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Le dernier vivant

Chapter 21: Assassin
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About This Book

A first-person narrator reconstructs a convoluted criminal and domestic drama centered on Lucien Thibaut and a woman named Jeanne, unfolding through police dossiers, journal excerpts, correspondence, and interwoven personal narratives. The plot follows investigations, courtroom confrontations and an episode of flight, gradually exposing secrets, betrayals and financial misconduct linked to wartime contracts. Alternating documentary material with intimate recollection, the work blends suspense and moral questioning as characters seek justice and vindication while the narrative probes how hidden transactions and social ambition corrode private lives.

VII

Jeanne

Le coffre était plein de papiers en liasses. La main de Lucien s'y plongea avec une sorte de frémissement nerveux. Il poursuivit:

—Laisse-moi te dire ceci qui a son importance: le roman de Wilkie Collins m'a beaucoup frappé, frappé jusqu'à l'angoisse. Il y a dans son récit des lacunes qui me donnaient la chair de poule, parce que je les remplissais avec ce qui m'appartient de douleurs et de terreurs. Il y a aussi des invraisemblances si naïves qu'on les croirait préméditées pour prêter à la fiction une couleur entière de vérité. Je connais ces invraisemblances. Elles abondent dans ma propre histoire qui est vraie.

Il mit sur moi son regard fixe et demanda:

—As-tu rencontré de ces gens nerveux qui ne peuvent entendre parler d'une maladie sans en ressentir aussitôt les symptômes? Moi, je suis comme cela, non pas pour ma santé, mais pour mes aventures, on plutôt pour mon aventure, car je n'en ai eu qu'une seule en toute ma vie. J'y rapporte ce que je lis, ce que j'entends, ce que je vois, j'y rapporte tout. Il y a des moments où il me semble que mon aventure m'a poursuivi jusqu'au fond de ce refuge, et que j'y suis entouré par de misérables subalternes à la solde du démon en chef qui a joué le principal rôle dans la comédie de mon malheur. Ce M. Wilkie Collins n'a jamais entendu parler de moi, c'est certain; il ignore le premier mot de ma triste biographie, et pourtant, j'ai nourri souvent et longtemps la fantaisie de l'aller trouver en Angleterre, de l'interroger pour savoir si, derrière le travail de son imagination, il y a un fait, un tout petit morceau de mon fait à moi.... Veux-tu voir Jeanne?

Ces derniers mots me donnèrent un tressaillement.

Je ne sais pourquoi ils ramenèrent devant mes yeux l'image charmante de l'inconnue qui tout à l'heure s'était montrée au seuil de l'appartement voisin.

Je l'ai dit, je ne croyais pas que ce fût Jeanne, et pourtant ce nom, prononcé à l'improviste, me fit revoir le visage noble et triste de celle qui venait voir Lucien, mais qui ne voulait pas être vue.

Lucien me tendait un portrait, je le pris avec empressement. C'était une simple carte photographique, encadrée de papier verni.

Jamais je n'avais rien vu de si joli que la fillette qui me souriait dans ce pauvre cadre.

Celle-là était bien «la petite Jeanne.»

Et certes, elle n'avait rien de commun avec la belle dame inconnue.

Pourquoi le regard doux et profond de cette dernière restait-il entre moi et la gaieté enfantine du portrait?

Je fus longtemps à regarder Jeanne, détaillant avec un intérêt que je ne pouvais définir l'exquise délicatesse de ses traits. J'avais plaisir à admirer la bonté vraiment angélique de sa joyeuse figure. Chez Jeanne tout était bon, même sa petite pointe d'espièglerie.

La main de Lucien remuait les papiers du coffre, et il disait:

—C'est ce mois-ci qu'elle va avoir ses vingt ans.

Il ajouta d'un accent impatient:

—Dis donc au moins comment tu la trouves?

Le mot ne me vint pas, et je répondis:

—Comme on doit bien l'aimer!

Il fit mine d'activer sa recherche parmi les papiers.

Je ne pouvais voir l'émotion de son visage qu'il détournait avec une sorte de honte.

Sa voix trembla quand il reprit:

—Oui, on l'a bien aimée!

Il s'interrompit, puis ajouta:

—Trop aimée!... mais ce portrait ne dit rien. C'est du noir et du blanc. Qui pourrait deviner, en voyant cette chose muette et morte, la vie du regard, la grâce du mouvement, l'attrait du repos? et la voix? et l'accent? et l'ineffable harmonie de l'ensemble? qui pourrait deviner cela?

—Moi, murmurai-je involontairement, les yeux toujours fixés sur le portrait de Jeanne.

Certaines vues ont la faculté de produire, par l'intensité du regard, le phénomène stéréoscopique.

Je voyais la photographie s'arrondir et prendre des reliefs comme si un souffle mystérieux eût soulevé et gonflé les plans de la pauvre chère image. J'avais devant moi la ravissante enfant, et je ne mentais même pas en parlant de vie, de mouvement, d'harmonie, car il me semblait que ma volonté pouvait animer les divins contours de la statue. Lucien ne se tourna pas encore de mon côté, mais tout son corps avait des frémissements, et il balbutia d'un accent troublé:

—Toi! toi aussi, Geoffroy! Rends-moi ma petite Jeanne!

Puis, riant péniblement et, à ce que je crus, refoulant un sanglot, il ajouta:

—Non, garde-la. Je ne suis pas jaloux. Qui sait? Il y a peut-être de la terre dans ces cheveux blonds si doux, si parfumés, qui remuaient leurs boucles flexibles au moindre mot de sa bouche plus rose que les roses. Qui sait? Ses grands yeux bleus comme le ciel ont peut-être éteint la flamme adorée de leurs prunelles. Ma Jeanne! ma Jeanne! Oh! qui sait? Dieu ne veut rien me dire! Peut-être que son pauvre mignon petit corps est rongé par les vers au fond d'une tombe. Non, non, je ne suis pas jaloux. Je suis mort, si elle est morte!

Il avait quitté son siège pour s'agenouiller auprès du coffre sur lequel il se penchait.

Je croyais qu'il continuait sa recherche parmi les papiers, mais bientôt, je le vis immobile, puis tout à coup il chancela, et je n'eus que le temps de le prendre dans mes bras pour l'empêcher de s'affaisser sur le plancher.

C'était un fardeau, hélas! bien léger: tout au plus le poids d'une femme.

Quand je l'eus relevé, il resta un instant appuyé contre ma poitrine. Il respirait avec effort. Sa parole était celle d'un agonisant.

J'eus peur. J'avais vu mourir quelqu'un ainsi debout.

Mais, s'il est possible, quelque chose me frappait plus douloureusement encore que cette pâleur menaçante, c'était le vieillissement soudain, extraordinaire, je dirais volontiers magique, qui s'était opéré dans tout son être.

J'ai dû dire que, contre la coutume, les années avaient rajeuni mon malheureux camarade de collège jusqu'à lui donner presque la tournure d'un enfant. Tout en lui, au premier aspect, m'avait paru amoindri, effacé, réduit à ces apparences indécises qu'on retrouve parfois dans l'extrême vieillesse, mais qui sont surtout le propre de l'adolescence, luttant contre le travail de formation.

Maintenant il avait son âge.

Plus que son âge: c'était un homme mûr. La crise d'angoisse qui tendait chaque fibre de son être lui restituait la virilité et la fierté.

Ce n'était pas la force revenue qui le faisait homme, c'était la douleur.

Son aspect éveillait l'idée de cet héroïsme passif qui est la gloire des martyrs.

J'essayais de le réchauffer contre ma poitrine, car son contact me faisait froid et j'étais secoué par ses frissons.

Il me dit, et je n'oublierai jamais cela:

—C'est bon de s'appuyer sur un cœur.

Pauvre, pauvre Lucien! J'eus remords comme s'il m'eût reproché sa solitude.

Au bout d'un instant, ses paupières humides découvrirent le profond regard de ses yeux. Il essaya de sourire, et reprit doucement:

—Je ne mourrai pas encore de cette fois. Merci, Geoffroy. Je n'ai pas le droit de mourir. Tu peux me lâcher maintenant, je me tiendrai bien debout. En effet, il se mit sur ses pieds sans trop d'effort, après quoi il me serra la main en murmurant:

—Ce n'est pas gai un ami comme moi. Merci encore. Je veillerai à ne plus t'effrayer ainsi; car tu es tout blême, Geoffroy, mon bon Geoffroy.

Je pressai sa main entre les miennes sans répondre. Son sourire persistait. Il se figeait sur ses lèvres et faisait mal à voir.

—N'est-ce pas, demanda-t-il tout à coup en prenant un ton dégagé qui sonnait faux, n'est-ce pas qu'il est gentil mon cher petit portrait? C'est tout ce qui me reste d'elle. On ne devinerait guère que c'est le portrait d'un assassin.

Je crus avoir mal entendu.

Et pourtant, j'avais ouï dire... Était-ce donc vrai?

Des lèvres, plutôt que de la voix, je répétai ce mot: Assassin!

Lucien détourna la tête, ne pouvant plus garder son navrant sourire. L'effort qu'il faisait pour ne pas pleurer le brisait.


VIII

Assassin

—Voyons, dis-je, je suis là, moi, ce cœur où il est bon de s'appuyer.

—Merci, fit-il encore, merci! Ah! je ne me croyais pas si faible. C'est que j'étais bien heureux, vois-tu, Geoffroy, si heureux que le pressentiment de mon malheur tournait sans cesse autour de moi. On ne peut pas avoir tant de joie sur la terre.

Ses larmes enfin venues dégonflèrent sa poitrine.

—Mon Dieu! reprit-il en me laissant l'asseoir dans son fauteuil, mon pauvre Geoffroy, ce n'est pas que je sois tombé de bien haut: un juge de première instance, ce n'est certes pas le Pérou. Mais si on tient compte de l'allégresse bien aimée qui débordait de mon cœur, personne au monde, entends-tu: personne n'était au-dessus de moi.

Cette façon énigmatique d'exposer non pas même des faits, mais je ne sais quels résultats indirects d'une catastrophe encore inconnue, me faisait souffrir plus que je ne puis l'exprimer. Chacune des paroles de Lucien avait un arrière-goût de résignation si touchant et si terrible à la fois que l'esprit ne pouvait s'arrêter à la pensée d'un malheur ordinaire. Il y avait d'ailleurs ce mot assassin, appliqué à Jeanne.... Je n'osais pas interroger. Mon malaise était si intense que l'envie de fuir me venait.

—Patiente encore un peu, Geoffroy, me dit-il affectueusement comme s'il eût surpris ma conscience, tu mettras peut-être du temps avant de me retrouver dans l'état où je suis aujourd'hui. Il faut profiter. Ce n'est pas que j'aie précisément une maladie du cerveau, non, je ne le crois pas, mais il y a des moments où je m'éveille d'une sorte de rêve qui supprime pour moi des heures de la journée et même des jours de la semaine. Tel dimanche est pour moi le lendemain du jeudi. Comprends-tu cela? Pourtant, je suis bien sûr de n'avoir jamais dormi deux jours et deux nuits de suite.

—Je comprends, répondis-je, que dans l'état nerveux où tu es....

Il m'interrompit pour dire avec une ironie pleine de tristesse:

—Ah! oui, état nerveux, c'est bien cela. Les médecins emploient ces mots quand ils sont au bout de leur latin. Mais en tout cas, aujourd'hui, mon état nerveux fait relâche. Tout est clair dans ma tête. J'y vois. Je peux même établir nettement dans ma pensée de certaines distinctions très subtiles. Te souviens-tu comme j'étais un garçon studieux? Je n'ai pas fait beaucoup de folies dans ma jeunesse, tu pourrais en porter témoignage. Eh bien! en quittant les écoles, je restai le même, absolument. Je fis mon stage pour tout de bon, et, après avoir été un jeune avocat acharné au travail,—un piocheur.—je devins un jeune magistrat, pas bien fort, je le crains, mais solide à la besogne et d'une bonne volonté infatigable.

Mon amour même, le grand, l'unique amour qui décida de toute ma vie ne changea rien à tout cela. On me reprocha bien quelques voyages, deux absences... mais pouvais-je faire autrement? Et on était injuste; loin de me ralentir, quand je songeai à me marier, je fus pris d'ambition et je travaillai double, voyant déjà ma petite Jeanne honorée et renommée à cause de son mari....

Un soupir, ici, souleva sa poitrine. Ses yeux, tout à l'heure si francs, se détournèrent de moi, et il regarda le tapis à ses pieds.

Évidemment, une hésitation le prenait. Il avait crainte de quelque chose.

Cependant, sa voix resta calme et il continua:

—Je sens que cela vient. J'aurai juste le temps de te dire pourquoi je ne suis plus juge, mais ce sera tout. Ne m'interromps pas, je commence:

Pour le juge il y a deux sortes de certitude qui se combattent parfois l'une l'autre, et c'est la grande misère d'une conscience de magistrat.

Il y a la certitude personnelle qui naît de l'intelligence, celle en un mot qui est humaine, c'est-à-dire commune à tous les hommes.

Et il y a la certitude technique, particulière aux gens du métier, qui a son origine dans les instruments et agissements judiciaires.

Au palais on regarde cette dernière certitude comme la meilleure, ou plutôt comme la seule authentique.

Je ne saurais dire si on a raison ou tort.

Je donnai un jour ma démission de juge parce qu'une instruction criminelle conduite avec soin, minutieusement, selon les procédés mathématiques de notre science à nous autres magistrats avait fourni la certitude judiciaire de ce fait que Jeanne Péry, ma chère petite femme, avait commis un meurtre, je dis un meurtre prémédité, dans des circonstances qui faisaient d'elle a priori une fille perdue d'abord, ensuite une sorte de bête féroce.

Voilà pour la certitude technique: Jeanne était coupable et infâme.

Au contraire, ma certitude personnelle me criait: Jeanne est innocente et plus pure que les anges.

Il fallait choisir entre ces deux certitudes, dont l'une mentait.

Je crus à mon intelligence, à mon instinct, à mon cœur. Et j'aimai Jeanne cent fois, mille fois davantage.

Tout ceci fut dit avec une extrême simplicité. J'avais écouté, retenant ma respiration.

Ma poitrine était serrée si violemment que ma gorge restait incapable de livrer passage à un son. Lucien, attendait pourtant une parole. Il fronça le sourcil avec colère.

—Toi, Geoffroy, demanda-t-il, est-ce que tu aurais écouté la voix du métier plutôt que celle de ta conscience?

—Dis-moi, dis-moi, m'écriai-je, que tu parvins à la sauver!

Sa figure s'éclaira, pour se couvrir bientôt après d'un plus douloureux voile.

—Je fis de mon mieux, prononça-t-il d'une voix qui voulait être ferme, oui, un instant, j'ai cru que je sauverais ma Jeanne bien aimée et respectée. Mais je n'ai pas pu, et je suis devenu fou.

Son regard me provoquait en quelque sorte pendant qu'il accentuait cette dernière parole.

Mais en même temps sa figure pâlissait et les traits s'en effaçaient comme si une lumière intérieure se fût éteinte au-dedans de lui.

Il put dire encore de sa pauvre voix déjà changée:

—Geoffroy, tu ne m'as pas cru quand je t'ai dit: je ne suis pas fou. Tu savais que je mentais, je lisais cela dans tes yeux. Tu avais raison, je suis fou. Je ne puis plus rien pour elle....

Il se tut. C'était comme un charme rompu. Cette énergie virile dont j'avais admiré en lui la renaissance presque miraculeuse, s'affaissait d'un seul coup.

J'avais devant moi le malheureux enfant au sourire timide et sans pensée, dont l'aspect avait effrayé mon premier regard.

Je voulais réagir contre cette perclusion morale, je lui parlai, je l'encourageai, je touchai même à dessein et brutalement la plaie saignante de son âme, tout fut inutile.

Lucien Thibaut n'était plus là. J'avais affaire à son ombre.

Cela est vrai si rigoureusement, qu'au bout de quelques minutes il se reprit à parler de lui-même à la troisième personne et comme d'un absent.

—Te voilà revenu? me dit-il, M. Thibaut ne pourra pas te recevoir aujourd'hui, parce qu'il est indisposé; mais je le remplacerai.

—Quelle est son indisposition? demandai-je.

Il prit un air naïvement rusé pour me répondre:

—La migraine. J'espère que ce ne sera rien.

Son regard fit le tour de la chambre avec inquiétude.

—Le moment est bon, murmura-t-il. Je n'entends personne dans le corridor, mais on ne saurait prendre trop de précautions quand il s'agit d'affaires si graves.

Il alla jusqu'à la porte qu'il ouvrit pour regarder au dehors.

Puis, satisfait de cet examen, il revint vivement vers le coffre, qui restait ouvert.

Cette fois, sans chercher aucunement, il y prit un assez volumineux dossier, tout bourré de papiers, qu'il tint à la main d'un air indécis.

—Consentez-vous à vous charger de cela? me demanda-t-il, cessant de me tutoyer.

—Volontiers, répondis-je.

—C'est un dépôt, reprit-il. Promettez-moi de le défendre s'ils essayent de vous l'enlever.

—Je le promets, dis-je encore.

Il remit le dossier entre mes mains. Puis avec une politesse cérémonieuse:

—M. Thibaut vous fait bien tous ses compliments et ses excuses. Il aura l'honneur de vous écrire dès que sa santé le permettra. Il vous recommande ces papiers tout particulièrement, n'en ayant point de double. Tâchez de vous retrouver là-dedans, c'est difficile, mais votre roman était encore plus embrouillé. Il y a une dame qu'il faut tuer, vous savez, parce que la pauvre petite morte ne serait pas en sûreté sans cela. C'est malheureux, mais on ne pouvait les garder toutes les deux, M. Thibaut a dû choisir entre l'ange et le démon.

Il me salua profondément et de cette façon qui désigne la porte sans équivoque aucune.

Je sortis. Quelque chose me résista quand je poussai la porte, quelque chose qui obstruait le seuil.

C'était le Dr Chapart, auteur du sirop, qui venait d'arriver là aux écoutes et que le battant, en s'ouvrant, avait sévèrement souffleté. Je refermai aussitôt la porte pour que Lucien ne s'aperçût de rien et je demandai tout bas:

—Que faisiez-vous là, Monsieur?


IX

Ce qui me resta de l'entrevue

Le Dr Chapart ne fut pas déconcerté le moins du monde. Il me tendit la main comme un effronté gros petit homme qu'il était.

—Bien le bonsoir, me dit-il en portant l'autre main à sa joue, vous avez failli m'assommer. J'étais là pour ausculter, parbleu! pour ausculter la situation à travers le trou de la serrure. Allez-vous me reprocher mon trop de soins? Ça s'est vu: les clients sont si drôles!

Je fis un geste pour l'inviter à me livrer passage. Il tenait toute la largeur du corridor.

Mais il ne bougea pas. J'avais cru voir son regard piqué un instant sur le dossier que j'emportais sous ma redingote où je l'avais dissimulé de mon mieux pour plaire à Lucien. Le docteur poursuivit:

—Bien gentil garçon, dites donc, ce pauvre malheureux là! Et bien doux aussi, quoiqu'il ait l'idée de tuer une dame. Excusez, c'est sa marotte, chacun à la sienne. Ma femme et ma fille le dorlotent. Ça rime avec marotte. Son cas est drôle et incurable. C'est la manie métapsychique intermittente de ma nouvelle nomenclature. Connaissez-vous mon traité? non? vous devriez l'acheter. J'ai tâché d'amuser les gens du monde. Cas très curieux, très rare et qui m'appartient, M. Thibaut est mon second. Avant lui, j'en avais un autre, mais pas si beau, un major du train d'artillerie qui se battait lui-même comme plâtre parce qu'il se prenait pour sa propre femme. Est-ce assez cocasse? Vous pouvez venir souvent ou rarement, comme vous voudrez. Ici on est libre comme l'air. Je vous présenterai aux dames Chapart. Tiens, tiens....

Il fit comme s'il apercevait seulement mon dossier, et reprit:

—Nous emportons des paperasses entre cuir et chair? Ça vous regarde. Seulement, un bon conseil gratis, en usez-vous? Je vous l'offre: quand on n'est ni notaire, ni médecin, ni confesseur, le plus sage est de ne pas fourrer le nez dans les affaires des malades.

Après une autre poignée de main, il s'effaça pour me laisser passer, et je l'entendis s'éloigner avec son ronflement de toupie.

Quand j'arrivai dans la rue des Moulins, je m'arrêtai comme étourdi. Je ne sais comment expliquer cela, mais pendant mon énorme visite—elle avait duré plus d'une demi-journée.—c'est à peine si j'avais essayé de réfléchir.

En somme, j'avais été pris par surprise. Malgré le peu que je savais d'avance sur Lucien, je ne m'attendais à rien de ce que je venais de voir et d'entendre.

Tout au plus croyais-je retrouver un vieux camarade avec une blessure profonde, mais à demi cicatrisée déjà.

Et comme, en cas pareil, on essaye volontiers d'oublier, j'avais écarté le côté tragique, me disant que Lucien était sans doute dans quelqu'un de ces embarras auxquels chacun de nous est sujet et qu'on fait cesser soit par une démarche, soit par un prêt d'argent.

Le mot caractérisant ce que je croyais devoir à Lucien était: consolation plutôt que secours. On voit combien j'étais loin de compte.

Je m'étais vu tout à coup en face d'une pauvre créature ravagée par un mal mystérieux, d'un être diminué, ruiné, épuisé, et ce vieillard-enfant m'avait paru attaqué d'une folie douce, peu caractérisée et surtout inoffensive, sous laquelle avait percé inopinément une pensée de meurtre.

Mais cette pensée même s'était exprimée d'une façon si tranquille, si dépourvue de véhémence et de passion que je l'avais à peine prise au sérieux.

Puis, petit à petit, par une pente insensible, j'étais arrivé, sans secousse ni avertissement, au centre d'une situation tragique dont les détails me restaient inconnus et qui me laissait enveloppé dans un réseau de mystères.

Et il faut noter ceci: les vagues renseignements que je possédais à l'avance ne m'aidaient en rien à comprendre, mais ils me défendaient le doute.

Sans eux, j'aurais pu me réfugier dans l'idée que la folie de Lucien avait créé les menaces du drame.

Mais cela même ne m'était pas permis. Je connaissais l'existence de la tragédie.

Ma première sensation morale fut l'étonnement de reconnaître si tard en moi la présence d'une curiosité arrivée à l'état de fièvre, mais qui était restée comme assoupie tant que j'avais été en présence de Lucien.

C'est-à-dire tant que j'avais eu précisément sous la main le vivant moyen de satisfaire cette même curiosité.

Je ne me souvenais point, en effet, d'avoir éprouvé le besoin d'interroger Lucien pendant ces longues heures où il aurait pu assurément me répondre, puisqu'une éclaircie s'était faite en son cerveau.

Était-ce la répugnance involontaire que j'avais à pénétrer tout au fond de ce malheur sans issue?

J'avais écouté Lucien avec une pitié passive, sans arrêter ni presser ses aveux. Dans toute la rigueur du terme, j'avais laissé sa pensée libre d'aller où elle voulait. Pas une seule fois, je n'avais essayé de la diriger vers le nœud même du problème.

Maintenant qu'il n'était plus temps, je ressentais un regret tardif, mêlé de colère et peut-être de remords, car cette curiosité dont je parle, c'était bien plutôt de l'intérêt.

Comment servir Lucien, si je restais dans mon ignorance?

Et Lucien me l'avait dit lui-même quand il avait reconnu les symptômes avant-coureurs de sa crise qui revenait: un long intervalle de temps s'écoulerait peut-être avant que je pusse le retrouver en état de lucidité.

Et le soupçon me venait que sa phrase pouvait avoir une signification autre et plus grave, car j'avais conscience d'un danger qui le menaçait, d'une surveillance organisée autour de lui, d'une pression exercée sur lui.

Tout ce qui l'entourait me paraissait étrange; je voyais sa situation inexplicable. J'avais défiance du hasard ou de la cause, quelle qu'elle fût, qui l'avait poussé dans cette maison d'où je sortais la tête brûlante, le cœur glacé, et dont le maître me laissait un souvenir à la fois comique et mauvais.

J'ai peur des grotesques.

Je me demandais pourquoi Lucien, malade, était à Paris et non pas en Normandie: pourquoi il était seul, abandonné de sa famille et livré à des soins mercenaires?

Oui, certes, je pouvais le craindre: Sous la signification triste de la phrase de Lucien, peut-être y avait-il un sens caché plus triste encore.

Peut-être avait-il voulu dire: «Prends bien vite ce dépôt qu'une lueur de raison me porte à te confier aujourd'hui, car qui sait si demain il ne serait pas trop tard!»

Et mon imagination une fois partie allait, allait:

Me laisseraient-ils seulement pénétrer de nouveau jusqu'à lui?...

Ils qui? Est-ce que je savais!

Et sous quel prétexte me barrer la porte? Des prétextes! on en trouve ou en fait.

C'était absurde. Croyez-vous? J'ai vu tant de choses absurdes qui étaient des réalités.

Notre siècle lumineux qui affecte de mépriser le mélodrame est noir comme de l'encre, par places, et pavé de mélodrames.

D'ailleurs, j'étais en veine de sombres hypothèses. Sur ma poitrine il y avait un poids qui allait s'alourdissant.

Une fois, je me dis en tâtant mon dossier sous le drap de ma redingote: J'ai là de quoi éclaircir tous mes doutes.

Eh bien! non. Ceci va vous donner la mesure exacte de ma situation d'esprit: à l'avance, le dossier lui-même était tenu en suspicion par ma fantaisie, et je pensais: cet homme m'a vu emporter les papiers. Si les papiers contenaient quelque chose d'important, les aurait-il laissé passer?

En même temps le remords dont je parlais tout à l'heure s'aggravait jusqu'à me troubler cruellement, jusqu'à me faire honte.

Je me reprochais ma froideur à l'égard de Lucien. Notre entrevue entière passait devant mes yeux sans que j'y pusse découvrir un seul élan de grande affection, une seule promesse de dévouement complet exprimée avec une parcelle de la chaleur qui bouillait désormais en moi.

Il est bien vrai que j'avais dû écouter surtout; j'étais resté presque muet; la parole était à Lucien Thibaut, qui avait mené l'entretien en maître. Mais est-il besoin de parler beaucoup?

Il ne faut qu'un instant et qu'un mot pour montrer le fond d'un cœur: je n'avais pas montré le mien.

Mon malheureux camarade d'enfance pouvait croire que je ne lui avais rien apporté sinon le souvenir attiédi d'une vulgaire amitié.

Et, chose singulière, je ne pouvais pas rejeter cette crainte loin de moi comme chimérique en faisant appel à la réalité de mon affection, car cette affection, telle que je la ressentais à présent, était toute nouvelle.

Je ne l'éprouvais pas tout à l'heure, du moins à ce degré.

Elle venait de naître, cette grande affection; elle datait pour moi du moment où je m'étais recueilli en moi-même au sortir de cette maison qui se dressait sombre et morne derrière moi.

En mettant le pied dans la rue, je m'étais dit en toute sincérité: Je ferai pour Lucien comme s'il était mon frère.

Mais c'était la première fois que je me le disais.

Et Lucien était trop loin pour l'entendre.

Toutes ces pensées roulaient dans ma tête et y entretenaient une agitation qui allait jusqu'à la souffrance. Sans rien savoir, encore, je me souviens que j'étais prêt à tout; j'avais vaguement la notion d'un lourd devoir qui allait m'incomber, et je l'acceptais sans réserves.

Je pressentais mon courage comme si j'eusse entendu déjà les bruits prochains du combat.

Il faisait encore jour, mais l'orage qui menaçait depuis le matin amassait des nuées de plomb au-dessus de ma tête. Le ciel ne donnait qu'une lumière fauve et fausse qui bronzait le profil des maisons. La chaleur était étouffante. Le silence régnait dans la rue déserte où j'entendais mon pas sonner sur le pavé.

De loin et d'en bas le large murmure de la ville venait.

Quand je tournai l'angle de la Grande Rue de Paris, la scène changea.

Ce devait être une fête, je ne sais plus laquelle.

La solitude des rues transversales augmente, ces jours là, parce que tout ce qui fait foule s'ameute dans les grandes voies où sont les cabarets.

Tout en haut de Belleville, la joie des ivrognes titubait déjà sur les trottoirs. Les couples montaient et descendaient causant, clamant, chantant.

Un peu avant d'arriver au théâtre dont les lampions s'allumaient, je reconnus la grosse gouvernante normande de M. Louaisot de Méricourt qui riait à casser les vitres au bras d'un cent-gardes.

Elle faisait succès avec sa coiffe de dentelles et sa robe de soie, relevée par une immense crinoline. Tout le monde la regardait.

L'embonpoint est partout respecté. Les gamins criaient à son fier cavalier: «Oh hé! la livrée! Plus que ça de nourrice!»

Ils passaient, superbes tous deux, méprisant les blasphémateurs. La Cauchoise me parut plus fraîche encore qu'au bureau de la rue Vivienne. Les roses de sa joue tournaient énergiquement au ponceau.

Sans façon, elle me montra du doigt à son guerrier, et il me sembla entendre, parmi les paroles d'ailleurs bienveillantes qu'elle prononça à mon sujet le mot imbécile plusieurs fois répété.

Je crus devoir la saluer d'un demi-sourire qu'elle me rendit au centuple.

Quand je l'eus dépassée, elle me cria par-dessus son épaule:

—Ne dites pas au patron que vous m'avez rencontrée un huit-pouces, hé! là-bas! Il est jaloux comme un gros rat, quoi qu'il soit dans la haute, ce soir, en bambochade.


X

Bébelle—Pantalon crotté

Au moment où j'avais aperçu la Cauchoise, le souvenir de M. Louaisot de Méricourt traversait justement mon esprit.

Et ce n'était pas la première fois.

Pourquoi la pensée de cet homme me suivait-elle ainsi?

Je ne lui connaissais d'autre lien avec l'affaire Thibaut que le fait d'avoir pu me fournir l'adresse de ce dernier. C'était là précisément son métier, et j'étais entré chez lui comme dans la boutique où s'achètent les choses de cette sorte. M'aurait-il d'ailleurs fourni l'adresse pour quelques francs s'il avait eu un intérêt, même minime à séquestrer ou à cacher Lucien? Mais les pressentiments et les soupçons vont et viennent. Bien rarement saurait-on dire de quel nuage ils tombent. Je montai dans un coupé de louage, après avoir indiqué au cocher la rue du Helder et mon numéro.

Je voulais seulement déposer chez moi mon paquet de papiers avant de courir au restaurant voisin, car j'étais à demi mort de famine. Lucien avait déjeuné, mais moi je restais sur les quelques gouttes de thé, avalées à la hâte avant ma visite au bureau de M. Louaisot. Comme je rentrais, mon concierge me dit qu'il était venu un monsieur pour me voir.

Ceci était presque un événement. Personne ne savait mon retour à Paris, où je n'étais du reste qu'en passant. Je ne recevais aucune visite. Mon concierge ne connaissait pas le monsieur qui n'avait pas voulu laisser son nom, disant qu'il demeurait dans le quartier et qu'il repasserait. Je ne pus obtenir à son sujet que des renseignements très vagues, assez ressemblants à ces funestes portraits, supplice de la gendarmerie, que les employés municipaux dessinent à la plume au bas des passeports. Ces choses portent le nom menteur de signalement. Les signalements sont au nombre de quatre. Chacun d'eux s'adapte à un quart de l'humanité. Il y en a pourtant un cinquième pour les nègres, et c'est le seul qui soit reconnaissable.

Ils coûtent deux francs pour l'intérieur, dix francs pour l'étranger: savez-vous rien de plus lugubre que le comique administratif? Après avoir écouté la description de mon concierge, je n'en étais pas plus avancé. Aucune idée ne s'éveilla en moi par rapport au visiteur inconnu. Ce n'était personne et c'était tout le monde. Mais pendant que je montais l'escalier de mon entresol, une jolie petite voix clairette me cria d'en haut:

—Bonsoir, Monsieur, comment te portes-tu? Je suis sur le carré parce que papa et maman se tapent.

Je levai la tête et j'aperçus le sourire échevelé de Bébelle.

—Bonsoir. Bébelle!

Bébelle, mon amie, était un bijou de sept ans, héritière unique du cinquième, sur le derrière.

Son père, prote d'imprimerie, et sa mère, artiste en éventails, pouvaient passer pour des cœurs d'or, très vifs de caractère.

Deux tourtereaux hérissés.

Ils s'aimaient très sincèrement; mais de temps en temps ils se renfermaient pour s'expliquer à bras raccourcis, et alors Bébelle se réfugiait chez moi.

—As-tu vu le monsieur qui est venu me demander, Bébelle, ma chérie?

J'étais sûr de mon affaire, Bébelle voyait tout.

—Parbleu! me répondit-elle.

Elle ajouta:

—Puisque je revenais du lait, avec la boîte.

—Pourrais-tu me dire comment il est fait?

—Parbleu, il est mal fait... puisqu'il a les jambes si longues, si longues que j'ai eu envie de passer à travers, pendant qu'il se dandinait devant la loge... avec des lunettes d'or... et crottées, ses quilles, jusqu'en haut de sa culotte noire. Veux-tu que j'aille jouer chez toi, Monsieur, avec les images?

—Non, je vais dîner dehors.

—Alors, ça m'est égal, je suis bien sur le carré. D'ailleurs, c'est presque fini chez nous, car maman pleure.

Bébelle n'en donnait que cela.

Il y en a qui deviennent tout de même de chères créatures, mais je ne prends pas sous mon bonnet de recommander ce genre d'éducation aux familles.

J'entrai chez moi et je refermai ma porte. Croiriez-vous que j'avais presque oublié ce grand appétit qui me talonnait depuis Belleville?

Ces longues jambes vêtues de noir et que la boue tigrait du haut en bas, me ramenaient à mon idée fixe.

J'avais admiré le pantalon noir crotté de M. Louaisot de Méricourt et la longueur inusitée de ses jambes, pendant qu'il mangeait avec tant de plaisir son morceau de rôti sous le pouce.

Était-ce lui qui m'avait demandé? Dans quel but?

Je haussai les épaules en jetant le dossier sur la tablette de mon secrétaire.

Il n'y avait pas apparence que ce pût être lui.

Mais, au lieu de sortir, j'allumai ma lampe et j'ouvris le dossier.

Il pouvait être alors huit heures du soir. Douze heures me séparaient de mon thé du matin.

Quand minuit sonna, j'étais encore assis auprès de mon bureau et je lisais avec une avidité croissante les papiers à moi confiés par mon pauvre camarade Lucien Thibaut.

La majeure partie de ces papiers sera mise ici textuellement sous les yeux du lecteur, et j'analyserai les autres au cours de notre récit.


Le dossier de Lucien Thibaut

La première pièce sur laquelle je mis la main était enfermée dans une enveloppe qui avait pour étiquette: Lettres anonymes et autres.

Elle était ainsi conçue:

Pièce numéro 1

(Anonyme, écriture contrefaite.)

M. Lucien Thibaut, juge au tribunal civil d'Yvetot.

10 septembre 1864.

Monsieur,

Généralement, on ne tient aucun compte des lettres qui n'ont point de signatures. C'est peut-être un tort.

Il y a deux sortes de lettres anonymes.

Il y a celles où un être dépourvu de dignité et de courage veut insulter ou calomnier sans danger.

Il y a celles où une personne faible et désarmée, n'ayant rien de ce qu'il faut pour braver des risques considérables, prétend néanmoins rendre service à un ami en le prémunissant contre des éventualités qui peuvent briser sa carrière et gâter sa vie.

Je vous supplie de bien croire que la présente communication appartient à la seconde catégorie.

Elle vous est adressée sans esprit de haine ni méchante intention par quelqu'un qui vous veut du bien et qui s'intéresse à votre honorable famille, mais qui désire ne point se compromettre.

Vous êtes, Monsieur, sur le point de faire une folie: une de ces folies qui ruinent tout un avenir.

La jeune personne à qui vous voulez donner votre nom n'est pas digne de vous.

Elle n'est digne d'aucun honnête homme.

Sans parler ici de sa famille, des aventures romanesques de Madame sa mère, ni des malheurs de Monsieur son père, il est certain que cette intéressante orpheline peut bien servir de passe-temps à quelque joyeux étourdi, mais qu'un homme sérieux ne saurait l'admettre à l'honneur de fonder sa maison.

Songez aux enfants que vous pourriez avoir et qui rougiraient de leur mère!

Ses amants ne se comptent plus, bien qu'elle sorte à peine de sa coquille.

Je n'aime pas les énumérations, je n'en citerai qu'un seul, auprès de qui vous pourrez vous renseigner si vous voulez, c'est votre ancien camarade de collège, M. Albert de Rochecotte.

Je n'ajoute qu'un mot:

Si la mère de la donzelle a essayé de vous monter la tête autrefois avec la fabuleuse succession du fournisseur, rayez cet espoir de vos papiers.

C'est une pure fable.

Il n'y a rien, rien, rien—qu'une demi-vertu qui veut faire une fin.

Je vous salue, regrettant le chagrin que je vous fais, mais avec la satisfaction d'avoir rempli mon devoir.

Pièce numéro 2

(Cette pièce était de l'écriture de Lucien Thibaut lui-même. Elle portait la mention suivante: Lettre non envoyée à son adresse.)

À M. Geoffroy de Rœux, attaché à l'ambassade française de Vienne (Autriche.)

28 septembre 1864.

Mon cher Geoffroy,

J'ai longtemps hésité avant de m'adresser à toi, ou plutôt je t'ai déjà écrit plus de vingt lettres qui, toutes, ont été jetées au feu après réflexion.

Celle-ci aura-t-elle le même sort? C'est vraisemblable.

J'écris par un besoin désespéré, comme les gens qui se noient appellent au secours, même quand il n'y a personne pour les entendre.

Nous étions liés très certainement, toi et moi; mais mon malheureux défaut d'expansion et la timidité de mon caractère m'ont fait craindre souvent de n'avoir jamais su inspirer à personne une véritable amitié.

Pas même à toi.

J'entends une amitié de frère.

C'est là le mot, tiens, il m'aurait fallu un frère. Je l'aurais regardé comme forcé par la nature à écouter mes pauvres plaintes, à entrer dans mes misérables douleurs, à me fournir enfin les conseils dont j'ai un si cruel besoin.

Tu étais moqueur autrefois. Tes lettres, que je lis avec bonheur—et laisse-moi te remercier de n'avoir jamais cessé de m'écrire—tes lettres te montrent à moi moins ami du sarcasme, mais je t'y vois lancé dans de grandes relations, tu vois le monde, tu connais la vie, pour employer le mot sacramentel.

Cela m'effraie. Moi je ne vois personne et je ne connais rien.

Moi.... Comment te faire la confession d'un triste sire, empêtré dans la plus plate et la plus bête—à ce qu'ils disent—de toutes les aventures réservées aux innocents qui ne savent pas le premier mot de la vie?

Je n'ai pas eu de jeunesse. Je commence à croire que c'est un grand malheur.

Je vivais avec vous là-bas à Paris; mais je ne vivais pas comme vous, et j'ai souvent pensé depuis que c'était là l'origine du défaut d'élan que je remarquais chez la plupart d'entre vous à mon égard.

Il y avait des heures où j'aurais tant souhaité votre affection! Je me sentais si bien capable de me dévouer pour vous, du moins pour quelques-uns d'entre vous.

Quand Albert et toi vous vous en alliez ensemble, j'étais jaloux comme un amoureux qu'on dédaigne.

J'ai entendu parler d'Albert ces jours derniers, et dans une circonstance triste pour moi. Mais tout ce qui m'entoure est triste. J'ai commencé une lettre pour lui; elle ne sera jamais achevée.

Que devient-il, ce cher Rochecotte, si doux, si généreux? Il m'avait dit une fois:

«Toi, Lucien, on ne te voit jamais que les jours où on ne fait pas de fredaines!»

C'était un gros reproche, je le comprends bien à présent.

Pour être aimé, il faut partager tout avec ses amis, même leurs défauts, si c'est un défaut que de faire des fredaines.

Je penche à croire que non, puisque je regrette amèrement d'avoir été sage au temps où les autres sont fous.

On paye cela. Je suis fou maintenant que les autres sont sans doute devenus sages.

Geoffroy, mon bon Geoffroy, ce n'est certes pas pour te conter ces balivernes que j'ai pris la plume, ce matin, avec un si terrible serrement de cœur.

Je m'étais résolu à te faire ma confession générale, et je la retarde tant que je peux.

Il me semble que tout ce bavardage est utile pour la préparer, et peut-être pour diminuer l'effort douloureux qu'elle me coûte.

Je sais que tu ne la désires pas, je m'excuserais presque d'oser une importunité pareille, s'il ne s'agissait pas de toi, et je bavarde pour ajourner d'autant notre peine à tous deux.

C'est bien vrai, Geoffroy, j'envie tout de toi: ta gaieté, ton insouciance, et jusqu'à tes péchés qui t'ont fait homme.

Tu sais ce qui n'est pas dans les livres, tu as vécu et non pas lu la vie. Tu as eu des aventures. Moi, faute d'en avoir eu jamais, je perds pied à ma première aventure. Je m'y noie.

Que tes lettres sont vivantes! Celle-ci est déjà plus longue que la plus longue parmi celles que tu m'as écrites, mais quelle différence! Il n'y a rien dans la mienne, et combien de choses les tiennes disent! Ceux qui, comme toi, agissent sans cesse peuvent raconter toujours. C'est intéressant, c'est jeune, c'est charmant. Tu as des centaines d'espoirs et le double de désirs.

Combien trouverait-on de jolis noms dans la collection de tes lettres que je garde et que je relis pour me faire honte à moi-même: honte de ma méprisable immobilité!

Ah! Geoffroy! l'oiseau qui a des ailes peut-il être l'ami du limaçon tardif, attelé péniblement à sa coque? L'un dévore l'espace en se jouant, l'autre vit et meurt au pied du même vieux mur.

Dès le pays latin, vous regorgiez de passions. Lovelaces que vous étiez. Albert, du fond de sa mansarde, visait la bonne duchesse dans son jardin de la rue Vanneau. Le jardin était beau, t'en souviens-tu? mais la duchesse avait le nez rouge. Et rappelle-toi l'horreur de ce pauvre Rochecotte le jour où elle oublia d'ôter ses besicles pour traverser le parterre!

Toi! tu comptais tes rêves par les contredanses que tu dansais, un soir au faubourg Saint-Germain, et le lendemain chez Bullier. On aurait pavoisé toute une rue avec la guirlande de tes amours.

L'as-tu oublié? J'avais aussi mon rêve. Il était unique. Je suis sûr que tu ne t'en souviens guère.

Ni moi non plus, du reste.

C'était un rêve décent que toute mère aurait pu souhaiter à sa fille: un rêve agrafé jusqu'au menton, un rêve sage comme une image.

Quand vous me parliez de vos divinités. Albert ou toi, je répondais en chantant les louanges de ma petite voisine d'Yvetot qui était un peu la parente de Rochecotte: Olympe—Mon Olympe, comme vous disiez en vous gaussant de moi.

Par le fait, mon rêve, Mlle Olympe Barnod, était, au dire de Rochecotte lui-même, beaucoup plus jolie que la plupart de vos déesses. Je n'ai connu au monde qu'une seule femme encore plus charmante qu'Olympe, et c'est d'elle que je vais enfin t'entretenir.

Du reste, je n'eus pas la peine d'être infidèle à mes adorations de bambin. Quand je revins au pays après ma thèse, Mlle Olympe, au lieu de m'attendre, s'était fort avantageusement mariée.

Elle s'appelait Mme la marquise de Chambray.

Voilà donc un pas de fait, Dieu merci: je t'ai laissé voir qu'il s'agissait d'amour.

Elle a nom Jeanne. Elle est de famille noble. Tu as beaucoup connu son père à Paris. Seulement, tu ne l'as pas connu sous le nom que Jeanne porte.

Nous l'appelions, tout le monde l'appelait le baron de Marannes, et c'était bien son nom, mais ce n'était pas tout son nom. En réalité, il se nommait M. Péry de Marannes.

Ce n'était pas avec moi qu'il était lié là-bas, c'était avec vous, les amis de la joie. À soixante ans qu'il avait, il était trop jeune pour moi.

Quand il mourut, sa veuve resta dans une situation si précaire qu'elle ne voulut rien garder de ce qui fait étalage, elle fut Mme Péry, tout court, sans titre. Jeanne est Mlle Péry.

Je t'entends d'ici, Geoffroy. Comment! le baron était marié, lui, le viveur imperturbable! le roi des vieux garçons! Se représente-t-on la femme du baron! Et sa fille! Où diable as-tu été pêcher la fille du baron?

Voilà ce que tu dis ou du moins ce que tu penses.

Vous l'aimiez assez, comme un drôle de corps qu'il était. Je me souviens de t'avoir reproché à toi personnellement cette accointance disproportionnée. Tu me répondis en riant: «C'est le plus jeune d'entre nous.»

Lui-même il disait cela, et c'était très vrai à un certain point de vue.

Plus tard, j'ai connu le baron de Marannes beaucoup plus et beaucoup mieux que vous ne pouviez le connaître vous-mêmes.

Cela ne m'a pas porté à l'en estimer davantage.

C'était un de ces vieux hommes qui restent verts parce qu'ils sont incapables de mûrir. Il y a de belles exceptions dans la nature. Celle-ci est laide, mais elle plaît jusqu'à un certain point.

On en rit d'ailleurs et cela désarme.

Ces vieux hommes, tout en étant des exceptions ne sont pas rares. On en trouve partout et partout ils sont les mêmes.

Le trait principal de leur physionomie est de ne pouvoir vivre avec ceux de leur âge.

Ils se font tutoyer successivement par cinq ou six générations de jeunes gens.

C'est leur gloire. Ils sont heureux et fiers quand les échappés de collège les appellent par leur petit nom.

Généralement on regarde cette manie comme assez innocente. Les uns pensent qu'elle est la marque d'un bon cœur, quelque peu banal et doublé d'une intelligence frivole.

D'autres, plus sévères, prétendent qu'il y a vice, ici, ou tout au moins faiblesse ridicule.

Le baron avait des mœurs peu régulières, ce n'est pas à toi qu'on peut cacher cela. Il n'était ni ridicule ni méchant. Le cœur, chez lui, battait à sa manière. Il se repentait souvent du mal qu'il avait fait, mais il recommençait toujours.

Mais ce qui dominait tout en lui, c'était l'implacable besoin de ne pas vieillir.

Te souviens-tu? Il se fit rare pendant notre dernière année d'école. Vous étiez devenus pour lui des oncles. Vous radotiez mes pauvres vieux!

Il passa à la fournée suivante, qui était plus de son âge. Il se fit tutoyer par les nouveaux, leur parlant de sa barbe grise avec ostentation, mais n'y croyant pas le moins du monde, et racontant à la tolérance de ses amis la centième édition de ses anecdotes, qui vraiment étaient assez drôlettes quand on ne les avait entendues que trois fois.

En s'éloignant de vous, voilà ce que tu ne sais pas, il se rapprocha de moi, non pas pour motif de jeune âge, mais parce que je passais déjà pour être assez fort en droit et que ses affaires l'amenaient fatalement du côté du palais.

Quelles affaires, bon Dieu! Et qu'il avait raison de ne pas fréquenter les sages! Ce pauvre homme était tombé en jeunesse comme d'autres dégringolent en enfance.

Ce n'est pas qu'il eût de bien grands vices, il en avait plutôt beaucoup. Il avait mangé sa fortune, mais il y avait mis le temps. C'était un prodigue peu généreux.

Veux-tu savoir le taux des charges laissées par l'innombrable série de ses bonnes fortunes? Cela se bornait à une pension de 600 francs qu'il payait—quand il pouvait—pour un enfant naturel qu'il avait eu avant son mariage et qui vivait quelque part.

Je crois que c'était à Paris.

À l'époque où il m'honora de sa confiance, il était en train de grignoter, toujours au même métier, la fortune de sa femme. Pour ce faire, il plaidait contre elle, tout en protestant à tout bout de champ qu'il ne lui en voulait pas le moins du monde.

C'était exact. Il n'avait ni rancune ni fiel contre sa femme qu'il ruinait de parti pris. Il n'en voulait qu'à l'argent.

La première fois qu'il me rencontra au Palais, j'endossais la robe pour la première fois aussi.

C'était à Yvetot; les biens de la baronne étaient dans le pays de Caux.

Si j'avais été moins novice, j'aurais su que tous nos avocats et avoués le fuyaient parce qu'il oubliait volontiers de solder les honoraires.

Mais je ne vis qu'une chose: un premier client!

Il tomba sur moi comme sur une proie, et je fus vraiment touché du plaisir qu'il avait à me revoir. C'était, me dit-il, pour moi, un coup de destinée. Il me choisissait entre tous; il me donnait l'occasion de me poser d'emblée.

Et pour commencer, séance tenante, il me fit l'historique de ses démêlés avec Mme la baronne, dont il parlait comme si c'eût été une octogénaire.

Elle avait environ trente ans de moins que lui.

Il faut bien que je l'avoue, j'eus le tort de croire aux contes qu'il me faisait. Quand il y avait un peu d'argent à pêcher, il trouvait les accents de la véritable éloquence.

C'était ma première cause. Il y a là quelque chose de l'aveuglement du premier amour. Le premier client vous fascine.

Je me représentai, selon son dire, Mme la baronne comme une vieille femme avare et méchante qui le laissait manquer du nécessaire. J'eus pitié, en vérité, de ce pauvre baron. Je lui donnai gratis quelques conseils qui, malheureusement, se trouvèrent trop bons et contribuèrent à sa triste victoire.

Car il en vint à ses fins et obtint l'administration des biens de la baronne.

Or, administrer, pour lui, c'était dévorer.

Les biens n'étaient pas lourds; ils durèrent aux environs de trois ans.

Quant à moi, je fus payé de mes peines et soins par la bonté qu'eut le baron de m'emprunter mon argent, et de l'administrer comme les biens de sa femme.

Que Dieu fasse paix à sa pauvre âme d'oiseau! Je lui dois mon bonheur puisqu'il est le père de Jeanne.

Il mourut un peu trop tard, perdu de dettes, et ne se doutant même pas qu'il avait mangé sa considération en même temps que ses rentes.

J'allai à l'enterrement, où j'étais à peu près seul.

J'y vis pourtant deux dames voilées de noir et dont je ne distinguai point les visages.

Toutes deux avaient l'air jeune: ni l'une ni l'autre ne pouvait être la baronne à qui je reprochai cette absence en moi-même.

D'ailleurs, leur mise était si modeste, pour ne pas dire si pauvre, que je les pris pour les dernières hôtesses de ce brave baron, qui n'enrichissait jamais les maisons où il logeait.

Je venais d'être nommé substitut du procureur impérial. Quelques mois aprés, il m'arriva de conclure à l'audience contre Mme veuve Péry de Marannes, qui avait frappé opposition sur un reliquat de rentes dont les arrérages étaient échus postérieurement à la mort du baron.

Les créanciers du défunt réclamaient naturellement la somme.

Mon avis exprimé était de droit strict. Je ne pouvais conclure autrement, mais j'éprouvai une impression très pénible au cours de la plaidoirie, en apprenant que la pauvre vieille veuve—elle n'avait pu rajeunir depuis le temps où le baron la chargeait d'années—était ruinée complètement. Le soir du jugement, Mme la marquise Olympe de Chambray, pour qui j'avais gardé une respectueuse admiration, après son mariage, me dit:

—Lucien, vous vous êtes fait aujourd'hui une ennemie mortelle d'une très jolie femme, ma cousine à la mode de Bretagne, Mme la baronne Péry de Marannes.

—Une jolie femme! m'écriai-je. Il y a cinquante ans, je ne dis pas!

Olympe se mit à rire.

—Le fait est qu'elle a une grande fille, répondit-elle. Mais il y a cinquante ans, et même quarante, je peux bien vous garantir que ma cousine n'était pas née.

Dans ces paroles, une chose me frappa plus encore que l'âge de la prétendue vieille, ce fut la mention d'une «grande fille».

Le baron ne m'avait jamais soufflé mot de sa fille. J'avais donc aidé cet homme à dépouiller deux êtres sans défense!

Deux femmes, appartenant précisément à cette catégorie que la profession d'avocat tient à si juste honneur de défendre envers et contre tous: héritière en ceci, le barreau s'en vante assez haut, et je suppose qu'il en a le droit, héritière, dis-je, des générosités mortes de la chevalerie! Moi, avocat, j'avais fait tort à la veuve et à l'orpheline. J'avais le cœur serré. Olympe qui ne remarquait point ma tristesse soudaine, poursuivit:

—Du reste, vous n'êtes pas plus exposé que jadis à les rencontrer dans le monde. Elles n'ont plus rien absolument rien, et vivent à la campagne, au fond d'un trou. La famille se cotise et leur fait une petite pension, à laquelle M. le marquis a la bonté de contribuer pour ma part. Je crois, en outre, qu'elles travaillent. Nous cousinons peu, très peu, Mme Péry de Marannes a gâté sa vie, et c'est à peine si je connais la petite.

Dans toute autre circonstance ces paroles m'eussent donné une piètre opinion de la baronne; car Mme la marquise Olympe de Chambray était pour moi une manière d'oracle. J'étais habitué, comme tout le monde et même un peu plus, à voir en elle une personne supérieure et tout à fait accomplie.

Le pays de Caux appartenait à Olympe; dans toute la rigueur du terme, elle y faisait la pluie et le beau temps. Sa fortune ne nuisait pas à son crédit, mais nous étions surtout les vassaux de son élégance toute parisienne, de son esprit, de sa beauté, de sa grâce.

Mais ce soir, ma contribution aidant, le froid dédain exprimé par Olympe ajouta au sentiment d'intérêt qui naissait en moi....

Est-ce vrai, ce que je dis là? Et ne fais-je pas effort plutôt pour donner une origine vraisemblable à ce qui vint de soi, par la seule volonté de Dieu?

Je n'en sais rien, Geoffroy. J'arrive au fait.

Tu sais que j'ai toujours été plus ou moins malade, et que ma vie entière peut passer pour une longue convalescence.

Je pense que c'était six semaines ou deux mois après ma conversation avec Olympe. Mon médecin m'avait conseillé les courses à pied.

Un samedi que notre audience avait tourné court, je pris un livre et je m'enfonçai dans la campagne....

Geoffroy, tu n'as rien à craindre: il n'y eut aucune rencontre dramatique. Je ne protégeai point de jeune fille assaillie par un taureau furieux, quoique les nôtres ici, soient magnifiques et très ombrageux. Nulle attaque de brigands ne me coucha sur un lit hospitalier pour y être soigné par la main des grâces.

Mon Dieu non. Je vis tout uniment au détour d'un sentier, dans un champ fleuri et charmant que je n'oublierai jamais, une petite demoiselle qui chantait en cueillant des primevères.

Elle en avait déjà un gros bouquet.

Je n'aurais pas su dire si elle était jolie, car sa figure disparaissait presque tout entière dans l'ombre de son chapeau de paille.

Au-dessus d'elle se courbait un châtaignier trapu dont les branches ne bourgeonnaient pas encore, mais la hâte dans laquelle ses petites mains adroites fouillaient en se jouant, étincelait de mille points brillants. L'épine noire boutonnait déjà et les pousses sveltes du chèvrefeuille étaient vertes parmi les ronces.

Les oiseaux habillaient, cachant dans les broussées le mystère de leur travail amoureux; la violette invisible exhalait son souffle dans l'air; le blé tout jeune ondulait sous les caresses de la brise.

Je m'arrêtai à regarder la fillette qui ne me voyait pas.

Elle avait une robe d'indienne grise dont le tissu commun me semblait plus doux que la soie. Un ruban noir serrait sa ceinture. Ses cheveux blonds jouaient en grosses boucles sur ses épaules d'enfant.

Ce n'était qu'une enfant.... Geoffroy, que je t'aimerais si ton cœur battait un peu!

Moi, je pliais sous le poids d'une émotion qui m'irritait parce que je n'y comprenais rien, mais qui me ravissait en extase.

Peut-être que je fis un mouvement, bien malgré moi, car je retenais mon souffle; peut-être que mon regard pesa sur la jeune fille. Elle se retourna comme si quelque chose l'importunait. Nos regards se croisèrent, ce fut moi qui rougis.

Elle? son mouvement venait de mettre ses traits en pleine lumière, et le soleil du printemps éclaira son sourire.

Car elle eut un sourire à la fois espiègle et ingénu, avant de bondir comme un jeune faon pour disparaître d'un saut de l'autre côté de la haie. Je ne la vis plus; il y avait une brèche derrière le gros châtaignier. Mais je l'entendis qui disait, dans l'autre champ:

—Maman, c'est notre ennemi!

Ce mot me terrassa.

Et pourtant il était prononcé d'un accent de moquerie caressante.

Notre ennemi! son ennemi à elle! l'ennemi de sa maman!

N'avais-je pas agi de manière à mériter ce nom?

Pour tous les trésors de l'univers, je n'aurais pas franchi la haie qui me séparait de la baronne et de sa fille, mes deux victimes. Je les avais en effet reconnues. J'étais sûr de n'avoir fait de mal qu'à elles en toute ma vie.

Et ce terrible mot notre ennemi me les désignait aussi clairement que si elles se fussent nommées.

Je revins sur mes pas, ou plutôt je m'enfuis en proie à un trouble que je n'essaierai même pas de décrire. Je tremblais comme un coupable. Je ne me souviens pas d'avoir été jamais si éperdument malheureux.

Il ne me venait même pas à l'esprit qu'elles pussent suivre le même chemin que moi de l'autre côté de la haie. Je hâtais le pas, pensant m'éloigner d'elles.

Au bout du champ, je les rencontrai face à face.

T'attendais-tu à cela, Geoffroy? J'ai beau être misérable jusqu'à souhaiter de mourir, mon cœur fond dans ma poitrine au souvenir de cette heure délicieuse, comme si un rayon de bonheur éclairait et réchauffait mon désespoir.

Va, je sais bien que je ne suis pas un homme fort comme vous autres. Qu'aurai-je de toi? Ta pitié? Elle me fait peur, je n'en veux pas.

Je ne t'enverrai pas ces pauvres pages. En les écrivant, je sais que je les écris en vain—comme tant d'autres pages, à l'aide desquelles j'ai trompé mon angoisse.

Cela me rassure de savoir que tu ne les liras pas, et j'y mets tout mon cœur comme si tu devais les lire.

Je m'y complais, c'est ma seule jouissance. Je les garde quelques jours. Je les relis plusieurs fois avant de les anéantir....

Elles étaient là devant moi, je n'avais plus aucun moyen de les éviter.

Au premier regard, Jeanne et sa maman me parurent comme deux sœurs.

Il y a des maladies qui amoindrissent et font l'effet d'un rajeunissement.

Quand je les vis ainsi tout près de moi, se tenant par la main et me regardant avec une douceur pareille, je fis un pas en arrière et je chancelai.

La jeune mère me dit:

—Nous ne vous cherchions pas, M. Thibaut, mais vous avez été bon pour le père de cette chère enfant, et nous sommes contentes de vous remercier.

J'avais vu mourir ma sœur aînée de la poitrine, vers ma dixième année. À cet âge-là on se souvient.

C'était ma sœur qui m'apprenait à lire. Il me sembla que j'entendais, après quinze ans, la douceur voilée de sa voix.

Et quelque chose aussi me rappelait la chère morte dans la suavité douloureuse de ces traits qui avaient une blancheur de cire.

J'ai oublié ce que je répondis.

Jeanne et sa mère me donnèrent la main....

Note. Il y avait ici une phrase effacée avec beaucoup de soin, puis les initiales de Lucien, avec son paraphe, le tout barré d'un simple trait de plume.

Pièce numéro 3

(Anonyme, écriture différente du n°1, mais également contrefaite.)

À M. L. Thibaut.

30 septembre 1864.

Mon cher Lucien,

Vous avez encore des amis, bien que vous viviez comme un loup. Mais vous savez, les loups ont beau se cacher au fond du bois, on les relance. Je viens vous relancer pour vous dire ce que vous paraissez ne pas savoir: les courtes folies sont les meilleures.

On ne vous demande rien pour cet adage ni pour cette conséquence qui en découle: la pire de toutes les folies est le mariage, parce que c'est celle qui dure le plus longtemps.

Tant que vous n'avez pas sauté le fossé, mon pauvre garçon, il y a de la ressource, et on peut, on doit essayer de vous arrêter, fût-ce par le collet. Un bon médecin ne s'occupe pas de savoir si le remède est agréable à prendre ou non.

Vous êtes entre les pattes de deux aventurières, on vous le dit tout net. Le proverbe chante: qui se ressemble s'assemble. Le papa et la maman de votre donzelle se ressemblaient, ils s'assemblèrent.

On parlait déjà dans ce temps-là, et même bien plus qu'à présent, de la tontine des cinq fournisseurs. Les millions volés à l'État avaient fait des petits, et la fortune du Dernier Vivant était évaluée à des sommes folles. Ce coquin idiot, le baron Péry, vint se brûler à la chandelle: il épousa sa femme parce qu'il la croyait héritière de je ne sais plus quelle portion du gâteau. La dame de son côté, croyait le baron propriétaire de châteaux, de moulins, de futaies, etc.

C'est une vieille histoire, mais qui est toujours amusante.

La dame n'avait rien qu'un assez gentil mobilier, conquis sur divers, et quant au baron, il avait beaucoup de dettes. Qu'arriva-t-il? Reproches de s'être mutuellement trompés, scandale, séparation et le reste. Vous connaissez tout cela mieux que moi, puisque vous avez été l'homme d'affaires du vieux drôle.

Ce que vous ignorez peut-être, c'est que d'une pierre vous recevez déjà deux coups, sans compter les autres, qui ne peuvent manquer de venir.

On vous accuse déjà d'avoir eu vent du fantastique héritage, et de faire une affaire d'argent, détestable, il est vrai, mais très honteuse aussi.

On vous accuse, en outre, de fermer volontairement les yeux sur le passé de la petite personne. Elle chasse de race, vous le savez puisque tout le monde le sait.

C'est comme la loi que nul n'est censé ignorer quand elle a été dûment affichée.

Vous arrivez après beaucoup d'autres, vous êtes censé le savoir.

Si par impossible vous ne le saviez vraiment pas, écrivez donc un mot à ce fou de Rochecotte. Sa réponse vous fixera, et je me déclarerai bien heureux si mon avertissement désintéressé peut vous empêcher de faire une pareille culbute.

Croyez-moi, écrivez à Rochecotte.

Pièces numéros 4, 5, 6, 7 & 8

Dates échelonnées du 4 au 15 octobre. Toutes lettres anonymes. Écritures diverses, mais contrefaites uniformément.

Note de Geoffroy.—Ces lettres ne contenaient aucun fait nouveau. Trois d'entre-elles faisaient allusion à l'héritage du dernier vivant et à la tontine des cinq fournisseurs. Les deux autres engageaient ironiquement Lucien Thibaut à se renseigner sur le compte de Jeanne auprès d'Albert de Rochecotte.

Pièce numéro 9

(Lettre écrite et signée par Lucien.)

À M. le comte Albert de Rochecotte, à Paris.

Yvetot, 15 octobre 1864.

Mon cher Albert.

Je te prie de me répondre courrier pour courrier. La question que je vais t'adresser te paraîtra singulière. Il m'en coûte beaucoup de te la faire, surtout par écrit, mais les circonstances me pressent et m'obligent. Je suis dans l'enfer en attendant ta réponse, qui va décider de mon sort. Connais-tu Mlle Jeanne Péry, fille de notre ancien compagnon, le baron Péry de Marannes? Je m'adresse à ta loyauté. Ton affirmation fera foi pour moi. Je t'embrasse.

Pièce numéro 10