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Le dernier vivant

Chapter 251: FIN
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About This Book

A first-person narrator reconstructs a convoluted criminal and domestic drama centered on Lucien Thibaut and a woman named Jeanne, unfolding through police dossiers, journal excerpts, correspondence, and interwoven personal narratives. The plot follows investigations, courtroom confrontations and an episode of flight, gradually exposing secrets, betrayals and financial misconduct linked to wartime contracts. Alternating documentary material with intimate recollection, the work blends suspense and moral questioning as characters seek justice and vindication while the narrative probes how hidden transactions and social ambition corrode private lives.

Dernière lettre de Martroy

Cher bienfaiteur,

Voilà: je vous ai fourni dans ma dernière de faux renseignements sur la Grande-Maison, dont je viens à l'instant d'apprendre l'histoire par ma Stéphanie, qui est un trésor. Elle vous a une oreille, vous allez voir tout à l'heure.

La Grande-Maison n'est ni un ancien couvent, ni un ancien château, ni un ancien hôtel, c'est tout bonnement un ex-entrepôt de contrebande, monté sur un pied tout à fait monumental.

C'est là qu'on a dû faire tort à la Douane!

Non seulement, les caves sont immenses, comme je vous l'ai dit, mais il y a un chemin voûté, assez large pour donner passage à des charrettes attelées, et qui reliait le magasin principal à un second entrepôt, situé hors de la barrière.

Cet entrepôt occupait tous les derrières d'une des plus considérables maisons de la rue de Levis.

Tout cela était devenu inutile depuis qu'on a reculé le mur d'octroi jusqu'aux fortifications. Comme la bouche du souterrain se trouve maintenant à plus d'un quart de lieue de l'enceinte, l'administration ne s'est même pas souciée de le combler.

Hein? ce Paris! Et comme le vieux fournisseur qui a tant volé l'État est bien là dans ce logis de voleurs!

Il fallait que le métier fût bon pour payer les frais d'une pareille installation. Ce qu'il a dû passer d'alcool dans ce monstrueux siphon est incalculable. Et pendant ce temps, les hommes verts, institués pour empêcher un pauvre diable comme moi de faire entrer plus d'une chopine de vin bleu, veillaient!

Là-bas, quand nous étions auprès de Dieppe, j'ai connu un brave douanier qui racontait toujours l'histoire d'une caisse de porcelaine de Jersey qui fut prise par ses soins en 1820. Je lui demandai une fois pourquoi il radotait sans cesse la même anecdote, il me répondit:

—En quarante ans de service je n'ai jamais vu faire une autre prise!

La douane fait pourtant vivre un état-major bien dodu. On dit qu'elle est utile à la manière de ces matous paresseux qui ne prennent pas de souris, mais qui les éloignent par leur seule odeur.

Je suis tout gai aujourd'hui et je bavarde. Tous mes sinistres pressentiments d'hier sont partis. J'irai voir ce souterrain de contrebande, large comme une voie romaine qui laissait passer des foudres de vingt barriques sous la barrière où les préposés, brandissant la sonde municipale, arrêtaient vaillamment les demi litres.

Mais revenons à nos affaires. Le vieux est malade. Il lui est arrivé un accident. Depuis que la guerre entre l'Autriche et la Prusse est déclarée et qu'on parle de la possibilité d'une conflagration générale en Europe, le vieux a la fièvre. Il rêve fournitures.

Hier soir, il s'est échappé pour aller faire débauche ou plutôt pourvoir à fonder quelque bonne affaire de pillage administratif. Son cercle est de l'autre côté du boulevard extérieur, dans un cabaret plus que borgne où se réunissent les raccommodeurs de souliers ambulants.

Ce sont, vous le savez, de forts gaillards qui parcourent les bas quartiers et la banlieue la hotte sur le dos et ne ressemblent pas du tout aux savetiers en guérite.

Avec son vieux manteau de chasseur de Vincennes, le Dernier Vivant ne faisait point tache dans cette assemblée sans prétention. Il y était connu. On l'appelait Papa-Turco.

Hier soir donc, ayant bu un gloria de deux sous, sa tête s'est montée. Il a rassemblé autour de lui les savetiers ambulants et leur a proposé une association pour fournir à toute l'armée française d'excellents souliers sur lesquels l'entreprise gagnerait cinq cents pour cent. Il ne s'agissait que de centraliser les cuirs des bêtes crevées pour l'empeigne, et les fonds de boutique de certains journaux, également morts de maladie, pour la semelle.

Les bonnes gens ont d'abord trouvé cela très drôle, on a beaucoup ri, mais le vieux s'est fâché tout rouge en jurant qu'il ne plaisantait pas: à l'appui de quoi il a eu l'imprudence de raconter quelques-uns des bons tours joués par l'association des cinq fournisseurs normands à l'administration de la guerre, sous le Premier Empire.

Bref, on l'a reconnu pour le vieux damné de la plaine Bochet. Il a été porté en triomphe et roué de coups. Ça pourrait bien être sa fin.

Et à ce propos, il y a eu une grande scène entre Louaisot et la marquise Olympe. Ce sera la partie importante de ma lettre. Stéphanie n'a pas tout entendu, mais ce qu'elle a surpris vaut bien la peine de vous être rapporté.

M. Louaisot et Mme la marquise étaient dans la chambre à coucher de cette dernière.

On avait parlé d'abord du petit jeune homme, Lucien, de Chambray, l'enfant dont M. Louaisot se sert depuis si longtemps comme d'un mors qu'il a introduit de force dans la bouche de la malheureuse mère.

Car elle a péché, c'est vrai, mais on peut dire que celle-là fait son purgatoire sur la Terre!

Stéphanie n'a commencé à entendre qu'au moment où la colère a élevé les voix.

—.... Vous m'appartenez! disait Louaisot. J'ai dépensé ma jeunesse entière et une partie de mon âge mûr à vous acheter. Vous serez ma femme ou vous serez une mère sans enfant.

—Je sais que vous êtes capable d'assassiner votre propre fils, a répondu Olympe, mais vous ne le ferez pas, car il vous sert de garrot pour me serrer la gorge.

—Madame, a reprit Louaisot, l'heure vient où serrer ne suffit plus. Pensez-vous que je veuille attendre le bien-être jusqu'à ma soixantième année? Je crois avoir temporisé suffisamment; je veux agir.

La voix d'Olympe, nette et froide, a prononcé ces mots:

—Jamais je ne serai votre femme.

Après cette réponse, il y a eu un silence, puis Louaisot a repris:

—C'est donc la guerre déclarée! Vous serez brisée, je vous en préviens. Je le regrette. Je vous aurais rendue heureuse. Vous êtes merveilleusement belle. Jeanne morte, il est impossible que M. Lucien Thibaut ne revienne pas à vous. C'est une affaire de temps.

La marquise a dit:

—Vous me faites horreur.

—Les mœurs modernes, continua Louaisot, admettent de plus en plus ce genre de compromis. Je ne vous gênerais pas, j'ai mes habitudes. Vous seriez entre l'ami de votre enfance et votre fils, à qui, d'avance, j'ai donné son nom....

—Vous me faites horreur! répéta la marquise Olympe.

—Moi, vous me faites pitié! s'écria Louaisot, se fâchant de nouveau. D'où sortons-nous donc, s'il vous plaît, ma pupille, pour afficher de semblables pruderies? Je croyais que nous avions été élevée à une école... oh! vous avez beau me foudroyer du regard, la patience a des bornes, et l'excellent M. Barnod savait à quoi s'en tenir sur les dames d'apparence sévère....

...Vous avez rompu la glace vous-même. Adieu va! Parlons en français: si je suis, comme vous me faites l'honneur de me le dire, le dernier degré de l'infamie, vous êtes, vous, le crime sans courage et la damnation sans grandeur. Au moins, moi, je me tiens droit, je marche droit, rien ne m'arrête. Vous, votre cœur et votre main tremblent toujours.

Vous avez fait subir à Jeanne Péry un supplice monstrueux, et vous hésitez quand il s'agit de terminer son martyre avec sa vie....

...Du danger? aucun. Elle est censée en fuite. Rien de plus aisé que de supprimer les personnes qui se cachent. On ne fait que continuer de les cacher dans la terre....

Stéphanie n'entendit pas ce que répondait la marquise. Stéphanie a pourtant l'oreille fine.

Mais Olympe dut parler, car Louaisot répliqua:

—Vos sœurs! Ah! vous les appelez vos sœurs! Osez-vous bien employer des mots pareils! Alors, donnez tout de suite le nom de famille à ce bouquet de fleurs cultivées dans le jardin de l'adultère!... Je vous l'ai dit, Olympe, et je vous le répète; vous m'appartenez, non pas seulement parce que je vous ai conquise, mais encore, mais surtout parce que vous êtes à mon niveau par vos actes et au-dessous de moi par votre origine. Ma mère était une honnête femme....

Ici, il y eut un silence.

Le dernier mot entendu fut celui-ci, prononcé par Olympe:

—Pourtant de sang répandu, vous n'aurez rien de l'héritage, car je n'aurai pas l'héritage. Est-ce que les morts héritent? Vous ne pouvez pas m'empêcher de me tuer.... Ainsi, le patron est au bout de son rouleau. Je le connais: il doit voir rouge à travers le feu d'artifice de ses lunettes.

La menace est une bonne chose, mais quand elle fait long feu, tout rate. J'aurais cru que la pensée de son fils aurait dompté la marquise. Du moment qu'elle ne cède pas, il faut que Louaisot frappe ou qu'il donne sa démission. Il ne donnera pas sa démission, donc il frappera. Il y a dans l'air que je respire ici une odeur de sang.

Je pars à l'instant même pour rôder autour de cette tragédie. Je veux voir ce curieux monument de l'industrie française: les caves de la Grande-Maison. Rien ne m'ôterait de l'idée que l'outil du patron,—Laura Cantù—est embusquée là-dedans quelque part....

Note de Geoffroy.—Il y avait au-dessous de cette dernière ligne une vingtaine de mots, tracés d'une main défaillante:

«Je me meurs. La folle m'a tué... l'outil! Hâtez-vous, elle en tuera d'autres. Ayez pitié de ma femme et de mon petit.»

Comme j'achevais, tout frissonnant, cette lecture, la porte cochère de la maison voisine s'ouvrit.

M. Ferrand sortit le premier, le visage couvert d'une mortelle pâleur.

Lucien, qui le suivait, le fit monter dans la voiture et m'appela.

Je suis obligé de dire ici, pour laisser de l'ordre dans les événements, ce qui s'était passé chez le conseiller.

M. Ferrand lui-même me fit ce récit à quelques jours de là.


Récit du conseiller Ferrand

Il y a bien longtemps que ma santé est profondément altérée. La souffrance morale a réagi sur moi physiquement. Je me sens fatigué. Je suis un vieillard.

Je venais de me mettre au lit, quoiqu'il ne fût pas plus de neuf heures du soir. Mon domestique m'annonça M. Lucien Thibaut. Je fis entrer tout de suite. J'ai beaucoup aimé Lucien, que je traitais autrefois en élève. Mon attachement pour lui avait encore un autre motif. Son malheur et sa maladie m'avaient causé une très sincère affliction.

Lucien entra et vint jusqu'à mon lit sans me saluer ni me demander des nouvelles de ma santé.

Il n'y avait rien en lui pourtant qui indiquât la volonté de me traiter avec violence.

Seulement, son regard était sombre et ses traits contractés.

—M. Ferrand, me dit-il presque à voix basse, vous êtes un honnête homme, je le sais maintenant, et je regrette de vous avoir calomnié dans ma pensée, mais vous allez, je vous prie, vous lèvera l'instant même et me suivre, car vous avez condamné une innocente, et il faut que la lumière se fasse en vous, je le veux.

Je fus blessé de ce dernier mot.

—M. Thibaut, répondis-je, vous voyez que je suis souffrant. Vous avez vos convictions, que je respecte, j'ai droit d'exiger que vous respectiez les miennes....

Il m'interrompit disant:

—Je n'ai pas le temps de discuter, levez-vous et partons.

—Mais, Monsieur, répliquai-je, je ne permets pas qu'on me parle comme vous le faites.

—Vous refusez?

—Je refuse.

—Vous me regardez comme un fou?

—Vous agissez comme un fou.

Il fit un pas en arrière.

—M. Ferrand, me dit-il, et son accent était glacial, je ne suis pas fou, je vous l'affirme. Je vous affirme également que si vous ne me suivez pas, je vais vous tuer.

Ses yeux étaient baissés. Son visage devenait blême. Moi aussi, je me sentais pâlir.

Les gens qui parlent ainsi ont, d'ordinaire, à la main, un pistolet, un couteau, une arme. Il avait, lui, les mains vides; des mains blanches et fines comme celles d'une femme. Je crois que je suis brave. Je n'aurais pas peur d'une arme. Ces mains vides et frémissantes menaçaient autrement qu'une arme. Et le regard de M. Thibaut me donna une sensation de frayeur. Il faudrait dire de terreur, car je me sentis trembler sous mes couvertures. Cependant, j'eus honte de céder.

—Est-ce donc ainsi que vous deviez finir, Lucien! m'écriai-je.

—Je ne finis pas, me répondit-il, je commence.

—Vous! un assassin!

—Un juge! je suis juge.

Il fit un pas vers moi, la tête haute, le regard noir et froid.

—Et je suis investi en outre, ajouta-t-il, de la mission la plus grande qui puisse sacrer le caractère d'un homme: je suis le défenseur de ma femme. Sa voix, sans s'élever, avait pris une emphase extraordinaire.

Dans sa bouche, ces mots: le défenseur de ma femme étaient grands comme les quelques paroles sublimes de la poésie ou de l'histoire qui ont traversé les siècles.

Mon cœur battait. Ce n'était déjà plus de frayeur.

J'ai aussi un amour en moi, un grand amour, n'est pas de la même nature; mais tous les amours comprennent.

Et pourtant, je résistais encore, car précisément la voix de cet amour me criait de ne pas aller là où Lucien voulait m'entraîner.

—Je vais appeler, dis-je. N'approchez pas davantage....

—Que votre sang retombe sur votre tête! murmura-t-il en faisant un pas de plus.

—Mais avec quoi me tuerez-vous, insensé! m'écriai-je, prêt à me défendre.

—Je ne sais pas... avec moi!

En même temps qu'il prononçait ce mot étrange dont l'accent faisait une menace véritablement mortelle, il me toucha le bras.

Ce fut si faible qu'on eût dit l'étreinte d'un enfant. Mais ce fut terrible.

Écoutez: terrible! je sentis que la vie défaillait dans ma poitrine.

Ma tête se renversa sur mon oreiller et malgré moi ces paroles passèrent entre mes lèvres:

—Si elle est innocente, qui donc est coupable?

Lucien prit cela pour une acceptation. Il lâcha mon bras et serra doucement ma main.

—Courage, me dit-il, M. Ferrand. Vous allez beaucoup souffrir. Je lui rendis son étreinte et je sortis de mon lit.

Il m'aida à m'habiller.

—Où allons-nous? lui demandai-je.

—Rue du Rocher. Je répétai:

—Rue du Rocher?

—Oui, dans la maison où habite maintenant Mme la marquise de Chambray. Je passai la main sur mon front. Il ajouta:

—C'est le devoir. Et je répétai:

—Peut-être que c'est le devoir.

—Marchez devant, me dit-il au moment où nous sortions, et souvenez-vous que je ne m'appartiens pas. Je défends ma femme. Si vous tentez de vous soustraire à votre tâche, vous êtes mort!


Récit de Geoffroy

Ce fut à la suite de cette scène que M. Ferrand et Lucien me rejoignirent. Ils montèrent dans le fiacre.

M. le conseiller Ferrand était seul, au fond du fiacre, affaissé dans une encoignure. Lucien s'était assis auprès de moi sur le devant.

Je lui communiquai à voix basse et sommairement le contenu de la lettre de Martroy.

—Tout cela, me dit-il, je le savais. Je suis ressuscité. Nous gardâmes ensuite le silence.

Pendant tout le trajet, M. Ferrand ne prononça pas une parole.

Quand nous passâmes devant la gare Saint-Lazare, le cadran marquait dix heures.

Au lieu de monter la rue du Rocher, nous tournâmes à gauche et notre fiacre s'arrêta au coin de la place Laborde.

Là, sous un réverbère, nous relûmes les instructions de M. Louaisot et nous nous engageâmes dans la ruelle qui conduisait encore au nouveau quartier qu'on était en train de construire sur l'ancien emplacement de la place Bochet.

La nuit était noire. Nous eûmes quelque peine à trouver notre chemin parmi les tas de sable, les trous à mortier et les moellons, mais enfin, nous franchîmes ce qui avait été le mur du grand jardin et nous découvrîmes aisément les quatre pans de maçonnerie toute nue, restes du pavillon.

C'était à une trentaine de pas à peine de la maison neuve, bâtie par le Dernier Vivant. À cinquante autres pas, sur la gauche, c'est-à-dire en allant vers Monceaux-Batignolles, on voyait un amas de décombres, qui étaient les ruines de la Grande-Maison.

Le tas de paille fut dérangé; nous ouvrîmes la trappe qui recouvrait l'escalier.

Chacun de nous alluma une bougie et nous descendîmes.

L'itinéraire tracé par M. Louaisot était bon. En le suivant exactement nous arrivâmes d'abord au cellier, grand comme une place de village, qui contenait encore les gigantesques tonneaux—puis à l'artère principale de cette ville souterraine: le chemin charretier conduisant jadis de l'entrepôt Bochet à l'entrepôt de la rue de Levis, situé alors extra muros.

Pendant que nous étions dans le passage allant du cellier au grand chemin souterrain, il nous sembla entendre un bruit soudain et violent, suivi de cris qui se mêlaient répercutés par les voûtes.

Nous pressâmes le pas, mais en arrivant au bout du couloir, nous écoutâmes en vain.

Le bruit avait cessé.

L'énorme galerie dont la voûte humide et sombre pendait maintenant sur nos têtes s'emplissait d'un morne silence.

Nous nous étions arrêtés pour prêter l'oreille et pour regarder. Dès que nous marchions, en effet, quoique le sol fût très doux, le bruit de nos pas faisait tapage.

D'abord nous ne vîmes rien, j'entends Lucien et moi, car M. Ferrand semblait littéralement anéanti. Il ne regardait même pas.

Puis, tout à coup, au moment où nous allions reprendre notre marche, une voix d'homme parla.

C'était à la fois lointain et tout proche. La voix venait à nous nettement comme dans un tuyau acoustique.

Elle était faible pourtant, mais si altérée qu'elle fût, je reconnus parfaitement la basse taille de M. Louaisot. Elle disait:

—Voilà! J'ai mon compte. L'outil était trop bon! Il n'y a pas eu faute: qui diable aurait pu croire qu'une mère sacrifiât son enfant? J'ai bien joué mon jeu, mais j'ai perdu. Bonsoir, les voisins!—Mais je suis vengé déjà une fois, ma pupille, vous n'avez plus de fils!—et je serai vengé deux fois, voici l'autre Lucien qui arrive: regardez là-bas!

Ces derniers mots nous parvinrent comme un chuchotement qu'on eût murmuré à notre oreille.

—Là-bas, c'est ici, me dit Lucien. Ils nous voient.

—Pas lui, répondis-je, car il est mort.

Une voix de femme s'éleva dans le silence:

Laura, disait-elle, je t'ai trompée ce n'est pas cet homme-là qui a tué le petit enfant.

M. Ferrand laissa tomber sa bougie et s'affaissa sur moi.

—Mon Dieu! dit-il, ayez pitié de moi! Éloignez de moi cet horrible rêve!

La voix qui avait parlé était celle de la marquise Olympe. Nous la connaissions bien tous les trois.

Une sorte de rauquement lui répondit dans la nuit.

Puis une autre voix, haletante, celle-là, et brisée, demanda:

—Qui donc a tué l'enfant? qui donc? La voix d'Olympe répondit:

C'est moi! Et tout aussitôt un grand cri de rage courut en s'enflant sous les voûtes.

Puis un gémissement d'agonie....

—Olympe! mon Olympe! gémit M. Ferrand d'un accent déchirant. Ce fut tout. Il resta inanimé entre mes bras.

L'instant d'après quelque chose de rapide comme le vol d'une flèche passa au milieu de nous. C'était Laura qui brandissait au-dessus de sa tête un gros bouquet de fleurs....

Nous entendîmes alors le bruit de quelqu'un qui se traînait sur le sable. On reconnaissait le frôlement de la soie. Je ne puis dire à quel point tous ces bruits étaient distincts.

—Elle n'est pas morte! balbutia M. Ferrand qui se redressa et se mit en marche le premier, plus chancelant qu'un homme ivre. Lucien et moi nous le soutenions de chaque côté.

Quand nous le suivîmes on n'entendait plus rien.

Nous marchâmes pendant deux longues minutes au moins, et à mesure que nous avancions, nous pressions le pas.

Nous arrivâmes ainsi à un carrefour où se croisaient deux routes: la nôtre et une beaucoup plus étroite.

À l'angle de cette dernière, à droite, c'est-à-dire en tournant vers la rue du Rocher, il y avait des débris de fleurs et de feuillage, sur lesquels un homme était étendu tout de son long sur le dos. Il portait un paletot noisette, et ses lunettes nous renvoyèrent dans l'ombre la flamme de nos bougies.

Nous nous approchâmes. C'était M. Louaisot, dont les souliers se dressaient à pic, sortant de son pantalon noir, moucheté de boue.

Il tenait à la main un long couteau tout neuf dont il n'avait pas eu le temps de se servir, car la lame était brillante et intacte.

Sa tête portait de côté. Il y avait à son cou les marques d'une pression si terrible qu'on aurait dit les traces laissées par les griffes d'un tigre.

Il était mort par la désarticulation de la colonne vertébrale.

Derrière lui, dans une cavité de la paroi, on voyait un véritable fouillis de fleurs, deux couronnes tressées et une autre qui était à moitié.

Lucien mit sa bougie sous le menton du mort et dit à M. Ferrand:

—Avant d'être poignardé, Albert de Rochecotte avait été étranglé. Voyez-vous clair?

M. Ferrand ne répondit que par un gémissement.

En cet instant où toutes nos bougies étaient dans le chemin de droite, le hasard me fit jeter un regard dans le lointain de la galerie principale et j'y crus apercevoir une lueur. Je la signalai aussitôt.

Nous éteignîmes nos bougies pour mieux voir.

La lueur existait réellement et semblait sortir d'une seconde percée, ouverte sur la droite aussi, à une cinquantaine de mètres plus loin.

—Portez-moi jusque-là! s'écria M. Ferrand. Elle est là!

Je le soutins de mon mieux. Lucien s'était déjà élancé en avant. Nous le vîmes entrer dans le champ lumineux et disparaître au coude de la route.

Quelques secondes plus tard, nous entrions dans la lueur et un spectacle étrange frappait nos regards.

La seconde voie transversale, parallèle à la première où nous avions trouvé le corps de M. Louaisot, aboutissait presque immédiatement à une salle de forme ronde où régnait, dans toute son étendue, un double cercle de mangeoires et de râteliers. C'avait dû être la grande écurie des fraudeurs.

Çà et là pendaient encore aux parois des harnais moisis.

Au centre se trouvait une sorte de tabernacle, ouvert de notre côté, et formé de rideaux de soie. Dans cette tente, éclairée par une grande lampe de salon à globe de verre dépoli, il y avait deux pauvres petites couchettes en fer, quelques fauteuils de velours brodé d'une rare élégance et un canapé dont la couverture en tapisserie des Gobelins éclatait des plus riches couleurs.

Sur le canapé, deux jeunes femmes, qui semblaient être deux épreuves tirées de la même beauté, entouraient de leurs bras une troisième femme prosternée et comme affaissée à leurs pieds.

Sur le guéridon en laque de Chine, qui supportait la lampe, il y avait des ouvrages d'aiguille.

À l'instant où nous tournions, M. Ferrand et moi, l'angle de la galerie, une des jeunes femmes du canapé se levait en poussant un cri et se pendait au cou de Lucien, foudroyé par la joie.

M. Ferrand me quitta et prit un élan suprême qui le porta jusqu'au centre de la tente, où il tomba brisé, portant à ses lèvres, de ses deux pauvres mains qui tremblaient, le vêtement de la femme prosternée.

Celle-ci ne prit même pas garde à lui.

Elle releva la tête pour regarder Lucien, rien que Lucien, et je reconnus l'admirable beauté de la marquise Olympe de Chambray.

Lucien détourna d'elle son regard.

La marquise Olympe pencha sa tête de nouveau, et je vis une larme au bord de sa paupière.

Dire à quel point elle était belle est au-dessus de mon pouvoir. Cette larme la transfigurait à mes yeux. Mon cœur s'élançait avec une inexprimable passion vers cette mourante que j'aurais voulu ressusciter au prix du bonheur de ma vie.

Elle portait au cou les mêmes traces que Louaisot.

Les mêmes traces qu'Albert de Rochecotte.

—Lucien, murmura-t-elle, d'une voix qui allait déjà s'éteignant, j'ai été bien malheureuse... et bien coupable.... Mais demandez-lui... demandez-leur!...

Elle montrait les deux jeunes femmes qui se ressemblaient.

Jeanne s'était arrachée déjà aux embrassements de son mari. Elle pressait les deux mains d'Olympe sur son cœur.

Toutes trois, elles formaient un groupe exquis dans sa mortelle tristesse.

Ensemble, Jeanne et Fanchette disaient:

—Ma sœur, ma sœur chérie, tu nous as défendues, tu nous as protégées, nous ne vivons que par toi!

—Lucien, reprit Olympe, en remerciant Jeanne du regard, j'avais un fils, je l'ai donné pour elle, c'est-à-dire pour vous!

Les jarrets de Lucien fléchirent, il entra dans le groupe en s'agenouillant.

Je restais seul debout, et j'étais peut-être le plus bas prosterné au fond de mon cœur.

—Lucien, dit-elle encore, voulez-vous me pardonner?

Il se pencha et mit un baiser sur son front.

La marquise Olympe mourut sous le contact de cette lèvre qui jamais n'avait touché la sienne, et la mort la fit plus divinement belle.... Personne ne prenait garde à M. Ferrand qui gisait inanimé, la tête dans les plis de la robe d'Olympe.


Récit de Fanchette

Nota.—Ceux qui ont compris la scène invisible de la mort de Louaisot peuvent passer les pages suivantes.

J'ai cru devoir au lecteur l'explication complète de ce mystère, telle qu'elle nous fut donnée par l'une des habitantes de la grande écurie des fraudeurs, transformée en prison-salon.

C'est Fanchette qui parle.

Je n'étais pour rien assurément dans l'affreuse mort d'Albert de Rochecotte qui m'aurait très certainement épousée, et dont je possède une promesse écrite en tels termes qu'il n'aurait pu y mentir sans se déshonorer.

Or, Albert était la loyauté même.

Mais tout en n'ayant point contribué à la catastrophe qui termina sa vie, je ne pouvais manquer de comprendre que Jeanne Péry, ma sœur—je ne la connaissais pas encore, mais je l'aimais déjà—était accusée en mon lieu et place.

J'étais innocente, c'est vrai, mais c'était moi que la justice croyait tenir en fermant sur Jeanne les verrous d'une prison.

J'aurais dû me livrer peut-être. J'en eus le désir plus d'une fois, car le récit de l'arrestation de Jeanne au seuil de l'église, où le prêtre l'attendait pour bénir son bonheur, m'avait navrée,—mais j'écoutais alors les conseils d'un homme dont la profonde perversité m'était encore inconnue.

M. Louaisot me disait: «Vous vous perdrez sans la sauver», et je le croyais,—peut-être parce que mon intérêt égoïste était de le croire.

Il faut songera la jeunesse que j'ai eue. Jamais je n'ai connu ma mère. Elle m'avait assuré une petite fortune que mon père m'a dérobée. Je tais les enseignements plus que frivoles qu'il essaya de m'inculquer au temps où j'étais une petite marchande de plaisirs. Il trouvait cette position excellente comme point de départ. J'étais, me disait-il, mieux placée que Fanchon-la-Vielleuse ou que la célèbre marchande de violettes qui eût épousé, si elle l'eût voulu, le prince de Courtenay, cousin des rois de France.

Mais laissons cela. L'idée de l'évasion de Jeanne me fut suggérée par M. Louaisot. Je l'accueillis avec passion, comme un moyen d'apaiser mes remords, et j'en fis bientôt l'unique affaire de ma vie. Je ne pourrais, sans compromettre des personnes qui vivent de leur emploi, détailler le plan de cette évasion, mais je dois dire que M. le conseiller Ferrand, dont je reçus l'accueil le plus bienveillant à la recommandation de Mme la marquise de Chambray, ne fit rien, absolument rien qui sortit des bornes strictes de son devoir.

En ce temps je ne connaissais pas plus Mme la marquise de Chambray que Jeanne Péry elle-même.

La lettre par laquelle Mme la marquise m'introduisait auprès du président de la cour d'assises me fut donnée par M. Louaisot.

L'évasion réussit, et cela fut regardé comme un miracle par tous ceux qui connaissent l'organisation de la Conciergerie;—mais elle ne réussit pas au profit de cet excellent et cher jeune homme, M. Lucien Thibaut qui attendait sa femme dans une voiture au coin du quai de l'Horloge.

J'avais été jouée par M. Louaisot, et,—je l'ai cru longtemps,—par Mme de Chambray elle-même.

Ils avaient peur du résultat final de ce procès où la vérité pouvait jaillir du nuage même dans lequel on l'avait si savamment enveloppée.

J'ai à peine besoin de dire que j'ignorais complètement la part prise par Louaisot à l'assassinat de mon pauvre Albert.

Je n'avais rien vu dans cette nuit funeste, qui restait en moi comme le souvenir d'un épouvantable rêve.

Quant à cette autre nuit où Jeanne, que je venais d'arracher à ses geôliers, me fut enlevée sur le quai de l'Horloge, je fus plusieurs mois avant d'en comprendre le mystère.

Je savais une seule chose, c'est que j'avais été jouée par M. Louaisot, et ce fut à M. Louaisot que je m'en pris.

Mais M. Louaisot était plus fort que moi. On dit qu'un homme, luttant de ruse avec une femme, est toujours sûr d'être vaincu. Cela peut être vrai pour les autres hommes; M. Louaisot faisait exception à la règle.

Et pourtant c'est une ruse de femme qui l'a jeté mort sur la terre humide d'une cave, au moment où il allait moissonner son champ, engraissé par tant de crimes!

Le grand moyen employé vis-à-vis de moi par M. Louaisot était celui-ci: la marquise de Chambray, disait-il, avait tout fait; il n'était que son instrument ou plutôt son esclave.

Jeanne Péry était aux mains de la marquise et probablement hors de France.

La marquise avait un double intérêt à la faire disparaître.

Toute démarche qui inquiéterait la marquise aurait pour résultat de précipiter la catastrophe.

Car chez nous, en plein XIXe siècle, il y a des cas où la loi est aussi impuissante à vous protéger que si vous voyagiez dans les steppes de la Tartarie. On a beau se gendarmer contre cela: je mets n'importe qui, fût-ce le souverain sur son trône, au défi de me dire ce qu'on peut faire contre un scélérat qui pose la question ainsi:

«La personne qui vous est chère est en mon pouvoir, hors de l'atteinte de la loi; si vous appelez la loi à votre secours contre moi, je n'ai qu'un geste à faire pour supprimer la personne que vous voulez sauver.»

C'est clair, on peut passer outre, mais à quel prix?

Un beau jour, cependant, Louaisot eut peur de me voir passer outre, ou plutôt il se dit que, moi aussi, j'étais bonne à supprimer. Je le gênais.

Tout ce qui touchait à cette affaire du Point-du-Jour le gênait.

Il fit semblant de céder à mes désirs; on me conduisit enfin près de Jeanne.

Mais on m'enferma avec elle.

Jeanne n'était pas à l'étranger. Elle n'avait jamais quitté Paris, malgré les divers changes que Louaisot avait donnés à moi et à d'autres.

Cette nuit même où M. Louaisot m'avait assigné un rendez-vous à la sortie de l'opéra, je trouvai Jeanne dans la retraite étrange où nous avons vécu depuis lors ensemble.

Olympe y avait mis les meubles de son propre boudoir.

J'arrivai les yeux bandés, après une route assez longue faite hors de Paris. Je ne savais pas du tout où j'étais. Jeanne restait dans la même ignorance. À cet égard, nous ne fûmes instruites que par Olympe elle-même.

Il est temps que j'appelle ainsi familièrement par son nom, celle-là, qui est morte notre amie—notre sœur, et dont les derniers moments ont expié des fautes qui appartenaient encore plus à la fatalité qu'à son cœur.

J'ai été heureuse dans cette retraite où j'ai trouvé la caressante affection de ma sœur cadette, la noble, la vaillante tendresse de ma sœur aînée.

La mort nous menaçait, c'est vrai, mais nous nous aimions tant!

Et j'assistais à un beau spectacle: la renaissance d'une âme.

Au commencement, Louaisot regardait encore Olympe comme sa complice, non pas volontaire, assurément, mais forcée; il avait obtenu d'elle tant de choses à l'aide de son moyen, toujours le même, la menace!

La menace appropriée, choisie, la menace spéciale à chaque cas.

Ici la menace était l'enfant,—le jeune Lucien,—un splendide adolescent qui aimait Louaisot, son père, jusqu'à l'adoration.

Et je pense que Louaisot aussi l'aimait à sa manière. Dans un coin de son égoïsme il voyait peut-être ce beau jeune homme compléter sa gloire, élevé qu'il serait sur le piédestal d'une immense fortune.

Chaque fois qu'Olympe résistait, Louaisot disait comme Jean Bart brandissait la mèche allumée: «Je ferai sauter ce qui me reste de cœur; je tuerai l'enfant!»

L'a-t-il fait? Olympe est morte en croyant qu'elle le retrouverait au ciel....

Un jour, en effet, Olympe résista en face.

Louaisot lui avait posé son atroce ultimatum: le mariage avec lui, Louaisot, la mort de Jeanne et la mienne.

Ce jour-là, Olympe se donna à nous tout entière.

Elle nous dit toute sa vie si jalousée, mais si funeste. Ses larmes demandèrent pardon à Jeanne, qui la serrait contre son cœur.

Et ce jour-là aussi, elle fut prisonnière. La porte du souterrain se ferma sur elle comme sur nous.

En haut, dans la maison de ce vieil homme qu'on appelait le Dernier Vivant et qui se mourait, il n'y avait plus que M. Louaisot.

Et M. Louaisot avait peur. Il ne pouvait rien contre la vie d'Olympe. La vie d'Olympe, c'était l'héritage du vieil homme.

Il avait mis le pied sur ce front ardent et fort.

Mais il tremblait. L'arme qui l'avait rendu victorieux si longtemps était brisée dans ses mains.

On avait bravé sa menace.

De la menace que l'on brave il ne reste rien.

C'est un fourreau qui ne contient plus d'épée.

Il espérait encore pourtant, car il suivait sa route impitoyable, il se disait: les deux sœurs mortes, elle cédera. Ce sont elles qui contrebalancent le pouvoir de l'enfant....

Et nous fûmes condamnées.

L'instrument de notre supplice était là: l'outil, comme l'appelait Louaisot dans ses gaietés lugubres.

Un outil humain, vivant, une pauvre folle qu'il savait monter comme ces jouets qui ont à l'intérieur un ressort d'horlogerie,—et qui partent, quand on presse du doigt le ressort. Laura Cantù était dans le souterrain, Olympe le savait. Elle savait aussi l'histoire du restaurant des Tilleuls. Louaisot s'était vanté.

Olympe connaissait l'outil et comment il fallait s'y prendre pour que l'outil frappât. Elle vola l'outil.

Dans une niche, la folle travaillait à ses couronnes. C'est le symptôme de sa crise qui monte. Et sa crise montait dès que Louaisot le voulait.

Jeanne et moi nous avions bien entendu un bruit dans la grande galerie, mais comment aurions-nous deviné?... Olympe nous a tout épargné, jusqu'à la terreur.

Nous n'avons su la menace suspendue sur notre tête qu'à l'heure où nous étions déjà sauvées. Mais Olympe, elle, avait compris la signification de ce bruit. Elle avait fait son choix et son sacrifice. Comme nous lui demandions où elle allait, quand elle sortit de la tente, elle nous répondit avec un douloureux sourire:

—Je vais gagner le pardon de Lucien.

Elle chercha, elle trouva Laura Cantù qui tressait ses fleurs à la lueur du dehors filtrant par une fissure.

Il ne faisait pas encore tout à fait nuit.

Olympe s'assit auprès de la folle et lui parla de son enfant.

Elle resta là longtemps, bien plus de temps qu'il n'en fallait pour faire de Laura son esclave.

Et quand Louaisot descendit pour en finir avec nous, Olympe prononçant les paroles sacramentelles, dit à Laura:

—Le voilà! c'est lui qui a tué l'enfant! La folle s'élança tête baissée.

L'outil était retourné contre son maître. Louaisot tomba étranglé. Mais pourquoi Olympe fut-elle frappée à son tour? Parce qu'elle le voulut.

Louaisot expirant lui avait dit en parlant de Lucien: je l'ai appelé, il me vengera! Elle eut horreur de mourir par les mains de Lucien. On doit croire que sa raison chancelait.

Quand elle vit de loin, dans la perspective de la galerie les trois hommes s'avancer et qu'elle reconnut le visage de Lucien, sévère comme celui d'un juge,—c'est elle qui nous l'a dit: elle se sentit condamnée. Son fils, l'autre Lucien, l'appelait....

Elle dit à la folle, comme on approche de son sein, le poignard, rouge d'un autre sang: «Je t'ai trompée: c'est moi, c'est moi, qui ai tué...» C'était presser le ressort. Le ressort joua. Olympe sentit les doigts de Laura pénétrer dans sa chair, puis tordre son cou....


Dernier récit de Geoffroy

Un instant après qu'Olympe eut rendu son dernier soupir, nous entendîmes une voix qui appelait dans le lointain de la galerie: «Madame! Madame!»

Lucien et moi nous étions en train d'arranger un fauteuil en civière pour porter le corps de la marquise de Chambray dans sa maison.

La personne qui appelait était Stéphanie. Le vieux Jean Rochecotte était à l'article de la mort. Il demandait instamment sa nièce Olympe, ou, pour employer ses expressions, répétées par Stéphanie: «Quelqu'un de sa famille.»

Nous nous mîmes en marche. Stéphanie nous éclairait. Lucien et moi nous portions la civière.

M. Ferrand nous suivait de tout près, plié en deux et vieilli de vingt ans.

Derrière venaient Jeanne et Fanchette qui se tenaient par la main.

Stéphanie nous fit trouver, par une route plus courte, l'escalier qui montait à la maison neuve.

En chemin, nous entendîmes deux fois la voix douce de la folle qui disait sa chanson, perdue dans ces vastes ténèbres:

Mon petit enfant,
Où s'en est allée
Ton âme envolée?...

Quand nous arrivâmes au premier étage de la Maison neuve, le vieux Jean Rochecotte était couché dans une chambre richement meublée, mais sur son lit, autour duquel se drapaient des rideaux de lampas, il avait voulu ses haillons sordides.

Il y avait entre autres son petit manteau de chasseur de Vincennes qu'il ramenait jusqu'à sa face et que ses dernières convulsions semblaient caresser.

Nous entrâmes dans la chambre du vieil homme, nous n'étions plus que quatre: Lucien, les deux sœurs et moi.

M. Ferrand était resté auprès du lit où l'on avait étendu Olympe.

Il la contemplait, toujours à genoux, les mains jointes en cherchant dans sa mémoire des lambeaux de prières....

Les yeux vitreux du moribond se fixèrent sur nous. Il y avait déjà plusieurs heures que son agonie était commencée.

Et pourtant sa voix, qui venait par saccades lentement espacées, avait encore de la force. Il dit:

—Ah! Ah!... Vous voilà?... Je ne vous reconnais pas.... Je ne mourrai pas de sitôt.... C'est moi le Dernier Vivant!

En prononçant ce mot avec une orgueilleuse emphase, il souleva sa tête hâve.

Nous étions muets autour de lui.

Il dit encore:

—Où sont les autres?... Je ne vois pas Olympe.... Le notaire l'a-t-il tué, le notaire Louaisot?... Cet or-là a bu son pesant de sang!... L'or ne boit que cela.... Aussi comme on l'aime!... Je veux le notaire... mon ami Louaisot de Méricourt.... Celui-là n'a ni cœur ni âme.... Il saura se servir du tas d'or pour mal faire....

Sa tête se souleva davantage, pendant que ses doigts crispés s'accrochaient au drap du manteau.

Il était effrayant à voir.

Ses yeux semblaient grandir dans le blême hideux de son visage décharné.

À chacune des pauses que je figure par des traits de plume, un râle profond, mais sonore, jaillissait de sa poitrine.

Et sa tête montait toujours comme si elle eût été hissée par un mouvement mécanique.

Il reprit d'une voix plus forte:

—Celui-là saura se servir de mon bien.... Il m'a promis de nourrir les soldats... d'habiller les soldats... les soldats... les braves soldats!... Je suppose cinq cent mille soldats... prenez quarante sous à chacun... vous aurez un million!... quatre francs, deux millions... huit francs, quatre millions... et s'ils se plaignent... moi, j'en ai fait fusiller... qui se plaignaient!

Sa bouche se contracta en une grimace qui voulait être un rire.

Il était maintenant tout à fait droit sur son séant.

Sa face cadavéreuse semblait pendre à une hauteur énorme au-dessus du lit.

Son râle sortait violemment avec un bruit de crécelle.

—C'est moi le Dernier Vivant, prononça-t-il en plongeant dans le vide la morne fixité de son regard. C'est à moi, tout.... Pas un soldat ne m'échappera... si je veux!... Ils mangeront mon pain, et j'aurai de l'or... ils boiront mon vin, et j'aurai de l'or.... Ils deviendront maigres... faibles... lâches!... mais j'aurai de l'or!... de l'or pour le frisson qui passe à travers le drap de leur tunique... de l'or pour l'eau glacée qui noiera leurs pieds dans leurs souliers.... Moi je n'ai pas froid!... et je porte un manteau... du drap que j'ai fourni!... J'aime les soldats... les soldats sont à moi... affranchissez vos lettres... à Monsieur, M. Jean Rochecotte... fournisseur... fournisseur général... seul fournisseur... de tous les soldats du monde!... allez-vous-en... vous n'aurez rien.... Je ne veux pas mourir... je resterai le dernier... avec tout l'or de la terre... le dernier vivant!

Il tomba de son haut.

Et son râle fit silence. Il était mort.

Lucien prit la main de Jeanne et la porta à ses lèvres.

—Je mourrais s'il me fallait renoncer à toi maintenant, dit-il; mais je renoncerais à toi si l'héritage de cet homme devait entrer avec toi dans ma maison.

Jeanne lui jeta ses deux bras autour du cou en répondant:

—Oh! je te connais bien! Mais que je suis heureuse et que je t'aime!

Le lendemain, Lucien reçut de M. le conseiller Ferrand la lettre suivante:

«Monsieur—je n'ose plus dire ami,

J'ai cru, je jure que j'ai cru!

Mais je n'aurais pas dû croire. Pour nous, magistrats, l'erreur est un crime.

Jamais plus je ne m'assoierai sur le siège du juge.

Je vous dois l'explication de l'influence exercée sur moi par cette chère, par cette infortunée femme. Vous avez peut-être deviné. Peu importe.

J'avais vingt ans. J'étais un étudiant. M. Barnod n'était pas mon ami. Il ne m'avait pas confié sa femme....

Pour cette faute, j'ai été malheureux toute ma vie.

Et je n'ai même plus ma fille....

Adieu!»

En immeubles, titres, valeurs mobilières et argent comptant la succession de Jean Rochecotte fut évaluée judiciairement à 11.500.000 francs; mais avec la plus-value des terrains, on peut hardiment porter ce chiffre au double.

Lucien vécut pendant deux ans bien pauvre, avec le produit de son cabinet d'avocat.

Au bout de deux ans, Mme la baronne de Frenoy—la mère du comte Albert, celle-là même qui voulait guillotiner Jeanne,—mourut et institua Jeanne sa légataire universelle.

Ce livre, je l'ai dit dès le début, a été écrit pour répondre à une calomnie.

L'orateur éminent, le jurisconsulte respecté qui porte dans ces pages le nom de Lucien Thibaut a soulevé bien des jalousies par son glorieux succès.

On l'a accusé de devoir sa fortune à cette source impure: la succession du dernier vivant de la tontine des fournisseurs.

Moi qui m'honore si profondément d'être son ami, j'affirme sur l'honneur qu'à l'heure même de sa pauvreté, il a rejeté loin de lui cette fortune avec dégoût.

Et je déclare, les mains pleines de preuves, que le fruit du vol,—du vol le plus monstrueux qui se puisse punir ici-bas, le vol des fournisseurs, le vol qui dépouille et qui désarme nos soldats en face de l'ennemi, le vol, car c'est un vol pareil (et qu'il soit à jamais maudit!) qui nous coûte peut-être, à l'heure présente, deux provinces françaises et dix milliards,—je déclare, dis-je, que la succession de Jean Rochecotte, le dernier vivant des cinq fournisseurs a fait retour intégral à l'état, dès l'année 1866.

Il me reste à dire en peu de mots comment notre bien-aimée Jeanne fut réhabilitée.

Lucien, comme de raison, se hâta d'introduire une opposition à l'arrêt par défaut qui condamnait sa femme.

Le jour de l'audience, car il n'y eut qu'une audience et qui ne fut pas longue, deux avocats prirent place au banc de la défense.

Le premier était Lucien lui-même, le défenseur de sa femme, comme la sympathie du barreau tout entier l'avait déjà surnommé.

Le second était Me Ferrand, un débutant à cheveux gris, qui avait donné sa démission le 1er août, jour où le Moniteur Universel inscrivait sa nomination en qualité de président de chambre à la cour impériale de Paris.

Mais la tâche de Lucien et de M. Ferrand fut à peu près nulle.

Tout l'honneur de la journée revint à M. Cressonneau aîné, avocat général, qui occupait le siège du ministre public.

Bien entendu, l'accusée faisait de nouveau défaut.

M. Cressonneau aîné prit texte de cette absence pour effeuiller tout un bouquet de roses sur la place que l'accusée aurait dû occuper.

Il fut très éloquent, surtout quand il rappela que c'était lui, Cressonneau, qui avait établi la première instruction.

Il est, dit-il, de telles accumulations de preuves, écrasant de si hautes innocences qu'une ordonnance de non-lieu ne peut être regardée comme une suffisante réparation. Je voyais ce monstrueux amas d'apparences accusatrices avec l'œil de la justice, ce regard perçant auquel rien n'échappe. Je découvrais, ou du moins, je devinais, derrière ce mirage, la main habile qui le produisait....

Car, Messieurs, en vain les esprits routiniers se révoltent contre l'évidence; nos mœurs modernes ont tout perfectionné, même la science du Mal. Nous avons, dans les bas-fonds de notre société, des écoles spéciales de scélératesses, on y passe les examens d'un sinistre baccalauréat, on y reçoit des docteurs ès-crimes!...

Il m'est arrivé de le dire une fois—et il ne voulait pas me croire!—à l'avocat éminent qui s'est donné la mission la plus belle, la plus véritablement noble, qui puisse honorer un homme de cœur, à Me Lucien Thibaut, le défenseur de sa femme...»

Ici, le président fut obligé de réprimer les applaudissements.

Je supprime le reste de la tirade qui posa M. Cressonneau aîné sur un très joli piédestal et le mit décidément à la tête de la jeune école.

L'accusation fut abandonnée.

Lucien n'a plus jamais entendu parler de la métapsychie. La santé de sa belle intelligence est robuste et complète.

On paya néanmoins le mois commencé du Dr Chapart.

Jeanne est heureuse, et si belle! je suis l'oncle de ses deux chers enfants.

FIN