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Le dernier vivant

Chapter 69: Pièce numéro 37
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About This Book

A first-person narrator reconstructs a convoluted criminal and domestic drama centered on Lucien Thibaut and a woman named Jeanne, unfolding through police dossiers, journal excerpts, correspondence, and interwoven personal narratives. The plot follows investigations, courtroom confrontations and an episode of flight, gradually exposing secrets, betrayals and financial misconduct linked to wartime contracts. Alternating documentary material with intimate recollection, the work blends suspense and moral questioning as characters seek justice and vindication while the narrative probes how hidden transactions and social ambition corrode private lives.

—Tout ça finira joliment bien, vous verrez, mais M. Thibaut a des mesures à prendre. On agit dans votre intérêt. Dormez tranquille.

Et en effet, aussitôt remontée en voiture, je me sentis prise d'un assoupissement irrésistible. J'avais mangé très peu pourtant, et c'est à peine si le vin trempé d'eau de mon verre avait touché mes lèvres.

Je dormis jusqu'à la nuit tombée, où il me sembla que nous entrions dans une ville. Je voyais vaguement beaucoup de lumières et j'entendais les roues sonner sur le pavé.

À en juger par le temps qu'avait duré notre voyage, nous devions être déjà bien éloignées de Paris. Je songeai à Rouen, qui est sur la route de chez nous....

Je ne m'éveillai véritablement qu'après être sortie de la voiture.

On m'avait portée dans une allée qui n'était pas large. Je voyais beaucoup de clarté derrière moi: dans la rue, sans doute.

Le trouble de mes sens était si complet que ce moment m'a laissé de très vagues souvenirs.

Un homme, qui n'était pas le cocher, aida la fermière à me faire monter un escalier ciré et éclairé comme ceux de Paris.

Une porte était toute ouverte au haut de l'escalier. Nous entrâmes, la métayère, l'homme et moi.

L'homme disparut à l'intérieur de la maison. Dans mes souvenirs, il est vêtu d'une robe de chambre à ramages et porte des lunettes. Je ne l'ai plus revu.

Je fus tout de suite introduite par la métayère dans ma chambre actuelle, que je n'ai point quittée depuis lors.

C'est une cellule assez propre dont la petite fenêtre à jalousies ne voit rien, sinon un coin du ciel, par-dessus des toitures et des tuyaux de cheminée.

En montant sur une chaise pour me pencher au-dessus de la garde en treillage de fer qui coupe ma croisée à la hauteur de mon menton, j'ai pu apercevoir, non pas une cour, mais un passage vitré qui s'illumine le soir.

La poussière, qui est collée en couche épaisse sur les vitres, m'empêche de bien distinguer au travers, mais le soir, je vois passer des quantités de silhouettes, et il me semble que ce doit être une galerie comme celle des Panoramas.

Je suis là depuis cinq longs jours.

Il me serait impossible de vous indiquer où est située la maison; mais j'ai abandonné l'idée de Rouen. Les bruits durent jusqu'à deux heures du matin, et j'ai bien cru reconnaître le grand mouvement de Paris. Les voitures roulent sans relâche.

Une fois j'ai entendu de l'autre côté de ma porte la voix de basse taille de l'homme qui a aidé la métayère à me faire monter; mais il a passé sans entrer.

Je suis servie par la métayère elle-même, que j'appelle toujours ainsi, mais qui doit être une servante. Je ne vois qu'elle.

Elle me parle encore de vous quelquefois, comme par manière d'acquit. Je n'y crois plus.

Je ne suis pas mal traitée, mais je suis prisonnière. Ce ne peut être par votre ordre.

Ma lettre n'a pas d'autre but que de vous informer de cette situation extraordinaire. Si je parviens à vous la faire remettre, votre cœur vous dictera la conduite à tenir.

Mon moyen pour arriver là est bien chanceux.

Ma lettre doit subir un examen préalable auquel j'ai consenti; je ne puis rien vous dire de plus, sinon que je reste votre amie bien dévouée.

Note de Geoffroy.—Le papier gardait en plusieurs endroits des traces de larmes. À la signature qui ne portait que le nom de Jeanne, Lucien avait ajouté de sa main: «Péry».

Le numéro suivant avait cette mention, également de la main de Lucien: «La présente pièce, qui est ma prétendue lettre, ne me fut remise que plus tard et par Jeanne elle-même. C'est un faux.»

Pièce numéro 31 bis

(Écriture imitant assez habilement celle de L. Thibaut. Signature du même, également contrefaite.)

Paris, 1er juillet 1865.

À Mlle Jeanne Péry de Marannes, pensionnaire, au couvent de la Sainte-Espérance, en ville.

Mademoiselle,

Dans les termes où nous sommes ensemble, je me crois autorisé à vous écrire la présente. J'ai trop d'honnêteté pour saisir l'occasion de vous y glisser un mot de tendresse, et vous me tiendrez bon compte de cette réserve qui coûte à mon cœur.

Voici l'exposé sincère de la question: Nous n'étions séparés que par les préjugés de ma respectable mère, laquelle mettait obstacle à nos projets d'union dans l'intérêt de mon avenir.

Vous serez bien aise d'apprendre, Mademoiselle, que mes larmes et mes prières ont enfin fléchi l'entêtement de cette tendre mère qui consent à faire le bonheur de son fils.

Si donc, comme je l'espère, vous êtes toujours, dans les mêmes intentions qu'autrefois, Mademoiselle et chère fiancée, je vous prierais instamment, aussitôt la présente reçue, de quitter la maison où vous êtes pour le moment, et de venir me trouver à l'hôtel de Beauvais, rue Legendre, aux Batignolles, où je vous attendrai demain, sur la brune.

Une voiture vous conduira dans les bras de celle qui vous appellera bientôt sa fille.

Je ne vous en marque pas davantage pour le moment, car mon impatience paralyse ma plume, et je me borne à vous exprimer que mon sentiment et ma tendre affection ne font que croître naturellement par la circonstance.

Croyez-moi bien toujours, je vous prie.

Votre fiancé fidèle,

Lucien Thibaut.

P. S.—Veuillez ne pas vous étonner de quelques expressions échappées à mon ardeur, et quant à la précaution de quitter le couvent brusquement, sans rien dire à personne, croyez qu'elle est dans l'intérêt bien entendu de votre sécurité, comme cela vous sera expliqué au long, hôtel de Beauvais.

Ici, nouvelle mention de la main de Lucien:

Jeanne était alors une véritable enfant, une pauvre chère enfant sans défense ni expérience. Il n'y avait pas plus de quinze jours qu'elle avait perdu son abri: l'aile de sa mère. Et, pourtant, je ne peux pas le cacher: Au premier abord, je lui en voulus de s'être laissée prendre à un piège aussi grossier. D'autant que, pour tomber dans ce piège, il lui avait fallu me croire capable d'écrire une lettre pareille.

La personne qui avait imité ma signature, me regardant comme un idiot, avait cru faire preuve d'adresse en me prêtant ces platitudes. Mais Jeanne!...

Autre mention, également de Lucien:

Je place à cet ordre l'envoi que je reçus pendant que j'écrivais ma dernière lettre à Geoffroy. J'en avais reculé le classement pour ne point interrompre le récit de mon entrevue avec M. Louaisot de Méricourt.

Pièce numéro 32

(Anonyme, écriture assez courante, inconnue, et ne ressemblant point aux autres lettres sans signature. Seconde feuille d'une lettre pliée en deux—la première feuille manque; papier froissé et maculé, mais très beau. Aucune marque de lieu de départ, aucune adresse: un simple fragment commençant au beau milieu d'une phrase:)

...assez bien profité de vos leçons: J'écris maintenant aussi lestement de la main gauche que de la main droite.

Vous m'avez donné ce talent-là avec tous mes autres talents. Je vous hais. Sans vous, j'aurais été ignorante et bonne. Si le monde pouvait savoir que je possède, moi, et que vous m'avez donné, vous (!!!), des talents de faussaire!

Et tant d'autres habiletés redoutables!

Vous voulez vous arrêter maintenant, vous dites que je vous traite en esclave, vous parlez de mes exigences! Vous vous moquez, n'est-ce pas? ou vous êtes fou.

Vous arrêter! Avez-vous donc oublié l'histoire de cet homme qui avait une jeune fille à sa garde, qui était presque son père, tant elle le respectait pieusement, et qui entra une fois, la nuit, dans la chambre de l'enfant?...

Vous êtes le diable, mon bon. Vous n'aviez même pas d'amour!

Il est vrai que vous donnâtes en échange à la jeune fille la science de la vie magnifique et complète. Vous soulevâtes pour elle, vous déchirâtes le voile qui recouvre les hypocrisies humaines. Ah! vous ne gardâtes rien pour vous, j'en conviens. Ce fut à pleines mains que vous versâtes dans ce cœur enfant le précieux poison de votre cœur vieilli.

Avec la manière de l'employer, c'est encore vrai.

L'enfant fut convertie à votre religion des apparences et des convenances. Elle eut un sépulcre au-dedans de la poitrine, mais un sépulcre blanchi.

Et vous voulez vous arrêter! Pourquoi? un crime de plus, bien établi, combiné selon l'art des philosophes, gâte-t-il la convenance ou gêne-t-il l'apparence?

Il me déplaît d'être la première dans un trou. Je veux Paris, mais non pas pour y être la seconde.

Partout la première!

Combien faut-il pour payer cette place? Vous m'avez montré vous-même le chemin où sont les richesses entassées. J'irai, je le veux. Le prix qu'il faudra mettre, je le mettrai.

Je serai reine, je jouirai un jour. Je m'ennuierai le lendemain qu'importe!

Venez me voir, il est temps. Hier, j'ai cru que mon cœur allait ressusciter.

Où conduit votre dogme, prêtre de Satan convenable? Je mourrai, vous aussi, et après? Le néant? C'est vraisemblable, mais glacé. Je m'ennuie....

Oui, j'ai revu ce pauvre garçon, candeur splendide! Je ne sais pas si je l'aime; mais s'il m'aimait, je croirais en Dieu.

Je ne puis me sauver de Dieu qu'en marchant; ne me dites jamais de m'arrêter. Venez, je veux vous voir.

Il y a une besogne horrible à faire et des apparences à mettre dessus. Venez!

Note de Geoffroy.—À cette feuille était collé un petit carré de papier écolier, portant quelques lignes dont l'écriture rappelait celle de deux ou trois lettres anonymes déjà lues.

Il avait dû servir d'envoi à la pièce qui précède. Il était ainsi conçu:

Pièce numéro 32 bis

(Sans mention d'aucune sorte.)

Devine devinaille!

Le mignon morceau qui précède était adressé au plus vénéré des hommes par la plus respectée des femmes.

Et jolie, et propre, et gantée!

Où mettre le pied, dites donc, pour ne pas marcher sur les coquines et les coquins?

Devine devinaille!

Ce morceau friand a été trouvé à Yvetot (Seine-Inférieure), patrie du roi de ce nom, de M. Lucien Thibaut et d'autres personnages éminents, dans le petit vestiaire où MM. les membres du tribunal de première instance ont l'habitude de changer leur habit de ville contre la toge—et réciproquement.

Devine devinaille!

Les juges apprennent, à l'usé, l'art de mettre en perce les problèmes les plus impossibles. Vous êtes juge. Quel est celui de vos honorés collègues qui a pu perdre ce chiffon-là?

Allez-y, M. Thibaut.

Devine devinaille!

Pièce numéro 33

(Écrite et signée par M. Ferrand, président du tribunal civil d'Yvetot.)

À M. Lucien Thibaut, juge, etc., à Paris.

Yvetot, 8 juillet 65.

Mon cher et jeune collègue.

Un peu jeune, en effet, décidément, à ce qu'il paraît.

Que faites-vous à Paris? Rien de bon, répond votre chère mère. Vos aimables sœurs, rectifiant l'appréciation maternelle, prétendent que vous y faites beaucoup de mal, surtout à vous-même.

Notre profession exige une tout autre tenue. Les plus fous d'entre nous ont abandonné la vie de polichinelle en payant le dernier terme de leur chambre d'étudiant.

Notre esprit de corps est la gravité.

Certes, je ne demande pas qu'un jeune magistrat s'enveloppe jusqu'au cou dans un manteau de puritanisme, encore moins qu'il pousse l'affectation de la vertu jusqu'à l'hypocrisie.

Je hais l'hypocrisie.

Mais il y a un milieu, et mon devoir est de vous dire que tout ce qui porte la robe à Yvetot manifeste tout haut son étonnement de votre absence prolongée.

L'autre jour, M. Pivert, notre substitut—un garçon d'avenir, celui-là,—demandait si quelque loi nouvelle, à lui inconnue, autorisait ainsi les juges de première instance à faire l'école buissonnière.

Vous comprenez, je le suppose, mon jeune ami, que je prends avec vous ce ton léger pour rendre la leçon moins amère. Je suis à cent lieues d'avoir l'intention de vous désobliger.

Cela va même si loin que je m'abstiendrai de vous dire quels désagréments pourraient résulter pour vous d'une prolongation de séjour à Paris, et je vous serre la main sans diminution aucune de bienveillance ni d'amitié.

Pièce numéro 34

(Sur papier timbré. Extrait.)

Copie d'une requête, à fin de perquisition, adressée par M. Lucien Thibaut à MM. les président et juges du tribunal de première instance de la Seine, fondée sur l'articulation de ce fait que la demoiselle Jeanne-Marguerite-Marie Péry de Marannes, fille mineure, âgée de dix-huit ans, serait retenue en charte privée et contre sa volonté, au domicile du sieur Louaisot de Méricourt, agent d'affaires, tenant bureau de renseignements, rue Vivienne, passage Colbert, à Paris, lequel Louaisot n'est ni le parent, ni le tuteur, ni le mandataire des parents ou tuteur de ladite demoiselle Jeanne Péry.—Enregistré.

Pièce numéro 35

(Papier timbré. Extrait.)

Mandat de perquisition aux fins de la requête ci-dessus, délivré à M. le commissaire de police du quartier de la Bourse.

Pièce numéro 36

(Sur papier timbré. Extrait.)

Copie du procès-verbal de la perquisition opérée par M. Blondet, officier de paix, délégué par M. le commissaire de police du quartier de la Bourse, au domicile sus-indiqué, constatant que ledit M. Blondet n'a trouvé audit domicile ni la demoiselle Jeanne Péry, ni aucune trace de son séjour ou passage.

Pièce numéro 36 bis

(Annexé au précédent. Papier timbré. Extrait.)

Protestation du sieur Louaisot de Méricourt, déclarant qu'il ne connaît et n'a jamais connu la demoiselle Péry de Marannes (Jeanne-Marguerite-Marie) et subsidiairement qu'il entend se pourvoir par toutes voies de droit contre le requérant pour violation de domicile. Enregistré.

Pièce numéro 37

(Anonyme. Écriture déguisée. Sans date ni autre indication.)

À M. L. Thibaut, juge en rupture de ban, à Paris

Parenthèse de la main de Lucien:

Ce billet ne passa ni par les bureaux de la poste ni par la loge de mon concierge. Il fut glissé le soir, très tard, dans le trou de ma serrure.

Fichtre! fichtre! agneau que vous êtes, vous avez tapé joliment près du rond!

Il n'y avait pas un quart d'heure que la colombe était dénichée. J'en ai encore la chair de poule! Ah! fichtre, Monsieur, nous l'avons échappé belle!

Voilà pourtant comme les plus jolies combinaisons peuvent être déjouées par un coup de maladroit! Je ne me doutais pas que vous alliez vous fendre à fond, et si j'ai avancé le départ de la minette, c'est que je voulais aller dîner au Point-du-Jour, au restaurant de ce pauvre Rochecotte, et peut-être avec la même Fanchette, car elle court encore les champs.

J'ai la faiblesse de croire mon cuir trop dur pour que de simples ciseaux en puissent faire une écumoire.

Si, cependant, vous aviez pu mettre la main sur la colombe, l'affaire, vous savez, l'affaire, nourrie comme un bœuf gras, tombait du coup tête première dans la rivière.

Mais on ne vous en veut pas pour ça, jeunesse, bien au contraire, on est content de vous: vous avez montré plus de décision et plus de tête qu'on ne vous en supposait. Si vous alliez vous déboucher et devenir quelqu'un? que payeriez-vous?

Seulement, une autre fois, arrivez un quart d'heure plus tôt.

Pour l'instant, c'est un coup raté.

Voulez-vous un bon avis pour finir?

Pas de scrupule ni de vaine faiblesse, croyez-moi. À la guerre, ceux qui ne tuent pas sont tués.

En avant deux et bonne chance!

P. S.—Vous faut-il un petit mémento? Codicille! codicille! codicille! ce mot est fée.

Pièce numéro 38

(De la main d'un écrivain public et signée d'une croix par François Bochon, valet de chambre.)

Yvetot, 12 juillet 1865.

À M. Lucien Thibaut, etc.

Celle-ci est pour faire savoir à Monsieur que la maison est en bon état, et qu'il n'y a rien de nouveau, sinon que tout est sans dessus dessous par cause de la prise qu'on a faite, dans l'enclos du Bois-Biot, de l'assassine du pauvre M. de Rochecotte.

Censé, je ne suis pas bien sûr qu'on l'ait prise tout à fait, mais n'empêche, M. le président est malade d'une flexion qui le prit à jouer le boston à la sous-préfecture, pleine de courants d'air, et l'autre juge a sa dame prête d'accoucher, en mal d'enfants.

Ça fait qu'on attend Monsieur ici, pour commencer ric à rac l'instruction de l'assassine.

Elle fait clabauder pas mal, j'entends l'absence de Monsieur.

C'est jeune, j'entends l'assassine, et bien mignonne, à ce qu'on dit. Quel dommage! moi je ne l'ai pas vue. Elle a pincé le portefeuille de son jeune homme qui venait de toucher la succession de son oncle, un joli lopin, ils disent ça. Ce n'était donc pas désintéressé de sa part. Et puis en outre la mauvaise humeur qu'elle avait, qu'il allait se marier en ville, pas avec elle.

La chose s'est faite avec une paire de ciseaux, pas des grands ciseaux de couturière, des ciseaux de dame ou de demoiselle, comme dans les nécessaires, ça fait mal rien que d'y penser.

Mlle Célestine et Mlle Julie sont venues hier avec la bonne; qu'elles disaient ceci et ça au vis-à-vis de vous comme toujours, pas mal aigre, et que vous finiriez bien par finir comme M. de Rochecotte, avec votre démission comme déserteur, en plus sur le marché, n'ayant pas par-devers vous un congé réglementaire.

À part quoi, rien de nouveau, hormis la grosse cousine Pélagie Bochon qui est venue au pays, le soir même de l'assassine. Toujours reluisante et sur sa bouche. Elle est censé gouvernante ou autre à Paris, chez un monsieur seul, pas loin du Palais-Royal, qui tient boutique d'espionnages et cancans pour le commerce.

Il y en a des métiers dans ce Paris! Elle dit comme ça, la cousine, s'entend, que vous connaissez bien son maître et aussi l'assassine à M. de Rochecotte. Mais c'est une langue, faut voir! Et des couleurs!

En attendant le plaisir de revoir Monsieur....


Récit intermédiaire de Geoffroy

À ce point de ma lecture, je me redressai en sursaut pour écouter ma pendule qui grondait les douze coups de minuit.

Les débris de mon pain à thé avaient bien un peu amusé ma fringale, mais pour un instant seulement, et mon estomac recommençait à crier détresse. Je n'avais plus que le temps si je voulais trouver un restaurant ouvert.

Je repoussai donc brusquement mon dossier, car si j'avais eu le malheur de jeter les yeux sur le numéro suivant, j'étais perdu.

Je sentais cela.

Pour une raison ou pour une autre, la lecture de ces pièces excitait en moi une curiosité si vive et si pleine d'émotions, que je fus obligé de faire un véritable effort pour les emprisonner dans un tiroir dont je fermai la serrure à double tour.

L'appel timide et si fréquent, fait dans ces pages à une amitié d'enfance trop oubliée, m'avait plus d'une fois touché jusqu'à l'angoisse.

Mais à côté de cette impression virile où, Dieu merci, l'élément cordial dominait et dont la vivacité croissante consolait mes scrupules, il y avait la pure, la simple envie de savoir.

L'énigme était posée devant moi dans des conditions imprévues. Elle me provoquait hautement, brutalement.

Une préoccupation me prenait d'assaut. Un besoin qui n'existait pas hier forçait l'entrée de ma vie et y conquérait une place.

Une place considérable, peut-être énorme.

Je ne m'étais pas interrogé encore sur la question du temps que j'avais à donner, ni de la brèche que je pouvais faire à mes travaux professionnels, mais je sentais d'avance que ce devoir nouveau se plaçait lui-même et d'autorité en première ligne.

À quelque prix que ce fût, il me fallait faire honneur à la lettre de change que mon pauvre Lucien tirait sur moi.

Je suis de ceux qui n'ont pas des douzaines d'amis, ni même une demi-douzaine. J'admire les larges cœurs, capables de contenir des foules, mais je n'en voudrais pas pour amis. Cela sent l'auberge.

Faut-il pousser plus loin ma confession? Pourquoi non, puisque précisément je vais faire pénitence? Je n'avais jamais eu d'ami dans le sens admirable que j'attache à ce mot.

Eh bien! ce soir, j'avais un ami. Pour la première fois, mon cœur battait largement à une pensée qui n'était ni d'ambition ni d'amour.

C'est bien vrai, je me sentais vivre aujourd'hui autrement qu'hier. Toute mon âme, emportée par un élan inconnu, allait vers ce pauvre être, ce cher martyr, que j'avais laissé là-bas, à la maison de santé de Belleville, seul, triste, navré, défiant du monde entier et peut-être de moi-même.

J'avais devant moi sa pâle figure si douce, si belle aussi, mais marquée au coin d'une si terrible faiblesse, et d'où le malheur avait banni la fierté.

Je le voyais,—et je l'écoutais dans les lignes que je venais de lire. Cette tendresse timide dont il avait si obstinément entouré mon souvenir s'emparait de moi avec plus de puissance qu'une amitié hautement avouée.

Elle avait deviné en moi, cette tendresse, des qualités que je ne connaissais pas moi-même.

Lucien s'était-il trompé dans ce rêve non exprimé, mais qui perçait à chaque page de son récit: ce rêve d'un ami modèle—qui était moi—vaillant, dévoué, prêt à tout, ne devant reculer devant rien?

Hier, je ne sais pas. Aujourd'hui, non, Lucien ne s'était pas trompé.

—Je suis tout cela! m'écriai-je en moi-même, ou du moins, tout cela, je veux l'être, et je le serai!

Ainsi, songeais-je en descendant l'escalier de mon entresol.

Et en même temps tous les épisodes de mon étrange lecture passaient tumultueusement devant mes yeux.

Albert de Rochecotte avait été mon plus intime camarade. Au collège, assurément, j'étais bien plus lié avec lui qu'avec Lucien.

Je le revis jeune homme avec sa mine éveillée et si franche, sa petite moustache effrontée, son rire communicatif et les grosses boucles blondes qui dansaient sous sa casquette d'étudiant.

Je n'avais pas ignoré sa mort prématurée, ni ce fait qu'il avait été assassiné par sa maîtresse, mais je l'avais appris en Turquie, par une lettre de ma mère. On comprend que les détails manquaient.

Derrière la gaieté de Rochecotte, je revoyais aussi ce jeune, ce délicieux sourire de fillette: «la photographie».

Rochecotte n'avait pas connu Jeanne Péry. Ses lettres l'affirmaient. Pourquoi ma pensée associait-elle d'une façon confuse Jeanne Péry et Rochecotte?

Et cette femme si belle, si triste qui m'était apparue pendant le sommeil de Lucien, chez ce charlatan imbécile, le Dr Chapart?...

Mais tout s'effaçait pour moi devant le personnage dominant de cette comédie bourgeoise dont je n'avais vu représenter encore que les premières scènes: M. Louaisot de Méricourt.

Celui-là m'apparaissait comme une grosse araignée en embuscade au centre de sa toile.

Entre tous, celui-là irritait ma curiosité. Je le mettais même avant Mme la marquise Olympe de Chambray, sa mystérieuse cliente que certain fragment de lettre, adressée à je ne sais qui, et fournie au dossier par Louaisot lui-même essayait de poser en sœur de Méphistophélès.

Au sujet de celle-là je réservais complètement mon appréciation jusqu'au moment où je devais découvrir le diabolique professeur qui l'avait si bien éduquée.

D'ailleurs M. Louaisot de Méricourt avait des talents calligraphiques qui me rendaient suspectes les pièces apportées par lui au débat.

Mais lui-même, le nourrisseur d'affaires, je croyais le saisir parfaitement de pied en cap. Il était le côté original, énigmatique de ce prologue désordonné qui sollicitait ma pensée avec une âpreté inouïe.

Jamais roman, jamais drame n'avaient fouetté plus énergiquement mon imagination. Au fond, le motif en pouvait être bien simple: j'étais acteur dans la pièce.

L'émotion de mon entrée me tenait.

Je pris le boulevard pour gagner mon restaurant ordinaire, rue Lepelletier. Dans ce court chemin, je ne rencontrai personne de connaissance, quoique le trottoir fût encombré autant qu'en plein midi.

Arrivé à la porte de mon restaurant, comme j'avançais la main pour tourner le bouton, une voix de basse-taille dit auprès de moi.

—Tiens! tiens! le nouveau client! votre serviteur, Monsieur, j'espère que l'adresse fournie se sera trouvée exacte?

Je me retournai. M. Louaisot de Méricourt était auprès de moi, un peu en arrière, le chapeau à la main, en grande tenue de soirée et coiffé, ma foi, par le perruquier.

Quoique apprenti diplomate, j'avoue que mon premier mouvement fut de lui fausser compagnie. Les gens de son espèce sont beaucoup plus répugnants quand ils sont bien mis.

Mais je me ravisai aussitôt, et je répondis poliment:

—Très exacte, Monsieur, je vous remercie.

Mon entrée se faisait plus tôt que je ne l'avais pensé.

Précisément à cette heure je quittais la coulisse et j'étais en scène.

M. Louaisot reprit avec moins d'assurance:

—Si je croyais ne pas être indiscret... j'attends ici la sortie de l'Opéra, et l'idée m'était venue de m'offrir une bavaroise....

Mon regard se tourna pour la première fois vers la façade du théâtre où le gaz des grandes solennités ruisselait encore malgré l'heure tardive.

—C'est à cause de la représentation de Roger, me dit obligeamment M. Louaisot. Leurs Majestés y sont, et tout Paris. Il y en a qui sont revenus des bains de mer tout exprès. Vous avez manqué ça; je sais pourquoi. Moi, j'avais ma stalle, mais dame, c'est trop long. Vous savez, je ne peux pas tant m'amuser à la fois. Il y a 22.737 francs de recette. Je néglige les centimes. On ne finira pas avant deux heures du matin.

—Entrons donc, fis-je en m'effaçant.

Malgré sa belle tenue, il avait toujours ses grands souliers montueux, et le bas de son pantalon noir gardait d'importantes marques de crotte.

—Monsieur, répondit-il fort galamment, je n'en ferai rien. Veuillez passer le premier. La clientèle avant tout! J'obéis et j'allai m'asseoir à ma place habituelle, dans le premier salon, auprès de la fenêtre qui regarde le théâtre. M. Louaisot de Méricourt s'assit en face de moi, non sans m'en avoir demandé la permission.

Je fis le menu de mon souper en homme affamé et pressé. M. Louaisot le remarqua. Il me dit en pendant son chapeau à la patère.

—Ça me prouve que vous n'avez pas encore achevé.

—Achevé quoi? demandai-je.

Il eut un sourire bienveillant et me répondit:

—Monsieur, j'ai eu tout ça entre les mains avant vous.

Comme je le regardais avec étonnement, il ajouta:

—J'ai même fourni quelques papiers. Vous reconnaîtrez bien les pièces qui viennent de chez moi. Ce sont les moins insignifiantes.

—Mais les autres?

—Monsieur, la cachette du pauvre garçon était bien naïve. Le Dr Chapart est mon client quoique, moi, je me prive de ses bouteilles.

Il s'assit et passa ses grosses mains dans la pommade de ses cheveux, puis il dit encore:

—Je ne prétends pas qu'il n'y a point au monde une personne—et peut-être plusieurs—dont l'intérêt serait de détruire ce ramassis de papiers, mais moi, je n'aime pas détruire. Tout sert.... Garçon, ma bavaroise, quand vous aurez servi Monsieur, et mes trois petits pains. Il reprit en se penchant au travers de la table et sur le ton de la confidence la plus intime:

—Le temps est de l'argent, Monsieur. Les Anglais comprennent cet adage, et c'est ce qui place leur patrie à la tête des nations chrétiennes. Je suis obligé de prendre ma nourriture à bâtons rompus. Il m'arrive parfois de me comparer gaiement aux chevaux de fiacre, qui mangent l'avoine dans un sac, suspendu à leur cou. Ça ne m'empêchera pas d'avoir mon cabriolet, au contraire... je parie que vous avez trouvé dans le dossier plus d'une allusion à mon cabriolet?

—Plus d'une, répondis-je en souriant aussi bonnement que possible. Je dévorais déjà ma première aile de poulet froid.

Le garçon servit à M. Louaisot de Méricourt un large bol plein de chocolat où les trois petits pains furent émiettés avec un soin méthodique l'un après l'autre.

—Le pauvre cher jeune homme, reprit-il, se moque de moi de son mieux dans ces lettres qu'il accumule au lieu de les mettre à la poste. En avez-vous reçu assez aujourd'hui, Monsieur! Il n'écrit pas encore trop mal pour son état. Quant à moi, le fait est que mes pantalons sont doués d'un talent extraordinaire pour attirer la crotte. J'en ai vu de tout neufs qui arrivaient de chez le tailleur et qui se mouchetaient au mois d'août, après six semaines de sécheresse. On ne va pas contre la destinée. Hé! hé! mon cher Monsieur, vous voyez que je prends bien la plaisanterie, et jamais un client n'a pu m'accuser d'être mauvais coucheur. M. Lucien Thibaut est un client. Un bon!

Il avala une pleine cuillerée de sa soupe au chocolat avec une satisfaction évidente, et m'envoya par-dessus ses lunettes une de ces flambantes œillades qui donnaient à sa physionomie un caractère si particulier.

—Une drôle de macédoine, n'est-ce pas, reprit-il rondement, cette aventure-là! Et embrouillée! Une vache, comme on dit, n'y reconnaîtrait pas son veau. Eh bien, pas du tout! C'est clair, au fond, comme un petit verre de genièvre. Seulement, il y a manière de poser la question, et le pauvre diable n'est pas de première force aux dominos, quoiqu'il ait porté la robe. Si Mme la marquise, la belle Olympe, comme notre innocent l'appelle, se donnait la peine d'établir un petit résumé, ce serait autrement fabriqué, je vous en signe mon mandat à vue!

Il s'arrêta pour piquer ses lunettes d'un coup de doigt et ajouta en me regardant amicalement:

—Je parie que celle-là, vous ne seriez pas désolé du tout de faire sa connaissance? Je mis encore toute la bonne grâce possible à confesser qu'il avait deviné juste.

—J'aime les bons enfants! s'écria-t-il. On me gagne tout de suite quand on ne fait pas de manières. Où en êtes-vous?

—De mon dépouillement?

—Oui, répéta-t-il en ricanant, de votre dépouillement.

—J'en suis à la lettre de François Bochon, le domestique.

—Au n°38! fit-il. Allons, allons, ce n'est pas mal travaillé pour un seul soir. Et commencez-vous à comprendre un peu?

—Pas beaucoup.

—J'aime la franchise. Vous avez bien dit ça: «Pas beaucoup!» Eh bien, cher Monsieur, plus vous avancerez, moins ça se débrouillera.

—Vraiment?

—Oui, c'est comme j'ai l'honneur de vous le spécifier: ça va toujours en se brouillant.

—Alors, je ne comprendrai jamais?

—J'en ai peur... à moins, toutefois, que vous ne trouviez le dévidoir.

—Quel dévidoir? demandai-je en cessant de manger.

—Mon cher Monsieur, répliqua-t-il gravement, il n'y a pas d'écheveau saccagé par les chats qu'on ne puisse démêler quand on a un outil avec la manière de s'en servir.

—Et vous avez le bon outil, vous, M. Louaisot?

—C'est vraisemblable.

—Avec la manière de s'en servir?

—Peut-être. Il y a tant et tant de marchandises au fond de mes tiroirs! Je n'ai pas besoin de vous dire, car vous l'avez bien vu, que je suis un peu dans tout ça.... Pas comme vous le croyez! Non, non, non, non! jamais je ne laisserai mon meilleur ami fourrer sa patte dans un trou qui peut cacher une souricière. Et mon meilleur ami, c'est moi, Monsieur!

Il se redressa tout content de m'apprendre cette circonstance, et son regard sollicita mon approbation.

Je saluai. Il poursuivit:

—Règle générale et de conduite: je reste sur le sentier battu, bras-dessus bras-dessous avec ma conscience. Ne me cherchez jamais dans les broussailles. Nous causons, pas vrai? J'ai déjà eu l'avantage de vous dire que j'aurais pu jeter au feu tous ces papiers-là aussi facilement que j'avale la dernière cuillerée de ma bavaroise. Pas si bête! j'ajoute maintenant qu'ayant lu tout ce tohu-bohu depuis la première ligne jusqu'à la dernière—la profession le veut,—je savais parfaitement que le pauvre garçon vous appelait comme le Messie; j'aurais donc pu, au choix, vous cacher son adresse que vous n'aviez su découvrir nulle part, ou vous envoyer à Chaillot.... Est-ce vrai?

—C'est très vrai.

—Pourquoi faire? moi! gêner les clients! Allons donc! Vous me prenez pour un autre! J'ai été enchanté de nouer des relations avec vous. Et je vous dis du meilleur de mon cœur: donnez-vous la peine d'entrer dans l'embrouillamini, M. Geoffroy de Rœux, il y a place pour tout le monde. Vous êtes le bien venu. On vous attendait. Je vous ouvre les deux battants de la porte.

Il reprit haleine pour achever:

—Cher Monsieur, voilà comme je suis. Vous savez mon mot: ça nourrit l'affaire!

Tout en parlant, il avait trouvé moyen de dépêcher superbement sa pâtée, dont il ne restait plus trace au fond du bol.

Et il souriait, et il clignait tour à tour des deux yeux, et il tapait des petits coups triomphants sur ses lunettes d'or au travers desquelles ses yeux jaillissaient en gerbes d'étincelles. En vérité, cet homme-là ne pouvait être un gredin à la douzaine. Il grandissait l'intrigue.

Il attirait le regard vers le côté fantastique—le côté doré du drame.

Dans les nuages, en effet, tout au fond du mystère, j'avais déjà deviné la fatale influence de l'or qui est partout où il y a du sang. Et je me rappelais la phrase que M. Louaisot lui-même avait laissé échapper en parlant à Lucien: «Vous êtes peut-être millionnaire sans le savoir...» M. Louaisot, comme s'il eût deviné ma pensée, reprit la parole en ces termes:

—Mon cher Monsieur, il y a de l'argent, un argent énorme! Je ne vais pas vous mettre les points sur les i comme çà du premier coup, ni vous verser dans le creux de la main le fond de ma boutique, mais s'il n'y avait pas d'argent, est-ce que je serais là-dedans?

Vous me demanderez peut-être: où est-il, l'argent?

Ça, c'est de l'enfantillage, du moment que vous ne dites pas: «Je donne tant pour la consultation.»

L'argent est où il est, en dessus ou en dessous. Dans vos papiers, vous allez entendre parler de tontine, d'héritage, tout ça est vrai,—mais tout ça ne signifie rien.

L'argent se pioche, Milord, on ne le cueille pas comme les roses.

Ils m'amusent, ma parole! Et, tout en me laissant amuser, j'ai déjà pêché quelques bagatelles agréables. J'ai des appointements fixes. Payés par qui? Voilà. L'or qu'on attaque a bien le droit de se défendre. Les assiégeants financent aussi. C'est la guerre à coups de pourboire.

Mme la marquise a toujours la main au porte-monnaie. Quelle femme, instruite, artiste, jolie, elle a tout pour elle....

Ici, M. Louaisot se baisa le bout des doigts pour ponctuer sa phrase, et ses lunettes s'allumèrent.

—Et riche! poursuivit-il. Mais il faut me comprendre, cher Monsieur, la fortune que peut avoir celui-ci ou celle-là, ce n'est pas l'argent de l'affaire. L'affaire a son argent à elle comme chaque arbre a son fruit. La brave Mme Thibaut qui suppute l'avoir de chacun par livres, sous et deniers évalue, je crois, la belle Olympe à 80.000 francs de rentes. C'est aimable, mais il n'y a pas là de quoi donner des cabriolets à ses pages. Nous avons mieux.

J'ai eu aussi quelques émoluments de ce pauvre M. Thibaut; j'en ai pu recevoir même de la gentille photographie, indirectement. Ne dédaignons rien. Il n'y a pas jusqu'à vous, mon gentilhomme, qui ne m'ayez apporté en hommages six beaux écus de cinq francs, sans compter le picotin de ma mule.

Et, soyez tranquille, entre nous deux ce n'est pas fini: vous m'en apporterez bien d'autres!

Il s'arrêta parce qu'il avait vu la fin de la corbeille de gâteaux qu'on avait mise sur la table avec sa bavaroise.

—Garçon, commanda-t-il, ma paillasse!

—Mais pourquoi vous payerais-je un nouveau tribut? demandai-je.

—Pour savoir, cher Monsieur, me répondit-il.

Le garçon lui apporta «sa paillasse» qui consistait en un grand verre, à demi plein de curaçao tout versé et une carafe de thé froid.

—Pour savoir quoi? demandai-je encore.

—Il y en a qui ajoutent un peu d'extrait de menthe, dit-il, au lieu de me répondre, c'est la vraie mixture américaine: la menthe remplace le thé. Les membres de la Société Républicaine Nord et Sud contre l'usage des Spiritueux n'ont pas d'autre tisane, mais moi, comme je ne suis pas compagnon de la Tempérance, j'ai le droit de boire quelques gouttes d'eau de temps en temps.... Pour savoir quoi? disiez-vous. Parbleu, ceci ou ça: ce que vous aurez besoin d'apprendre. J'aurais écrit sur mon enseigne: résolveur de problèmes, si le mot était français. Conscience, mon cher Monsieur, minutie dans les détails, possibilité de répondre à toute question quelconque, tel est le prospectus d'une profession dans laquelle le résultat à atteindre, c'est d'acquérir un fil comparable à celui du meilleur rasoir anglais, sans jamais perdre la candeur du lys de la vallée.

Voici comme je m'exprimais l'autre soir en m'adressant à un fin finaud, obtus comme ma pantoufle qui laissait percer une velléité de se moquer de moi. C'était dans son intérêt, je lui disais:

—N'essayez jamais de m'englober, bonhomme, c'est au-dessus de vos moyens! Tempérament robuste, caractère gaillard, mouvements alertes, bon pied, bon œil, avancé, il est vrai, et même libéral en politique, mais sachant respecter le sergent de ville dans l'exercice de son sacerdoce, je suis l'image du Théâtre-Français, chantant ce beau vers, pour gagner sa subvention:

Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon sac!

Comptez sur vos doigts, mon neveu, je n'ai ni volé, ni dessiné de fausses signatures, ni frappé des pièces en étain,—encore moins assassiné. Fi donc! au dix-neuvième siècle! Bon pour le Moyen âge.

La loi, voilà ma passion. J'en dîne et j'en soupe, tant je l'aime!

La loi ne défend pas d'engraisser un dindon, Monsieur. Et une affaire? Pas davantage. Il faudrait aussi qu'elle fût toquée, la loi pour empêcher un citoyen français de se laisser conter des anecdotes attachantes. On m'en conte, je les collectionne, est-ce un attentat? Mais alors que devient la liberté, soit des croyances, soit même des entournures? Je me fais Patagon! Guerre aux tyrans! Pour un esclave est-il quelque danger? à bas le gouvernement! aux armes! on assassine nos bénéfices!... Ah! bigre, Monsieur, voilà le monde qui sort du spectacle.

M. Louaisot de Méricourt s'était sincèrement animé en parlant. Son nez gesticulait et sa petite bouche s'ouvrait, ronde comme le bec d'un oisillon qu'on pâte. L'idée de l'injustice atroce qu'on pourrait commettre en ruinant son industrie, l'avait transporté d'une pieuse fureur.

Mais il s'apaisa comme il s'était monté à la minute.

Sa paillasse était consommée, et le mouvement de sortie commençait sous le péristyle de l'Opéra.

—Une soupe au lait, Monsieur, dit-il en tapant la garniture de son porte-monnaie contre la table pour appeler le garçon; je ne connais pas d'autre image pour symboliser ma nature. Je m'enlève, je retombe, pas plus de fiel qu'un enfant. J'espère que vous me pardonnez?

—De tout mon cœur!

—J'ai l'honneur de vous remercier. Enchanté d'avoir passé quelques instants avec vous. Je vais avoir le regret de prendre congé parce que je dois reconduire une petite dame.

Je crus voir qu'il se rengorgeait un peu en prononçant ces derniers mots. Il paya le garçon et jeta un coup d'œil à la glace qui lui renvoya son sourire éminemment satisfait.

—Cher Monsieur, reprit-il, maintenant achevez votre lecture tout à votre aise. Après tout, ce fatras propose un rébus assez piquant pour un amateur. Quand vous aurez fini, si vous croyez avoir besoin de mon expérience, vous savez mon adresse. Ma collection de petites histoires est entièrement à votre service.

J'étais en train de le remercier poliment, lorsque la surprise m'arracha un cri qui le fit changer de couleur, deux fois dans une seconde.

—Je suis nerveux comme une douairière... balbutia-t-il en manière d'explication.

Mais je ne songeais guère à ses nerfs, ni à son trouble, quoiqu'il eût véritablement fait un saut de côté comme un homme à qui on aurait mis un revolver sous le nez.

Je venais d'apercevoir, par la fenêtre, au haut du perron de l'Opéra, cette jeune femme si belle et si triste que j'avais vue, le matin même dans la chambre de Lucien.

Celle qui guettait son sommeil pour entrouvrir une porte et glisser un regard; celle qui m'avait dit avec une si douloureuse mélancolie: «Il n'aurait pas de plaisir à me voir.»

Elle donnait le bras à un homme entre deux âges, grave d'apparence et portant haut. La figure de cet homme était régulière; le dessin de ses traits, nettement et finement sculptés avait de la noblesse et sa taille imposait quoiqu'elle ne fût pas beaucoup au-dessus du niveau ordinaire. Ses cheveux bouclés avaient ce gris uniforme et brillant qui est presque une parure.

Son habit noir, ample comme il convenait à l'âge qu'il montrait, me sauta aux yeux par sa remarquable élégance: élégance simple, presque austère et qui venait peut-être uniquement de la façon dont il était porté.

Sa boutonnière avait la rosette de la Légion d'honneur qui est la même en tenue de ville, pour les simples officiers, pour les commandeurs et pour les grands-officiers. Il y a d'ailleurs une foule de gens, décorés par le roi de Barataria, qui s'émaillent de fleurs à peu près semblables: Cela ne dit donc rien. Mais cela disait sur la poitrine de cet homme.

Évidemment, il aurait pu être le père de la femme charmante qui s'appuyait à son bras, et pourtant, l'idée ne venait point qu'il pût être son père. Il n'avait pas l'air d'un mari.

Cette dernière phrase peut sembler ridicule, mais elle dit mon impression.

Je me souviens que mon regard resta fixé sur ce visage blanc, mais d'une belle blancheur de marbre, dont l'expression me frappa comme un point d'interrogation. Je me demandai: est-ce un homme d'État? est-ce un penseur? Pour moi, ce ne pouvait être le premier venu, prince des affaires ou de la propriété. La lumière du gaz glissait sur ses traits pour éclairer en plein ceux de sa compagne, qui me parut plus splendidement belle encore que le matin. Ils étaient arrêtés, attendant sans doute leur voiture. Ils ne se parlaient pas.

M. Louaisot de Méricourt, cependant, s'était remis, parce que son regard ayant suivi la direction du mien, il avait découvert le motif de mon exclamation. J'avoue que je ne m'étonnais pas du tout d'avoir à le ranger dans la catégorie des gens qui ont comme cela des alertes. Il parlait si souvent de conscience!

—C'est bête, les nerfs, dit-il encore, les miens surtout, un rien les met en danse; ça vous étonne donc de la rencontrer ici?

—De qui parlez-vous? demandai-je.

—Mais... ah ça! vous ne la connaissez peut-être pas! Allez-vous jouer au fin avec ce bon M. Louaisot de Méricourt?

—Je l'ai entrevue, une seule fois....

—Où ça?

—Chez le Dr Chapart.

—C'est-à-dire chez M. Lucien Thibaut. Quelle drôle de tocade de la part d'une personne si bien! Mais il n'y a pas que l'amour pour mener le monde à la ronde. On peut avoir d'autres raisons.... Vous êtes en train de deviner son nom pas vrai?

—Serait-ce Mme la marquise de Chambray?

—En propre original. Est-elle assez superbe!

—Et... son cavalier? demandai-je.

—Ce n'est pas un cavalier, ni même un fantassin, c'est un homme assis. Devine devinaille!...

Il prononça ces deux mots du ton qu'on prend pour souligner une allusion.

Le tranchant de son regard était sur moi. Un nom vint à mes lèvres, mais je ne le prononçai pas.

—C'est ça, parbleu! me dit M. Louaisot, tout comme si j'eusse parlé, c'est bien ça! Et qui voudriez-vous que ce fût, sinon M. le président, son vieil ami, son ancien tuteur, presque son papa, quoi! Seulement, il a monté en grade. C'est maintenant M. le conseiller, depuis qu'il appartient à la cour impériale de Paris. M. le conseiller Ferrand et sa belle compagne avaient descendu le perron et gagné leur équipage.

—Voilà qui va donner du montant à votre lecture, mon cher Monsieur, reprit Louaisot en habillant ses grosses mains de gants tout neufs et mal faits.

—Et celle-ci! Et celle-ci! m'écriai-je encore au lieu de répondre.

À la place occupée naguère par Mme la marquise de Chambray en haut des marches, et sous le même jet de gaz, une très jeune personne se tenait debout maintenant et semblait chercher quelqu'un dans la foule.

Pour mieux regarder elle avait soulevé le voile-masque qui cachait ses traits.

J'aurais juré que je reconnaissais l'original du portrait-carte à moi montré par Lucien,—ce sourire animé qu'il avait nommé Jeanne Péry.

Seulement, ici, les traits seuls restaient, les traits mignons, jeunes, charmants: ils n'avaient plus de sourire.

Pouvais-je m'en étonner? Je ne connaissais pas encore l'histoire entière de cette malheureuse enfant, mais ce que j'en savais suffisait amplement à expliquer pourquoi le sourire avait disparu de ses yeux et de ses lèvres.

M. Louaisot n'eut point de tressaillement, cette fois; il regarda sous la marquise du théâtre et activa la mise en place de ses grands gants.

—Ah! ah! fit-il, celle-ci! Vous êtes diablement curieux, savez-vous? Allez-vous me demander comme ça l'extrait de baptême de toutes les dames et demoiselles qui vont sortir ce soir de l'Opéra? Mais je suis de bonne humeur, et j'en ai motif, vous allez bien le voir! Celle-ci, c'est... ma foi, oui, c'est cela: le mot de l'énigme en chair et en os, la clé du mystère, le nœud de l'intrigue. Pas davantage, Monsieur! Elle n'a pas la beauté de Mme la marquise, il en faut pour tout les goûts, mais comme elle est plus jolie, hein? Et un petit chic! Moi, elle me va... et quand à son nom, vous l'avez lu trente-deux fois cette nuit. J'ai l'honneur de vous présenter la «petite photographie». À vous revoir! Elle m'attend, le cher bijou! Je n'ai pas encore tout à fait renoncé à plaire, dites donc!

Il prit son chapeau d'un geste victorieux et ajouta:

—Finissez la lecture. Cassez-vous la tête. Il y a de l'argent en masse—et il reste des chiens à qui jeter votre langue, Monsieur et cher client. À l'avantage!

Au moment où il passait la porte, la jeune fille du péristyle descendait les marches avec son voile baissé, et je les perdis de vue derrière les voitures.

Dix minutes après, j'étais à l'ouvrage, bien commodément étendu entre mes draps, ma lampe sur ma table de nuit, mon paquet de papiers sur ma couverture.

Je ne lisais pas encore, mais, je le répète, j'étais au travail.

Pour une œuvre du genre de celle que j'avais entreprise, il faut non seulement rassembler les éléments, mais encore les retourner entre ses doigts, les rapprocher, les comparer, les briser même, parfois—pour voir ce qu'il y a dedans.

Lucien m'avait choisi parce que je suis un peu diplomate et un peu romancier.

Je lui devais de mettre en œuvre, autant que j'en ai le moyen, les procédés de l'un et l'autre métier.

Je fermai les yeux avant d'ouvrir le dossier.

Et je regardai en moi-même. J'avais besoin de classer mes souvenirs.

Il y avait d'abord et avant tout M. Louaisot de Méricourt.

Ce soir, en lisant l'entrevue de ce dernier avec mon pauvre Lucien, je m'étais étonné plus d'une fois de voir que Lucien n'opposait aucune barrière à la loquacité calculée de l'agent d'affaires.

Je m'étais dit: Si je le tenais, moi, ce Louaisot, il ne m'échapperait pas comme cela!

Je venais de le tenir, et il m'avait échappé.

Il m'avait échappé depuis la première parole jusqu'à la dernière.

Il avait, ce bonhomme, le singulier talent de parler non pas tout à fait pour ne rien dire, car il embrouillait, il inquiétait, il déroutait, mais pour ne jamais dire le mot qui éclaire.

Je fis comparaître M. Louaisot au tribunal de ma mémoire. Je lui demandai: qui es-tu? que veux-tu? qui sers-tu?

Et son ombre évoquée ne me répondit pas plus catégoriquement qu'il n'eût fait lui-même.

Il me sembla entendre encore cette phraséologie à la fois commune et bizarre, aiguisant à plaisir l'envie de savoir, comme certaines épices irritent le besoin de manger ou de boire.

Était-ce un homme fort ou seulement un bavard un peu plus adroit, un peu moins imprudent que les autres bavards?

Il y avait ce diabolique regard qui le rehaussait. Je ne peux dire à quel point les lunettes de ce bonhomme flambaient dans mon souvenir!

Leurs fantastiques rayons éclairaient deux figures de femmes; les deux héroïnes de la pièce: Mme la marquise Olympe de Chambray, Jeanne Péry.

Je venais de les voir en quelque sorte l'une à côté de l'autre.

Cette marquise avait, en vérité, grande tournure, à part même sa beauté sans rivale.

Il m'étonnait de plus en plus, qu'elle eût jeté son dévolu sur mon pauvre Lucien. Je ne concevais plus du tout, depuis que j'avais vu «l'incomparable Olympe» cette passion acharnée qui s'adressait justement au modeste juge du tribunal d'Yvetot.

Il y avait là une invraisemblance, presqu'une impossibilité.

Et l'invraisemblance devenait plus marquée, l'impossibilité plus flagrante par l'entrée en scène de cette hautaine figure: le conseiller Ferrand.

Celui-là, je ne me l'étais pas du tout représenté ainsi.

Au début de ma lecture, j'avais vu en lui un brave pasteur de petits magistrats, menant son tribunal comme une école maternelle.

Puis tout à coup,—devine devinaille,—certain écrit mystérieux me l'avait montré sous un aspect tout opposé, mais plus grand: j'avais frémi en me penchant au-dessus d'un abîme.

Rien de tout cela n'était dans le marbre poli—et propre—de cette tête énergique—mais modérée, élégante, intelligente—et sage.

Quant à Jeanne Péry, oh! elle était, celle là, ravissante de la tête aux pieds, mais tout autrement que la marquise. Ce n'était pas du tout une grande dame. C'était... mon Dieu oui, c'était trop le contraire d'une grande dame pour cadrer avec l'idée que je m'étais faite d'elle.

Selon moi, elle était bien plus l'héritière de notre vieux camarade de folies, le baron de Marannes, que la fille de cette chère sainte, si doucement noble dans son martyre, Mme veuve Péry.

Au premier coup d'œil, et sans hésiter, je l'avais reconnue, mais tout en la reconnaissant, je gardais comme un étonnement.

Je dirai plus: un désappointement.

Je la cherchais en vain telle que Lucien me l'avait fait rêver.

La photographie justifiait bien le nom de petit ange que Lucien appliquait si souvent à Jeanne. L'original passait à côté de ce nom.

Pour tout dire, j'éprouvais un chagrin mêlé de dépit à l'idée du culte si naïf et à la fois si profond que Lucien lui avait conservé.

Et j'éprouvais aussi une sorte d'indignation en songeant que je venais de la voir sortant de l'Opéra, en toilette d'opéra, elle que son mari cherchait si douloureusement, elle qui n'avait pas achevé le deuil de sa mère, elle qui devait être encore, j'avais sujet de le croire, sous le coup d'une mortelle accusation.

Du moment que Jeanne ne rejoignait pas son mari, il m'eut fallu Jeanne enlevée violemment ou prisonnière. La force majeure seule pouvait excuser pour moi l'abandon où elle laissait Lucien.

Et Jeanne était libre, et Jeanne attendait M. Louaisot de Méricourt au sortir d'un théâtre!

À mesure que je réfléchissais, une voix s'élevait en moi qui criait: «Ce n'est pas seulement odieux, c'est absurde et c'est impossible

La pensée que j'étais entouré d'invraisemblances m'apaisait et me rassurait. Sur le point de condamner Jeanne, je suspendais mon jugement.

M. Louaisot me l'avait dit: «Plus vous pénétrerez au cœur de l'énigme, plus la solution fuira devant vous...»

Il était deux heures du matin, environ, quand je repris mon travail de dépouillement.

J'en étais resté au n°38: lettre de François Bochon, dont je supprime la fin comme étant inutile à l'intelligence de l'histoire.


Suite du dossier de Lucien Thibaut

Pièce numéro 39

(Lettre écrite et signée par Mme veuve Thibaut.)

Ce mercredi (sans autre désignation de date).

À Mme la marquise Olympe de Chambray, en son hôtel.

Bonjour bien aimée. Tout un bouquet de baisers, d'abord. Après? encore des baisers. Mais ça vous ennuie? Alors, assez.

Ah! chère divine, quand je pense au bonheur sans mélange qui pourrait embellir mon âge mûr, à cet océan de délices où nous nagerions, ces demoiselles et moi, si certain événement avait lieu, j'ai peur.

Ne me dites pas que j'ai la tête partie. Il y aurait bien de quoi, mais non, je raisonne. Cette félicité est si fort au-dessus de nos mérites! Et le Destin est un monsieur qui se gêne si peu pour railler les pauvres mères!

Les enfants, ma petite, les enfants! Il faudra pourtant bien que vous en ayez. Et je les dorloterai! Mais c'est horrible. Quand ils sont petits, encore passe, on leur donne le fouet. Les miens sont tous grands. Quelle responsabilité!

Si j'étais homme!... Voulez-vous savoir? Mon Lucien n'ose pas, voilà le vrai. Il n'y a que cela. Vous chercheriez cent dix ans sans trouver autre chose. Je vous l'affirme; il n'ose pas, le nigaud qu'il est!

Il voudrait bien, parbleu! mais comment s'y prendre? Les garçons timides comme lui vont tout droit aux femmes avec qui on ose. C'est la nature. On devrait la supprimer, ça donne trop de tracas aux mères.

Je ne peux pas en vouloir à Lucien, moi. Ça me fait rire, plutôt. On sait bien qu'il n'est pas une demoiselle. Il a rencontré ce petit chiffon-là dans un pré fleuri, un jour que le soleil était doux et qu'on entendait siffler les merles; ça peut arriver à tout le monde.

Et puis vlan! Voilà une passion, attrape! Bah! bah! une passion composée de primevères, d'aubépines et de coucous! Ça va et ça vient. Mais on a beau dire, c'est ennuyeux pour les mères.

La minette n'était pas imposante du tout. Ça lui a donné du courage pour pousser sa pointe. Pourquoi l'a-t-il poussée sa pointe? Chérie, vous avez été mariée, on peut vous parler entre dames. Il a poussé sa pointe par rage du véritable amour qu'il nourrit dans le fond de son âme, et dont le véritable objet lui fait peur.

Aussi, pourquoi avez-vous tant de noblesse, tant d'esprit, tant de beauté, tant de perfection? Pourquoi ressemblez-vous à une reine? Il n'ose pas, le cadet, je l'ai déjà dit, mais c'est exprès que je le répète, il n'ose pas, j'en mettrais ma main au feu.

M. Thibaut, son père, était comme ça. Il a fait un bon mari, ma chérie. Vous trouverez une larme sur le papier. C'est sa mémoire qui me la tire.

Mon pauvre Antoine! Pendant vingt-deux mois, quel sang il me fit faire! Mais ça vint à la fin! Assez là-dessus, sauf un mot: Quand ça fut venu, dame... ah! ma chère!

Il s'agit de Lucien. Est-ce que je ne le connais pas comme ma poche? Est-ce que je n'ai pas épié le premier éveil de son cœur? En ce temps-là l'enfant me faisait trembler comme la feuille quand je le voyais rêvasser à un diamant de votre eau. J'aurais autant aimé qu'il eût lorgné les étoiles du ciel.

Et c'est à moi la faute, peut-être. Combien de fois ne lui ai-je pas répété, le matin, le soir, à midi: malheureux! tu vas te brûler l'imagination à la chandelle. Ce trésor-là n'est pas pour ton pauvre nez!

J'aurais dû me couper la langue avec mes dents!

Car voilà ce qui arrive, bijou adoré, maintenant qu'il peut espérer et que nous nous tuons à le lui dire, ces demoiselles et moi, il ne peut pas croire à tant de bonheur. Moi, je conçois ça.

Vous êtes la divine des divines, Olympe, il n'y en a jamais eu comme vous. Vous ne voulez pas le croire, mais la chose crève les yeux de tout le monde. Je le dis tous les jours à Célestine et à Julie, qui ont la fureur de vous copier, je leur dis: «Écoutez, mes petites bonnes femmes, n'essayez pas, vous seriez tout uniment ridicules. On peut singer Mme Chose ou encore Mlle Machin, mais celle-là, je t'en ratisse!»

C'est sûr que je pourrais bien devenir un peu folle à la pensée d'avoir pour bru un ange du firmament comme vous. Le beau malheur! Je guérirais après la noce. Je donnerais trois doigts de chaque main pour y être, à la noce. Voilà comme je dissimule, moi! Tenez! si la santé de mon Lucien était attaquée, je vous le dirais tout de même, à la bonne franquette.

Sa tête? Sa tête est aussi saine qu'un gland, ma perle. Seulement, il a ses migraines et on dirait quelquefois qu'il s'absente. Pourquoi? Parce que son cœur d'agneau est travaillé, tiraillé, tenaillé, quoi! Vous allez comprendre. Il a osé avec cette Jeanneton qu'il n'aime pas, avec vous qu'il idolâtre il n'a pas osé. Ça fait qu'il est malheureux et que sa tête éclate. Voilà l'histoire.

Mais que fait-on pour les possédés? on prie le bon Dieu qui est plus fort que le diable. J'ai tant prié le bon Dieu que mon garçon se dépossède petit à petit. Écoutez ça un peu:

Hier, qui était le cinquième jour depuis son retour de Paris, il m'a dit—et c'était de lui-même, je ne lui ouvrais pas la bouche de vous: «Olympe est encore plus belle qu'autrefois.» Moi, j'ai répondu en faisant celle à qui c'est bien égal: «Trouves-tu, garçon?» Il a ajouté d'un air pensif: «Oh! oui, bien plus belle!»

Il a du goût, c'est certain.

Quelque chose le tenait, et je m'en apercevais bien, mais je ne voulais pas l'interroger. Pas si bête!

Il faut vous faire observer ici entre parenthèses que, depuis son retour de Paris, le gars n'a pas prononcé une seule fois le nom de son orpheline. Il n'y a donc qu'à faire mine de n'y plus penser du tout, et j'ai dans mon idée que ça s'en ira à la douce, comme c'est venu.

Il y a ma neuvaine, aussi, et le pèlerinage, ces demoiselles n'ont pas tiré la réussite une seule fois sans vous trouver ensemble: le jeune homme blond et la dame brune. Les cartes, c'est de la superstition, j'en conviens, mais le grand jeu ne m'a jamais trompée. Et je vous dis, moi, que c'est un agneau qui ne savait pas écouter son cœur. Il vous a toujours adorée, toujours, toujours, à la sournoise, comme un poltron qu'il est.

Il a donc repris, au bout d'un petit moment, sans avoir l'air d'y toucher.

—Est-ce que tu crois qu'Olympe serait contrariée de me voir?

—Pourquoi Olympe serait-elle contrariée de te voir? C'est moi qui ai répondu ça.

—Dame, a-t-il fait, il y a si longtemps... et puis....

—Et puis quoi?

—Les histoires....

J'avais bonne envie de rire, mais je gardai mon grand sérieux.

Allez dire partout que la bonne femme radote, si vous voulez, mais il n'ose pas. Je le répéterais sur l'échafaud!

Pendant ces derniers jours, il n'a pas quitté le palais. Je lui avais fait écrire avec de la bonne encre par M. le président. Mais, malgré le grand zèle que la semonce de son chef lui a donné, hier soir, il était à la maison dès quatre heures. Jusqu'au dîner il a passé son temps à se bichonner: eau chaude, pommade, pâte d'amande et tout. Monsieur a fait recirer trois fois ses bottes qui ne reluisaient pas assez. Il a essayé onze cols de chemises. Enfin de grands projets!

Devinez-vous, chérie?

Moi, je savais d'avance. Je l'avais entendu marmoter en se fâchant après le nœud de sa cravate:

—Il faut que je la voie! Il le faut absolument!

Vous savez, mon trésor, pas d'enfantillage! Quand il va se présenter chez vous, aidez-le un peu, je vous en prie. Souvenez-vous qu'il n'ose pas.

En voulez-vous une preuve? Après le dîner, il a recommencé sa toilette sur nouveaux frais. Cette fois, je n'ai pas pu résister: j'ai été le regarder par le trou de la serrure. Sa chambre était un pillage. Il houspillait ses chemises blanches pour en trouver une comme il n'y en a pas. J'aurais donné gros pour que vous fussiez-là.

Rien n'était assez beau. Il a ôté ses bottes pour mettre des chaussures vernies. Je ne vous en dis pas davantage.

Et puis, au moment de partir, après avoir passé un quart d'heure à peiner sur ses gants, qui ne voulaient pas entrer, et comme il brossait son chapeau neuf, patatras! tout son courage a tombé à plat.

Il a ôté ses gants, d'abord en soupirant comme un malheureux. Après ça, il s'est déshabillé et mis au lit sans crier gare.

Voilà comme il est. Je ne l'ai pas dit à ces demoiselles, elles l'auraient griffé!

Mais, aujourd'hui, il m'a reparlé. C'est sérieux. Je réponds que ce sera pour ce soir. Je ne plaisante pas, il a eu toute la journée la figure qu'il avait quand il passait ses examens de droit. Méfiez-vous.

Chérie, j'ai cru bon de vous en toucher un mot pour que vous soyez gentille et que vous vous gardiez surtout de le déconcerter.

Oh! bien aimée! oh! divine! ma perle, mon diamant, la plus chère de mes filles! Si j'apprenais ce soir, avant de me coucher, que Dieu a exaucé ma neuvaine! si vous étiez à nous enfin! si je m'éveillais demain matin la plus heureuse des femmes et des mères!

Je vous embrasse mille fois, mais pas comme je vous aime, ce serait à vous étouffer.

P. S.—Je n'ai pas dit un traître mot à ces demoiselles, bien entendu. C'est toujours notre cher mignon secret à nous deux. Célestine et Julie veulent vous embrasser au bas de ma lettre, je tourne la page; pas de danger qu'elles lisent. Elles sont la discrétion même et, d'ailleurs, je reste là pour les surveiller.

Pièce numéro 39 bis

Billet de Mlle Célestine.

Nous ne savons rien, rien de rien. Maman nous traite comme deux bébés. Il nous est défendu même de deviner.

On veut vous dire seulement, à la hâte, qu'on vous aime bien, bien, bien, et encore mieux.

Maman ne veut même pas que nous fassions nos nœuds de tour de cou comme vous. Ce n'était pourtant pas pour vous ressembler, c'est si impossible!

Mon frère ne bouge plus du palais. On jurerait qu'il n'a jamais été à Paris. Moi, je n'ai jamais cru à l'orpheline.

Des baisers, et laissez tomber quelque part une miette de votre grâce, j'irai la becqueter.

Pièce numéro 39 ter

Billet de Mlle Julie.

Ma sœur a tout dit, l'égoïste. Le droit d'aînesse est pourtant aboli. Elle veut jusqu'à la miette. Laissez-en tomber deux.

C'est vrai, pourtant, que nous ne savons rien. L'ignorance ouvre la porte aux rêves. Moi j'en fais de bien beaux, et vous y êtes toujours.

Quant à Lucien, je ne m'y suis jamais trompée. Des âmes ordinaires pouvaient concevoir des inquiétudes et se méprendre à cette erreur du jeune âge, mais moi, je savais quelle empreinte profonde restait gravée dans le cœur de mon frère. Vous êtes de celles qu'on ne peut oublier, Olympe, aussi ne craignez pas d'aimer.

Pièce numéro 40