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Le dernier vivant

Chapter 242: N°4
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About This Book

A first-person narrator reconstructs a convoluted criminal and domestic drama centered on Lucien Thibaut and a woman named Jeanne, unfolding through police dossiers, journal excerpts, correspondence, and interwoven personal narratives. The plot follows investigations, courtroom confrontations and an episode of flight, gradually exposing secrets, betrayals and financial misconduct linked to wartime contracts. Alternating documentary material with intimate recollection, the work blends suspense and moral questioning as characters seek justice and vindication while the narrative probes how hidden transactions and social ambition corrode private lives.

—L'heure est sonnée! dit-il.

La malheureuse femme frémit de la tête aux pieds, mais elle se leva:

—Êtes-vous prête, ma fille? demanda Louaisot.

—Je suis prête, répondit-elle?

Ses jambes chancelaient sous le poids de son corps. Louaisot dit encore:

—Aurez-vous la force d'accomplir votre devoir? La tête de Laura se redressa.

—J'aurai la force, répliqua-t-elle. Montrez-moi mon devoir.

Alors. Louaisot tendit le doigt vers la fenêtre éclairée du cabinet. Le regard de la folle suivit la direction indiquée par ce mouvement. Elle frissonna de nouveau, mais non point de la même façon que la première fois. C'était le transport qui montait. Elle venait d'apercevoir le comte Albert. Sa main se glissa dans son sein et y chercha l'arme enchantée: les ciseaux bénis par l'archevêque primat de Grant.

—Est-ce lui? prononça-t-elle à voix basse.

Et déjà sa figure transformée était terrible à voir.

—C'est lui, répondit M. Louaisot.

Elle resta un instant immobile, suffoquée par un spasme.

—Lui! répéta Louaisot, le vampire qui boit le sang des petits enfants!

Un rauquement s'échappa de la gorge de Laura. Elle bondit. En trois sauts, elle atteignit le mur au-dessus duquel sa silhouette noire se profila un moment.

Puis les feuilles du tilleul omirent.

Puis encore la silhouette reparut sur l'appui de la croisée, se dessinant en sombre au-devant de la lumière.

La Couronne était dans le cabinet. Elle ne vit même pas Fanchette. Ses deux mains se nouèrent autour du cou du jeune comte, étouffant ainsi son premier cri.

Elle avait, aux heures de sa folie, cette science instinctive d'étrangler qui appartient à toutes les bêtes féroces.

Son entrée, son effort, la lutte n'avaient produit aucun bruit. François, l'œil au trou de la serrure, croyait être en proie à un rêve.

Quand elle lâcha la gorge du comte Albert, la tête de celui-ci, qu'elle avait relevée, pendit de côté sur le dos de son siège.

S'il n'était pas mort encore, il avait perdu tout sentiment.

La Couronne prit alors les ciseaux qu'elle porta pieusement à ses lèvres.

Et elle frappa: d'abord au cœur, puis en vingt endroits, car le délire du sang s'était emparé d'elle....

Enfin, jetant son arme sanglante, elle poussa un cri de triomphe et sauta dans le jardin sans même s'aider des branches de tilleul.

Ce fut ce cri qui réveilla Fanchette dont les yeux troublés aperçurent en s'ouvrant cette forme noire qui sembla disparaître comme un énorme oiseau dans l'espace.

Son second regard découvrit le cadavre de son amant. Elle voulut crier, sa voix s'étouffa dans sa gorge.

Elle se jeta sur le comte Albert, croyant le ranimer ou trouver en lui un signe de vie: le contact de ce cadavre tout sanglant la fit reculer épouvantée.

Et la glace lui renvoya son image: une femme folle dont la fraîche toilette était toute souillée de rouge....

Alors, l'épouvante la prit, écrasant sa douleur. Elle se dit: c'est moi qui vais être accusée!

Et enveloppée de son burnous d'été qui cachait au moins les taches rouges, elle s'enfuit le long des corridors où personne ne lui barra le passage.

Voilà ce qui est vrai sur le meurtre du Point-du-Jour.

Ce que les journaux ont radoté à l'envi les uns des autres est, comme à l'ordinaire, invention ou erreur.

Quant aux juges, ils se sont trompés, je ne répéterai pas, comme à l'ordinaire, mais du moins comme cela leur arrive beaucoup trop souvent.

J'ai dit que je tenais une partie de ces détails de François Riant qui subit un interrogatoire et fut même incarcéré dans le premier moment.

Les autres détails me viennent d'une source plus sûre encore: je les ai eus par Laura Cantù elle-même.

Laura n'a jamais été inquiétée. Elle a quitté la Salpêtrière. Elle est notre voisine aux Prés-Saint-Gervais.

Ma Stéphanie l'a prise en affection; elles travaillent ensemble et Laura ne manque pas de pain quand il y en a chez nous.

Elle n'est plus folle.

Mais elle redeviendra folle dès que M. Louaisot le voudra.

Et M. Louaisot le voudra dès qu'il aura besoin de sa folie.

L'outil est trop excellent pour qu'on y renonce.

La Couronne a tué, elle tuera.


Annexe aux œuvres de J.-B. Martroy

L'évasion de l'accusée—Les deux sœurs

(détails incomplets)

Ici finissent les œuvres proprement dites de J.-B.-M. (Calvaire), romancier sans imagination.

Ce qui me reste à dire n'est pas un roman vrai, comme mes autres récits, ni même une nouvelle authentique. Je n'écris pas cela pour les journaux, mais bien pour M. Thibaut, l'ancien juge d'Yvetot, qui ne sera peut-être pas toujours assez simple pour repousser mes services.

On dirait que d'avoir été magistrat ça suffit pour boucher l'œil d'un homme.

Je ne sais rien sur le rôdeur qui fut assassiné la nuit de l'évasion, devant la boutique Le Rebours, mais je n'ai pas de peine à deviner qu'il était un des hommes apostés par Louaisot pour couper l'herbe sous le pied de M. Thibaut.

La marquise Olympe était là-dedans, jusqu'au cou. Elle avait commencé à travailler avec Louaisot après l'Affaire des ciseaux, ou du moins elle avait profité sans scrupule de l'affreuse position où se trouvait sa rivale pour l'écraser.

Lors du scandale cruel qui eut lieu à la porte de l'église d'Yvetot, l'arrestation de Jeanne Péry, la marquise était complice, sinon mieux encore. Elle avait une blessure cuisante à venger.

Lors de l'évasion elle était à la tête du complot. L'avis de Louaisot était qu'il fallait laisser aller les choses. Il tenait par amour-propre d'auteur à ce chef-d'œuvre du genre: le réseau d'apparences et de preuves qui enlaçait Jeanne et la jetait d'avance, ficelée comme un colis, dans le tombereau de la guillotine.

La marquise ne voulait pas que Jeanne mourût.

Aussi ai-je pu affirmer à mon cher bienfaiteur, que la marquise a menti quand elle a dit: «Jeanne est morte».

Seulement, il y a deux genres de mort, au point de vue des successions qui s'ouvrent: la mort naturelle et la mort civile. L'une vaut l'autre devant la loi.

La marquise Olympe qui ne pouvait pas tuer Jeanne dans le sens naturel du mot, voulait la tuer civilement.

Or, pour cela, il suffisait de laisser à l'arrêt par défaut qui frappe Jeanne le temps de devenir définitif.

Voilà pourquoi Jeanne a disparu.

Je ne crois pas que, désormais, les mouvements de Mme la marquise soient guidés par l'amour ni même par la jalousie. Je ne sais si l'amour est mort, mais je suis sûr que l'espoir est perdu.

Mme la marquise a tourné sa passion d'un autre côté.

Cette fière Sicambre adore ce qu'elle avait dédaigné si longtemps: d'amoureuse, elle s'est faite ambitieuse.

J'ai dit une fois qu'après avoir été ange, elle était devenue démon. Ce sont des mots qui viennent sous la plume des auteurs. D'abord, je n'ai aucune raison de penser qu'elle ait jamais été ange, ensuite, est-elle démon? je n'en sais rien.

Elle est malheureuse, bien malheureuse, je vais bientôt expliquer pourquoi.

C'est bien plutôt une damnée qu'une diablesse, car le démon, le vrai démon la tourmente.

Maintenant pourquoi ai-je dit que la marquise Olympe ne pouvait pas tuer Jeanne Péry? C'est que Jeanne Péry est la sœur de Fanchette.

Et que Fanchette est la sœur de Mme la marquise.

La sœur tendrement et sincèrement aimée.

J'en dirais bien plus long, mais quelque chose me manque. Je n'ai pas deviné tout à fait.

Ce que je pourrais dire a trait au pauvre M. Barnod qui chassait déjà aux petits cailloux, dès le temps de la naissance d'Olympe. Ça refroidit un ménage.

Ma confiance en cette bonne Mme Barnod n'est pas aveugle; j'ai des raisons pour penser que M. le baron Péry n'était pas le premier... enfin, suffit!

Si quelqu'un trouve que mes suppositions sont risquées, je ferai observer que Mme Barnod avait une excuse comme les criminels de la tragédie antique: la fatalité.

Elle venait de Genève où l'austérité indigène lève la jambe trois fois plus haut que l'étourderie des autres pays.

La marquise Olympe et Fanchette s'étaient rapprochées un peu avant l'évasion et peut-être même à l'occasion de l'évasion. Depuis lors, elles ne se quittent plus.

C'est par Mme la marquise que Fanchette eut accès auprès de M. le conseiller Ferrand. (Encore un mystère, celui-là, mais pas bien gros, et à son égard je jette ma langue aux chiens.)

Fanchette, du reste, n'est plus la fille des Tilleuls. Vous la prendriez elle-même pour une marquise et le pauvre Rochecotte l'épouserait des deux mains.

Ai-je besoin de dire pourquoi Fanchette voulait sauver Jeanne?

Jeanne est sa sœur, d'abord.

Ensuite Jeanne expie, non pas le crime de Fanchette, il est vrai, mais un crime dont Fanchette devrait être accusée.

Jeanne paye pour Fanchette; les yeux de lynx de la justice prennent la sœur cadette pour la sœur aînée.

Je vais finir maintenant par le plus important, au point de vue de l'avenir: la guerre déclarée entre M. Louaisot de Méricourt et son ancienne pupille, Olympe.

Cette guerre a pour origine l'implacable obstination du patron qui veut les millions de la tontine, et qui ne peut les avoir légitimement qu'en devenant l'époux de Mme la marquise.

Celle-ci lui a dit non une fois. Elle n'est pas de celles qui reviennent.

Alors le patron s'est remis à travailler sur de nouveaux frais. Voilà un homme laborieux et que rien ne décourage!

Il a filé, il a tissé, il a tendu une seconde toile d'araignée pour y prendre la marquise elle-même.

Ceci explique plusieurs de ses démarches qui ont pu paraître au moins singulières. Après avoir été l'homme lige de Mme de Chambray, il l'attaque sournoisement souvent, parfois ouvertement. C'est un siège en règle.

Le feuilleton—est-ce assez mauvais!—du journal Le Pirate fait partie de l'artillerie de siège.

Je termine ici cette espèce de chronique à laquelle je viens d'ajouter quelques paragraphes, expressément pour M. Geoffroy de Rœux.

Je dois lui porter mes œuvres aujourd'hui même, sans cela et si l'heure ne me talonnait pas, j'ajouterais tout ce que je sais sur la position prise par Mme de Chambray dans la maison du pauvre vieux Jean Rochecotte, le dernier vivant qui est plus qu'aux trois quarts mort.

Elle l'a fait interdire pour parer à toute idée de testament. Et son avocat a eu beau jeu. Il a prouvé que le bonhomme se laissait littéralement mourir de faim.

Mme la marquise peut se donner les gants d'un acte d'humanité, car elle force le vieux à manger deux soupes tous les jours.

Mais quelle malédiction, Monsieur, sur tous ces hommes qui avaient volé la patrie et spéculé sur la santé, sur le bien-être, sur la vie même de pauvres soldats qui étaient leurs frères!

Il n'y a pas eu un centime de cet argent mal acquis dépensé par eux et pour eux!

Les quatre premiers sont morts misérablement; le cinquième, le dernier vivant.—cette momie,—dès qu'il a eu les millions de la tontine, a supprimé jusqu'à son sou de lait!

Je l'ai rencontré, le soir, cherchant sa vie comme les rats dans les monceaux d'ordure.

Et il a acheté toute la plaine Bochet, et vingt maisons, et....

Mais je bavarde, au risque d'être en retard avec vous; à une autre fois le reste. Nous sommes, Dieu merci, gens de revue.

(Fin des œuvres de J.-B.-M. Calvaire)


Récit de Geoffroy

Je mis deux jours entiers à lire le manuscrit de Martroy, que j'ai du reste abrégé considérablement.

Je m'étais reporté bien souvent pendant cette lecture aux passages correspondants du dossier de Lucien.

Ces deux recueils pouvaient mutuellement se servir de clef. L'un complétait l'autre.

Cette comparaison, qui aboutissait presque toujours pour moi à une clarté complète, m'avait fourni l'occasion de prendre des notes nombreuses et assez étendues.

J'avais maintenant un troisième dossier: le mien.

Je l'épargnerai au lecteur, qui a dû se former, comme moi et sans mon aide, une certitude bien près d'être absolue.

Le travail de Martroy m'a paru si important et si concluant que je n'ai point voulu en scinder l'intérêt.

Nous serons donc obligés de revenir sur nos pas un instant pour dépouiller la partie de ma correspondance, reçue pendant ces deux jours et ayant trait à notre histoire.


CORRESPONDANCE

N°1

Mme la baronne de Frénoy à M. Geoffroy de Rœux

Paris 29 juillet 1866.

Mon cher M. Geoffroy,

Je n'aurais pas été fâchée de vous revoir. Mon pauvre Albert avait de l'amitié pour vous et vous n'étiez pas du tout le plus mauvais parmi les godelureaux qu'il fréquentait. Je vous réitère que je pars en vendanges et qu'à mon retour je causerai sérieusement avec vous. Il faut que cette fille se retrouve et qu'elle soit guillotinée; je n'ai pas de haine, mais je songe à la tranquillité des familles. Je m'y suis du reste engagée auprès de toutes mes connaissances.

J'écris à M. Ferrand et à M. Cressonneau qui est nommé avocat général de ce matin. Il marche, ce gamin-là!

Le but de la présente est de vous dire que je ferais volontiers un sacrifice, et que dans le cas où vos idées tourneraient au mariage—cela vaut mieux que d'aller se faire piquer comme un devant de chemise, aux Tilleuls ou ailleurs—mes relations me permettraient de vous donner un joli coup d'épaule. Justement, dans la maison où je vais en vendanges, il y a une jeune personne qui vous conviendrait sous tous les rapports.

À vous revoir après les vendanges.

N°2

Mme veuve Thibaut à M. G. de Rœux Paris, 29 juillet 1866.

Monsieur,

J'apprends par l'excellent Dr Chapart, dont les soins ont eu une influence si favorable sur l'état de mon malheureux fils que vous êtes allé le voir et qu'il vous a confié la collection de papiers qu'il appelle son dossier. Pauvre enfant! Je n'ai jamais eu l'avantage de me rencontrer avec vous, mais Julie, ma fille cadette, a eu un de vos ouvrages qui lui a laissé dans le cœur et dans l'esprit des sensations profondes; on ne se repent jamais de nouer des relations avec les hommes de talent et même de génie. D'ailleurs, je sais que vous êtes sincèrement l'ami de mon Lucien.

Eh bien! Monsieur, c'est le cas de lui rendre service. Sa santé ne va pas trop mal. La dernière fois que nous l'avons vu, sa pauvre tête ne nous a pas paru vraiment beaucoup plus détraquée qu'au temps où il était juge. Vous savez qu'il n'a jamais été fou; seulement il battait la campagne. Quel malheur! Après les sacrifices qu'on s'était imposés pour son éducation! Monsieur, les mères sont bien à plaindre.

Voici ce que nous attendrions de vous; car mes deux filles, Célestine et Julie, qui sont pour Lucien, non pas des sœurs, mais des anges, approuvent complètement la démarche que je fais. Mais d'abord je dois vous dire que notre admirable et chère amie, Mme la marquise de Chambray, vient d'avoir enfin la récompense de ses vertus en recevant du ciel une position vraiment royale. Ce n'est pas encore fait, puisque l'oncle est en vie et qu'elle le soigne comme une providence du bon Dieu; mais enfin il est déjà interdit judiciairement, et son âge, joint à sa santé, ne permet pas d'espérer qu'il aille loin. Je parle de la personne dont elle hérite.

Quand cette circonstance, que je ne désigne pas autrement, aura lieu, notre Olympe pourra compter parmi les plus grandes fortunes de France, tout uniment.

Ce n'est pas ce qui nous guide, Monsieur, mais elle a tant de qualités! Et une conduite! Enfin, renseigné comme vous l'êtes, vous ne pouvez pas ignorer que mon Lucien a fait son malheur en s'attachant à une personne dont je ne veux même pas prononcer le nom. Oui, Monsieur, si cet enfant-là avait voulu, il serait maintenant dans le cas d'attendre d'heure en heure la catastrophe qui doit apporter le Pactole—on dit huit à dix millions au moins—au modèle de beauté qu'il aurait conduit à l'autel!

Quand je songe à cela, j'ai de fortes migraines, sans compter que ça a pris sur le caractère de Célestine et de Julie, comme vous pouvez penser. Mais je ne veux pas vous ennuyer de mes radotages maternels.

Revenons à l'affaire du service que je prends la liberté de vous demander. Vous avez, Monsieur, de grandes relations dans les cours étrangères, par suite de la carrière diplomatique où vous êtes engagé brillamment. En France, on nous a dépouillées du divorce, et qui m'aurait dit que je me rangerais un jour parmi les partisans de cette loi qui n'est pas généralement soutenue par les gens bien pensants?

Mais je ne tiendrais pas à ce que le divorce fût rétabli en général, j'en reconnais l'immoralité. Seulement, dans notre cas spécial, il est nécessaire.

Or, le divorce existe dans les pays voisins. Je désirerais savoir de vous, Monsieur, la marche à suivre pour nous en appliquer les bénéfices. Nous ferions volontiers les frais d'un voyage en Belgique: j'ai une cousine issue de germains, établie à Namur. J'attends de votre bonne obligeance une réponse qui me dise si l'affaire peut être traitée par correspondance, s'il est d'usage de faire des cadeaux là-bas comme ici, et généralement sur quelle dépense à peu près il faudrait compter pour rendre notre Lucien apte à contracter valablement avec la plus riche héritière de France!

Je suis, en attendant le plaisir de vous lire, etc.

N°3

Le Dr Chapart à M. de Rœux

Établissement Chapart, rue des Moulins, à Belleville Paris. Sirop Chapart recommandé par tous les spécialistes dont l'intérêt n'oblitère pas la bonne foi. Douches Chapart. Thé Chapart (médicinal). Librairie: Œuvres choisies du Dr Chapart. Remise aux courtiers. 29 juillet 1860.

Honoré Monsieur,

Mme et Mlle Chapart, gardant un souvenir distingué de la visite que vous avez bien voulu nous faire, m'ont suggéré l'idée de m'adresser à vous pour obtenir satisfaction de nos diverses créances sur la personne de M. L. Thibaut, votre estimable ami qui a quitté notre maison en me restant redevable d'un mois de pension et de diverses fournitures dont la note est ci-jointe.

Ma sympathie pour un ancien client et pour un nouvel ami—c'est à vous, Monsieur, que je me permets de faire allusion en ces termes—m'a conduit tout naturellement à porter les objets aux plus doux prix qui se puissent demander sans y mettre du sien.

Je suis, Monsieur, espérant la persistance d'une relation qui m'honore, etc.

N°4

Lucien à Geoffroy

29 juillet.

Ne m'attends pas encore aujourd'hui. Mon cerveau est dans un état de lucidité splendide. Je comprends tout, je sais tout. Je suis au centre même de cette machination inouïe. Sois prêt quand j'arriverai.

N°5

M. Louaisot de Méricourt à M. G. de Paris, 29 juillet 1866

Mon cher Monsieur,

Je vous envoie sous ce pli une lettre adressée par moi à M. Lucien Thibaut. J'ai fait en vain tous mes efforts, et vous savez que j'ai mes petits talents en ce genre, pour trouver un moyen de joindre M. L. Thibaut. Je n'ai pas réussi.

J'ai tout lieu de penser que vous serez plus heureux que moi.

La communication contenue dans la lettre ci-incluse est d'une telle importance que je vous prie d'employer tous vos soins à la faire remettre.

J'ajoute que si, dans vingt-quatre heures, vous n'avez pas réussi à placer ma missive sous les yeux de M. L. Thibaut, votre devoir sera de rompre vous-même le cachet et de faire comme il eut fait.

Vous comprendrez la signification de cette dernière phrase quand vous aurez pris connaissance de la lettre incluse.

N'attendez pas plus tard que demain.

Du reste, un mémento vivant viendra, en cas de besoin, rafraîchir votre mémoire.

Cher Monsieur, les événements ont marché à la vapeur. L'affaire, trop bien nourrie peut-être, a pris le mors aux dents et s'est précipitée comme une folle. Gare la culbute! je suis positivement très inquiet.

Les choses en sont à ce point qu'il faut, de nécessité, jouer le tout pour le tout. Ce n'est pas mon caractère, qui penche naturellement vers la douceur: mais il le faut.

Désormais le dénouement de cet imbroglio où les amateurs reconnaîtront qu'il avait été prodigué beaucoup d'intelligence et beaucoup d'art, ne peut pas se faire attendre plus de vingt-quatre heures.

Peut-être, cher Monsieur, ne nous reverrons-nous jamais. J'en suis fâché, car les courtes relations que j'ai eu l'honneur d'entretenir avec vous, m'avaient donné très bonne idée de votre esprit et de votre caractère.

Je crois que si je vous avais eu en face de moi dès le début, au lieu de ce pauvre M. L. Thibaut, les choses auraient marché plus droit et versé moins court.

Le dédain absolu où je tenais mon adversaire a pu endormir plus d'une fois mon énergie. Je sens cela maintenant qu'il n'est plus temps d'y remédier.

Mais j'ai encore les mains pleines d'atouts, et ma dernière partie, du moins, sera menée en beau joueur, je vous en réponds.

Souvenez-vous que la lettre doit être ouverte demain matin, au plus tard par L. Thibaut—ou par vous.

Et à demain—ou à jamais!

N°6

J.-B.-M. Calvaire à M. Geoffroy de Rœux Prés-Saint-Gervais, 29 juillet

Cher bienfaiteur,

Car je vous dois tout, depuis mes pieds chaussés de vos souliers, jusqu'à ma tête qui est encore, grâce à vous, sur mes épaules.

Je l'ai véritablement échappé belle. Nous avions bien raison; le patron m'avait reconnu. Quel homme! Supposez des sens pareils et un instinct semblable à Napoléon 1er, il est certain que la coalition européenne était tordue! Et alors, nous n'avions pas l'invasion!

Je passe les autres conséquences qui sont incalculables.

Figurez-vous que le ban et l'arrière-ban étaient sur pied. François Riant avait son poste devant Tortore. Il m'a regardé sous le nez, mais sans me reconnaître.

Ma taille est contre moi, je ne suis pas si sûr de n'avoir pas été remis par mon ancien voisin de bureau, rue Vivienne. Il m'a suivi depuis le passage de l'Opéra jusqu'au Gymnase.

Je n'osais pas prendre les rues, de peur d'être accosté.

Au coin du faubourg du Temple où j'ai tourné, je me suis trouvé nez à nez avec Pélagie. Elle serait bonne chienne de chasse sans les militaires. Heureusement qu'elle en avait trouvé un, dont le képi tout entier disparaissait à l'ombre de sa coiffe.

Enfin, je suis arrivé sain et sauf à la maison, sans autre accident qu'une peur affreuse que j'ai eue à l'endroit dit: la Carrière, en avant du village de l'Avenir. Je vous ai déjà parlé de ce coupe-gorge.

C'est un vilain trou et qui a mauvaise renommée. C'est là que je suis obligé de quitter la grande route pour gagner mon pauvre gîte, et pendant un demi-quart de lieue, je longe des fouilles de sable dont la mine n'est pas rassurante. Il y est plus d'une fois arrivé malheur.

Je m'en allais en rasant la haie du côté opposé au trou, et ne faisant pas plus de bruit qu'une belette, quand j'ai entendu causer dans la carrière.

La voix m'a sauté à l'oreille. C'était le patron qui parlait!

Je me suis couché dans le chemin, mettant ma tête au bord du talus. Entre deux tas de gravats, j'ai vu un homme et une femme qui causaient, abrités par la rampe taillée à pic.

Il faisait noir. Si je n'avais pas entendu sa voix, je n'aurais pu reconnaître M. Louaisot; quant à la femme, elle n'a pas prononcé une parole tout le temps que j'étais là, mais je suis sûr que c'était Laura Cantù—la Couronne.

Je ne suis pas resté longtemps: je serais mort de peur.

Voici ce que j'ai entendu, le temps que j'ai écouté; c'était le patron qui parlait:

—.... Il y en avait une des deux qui était endormie auprès du vampire, le jour où vous avez fait justice, au Point-du-Jour. Elles sont la femelle du monstre. Je dis elles au pluriel et la au singulier, parce que, par un infernal mystère, elles sont deux, et ne font qu'une. Vous les reconnaîtrez à ceci que leurs deux corps n'ont qu'un visage....

Comme je vous le disais, La Couronne n'a pas répondu.

Le patron s'est mis à marcher. Je me suis relevé et j'ai pris la fuite.

Au moment où je m'éloignais, j'ai encore entendu:

—.... Mais auparavant, et sans sortir d'ici, il faut....

Le patron et la Couronne ont tourné le tas de sable.

Que «faut-il?» et «sans sortir d'ici»?

Je suis bien sûr que la Couronne ne voudrait pas me frapper. Elle me connaît trop bien. Elle a eu du pain de moi....

Un bonheur ne vient jamais seul, dit-on. En rentrant à la maison, je trouvai ma femme tout heureuse. Elle venait d'être gagée comme bonne à tout faire chez le bonhomme Jean Rochecotte par Mme la marquise de Chambray.

Là-bas, ils ignorent, tout aussi bien que M. Louaisot lui-même, que Stéphanie et moi nous sommes mariés.

En apparence, et vous comprenez bien pourquoi, j'avais rompu toutes relations avec Stéphanie en quittant le service de M. Louaisot.

Ça va être une séparation bien pénible, c'est vrai. Je n'aurais plus près de moi la compagne chérie qui mit tant de consolation dans ma misère, mais d'un autre côté, la misère a disparu. Je pourrai me donner des douceurs qui diminueront l'amertume de l'absence.

Et d'ailleurs il y a une raison qui m'a déterminé tout d'un coup à accepter cette situation nouvelle: ça pourra vous être utile.

Très utile. Pendant quelques heures, passées par ma Stéphanie dans le grand Capharnaüm de la rue du Rocher, elle a déjà levé bien des lièvres. Quoique légèrement contrefaite, elle est souple comme une anguille. Elle se glisse dans des fentes où d'autres ne pourraient pas entrer le doigt.

Je vais vous marquer ici ce que je sais par elle. Ce n'est pas encore grand chose, mais ça ouvre des percées et on y mettra l'œil.

D'abord, vous souvenez-vous de la topographie de la plaine Bochet, tracée par moi dans celui de mes romans vrais qui porte ce titre saisissant: Du sang et des fleurs? (Voir mes œuvres complètes.)

Depuis ce temps-là, la plaine Bochet a bien changé. Elle appartient dans toute son étendue, et beaucoup d'autres choses avec, au dernier vivant de la tontine qui a fait là une spéculation à quintupler son capital en quelques années.

Il a eu ces immenses terrains pour un morceau de pain. Je suis sûr que ses huit millions sont presque intacts,—s'ils ne se sont pas augmentés.

Il y avait, vous le savez, la ruelle qui passait entre deux murs. Le mur du nord, celui derrière lequel Joseph Huroux s'était caché pour guetter la cahute du vieux Jean, le jour où la Couronne travailla, enfermait une vaste propriété dont le jardin ressemblait à une forêt vierge, et, dans le jardin, il y avait un immeuble connu sous le nom de: la Grande Maison.

C'était, par moitié, un château ou du moins un très vieil hôtel, par moitié une fabrique plus moderne, mais qui datait pourtant d'avant la première révolution.

Il ne reste plus guère de la Grande Maison aujourd'hui que des pans de muraille qu'on va démolir et des caves immenses qui vont être comblées.

Les pierres de la fabrique ont déjà servi à bâtir la maison neuve du Dernier Vivant dont Mme la marquise de Chambray a fait sa demeure depuis deux jours.

Notez ceci: depuis deux jours, et soyez sûr qu'on prépare du nouveau.

Le patron n'habite pas là, mais il y a une chambre et on l'y voit plusieurs fois par jour.

Il y est venu entre autres, aujourd'hui, avec un jeune homme remarquablement beau, qui ressemble à Mme la marquise.

Une entrevue a eu lieu entre Mme la marquise, Louaisot et ce jeune homme.

Puis le jeune homme s'est retiré avec Louaisot.

Les domestiques disent que Mme la marquise a pleuré.

Mais revenons aux caves. Ces caves ont pour moi une odeur de gibier. J'y sens une piste. Ne serait-ce pas là «qu'on cache la femelle du vampire», cet être bizarre qui n'a qu'une figure pour deux corps?...

C'est assez bien le signalement de Jeanne et de Fanchette, dites donc! ces Siamoises dont la ressemblance a déjà tant servi le patron....

Ce sont de véritables souterrains. Le château avait précédé la fabrique; avant le château peut-être y avait-il un monastère, je ne sais pas, moi, mais sous ces voûtes interminables on pourrait loger un drame en cinq actes et en douze tableaux, plus noir que les Mystères d'Udolphe.

Je les connais, en partie du moins. Du temps où je rôdais encore par-là et quand on a commencé à ravager le jardin de la Grand-Maison, je suis entré plus d'une fois par les brèches. Les ouvriers s'amusaient à chercher le bout de ces arceaux demi ruinés qui auraient pu contenir des provisions pour toute une ville assiégée.

J'y retournerai.

En attendant, je puis vous dire que, la nuit dernière, Mme la marquise de Chambray est descendue dans ces caves toute seule.

Voilà tout ce que Stéphanie m'a dit, et vous savez que je n'invente jamais rien.

Ici, cependant, la tentation serait forte. Quelles diableries l'imagination ne devine-t-elle pas derrière ce voile?

Le vieux Jean est superbe, il engraisse, mais il rage, parce qu'on le force à manger de bons morceaux qui coûtent cher. On l'a surpris dans le quartier cherchant à revendre son pain et sa viande qu'il emportait dans son mouchoir.

Mme la marquise a voulu lui faire quitter son vieux manteau de chasseur d'Afrique, mais elle a échoué complètement. Il a menacé de se tuer si on le forçait à mettre du linge propre.

Je rouvre ma lettre pour vous dire que la Couronne n'a pas couché dans son lit de cette nuit.

Il y a quelque chose en l'air, je vous en signe mon billet!

Stéphanie part pour son nouveau service. Elle emporte ma lettre.

À demain ce que j'aurai pu savoir.


Suite du récit de Geoffroy

J'étais singulièrement agité. Il y avait dans la lettre de Martroy, venant après celle de Louaisot, des choses qui m'effrayaient jusqu'à l'angoisse.

On ne pouvait plus en douter: le dénouement était là, tout près.

J'étais entré dans cette étrange histoire au moment précis de sa maturité.

Je sentais qu'il y avait quelque chose à faire, mais quoi?

Les doigts me démangeaient en touchant le pli adressé à Lucien, et qui ne pouvait être décacheté par moi que le lendemain.

Cent fois je me mis à la fenêtre pour voir si Lucien venait,—mais Lucien ne venait pas.

Une idée naquit enfin dans la fièvre de mon cerveau, fièvre intense, mais qui m'accablait au lieu de m'exalter. Je l'accueillis avec une véritable joie.

Je crois que je serais mort s'il m'avait fallu rester en place.

J'appelai Guzman et je lui ordonnai de garder la maison en mon absence, sans s'éloigner d'un pas, même pour faire ses trente points. Il me le promit.

Je lui donnai l'ordre aussi de faire attendre M. Lucien Thibaut, si celui-ci venait enfin, et de lui remettre la clé de mon secrétaire où le manuscrit de Martroy était cacheté sous bande, à son adresse.

Puis, je sortis, n'emportant rien des papiers à moi confiés, mais muni de toutes mes notes, prises au cours de ma lecture.

Je me fis conduire au domicile du nouvel avocat général près la cour impériale de Paris, M. Cressonneau aîné.

Il était chez lui et voulut bien mettre un gracieux empressement à me faire entrer, dès qu'on lui eut porté ma carte.

Je le trouvai dans un cabinet charmant, ah! charmant. Depuis que le pauvre Lucien lui avait fait visite, le luxe de M. Cressonneau aîné avait beaucoup augmenté,—surtout dans le sens artistique.

Ce n'étaient partout qu'objets rares, ou soi-disant tels, et tableaux qu'avec un peu de bonne volonté on pouvait attribuer à des maîtres.

Don Juan de troisième volée aurait respiré, non sans plaisir, l'air un peu trop chargé de glycérine qui embaumait ce gracieux séjour; il aurait lorgné avec sympathie les drôleries rococo et les galantines de duchesses qui ornaient le fumoir boudoir, ouvert à la suite du cabinet.

Moi, je ne vis à tout cela aucune espèce de mal. On ne peut pas toujours être jugé par d'austères perruques à la Molé ou à la d'Aguesseau. M. de Lamoignon est mort et bien mort.

—Est-ce que je serais assez heureux, s'écria M. Cressonneau aîné, avant même que j'eusse passé le seuil, pour pouvoir quelque chose qui vous fût agréable? Nous sommes croisés si souvent dans le monde! Et je regrettais de ne pas vous avoir été présenté. Je suis un de vos lecteurs, vous savez! La littérature me délasse énormément.

Il me montra d'un geste arrondi un coin de son bureau où la dernière pièce de Dumas fils caressait la dernière pièce de Sardou, assises toutes les deux sur le dernier roman d'Edmond About. Ces choses charmantes paraissaient être là un peu comme les autres bibelots: pour la montre.

—Mais, reprit-il, vous avez peut-être honte d'avoir écrit une des jolies pages de ces temps-ci? (Ce fut seulement ici que M. Cressonneau aîné me serra la main.) Vous auriez grand tort. Dans le roman, il y a beaucoup de diplomatie, et, dans la diplomatie, encore plus de roman.

Pour le coup, il respira, pensant avoir fait un mot.

Il était assez joli garçon, ce magistrat de la jeune école. Il avait bien un peu le verbe offensant de l'avocat, mais cela passait, tant il avait franchement envie de plaire et tant il sentait bon de loin. Je tirai mes notes de ma poche, mais il n'avait pas fini.

—Plaisanterie à part, continua-t-il comme si jusque-là il n'eût débité que des gaietés folles, votre roman m'a pincé tout à fait. Il y a là-dedans une étude extrajudiciaire extrêmement subtile. Nous autres de la jeune école, nous prenons nos renseignements où nous les trouvons. C'est original. On y apprend beaucoup.... Parbleu! je ne veux pas dire que vous n'ayez pas lu l'institutionnelle anglais Wilkie Collins,—et l'auteur d'Est Linné dont je ne me rappelle plus le nom,—et cette grosse bonne femme de miss Bradons,—et surtout ce fou qui est si intéressant quand il ne vous asphyxie pas sous l'ennui, l'Américain Edgard Phi, mais enfin je ne m'en dédis pas: c'est original, malgré la banalité de votre thèse: l'erreur judiciaire. Voulez-vous la vraie vérité? Vous la savez aussi bien que moi: il n'y a jamais eu d'erreur judiciaire. L'affaire Lesurques elle-même fut un «bien jugé»; à plus forte raison, les autres. Seulement cela sert à faire tous les ans beaucoup de drames et beaucoup de romans qui désennuient les oisifs. Et nous sommes tous des oisifs, cher M. de Rœux, aux heures où nous faisons des romans et où nous en lisons. J'ai vraiment hâte de savoir ce que vous allez m'ordonner.

J'avais plus de hâte que M. Cressonneau, car son éloquence me paraissait un peu prodigue.

—M. l'avocat général... dis-je.

—Ah! interrompit-il, très bien! vous me donnez une leçon à la Talleyrand. Pourquoi vais-je me frotter à un diplomate? J'ai compris: je redeviens avocat général des pieds à la tête!

Il prit une pleine poignée de papiers timbrés et en couvrit le coin du roman et de la comédie, après quoi il se frotta les mains.

Je n'ai jamais vu d'homme plus enchanté de ce qu'il faisait. Soit qu'il parlât, soit qu'il agit, tout en lui avait l'air de dire: Voilà comme nous sommes dans la nouvelle école!

—Je n'avais pas du tout l'intention de vous donner une leçon, dis-je, mais je venais justement vous parler de ce qui me parait être une erreur judiciaire.

—Oh! oh! fit-il sans perdre son sourire, vous vous occupez de cela autrement qu'en fictions! De quelle cause s'agit-il?

—De l'affaire Jeanne Péry.

Il frappa dans ses mains.

—C'est vrai! s'écria-t-il, je l'avais oublié: vous êtes l'ami de ce pauvre diable de Thibaut. Quel malheur! Avoir les reins cassés à trente ans! Il avait des protections, savez-vous? Et M. le conseiller Ferrand qui va passer président de chambre au 15 août lui porte encore un véritable intérêt. Mais voyons, cher M. de Rœux comment pourriez-vous connaître cette affaire-là mieux que moi qui l'ai instruite de fond en comble!

—Voulez-vous me faire l'honneur de m'écouter un instant?

—Deux instants... dix instants... toute une journée, si vous voulez. Mais pouvez-vous supprimer les ciseaux? et faire que Jeanne Péry ne fût pas l'héritière du comte Albert de Rochecotte? Répondez!

—Sans vous prendre au mot tout à fait, répliquai-je, je vous demande au moins une demi-heure d'attention, mais d'attention sérieuse, sans commentaires ni interruption.

J'avais parlé ainsi sans élever la voix, mais de cet accent qui coupe court aux divagations les plus obstinées. Il croisa ses mains sur ses genoux, et me regarda avec beaucoup de bienveillance.

—De tout mon cœur, répondit-il, vous n'allez pas vous fâcher! Je suis vraiment curieux de voir le roman que vous avez trouvé dans cette aventure si pleine de palpitant imprévu!

Je ne me fâchai pas, ou du moins je ne le laissais pas voir.

Au contraire, je pris la parole d'un air reconnaissant, et je la gardai juste trente minutes.

C'était suffisant pour résumer, vis-à-vis d'un homme qui avait étudié la question, toute la substance de la contre enquête contenue dans mes notes.

Je déclare que je parlai clairement à M. Cressonneau—et qu'il me comprit.

—J'admire, me dit-il quand j'eus achevé, quel avocat vous auriez fait. C'est un épisome admirable. Il y avait là de quoi plaider quatre heures durant sans éternuer ni cracher.... Eh bien, cher Monsieur, je suis forcé de vous dire que je savais cela tout aussi bien que vous. Le président des assises, M. Ferrand, connaît personnellement le docteur ès-crime dont vous parlez, et qui ferait fureur dans un livre comme Les Habits Noirs. Il le regarde comme un déterminé filou. Mais de là à perdre pied au bord d'une fable aussi invraisemblable, il y a loin, permettez-moi de vous le dire. Nous tenons les hommes pour ce qu'ils valent, mais nous prenons les faits pour ce qu'ils sont. Vous m'avez intéressé, mon cher Monsieur, mais vous ne m'avez pas converti.

Je rassemblai mes notes.

Pendant que je me livrais à ce travail, Me Cressonneau poursuivait:

—Vous n'êtes pas content, c'est clair. J'en suis sincèrement peiné. Mais si Jeanne Péry était innocente, pourquoi s'est-elle évadée?

—Tout le monde n'est pas comme vous, M. l'avocat général, répondis-je. Il y a des gens assez peu éclairés pour croire aux erreurs judiciaires.

—Bien riposté! mais voyons, maintenant que vous avez les mains pleines d'éléments nouveaux qui, selon vous, éclairent la question comme si un rayon de soleil passait au travers, pourquoi Jeanne Péry ne se présente-t-elle pas pour purger sa contumace?

—Ignorez-vous donc, Monsieur, demandai-je avec étonnement que Jeanne Péry a disparu, qu'elle n'est pas libre, et que, selon toute probabilité, elle est aux mains de ceux qui....

Il m'interrompit d'un geste amical.

—Les hommes d'imagination! fit-il. Cela réussit jusqu'à un certain point devant le jury, ces choses-là, parce que le jury est composé de bourgeois qui vont au théâtre. Voyons! nous sommes ici de bonne foi tous les deux, n'est-ce pas? et dans une situation toute amicale vis-à-vis l'un de l'autre. Je vous passe le docteur ès-crime, et j'accorderai, si vous voulez, qu'il a une salle à 150 pieds au-dessous du niveau de la Seine, où il fait dans Paris des cours de scélératesse au cachet; je vous passe aussi les ressemblances, je vous passerais presque la folle transformée en poignard mécanique, quoique on ne s'échappe pas comme cela à volonté de la Salpêtrière, et quoique les ciseaux, bénis par l'archevêque primat de Grant, me paraissent pendre à un cheveu gros comme un câble, mais raisonnons! vous avez des arguments de cette force-ci. Les preuves, dites-vous, sont trop abondantes et trop bien disposées: il y a excès de vraisemblance....

Excès de vraisemblance! mon cher Monsieur, permettez-moi de m'étonner qu'un homme de votre incontestable valeur puisse tomber dans de pareils solécismes de logique! Je ne me donne pas pour un très grand métaphysicien, et je m'occupe assez peu de ces formules surannées à l'aide desquelles les Allemands et les Écossais, résumés dans ce qu'on appelle la philosophie du brave M. Cousin, enfilent des pois chiches qu'ils vendent pour des perles, mais enfin j'ai passé, comme tout le monde, mon examen de bachelier, je sais qu'une abstraction est une abstraction, un absolu un absolu. Il peut y avoir plus ou moins de vraisemblances accumulées autour d'un fait, cela dépend du soin et j'ose le dire, de l'habileté du juge instructeur, mais jamais il ne peut y avoir trop de vraisemblance, car, alors, ce ne serait plus la vraisemblance.

—Je n'ai pas dit autre chose, M. l'avocat général....

Mais il m'interrompit parce qu'il tenait à placer sa tirade.

—Permettez! je vous ai laissé parler. Vous me répondrez si vous voulez. L'absolu est-il l'absolu? Changeons le substantif: oseriez-vous affirmer que beaucoup de vérités puissent produire trop de vérité? Ce sont, mon cher Monsieur, de vaines logomachies. Il suffit, pour répondre à cela, de distinguer entre le singulier et le pluriel: une multitude de biens c'est peut-être trop de biens, au pluriel, mais ce n'est pas assurément trop de bien, au singulier, parce que le bien est un absolu....

Je vous demande bien pardon d'avoir raison, cher Monsieur, et je suis sincèrement désolé de n'être pas de votre avis. Croyez-moi, la jeune école est sérieuse, très sérieuse, sous des apparences, je ne dirai pas frivoles, mais au moins dépourvues de toute pédanterie scolastique. Nous savons nos auteurs, en tapinois, et vous trouveriez au fond de notre sac jusqu'à des croûtons du latin de Cujas. Seulement, nous ne les mâchonnons point devant le monde, comme faisaient les vieux qui savaient trop peu pour s'aviser de cacher leur savoir....

Je m'étais levé.

Quand sa phrase fut finie, je saluai.

Il me reconduisit jusqu'à la porte de l'escalier avec une rare bienveillance, protestant qu'il se mettait tout entier à mon service et me demandant s'il n'aurait pas bientôt le plaisir de lire un nouveau roman de moi.

Moi, je ne le cache pas, j'aime un peu de gravité chez le juge, un peu de hâle sur la joue du soldat, comme il me faut un peu de modestie chez la jeune fille et un peu d'accord dans mon piano.

Mais je mentirais lâchement à ma conscience si je n'avouais pas que M. Cressonneau aîné était un joli avocat général et qu'il ne déparait point la jeune école.

Ma démarche se trouvait être si carrément inutile que je l'oubliai presque aussitôt que je fus dans la rue. Je me fis reconduire chez moi au galop. La nuit était tombée quand j'arrivai rue du Helder.

Je trouvai Lucien installé dans ma chambre à coucher et occupé à parcourir les œuvres de J. B. M. Martroy.

Mon premier regard le toisa de la tête aux pieds avec inquiétude, car, à cette heure de crise suprême, j'eusse bien mieux aimé agir seul que d'avoir près de moi un malade ou un fou.

Il était rasé de frais, coiffé avec soin, vêtu selon la plus rigoureuse élégance. On n'eût pas trouvé, le long du boulevard, à l'endroit propice, entre le café Foy et Tortoni, beaucoup de jeunes messieurs possédant au même degré que Lucien la tenue du vrai gentleman.

Il avait beau être un homme de loi d'Yvetot; dès qu'il voulait, Paris brillait en lui, et je ne pus m'empêcher de comparer cette fière élégance à la petite fashion de M. Cressonneau aîné.

Ce qui m'importait davantage encore, l'expression du visage de Lucien était mâle et tranquille.

—As-tu tout lu? me demanda-t-il après m'avoir serré la main plutôt froidement.

—J'ai tout lu, répondis-je.

—Ton opinion est-elle formée?

—Parfaitement, d'autant que tu tiens là un manuscrit qui explique et complète ton dossier.

—Oui, fit-il avec distraction, mais je n'aurai pas le temps de le lire.

Il me tendit tout ouverte la lettre contenue dans la missive que M. Louaisot m'avait adressée.

—Prends connaissance de ceci, ajouta-t-il.

Et il continua sa lecture.

Ce calme avait de la force. Je fus content.

La lettre de M Louaisot était ainsi conçue:

Cher M. Thibaut,

Ne connaissant pas votre nouvelle adresse, j'ai recours à M. G. de Rœux pour vous faire tenir cette communication qui, comme vous allez le voir, a son importance.

Je vous ai fait beaucoup de mal, mais ce n'est pas ma faute. Je n'avais rien personnellement contre vous.

Du reste, vous me l'avez rendu avec usure. Sans le vouloir et même sans le savoir, vous avez été le bâton qui sans cesse enrayait mes roues. Par vous peut-être va se trouver ruinée une combinaison admirable qui m'avait coûté vingt années de travail.

L'œuvre de toute ma vie, on peut le dire, et cela au moment où le succès allait couronner mes efforts.

Vous comprenez bien que je ne vous aime pas, cher Monsieur. Le contretemps le plus funeste qui puisse entraver la marche du génie, c'est d'avoir un imbécile à combattre. Mieux vaudrait toute une armée de gens d'esprit!

Donc, je vous déteste, ou plutôt vous m'irritez comme ferait un maladroit sans parti pris qui ravagerait du coude, sur l'échiquier, les calculs d'un joueur de première force.

Et, cependant, je m'adresse à vous, parce que vous êtes la seule personne au monde qui puisse me venger comme il faut.

Si, comme je commence à le craindre, j'ai besoin d'être vengé.

Vous n'allez guère au théâtre. Connaissez-vous La Tour de Nesle? Votre ami, M. de Rœux pourra vous expliquer ce que c'est que Buridan.

Buridan avait, comme vous et moi, affaire à une terrible coquine. Poursuivi par l'idée que cette coquine, qui est une reine, pourra lui faire tôt ou tard un mauvais parti, Buridan creuse et charge une mine qui doit faire explosion après sa mort.

Je suis dans la position de Buridan—ou de Carter, le dompteur, quand il entre dans la cage de sa lionne.

J'ai creusé, j'ai chargé ma mine. Je vous enverrai la mèche allumée. Et tout est arrangé pour que vous soyez forcé de mettre le feu si je meurs.

À l'instant où j'achève cette lettre j'entame une partie suprême. Nous sommes au 29 juillet, neuf heures du soir; si demain, 30 juillet, à neuf heures du soir, je n'ai pas réussi, c'est que je serai mort.

À cette heure donc, vous recevrez la mèche des mains d'une personne que vous connaissez bien. Je vous fais mon héritier, et mon héritage, c'est votre femme, qui valait pour moi huit millions.

À demain, neuf heures.

Je consultai ma montre, il était neuf heures et cinq minutes. Lucien vit mon mouvement et me dit:

—Il faut un quart d'heure pour venir ici de la rue Vivienne. Elle n'est pas en retard.

—Qui, elle?

—Pélagie, qui va m'apporter la mèche.

Il ferma le cahier qu'il était en train de lire et le jeta sur la table.

—Résume-moi en peu de mots ce qu'il y a là-dedans, dit-il.

Je fis aussitôt ce qu'il désirait; quand j'eus achevé, il me dit:

—J'aurais su tout cela que je n'aurais pas agi davantage. J'étais mort. Ma dernière lueur de vie était en toi. En venant, tu m'as ressuscité. Il me prit de nouveau la main qu'il serra, cette fois, avec chaleur.

Quoi que j'eusse pu faire, mon résumé avait pris du temps. La demie de neuf heures sonna à la pendule. Lucien sembla se recueillir.

—Si elle ne vient pas, prononça-t-il tout bas, nous allons tenter un effort par nous-mêmes.

—Quel effort?

—Je suis juge, répondit Lucien, dont l'œil devint sombre, non pas parce que l'empereur m'avait nommé, mais parce que ma conscience me crie: Tu es juge!

—Franc-juge, alors? fis-je en essayant de sourire. Il prononça plus bas encore:

—Cette femme a mérité de mourir! Je savais qu'il parlait d'Olympe.

En ce moment, nous entendîmes dans l'antichambre une voix pleurarde qui parlementait avec Guzman. Je m'élançai, j'ouvris la porte et la grande coiffe de Pélagie se montra, encadrant un visage qui, littéralement, était inondé de larmes.

—À quoi que ça rime, s'écria-t-elle, avant même d'avoir passé le seuil, de s'entêter à une idée de même!

Vouloir épouser quelqu'un de force! N'avait-il pas à la maison tout ce qu'il lui fallait? Et maintenant le voilà fini, le pauvre monsieur, car il m'avait bien dit: «Si tu ne reçois pas contrordre avant neuf heures, c'est qu'elle m'aura fait avaler ma langue, et alors porte la lettre rue du Helder!»

Les sanglots secouaient la richesse de sa vaste poitrine. Elle était sincèrement et profondément affligée.

—Donnez la lettre, dit Lucien.

—Je l'avais toujours bien prévenu! gémit-elle. Je lui avais dit: «Ne poussez pas celle-là à bout, ou bien il vous arrivera du chagrin! Je l'ai vue sur la place d'Yvetot le jour où on arrêta la mariée. J'ai peur des pâles! Prenez garde à elle!...» Mais il n'écoutait rien! Il se croyait si fort!

—Donnez la lettre, répéta Lucien.

—La voilà, mon brave Monsieur, et vengez-le bien comme il faut. Moi, je n'ai même pas la consolation de m'occuper de ça. L'adjudant m'attend en bas, et il n'est pas patient. Ce n'est pas au moment où j'en perds un que je vas risquer l'autre, n'est-ce pas?

Elle remit la lettre, bouchonna ses yeux avec son tablier et sortit en levant les bras vers le ciel. Dans l'antichambre, j'entendis Guzman qui lui disait:

—Ce n'est donc plus le maréchal des logis d'artillerie?

—J'ai de la mort plein le cœur, répondit Pélagie, et penser qu'il faut qu'on danse à la barrière! La lettre de M. Louaisot disait:

«M. Lucien Thibaut,

Mon métier a été de mentir. J'avais du talent dans cette partie-là. Je parle de moi au passé, parce que je suis mort.

Les morts ne mentent plus. Elle m'a tué parce que je voulais sauver votre femme.

Votre femme est prisonnière dans les caves de la Grande-Maison, rue du Rocher, n°9. Elle n'y est pas seule. Fanchette était pour Mme la marquise aussi dangereuse que Jeanne elle-même, car si la justice avait mis la main sur Fanchette, la condamnation de Jeanne tombait.

En cela, et pour la seconde fois, la justice se serait encore trompée, mais qu'importe, une fois de plus ou de moins.

En tenant Jeanne et Fanchette captives, nous rendions définitive la condamnation de la première, nous devenions héritiers, le bonhomme—le Dernier Vivant—s'éteignait doucement et tout était dit. Mais ça ne suffisait pas. Olympe a dit: «Il n'y a que les morts qui ne gênent jamais...»

Vengez-moi. Pour récompense, je vous rends votre femme.

Voici mes instructions pour arriver jusqu'à elle.

Prenez des hommes de police, si vous voulez, ce sera plus sûr. Munissez-vous de lanternes, car la route souterraine est longue.

Il ne s'agit pas d'entrer par la rue du Rocher et la maison du vieux: vous trouveriez là de bons obstacles, c'est moi qui les ai disposés.

Arrivez par la rue de Laborde, prenez le terrain où l'on bâtit: l'ancienne plaine Bochet: entrez dans le jardin de la Grande-Maison, il n'a plus de clôture.

À la droite du dernier acacia qui reste debout et à trente pas environ des ruines de la Grande-Maison, vous trouverez un pavillon dont il ne reste plus que les quatre murs.

Entrez, dérangez la paille qui est à gauche de la porte, vous verrez dessous une trappe et vous la lèverez par son anneau.

Sous la trappe, il y a un escalier, vous allumerez vos lanternes et vous descendrez.

Marchez alors droit devant vous.

Au bout de quarante pas, tournez à gauche.—puis faites douze pas et tournez à gauche encore.

Vous serez alors dans un cellier très vaste où vous verrez des foudres,—une vingtaine—qui s'alignent contre le mur.

Le dernier foudre, en allant toujours sur votre gauche, masque une porte voûtée dont la clé est pendue à un clou à l'intérieur du tonneau, immédiatement au-dessous de la bonde.

Ah! elle se croit bien gardée aussi de ce côté!

Vous ouvrez la porte, et vous êtes arrivé, car devant vous s'étend un couloir, large comme une route charretière, qui vous conduit tout droit à la cachette.

Seulement, le couloir est long, cinq cents pas au moins; je n'ai pas le temps de vous dire à quoi tout cela servait dans le temps. Allez, sauvez votre femme—et vengez-moi.»

Lucien avait lu cette étrange missive à haute voix.

—Est-ce que tu crois à cela? demandai-je.

—Viens, fit-il au lieu de répondre.

Il prit son chapeau.

—Le piège tendu par ce misérable est grossier, dis-je encore. Prends garde!

—Viens, répéta Lucien. Ce misérable ment, mais il n'y a pas de piège. Il est mort, Olympe vit, et je suis juge. Viens.

À mon tour, je pris mon chapeau.

J'avais l'idée qu'en le suivant je pourrais empêcher un malheur.

En passant, il demanda à Guzman des allumettes et un paquet de bougies.

—Ne prendras-tu pas au moins des hommes de police? demandai-je. Il me répondit:

—Non; j'aurai mieux que cela.

Nous montâmes en voiture devant le café anglais. Il donna au cocher une adresse que je connaissais: celle de M. le conseiller Ferrand.

Je voulus lui parler en route, mais il ne me répondit pas.

Quand la voiture s'arrêta il me dit:

—Reste à m'attendre, je ne serai pas longtemps.

Je lui demandai ce qu'il allait faire. Je n'eus point de réponse encore.

Il passa la porte cochère.

Mon rôle me pesait terriblement. Il me semblait que dans cette barque où j'étais, la responsabilité tout entière était sur moi qui ne tenais pourtant pas le gouvernail.

Dès le premier pas que je fis sur le trottoir, je vis venir à moi une femme pauvrement habillée qui boitait en marchant et qui tenait son mouchoir sur sa bouche.

Elle m'accosta tout essoufflée et fut quelque temps avant de pouvoir parler.

—Vous êtes M. de Rœux, me dit-elle enfin, je vous suis en courant depuis la rue de Helder. Je n'ai pas perdu de vue le fiacre. Ah! si vous saviez le malheur! Je vis alors seulement que ses yeux étaient tout sanglants de larmes.

Je ne comprenais pas encore pourtant. Elle reprit:

—Il est mort, Monsieur! Ils me l'ont tué! C'est la folle! La Couronne....

—Martroy! m'écriai-je.

Stéphanie, la pauvre créature, chancela et je la soutins dans mes bras.

—Sa dernière pensée a été pour son bienfaiteur, comme il vous appelait, dit-elle, il m'a dit: «Porte-lui ma lettre, je ne lui écrirai plus...» et pourtant, il a pu mettre encore un petit mot au bas avant de mourir. Voici la lettre... et je retourne là-bas, Monsieur, car mon vieux maître n'est pas un bon malade.

Elle me quitta en effet, courant par cahots et s'épongeant les yeux.

Je m'approchai d'un magasin, et je lus la lettre de Martroy à la lueur du gaz.

Elle commençait gaillardement; il ne se doutait pas de son sort.