulu de mes services.

Il a eu grand tort.

Pour le moment, il ne s'agit pas de lui, ce que je veux raconter, c'est le mariage de ce polisson de baron, et je me souviens bien maintenant que le pauvre bonhomme Barnod n'était pas mort, car on se moquait assez de lui.

Le baron Péry de Marannes avait beau écouter chanter Mme Barnod, tout en faisant des signes à sa domestique, cela ne l'empêchait pas de courir encore ailleurs. C'était un séducteur n°1. Il m'a fait peur une fois au sujet de Stéphanie.

Pauvre ange, elle était bien au-dessus de cela!

Voilà donc que tout d'un coup Mme Barnod abandonna le duo de Guillaume Tell pour jaunir et maigrir que ça faisait peine à voir. Je rencontrais le fils Jacques qui riait sous cape, car il a toujours aimé plaies et bosses, et un jour, de ma soupente je l'entendis, qui disait à Louaisot l'ancien:

—Tu es bien heureux d'avoir épousé une honnête femme, toi, papa!

—Le fait est, répondit le bonhomme, que Mme Louaisot, ta mère, ne m'a jamais donné lieu de concevoir le moindre soupçon. Je suis d'un caractère vif, garçon, et je n'aurais pas toléré de certaines manières.

Ce gueux de fils Jacques avait grand peine à s'empêcher de rire.

Moi, l'idée ne m'était pas encore venue que Mme Louaisot eût été, en son temps, une personne du sexe capable d'avoir de certaines manières et d'inspirer de certaines inquiétudes. C'était pour moi Mme Louaisot: une laideur à la fois auguste et redoutable. Elle me suffisait comme cela.

—Papa, reprit le fils Jacques, aimes-tu les cancans?

—Je les ai toujours méprisés, Fanfan, mais, si tu en sais, dis-les moi.

Le fils Jacques se mit à rire.

—Je n'en ai qu'un, dit-il, mais il se porte bien! Tu sais, ma combinaison? Elle n'est pas cause si tu ne l'as pas comprise. Je la mûris depuis le temps et je te préviens qu'elle a déjà une certaine tournure. C'est pour ma combinaison que je fréquente la maison Barnod, et sans ma combinaison je t'aurais déjà dit de veiller à ta balance avec le baron Péry... mais tu n'as pas besoin de conseils, papa.... Il y a donc que Mme Barnod est partie ce matin pour Vichy.

—Avec M. Barnod?

—Ah! mais non!

—Serait-ce avec le baron de Marannes?

Louaisot l'ancien dit cela avec indignation. Il était filou mais chaste.

—Non plus, hélas! répondit le fils Jacques. Ce monstre de baron se marie.

—Qui épouse-t-il? demanda vivement l'ancien.

—Une jeune personne du pays, qui a une fort jolie fortune et qu'il rendra malheureuse comme les pierres.

L'ancien dit:

—Ça regarde la jeune personne. D'où est-elle?

—Du côté de Rouen, je crois.

—Et c'est avancé, le mariage?

—On les publie dimanche.

—Fanfan, fit observer M. Louaisot, je ne vois pas là de cancan.

—Ce n'est pas là non plus qu'est le cancan, papa. Il roule sur la route de Vichy.

—Voudrais-tu me donner à entendre?...

—Voilà. Si tu ne veux pas savoir, papa, il est encore temps de te boucher les oreilles.

Le bonhomme posa son bonnet de coton sur l'oreille et dit:

—Il est bon d'être au fait de toutes circonstances dans une localité. Cause mais sois bref. Ces faridondaines là ne valent pas la peine d'être délayées.

—Eh bien donc, papa, le cancan, c'est cet affreux baron! au moment où l'affaire de son mariage prenait tournure! Je crois même qu'il a dû emprunter deux ou trois centaines de louis dans la maison Barnod pour faire les beaux bras, auprès de sa nouvelle famille!

—Satané farceur! dit l'ancien d'un ton presque caressant. J'aimerais encore mieux être à la place de Mme Barnod qu'à la place de la pauvre petite qu'il épouse.

—On dit que c'est l'ange du bon Dieu!

—Raison de plus!

—Mais d'un autre côté, papa, cette pauvre Mme Barnod est bien empêchée, va! Il paraît que M. Barnod ne donne plus, depuis longtemps, aucun prétexte de supposer qu'il ait pu contribuer....

—Fanfan, je vous engage à ne pas entrer dans ces détails!

—Papa, c'est Louette, la bonne d'Olympe, qui me les a confiés sous le sceau du mystère le plus absolu. Tu comprends bien que Mme Barnod a été obligée d'emmener Olympe avec elle pour garder une contenance....

—Puisque c'est un fait accompli....

—Mais non, papa... j'ai cru pouvoir dire à Louette... je sais que tu aimes à rendre des services quand ça te procure une influence.... Notre maison est grande....

—Les points sur les i, s'il vous plaît, Fanfan! interrompit l'ancien. Qu'est-ce que Mme Barnod va faire à Vichy?

—Ses couches, papa, mais elle n'ira pas jusqu'à Vichy. Louette a trouvé un nid à deux heures de Dieppe.

—Et sous quelle couleur cette femme coupable dissimule-t-elle le projet de son voyage?

—Des coliques hépatiques, papa. Les eaux de Vichy font dégringoler les calculs biliaires....

—Elles en ont la réputation. Fanfan... et alors la fille Louette viendrait ici pendant ce temps là avec la petite?

—Si tu veux bien le permettre.

—Laisse-moi réfléchir jusqu'à demain, garçon.

—Bien, papa. Je vais les rejoindre au salon. J'ai fait préparer la chambre bleue, car elles ne peuvent pas coucher dehors... et j'espère qu'au dîner tu vas être aimable.

Ce terrible baron, pendant cela, était à choisir la corbeille de sa future. Il fut charmant, il donna des chiffons d'une fraîcheur étourdissante. Il fit des mots qu'il plaçait comme cela depuis vingt ans, mais que sa nouvelle famille ne connaissait pas encore.

Nous avions un client à l'étude qui était de ce monde-là et qui disait: