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Le dernier vivant

Chapter 227: III
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About This Book

A first-person narrator reconstructs a convoluted criminal and domestic drama centered on Lucien Thibaut and a woman named Jeanne, unfolding through police dossiers, journal excerpts, correspondence, and interwoven personal narratives. The plot follows investigations, courtroom confrontations and an episode of flight, gradually exposing secrets, betrayals and financial misconduct linked to wartime contracts. Alternating documentary material with intimate recollection, the work blends suspense and moral questioning as characters seek justice and vindication while the narrative probes how hidden transactions and social ambition corrode private lives.

Septième ouvrage de J.-B.-M. Calvaire

Du sang et des fleurs


Avant-propos

Ce titre-là a l'air prétentieux, mais il est encore bien loin de dire tout ce qu'il y aura dessous. C'est ici comme chez Nicolet, toujours de plus carabiné en plus carabiné! Le mérite n'en est pas à moi, mais aux événements dont je suis le fidèle rapporteur.

Je n'ai rien contre les romanciers, mais je ne peux m'empêcher de dire ceci: les histoires inventées par le hasard sont autrement originales que les rengaines prétendues habiles qu'on pipe en fouillant cette hotte creuse que ces messieurs appellent leur imagination. Attrape!


I

La Couronne

J'ai omis à dessein de parler d'une visite que le patron fit à la Salpêtrière, quartier des folles, pendant notre premier voyage de Paris. Je désirais ne mentionner cette circonstance qu'au moment voulu, crainte qu'elle ne fût oubliée par le lecteur.

On sait que M. Louaisot affichait la prétention de tout connaître et d'être plus savant que les almanachs. Je pense bien qu'ici il avait son idée. Il cherchait un rouage pour sa mécanique, ou plutôt un outil: l'outil qui tue.

Le diable sema un instrument sur son chemin, et vous pensez que M. Louaisot ne le laissa pas traîner.

Il y avait à la Salpêtrière une folle nommée Laura Cantù. Elle était née à Paris, malgré son nom italien, mais ses parents venaient de Catane en Sicile.

Son père et sa mère étaient morts.

On l'appelait la Couronne. Voici pourquoi: elle s'évadait très souvent, malgré la surveillance spéciale dont on l'entourait, on peut même dire qu'elle s'évadait quand elle voulait, par suite d'un merveilleux don d'agilité qu'elle avait. On prétendait qu'elle était veuve d'un saltimbanque et ancienne danseuse de corde elle-même.

Dès qu'elle était libre elle volait. Cela lui était d'autant plus facile qu'elle avait une physionomie douce et remarquablement honnête.

Avec le produit de ses vols, elle achetait des fleurs qu'elle arrangeait en couronnes pour les porter au cimetière,—non point sur une tombe aimée ou tout au moins connue d'avance, mais sur n'importe quelle tombe, pourvu que le gazon d'alentour recouvrit le corps d'un enfant.

C'était là sa folie. Elle disait qu'on lui avait pris son petit enfant pour le mettre dans la terre, et elle voulait couvrir la terre de fleurs.

Laura Cantù ou la Couronne pouvait avoir vingt-cinq ans. Elle était assez grande et trop mince, à cause de sa maigreur, mais vous n'avez pas vu souvent de taille plus gracieuse que la sienne. Elle prenait tout naturellement des poses charmantes et la souplesse inouïe de son corps donnait à ses mouvements une harmonie singulière.

Elle avait dû être jolie tout à fait. Ses traits pâlis et flétris retrouvaient encore de la beauté dans le sourire. Je l'ai vue plus d'une fois dans sa pose indolente et qu'un peintre eût voulu saisir, bercer le vent dans ses bras vides, tandis que ses grands cheveux noirs tombaient comme un voile sur son visage reposé dans un rêve.

C'était son rêve qu'elle berçait en chantant sur un air lent et triste une chanson interminable qui commençait ainsi:

Le petit enfant
Sourit, dans ses langes,
C'est qu'il voit les anges.—
Le soleil couchant
À des yeux étranges....
Le petit enfant
Se plaît sur la terre
Auprès de sa mère.—
J'ai pleuré souvent
La nuit tout entière....

II

Une pièce de la mécanique Louaisot

M. Louaisot, en ce temps-là, étudiait surtout la phrénologie. Que n'étudiait-il pas? Il disait que lui, M. Louaisot, avait toutes les bosses du fameux diplomate M. de Talleyrand-Périgord, et que moi je n'étais pas beaucoup mieux monté qu'un singe ouistiti.

La phrénologie, toujours selon lui, était pour beaucoup dans sa visite à la Salpêtrière. Il me parla de la Couronne pendant toute une semaine et finit par me la mener voir.

Je la trouvai telle que je l'ai décrite, assise sur l'herbe, dans le bosquet.

Quand nous lui parlâmes, elle ne nous répondit point.

Son regard, qui passait à travers les boucles ruisselantes de ses cheveux, avait une douceur infinie. Elle se laissa palper le derrière de la tête. M. Louaisot me montra, vers la nuque, la bosse qui était cause de son amour passionné pour les enfants, et derrière les oreilles, deux autres bosses qui la prédisposaient fatalement à tuer.

Elle se mit à bercer et à chanter pendant cela:

Le petit enfant
Aimait sa demeure,
Dans le ciel il pleure.—
L'écho lentement
A murmuré l'heure....

Tuer! Cette pauvre créature! Sa voix me remuait le cœur.

Une gardienne nous dit:

—Elle est bien tranquille aujourd'hui, mais hier elle a sauté de cette branche que vous voyez là-haut dans le grand marronnier. Heureusement qu'elle a manqué son élan et qu'elle est retombée de ce côté-ci du mur, car elle aurait porté l'argent des voisins au cimetière!

—Est-elle méchante? demanda Louaisot.

—Des fois, mais pas souvent. Elle dit qu'on voulait faire danser son petit sur la corde quand il était encore trop jeune. Plus on les fait danser petits, plus ça attire la foule. Alors, il tomba et se cassa. Elle cherche toujours l'homme qui fit ce coup-là et si elle le trouve jamais, gare à lui! Vous ne savez pas comme elle est forte!

La Couronne berçait le vide et chantait:

Le petit enfant
À la tête ronde,
Souriante et blonde.—
L'eau coule en chantant
Sa chanson profonde....

Cette chose-là une fois écrite ne sonne plus. Il aurait fallu entendre la Couronne elle-même.

—Il n'y a pas bien longtemps, reprit la gardienne, il vint un visiteur qui déplut à une de nos vieilles, je ne sais pas pourquoi. Elles ont de la malice comme des démons. La vieille alla trouver la Couronne qui était à bêcher son petit cimetière là-bas au bout du bosquet et lui montra le visiteur en disant:

—Le voilà! celui qui a tué l'enfant!

La Couronne ne fit qu'une demi-douzaine de bonds pour traverser tout cet espace que vous voyez. Elle tomba sur le malheureux monsieur comme une tigresse. Ah! Ah! vous ne l'auriez pas reconnue! Le diable était dans ses yeux! Ses cheveux se hérissaient. On entendait ce qui râle dans la gorge des bêtes féroces. Le pauvre monsieur ne mourut pas sur le coup, mais les médecins disent qu'il n'en relèvera pas....

Le patron cligna de l'œil en me regardant. Simple histoire d'avoir raison en phrénologie.

—Elle a donc un petit cimetière à elle? demanda-t-il.

—Si vous voulez lui payer quelques fleurs, vous allez bien voir.

La gardienne vendait des fleurs, à cause de la folle, comme elle aurait vendu des petits pains si elle eût gardé, de l'autre côté du boulevard, les ours du jardin des Plantes. Le patron acheta un bouquet qu'il jeta sur les genoux de Laura.

Celle-ci ne leva même pas les yeux. Elle se mit tout de suite, avec une activité incroyable, à fabriquer une couronne qui fut achevée en un clin d'œil. En travaillant, elle égrenait les couplets de sa chanson.

Dès que la couronne fut achevée, elle se leva, et sans nous accorder la moindre attention, elle se dirigea, de son pas indolent et gracieux, vers l'une des extrémités du bosquet. La gardienne nous dit:

—Elle ne remercie jamais. Dans son idée, c'est le bon Dieu qui lui envoie les fleurs. Elle va remercier le bon Dieu là-bas.

Nous la suivîmes. La gardienne continuait.

—Ce n'est pas qu'elle aime le bon Dieu, il lui a pris son enfant; mais elle le craint parce qu'il a son enfant.

La Couronne s'arrêta tout au bout du bosquet devant un petit tertre gazonné qu'elle avait dû élever elle-même. Il y avait une pierre plate et une croix.

Elle mit la guirlande au bras de la croix qui avait déjà des fleurs, puis elle s'agenouilla et colla ses lèvres contre la terre.

J'avais le cœur plein.

En rentrant chez nous, le patron me dit:

—Tout peut se placer, même cette bonne femme-là: la mécanique a une pièce de plus.


III

La petite Pologne

Quelques semaines après, je fus l'homme le plus étonné du monde en voyant arriver chez nous Laura Cantù en costume très décent et l'air aussi posé qu'une dame de charité.

Le patron était absent. Je la fis asseoir dans le bureau. Elle me dit avec beaucoup de calme qu'elle était la Couronne, une folle de la Salpêtrière et qu'elle s'était évadée tout exprès pour venir trouver M. Louaisot de Méricourt qui devait lui vendre des renseignements sur l'homme qui avait tué son pauvre petit enfant.

Louaisot avait dû la travailler déjà depuis notre visite.

Laura Cantù me raconta quelques bribes de sa mélancolique histoire. Il y avait en elle une poésie douce qui charmait. Je fus obligé de la quitter pour aller à un autre client.

Elle fit, pendant mon absence, deux couronnes avec les fleurs qui étaient dans les vases de la cheminée.

Et quand je revins, elle me dit qu'elle allait avoir une grosse brassée de roses avec deux louis qu'elle avait volés dans une maison de l'avenue d'Italie. Elle comptait bien prendre le temps de porter ses fleurs au Père-Lachaise avant de rentrer à la Salpêtrière.

Car elle ne s'échappait pas pour autre chose que pour visiter les cimetières. Elle rentrait toujours.

Franchissons maintenant les mois et les années. Arrivons au moment où séparé de M. Louaisot déjà depuis longtemps, je continuais néanmoins d'éclairer sa conduite, poussé par un sentiment de curiosité irrésistible.

On n'assiste pas au prologue d'un tel drame sans rester mordu par le besoin d'en connaître le dénouement.

Jean Rochecotte-Bocourt, l'un des deux survivants de l'association tontinière établie plus de quarante ans en ça entre les cinq fournisseurs du pays de Caux, était maintenant un vieillard souffreteux, tout tremblant de corps et d'esprit qui végétait dans un état de perpétuelle terreur.

Il avait quitté la Normandie quelques mois après la mort du troisième tontinier, et je suppose que M. Louaisot n'était pas étranger à cette fuite.

Car, en s'expatriant, le vieux Jean fuyait positivement le terrible voisinage de Joseph Huroux.

L'étude Pouleux était toujours dépositaire des fonds de la tontine, qui dépassaient désormais de beaucoup quatre millions, puisque la troisième période de quinze années était entamée.

Me Pouleux n'avait pas les mêmes raisons que Louaisot pour tenir la dragée haute à Joseph Huroux qui avait maintenant une chance sur deux d'entrer en possession du trésor: une très grosse chance contre une très petite, car il était bien portant, malgré ses excès, et le vieux Jean ne tenait plus sur ses jambes.

En outre, Joseph Huroux passait pour avoir un moyen à lui d'amender les tables de mortalité, et le vieux Jean, à cet égard, n'était plus capable de lui rendre la monnaie de sa pièce.

Aussi Me Pouleux s'était-il fait sans scrupule aucun le banquier de l'ancien mendiant qui ne gueusait plus et courait les foires et assemblées, aussi cossu que pas un marchand de bœufs.

Plus Joseph Huroux vieillissait, et mieux il buvait. Quand il avait bu, il se posait en gros capitaliste, comme si déjà la clef de la caisse tontinière eût été dans la poche de côté de sa peau de bique.

Seulement, il avait la fanfaronnade normande, et ne disait jamais rien qui pût compromettre ni le passé ni l'avenir.

Le vieux Jean, pauvre et malade, n'aurait pas duré beaucoup en face de ce robuste matador qui avait déjà de terribles ressources au temps de sa misère, et qui aujourd'hui faisait sonner des poignées de pièces de cent sous dans son sac.

Mais, aux faibles, il reste la Providence. Ici, la Providence eut la bizarre idée de marcher dans les grands souliers crottés de M. Louaisot, qui donna au pauvre vieux Jean les moyens de venir à Paris.

M. Louaisot l'aurait mis bien volontiers dans sa propre maison, mais le vieux Jean avait défiance. Les gens de campagne se croient plus en sûreté dans la solitude qu'auprès d'un chrétien de certaine espèce.

Je partage un peu leur avis.

On chercha donc tout bonnement un trou pour bien cacher le vieux Jean.

Dans la rue du Rocher, à quelques centaines de pas de la barrière Monceaux, il y avait alors une petite allée humide et tortueuse, qui courait entre deux grands murs et rejoignait d'immenses terrains vagues, où le quartier de Laborde a été bâti depuis.

Cela confinait à la Petite-Pologne, forêt de Bondy parisienne, aussi célèbre jadis que le furent plus tard les Carrières d'Amérique.

Ce lieu s'appelait la plaine Bochet. Bien peu de gens savaient son nom.

Au bout de la ruelle, il y avait une masure en complet désarroi, entourée, comme une tombe, d'un terrain de deux mètres en tous sens. Elle avait appartenu à un rétameur qui travaillait en ville et ne venait là que pour dormir.

On y installa le bonhomme Jean Rochecotte.

De prix d'achat, ce palais coûta cinq cents francs, et le vieux vécut là au milieu de son futur domaine, car il devait acquérir bien peu de temps après tous les terrains et toutes les maisons qui entouraient sa misère.

Ce ne fut pas moi qui le cherchai. Vous allez voir que ce fut lui qui vint à moi, car je nichais dans une hutte encore plus misérable que la sienne, faite avec une douzaine de planches pourries et de vieux volets, dont la location me coûtait quatorze sous par semaine, payables dix centimes chaque soir.

Je succédais à un tueur de rats qui avait fait banqueroute.

Moi, dans ma hutte, je n'avais même pas d'entourage comme au cimetière, et quand mes pieds s'allongeaient en dormant, ils passaient à travers mes murs.

Ce fut là que je commençai la rédaction de mes œuvres littéraires.

J'avais vu M. Louaisot venir plusieurs fois dans le taudis du vieux Jean qui m'inspirait une certaine envie par le confortable dont il jouissait. On lui avait installé un poêle de fonte et il faisait sa soupe en plein air, vêtu d'un manteau de chasseur d'Afrique qui m'aurait été comme un gant.

Avec ce même petit manteau gris d'ardoise, dont les déchirures étaient très bien recousues de fil blanc, il allait, le matin, chercher son sou de lait dans la rue du Rocher sous une porte cochère. Pour tout dire enfin, il prenait son café le soir avec une larme d'eau-de-vie.

Auprès de moi, c'était un gros bourgeois.

On pense si je guettais M. Louaisot! Je l'avais reconnu dès sa première visite. Mais on devine en même temps quelles précautions je prenais pour n'être point vu de lui.

En vérité, ce n'était pas difficile. Les pentes des Montagnes Rocheuses ne peuvent pas être plus sauvages ni plus accidentées que ne l'étaient les abords de mon domaine.

C'étaient partout des décombres, d'immenses tas de plâtras, des steppes de cette grande vilaine herbe bleuâtre qui croit sans culture, dans tous les terrains vagues de Paris.

On aurait mis là-dedans du chevreuil! Et j'avais arrangé—car mon goût pour la poésie a résisté à tous mes malheurs—un petit jardinet entre trois pans de mur en ruines, où je cultivais des chrysanthèmes arrachés sur les talus des fortifications, des pissenlits, deux pieds de digitale et même un lilas, ramassé dans les rebuts du marché aux fleurs. Il était devenu superbe, mon lilas,—comme ces condamnés de la médecine qui ont le tort de reprendre et d'engraisser à la barbe de la faculté.

Un jour que j'étais à mon travail d'auteur, je vis M. Louaisot déboucher de l'allée avec une jeune femme, et du premier coup d'œil je reconnus la folle de la Salpêtrière: Laura Cantù, dite la Couronne.

Elle allait derrière lui, ou plutôt autour de lui comme un enfant qui joue en marchant. Elle cueillait des herbes et quelques pauvres vilaines fleurs.

Parfois, d'un bond de chamois, elle franchissait un décombre—ou bien grimpait sur une ruine—pour voir de plus loin.

D'où j'étais, je la trouvais toute jeune: l'air d'une fillette.

Le bonhomme Jean prenait le soleil sur le pas de sa porte.

Dès que Laura l'aperçut, elle courut à lui. Il se trouvait que la pauvre créature aimait les vieillards presque autant que les enfants.

Elle bondit sur les genoux de Jean Rochecotte et s'y blottit, caressante comme si elle eût trouvé là le sein de son père.


IV

L'outil est-il bon?

Je ne sais pas ce que se dirent le vieux Jean et le patron. J'étais bien trop loin pour les entendre causer mais il fut évident pour moi que M. Louaisot apportait une communication à la fois importante et fâcheuse, car le vieux se prit bientôt à trembler de tous ses membres.

Il n'y aura pas beaucoup de dialogue dans le drame qui va suivre, puisque mes oreilles m'étaient inutiles. J'espère cependant rendre les scènes aussi claires pour le lecteur qu'elles le furent pour moi qui assistai, toute cette journée durant, à une véritable pantomime.

Louaisot ne resta pas plus d'un quart d'heure. En s'en allant, il laissa Laura endormie aux pieds du vieillard qui la regardait avec un espoir mêlé de terreur.

Je traduisais déjà l'expression de cette physionomie ravagée. Elle me semblait dire:

«Est-ce bien vrai que cette pauvre fille soit en état de me porter secours?»

Mais le véritable mot de l'énigme me fut donné une heure environ après le départ de Louaisot.

Le bonhomme s'était assoupi à son tour. C'était vraiment une misérable créature, sa tête pendait sur sa poitrine creuse, laissant saillir les os de sa nuque, dentée comme une scie.

Un coup de poing aurait brisé cela comme verre.

Tout d'un coup, je vis paraître au bout de la ruelle une peau de bique, un brûle-gueule et un nez couleur de tomate.

Jamais je n'avais vu Joseph Huroux. J'ignorais même qu'il fût en état de se payer une toilette aussi étoffée.

Et pourtant je le reconnus tout de suite, comme si quelqu'un l'eût nommé derrière moi.

Ma pensée marcha aussitôt. Je ne dis pas mon imagination, j'en manque absolument; je dis ma pensée: ce qui chez nous devine et déduit par le calcul.

Que venait faire là l'ancien mendiant, si véhémentement soupçonné d'avoir guéri de leur misère les trois premiers membres de la tontine?

Ceci n'était pas même une question pour moi.

Joseph Huroux venait rendre au vieux Jean le même service qu'il avait déjà rendu successivement à Jean-Pierre Martin, le bedeau, à Simon Roux, dit Duchêne le déserteur, et à Vincent Malouais, le maquignon.

Mauvaise figure, du reste, ce Joseph Huroux, et qui disait assez bien son dessein.

Mais comment était-il là? Le trou du bonhomme ne pouvait, en vérité, passer pour une cachette facile à découvrir.

Le vieux Jean ne sortait jamais, sinon dans un petit périmètre de cent cinquante mètres au plus pour se procurer ses aliments et son tabac. Son chauffage, il le ramassait dans le désert qui environnait nos deux huttes, la sienne et la mienne.

Et même, quand une de mes planches laissait tomber ses coins moisis, il ramassait le bois pour le brûler.

Un limier de Paris, un vrai limier serait venu ici peut-être tout justement parce que personne n'y venait, mais un bouledogue campagnard!

Non. Ce devait être M. Louaisot qui avait attiré là Joseph Huroux par son industrie.

La présence de Laura,—l'outil,—donnait pour moi à cette supposition le caractère de l'évidence.

M. Louaisot avait pris les devants, parce que l'homme à la peau de bique l'inquiétait. Ce n'était pas, après tout, un adversaire méprisable. Il avait fait trois fois ses preuves.

Un coup d'heureuse chance pouvait lui fournir beau jeu pour la partie suprême. Avec beau jeu, il devait gagner. Et alors, le plan de M. Louaisot, qui avait déjà coûté si cher, était ruiné à jamais.

Il n'était pas dans la nature du patron de s'en rapporter au sort. Lui qui trichait toujours, pourquoi aurait-il mené loyalement cette partie d'où dépendait tout son avenir?

Il avait, comme à l'ordinaire, voulu choisir son terrain, son heure et ses armes.

Il avait amené Joseph Huroux ici—lui-même.

Ici, où le piège était tendu.

J'allais voir la lutte, moi, la plume derrière l'oreille et commodément assis sur la bûche qui me servait de fauteuil à la Voltaire.

Je ne sais pas si mon admiration pour ce roi des coquins me rend partial, mais je suis bien forcé d'avouer qu'ici encore sa combinaison me paraît mériter les plus grands éloges.

Rien que le choix de l'outil trahit la main d'un maître.

Voici un scélérat campagnard qu'on a été pêcher dans son cabaret d'habitude, là-bas, au fond du pays de Caux pour lui dire:

«L'homme que tu cherches et qui vaut pour toi une demi-douzaine de millions est à Paris.»

Ce n'est pas mal, mais cela rentre dans les moyens vulgaires.

Le rustre part. À Paris, il cherche et ne trouve pas. On le prend par la main et on le conduit au seuil de la cachette.

Ça devient plus original. Il y a en effet, là, une difficulté.

Pour tendre une embuscade à l'ennemi, il faut des soldats. Et l'ennemi, quand il s'appelle Joseph Huroux, ancien mendiant à besace du pays cauchois, a un flair capable de dépister le gendarme à trois lieues à la ronde.

D'ailleurs, dans notre cas spécial le gendarme n'est bon que pour arrêter, empêcher, il ne tranche pas la question de survivance, qui est la principale.

Tout est donc dans le choix du soldat qui va garder ce vieil homme, inhabile à se garder lui-même.

Tout est dans le choix de l'outil.

Or voici un outil qu'on ne voit pas, une arme qui n'a pas l'air d'une arme: une gracieuse jeune femme dont l'indolence ne peut qu'ajouter aux embarras du vieillard.

Le rustre peut approcher sans défiance. Tout au plus lui en coûtera-t-il deux coups au lieu d'un, et il n'est pas à cela près.

Ah! certes, la trappe est bien tendue. C'est une arme invisible, celle-là.—Reste à savoir si elle est assez fortement trempée pour remplacer les armes qui se voient.

C'est à peine si Joseph Huroux se montra au bout du mur qui fermait l'extrémité de la ruelle, débouchant dans la plaine Bochet.

Je dis fermait parce que la ruelle venait sur nous de biais. Pour se cacher il suffisait de faire un pas en arrière.

Joseph Huroux avait un chapeau de cuir rabattu jusque sur ses yeux. Il tenait à la main une monstrueuse cravache dont le cuir était tout pelé, mais qui devait avoir dans sa pomme une balle pesant au moins une once.

Il regarda le vieux et je vis ses grosses lèvres sourire.

La vue de Laura endormie parut l'enchanter beaucoup moins. Je devinai sur sa bouche une question qui devait être celle-ci:

—Où diable la vieille bête a-t-il volé cela?

Il réfléchit pendant la moitié d'une minute, puis il disparut.

J'étais sûr qu'il ne s'en était pas allé bien loin.


V

Ce que valait l'outil

Le dimanche, dans ces halliers parisiens plus sauvages que les solitudes de la Sonora et d'une laideur désolée à laquelle rien au monde ne se peut comparer, quelques Pawnies de la rue Saint-Lazare, quelques O-jibbewas de la barrière Monceaux venaient quelquefois vaguer.

On voyait là de pauvres honnêtes familles si peu habituées au vert qu'elles prenaient les souillures du sol pour de l'herbe, et nos cahutes pour des chaumières,—on voyait aussi quelques couples prodigieux, don Juan de retour du bagne et sa dona Anna fourrageant dans cette misère et essayant de ruiner les ruines.

Mais les jours de semaine, personne! jamais!

On arrivait pourtant dans ce Sahara de deux hectares par trois différents côtés, la ruelle d'abord, un couloir descendant du boulevard extérieur ensuite, enfin une sorte de boyau tortueux qui montait de la rue de Laborde.

Mais excepté le dimanche, où Paris descendrait à la cave plutôt que de ne pas sortir de chez lui, ces trois défilés semblaient des barrières infranchissables entre notre barbarie et la civilisation indigente des alentours.

Le lieu était véritablement propice pour un mauvais coup. Point de fenêtres donnant sur les terrains. Entre la rue du Rocher, qui était la plus voisine de nous et nos huttes il y avait toute la longueur de la ruelle, occupée par deux grands jardins dont les murs avaient vingt pieds de hauteur.

Je ne crois pas qu'il se fût jamais commis là beaucoup de crimes, mais c'était parce que personne n'y venait qui valût la peine d'être assommé.

Un soir de dimanche, j'y ai entendu deux philosophes dont l'un disait à l'autre avec mélancolie:

—S'il venait seulement quelqu'un de trois francs!...

Mais l'autre ne répondit seulement pas à la hardiesse de cette hypothèse.

Une heure se passa. La Couronne s'éveilla la première. Elle secoua doucement la main du vieillard qui ouvrit les yeux en sursaut. Il avait dormi tranquille parce qu'il se sentait gardé, on comprenait cela à la terreur soudaine que le réveil amenait.

La Couronne demanda à manger, car le vieux entra dans sa maison et en ressortit avec une tartine de pain et une pomme.

Laura se mit aussitôt à faire son repas.

Il n'y avait pas à s'y tromper, elle était là en sentinelle. Louaisot avait obtenu d'elle promesse d'y rester un temps donné. Et d'autre part, il s'était arrangé de façon que Joseph Huroux arrivât pendant qu'elle faisait faction.

Le patron excellait à ces arrangements presque puérils et fournissant des conséquences tragiques.

Dès que la Couronne eut achevé son repas qu'elle prit, accroupie, mangeant tour à tour une petite bouchée de pain et une petite bouchée de pomme, elle sauta sur les genoux du vieux Jean et l'embrassa à plusieurs reprises.

Elle était gaie, elle riait si bruyamment que l'écho de sa joie venait jusqu'à moi par les trous de mes planches.

Puis elle prit tout à coup sa course à travers les herbes desséchées, fouillant les maigres broussailles et cherchant je ne sais quoi.

Tantôt elle parlait toute seule, tantôt elle chantait sa chanson.

Je guettais l'embouchure de la ruelle.

Joseph Huroux n'avait point reparu.

Le soleil s'était couché derrière les maisons lointaines de la rue de la Bienfaisance dont les derrières bordaient le terrain du côté de l'ouest.

Le brun de nuit approchait.

Laura se mit à bercer le cher petit fantôme que son rêve mettait entre ses bras si souvent. Aux lueurs du crépuscule vous eussiez dit la jeune mère heureuse qui presse contre son sein l'espoir bien aimé de sa vie.

Elle était belle et douce comme l'amour des madones.

En berçant, elle chantait. Elle vint si près de ma hutte que j'entendais sa mélodie plaintive:

Le petit enfant
Était dans sa cage
L'oiseau de passage.—
La lune à présent
Est sous le nuage....

Elle s'interrompit à dix pas de moi pour cueillir un liseron fané.

Et la nature du pacte conclu entre elle et Louaisot me fut catégoriquement expliquée, car elle dit:

—Il m'a promis de me donner tout ce que je pourrais porter de fleurs!

Voilà pourquoi elle gardait fidèlement sa faction. Pour récompense, elle aurait de pleines brassées de fleurs; de quoi fleurir beaucoup, beaucoup de petites tombes.

Elle passa derrière ma cahute:

Mon petit enfant,
Où s'en est allée
Ton âme envolée?—
J'écoute le vent
Qui suit la vallée....

Ce fut le dernier couplet que j'entendis: Laura s'était perdue dans les décombres.

Le vieux Jean avait repassé le seuil de sa maison.

Mon regard, qui avait quitté un instant l'extrémité de la ruelle, y revint. Je vis quelque chose de sombre au coin du grand mur.

Cela remuait—et avançait.

La brune était tombée tout à fait, mais je n'avais pas besoin d'y voir. Je savais quel était cet objet sombre qui semblait glisser vers la cabane du vieux Jean.

Celui-ci était en train d'allumer sa chandelle. Je venais d'apercevoir cette lueur rapide qui suit l'explosion d'une allumette chimique.

Il ne devait pas être sur ses gardes.

Tout cela ne me concernait point, et pourtant j'avais la poitrine serrée.

Ce n'était pas pour les millions. Ces deux vieux hommes jouaient une partie dont l'enjeu aurait couvert d'or les trois quarts de la plaine Bochet, mais que m'importait cet enjeu, dont, en aucun cas, je ne devais avoir ma part?

Ma poitrine se serrait parce que je devinais un couteau sous la peau de bique de l'ancien mendiant, et parce que ce vieillard tremblotant, qui ne saurait point se défendre, était mon voisin, mon seul voisin depuis plusieurs semaines.

Et puis qu'allait faire la Couronne?

Elle était loin. On ne la voyait plus. L'écho de son chant n'arrivait même pas jusqu'à moi.

Joseph Huroux avançait toujours.

Il était arrivé à un pli de terrain où les herbes avaient eu plus d'humidité et s'étaient multipliées.

Il avait désormais de quoi masquer son approche.

Je n'aurai jamais honte de ma sensibilité. Cédant à un mouvement généreux, je soulevai la planche qui me servait de porte et je sortis.

Je pouvais prévenir le vieux sans trop de danger parce que sa cahute avait une manière de fenêtre qui donnait juste en face de moi et qui se trouvait ouverte.

Mais je n'eus pas le temps d'accomplir mon dessein.

L'événement marcha comme la foudre.

Au moment où je sortais en prenant les précautions dictées par la prudence, le vieux Jean qui ne se doutait encore de rien, mais qui voulait clore sa devanture à l'heure ordinaire, passa sa tête à la fenêtre, ouverte de mon côté et cria de sa voix chevrotante:

—Hé! là-bas! ma bonne fille, il faut rentrer.

Elle entendit, car son pas remua les herbes à une centaine de mètres derrière moi. Mais Jean Huroux entendit aussi. Il avait avancé bien plus que je ne croyais à l'abri de la coulée. Je le vis se dresser à vingt mètres tout au plus de la porte du vieux Jean.

Celui-ci l'aperçut en même temps que moi. Il était debout au seuil de sa porte et tenait la barre à la main. Je suppose qu'il reconnut son mortel ennemi, car il jeta la barre dont il n'avait plus le temps de se servir et, faisant le tour de sa cabane, il s'enfuit vers ma hutte. On entendait le râle de terreur qui s'échappait de sa gorge. Pourtant, il n'avait pas perdu son sang-froid, car en courant, il criait:

—Laura, ma fille! c'est lui! au secours!

C'était encore un rude gaillard que ce Joseph Huroux.

Il avait dépouillé sa peau de bique pour mieux aller et il faisait des enjambées de loup.

Moi, j'avais laissé retomber ma planche. Mon taudis avait bien assez de trous sans cela.

La Couronne venait, mais elle ne se pressait pas. Le vieux n'avait pas encore prononcé le mot sacramentel.

Et il faillit bien ne pas le prononcer, car Joseph Huroux gagnait terriblement.

Au risque de radoter, je répète qu'on était ici aussi loin de tout secours, quoique dans Paris, et aussi à l'aise pour commettre un meurtre que si une forêt vierge vous eût entouré à dix lieues à la ronde. Huroux atteignit Jean au moment où celui-ci passait devant ma hutte. Jean venait de butter et de tomber.

Ce fut ce qui le sauva, car en tombant et probablement sans le savoir, il prononça le mot-talisman.

—Viens! s'écria-t-il avec détresse, voilà l'homme! celui qui a tué le petit enfant!

Quelque chose de plus rapide qu'un cerf au plus fort de sa course passa devant ma hutte. À travers les planches, je sentis le vent de ce projectile humain. C'était la Couronne qui bondissait.

Jean Huroux, saisi à la gorge, poussa une clameur étranglée.

Il y eut une lutte courte, pendant laquelle je vis la folle s'enlacer comme un serpent autour de ce gros corps aux formes athlétiques. Puis la folle se mit à gambader de ci de là, tandis que Joseph Huroux gisait la face contre terre. L'outil était bon.

Le vieux Jean se releva péniblement. Quand il fut debout, il redressa ses reins que toujours j'avais vus courbés, et d'une voix que je n'avais jamais entendue, il dit:

Je suis le dernier vivant!

J'attendais le patron.

Le patron vint avec sa charge de fleurs que la Couronne emporta en triomphe.

Celle-là n'était pas embarrassée pour entrer au cimetière après la fermeture des grilles. La hauteur des murailles ne l'inquiétait point.

M. Louaisot voulut prendre avec le vieux Jean son ton ordinaire, mais celui-ci ne le permit point.

—Mon brave M. Louaisot, lui dit-il, gardons nos distances, s'il vous plaît. Je ne refuse pas de vous prendre pour mon homme d'affaires: vous savez votre métier, vous ferez les diligences voulues pour que les fonds de la tontine me soient immédiatement délivrés. En attendant, quoique je sois bien innocent du meurtre de cette bête brute, on pourrait m'en accuser, à cause du grand intérêt que j'y avais. Si vous voulez traîner le cadavre jusqu'au bout de la ruelle qui va place Laborde, il y a là un cabaret mal famé dont le voisinage expliquera au besoin la fin violente de Joseph Huroux. Attendez, si vous voulez, que la nuit soit plus noire. Ici, nous n'avons pas à craindre la curiosité des passants, et mon voisin, mon seul voisin—il parlait de moi,—ne rentre guère que vers dix heures. S'il s'était trouvé là, malheureusement, nous aurions été obligés de nous occuper de lui.

—Vous êtes sûr qu'il n'y est pas? demanda Louaisot. On juge si j'étais sur un lit de roses!

J'avais une sortie de derrière, ou plutôt chaque planche de mon taudis pouvait être poussée et servir de porte.

Je n'attendis même pas la réponse du vieux Jean. Je fourrai mes papiers sous ma pèlerine, et je me glissai dehors.

Il était temps. Le vieux Jean répondit:

—On peut toujours voir.

Et, sans plus de façon, le patron entra chez moi en poussant ma porte d'un coup de pied.

Je m'étais blotti dehors dans une brousse qui avait prospéré à l'abri du mur, et je ne bougeais pas plus qu'un lapin dans son terrier.

Il n'y est pas, dit le patron, mais....

—Il s'interrompit pour respirer fortement et acheva:

—Oui, de par le diable! Je connais cette odeur-là: c'est du gibier à moi!

Je ne sais pas si j'ai noté parmi les qualités naturelles de M. Louaisot le flair qu'il avait: un flair qui valait celui d'un limier. Je l'ai vu dix fois, à Méricourt, me dire le nom du client qui l'avait attendu en fumant sa pipe dans la cuisine. Et cela sans jamais se tromper.

—Comment s'appelle votre voisin, puissant et respectable millionnaire? demanda-t-il au vieux Jean.

—Est-ce que je sais le nom d'une pareille espèce! répondit le bonhomme, prenant pour sérieuse la formule ironique du patron.

—L'avez-vous vu, au moins, noble capitaliste?

—Deux ou trois fois, oui.

—Est-il grand ou petit?

—Il est haut comme ma botte.

—C'est bien cela. Je vais passer la nuit chez vous, tant pour porter ce qui reste de Joseph Huroux à une distance convenable que pour établir une souricière où se prendra votre avorton de voisin. J'ai un compte personnel à régler avec ce moucheron-là.

Mais le compte ne fut pas réglé. Pendant que M. Louaisot allait chercher de la lumière dans la cahute du vieux, je gagnai au large en rampant comme un sauvage. Du coup, je perdis mon mobilier, car je ne suis jamais rentré depuis dans mon domicile de la plaine Bochet.


Neuvième ouvrage de J.-B.-M. Calvaire

Le dessous des cartes dans l'Affaire des ciseaux

Cette affaire-là, je la connais comme ma poche. Je ne vais pas m'amuser à repasser tout ce que les journaux ont dit, mais il y a beaucoup de choses que personne n'a pu dire, parce que tout le monde les ignore, excepté le patron et moi.

Et encore une belle dame à qui je puis donner un nom, grâce à mon système de pseudonymes raisonnés analogiques: la marquise Ida de Salonay (Olympe de Chambray).

Quand un outil est bon, c'est le cas de ne pas le jeter de côté après s'en être servi une fois. Louaisot avait une besogne encore plus importante que l'exécution de Joseph Huroux. En définitive, il y avait vingt moyens d'éloigner l'ancien mendiant de son chemin.

Le genre de vie de Huroux rendait explicables tous les genres de mort violente.

Il n'en était pas de même du jeune comte Albert de Rochecotte et de Jeanne Péry. Tous les deux devaient disparaître puisque tous les deux barraient la route, mais ici, un double meurtre, accompli dans des circonstances ordinaires, aurait donné naissance à de trop faciles soupçons.

Car on commençait à parler du dernier vivant de la tontine normande et de ses héritiers présomptifs. Bien des gens savaient l'ordre légal dans lequel venaient les têtes aptes à succéder: Rochecotte premier, Péry de Marannes second, marquise de Chambray troisième. (Celle-ci du chef du jeune marquis Lucien de Chambray, son fils mineur.)

Il s'agissait d'apporter ici des raffinements tout particuliers. La mort devait jouer un jeu savant.

La maxime: reus is est cui prodest crimen[3] qui, dans le cas d'une double disparition, devait peser si lourdement sur la marquise Olympe, pouvait-elle être retournée à son avantage? la couvrir, en quelque sorte comme une irrécusable preuve d'innocence?

Déjà de mon temps, le patron travaillait à résoudre ce problème de haute algèbre-coquine.

Il avait trouvé cette formule mathématique: détruire la première tête par la seconde et la seconde par la loi qui aurait à châtier le meurtre de la première.

Cartouche et Mandrin étaient en vérité de bien naïfs scélérats à côté de nos calculateurs modernes.

Car ce problème étant proprement résolu, la troisième ligne devenait première et pouvait se laver les mains de l'accident qui fauchait les deux autres.

On dira tout ce qu'on voudra, le patron avait du talent.

Le lecteur peut se souvenir d'une double rencontre que nous fîmes, M. Louaisot et moi, dans le jardin du Palais-Royal: la petite Jeanne Péry d'un côté, conduite par sa mère, et de l'autre la petite Fanchette, plus âgée d'un an, émancipée par l'abandon et la misère, et faisant toute seule son métier de revendeuse de plaisirs.

M. Louaisot n'avait alors que faire de Jeanne ni de Mme Péry, mais il s'était donné le soin d'acheter des plaisirs à Fanchette.

Et en le voyant causer avec l'enfant, je m'étais dit tout de suite: Ce n'est pas pour le roi de Prusse que le patron gaspille ainsi dix sous et dix minutes!

Cette Fanchette était vraiment une jolie petite fille, résolue et gaie, qui prenait son sort en joyeuse part.

M. Louaisot, depuis ce jour-là, s'arrangea de manière à ne la plus perdre de vue, et même quand elle eut monté—ou descendu—en grade, quand elle fut devenue la maîtresse de cet Albert de Rochecotte dont la devise était «on n'épouse pas Fanchette», M. Louaisot l'accostait encore partout où il la rencontrait pour lui donner ou lui demander des nouvelles du pays.

Ils se traitaient tous deux en amis. Louaisot avait raconté à la jeune fille qu'il l'avait embrassée autrefois toute petite enfant chez les bons fermiers des environs de Dieppe.

Il savait leur nom pour avoir eu lui-même affaire à eux—pour le petit Lucien, le fils d'Olympe. Il rappelait la grande écuelle du père Hulot, toujours pleine de fort cidre, et les aiguilles à tricoter qui hérissaient du soir au matin la coiffe de la maman Hulot.

Bref, il prenait juste le diapason qu'il fallait pour avoir le droit d'appeler Fanchette:

«Ma jolie payse».

À Paris, on a des connaissances comme cela et des amis du même numéro. Ce sont des familiarités de rencontre qui ne mènent à rien, mais les gens qui ont une grande quantité de ces relations savent tout.

Le patron était homme à cultiver avec soin un pareil commerce pour s'en servir à l'occasion, ne fût-ce qu'une seule fois.

Fanchette n'était pas pour lui un outil de premier ordre comme la Couronne, c'était un de ces objets qu'on use d'un coup: une allumette, un timbre, un cigare.

Ces choses on les porte quelquefois longtemps sans y toucher. Puis vient l'heure et on les consomme.

Ce fut Fanchette qui donna au patron, l'heure étant venue, le moyen de préparer la mise en scène du drame.

Pour cela, cette pauvre Fanchette ne se mit pas en frais. Elle répondit à une question banale par une parole insignifiante.

Et tout fut dit. Le patron se paya de ses cinq ou six ans d'attente.

Voici la demande de Louaisot et la réponse de Fanchette:

—Est-ce que vous allez demain à la première du Gymnase?

—Non, je dîne à la campagne.

Louaisot était prêt. Il cherchait son terrain pour livrer la bataille. La veille, il avait appris que Jeanne était au couvent de la Sainte-Espérance. Le matin il avait trouvé un moyen de l'en faire sortir.

Depuis huit jours il portait dans sa poche la paire de ciseaux de fabrique anglaise, aux initiales S. W., qu'une main exercée avait soustraite dans la boîte à ouvrage de Jeanne. Ses canons étaient en batterie. Il dressa l'oreille à ce mot campagne.

—On ne dîne plus bien à la grille de Ville-d'Avray, dit-il au hasard. Si rien n'avait mordu à l'hameçon il en aurait jeté un autre.

Mais quelque chose mordit, Fanchette répartit:

—Oh! nous n'allons pas à Ville-d'Avray. C'est un anniversaire. Nous fêtons, Albert et moi, le souvenir de notre premier tête à tête, et il faut bien choisir pour cela le restaurant où le dîner eut lieu.

—Le nom du temple, s'il vous plaît? demanda Louaisot en riant.

—Nous n'étions pas riches alors. Nous dînâmes aux Tilleuls, au Point-du-Jour. C'est devenu depuis un restaurant très convenable.

—Bon appétit, ma jolie payse!

Si fort qu'on soit, il est impossible de tout faire par soi-même. Louaisot avait des aides peu nombreux, mais éprouvés, qu'il employait le plus rarement possible. Je ne lui en ai jamais connu que deux, et c'est à peine si je les ai vus deux ou trois fois en besogne. L'un de ces aides était un mauvais sujet du nom de François Riant, ancien garçon de café. Louaisot rentra chez lui raide comme balle. François Riant fut appelé, Louaisot lui demanda:

—Connais-tu des garçons aux Tilleuls, du Point-du-Jour?

—Berthoud, Laurent et Nicolas, répliqua Riant. Il n'y en a pas des masses.

—Si tu veux gagner cinquante louis... tu m'entends? cinquante, tu remplaceras demain de trois heures de l'après-midi à dix heures Nicolas, Laurent ou Berthoud.

—Lequel?

—Celui qui sert les cabinets.

—Il y en a deux.

—Celui qui sert les meilleurs cabinets.

—C'est Laurent... mais comment faire?

—Laurent a-t-il encore sa mère?

—Oui, la brave femme.

—Où demeure-t-elle?

—À l'Isle-Adam.

—Tu vas partir tout de suite pour l'Isle-Adam.

—Ça se peut. Après?

—À la poste de l'Isle-Adam tu jetteras à la boîte une lettre ainsi conçue ou à peu près: «Mon cher frère....» Il a des sœurs?

—Trois.

—«Mon cher frère, si tu veux arriver à temps pour voir et embrasser notre mère...»

—Compris, mais après?

—Après, tu calculeras l'heure où la lettre devra être distribuée, et tu iras demain, au Point-du-Jour, juste à cette même heure... un peu avant pour que ta demande soit faite quand la lettre arrivera.

—Demande d'emploi?

—Parbleu! on te refuse d'abord....

—Et puis, on me rappellera quand Laurent aura lu sa lettre. C'est possible.

—C'est certain. Qu'en dis-tu?

—Je ne dis pas non. Et aux Tilleuls, quelle besogne?

—Demain, quand tu seras revenu, avant de partir pour le Point-du-Jour, tu viendras me voir.

La dernière escapade de la Couronne avait fait grand scandale à la Salpêtrière. Elle avait passé dehors la nuit tout entière. On l'avait mise en prison, et la surveillance s'était resserrée autour d'elle.

Mais il y avait déjà bien du temps que cela était passé, et depuis son aventure de la plaine Bochet, la Couronne avait pris une folie plus tranquille. L'avis du médecin en chef était que si on pouvait lui éviter toute excitation, elle serait bientôt en voie de guérison.

Le patron savait cela. Car il continuait de faire à sa protégée des visites sobres et rares. Les médecins causaient volontiers avec lui. Ils voyaient en lui un philanthrope et un homme du monde désireux de s'instruire.

Bien entendu, personne à l'hôpital ne se doutait de la lugubre aventure qui avait marqué la dernière fugue de Laura Cantù. Le corps de Joseph Huroux avait été relevé en un lieu où de pareilles épaves ne sont pas rares. On avait fait autour de lui cette enquête décente et résignée qui semble conclure toujours ainsi: «Où trouverait-on des pommes, sinon sous les pommiers?»

Et comme il avait ses papiers sur lui, on l'avait régulièrement mis en terre.

Au moment où nous sommes arrivés, nul ne se souvenait de cela, et Laura Cantù moins que personne.

J'ai dit que les batteries de M. Louaisot étaient prêtes. Depuis quelques semaines en effet, il avait recommencé à agir sur la pauvre imagination de la Couronne. Il lui parlait à mots couverts d'une rumeur bizarre qui courait dans Paris: il y avait un démon, ennemi des jeunes mères, un Vampire qui avait deux existences et qu'il faudrait tuer deux fois.

La Couronne écoutait cela. Son cerveau travaillait.

Elle gardait le secret comme un conspirateur à qui on a confié l'espoir de la lutte prochaine....

Dès que François Riant fut parti pour l'Isle-Adam, M. Louaisot se rendit à la Salpêtrière. Il causa un quart d'heure avec Laura qui était ce jour-là très calme, avant sa venue.

En la quittant, il lui serra la main et lui dit:

—Voici bien longtemps que le petit enfant n'a eu de fleurs....

Laura s'échappa le soir même par-dessus le mur du préau.

Elle alla droit au logis de la rue Vivienne. Pélagie lui fit un lit dans sa chambre. Elles parlèrent du Vampire.

Pélagie n'était pas absolument rassurée, mais elle avait ses ordres.

Le lendemain, dès le matin, M. Louaisot mena Laura au cimetière. En vérité, ce n'était plus une folle: elle savait très bien que son enfant n'était pas là.

Il ne restait qu'un coin malade dans son cerveau, mais dans ce coin vivait la manie terrible et sanguinaire.

Ce fut le long des allées qui vont et viennent dans le champ des morts que le patron lui redit, avec plus de détails, la légende du Vampire. Chacun sait bien que ces monstres à visage humain habitent la campagne hongroise entre Szeged et Belgrade, mais qu'ils s'échappent parfois pour franchir le Danube et porter l'effroi dans le centre de l'Europe.

Il y en a qui boivent la vie des jeunes filles, d'autres qui cherchent ces petits lits blancs où dort la joie des mères.

Il faut leur ôter deux fois l'existence.

Pendant que le patron parlait, la Couronne était suspendue à ses lèvres. Elle dit: «Je le tuerai deux fois!»

Dès que Louaisot la vit résolue à tenter la lutte, il lui expliqua comment il faudrait combattre. On devait la conduire jusqu'au lieu où elle trouverait le vampire endormi, ivre de son hideux festin.

Il faudrait d'abord l'étrangler dans son sommeil, sans hésitation ni pitié, car s'il s'éveillait tout serait perdu.

Ensuite, il était nécessaire de lui porter un grand nombre de coups avec la seule arme qui eût le pouvoir de percer sa chair maudite: une paire de ciseaux enchantée qu'une pauvre mère en deuil avait fait bénir par le saint archevêque de Grant, primat de Hongrie....

Or, racontez donc de pareilles faridondaine à des juges en robes noires ou rouges! Ils aiment bien mieux croire aux vraisemblances que M. Louaisot leur sert toutes hachées dans une assiette avec du persil par-dessus.

Les juges qui ont sous leur bonnet carré une tradition vieille de tant de siècles, une expérience perfectionnée à travers tous les âges du monde, ne savent pas encore que les virtuoses du mal n'ont qu'un but: abriter leurs actes derrière l'impossible.

Les docteurs ès-crime ne se servent jamais de la vraisemblance que pour mentir.

Et l'entêtement des gens raisonnables, des esprits droits, des imaginations correctes, de tous les hommes comme il faut, enfin, attachés à cette routine qu'ils ont l'obligeance d'appeler le bon sens, font, hélas! souvent la partie trop belle aux malfaiteurs bien appris....

Vénérés maîtres, en fait de chasse, il y a aussi deux bons sens: le bon sens de M. le vicomte dont le gibier court encore quoique ce gentilhomme ait des culottes de chez Geiger, et le bon sens de Gros Pierre, l'affûteur de nuit, qui n'a pas de culottes, mais qui tue le gibier.

La Couronne écoutait ce que lui disait Louaisot avec une curiosité avide. Elle baisa les ciseaux bénis et les glissa sous les plis de son corsage.

François Riant était de retour de son voyage quand Laura et le patron revinrent à la maison. Riant avait mis sa lettre à la poste de l'Isle-Adam. La lettre devait arriver au bureau d'Auteuil à neuf heures. Le patron s'enferma avec Riant.

Pour gagner ses cinquante louis. Riant devait glisser une préparation opiacée, que le patron lui donna, dans le chambertin, débouché au dessert pour le comte Albert de Rochecotte et Fanchette sa maîtresse. La préparation était dans un flacon portant l'étiquette du pharmacien. Ce n'était pas du poison. Riant s'y connaissait. Il demanda selon sa coutume.

—Et après?

Le patron lui remit un mouchoir et un étui contenant six cartes photographiques qui devaient être jetés, le mouchoir sous la table, et l'étui sur la nappe. Riant demanda encore:

—Et après?

—Tu ouvriras la fenêtre, répondit le patron, et tu les laisseras dormir.

Ils partirent tous les trois, mais non pas ensemble, pour le Point-du-Jour. Riant alla par les omnibus. La Couronne et le patron prirent une voiture de place.

Quand Riant arriva. Laurent, le garçon qui avait sa mère à l'Isle-Adam, venait de recevoir la lettre. Il était en train de demander un congé.

Riant fut reçu comme une providence. Il prit tout de suite le veston et la serviette. Les déjeuners commençaient. Le maître du restaurant surveilla Riant pendant une demi-heure; puis, voyant que le nouveau garçon était au fait du service, il rentra dans son comptoir.

Le restaurant des Tilleuls est situé à mi-côte, à l'angle des chemins qui remontent en tournant vers Auteuil.

On a beaucoup bâti depuis lors. En ce temps-là, le chemin de ceinture n'avait pas encore jeté sur la Seine le pont viaduc qui change tout l'aspect du pays. La devanture du restaurant regardait la rivière par-dessus la grande route, et ses derrières donnaient sur une façon de petit parc qu'on était en train de dépecer en lots pour le vendre au détail.

Le terrain du parc allait en montant; il était planté de beaux arbres. Le mur qui le séparait du restaurant était bas et tapissé de lierre, de sorte que, de ce côté, les cabinets avaient une jolie vue de campagne.

En dedans du mur et tout près de la maison, il y avait deux grands tilleuls qui avaient donné leur nom à l'établissement.

Louaisot et sa compagne étaient arrivés au Point-du-Jour presque en même temps que François Riant. En longeant la grande route, M. Louaisot put assister au départ de Laurent et à l'installation de François, son remplaçant.

Il était près de midi. Désormais le train le plus prochain, dépassant Pontoise, était à trois heures. Quoi qu'il arrivât, Laurent ne pouvait revenir que le lendemain matin, ou tout au plus tôt par le dernier convoi de nuit.

On avait à soi la soirée tout entière.

Pélagie avait procuré à Laura une toilette simple et décente qu'elle portait à merveille. En elle il n'y avait rien absolument qui dénotât son état mental. Pour quiconque ne la connaissait point, c'était une jolie personne, ayant passé la première jeunesse et portant sur son visage la trace d'une souffrance physique ou d'un chagrin.

Aujourd'hui, il y avait en elle quelque chose de grave et de recueilli. Elle était un peu comme les anciens chevaliers à la veille des armes.

Louaisot avait remué les cendres de sa folie qui couvait, prête à s'éteindre peut-être. Le feu prenait de nouveau à sa pensée. Une solennelle obligation pesait sur elle.

En chemin, elle avait dit plusieurs fois:

—Je voudrais prier dans une église.

Louaisot n'était pas à la noce, comme on dit, et cette journée devait lui sembler longue. Il lui fallait, en effet, soutenir son rôle jusqu'à la nuit et ne pas laisser refroidir un seul instant le mystique enthousiasme de la Couronne.

Mais nous savons bien qu'il avait le diable au corps: le diable de patience et de ruse. Il causait vampires, petites tombes violées et autres lugubres farces de la même espèce, comme s'il eût été payé à l'heure. Et il disait de temps en temps avec un accent de profonde conviction:

—Ma fille, Dieu vous a choisie pour une sainte tâche!

La malheureuse créature répondait:

—Dieu me donnera la force de l'accomplir.

En arrivant, Louaisot fit d'abord le tour du restaurant et entra dans le terrain, comme s'il eût voulu acheter quelqu'un des lots qui étaient en vente. Il se plaça vis-à-vis de l'arrière-façade du restaurant et examina les lieux avec soin.

Plusieurs cabinets ouvraient leurs fenêtres sur une petite terrasse dont la balustrade touchait presque les branches des deux grands tilleuls.

De l'endroit où Louaisot se tenait et qui était une sorte de tertre, on voyait parfaitement l'intérieur du cabinet du milieu, l'espace compris, entre les deux tilleuls laissant une échappée au regard. Laura demanda:

—Ne me conduirez-vous point à une église?

—Si fait, répondit Louaisot, vous aurez tout le temps de prier, ma fille.

Puis il demanda à son tour:

—Ce mur qui est là devant nous est-il trop haut pour que vous puissiez le franchir?

La Couronne eut un sourire dédaigneux.

—Les murailles de l'hôpital ont le double de hauteur, répliqua-t-elle. Je franchirais le rempart d'une forteresse, s'il se dressait entre moi et l'agent du démon!

Louaisot lui serra la main doucement.

—Vous êtes la vengeresse prédestinée! prononça-t-il tout bas avec emphase.

Puis il ajouta, revenant à sa nature:

—Mais il faut soutenir le corps pour que l'âme garde toutes ses forces. Nous allons entrer là-dedans et commander un léger repas.

—Mangez, si vous avez faim, dit-elle. Pour moi, c'est jour de jeune.

Louaisot revint à la grande route et entra au restaurant par la grille. François Riant vint lui-même à sa rencontre, et Louaisot demanda le cabinet qui voyait la campagne entre les deux tilleuls. On le lui donna. Il mangea comme un loup affamé, tout en débitant de nuageuses tirades. La Couronne ne voulut rien accepter, pas même une bouchée de pain. Vers la fin du déjeuner, Louaisot lui montra celui des deux tilleuls qui était planté à gauche de la croisée. Ses branches pendaient sur la terrasse.

—Est-ce que vous monteriez bien par là, s'il le fallait? demanda-t-il.

La Couronne eut encore son orgueilleux sourire. Elle ne daigna même pas répondre. En sortant, Louaisot dit à François Riant:

—Quand les deux jeunes gens vont venir, vous donnerez ce cabinet et non pas un autre, je le veux.

—Et vous n'avez rien autre à m'ordonner?

—Rien, sinon ce que j'ai dit déjà: le flacon, le mouchoir, les photographies, et ne pas oublier d'ouvrir la fenêtre pour qu'ils respirent à l'aise.

Il était deux heures. Le patron et sa compagne remontèrent le chemin d'Auteuil.

Laura devenait agitée, la fièvre la prenait.

Louaisot était un peu à bout de légendes, mais le transport qui montait lentement et sûrement au cerveau de la pauvre folle rendait sa besogne aisée.

Il aurait aussi bien pu se taire désormais. Ce que Laura voulait, c'était prier. Louaisot la conduisit à l'église d'Auteuil.

—Moi, dit-il, je vais battre le pays et fouiller les profondeurs du bois pour savoir où se cache le vampire, après quoi je reviendrai vous chercher. Laura entra dans l'église solitaire. Elle y chercha un coin bien sombre et s'y prosterna, la face contre les dalles.

Louaisot alla à l'estaminet fumer une pipe, boire une chope et lire le Siècle, car il avait des opinions éclairées.

Vers six heures du soir, sous le beau soleil d'été qui allait s'inclinant déjà parmi les nuées roses, vers les coteaux de Meudon, un nuage de poussière arriva du côté de Paris.

C'était une calèche attelée de deux fringants chevaux qui s'arrêta devant la porte des Tilleuls.

Le maître du restaurant quitta son comptoir et vint faire accueil à M. le comte Albert de Rochecotte qui était un client de choix. Albert portait le deuil. Fanchette, sa maîtresse, avait une toilette ravissante de fraîcheur. Elle était jolie à miracle. François Riant leur offrit le cabinet que nous savons.

—Où donc est passé Laurent? demanda Albert.

Mais comme cela lui était égal, il n'attendit pas la réponse et se mit à combiner le plan d'un petit dîner transcendant. Fanchette donnait son avis. C'était une luronne. Son charmant visage pétillait d'esprit et de gaieté.

François Riant, car je tiens de lui une partie de ces détails, disait que M. le comte avait encore l'air fort amoureux. Fanchette et lui dînèrent bien et longtemps. Entre eux tout était sympathique même l'appétit.

En allant et en venant. François Riant entendait quelques bribes de leur entretien. Une fois, M. le comte dit en montrant le terrain voisin:

—Si je t'achetais un de ces lots pour y bâtir le chalet de tes rêves?

—Viendrais-tu y demeurer avec moi? demanda Fanchette.

—Et le décorum, ma chère!

—Alors, ça aurait l'air d'un cadeau de congé. Je n'en veux pas.

Une autre fois, François n'avait pas entendu la demande de M. le comte, mais la réplique de Fanchette fut:

—Je veux bien que tu ne m'épouses pas, mais si tu en épouses une autre, je ne te prends pas en traître, tu mourras étranglé.

Et c'étaient des rires!...

Vers huit heures, comme le vent du soir fraîchissait, François fut prié de fermer la croisée. Il venait justement de servir la bouteille de Clos Vougeot, préparé à l'aide du petit flacon et selon la formule du patron.

Une demi-heure après, on servit le café et on se retira discrètement.

Une demi-heure après encore, et toujours discrètement, François mit son œil à la serrure.

M. le comte dormait profondément. Son cigare en tombant avait mis le feu à la nappe qui fumait. Fanchette avait renversé sa jolie tête dans ses cheveux et sommeillait aussi.

François entra sans bruit. Il éteignit la lampe, jeta sous la table le mouchoir avec l'étui à photographies qui contenait tout uniment six portraits de Mlle Fanchette—et rouvrit la fenêtre.

Un des châssis craqua.

M. le comte, qui avait probablement bu la meilleure part de la bouteille, ne broncha pas, mais Fanchette s'agita et un murmure passa entre ses lèvres roses.

Elle ne devait pas être difficile à éveiller....

François s'enfuit sur la pointe des pieds et referma la porte.

C'était jour de semaine. Il y avait peu de monde aux Tilleuls et le Point-du-Jour était à peu près désert déjà.

Certes, les rares passants qui descendaient le chemin d'Auteuil n'auraient point soupçonné qu'il restât des promeneurs dans l'ancien parc dont les terrains étaient à vendre par lots. Il en restait deux pourtant.

M. Louaisot et la Couronne étaient assis sur l'herbe au sommet du tertre.

Entre eux le silence régnait. Louaisot avait beau se creuser la cervelle, il ne trouvait plus rien à dire. Laura songeait et souffrait. Elle avait quitté l'église seulement quand le bedeau était venu fermer les portes. Sa pauvre cervelle s'était exaltée dans la solitude bien autrement que par l'éloquence du patron. Sa tête brûlait, son corps grelottait. Elle tremblait la fièvre.

Quand François Riant ouvrit la fenêtre, Laura n'y prit pas garde tant elle était absorbée. Mais il n'en pouvait être de même du patron, qui guettait depuis longtemps ce signal.

Aussitôt après l'ouverture de la croisée, son regard plongea dans le cabinet, dont l'intérieur était vivement éclairé.

Il vit ce qu'avait vu François Riant: au second plan, Fanchette, gracieusement renversée sur le dos de son fauteuil; au premier, M. le comte Albert de Rochecotte la tête penchée en avant et plongé dans un profond sommeil. Ce qu'il ne put voir, ce fut l'œil de François, qui, intrigué au plus haut degré, regardait tant qu'il pouvait par le trou de la serrure. Le patron saisit le bras de la Couronne et le serra fortement: