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Le dernier vivant

Chapter 57: Pièce numéro 29
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About This Book

A first-person narrator reconstructs a convoluted criminal and domestic drama centered on Lucien Thibaut and a woman named Jeanne, unfolding through police dossiers, journal excerpts, correspondence, and interwoven personal narratives. The plot follows investigations, courtroom confrontations and an episode of flight, gradually exposing secrets, betrayals and financial misconduct linked to wartime contracts. Alternating documentary material with intimate recollection, the work blends suspense and moral questioning as characters seek justice and vindication while the narrative probes how hidden transactions and social ambition corrode private lives.

(Écrite et signée par M. Louaisot de Méricourt, agent d'affaires.) Ce mercredi (sans autre date).

À M. Lucien Thibaut, juge, etc.

Monsieur et cher compatriote,

Je suis, comme vous, de cet excellent pays de Caux, qui peut passer pour le jardin de la Normandie.

Sans avoir l'honneur d'être personnellement connu de vous, j'ai nourri des relations que j'oserais dire assez intimes avec plusieurs membres de votre respectable famille.

À ces titres, j'ose vous prier de m'accorder un rendez-vous d'affaires, soit chez vous, soit à mon cabinet qui n'est pas sans jouir d'une certaine notoriété dans la capitale (rue Vivienne, près du passage Colbert, non loin du Palais-Royal).

J'aurais à vous communiquer de vive voix des particularités concernant deux personnes dont l'une s'intéresse à vous et dont l'autre vous intéresse.

Tout retard pourrait être fâcheux.

Pièce numéro 29

(Écriture de Lucien. Non signée et non datée.)

Je ne sais pas si je suis éveillé. Je crois plutôt que je rêve. Ce qui m'arrive est tellement étrange que je doute, même après avoir entendu et vu.

Geoffroy! Je suis bien sûr que tu te serais rendu, comme je l'ai fait, à l'appel de ce M. Louaisot de Méricourt. Son nom ne m'était pas inconnu. Il appartenait à une famille de notaires, établi à Méricourt, arrondissement de Dieppe. On a beau se raisonner, ces rendez-vous mystérieux, donnés par les gens d'affaires, ont quelque chose d'irrésistible.

Surtout quand le mystère est déjà entré dans notre vie par quelque porte que ce soit.

Or, le mystère m'enveloppe et déborde tout autour de moi.

On y va toujours à ces rendez-vous qui sont des promesses ou des menaces: J'y suis allé.

C'est au cinquième étage d'une grande maison de la rue Vivienne, dont les fenêtres, ouvertes sur le derrière, dominent le vitrage du passage Colbert.

J'ai été reçu par une grosse joufflue de servante, portant le costume de chez nous, un peu amendé à la parisienne. Elle m'a toisé d'un regard joyeusement effronté et m'a dit en balançant ses boucles d'oreilles d'or en girandoles:

—Comment vous va? C'est vous qu'êtes le gentil garçon de juge? Je vous reconnais bien comme ça du premier coup, quoique je ne vous aie encore jamais vu. Je n'aime pas beaucoup les juges, mais je raffole des amoureux. Censé, le patron est à déjeuner chez Véfour; mais entrez tout de même, vous l'attendrez dans sa chapelle.

En parlant ainsi avec le pur accent d'Yvetot, elle m'avait pris par le bras, sans façon, et me poussait à travers un salon, riche en poussière, dont les meubles étaient dérangés à la diable.

—C'est moi qui fais le ménage, reprit-elle avec son rire retentissant, ça se voit, pas vrai? Farceur!

Elle ouvrit une porte et m'en fit passer le seuil.

—Voilà, continua-t-elle, c'est l'atelier, la fabrique et la renommée. Voulez-vous un coup de sec? ou demi-sec? Vous aimez peut-être mieux le tout doux? Il y a toujours de quoi dans l'armoire, au goût des messieurs et des dames.

Cette coquine, un peu trop mûre pourtant, était brutalement jolie avec sa coiffe normande, surchargée de dentelles, et son jupon court. Elle tourna la clé d'un placard pour y prendre sans doute du sec ou du demi-sec, mais mon geste l'arrêta.

—Bah! s'écria-t-elle en riant plus fort, pas même ce qui plaît aux demoiselles? On nous avait bien dit que vous étiez un agneau. Alors asseyez-vous et gobez le marmot en pensant à votre bergère. À vous revoir.

Elle sortit, claquant la porte à tour de bras.

J'étais seul dans le cabinet de M. Louaisot de Méricourt; une grande pièce basse d'étage, avec châssis régnants, chargés de casiers. Des deux côtés de la cheminée qui supportait une vilaine pendule, il y avait deux magnifiques consoles, genre Boule, avec bouquets de fleurs et de fruits en pierres précieuses.

Mais je ne remarquai point cela dans le premier moment parce que mon attention fut tout de suite attirée vers un assez vaste bureau flanqué d'un fauteuil de cuir, forme grenouille, sur lequel un véritable fouillis de pièces de procédure et de dossiers s'éparpillait.

Un mouvement venait de se produire sur ce bureau. Le vent de la porte brusquement poussée par la Normande, avait soulevé une feuille de papier blanc posée sur le devant de la tablette.

Et la feuille, en s'envolant, avait découvert un agenda d'où sortait, en manière de signet, un portrait-carte photographié.

De la cheminée, près de laquelle j'étais, c'est à peine si on pouvait distinguer la nature de ce dernier objet; encore bien moins était-il possible de reconnaître la personne représentée.

Je déclare même que je n'aurais pas su dire, en m'appuyant sur le seul témoignage de mes yeux, si le portrait représentait un homme ou une femme.

Et cependant je m'élançai en avant avec un battement de cœur qui faillit me jeter foudroyé sur le plancher. Je saisis l'agenda, j'en arrachai la carte, et je reconnus, au travers d'un éblouissement, le sourire bien aimé de ma petite Jeanne.

Oui, de Jeanne que j'avais tourmentée tant de fois pour avoir son portrait, et qui jamais ne me l'avait donné!

L'instant d'auparavant j'aurais cru pouvoir affirmer que Jeanne n'avait jamais posé devant un photographe.

Mais c'était bien elle, vivante, on peut le dire, et parlante.

Au dos de la carte où le nom du photographe avait été effacé par un grattage, il y avait quelque chose d'écrit au crayon.

Textuellement ceci: En campagne, tout de suite! 3.000. C'est convenu.

Au moment où je déchiffrais ces mots bizarres il me semblait que l'écriture ne m'en était pas inconnue, et qu'un nom allait me monter aux lèvres.

Mais le nom ne vint pas et le souvenir qui voulait naître s'évanouit, chassé par le flot de pensées qui envahit tumultueusement mon cerveau.

Le portrait de ma Jeanne chez cet homme! Comment? Pourquoi?

Un signalement écrit peut s'obtenir sans le concours du modèle, mais un portrait photographié—debout—éveillé, souriant!

Je crus entendre un bruit de pas lointain encore, et je rouvris l'agenda pour y replacer la carte.

Involontairement, mes yeux tombèrent sur la dernière page à demi-remplie hier et attendant les notes d'aujourd'hui.

Mon nom écrit en toutes lettres arrêta mon regard.

Le fait en lui-même ne pouvait m'étonner que médiocrement puisque j'étais ici sur l'invitation du maître de l'agenda, mais mon nom était accolé à un substantif qui me parut inexplicable.

Il y avait, c'était la dernière ligne écrite: Lucien Thibaut.—Succession.

Et rien avant, rien après pour servir de clef à ce singulier rébus.

Certes, ma succession ne devait pas être opulente, je vivais surtout des émoluments de ma charge.

Mais telle qu'elle était, ma succession, je ne la voyais pas encore ouverte, et il pouvait m'étonner qu'on eût ainsi à s'en occuper chez les gens d'affaires.

Je n'ai pas besoin d'ajouter que cette surprise était bien loin de m'impressionner comme la découverte du portrait qui me laissait sous le coup d'un grand trouble.

Seulement, cette surprise m'avait empêché de reposer l'agenda à la place même où je l'avais pris et j'étais encore penché au-dessus du bureau lorsqu'un bruit de porte qu'on ouvrait me redressa en sursaut.

J'attendais ce bruit puisque je savais qu'on approchait, mais je l'attendais derrière moi et du côté par où j'étais entré moi-même.

Au contraire, il se produisait en face de moi, dans une lacune ménagée sous le dernier étage des casiers, et que je n'avais point remarquée.

Cette lacune servait au jeu d'une porte dérobée qui venait de rouler sur ses gonds.

En même temps, une voix de basse-taille fredonna sur un mode sentimental:

Ah! vous dirai-je, maman
Ce qui cause mon tourment....

La chanson s'arrêta à ce deuxième vers, parce que le chanteur, dépassant la baie de la petite porte, venait de m'apercevoir en flagrant délit d'indiscrétion.

Ma main tenait encore l'agenda accusateur.

—Ah! ah! fit le nouvel arrivant, qui resta debout dans l'embrasure de la porte. Tiens, tiens! Allons! exact au rendez-vous, mon cher compatriote... car je suppose bien que vous êtes notre bon petit juge?

Je ne me souviens pas d'avoir été jamais plus désagréablement attaqué.

La voix de cet homme, qui était ronde pourtant et possédait un certain caractère de bonhomie, ou plutôt de vulgaire franchise, me frappa, me blessa comme un son connu et détesté.

Ma mémoire, rapidement interrogée, m'affirma que nous nous rencontrions pour la première fois. Je ne pouvais connaître ni sa voix, ni lui. Cette assurance cependant ne diminua en rien mon irritation, et je fis un pas en avant, la tête haute, pour demander avec sévérité:

—S'il vous plaît, d'où vous vient ce portrait?

Je pense que mon accent devait être plus que sévère, car le nouveau venu recula.

Mais ce fut l'affaire d'une seconde. L'instant d'après, il entra tout à fait et repoussa très délibérément la porte derrière lui.

—Allons, allons, me dit-il, en assurant d'un coup de doigt les lunettes d'or, qu'il avait sur le nez, je ne déteste pas les questions. Nous allons causer nous deux, mon prince, je vous ai fait venir pour cela; causer de tout un peu, et causer encore d'autres choses. Mon temps vaut cher, c'est vrai, mais vous le payerez son prix.... Dites donc, vous permettez qu'on se mette à l'aise chez vous?

Il appuya sur ce dernier mot avec une intention comique, mais sans méchanceté.

Moi, désormais, je gardais le silence, regrettant déjà mon apostrophe imprudente qui allait mettre obstacle peut-être à l'explication ardemment souhaitée.

M. Louaisot de Méricourt, sans attendre ma réponse, dépouilla le paletot noisette qu'il portait en surtout, malgré la chaleur, et m'apparut, vêtu d'un gilet à manches, en tartan marron, d'une cravate blanche mal nouée et d'un pantalon noir qui gardait de nombreuses traces de boue, en dépit du beau fixe.

Il avait sous ce pantalon de vastes bottes difformes, chaussant bien à l'aise les pieds qu'on rêve au Juif-Errant, devenu facteur de la poste: pieds montagneux, aux orteils pourvus de robustes oignons, les vrais pieds du fantassin éternel! Il remarqua sans doute l'attention que j'accordais à sa base, car il me dit en décrochant dans un coin une robe de chambre à ramages. Patience et longueur de temps! j'éclabousserai les autres, à mon tour. Je n'aime pas les brosses. Mon pantalon ne sera propre que quand il roulera cabriolet. Il endossa sa robe de chambre et revint vers moi en ajoutant:

—Saperlotte! pas si agneau! Vous savez, Monsieur et cher compatriote, je vous demandais tout à l'heure s'il était permis de se mettre à l'aise chez vous, parce que je vous surprenais travaillant comme chez vous, la main et le nez dans mes bibelots. Ce n'est pas un reproche. Je suis le meilleur enfant de la Terre. Mais au lieu d'être un peu déconcerté et de me dire avec politesse: «Pardonnez-moi, mon cher M. Louaisot de Méricourt, si je touche à vos chiffons, c'est le hasard ou la Providence, ou ci, ou ça», enfin un mot d'excuse, ah bien! ouiche! vous haussez votre tête à cinquante centimètres au-dessus de vos épaules, et vous me demandez malhonnêtement où j'ai volé ce qui est bien à moi.... Pas si agneau qu'on me l'avait annoncé, Mylord! Saperlotte, pas si agneau!

Je balbutiai je ne sais quoi. Il se plongea dans son fauteuil de cuir, et reprit bonnement:

—Mettons ça dans le coin, contre la muraille et n'en parlons plus. Moi, je n'ai rien à cacher. Je vous aurais montré de moi-même le petit portrait, avec tout plein de plaisir. Pauvre chatte! un joli brin! J'ai connu son papa. Quelle canaille! Ça vous rembrunit, mon juge? Dans le coin! Je n'ai qu'une envie, c'est de vous plaire.

Depuis qu'il était assis, je trouvais M. Louaisot de Méricourt tout exigu. C'était, en vérité, un drôle de bonhomme, tout en jambes, avec un buste court et replet, une tête qui hésitait entre l'épicier et le pitre.—mais des yeux d'aigle!

Ces yeux-là arrêtaient le rire que toute la personne de M. Louaisot provoquait au premier aspect. Ils regardaient d'autorité, et parfois, sous le verre de ses lunettes, on voyait fulgurer de véritables éclairs.

—Monsieur, lui dis-je, désirant éviter tout cas de guerre, c'est bien, en effet le hasard....

Il m'interrompit d'un coup sec de son couteau à papier dont il frappa ma manche.

Asseyez-vous, M. Thibaut, fit-il en changeant de ton, je vous tiens pour incapable d'espionner les gens qui vous ouvrent leur cabinet. Nous sommes destinés à nous entendre, c'est certain et nécessaire. Ce qui mène tout chez moi, je suis bien aise de vous le dire, c'est la conscience, jointe à la minutie dans la délicatesse. Je ne m'en vante pas: la profession l'exige. Faites-moi l'honneur de vous asseoir.

Je m'assis, il reprit:

—Vous grillez pour l'histoire du petit portrait? Je conçois ça. La jeunesse! J'en ai éprouvé, à l'âge voulu, les rêves et les douceurs. Mais ça n'empêche pas la conscience. Sans elle, dans notre état, on n'aurait pas de l'eau à boire. Authenticité des renseignements, minutie des informations, délicatesse des rapports. Je ne parle pas même de la discrétion: c'est l'air qu'on respire en ces lieux. Moi, j'appelle ça travailler en artiste.

Les avocats, mon cher Monsieur, les avoués, les notaires, c'est le vieux monde. Il en faut pour donner des positions à un tas de fainéants. D'ailleurs, en Angleterre, on a essayé de détruire les crapauds et il a fallu en faire revenir de pleines cargaisons du continent. Historique.

Ne détruisez rien de ce que la nature a créé: même les officiers ministériels, voilà le fond de ma religion.

Mais il ne faut pas non plus mettre les crapauds dans des cages, comme des jolis oiseaux. Ils ne sont pas institués pour ça. Si vous soumettez aux gens qui ont des diplômes, ou qui achètent leurs charges au marché une difficulté,—une vraie difficulté comme celle qui menace de vous étrangler, mon juge.—eh bien! autant vaudrait vous nouer un pavé à la cravate pour piquer une tête du haut du parapet du Pont-Neuf!

Ça nous ramène à nos moutons, j'ai le portrait de la belle enfant, là, sur ma table, au milieu d'une multitude d'autres objets, parce qu'il y a une personne, homme, femme, ou militaire, qui désire avoir son adresse, soit à Paris, soit à la campagne....

—Et qui vous offre 3.000 francs pour cela! m'écriai-je avec toute mon indignation revenue.

—Juste! 3.000 francs comptant, de la main à la main.

—Et vous l'avez cette adresse?

M. Louaisot de Méricourt m'envoya un signe de tête plein de bienveillance.

—Jeunesse! fit-il d'un air attendri, je t'ai connue à l'époque! Mon cabriolet, auquel il était fait allusion tout à l'heure, ne me rendra pas, quand je l'aurai, tes agréables enivrements!

Causons raison, voulez-vous? et ne lorgnez plus le portrait de la minette, ou bien je causerais tout seul.

Mon cher Monsieur, vous êtes, sans vous en douter, un de mes meilleurs clients, et je tiens à vous montrer le bonhomme—moi s'entend—sous ses aspects les plus flatteurs.

Fin de l'escarmouche préliminaire: j'entre dans le vif. Attention!

Prime, d'abord, M. Thibaut, je vous connais comme ma propre poche. C'est un point à considérer puisque ça va vous éviter une confession toujours pas mal ridicule.

Je vous savais par cœur dès le temps du baron de Marannes avec qui il m'est arrivé de faire, de ci, de là, quelque petite bricole d'affaire. Bon diable. Pas de tenue. Il a fini comme ça se devait: ni mieux, ni plus mal. Y a-t-il longtemps que vous n'avez reçu des nouvelles de notre ami Rochecotte?...

Je répondis négativement.

—Je pense à lui, reprit M. Louaisot, parce qu'il était de la bande du baron, et aussi pour autre chose. Le voilà riche, ce bon grand Albert! Plus riche qu'il ne croit. Avez-vous su qu'il avait des vues sur Mme la marquise de Chambray? Oui? Et ça ne vous fait rien quand on chasse sur vos terres?... Bien, bien! ne nous fâchons jamais. C'est vous qui lui avez écrit une cocasse de lettre, l'année dernière, à ce bon Albert!

L'étonnement me fit sauter sur mon siège.

—La conscience, dit M. Louaisot, évidemment content de l'effet produit. Faites-moi penser à vous reparler de ce pauvre Rochecotte, avant la fin de notre conférence. Il lui est arrivé quelque chose.

Quant à votre lettre, j'en ai fait mention pour que vous pussiez voir à quel point je suis renseigné. Ah! Mylord, vous étiez déjà un jeune magistrat bien embarrassé! Et j'aurais pu, dès lors, vous offrir tout un bouquet d'informations. Mais regardez-moi. Est-ce que j'ai l'air de celui qui court après les pratiques?

Il se frotta les mains en clignant de l'œil à mon adresse. Je gardai le silence.

—Vous me direz, reprit-il: «Si vous ne courez pas après la pratique, mon cher M. Louaisot, pourquoi m'avez-vous écrit?» Ah! voilà! Ça fait partie d'une règle de conduite: je cueille les poires de mon jardin quand elles sont mûres.

Il se mit à rire. Le rire éclairait ses traits vulgaires d'une lueur qu'on pourrait qualifier d'ignoble.

Mais son bel œil flamboyait héroïquement derrière ses lunettes.

—Après la conscience, reprit-il d'un ton de professeur, ce qu'il faut dans notre état, c'est la décence. Pélagie vous aura scandalisé.—Pélagie, c'est mon clerc, vous savez, la Cauchoise?—Elle a une dégaine un peu folâtre, et je connais les divers sous-officiers qu'elle fréquente pour le mauvais motif. Mais vous aurez beau regarder dans une longue-vue, Monsieur, vous ne verrez rien si la lorgnette n'est pas à votre point. Pélagie fait partie de la règle de conduite; elle a sa raison d'être.... Je suis bête, moi! Je n'ai qu'à mettre un papier dessus, parbleu!

Il s'agissait de la photographie que je dévorais toujours des yeux, à ce qu'il parait.

M. Louaisot cacha ma pauvre petite Jeanne à l'aide d'une signification sur timbre à laquelle était encore joint le protêt.

Mon œil, arrêté dans cette direction, reconnut, ou crut reconnaître, au corps du billet, l'écriture de Mme Péry.

M. Louaisot de Méricourt cligna encore de l'œil et dit d'un air aimable:

—Comme vous voyez! profits et pertes! Sans me targuer d'être supérieur à Saint Vincent de Paul, je n'ai jamais rien refusé à la veuve et à l'orphelin, quand l'affaire offre quelques garanties. J'avais confusément l'idée que vous feriez les fonds à l'échéance, mais Mme Péry refusa mordicus de s'adresser à vous. C'était une nature insuffisante, sans aucune initiative.... Ne vous apitoyez pas sur mon sort. L'effet est de 500 francs, sur lesquels j'ai fourni 75 francs écus et 425 francs d'eau de Contrexeville en cruchons vernis. Je puis vous affirmer qu'il sera soldé un jour ou l'autre, capital, intérêts et frais, plus un pourboire.... Pélagie!

La grosse gouvernante parut presque aussitôt, le nez et la coiffe au vent.

—Apporte-moi une croûte, lui dit M. Louaisot, et quelque chose avec, M. le juge permet. Regarde bien M. le juge. Pélagie, il est de la maison. Jamais, au grand jamais, entends-tu, tu ne lui refuseras ma porte,—à moins que nous n'ayons mieux à faire.

Pélagie exhiba ses trente-deux dents en un gros rire jovial et sortit.

J'avais toujours les yeux fixés sur le pauvre billet de la morte. Je me disais qu'on l'avait protesté peut-être au chevet de son agonie. Et il recouvrait maintenant l'adoré sourire de ma Jeanne, perdue pour moi peut-être à jamais.

Pélagie apporta une assiette sur laquelle il y avait un bon morceau de pain avec une tranche de rôti froid.

—On n'a donc pas bien déjeuné, ce matin, chez Véfour? demanda-t-elle d'un air effrontément candide.

—Va voir de l'autre côté si j'y suis, toi! répondit M. Louaisot, la bouche déjà pleine. Murons la vie privée, si nous ne voulons pas être flanquée dehors, M. le juge est un jeune homme comme il faut, et tu lui ferais croire que tu n'as pas été élevée aux Oiseaux!

Pélagie montra pour la seconde fois ses dents d'une blancheur insolente, et fourra ses mains dodues dans les poches de son tablier de soie. Ce fut sa seule réponse, mais elle en valait bien une autre. M. Louaisot de Méricourt, reprit quand elle fut sortie:

—Excusez-la, M. Thibaut, elle sort de chez un conseiller d'État. Je vous devais cette explication loyale. Où en étions-nous? Je vous disais que vous étiez mon client sans vous en douter. Farceur! je crois au contraire que vous vous en doutez supérieurement. Vous ne dites rien, mais la langue vous démange de m'interroger, parce que vous savez de science certaine que je peux vous apprendre un tas de machines. C'est ici le magasin.

Il s'interrompit pour prononcer d'un ton railleur cette phrase que j'avais lu la veille dans une lettre anonyme.

Tout n'est pas rose dans le métier d'amoureux.

Cela me fit relever la tête. Il me regardait fixement. Le rayon aigu de sa prunelle m'entrait dans les yeux. Il reprit en baissant la voix:

—Avez-vous lu dans les journaux la mort de ce pauvre Albert de Rochecotte?

Je crus avoir mal entendu.

—Mort! Albert serait mort! m'écriai-je.

—Bien, bien. Ce triste événement m'a aussi donné un coup. Je vous avais dit que je vous reparlerais de lui avant de nous quitter, et peut-être que ce fait divers ne sera dans votre journal que demain. Voilà: il paraît que sa donzelle.... Comment l'appelez-vous?

Je me souvenais du nom de Fanchette qui revenait si souvent dans les lettres d'Albert.

Je le balbutiai. J'étais atterré.

M. Louaisot, tout en mangeant son rôti sous le pouce, tenait toujours fixé sur moi son regard tranchant qui me blessait et m'inquiétait.

Il me semblait deviner une menace dans ce regard.

—C'est ça! fit-il avec un singulier sourire, méchant et bonhomme à la fois, c'est parbleu bien ça! Fanchette!... Quoiqu'elle ait peut-être encore un autre nom. Il s'arrêta. Évidemment son regard me provoquait.

Je restai muet. J'étais frappé plus que je ne puis dire par l'annonce de cette mort prématurée, à laquelle ma raison refusait d'ajouter foi.

—Mais que nous importent les autres noms qu'elle peut avoir? poursuivit M. Louaisot sans perdre un coup de dents. Celui de Fanchette suffit amplement à caractériser la particulière. À bon entendeur, salut, M. Thibaut! Donc, Fanchette, puisque Fanchette il y a, se mêlait d'être jalouse. Ce n'est pas rare, et quand elles ne le sont pas elles font semblant, c'est leur état. Or, ce pauvre Rochecotte s'était mis en tête de faire une fin....

—On n'épouse pas Fanchette! murmurai-je involontairement, par souvenir de la dernière lettre du pauvre Rochecotte.

—Possible, me répondit M. Louaisot, mais alors Fanchette tue.

Ce mot me mit tout debout sur mes pieds. M. Louaisot, me voyant ainsi levé, me dit avec un geste courtois:

—Ne vous dérangez donc pas, cher Monsieur.

Mais je ne l'entendais pas. Je restais là tout étourdi.

Après toi, Geoffroy, Rochecotte était celui de vous tous que j'aimais le mieux.

M. Louaisot de Méricourt quitta son pain et son rôti pour prendre sur la table un paquet de lettres qu'il feuilleta avec son couteau à manger.

—Fanchette tue, répéta-t-il, tout comme la balle d'un fusil ou le boulet d'un canon. Il y a cent manières de tuer.... Est-ce que vous n'aviez pas cher M. Thibaut, quelque engagement de jeunesse avec Mme la marquise de Chambray?

Je dus me redresser très haut, car il enfila aussitôt toute une série de gestes qui valaient la plus éloquente apologie. Et cela ne l'empêcha pas d'ajouter:

—Vous comprenez bien qu'on me répond quand on veut. Je ne force personne. Règle de conduite: quand je me permets d'interroger, c'est toujours dans l'intérêt du client. Mettez, je vous prie, que je n'ai rien dit, mon cher M. Thibaut.... Voici le fait-Paris en question.

Il détacha une fiche de papier imprimé qu'on avait coupée dans un journal et collée, avec deux pains à cacheter, à l'intérieur d'une lettre. Il me la tendit au bout de son couteau.

Le journal disait:

Encore un assassinat! Hier soir, à dix heures, le pittoresque hameau du Point-du-Jour, si connu de tous les amateurs de plaisirs champêtres, a été effrayé par un tragique événement.

Dans un cabinet particulier du restaurant: les Tilleuls, où se réunissent d'ordinaire les joyeuses sociétés de promeneurs, un jeune homme et une jeune femme s'étaient fait servir à dîner.

Et tous deux, pendant le repas, au dire des garçons qui les ont servis, avaient fait preuve d'une gaieté folle.

Longtemps après qu'on leur eut monté le café, et quand le maître de l'établissement s'étonnait déjà de ne plus rien entendre dans leur cabinet, tout à l'heure si bruyant, une société qui occupait un salon voisin put saisir quelques sons plaintifs.

On essaya d'ouvrir la porte qui était fermée ou plutôt barricadée en dedans et force fut d'envoyer chercher un serrurier qui ouvrit enfin.

À l'intérieur, un spectacle horrible s'offrit aux yeux des assistants.

Le jeune homme—M. A. de R... reconnu par le maître de l'établissement pour un de ses clients habituels—était étendu sur le carreau et baigné dans son sang.

Il expira au bout de quelques secondes et ne put prononcer une seule parole de révélation ou d'accusation.

La jeune fille, elle, avait disparu; nul ne peut dire quand ni comment.

Le maître de l'établissement dont elle était également connue la désigne sous le nom de F....

On a trouvé parterre, auprès de la table—ceci n'est qu'un on-dit—un mouchoir souillé de sang, ayant appartenu à la fille F... et un petit étui ou paquet contenant une demi-douzaine de cartes photographiques qui seraient des portraits de la même fille F....

M. A. de R..., venait de faire un héritage. Il était sur le point de se marier. On attribue ce meurtre à la jalousie. La justice informe activement.»

C'était terriblement clair. J'allais pourtant exprimer un doute, fondé sur ce fait que le journal ne donnait que des initiales, lorsque M. Louaisot me tendit une seconde fiche plus étroite qu'il venait de découper délicatement avec des ciseaux dans le corps même de sa lettre.

Je lus ce qui suit:

...Vous avez déjà deviné: R. désigne Rochecotte et F. Fanchette. Je le sais d'une façon trop certaine.

Ce que le journal ne dit pas, c'est que cette malheureuse a été vue par un témoin sur le bord de la rivière, tout égarée et comme folle.

Elle tenait encore à la main une paire de ciseaux tout sanglants.—Ce serait avec des ciseaux que le meurtre aurait été commis!—Elle avait les mains souillées de taches rouges et des cheveux, arrachés dans la lutte, se collaient horriblement à ses doigts....

Les uns disent qu'elle s'est noyée entre le Point-du-Jour et le pont de Grenelle, les autres, qu'elle est parvenue à s'évader...»

Je restai muet de stupeur après cette lecture.

M. Louaisot ayant achevé de dépêcher sa prébende, quitta son fauteuil et alla ouvrir le placard contenant, au dire de Pélagie, ce qui plaît aux messieurs, aux dames et aux demoiselles. Il en retira une bouteille de vin entamée.

—Un petit coup pour vous remettre le cœur? demanda-t-il avec sa bonne humeur imperturbable. Sur mon geste de refus, il remplit un verre jusqu'au bord et le huma sans se presser.

Puis il vint se rasseoir vis-à-vis de moi et reprit en s'essuyant la bouche:

—Très malheureux, Monsieur et cher compatriote, je suis bien éloigné de dire le contraire. Un charmant garçon, riche dès aujourd'hui, et qui demain.... Mais bah! demain n'est à personne. Comprenez-vous maintenant la vérité de ce que je vous disais sur le métier d'amoureux?

Et se figure-t-on chose pareille? avec des ciseaux! Combien cette Fanchette a-t-elle dû frapper de coups? dix, vingt, trente?... Mais, après tout, des ciseaux, c'est une arme de pauvre fille. Les grandes dames tuent autrement. J'en ai connu qui se servaient d'une épingle et qui frappaient—plus de mille fois—droit au cœur!

La profession a ses chagrins, mais elle est curieuse pour un observateur.

Le truc, mon cher Monsieur, c'est de savoir tout utiliser. Et, tenez, ce vieux bébé de baron a tourné l'œil en me devant 176 fr. 20 c.; c'est de l'argent. Mais je lui pardonne, parce que, un beau jour de sa vie, ou peut-être une belle nuit, il a fait une besogne qui me vaudra mon cabriolet, et mon hôtel aussi, et mon château, et encore, vous allez rire, ma place au palais Bourbon, car j'ai des idées de politique. Je m'exprime élégamment, j'aime à discourir, et ça me chatouillerait assez d'être appelé «l'honorable préopinant».

Il s'arrêta et mit le poing sur la hanche pour ajouter:

—Dites-donc, vous! aussi honorable que bien d'autres! La profession est délicate, c'est sûr, mais louche-t-elle plus que le commerce à faux poids et l'industrie frelatée, qui remplissent la chambre d'usuriers et de faiseurs, gonflés, les uns et les autres, comme des sangsues après leur dîner rouge?... Et on se relève, chez nous par la conscience!

M. Louaisot enfla ses joues et fourra son pouce dans l'entournure de son gilet, pour me regarder du haut de sa grandeur.

En somme, où tendait tout cela?

J'écoutais sans trop d'impatience ce débordement de paroles bavardes, parce que j'y cherchais un sens qui n'était pas celui des mots prononcés.

Mon instinct me disait que, sous ces verbiages, se dissimulait un but très habilement poursuivi.

Dans toute la vérité du terme, je me sentais enveloppé par une menace vague qui allait se resserrant sans cesse autour de moi.

Une fois ou deux, la pensée me vint que j'avais affaire à un maniaque, mais ce soupçon ne tint pas contre l'évidence qui naissait de mon émotion même.

Geoffroy, il faut me lire comme j'écoutais: entre les lignes et hors du texte. C'est sérieux. Je dirai plus: c'est peut-être mortel.

Il y a déjà du sang dans le passé, il y aura encore du sang dans l'avenir.

—Mon cher M. Thibaut, reprit Louaisot après un court silence, je vous étonnerais si je vous disais depuis combien de temps j'ai l'avantage de m'occuper de vous. M. Scribe a fait plus de cent comédies, c'était un homme de talent, moi aussi,—et je n'en ai fait, qu'une. Jugez si elle doit être bonne!

Quand j'étais tout petit, là-bas, au pays, j'entendis raconter une fois l'histoire d'un brave homme qui n'était pas cordonnier et qui vendit 300.000 paires de savates au gouvernement de l'empereur Napoléon 1er, roi d'Italie et protecteur de la Confédération germanique.

Napoléon n'est pas mon fétiche, à moi, j'aime mieux Franconi.

Devine devinaille! Savez-vous pourquoi les gouvernements qui ont besoin de chaussures frappent toujours à la porte des boutiques où il n'y a ni cuir ni ligneul? Et de même pour le reste, achetant leur pain au boucher, leur viande chez l'horloger et l'avoine de leurs chevaux aux fabricants de corsets mécaniques?

Dans l'histoire dont je vous parle, on voyait un bedeau de paroisse et un facteur rural, qui vendirent au grand Napoléon trente-six charretées de fusils.

Le brave homme aux 300.000 paires de souliers était un maquignon de Lillebonne qui avait un neveu, brosseur chez un capitaine, lequel capitaine faisait la cour à une demoiselle qui connaissait une dame dont la sœur avait une cousine. Comprenez-vous? La cousine était précisément la tante d'un beau gars qui valsait bien. Et la femme de M. le secrétaire général du ministère de la Guerre était folle de la valse.

J'ai gazé l'anecdote à cause de vos mœurs.

Voilà comment les choses se font: Mme la secrétaire générale donna la fourniture au beau gars, qui la vendit à sa tante, qui la passa à la cousine et ainsi de suite jusqu'à l'oncle du brosseur.

Tout le long du chemin, la fourniture avait sué des pièces de cent sous. Elle était maigre, maigre quand elle arriva au maquignon de Lillebonne. S'il avait eu la bête d'idée de livrer des vrais souliers au gouvernement, il aurait fondu son dernier sou.

Mais c'était un fin finaud de Cauchois. Il se dit: Qu'est-ce que ça fait? c'est pour des soldats!

Et il acheta un plein magasin d'almanachs qu'il fourra dans les semelles.

Qui fut bien chaussé? ce fut le fournisseur. Quant aux soldats, ils allèrent sur leurs plantes, dans la boue, jusqu'à Vienne ou jusqu'à Moscou, je ne sais pas au juste. Et tout le monde fut content.

Ça vous est égal, mon histoire? vous croyez ça? Peut-être que vous vous trompez. Moi elle me donna la première idée de ma comédie.

Et j'y pioche depuis le temps.

De rien on ne peut rien faire, ça parait certain, mais il est également positif qu'avec presque rien on peut faire beaucoup. Voyez les almanachs, qui deviennent des semelles, portant les conquérants de l'Europe!

C'est affaire de soins, de peines, et la manière de s'en servir.

Mon histoire, telle que je vous l'ai contée, a tué le pauvre jeune M. de Rochecotte, à plus de soixante ans de distance.

Et la petite photographie qui est là.... Mais n'embrouillons rien. C'était pour réveiller votre attention, Monsieur et cher compatriote. C'est fait.

Nous en étions à ce qu'on peut tirer de presque rien. Dame! consultez la nature. Le coq est dans l'œuf, le chêne est dans le gland.

On couve l'œuf, on arrose le gland; l'affaire sort, on la nourrit, on l'engraisse.

Mais comment engraisser une affaire? Avec du foin? Non, avec de l'esprit, de l'adresse—et de la conscience.

J'en ai plein mes poches et encore au grenier.

Aussi, mon affaire se porte comme le Pont-Neuf, M. Scribe en serait jaloux....

Il reprit haleine. Je passai mon mouchoir sur mon front qui était baigné de sueur.

Pour tout autre ces choses eussent bourdonné à l'oreille comme un vain son. Moi, j'en souffrais comme la souris que le chat pelote.

J'aurais payé pour que la griffe jaillît enfin hors de cette patte de velours.

—Patience! fit M. Louaisot, avec son détestable sourire. Je ne dis rien d'inutile, et nous en verrons le bout. L'origine de ma brillante éducation fut donc l'anecdote des souliers militaires, fabriqués avec des almanachs. Ils étaient, dans notre pays de Caux, cinq fournisseurs de la même farine.... Mais vous transpirez trop, Monsieur et cher compatriote. J'abrège. Arrivons au fait et parlons de vous.

—Oui, parlons de moi, répétai-je machinalement, je vous en prie!

C'était de ma part, un véritable cri de détresse. M. Louaisot me jeta un regard de travers.

—Ma parole, fit-il non sans dépit, je ne suis pourtant pas ici pour m'amuser. Aviez-vous peur de me voir démonter pour vous toute ma mécanique? Non pas, non pas, diable!

Il ajouta en tirant sa montre:

—J'ai d'autres clients que vous, mon cher Monsieur, entre autres la personne qui offre trois mille francs pour la photographie. Elle paye bien, et comptant. Je la sers pour son argent, ric à rac. Mais quant à gâter le métier, jamais! Ce n'est pas mon tempérament.

D'ailleurs, qui sait? Peut-être que j'ai une vieille dent de lait contre cette personne-là. Et peut-être qu'au contraire je vous porte un intérêt hors ligne. Pourquoi? parce que....

Voyons! si vous étiez l'affaire?

—L'affaire? répétai-je encore, cherchant à lire dans le rayon qui flambait dans ses yeux.

—Oui, l'affaire! si vous étiez l'affaire, la propre affaire que je nourris et que j'engraisse pour la vendre de mon mieux à la foire prochaine? On a vu des choses plus étonnantes, Mylord!

En foi de quoi, ne faites plus l'endormi, et ouvrez vos deux oreilles toutes grandes....

Il changea de ton et poursuivit avec une emphase soudaine:

—M. Thibaut, vous allez entrer, non, vous êtes entré déjà et jusqu'au menton encore, dans une charade de tous les diables dont vous chercherez le mot longtemps, longtemps.

Quand vous trouverez le mot, si jamais vous mettez la main dessus, il sera peut-être trop tard.

En attendant, vous aurez des hauts et des bas, M. Thibaut. Au moment où vous vous croirez mort, je vous enverrai du secours, par suite de l'affection que vous avez su m'inspirer dans cette courte entrevue, ou bien pour nourrir l'affaire, arrangez cela comme vous voudrez.

Mais aussi, quand vous ouvrirez le bec pour crier victoire, boum! un coup de canon! C'est moi qui tirerai sur vous à boulet rouge.

L'affaire! Votre victoire tuerait l'affaire tout aussi bien que votre mort.

Pour le moment, vous êtes à la côte comme disent les marins, aussi je vous tends la corde. Que souhaitez-vous, cher M. Thibaut? Je gage que c'est la photographie. En vérité, ça n'en vaudrait pas la peine. Je ferai mieux, je veux vous rendre l'original du portrait....

Je joignis les mains comme s'il m'eût ouvert le ciel.

—Attendez donc! ajouta-t-il. Et ça se mêle d'être le collègue de M. Ferrand! Voilà un compagnon dont la peau n'est pas transparente! L'avez-vous regardé dans l'œil?... Attendez donc! Que feriez-vous du pauvre ange si les mêmes obstacles restaient dressés entre elle et vous? Je ne fais rien à demi. En vous rendant l'original en question, je prétends vous fournir les moyens de l'épouser bel et bien par-devant M. le curé et par-devant M. le maire.

Ma tête s'inclina sur ma poitrine. J'étais incapable de trouver une parole. Mais des paroles, il en avait pour deux.

—Vous croyez que je me moque de vous, jeunesse? reprit-il; vous avez tort. Je n'ai jamais le temps de me moquer. Je possède un moyen certain d'obtenir, par des voies de douceur, le consentement de cette farouche Mme Thibaut. Je suis prêt à mettre ce moyen à votre disposition, et ça ne vous coûtera que mille écus: juste le prix marqué par l'autre client sur la photographie.

—Je n'ai pas mille écus, murmurai-je.

—On vous fera crédit, mon prince, dit-il en souriant.

Puis il ajouta ces paroles étranges:

—Voyez-vous, il ne faut jurer de rien. Vous êtes peut-être un millionnaire, sans le savoir....

Pièce numéro 29 bis

(Écriture de Lucien. Suite du précédent.)

On est venu me demander pendant que j'écrivais. Il m'a été remis un pli jeté dans la boîte du concierge, et contenant une lettre ou plutôt un fragment de lettre qui ajoute un point d'interrogation à tant d'autres.

Tu le verras. Je continue tandis que j'ai la mémoire fraîche, désirant terminer aujourd'hui même le récit de mon entrevue avec M. Louaisot.

Cette phrase bizarre: Vous êtes peut-être un millionnaire sans le savoir, glissa sur mon entendement au milieu du flux des paroles dont j'étais littéralement inondé. M. Louaisot poursuivit après une pause, destinée sans doute à souligner son allusion à mes prétendus millions:

—Vous n'avez pas, Monsieur et cher compatriote, à vous occuper des réalités ou des rêves sur lesquels je pique mon hypothèque. Ça me regarde exclusivement: Je suis majeur. Je prendrai votre promesse pour bonne, voilà le fait. Pas d'écrit, pas de billet! à la normande! Tapez-moi seulement dans le creux de la main.

Il avança la sienne. Je la touchai du bout de mes doigts.

Je n'espérais pas beaucoup sans doute du moyen mystérieux que M. Louaisot mettait à ma disposition comme s'il eût été une bonne fée, mais j'éprouvais une curiosité d'enfant.

Je voudrais en vain le cacher, j'étais sous le coup de ce trouble qui porte à admettre le merveilleux.

Dans une certaine mesure, M. Louaisot, touchant le but qu'il visait, avait réussi à me fasciner.

—Tope! fit-il, marché conclu. Trois et trois font six, lié! c'est six mille francs que je gratte, ce matin. Passons au moyen dont je vais opérer loyalement la livraison. Vous n'avez pas plus de ruse qu'il ne faut dans votre sac, mon cher Monsieur, mais vous êtes juge; après tout, ça forme un jeune homme.

Vous avez vu et entendu, sur le banc des accusés, des gaillards qui ont le fil, sans compter les avocats: vous savez à peu près ce que parler veut dire.

Bon! Votre maman, qui est une respectable femme, veut faire votre fortune par un mariage. Les mères ne sortent pas de là. Pour elles, c'est le grand chemin. Et ici, la bonne dame est tout spécialement servie par le hasard. Après avoir jeté ses plombs sur des goujons de médiocre grosseur, Mlle Sidonie, Mlle Agathe, Mlle Maria... vous voilà tout ébahi de me voir connaître ces noms-là. Mettez-vous donc une bonne fois dans la tête que notre métier vit de conscience.

Nos prospectus chantent: «Je sais tout, je sais tout, je sais tout!» Ce serait donc manquer de conscience si la maison ignorait la moindre des choses.

Je reprends: La maman Thibaut, en lorgnant ce fretin, a cru voir tout d'un coup qu'un bien autre poisson rôdait autour de sa nasse.

Un superbe saumon, celui-là! saperlotte! le plus beau poisson du pays à vingt lieues à la ronde! Mme la marquise de Chambray, la reine de la localité, l'étoile de l'arrondissement, l'astre du département, et avec ça le miroir de toutes les vertus, un phénix, quoi, une perle, un trésor... je ne ris pas, au moins: c'est ma cliente. Me suivez-vous bien, jeune homme?...

Je fis un geste affirmatif.

—Et vous ne vous offensez pas du ton léger que je prends, hein? On ne peut pas toujours rester raides comme des bâtons. J'ai un fonds de gaieté dans le caractère. «Voulez-vous bien me dire maintenant ce que pouvait peser votre autre petite vis-à-vis de l'incomparable marquise? Je parle de Jeanne Péry, la pauvre fillette. Vous savez mieux que personne d'où elle sort. Et pour racheter sa naissance, elle n'a que les dettes laissées par ses lamentables père et mère.

—Mme Péry, voulus-je dire, était une femme....

—Parbleu! interrompit M. Louaisot, et M. Péry, un homme. Au point de vue physiologique, il faut cette variété dans les sexes pour constituer un ménage.

Mais quel homme! et quelle femme! Votre fantaisie de grand enfant pour l'héritière de ce couple, mon cher Monsieur, n'aurait pas même pu faire tort à Mlle Maria, ni à Mlle Agathe, ni à Mlle Sidonie. Jugez donc quand Mme votre maman l'a flanquée en balance avec la marquise Olympe!

Et encore, votre bonne mère avait à dire ceci: c'est que vous étiez moins godiche dans votre jeune âge. La susdite marquise Olympe avait été votre premier rêve. Ne rougissez pas: c'est un fait acquis à l'histoire générale de notre époque.

Bon! voici quelque chose de moins vraisemblable: de son côté, l'éblouissante Olympe en tenait pour vous, mon prince. Sous quel prétexte? Je n'explique pas, je constate. L'Amour a un bandeau dans la mythologie, et d'ailleurs, en dehors de l'innocence incurable qui fait le désespoir de vos proches, vous êtes diablement joli garçon!

Enfin n'importe, ça y était: Cupidon l'avait piquée de ses flèches. On pouvait donc chanter: affaire bâclée! et marchander la corbeille.

Ah! bien, ouiche! pas du tout. Obstination inopinée de l'ancien agneau qui tourne au bélier pour l'entêtement. L'agneau s'acharne après son second rêve, le mauvais rêve, celui qui n'a pas le sou!

Dame! maman se fâche, mais là, tout bleu! Les deux sœurs n'ont plus une goutte de sang qui ne soit vinaigre.... Qu'est-ce que c'est Pélagie?

La porte par où j'étais entré venait de s'ouvrir, et cette large fleur, Pélagie, s'épanouissait sur le seuil.

—C'est la dame, dit-elle.

—Quelle dame? demanda M. Louaisot avec impatience.

—Parbleu! répliqua Pélagie, la belle, donc! Celle du pays, et que vous avez dit d'aller lui chercher des gâteaux jusque chez Félix, si elle veut.

M. Louaisot de Méricourt sourit d'un air discret et fin.

—Emballe dans le boudoir, ma vieille, dit-il, donne le journal et prie d'attendre. Sois polie, sois même prévenante, mais non pas jusqu'à offrir l'absinthe. Et souviens-toi bien de ceci: le jeune seigneur ici présent doit être traité en toutes circonstances avec les mêmes ménagements. La dame et lui font la paire. Suppose que ma clientèle soit un panier, ils sont le dessus de ma clientèle. Va!

La Normande l'écoutait comme toujours d'un air moitié obéissant, moitié goguenard.

Quand elle eut refermé la porte, M. Louaisot reprit:

—Concis et précis, voilà désormais le mot d'ordre. Je supprime toute une série d'arguments intermédiaires, et je dis: nos prémisses étant posées comme ci-dessus, il est clair que la maman vous ferait rôtir sur le bûcher d'Abraham plutôt que de vous laisser convoler avec la photographie.

C'est certain, c'est net et plus évident que la lumière du jour. Et je l'approuve, cette mère de famille.

Mais si on démolissait les prémisses de fond en comble, de manière à n'en pas conserver une miette, qu'arriverait-il? Veuillez me répondre.

Je n'eus garde. Il continua:

—Monsieur et cher compatriote, j'ai rencontré plus d'un modèle d'ahurissement, mais d'aussi parfait que vous, jamais! J'ai peut-être en tort de vous parler la langue des artistes et gens du monde. En bon français d'Yvetot, voyons! Je suppose que Mme la marquise ne veuille plus de vous?

Je dus faire un mouvement, car il s'écria:

—N'est-ce pas que c'est une idée? J'en ai comme ça par hasard d'assez mignonnes. Il est manifeste que le refus de la belle Olympe arrangerait déjà beaucoup nos affaires. Le gros poisson étant parti, on recommencerait la pêche aux goujons.

Mais c'est que notre pauvre photographie n'est même pas un goujon, direz-vous?

Elle n'est rien. Elle est moins que rien.

Donc, le refus de la rayonnante Olympe n'aurait pour résultat immédiat que de nous ramener à Mlle Sidonie, à Mlle Agathe et à Mlle Maria. Est-ce que nous voulons? Non? Alors, creusons l'idée....

J'écoutais, pour le coup, de toutes mes oreilles. Cela mettait M. Louaisot en bonne humeur, il continua:

—Ma parole, il a l'air de comprendre, l'élève Thibaut! Je creuse: je suppose que la situation monétaire de Mlle Jeanne vienne à s'améliorer. Comment? Je vais vous étonner: par la resplendissante Olympe elle-même.

Vous faites la grimace, ça m'est égal. Quand on est en train de supposer, il ne faut jamais s'arrêter à moitié route. Les frais sont nuls.

Je suppose donc que cette même radieuse Olympe, comparable à la divinité, abaisse un regard plein de miséricorde sur la photographie—qui est sa parente, vous savez, et qui pouvait avoir quelques droits à l'héritage de feu le marquis. Eh! eh! pas si bête, ce M. de Méricourt! je suppose, dis-je, que la dite Olympe ait l'idée, spontanée ou suggérée, de prendre ladite photographie sous sa protection majestueuse, de la relever par son contact purificateur, de la présenter dans le monde....

—Assez! assez! balbutiai-je avec découragement.

—Comment, assez! non pas, saperlotte! ce n'est pas assez, mon cher Monsieur.

—Vous me leurrez d'espérances impossibles!

—Est-ce votre avis? Gardez-le pour vous. Personne ne vous a consulté, pas vrai? Loin que ce soit assez, il faut encore qu'Olympe, déjà plusieurs fois nommée, et image de la céleste Providence, après avoir nettoyé notre ange, fournisse une jolie petite dot par-dessus le marché.

Cette fois, je me levai indigné. M. Louaisot me saisit le poignet au moment où je me dirigeais vers la porte.

Cet homme a la force d'un bœuf. Je restai immobile comme si les deux moitiés d'un étau s'étaient refermées sur mon bras.

—Il le faut, il le faut, il le faut! répéta-t-il par trois fois. Non pas seulement pour vous, mais pour moi, pour nourrir l'affaire qui est en train de maigrir. Et d'ailleurs, croyez-moi, Mylord, l'auguste Olympe doit bien ça à sa pauvre petite cousinette. Ce ne sera qu'un à compte....

Mon regard l'interrogea. Il s'interrompit pour ajouter:

—Ne tâchez jamais d'en savoir plus long que je n'en veux dire. C'est inutile. Ne songez qu'à votre propre cas. Vous l'aimez ou vous ne l'aimez pas, cette pauvre petiote....

—Jeanne! m'écriai-je. Si j'aime Jeanne!...

—Bien, très bien! interrompit-il. Ça suffit, je n'en doute pas, et c'est pour cela que je vous dis sans ménager mes expressions: Votre hésitation est bête comme tout. Pendant que vous hésitez, qui sait si la pauvre petite chérie est étendue bien à son aise sur un canapé entièrement bourré de feuilles de roses?

Eh! Biribi! vous ne songiez plus à cela!...

Son terrible regard était sur moi. Il m'entra dans le cœur comme un couteau.

—Vous savez où elle est! prononçai-je avec effort.

Il me regardait toujours.

—Vous savez qu'elle souffre!...

Il haussa les épaules.

—Je sais tout, mon frère, prononça-t-il durement. La question n'est pas là. Voici la question: je vous vends moyennant trois mille francs, un moyen de forcer la marquise de Chambray....

—De forcer! répétai-je malgré moi.

—Dame! écoutez donc, je ne suis pas sorcier au point de tordre une volonté sans serrer un peu son poignet ou sa gorge.

—Pour forcer, il faut menacer....

—À tous le moins, oui. Quelquefois, on est obligé d'exécuter la menace.

—Pour menacer, il faut savoir....

—Ça parait plausible, M. Thibaut. Aussi, je comptais vous apprendre....

—Et vous croyez que je voudrais pénétrer dans la vie d'une femme! Acheter son secret!

Je parlais avec une telle véhémence que ma voix se brisa dans ma gorge.

M. Louaisot me contemplait avec un mépris qui allait jusqu'à l'admiration.

Il restait là devant moi sans parler.

Enfin, de lui quelque chose remua. Ce fut sa main qui souleva négligemment la pièce de procédure placée sur le portrait de Jeanne.

Et il se mit à jouer avec la photographie, la faisant tourner et retourner entre ses doigts.

—Je vois mon cher M. Thibaut, reprit-il après un assez long silence, que vous n'aimez pas cette enfant-là comme je le croyais. Ceci vous regarde, et je ne vois plus, en définitive, pourquoi vous ne finiriez pas par vous entendre avec Madame votre mère.

Quant à moi vous me jugez mal parce que vous ne me connaissez pas. Dans la profession, jamais on ne trahit un secret, c'est la règle de conduite,—surtout pour trois mille misérables francs!

Je puis avoir la fantaisie de vous servir. J'y puis avoir intérêt aussi. Je peux encore, suivant le penchant de ma nature espiègle, ne pas résister au plaisir de faire une niche à une belle dame qui m'a traité quelquefois peut-être du haut de sa grandeur. «Mais elle est ma cliente. Son secret, mon cher Monsieur, repose dans ma poitrine comme au fond d'un cercueil. «Elle a plusieurs secrets, la magnifique créature, un surtout, un gros. Vous le connaîtrez peut-être un jour, mais ce ne sera pas par moi.

Je nourris les affaires, je ne les étrangle pas.

Finissons: vous m'avez acheté pour trois mille francs de marchandise, reste à opérer la livraison. J'y procède.

Il prit sur son bureau une feuille de papier à lettre et y traça lestement une ligne,—une seule.

—Maintenant, poursuivit-il en me tendant la feuille pliée en quatre, vous ferez de ceci l'usage que bon vous semblera. Il vous est même loisible de le jeter au feu sans l'ouvrir; vous ne m'en devrez pas moins les trois mille francs convenus.... Je suis attendu par une dame, vous ne m'en voudrez pas si je vous quitte. Au plaisir de vous revoir, mon cher M. Thibaut.

Comme je n'avais pas avancé la main pour prendre la feuille de papier pliée en quatre, il la glissa sur mes genoux. Puis il me laissa seul.

Pièce numéro 30

(Écriture de Lucien, suite du précédent.)

J'ai dormi, cela ne m'a pas reposé. J'ai la fièvre.

Je devrais placer ici, dans mon dossier, des pièces, selon leur numéro d'ordre, car elles me sont parvenues hier, mais j'aime mieux achever mon récit sans le morceler.

Quand M. Louaisot me quitta ainsi brusquement, je ne répondis pas à son salut et ne songeai même point à me retirer.

Tout ce qui m'avait été dit depuis deux grandes heures tourbillonnait autour de ma cervelle. L'impression que me laissait l'ensemble de l'entretien était menaçante à un point que je ne peux exprimer.

Il me semblait que le regard affilé de cet homme pesait comme un couperet sur mon front. Il y laissait une sensation de plaie vive.

Je restais assis à la même place. J'avais encore sur mes genoux la feuille pliée en quatre qu'il y avait posée. L'agenda, le protêt et la photographie avaient disparu: M. Louaisot les avait serrés ensemble dans un tiroir fermant à clé.

Non seulement l'idée de prendre connaissance de l'écrit de M. Louaisot ne m'était pas venue, mais je ne l'avais ni touché ni même regardé.

Ce qui m'éveilla, ce fut la sonore chanson de la Normande qui avait entonné le Sire de Framboisy dans l'antichambre, en battant le par-dessus de son maître, à grand fracas.

Concurremment avec le chant de Pélagie, mon oreille perçut alors le murmure d'une conversation vive et animée, mais qui très certainement n'était pas une dispute.

Elle ne ressemblait guère à mon entretien avec M. Louaisot: les répliques allaient et venaient comme un feu croisé.

Cette conversation ne se tenait point dans la pièce voisine. Je devais être séparé des interlocuteurs par deux portes dont une restait entrouverte.

Je ne distinguais, bien entendu, aucune des paroles prononcées, mais le timbre des voix m'arrivait assez net.

Il y avait un homme et une femme.

Je savais que la femme était Olympe bien que son nom n'eût point été prononcé. La pensée d'Olympe me ramena au papier qui était sur mes genoux.

Je le pris. Je crois pouvoir affirmer que c'était pour le jeter au feu.

Il n'y avait pas de feu dans la cheminée.

En toute ma vie je n'avais jamais songé à Olympe sans éprouver un sentiment d'admiration et de respect, auquel se mêlait une part de sincère affection.

Je la considérais comme une créature charmante, hautement accomplie, bonne, spirituelle, heureuse autant qu'on peut l'être ici-bas et méritant tout ce bonheur.

Si quelque chose m'éloignait d'elle un peu c'était son incontestable supériorité sur moi. Je me sentais, en vérité, par trop au-dessous d'elle.

Tu sais bien, Geoffroy, j'étais un garçon honorable, et je le suis encore. Je crois que je le suis, malgré la conduite que je tins à dater précisément de cette heure qui commença ma misère.

Ma vraie misère, Geoffroy, car, avant cette heure, je ne faisais que souffrir.

Et depuis cette heure, le remords est dans ma souffrance.

Le remords! Et pourquoi! Quel mal pouvait-il y avoir à déplier ce papier?

Ce sont bien là ces lâches questions qui entament un caractère!

Je voudrais tout rejeter sur la maladie de mon cerveau; et peut-être en aurais-je le droit, selon le monde, mais au-dedans de moi un reproche s'élève que je ne puis pas étouffer.

Geoffroy, j'ai mal fait....

Je vais te dire: mon regard était fixé sur le bureau, à la place même où souriait naguère le portrait de ma pauvre petite Jeanne.

J'entendis rire M. Louaisot, et Olympe éleva la voix comme pour ordonner.

Je savais que c'était elle qui avait offert trois mille francs à M. Louaisot pour connaître la retraite de Jeanne.

Je le savais, je le sentais: elle était l'ennemie de Jeanne.

Après tout, ce n'était pas pour moi que je combattais. J'étais chargé de défendre Jeanne. Sa mère m'avait appelé à son lit de mort.

Et Jeanne avait-elle au monde un autre défenseur que moi?

Ah! Geoffroy, Geoffroy, je plaide ma cause. Comment me jugeras-tu?

Car j'ouvris le pli malgré mes mains qui tremblaient et malgré la voix qui disait au-dedans de moi: tu fais mal.

La ligne tracée par M. Louaisot était ainsi: Dites-lui seulement: je sais l'histoire du codicille....

À peine mon regard eut-il effleuré ces mots que le papier, froissé avec honte, puis déchiré en pièces, éparpillait ses morceaux sur le parquet. Il eût fallut agir ainsi quelques secondes auparavant. Maintenant, il était trop tard. On peut détruire la page dépositaire d'une pensée, on ne peut pas détruire la pensée.

J'avais lu. Les mots étaient imprimés dans mon souvenir.

Ces mots insignifiants, ces mots, jetés peut-être au hasard, ils vivaient désormais en moi, ineffaçables.

Je sais l'histoire du codicille! c'était bien la forme consacrée du talisman. Cela ressemblait au «Sésame, ouvre-toi» des contes arabes. Il y avait là un mystère qui était une menace, une clé, une arme.

La seule idée de me placer en face d'Olympe, l'amie de ma famille, la compagne de mon enfance, avec cette arme dans la main, fit monter le rouge de l'humiliation à mon front. Jamais, oh! certes, jamais je ne devais me servir de cette arme!

—Pardon, excuse, dit la haute et intelligible voix de Pélagie qui venait de pousser la porte d'entrée d'un bon coup de pied, si ça ne vous dérangeait pas dans vos patenôtres—car vous parlez tout seul et c'est drôle, à votre âge—je balaierais à fond le bureau du patron. C'est mon jour.

Je pris mon chapeau avec précipitation. Pélagie était debout sur le seuil, tenant son balai comme une lance. Elle s'effaça militairement pour me laisser passer et me dit:

—Alors, il n'y a rien pour le vent de la porte qui a dérangé le papier placé sur le portrait de la petiote?

Je m'arrêtai court, elle ajouta:

—La princesse qui est là dans le boudoir ne viendrait jamais sans cracher au bassinet. Ça se doit.

Elle baisa en riant la pièce de monnaie que je lui mis dans la main.

—Tenez, bel homme, me dit-elle, on s'intéresse à vous. Je mettrai ça de côté comme un sou percé, parce que l'argent de joli garçon, ça porte bonheur. Comme vous prendriez vos jambes à votre cou, si vous saviez ce qui vous attend à votre hôtel!

Pièce numéro 31

(Charmante petite écriture de fillette. Signée «Jeanne» tout court.)

À M. Thibaut, juge, etc., à Yvetot: «Prière de faire suivre en cas d'absence.»

(Sans indication du lieu de départ.)

7 juillet 1865.

Monsieur et bon ami.

J'espère que ma bien-aimée mère est heureuse aux pieds de Dieu, mais je suis bien seule depuis qu'elle m'a quittée, et ses conseils me manquent à ce point que je ne sais plus ni que dire, ni que faire.

Peut-être m'aurait-elle blâmée de vous écrire, et pourtant votre nom était sur ses lèvres, à l'heure où elle m'a dit au revoir pour un monde meilleur, et je suis bien sûre de l'avoir entendu dans son dernier baiser.

Elle vous aimait tant! Je crois bien qu'elle ne sera pas fâchée contre moi, si elle me voit. Elle avait confiance en vous et je ne peux guère m'adresser à un autre que vous.

Comment vais-je commencer, cependant? Je ne sais pas où je suis. Et quelles paroles employer, puisque j'ai à vous dire que vous êtes la cause bien innocente de ma captivité inexplicable!

Je suis maintenant à peu près certaine que la lettre n'était pas de vous: la lettre qui m'a mise hors du couvent de la Sainte-Espérance. De qui est-elle? Ma mère avait des ennemis, puisqu'elle recevait des lettres qui l'ont tuée.

Mais je ne connaissais aucun de ces ennemis.

Et la lettre ne peut être d'un ami, puisqu'elle n'est pas de vous. Je l'ai gardée, je vous la montrerai, si je dois avoir jamais le bonheur de vous revoir.

Assurément, je n'aurais pas dû ajouter foi à cette lettre, ni surtout obéir à ses prescriptions. Il y avait là-dedans trop de choses qui n'étaient pas vous.

Mais j'ai cru à ma joie, c'est ma joie qui m'a trompée. Ma joie m'avait rendue folle.

Est-ce qu'un pareil bonheur serait possible?

Il est au-dessus de mes forces de vous répéter ce qu'il y avait dans cette lettre, mais je dois vous dire, pour mon excuse, qu'elle me parlait de Mme Thibaut, votre mère....

C'est ce nom respecté qui m'a décidée.

Une fois décidée, j'ai accompli résolument tout ce que vous m'ordonniez... tout ce que la lettre, du moins, m'ordonnait de faire.

J'ai confiance en vous, Lucien, je ne crois qu'en vous ici-bas: comment aurais-je pu désobéir à un ordre qui me venait de vous?

Je ne me déplaisais pas tout à fait chez les Dames de la Sainte-Espérance. Ce sont des personnes calmes et douces, un peu froides, même un peu sévères, mais leur austérité convenait justement à ma mortelle tristesse.

Je ne me plaignais de rien, même au fond de mon cœur. Je vivais en moi-même. J'étais avec ma mère—et avec vous.

Je savais, on me l'avait dit tout de suite, que ma pension était payée par ma cousine Olympe. Cela m'inspirait beaucoup de reconnaissance, et peut-être aussi un peu de chagrin. Je ne pourrais expliquer ce dernier sentiment que je me reprochais à moi-même.

Maintenant, pour vous apprendre le reste, il faut bien que je fasse comme si la lettre était de vous. Pardonnez-moi. Vous êtes la bonté même et vous me jugerez sans rudesse.

En quittant le couvent, je me suis rendue tout de suite à l'endroit que vous m'aviez indiqué. Est-il besoin d'ajouter que vous n'y étiez pas?

Mais il y avait quelqu'un à m'attendre. Je fus reçue par une femme jeune encore, très forte de taille et d'un joyeux caractère qui se dit envoyée par vous.

Tout de suite, je me dis ce doit être une bonne fermière des environs d'Yvetot.

Elle portait le costume des Cauchoises.

Je fus attristée par votre absence, mais rien de vous ne peut me blesser. Je ne conservais encore aucun soupçon. Je pris mon repas avec cette femme. Nos métayères mangent et boivent bien quand elles ont l'occasion. Je ne m'étonnai ni de son appétit ni de sa soif. Après le dîner, sa gaieté avait redoublé. Elle se mit à chanter des chansons qui n'étaient pas toutes de Normandie.

Je fus un peu choquée par certaines de ces chansons et aussi par quelques plaisanteries. Elle le vit et me dit:

—On est habitué au cidre chez nous, et peut-être que le vin de par ici aura tapé sous ma coiffe.

La chambre d'auberge était à deux lits. Elle ronfla dans l'un, je veillai dans l'autre.

Et quand je m'endormis, à la fin, je fis de beaux rêves.

Le lendemain, en s'éveillant, elle mit sur mon lit des vêtements qui n'étaient pas les miens, donnant pour prétexte que je devais éviter d'être reconnue.

C'était plausible. Les vêtements me semblaient pourtant d'une élégance un peu trop parisienne.

Dès que je fus habillée, nous sortîmes. Je lui demandai où nous allions; elle me répondit:

—Chez Nadar. Quand ma pauvre mère se promenait encore, j'avais regardé souvent avec envie la devanture de ce palais, où travaille le célèbre photographe. Je me souvenais du désir que vous aviez de posséder mon portrait. Mais nous étions si pauvres!

Quoique je n'eusse manifesté aucune surprise, la métayère me dit en forme d'explication:

—C'est la maman à M. Thibaut qui veut comme ça qu'on lui envoie par la poste la frimousse de sa future belle-fille. Ma main a tremblé, Lucien, en traçant ce dernier mot.

La fermière l'avait prononcé avec un bon gros rire.

Je posai en souriant, car je pensais à vous. Le premier cliché réussit. Ce fut la fermière qui passa au bureau, et je n'entendis pas l'adresse qu'elle donna pour qu'on y envoyât les épreuves.

Je n'ai plus jamais entendu parler de cela.

En sortant de chez Nadar, nous prîmes une voiture sur le boulevard, et la métayère en ferma les stores, toujours par précaution, après avoir parlé bas au cocher.

Nous partîmes aussitôt et nous sortîmes de Paris. La voiture roula plusieurs heures sans s'arrêter. Nous dînâmes dans un village. Quand la fermière se fut «mis sa bouteille dans le coffre», comme elle disait, elle redevint aussi gaie que la veille et me dit: