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Le dernier vivant

Chapter 80: Pièce numéro 43
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About This Book

A first-person narrator reconstructs a convoluted criminal and domestic drama centered on Lucien Thibaut and a woman named Jeanne, unfolding through police dossiers, journal excerpts, correspondence, and interwoven personal narratives. The plot follows investigations, courtroom confrontations and an episode of flight, gradually exposing secrets, betrayals and financial misconduct linked to wartime contracts. Alternating documentary material with intimate recollection, the work blends suspense and moral questioning as characters seek justice and vindication while the narrative probes how hidden transactions and social ambition corrode private lives.

(Écrite et signée par la marquise Olympe de Chambray.)

Yvetot, 23 juillet 1865.

À M. Ferrand, président, etc.

Cher et digne ami, pour ce qui me regarde, je vous prie en grâce de laisser en repos M. L. T.... Comme juge, il vous appartient, mais comme prétendant à ma main, je désire qu'on lui garde sa liberté tout entière. Je crains le ridicule. Cette excellente Mme T... est justement la femme qu'il faut pour noyer quelqu'un sous le ridicule. Au lieu de vous mettre ainsi contre moi, digne ami, venez à mon secours.

Et ne vous représentez pas votre Olympe sous les traits de Phèdre, brûlant comme un tison pour le bel Hippolyte qui la dédaigne.

Note de Geoffroy.—Ce billet m'arrêta et me fit rêver longuement. Je recherchai dans le dossier le fragment anonyme qui avait été adressé à Lucien par un correspondant également anonyme, lequel était M. Louaisot, je croyais le savoir désormais.

Je parle ici de cette demi-feuille où une inconnue—la marquise?—se confessait en un style froidement dépravé à un inconnu—le président Ferrand?—et qui était accompagnée de la fameuse légende: «Devine devinaille», etc.

Cette demi-feuille m'avait laissé une impression presque sinistre. J'y flairais le crime en une complicité qui épouvantait ma raison.

Je comparai minutieusement l'écriture du fragment avec celle du billet portant la signature de Mme la marquise.

C'était là un travail qui ne pouvait aboutir à rien de concluant, car le fragment contenait cette phrase: «J'écris maintenant aussi lestement de la main gauche que de la main droite.... Vous m'avez donné des talents de faussaire.»

Il n'y avait aucune espèce de rapport entre l'écriture du billet et l'écriture du fragment. Aucune.

Pièce numéro 40 bis

(Mention écrite de la main de Lucien.)

J'ai rapproché la pièce qui précède du n°32 (devine devinaille). Je repousse les pensées que fait naître ce fragment comme on se débarrasse d'un impur cauchemar. Je ne juge pas Mme de Chambray que j'ai tant aimée et respectée.

Mais je déclare en conscience que, pour moi, le président Ferrand est un honnête homme.

Pièce numéro 41

(Écriture de M. Louaisot, sans signature.)

Pas d'adresse. Paris, 23 juillet 65.

Je suis étonné de ne rien recevoir de vous. Est-ce que vous dormez? Le moment ne serait pas bien choisi.

Je n'ai aucun avis à vous donner, mais si par hasard vous reculez maintenant devant l'arrestation et ce qui s'ensuit, que faire de la petite?

Vous m'avez mis en avant, allez-vous me lâcher?

Après la visite domiciliaire, pas moyen de reprendre l'enfant à la maison.

La police et la justice pataugent, selon leur habitude. Ça fait plaisir, mais ça ne mène à rien. Il serait grand temps de leur fournir un point de départ raisonnable, sous main, s'entend, et de les prendre par la patte pour les conduire tout doucement sur le chemin de la vérité (ce dernier mot était souligné au crayon.)

Je vous prie de me répondre courrier pour courrier, ça en vaut la peine. Je suis très ennuyé de cette histoire, indépendamment même de la descente de police, qui a porté atteinte à la considération dont je jouis dans mon quartier. Vous aurez à m'en tenir compte.

Pièce numéro 42

(Écrite par la marquise de Chambray, non signée. Réponse à la précédente sans date ni adresse.)

Ne précipitez rien. Laissez les choses en l'état. J'éprouve un sentiment de pitié pour cette jeune fille.

Il paraît revenir à d'autres sentiments. On m'annonce sa visite pour ce soir même. Je veux attendre et voir.

Demain, je vous enverrai mes instructions.

Pièce numéro 43

(Écrite par Lucien Thibaut, non signée.)

Yvetot, 23 juillet 1865, 11 heures du soir.

Pour Geoffroy.

Tu vas recevoir de mes nouvelles. J'ai mis hier une lettre à la poste pour toi.

Cette lettre va franchir la mer et aller à Constantinople pour répondre à tes questions amicales sur ma famille et sur moi. Tu y verras notre intérieur, car nous demeurons momentanément ensemble, ma mère, mes sœurs et moi, depuis mon retour de Paris.

Ma lettre d'hier ne te portera aucun mensonge, mais combien elle est éloignée pourtant de la vérité!

Vas-tu deviner sous le calme de ma prose l'orage que je porte en moi?

Sur mon honneur, je n'avais jusqu'à aujourd'hui, aucune raison pour te rien cacher. Je me taisais par timidité ou mauvaise honte, mais derrière mon silence, il y avait l'ardent désir de t'ouvrir mon âme.

Mais il est bien certain que je ne suis pas complètement mon maître. Il m'arrive d'agir sous une impulsion qui n'est pas mienne, quoiqu'elle n'émane pas non plus d'une volonté étrangère.

Je t'ai déjà parlé de cela, et les faits vont expliquer malheureusement ce que ma parole peut avoir d'obscur.

Aujourd'hui, pour la première fois de ma vie, j'ai commis une action dont je me repens. Il y a quelque chose entre moi et ma conscience. Ce que je n'osais pas t'écrire autrefois, j'oserais encore bien moins te le dire.

Et, cependant, il faut que je me confesse. C'est un impérieux besoin. J'ai défiance de moi.

Je sais, ou, du moins, je crois encore que ma raison est intacte; mais il y a autour de ma raison des murmures et des menaces. Je les entends. J'en suis troublé. Je voudrais chasser ces ombres qui m'importunent.

Il m'est arrivé d'agir sous la pression d'une force que j'appellerai impersonnelle. Ce n'est plus une crainte, c'est un remords que j'ai. L'acte est accompli.

Bien plus, il m'est arrivé d'écrire sous la dictée.... Je dis bien: sous la dictée d'un autre moi que moi.

Je reconnaissais mon écriture, je me voyais tracer les caractères, et les pensées fixées sur le papier par ma propre main ne m'appartenaient pas. Non! Elles allaient même contre les pensées qui m'appartenaient.

Cet autre moi vaut mieux que moi. Il est plus sévère que moi, et plus juste. Il sait des choses que j'ignore.

Aussi ai-je pris déjà depuis longtemps un biais pour assurer ma confession.

Il n'y a plus, j'en suis sûr, rien d'extravagant ni même de puéril dans ce fait de t'écrire journellement des lettres qui ne te sont pas envoyées. Je les garde toutes pour toi.

J'y joins certaines pièces authentiques et explicatives, recueillies par moi que je classe autant que possible selon leur ordre chronologique.

Cela forme déjà un dossier, pour employer le langage de ma profession.

Et le dossier est gros.

Avec ce dossier, tu instruiras un jour le procès de ma vie.

Je le veux. C'est mon espoir qui n'est pas sans mélange de crainte. Je t'ai choisi pour cela entre tous ceux que je connais. Tu ne me refuseras pas.

Jusqu'à cette heure, cependant, une lacune a existé dans la série de ces pages en apparence détachées, mais qui forment un tout suffisamment complet. J'ai supprimé, par un sentiment de pudeur—ou de douleur—les feuilles écrites par moi quand je ne suis plus moi.

L'idée de passer pour fou me faisait frayeur et honte.

À dater d'aujourd'hui, je ne détournerai plus rien.

Tu nous verras tous deux, moi et mon ombre....

Minuit.—Je me suis arrêté, mon pauvre Geoffroy. J'ai hésité, je tergiverse au moment même où je fais parade de ma sincérité future. C'est bien vrai: toute cette exposition solennelle a pour but d'apporter un retard au récit des événements de cette soirée.

Trêve de préliminaires! Je veux parler clairement et brièvement:

Depuis dimanche—nous sommes au jeudi soir,—je sais où est ma petite Jeanne. La façon dont je l'ai appris te semblera singulière.

J'étais arrivé l'avant-veille de Paris, où toutes mes recherches étaient restées vaines. Le matin du dimanche, au sortir de la messe, je trempais mes doigts dans le bénitier, suivant d'assez près ma mère et mes sœurs qui causaient sous le porche avec leurs amies, quand je me sentis coudoyer brusquement.

Je me retournai. Il y avait derrière moi, parmi nos autres Cauchoises, une paysanne encore mieux endimanchée que les autres et dont la figure écarlate resplendissait sous une immense coiffe, chargée de broderies.

J'avais reconnu d'un coup d'œil la florissante Hébé du Jupiter des renseignements, rue Vivienne, au coin du passage Colbert.

Elle me prit de l'eau bénite au doigt.

Au lieu de faire le signe de la croix, elle mit un doigt sur sa bouche et sortit de l'église.

Je la suivis de loin jusqu'au bout de la ville où elle prit un sentier à travers champs.

Elle s'arrêta derrière une haie, regarda tout autour d'elle, et, sans mot dire, me remit une lettre que j'ouvris précipitamment.

La pensée de Jeanne était en moi, comme toujours. Voici la lettre:

Pièce numéro 43 bis

(De la main de M. Louaisot, non signée. Sans date ni adresse.)

Ceci, cher Monsieur, est gratis et pro Deo, sauf le picotin de ma mule qui se trouve par hasard en promenade dans votre localité.

Ne vous évanouissez pas de joie en lisant les lignes suivantes. Votre tourterelle, à qui ne manque aucun membre et qui jouit même d'une santé parfaite, est en ce moment au village de Frémetot, site charmant, sur la route de Lillebonne, dans une maison où Pélagie vous conduira volontiers, si vous le lui demandez poliment.

Elle irait même, j'en suis certain, car elle est bien bonne fille, jusqu'à vous prêter la main pour un enlèvement. Est-ce gentil de sa part?

Soit dit sans vouloir vous effrayer, mon cher Monsieur, il ne faut pas vous amuser à réfléchir. Le cas est diablement grave. Un danger qu'il ne m'est pas permis de vous spécifier menace la pauvre enfant: un cruel danger.

Si vous n'avez pas fait usage encore du Sésame ouvre-toi, que j'ai eu l'honneur de vous céder à crédit, dépêchez-vous. Il n'est que temps, si vous voulez éviter la catastrophe.

Vous entendez: La catastrophe. Le mot n'est ni trop gros ni trop mince, il dit juste la chose.

Grâce au talisman que vous savez, la divine O... irait jusqu'à réfugier chez elle notre petite minette. J'en suis sûr.

Mémento: le codicille.

Pièce numéro 43 ter

(Suite de la lettre de Lucien.)

Pélagie s'était assise sans façon sur le talus, ses jupes relevées à l'économie. Elle me regardait lire d'un air bon enfant. Quand j'eus fini, elle me dit:

—Faut tout de même qu'on ne soit pas méchant pour être encore vos bienfaiteurs, après que vous nous avez flanqué le commissaire chez nous, rue Vivienne, dans une maison qui regorge de l'estime de son quartier. Et qu'on ne détenait l'enfant que pour son avantage, à seule fin de l'empêcher d'aller en prison tout à fait.

—En prison! m'écriai-je. Et pourquoi irait-elle en prison, grand Dieu!

Pélagie me fit un petit signe de tête caressant.

—Le patron vous appelle toujours comme ça: «l'agneau», dit-elle au lieu de répondre. Ça vous coiffe assez bien. Mais faut être juste, vous êtes fièrement joli garçon tout de même pour un juge! Voyez-vous, si j'ai parlé prison à propos de la petiote, c'est que tout le monde n'est pas bonnes gens comme nous. Il y a des traîtres et filous qui peuvent avoir censément l'idée de la persécuter dans leur propre intérêt pécuniaire.

—Est-elle du moins à l'abri, demandai-je, dans cette maison de la route de Lillebonne?

—Pour ça, pas déjà tant, répondit Pélagie: à l'abri comme qui dirait sous un chêne qu'a perdu ses feuilles, quand il fait de la pluie. J'entendais, mais j'avais peine à comprendre.

Pélagie reprit en tirant de sa poche un bon gros talon de pain, coupé en deux et farci moitié beurre, moitié fromage:

—On serait bien bête aussi de se laisser manquer, pas vrai, M. le juge? Désormais, je ne déjeunerai guère que dans une heure d'ici. Quant à la petite, je garantis bien les gens chez qui elle est, mais c'est sous le rapport qu'ils ne valent pas cher.... Oui, oui, pardienne, tout ça vous embarrasse, vous aimeriez que quelqu'un vous tirerait de cette ornière-là. En plus que si vous voulez emmener votre bergère, on ne peut pas fabriquer ça en plein jour, rapport aux mauvaises langues d'Yvetot, qui vous en ont, des yeux!

—C'est juste, répliquai-je, travaillant avec désespoir à combiner un plan qui eût le sens commun. Pouvez-vous me dire comment faire, vous, ma bonne fille? Pélagie aurait pu servir de modèle pour peindre l'appétit des consciences pures. Elle avalait sans effort ni douleur des bouchées véritablement formidables. Un instant, elle resta plantée devant moi à me regarder en silence. Elle riait bonnement: du beurre à un coin de sa bouche et du fromage à l'autre.

—Voilà donc ce que c'est, poursuivit-elle tout à coup, je ne peux pas laisser un jeune homme dans le pétrin, c'est plus fort que moi, risque à la risque, je vais me fendre! Vous savez bien, mon frère?

Jamais je n'avais ouï parler de son frère.

—Mon frère Nicolas? Il s'est laissé tombé au sort comme un imbécile, et il nous manque vingt pistoles, comme ils disent ici, pour l'empêcher de partir soldat. À Paris, ça fait deux cents francs. Si ça vous va d'obliger notre famille de cette petite somme là, ce soir, à la brune tombée, sans le moindre dérangement pour vous, je charroierai la petite à la porte de derrière de chez vous, et vous l'emballerez censé par le jardin, ni vu ni connu, ça vous chausse-t-il, mon joli magistrat?

J'acceptai avec empressement, et je lus dans les yeux de Pélagie combien elle regrettait de n'avoir pas demandé davantage.

—Vous payerez bien à souper en sus, pour moi et Nicolas? ajouta-t-elle, en me tapant dans la main à la Normande: marché fait! Vous en êtes quitte à bon compte. Espérez jusqu'à ce soir, huit heures, et préparez le dodo de l'enfant.

Elle s'éloigna en dévorant la dernière bouchée de son pain.

Moi, je restai planté comme un mai derrière ma haie.

C'était absurde, mon pauvre Geoffroy, cet arrangement-là, dix fois plus absurde encore que tu ne peux l'imaginer. Ma maison est toute petite: juste ce qu'il faut pour un ménage de garçon, et nous étions quatre là-dedans: ma mère, mes deux sœurs et moi.

Ces dames m'avaient fait l'amitié de s'établir chez moi momentanément, tu devines bien pourquoi. Après la fameuse escapade de Paris, on voulait me surveiller de près et pousser en même temps le grand projet de mon mariage.

Où mettre ma Jeanne dans cette maison-là, bon Dieu! Où la cacher seulement pendant une heure? C'était absurde—absurde! Je le sentais jusqu'à la détresse.

Mon pauvre petit ange! Ma Jeanne! Il me semblait que, du premier coup, elles allaient flairer sa présence comme une meute évente un gibier.

De toutes les créatures humaines respirant sur la surface du globe, Jeanne était, après Olympe, celle qui les préoccupait le plus.

Si Olympe était le but, Jeanne était l'obstacle. Pour elle il n'y avait pas de quartier à espérer.

Et mon étroit logis que ces trois amazones, armées en guerre, parcouraient en tous sens du matin au soir, n'avait ni cachette ni recoin.

Et pourtant, Geoffroy, sois juste, pouvais-je reculer? nécessité fait loi, il fallait prendre un parti.

Après avoir creusé ma misérable cervelle qui n'a jamais été bien fertile en expédients, voici tout ce que je trouvai:

Je m'enfermai sous prétexte de travail, et je travaillai en effet à arracher la moitié du contenu de ma paillasse. À l'aide de ces quelques poignées de paille, avec du linge, avec des habits avec tout ce qui me tomba sous la main, je fabriquai une manière de lit que je mis... ma foi, oui, écoute donc, je n'avais pas à choisir, je le mis dans mon cabinet de toilette.

Ce n'était pas convenable? à qui le dis-tu? Va, ce n'était pas trop commode non plus, mon pauvre ami, car le cabinet de toilette, ne valait guère mieux qu'une armoire.

Sans lit, on avait peine à s'y retourner; avec le lit... mais c'est égal, je fus tout fier de ma trouvaille, et bien heureux surtout.

Il me sembla que le plus fort était fait. J'attendis le soir avec moins d'inquiétude.

Mais avec plus d'impatience aussi. Car, tu le croiras, si tu peux, Geoffroy, j'étais heureux comme un roi.—comme un fou!

Huit heures sonnant, je descendis au jardin.

J'y étais déjà descendu dix fois, pressant, gourmandant la marche du temps.

J'avais bonne chance: ma mère et mes sœurs étaient à la neuvaine.

J'attendis un quart d'heure tout au plus. Il faisait encore jour quand on gratta à la porte, et je reçus ma Jeanne dans mes bras.

Pélagie fut contente de ce que je lui donnai, car elle baisa l'argent en me souhaitant du bonheur.

Du bonheur! ah! j'en avais! Ma petite Jeanne était là sur mon cœur.

Nous restâmes sous le berceau jusqu'à ce que la nuit fût tout à fait tombée. Je la trouvais un peu pâlie, mais beaucoup embellie.

Et comme son sourire plus triste était aussi plus délicieux!

Ce que nous disions, Geoffroy, sous la tonnelle? Ah! je ne sais. Elle est presque aussi timide que moi. Nous étions serrés l'un contre l'autre, et nos cœurs se parlaient. Nous nous aimions, vois-tu, jusqu'à ne plus savoir le dire. Et l'as-tu entendu le merveilleux cantique, chanté par le silence de deux cœurs!

Il n'y avait plus pour nous ni douleurs dans le passé, ni frayeurs pour l'avenir. La pure ivresse des jeunes amours nous enveloppait comme le nuage des enchantements dans la poésie d'Arioste. Nous nous aimions et Dieu nous regardait.

Je la menai à son petit réduit quand la nuit fut noire. Elle s'assit sur le lit, mais moi, ici, je restai debout devant elle.

Elle me dit en riant:

—C'est donc ici ma chambre?

Mon Dieu! comme je l'aimais! Et comme je l'aime! Y eut-il jamais au palais des Tuileries, à Schoenbrunn, à Windsor, fille d'impératrice ou de reine plus respectée, plus dévotement adorée que ne le fut ma chérie dans ce trou qui s'ouvrait sur la chambre d'un garçon?

J'ai dit qui s'ouvrait, car il ne se fermait point. Il n'avait ni verrou, ni serrure.

J'en conviens, il y avait là quelque chose de... le mot ne me viens pas, mais choquant ne dirait peut-être pas assez.

Oui, certes, je suis de cet avis. Et ce qui me blesse davantage, il y avait aussi quelque chose de ridicule.

Mais si vous étiez scandalisé, Geoffroy, ou s'il vous arrivait de railler, je ne vous pardonnerais de ma vie.

Je t'en prie, ne raille pas. Quant à te défier de moi, je n'ai pas peur. Tu le sais bien avant que je te le dise. Elle entra là, elle dormit là, pure comme un doux petit ange.

Le danger, elle ne le voyait pas: nous avions parlé de sa mère.

Elle avait confiance en moi comme en sa mère.

Si tu l'avais vue! comme elle était heureuse! Comme elle était jolie! comme elle me remerciait de la «chambre» que je lui donnais!

Il faut te dire qu'elle avait eu de grosses frayeurs. Une fois déjà, on l'avait trompée à l'aide de mon nom pour la conduire où je n'étais pas, dans un guet-apens, dans une prison. Aujourd'hui c'était donc avec défiance qu'elle avait suivi Pélagie.

Mais quand elle me vit, il n'y eut plus rien pour elle que sa joie.

—C'est donc bien vous cette fois! Lucien, Lucien, c'est donc vous!

Elle me regardait à travers les larmes qui baignaient ses pauvres yeux et dans lesquelles le sourire mettait des étincelles.

C'était moi, cela suffisait.

Elle resta là quatre jours et quatre nuits dans l'étrange réduit que je lui avais choisi, sans craindre rien, sans même s'étonner de rien. J'étais là. L'instinct de son cœur lui disait que je la protégeais contre tous et surtout contre moi-même.

Et tout ce que je lui disais, elle le croyait. Je n'étais pas coupable, puisque j'étais le premier à le croire. Je lui donnais des espoirs extravagants qu'elle prenait pour paroles d'évangile. Je lui disais que ma mère allait consentir à notre bonheur, que ma mère ne tarderait pas à la nommer sa fille....

Car c'était toujours de ma mère qu'il fallait lui parler. Après moi, elle ne songeait qu'à ma mère.

Mon Dieu! je ne te défends pas de sourire. Ma pauvre bonne mère s'acharnait à sa neuvaine. Mes sœurs étaient devenues de bonnes clientes pour la somnambule. Si quelqu'un leur eût dénoncé le cher petit serpent qui mordait la queue de leur rêve!...

J'ai quitté la plume un instant, Geoffroy pour essayer de me reposer. Je me suis étendu tout habillé sur mon lit, mais mes yeux n'ont pas voulu se fermer, il faut que j'achève.

Ce fut pourtant une bien dure prison que celle de ma Jeanne, pendant ces quatre jours et ces quatre nuits. C'est à peine si je pouvais la voir quelques instants à la dérobée. Je lui portais ses repas en cachette et quels repas! Comme tu le devines, ils ne valaient pas les peines énormes que j'avais à me les procurer.

Il fallait les voler d'abord, ensuite les dissimuler et les emporter. Quelles frayeurs j'avais d'être découvert, nanti de ma contrebande!

La nuit, nous étions libres; mais, je vais te dire, comme la porte du cabinet de toilette ne fermait pas, j'avais imaginé de quitter ma chambre tout doucement pour aller dormir sur un banc, au fond du jardin.

Elle ne s'en apercevait pas.

Il faisait beau. Je n'étais pas très mal sur mon banc, et je pensais à elle.

Seulement, la dernière nuit, il fit de la pluie tout le temps. Je me réfugiai dans l'escalier, où je fus bien.

Je pleure un peu en t'écrivant cela, parce que je n'ai pas eu quatre autres jours de bonheur en toute ma vie.

Pardonne-moi, c'est fini.

À la maison, personne ne s'aperçut de rien. Il est vrai que j'usai de ruse pour la première fois depuis ma naissance. Je fis semblant de m'occuper d'Olympe. Je fis si bien semblant que tout le monde y fut trompé.

Bien réellement, du reste, je m'occupais d'Olympe, tu ne vas que trop le voir, mais ce n'était pas tout à fait comme l'entendaient ma mère et mes sœurs.

Je commençai à parler d'elle le lundi avant dîner.

Toutes les oreilles aussitôt se dressèrent.

Je m'informai de ses habitudes. Je demandai comme par manière d'acquit si on pensait qu'il ne lui serait pas importun de me revoir.

Trois paires d'yeux se levèrent au ciel. Maman dit: «C'est la neuvaine...»

Célestine et Julie me semblèrent avoir plus de confiance dans la somnambule.

Le mardi, je rappelai en passant cette liaison d'enfance qui existait entre Olympe et moi. En revenant de chez la somnambule, Célestine et Julie me surprirent croisant sous les fenêtres de l'hôtel de Chambray.

Sous leurs voiles, elles triomphèrent, et maman, ce soir-là, me suivait dans tous les coins pour m'embrasser.

Le mercredi, après le dîner, je fis grande toilette pour rendre visite à Olympe, mais le cœur me manqua.

À l'heure où nous sommes, l'idée de ce que devait être cette visite et de ce qu'il me fallait oser, me fait encore froid dans les veines.

Oh! oui, je pensais à Olympe. Je pensais à elle la nuit, le jour, sans cesse: presque autant qu'à Jeanne elle-même!

Le jeudi enfin,—qui était hier,—après avoir passé une demi-heure agenouillé devant la paillasse de Jeanne, je pris mon courage à deux mains, et je partis pour l'hôtel de Chambray, ganté de frais, mais la mort dans l'âme.

Je n'ai jamais fait la guerre. Je pense qu'il en doit être ainsi quand on marche à l'ennemi sans espoir de vaincre.

Au moment où je soulevai le marteau du vieil hôtel, laissé par feu M. le marquis à sa veuve, ma poitrine était si serrée que j'avais peine à respirer.

Je ne sais pourquoi le souvenir du mari d'Olympe passa dans mon esprit. Je l'avais vu à peine trois ou quatre fois. C'était un homme grand et pâle, d'une santé maladive et qu'on disait très bon.

Le concierge m'accueillit avec un empressement remarquable.

Sa voix sonna comme une fanfare quand il appela sa femme pour garder la loge pendant qu'il m'accompagnait jusqu'au perron.

Là, je fus reçu par Louette, la femme de chambre qui me connaissait de longue date, car elle servait déjà Mme la marquise à l'époque où celle-ci était encore Mlle Barnod et demeurait avec sa mère.

Après la mort de Mme Barnod. Louette avait suivi Olympe dans la maison de son tuteur. Celui-là, je ne le connaissais pas. Je savais seulement qu'il demeurait aux environs de Dieppe, non loin du château de Chambray,—et qu'il avait contribué au mariage d'Olympe, ainsi que le président Ferrand, également membre du conseil de famille.

Un hasard m'a mis à même d'apprendre, il y a quelques jours à peine, que le tuteur d'Olympe était notaire à Méricourt et s'appelait Louaisot. Était-ce mon Louaisot de Paris? Il devait être bien jeune en ce temps-là.

Je suppose que c'était son père.

Louette écarta d'autorité le valet de chambre qui voulait se mêler de moi et s'écria joyeusement:

—On vous croyait mort, M. Lucien! Les uns descendent, les autres montent. Me voilà une vieille femme, moi. Vous et Mme la marquise, vous vous êtes épanouis comme des roses, ma parole! Savez-vous que voilà bien des années que c'est passé toutes ces choses-là?

Je pense qu'elle entendait, par «ces choses-là» les visites que je rendais autrefois à Olympe jeune fille. Elle m'avait toujours encouragé de son mieux, cette bonne Louette, et j'aurais été un ingrat si je ne me fusse souvenu de l'excellent visage qu'elle ne manquait jamais de me faire au temps dont je parle.

—C'est déjà bien loin de nous, en effet, Louette, répondis-je.

Et j'allais enfin demander si Mme la marquise était visible, quand mon ancienne protectrice m'interrompit impétueusement.

—Pas déjà si loin, dites donc! s'écria-t-elle. Et il ne faut pas avoir l'air de le regretter. Le temps fait du mal et du bien, c'est sûr. Qu'étiez-vous? Un marmouset dont on n'aurait su que faire. Et à présent vous voilà un amour d'homme, grave, soigné, un homme dans tout son beau, quoi!

Elle leva le flambeau qu'elle tenait à la main, pour me toiser mieux à son aise.

—Je n'adore pas les robes noires, quant à moi, reprit-elle: mais vous ne portez pas ce déguisement par les rues, ni surtout dans votre chambre à coucher, hé, hé, hé! M. Thibaut? D'ailleurs, je me dis ceci: quand on s'établit avantageusement, on donne sa démission. C'est le cas d'envoyer sa robe noire à la friperie, où d'autres vont l'acheter. Il faut bien commencer par quelque chose.

Ici seulement, elle se mit en marche pour me conduire au salon.

En route, elle acheva:

—De son côté, Mademoiselle—je l'appelle comme ça souvent, quand nous parlons du temps jadis,—Mademoiselle est devenue la plus belle femme de la Normandie, et même d'ailleurs. Ça lui va si bien d'être une richarde. Je passe par-dessus la noblesse qui ne rapporte rien. Et pour être une richarde, il fallait d'abord épouser un richard. Quitte à choisir après... hé! hé!

Son rire n'aurait pas plu à tous les moralistes, mais ce n'était, en somme, qu'une servante. Elle tourna le bouton du salon en annonçant:

—Une ancienne connaissance que Mme la marquise n'attend pas!

Ceci fut dit de ce ton emphatique qui souligne les contre-vérités. Puis Louette effaça son buste tout rond pour me livrer passage.

Olympe était seule dans un petit salon Louis XV que feu M. le marquis avait orné pour l'amour d'elle avec un soin tout particulier.

M. de Chambray était connu comme amateur. Avant son mariage il possédait déjà une riche et nombreuse collection d'objets d'art où il puisa généreusement pour le salon Louis XV.

Il fit en outre pour ce même salon des dépenses déclarées folles par les gens sages de l'arrondissement et dont il fut parlé jusqu'à satiété dans les familles.

La chose certaine, c'est que les étrangers de passage à Yvetot demandaient la permission de visiter les salons et la galerie de l'hôtel de Chambray.

Moi, je m'y connais peu, et j'étais d'ailleurs absorbé si profondément dans la pensée qui m'amenait chez Olympe que je ne fis aucune espèce d'attention aux merveilles du petit salon Louis XV.

Je ne vis qu'Olympe elle-même, et non loin d'elle, incliné, comme pour la contempler encore, le portrait de feu M. de Chambray, qui me parut extraordinairement ressemblant.

Olympe était assise à la place qui devait lui être habituelle, auprès du guéridon-bijou qui supportait son livre et sa broderie.

Je la vis au travers d'une douce lumière qui se colorait de toutes les nuances heureusement mêlées, de tous les reflets égarés savamment dans cette retraite gracieuse, dont l'atmosphère chatouillait les sens comme un velours fluide.

Louette venait de me dire qu'Olympe avait embelli. C'était vrai. Je la trouvais belle splendidement.

Et quelque chose en moi, dès le premier moment, se révolta contre cette splendeur de beauté.

Il me semblait qu'elle insultait ainsi à la détresse de Jeanne. Elle volait Jeanne. J'étais jaloux pour Jeanne.

Est-on assez fou, Geoffroy?

Jeanne, dans sa misère, restait pourtant victorieuse. Elle était au-dessus de cette femme, elle allait l'opprimer.

L'opprimer, tu entends bien, cette femme noble, heureuse, puissante, elle, ma pauvre petite Jeanne, du fond de son trou usurpé,—et l'opprimer terriblement jusqu'à arracher des pleurs de sang à ces grands yeux où brillait maintenant le calme sourire des reines!

Olympe se leva quand elle m'aperçut sur le seuil, et fit un mouvement comme pour tendre ses deux bras vers moi.

Je ne sais pourquoi, je cessai aussitôt de marcher.

Peut-être que je l'admirais avec sa taille svelte et hardie, avec les masses d'un brun opulent qui encadraient l'ovale exquis de sa joue, et d'où un rayon, glissant à travers le globe dépoli de la lampe tirait des lueurs fauves, discrètes comme les polis d'un bronze. À l'instant où je m'arrêtai, les bras d'Olympe retombèrent, mais elle continua de s'avancer vers moi.

—Il y a bien longtemps que je vous espérais, Lucien, me dit-elle de sa voix grave et douce, je vous remercie d'être enfin venu.

C'était tout simple, et même il ne se pouvait guère qu'elle me dit autre chose. Elle me l'avait écrit plusieurs fois.

Et pourtant je me sentis décontenancé comme si elle m'eût compromis ou qu'elle eût gagné un avantage sur moi. J'aurais voulu parler tout de suite dans le sens de la préoccupation qui avait déterminé ma visite. Les mots ne me vinrent pas.

Je pris la main qu'elle me tendait et je restai muet devant elle.

Ce n'était pas à elle que je pensais. J'étais malheureux jusqu'à l'impuissance. Je me disais: les intérêts de Jeanne sont en mauvaises mains. Je ne réussirai pas. Olympe sourit, me croyant seulement déconcerté. Peut-être y avait-il déjà pourtant de la souffrance dans son sourire. Et de la défiance aussi. Ce fut en me désignant un fauteuil qu'elle ajouta:

—Êtes-vous donc toujours aussi timide qu'autrefois?

Je m'assis et je répondis:

—Plus timide.

Il y eut une pause. Olympe aussi avait repris son siège.

C'est une chose singulière à dire, j'avais du sang froid dans mon trouble. Je choisissais ce moment inopportun pour réfléchir, songeant à tous les points que j'aurais dû régler avec moi-même avant la visite, et constatant que je m'étais trompé en croyant me préparer.

Je n'étais pas préparé du tout. Je n'avais pensé à rien de ce qu'il me fallait avoir et savoir.

Je me souvins à cette heure des soupçons qui m'avaient traversé l'esprit à Paris; je relus en moi-même le «fragment» écrit de la main gauche.

Mais j'eus beau essayer de croire à cela, je ne pus pas.

Le souvenir me revint aussi de ce qui m'avait été suggéré tant de fois par M. Louaisot, par ma mère, par mes sœurs; était-il possible que cette femme, si supérieure à moi sous tous les rapports, fut éprise de moi?

Et si cela était, que faisais-je chez elle?

Une autre idée se fit jour, honteusement et malgré moi, M. Louaisot m'avait dit une fois: «Vous êtes peut-être millionnaire sans le savoir!»

Olympe avait prouvé déjà qu'elle était ambitieuse....

Oh! que n'était-ce vrai? Que n'avais-je des millions, tous les millions de la terre à lui offrir pour prix du bizarre secours que je venais implorer d'elle!

En même temps que tout cela roulait dans ma tête, mon regard ne pouvait se détacher d'Olympe. Je la voyais, même quand mes yeux se baissaient ou se détournaient d'elle. Je subissais de plus en plus douloureusement l'empire de sa beauté.

Je dis douloureusement parce que, tout en admirant malgré moi et avec de puériles colères, je comparais ou plutôt je combattais.

L'image de Jeanne était là, plein mon cœur. Pauvre petite vaincue! Je la voyais entre Olympe et moi comme une cause de guerre implacable.

Jeanne était belle aussi, mille fois plus belle à mes yeux que cette orgueilleuse. C'était vrai, mais ce n'était vrai que pour moi.

J'avais conscience de ce fait qu'entre elles deux moi seul pouvais donner la préférence à Jeanne.

Tout le reste de l'univers, j'en étais sûr et je m'en indignais amèrement, eût décerné le prix à Olympe.

Je voudrais en vain expliquer comment je trouvais cela tout à la fois inique et naturel. Le contraire ne me tombait pas sous le sens, et ma rancune contre la victorieuse de cette lutte imaginaire grandissait—grandissait jusqu'à provoquer en moi un fougueux besoin de vengeance.

Ma pensée énumérait à plaisir les avantages d'Olympe, trônant au milieu de ce luxe et de ces élégances qui lui allaient si bien. Je les lui reprochais comme si elle eût tout volé à Jeanne.

À Jeanne, qui n'avait rien, pas même l'abri dont personne ne manque! À Jeanne qui se cachait comme un pauvre oiseau dans un trou!

Et sa présence dans ce trou, découverte par malheur, lui eût été comptée pour la dernière des hontes!

Je suis sûr de n'avoir jamais adoré mon cher petit ange si pieusement qu'à cette heure où je l'écrasais moi-même sous l'insolente victoire de sa rivale.

Tu vas voir tout à l'heure comme je l'aimais.

J'ai dit d'un coup ici tout ce qui s'agitait dans mon cœur et dans ma tête, mais il ne faut pas croire que nous fussions silencieux, Olympe et moi, en face l'un de l'autre pendant que je songeais.

Matériellement, la conversation ne languissait même pas trop, parce que sa science de femme usagée portait l'entretien vers des sujets qui m'étaient faciles. Elle parlait de ma mère, de mes sœurs, de leur affection pour moi, et je répondais à peu près comme il se devait.

Mais mon esprit était si manifestement ailleurs, qu'Olympe, malgré sa souveraine aisance, laissa percer plus d'une fois un symptôme de gêne.

Voyait-elle au travers de mon front?

Avant l'orage, un malaise court qui souvent a pesé sur mes tempes et oppressé ma poitrine.

Il y avait de l'électricité dans notre air.

Comme je tarde, Geoffroy! La plume me brûle. Tout à l'heure, je viens de repousser ma table et de marcher à grands pas comme pour fuir.

Mais ce calice est de ceux qu'on ne peut éloigner. Je veux que tu saches.

Je ne sais plus quelle transition Olympe employa pour arriver aux souvenirs de notre adolescence, ce que je puis dire, c'est que l'exquise mesure de ses prévenances mit le comble à mon irritation.

Chacun de ses regards, chacune de ses paroles étaient empreints d'un charme inexprimable, et c'était ce charme odieux qui me jetait hors de moi-même.

N'étais-je pas là, moi, depuis une demi-heure, m'efforçant avec désespoir et cherchant des mots introuvables pour aborder le sujet extravagant de ma démarche?

Déjà dix fois, j'avais eu envie de me précipiter à ses genoux et de briser mon arme, en implorant sa pitié.

Qu'aurait-elle fait si j'eusse capitulé ainsi?

C'est à toi que je le demande, Geoffroy; moi, je l'ignore.

Il y a une brutalité dans la poltronnerie. Ceux qui tremblent sont durs. Je me souviens que dans un moment où Olympe me rappelait les lettres enfantines que nous échangions pendant que je faisais ma rhétorique à Paris, je lui coupai la parole et lui dis, tressaillant moi-même au son méchant de ma propre voix:

—Madame, je ne suis pas venu pour parler de cela.

Elle pâlit. Crois-tu que je me repentis? Non, je fus content d'avoir frappé fort.

Et je ne laissai pas le temps de naître au sourire que sa vaillance rappelait sur ses lèvres.

Je continuai tout de suite.

—Madame, je vous prie de m'écouter. Je suis très malheureux, ce qui me donne le droit d'être très pressant. J'aime Mlle Jeanne Péry, votre cousine....

—Et c'est à moi que vous venez la demander en mariage, Lucien? interrompit-elle d'un ton douloureux qu'elle essayait de rendre sarcastique.

Je ne répondis pas immédiatement.

Cette question me frappait, et c'est la preuve de l'étrange sang-froid dont je te parlais tout à l'heure: je voulais voir quel avantage on en pouvait tirer dans ma situation. J'ai beau être faible de caractère et sans doute aussi d'esprit, l'habitude d'instruire les affaires et d'interroger méthodiquement m'a rompu aux feintes de la parole; sans l'avoir étudiée, je connais l'escrime du langage. Je répliquai après un court silence:

—Ce n'est pas tout à fait cela, Madame, ou du moins je ne m'étais pas dit, en entrant ici, que je vous demanderais la main de votre cousine, mais, en définitive, cette marche me paraît régulière et je vous remercie de me l'avoir indiquée.

—Ne me remerciez pas, Lucien, prononça-t-elle tout bas. Vous ne pouviez vous adresser plus mal. Mlle Péry de Marannes est en effet ma cousine, du côté de M. de Chambray; mais je ne la fréquente pas plus que je ne fréquentais son père ni sa mère, et je vous prie de croire que je n'ai aucun droit,—aucun désir non plus, assurément, de me mêler de ses affaires.

Elle fit un geste qui ajouta au dédain exprimé par cette phrase. Le rouge me monta au front, mais je me contins et je poursuivis:

—Mme la marquise, notre entretien s'égarerait dans cette voie. Ce n'est pas à vous que je demande la main de votre cousine, mais c'est sur vous que je compte pour l'obtenir.... Permettez! je ne refuse pas de m'expliquer, et veuillez croire que mon envie est de ne pas m'écarter un seul instant du respect qui vous est dû. Mlle Jeanne Péry se trouve dans une situation....

—Et que m'importe la situation de cette fille! s'écria Olympe avec une violence soudaine. Je la connais mieux que vous, sa situation! je lui ai déjà fait l'aumône! Et c'est pure pitié de ma part si je ménage votre folie en ne vous disant point ce que je sais sur le compte de Mlle Jeanne Péry!

Ses yeux brûlaient d'un feu sombre et ses lèvres blêmes tremblaient.

Moi, j'écoutais encore, quoiqu'elle eût déjà cessé de parler.

En écoutant, j'avais laissé mon regard monter jusqu'au portrait de feu M. le marquis. Il souriait, à ce que je crus.

Ne crains rien, ce n'était pas encore ma folie qui me prenait.

J'écoutais parce que j'étais l'ennemi mortel de cette femme. Que pouvait-elle inventer contre ma Jeanne? J'aurais eu plaisir à voir l'éclat superbe de cette bouche, terni par la calomnie.

Cependant, comme elle se taisait, je repris encore:

—Mme la marquise, il ne me convient pas de vous interroger. Je connais Jeanne comme je connais l'âme qui anime mon propre corps. Ce qui pourrait être allégué contre Jeanne ne me causerait aucun chagrin parce que je n'y croirais pas.

Je comprends bien que ma bonne mère et aussi mes sœurs soient chagrines à cause de moi et s'efforcent de me faire contracter ce qu'elles appellent une union avantageuse. Je voudrais sincèrement leur donner cette joie, mais c'est impossible. En ce monde, il n'y a pour moi, et jamais il n'y aura qu'une femme.

D'autres peuvent être plus brillantes, plus belles, même; d'autres sont aussi riches qu'elle est pauvre. Je ne vois rien de tout cela, je ne vois qu'elle.

Vous souriez, Madame? Après la mort de sa mère.... Oh! ne souriez plus. Quand je prononce le nom de celle-là, je suis tenté de m'agenouiller, car c'était une sainte. Depuis la mort de sa mère, des personnes dont ce n'est pas ici le lieu de juger les intentions, se sont approchées de ma petite Jeanne, soit pour la secourir, soit pour la persécuter. Je ne connais pas, et que m'importe? La situation à laquelle vous faisiez allusion tout à l'heure, mais la situation dont je vous parle, moi, est celle-ci: J'ai pu retirer Jeanne des mains de ses ennemis. Elle est chez moi....

—Chez vous! fit-elle en bondissant sur son siège. Vous avez dit chez vous?

—J'ai dit chez moi, Madame.

—Ici, en ville!

—Ici, en ville, dans ma propre chambre.

—Mais votre mère! mais vos sœurs! Elle ose souiller leur toit....

—Madame, interrompis-je avec un calme surprenant, vous ne pouvez ni me blesser, ni l'insulter. Il est en mon pouvoir de vous réduire au silence comme par magie.

Elle me regarda fixement.

Je ne puis dire tout ce qu'il y avait d'étonnement et de courroux dans ce regard. Je repris:

—Mme la marquise, il n'entre point dans mon dessein de vous menacer sans nécessité. Je serai trop heureux si nous tombons d'accord en restant dans les termes de la bienveillance, ou du moins de la courtoisie. Tout à l'heure, quand vous m'avez interrompu, j'allais vous dire que le pauvre asile de ma Jeanne est respecté par moi à l'égal du plus saint des temples, mais à quoi bon! cela ne vous intéresserait pas.

Revenons à ce qui est surtout notre affaire. Il est utile, Madame, il est indispensable que je vous expose ma situation après vous avoir exposé celle de Jeanne.

Je n'ai pas de courage contre ma mère. Je consentirais à vivre malheureux le restant de mon existence pour écarter de moi la malédiction dont elle m'a menacé. Mais, à part cette malédiction, je suis prêt à tout braver pour conquérir mon bonheur, qui est celui de ma Jeanne.

Vous seule, en ceci, Madame, pouvez venir à mon aide. Et si je suis ici, c'est que j'ai compté sur vous. Elle m'avait écouté sans m'interrompre. Je m'arrêtai de moi-même. Elle se renversa dans son fauteuil en balbutiant:

—Sur moi! vous avez compté sur moi!

Dès longtemps une crainte s'était éveillée en elle. Je la voyais pâlir. Mais cela ne m'inspirait aucune pitié. Je me disais: Voilà que les choses changent bien! c'est à son tour de souffrir.

Et j'étais content. À chaque minute qui s'écoulait, je me sentais plus impitoyable. Mon amour était en moi comme une férocité.

Olympe n'ajouta rien. Ce fut moi qui repris la parole.

J'expliquai en termes nets et modérés l'engouement sans bornes qui entraînait ma mère et mes sœurs vers Mme la marquise de Chambray. Je ne dis point quel était à mes yeux le principal motif de cet entraînement. Je ne voulais plus blesser, je voulais vaincre.

J'appuyai sur la confiance qu'on avait en Mme la marquise, sur le culte à la fois frivole et sérieux dont on l'entourait. On avait fait un rêve féerique, on m'avait vu, moi, Lucien, dans une sorte d'apothéose, aborder le firmament où brillait l'étoile. On m'avait vu fiancé, puis époux.

Mais que fallait-il pour faire évanouir ce rêve?

Un mot, un seul mot de Mme la marquise....

Ici, je m'arrêtai encore. Olympe resta muette.

Elle ne protestait pas. Ma vaillance s'en accrut. Je poursuivis:

—Ce mot, vous le prononcerez, j'en suis sûr, Madame. Vous le devez. Vous devez davantage et je n'ai pas tout dit.

Le fol espoir de ce mariage était le grand obstacle à mon union avec Jeanne. Nous venons de supprimer cet obstacle.

Mais l'espoir mort, l'espoir qui attirait à vous, restent les craintes qui éloignent de Jeanne. On lui reproche sa pauvreté, son isolement, son néant. Vous avez tout ce qu'elle n'a pas, Madame. Vous êtes riche, vous êtes entourée, vous êtes reine dans ce monde qui la dédaigne parce qu'il ne la connaît pas.

Elle est votre parente. Rien ne sera plus simple que de lui prêter votre appui.

Qui donc s'étonnera si vous lui tendez la main, fut-ce un peu tardivement? Il est toujours temps d'accomplir un devoir. Vous prendrez l'orpheline sous votre aile. Vous la présenterez, et de votre main le monde l'acceptera....

Pour la troisième fois, je m'arrêtai.

Je n'avais pas conscience de mon audace, non, j'avais parlé comme si j'eusse soutenu la plus simple des thèses.

Olympe avait les yeux baissés maintenant. Elle se tut encore.

Et moi—Geoffroy, vas-tu le croire?—je repris:

—Vous serez sa sœur aînée, Madame, presque sa mère, puisqu'elle n'en a plus. Mais je n'ai pas exprimé toute ma pensée. À l'instant, je vous disais: vous êtes riche. Vous savez que ma mère tient à la fortune....

—Ah! ah! fit Olympe qui releva la tête.

Elle semblait n'en pas croire ses oreilles.

De fait, M. Louaisot lui-même, au moment où il me vendait son talisman, n'avait certes pas deviné jusqu'où j'en pousserais l'usage. Je te répète que les paroles me venaient comme cela. Je discutais en homme qui use d'un incontestable droit.

Mes souvenirs sont précis comme l'était mon argumentation. Je puis noter ce détail que je rapprochai familièrement mon fauteuil pour répondre à l'exclamation de Mme la marquise.

—Ne vous méprenez pas, dis-je en souriant. Vous me connaissez. Ai-je besoin de spécifier qu'il n'y a ici aucune question d'intérêt matériel?

—Bah! fit-elle. Alors je ne comprends pas.

—Ce que je veux, Madame....

—C'est une donation entre vifs, n'est-ce pas?

—Fi donc! Je n'ai jamais pensé....

—Qu'à mon testament, fait en faveur de Mlle Jeanne? C'est encore bien de la bonté de votre part!

—Madame, repris-je sévèrement, je n'ai pensé à rien, à rien qui puisse motiver vos sarcasmes. Il ne s'agit que d'une apparence. En mon nom comme en celui de Jeanne, je vous déclare que nous n'accepterions rien de vous. Mais il faut que ma mère consente, et pour qu'elle consente il faut qu'elle croie Jeanne votre héritière, au moins pour une part.

—Pour une bonne part? demanda-t-elle les lèvres serrées. Je répondis:

—Pour une part convenable.

Sur ce mot elle éclata de rire si brusquement et d'une façon si provocante, que j'en serais resté décontenancé en tout autre moment. Mais à cette heure, j'étais d'acier.

—Il le faut! dis-je tout uniment.

Et je reculai mon fauteuil à sa première place.

Elle riait toujours, mais cela ne sonnait déjà plus franchement. Dans sa méprisante gaieté on aurait pu voir l'inquiétude qui renaissait. Moi, j'attendais, tranquille, les mains croisées sur mes genoux. Quand elle fut lasse de rire, elle me demanda, gardant avec peine son accent de moquerie:

—Et pourquoi le faut-il, cher M. Thibaut?

—Parce que je le veux, répondis-je.

Je ne dis pas autre chose. Ce qu'il y avait dans mes yeux, je n'en sais rien, mais son regard se déroba sous le mien.

—Ah! fit-elle avec lenteur, vous le voulez!... Alors vous croyez avoir les moyens de me contraindre?

—Je le crois, répondis-je.

Il est vrai que j'ajoutai un instant après:

—J'en suis sûr.

La contenance d'Olympe avait peu changé jusqu'à ce moment. Son effroi, si réellement elle en éprouvait, se dissimulant derrière un redoublement de hauteur.

Elle me dit en relevant les yeux sur moi d'un air de froid défi:

—Voyons vos moyens, M. Thibaut.

—Je n'en ai qu'un, Mme la marquise, répondis-je, mais il est bon: je sais votre secret.

Elle fit effort pour garder son sourire.

—Vous êtes plus avancé que moi, alors, prononça-t-elle, d'un ton léger qui n'était plus qu'un reste de fanfaronnade: je ne me connais pas de secret.

J'avais sur les lèvres les paroles cabalistiques que M. Louaisot de Méricourt m'avait vendues au prix de 3.000 francs, mais quelque chose me retenait de les laisser tomber.

Ce n'était pas défiance du talisman: depuis que j'avais parlé de secret, Mme la marquise de Chambray vibrait sous ma main comme une feuille au vent.

Je sentais le tremblement de sa conscience.

Oh! certes, cette femme avait un secret, peut-être plusieurs. Les plus mauvais soupçons que j'avais pu concevoir autrefois d'une façon passagère, revenaient et prenaient racine en moi.

Non, ce n'était pas défiance, c'était plutôt excès de confiance en l'efficacité du levier que j'avais dans ma main.

L'arme était trop lourde, l'instinct de ma profession me le disait. J'avais pudeur d'en écraser une femme....

Geoffroy, je viens de faire allusion à mon état de juge. Ce mot me fait mal à écrire. Je ne me souviens pas d'avoir commis une autre mauvaise action en toute ma vie. Ceci était une mauvaise action.

Plus mauvaise parce que j'étais un juge.

Ma profession affilait dans ma main l'arme à moi livrée par l'homme de la rue Vivienne.

Si j'eusse été dans l'exercice public de ma fonction je n'aurais pas hésité. Dans l'intérêt social qui lui est confié, un magistrat a droit d'agir autrement qu'un simple citoyen. L'utilité de tous, opposée au désastre mérité d'un seul est l'éternelle excuse de certains agissements judiciaires.

Comment n'aurait-il pas le champ libre, les coudées franches, la conscience débridée celui qui cherche la vérité pour le compte de tous les honnêtes gens, à l'encontre d'un seul malfaiteur?

Et pourtant, bien des fois, dans l'exercice public de mes fonctions, la répugnance m'a saisi au collet.

Bien des fois je me suis dit: Ce sont là d'adultères accommodements. Le Mal est toujours le Mal, même quand on l'emploie comme outil pour produire le Bien.

Ici, toute excuse professionnelle me manquait. J'agissais pour moi, pour mon amour qui était moi-même.

J'hésitai. Ma conscience me criait: «Arrête!» Mais ma passion, parlant plus haut encore, me montrait l'avenir sous son voile de deuil.

C'était ici une occasion unique. Si je reculais, tout était perdu.

Et là-bas, dans ce pauvre réduit où chaque minute pouvait la dénoncer et la déshonorer, je vis ma petite adorée qui me regardait à travers ses larmes souriantes, et qui me disait: «Je n'ai plus que toi pour défenseur.»

Qu'aurais-tu fait, toi, Geoffroy?

J'avais à proférer un mensonge, car le talisman était vide, comme ces pistolets non chargés qui effraient les voleurs de nuit.

J'avais à dire: je sais, et je ne savais rien.

Geoffroy! est-ce que tu aurais laissé mourir ta Jeanne?...

Voici ce qui arriva:

Depuis que je ne parlais plus, Olympe me guettait de ses grands yeux avides. Elle voyait bien comme je souffrais; elle pouvait compter les gouttes de la sueur froide qui baignait mon front.

Elle crut que je m'étais avancé au hasard.

—Lucien, fit-elle tout bas et presque tendrement, n'est-ce qu'un jeu? un jeu cruel? Avez-vous tendu à votre amie d'enfance le piège qui vous sert, à vous autres juges, pour prendre les criminels? Lucien, répondez-moi, je peux encore vous pardonner.

Elle avança la main. De son propre mouchoir, elle essuya l'eau glacée qui coulait sur mes tempes.

Cela me redressa comme si une main d'homme m'eût sanglé un soufflet au visage.

—C'est un duel entre vous deux! m'écriai-je, saisi par une exaltation soudaine, un duel à mort entre celle que j'aime et celle que je hais! Vous êtes la plus forte, dix fois, cent fois la plus forte! Vous avez tout ce que prodigue l'enfer: l'or, la beauté, la science de la vie, et le monde imbécile vous grandit encore de son respect. Elle n'a rien, elle est seule, le mépris de ce même monde va l'accabler en face de vous, elle est brisée d'avance! Elle ne saurait se défendre contre vous, puisqu'elle est la faiblesse et que vous êtes la force. Pourquoi donc ne me mettrais-je pas au-devant d'elle pour empêcher un assassinat? Pourquoi ne vous arrêterais-je pas comme un bouclier? Et si ce n'est pas assez, comme une épée?

—Lucien, Lucien! fit-elle on va vous entendre.

Je la repoussai, car elle s'était levée et venait vers moi plutôt étonnée qu'effrayée, et comme on s'approche d'un enfant pour le calmer.

Je venais de tomber dans ce qui ne fait jamais peur: la déclamation.

La rage me mordit: la grande, celle qui est froide.

Rien qu'au son changé de ma voix, je vis Olympe redevenir pâle quand je répliquai:

—Vous avez raison, Madame, il faut parler bas. Si tout le monde était dans le secret, je ne pourrais plus vous le vendre.

—Le vendre! Et c'est vous qui parlez ainsi! murmura-t-elle, cherchant éperdument une arme pour parer ce coup qu'elle voyait suspendu dans mes yeux. Elle crut l'avoir trouvée, car elle ajouta:

—C'est affreux! Si j'en usais comme vous, si je vous dénonçais au président Ferrand, votre chef et mon ami....

Ce fut à mon tour de rire. Le nom du président Ferrand venait mal.

—Écrivez-lui cela, interrompis-je, écrivez-le lui de la main gauche.

Elle recula jusqu'à chanceler contre son fauteuil.

Cela ne m'arrêta pas, j'achevai:

Et dites-lui dans votre lettre: destituez bien vite M. Lucien Thibaut, car il sait l'histoire du codicille... J'aurais voulu continuer que je n'aurais pas pu. As-tu vu bondir une bête fauve?

Elle se jeta sur moi comme une lionne et ses deux mains pesèrent sur ma bouche.

Et jamais de ma vie je n'oublierai ce regard,—le regard qu'elle lança, tout en me bâillonnant, au portrait de feu M. le marquis de Chambray, dont le visage sévère et pâle pendait à la muraille au-dessus de nous....

J'ai dû reprendre haleine, Geoffroy, comme un lutteur épuisé.

Geoffroy, je fis cela. J'ai cru que je ne parviendrais pas à te le dire.

Juge-moi comme tu voudras, mais n'abandonne pas Jeanne. Elle ignorait tout. Elle n'est pas ma complice.

Geoffroy, Geoffroy, je sentais contre mes lèvres les mains de cette femme, plus froides que celles d'une morte.

Elle tremblait si fort que j'en étais secoué de la tête jusqu'aux pieds.

Et ses yeux, convulsés par un strabisme effrayant, semblaient cloués au portrait de son mari décédé.

Je la regardais avec une indicible épouvante. Deux cercles se creusaient sous ses paupières. Ce n'était pas blême qu'elle devenait, c'était verte.

Et toujours belle—à la façon des tragédiennes qui expirent savamment.

J'eus peur, en conscience j'eus peur de la voir mourir là, devant mes yeux.

Il me sembla un instant que ma raison vacillait dans mon cerveau, mais je n'eus pas d'absence mentale.

Au contraire, je restai dur comme un marbre.

Geoffroy, j'ai été un magistrat. Toi, tu as jeté sur la vie humaine le regard doublement espion du diplomate et du romancier.

À nous deux, saurions-nous répondre à cette question: Qu'y a-t-il dans la conscience de Mme la marquise de Chambray?

Si elle avait pu me tuer en ce moment, je serais au fond d'un cercueil.

Ses yeux quittèrent enfin le portrait et revinrent me frapper comme deux poignards.

Elle était belle, toujours plus belle! Comment avoir pitié?

Oh! je ne me repentais pas! Jeanne bien aimée, je t'avais sacrifié la fierté de mon âme. Tu ne savais même pas l'étendue de mon sacrifice. Tu pouvais encore sourire.

J'avais envie de revoir Jeanne, maintenant que ma tâche était accomplie....

On sonna à la porte extérieure.

Olympe se rejeta en arrière et passa la main dans ses cheveux pour refaire sa coiffure.

Puis elle appela Louette d'une voix que je ne connaissais pas. Elle dit:

—Je n'y suis pour personne.

—C'est que, objecta Louette qui nous dévisageait tous deux, c'est la mère.... Mme Thibaut.

—Pour personne! répéta Olympe.

—C'est différent, dit Louette, qui se retira, non sans marquer sa surprise. Je n'avais ni parlé ni bougé.

Quand Louette fut sortie, Olympe essaya quelques pas. D'abord elle chancelait, puis elle se raffermit. J'épiais ses yeux. Ils ne se dirigèrent plus une seule fois vers le portrait. Après deux tours de salon, elle regagna son siège où elle s'installa avec une apparente tranquillité. L'effort qu'elle faisait sur elle-même ne se voyait presque plus. Elle disposa les plis de sa robe avec la grâce qui lui était ordinaire et me dit très doucement.

—Lucien, vous m'avez fait beaucoup de mal.

—Je l'ai vu, répondis-je.

—Refuseriez-vous de m'apprendre qui vous a dit cela?

—Mon Dieu non... commençai-je.

Et le nom de Louaisot me vint à la bouche.

Mais je me ravisai à temps pour achever tout naturellement:

—C'est tout le monde et ce n'est personne. Au palais, nous savons ainsi beaucoup de choses.

Le mensonge entraîne, c'est certain. Compromettre ma robe en tout ceci était encore un acte coupable. Mais ma réponse porta coup. Olympe fut frappée presque aussi violemment que la première fois. Seulement, elle garda mieux les apparences.

—Pensez-vous, me demanda-t-elle, que M. le président soit aussi instruit que vous?

—Je n'en sais rien, répliquai-je.

Elle garda un instant le silence, puis elle reprit:

—M. Thibaut, vous avez été ma première et peut-être ma seule affection. Répondez-moi sans irritation ni forfanterie. Vous croyez avoir une arme dans la main. Feriez-vous usage de cette arme contre moi?

Je répliquai:

—Je vous réponds avec calme, Madame. J'userai de cette arme si vous ne faites pas ce que je veux. Les paroles étaient dures, mais ma voix tremblait. J'étais à bout d'énergie.

Olympe le vit bien. Elle se leva aussi digne, aussi tranquille que si elle eût été importunée par l'impuissante menace d'un mendiant.

—Vous êtes un lâche, M. Thibaut, me dit-elle. Au palais dont vous parlez, ils ont un mot pour flétrir le genre de vol que vous essayez de commettre chez moi. Votre arme ne vaut rien, vous en serez pour votre honte. C'est uniquement en considération de votre mère que je ne vous fais pas chasser par mes valets. Sortez d'ici et n'y rentrez jamais!

Son geste impérieux me désignait la porte.

J'obéis sans répondre un seul mot.

Dans la rue, ma bonne mère me guettait en faisant mine de se promener avec mes deux sœurs.

Elles m'entourèrent aussitôt, et ma mère s'écria:

—Eh bien! Innocent des innocents, était-ce donc si difficile?

Mes sœurs ajoutèrent en passant leurs bras sous le mien:

—Beau fiancé, quand vous êtes là, on barricade les portes. À quand la noce?

Pièce numéro 44

(Billet écrit par la marquise de Chambray, non signé.)

23 juillet, onze heures du soir.

À M. Louaisot de Méricourt à Paris.

Prenez le train express, toute affaire cessante. Je vous attends demain. Pas d'excuse.

Pièce numéro 45

(Dépêche télégraphique. 23 juillet, onze heures et demie du soir.)

M. Louaisot, rue Vivienne n°... Paris.

Recevrez demain billet, non avenu. Restez.

Olympe.

Pièce numéro 46

(Écriture de Lucien, mais pénible et difficile à lire. Sans signature. Sans date ni adresse.)

M. Geoffroy de Rœux a toute raison de s'étonner, mais il est prié de considérer: 1° que M. Lucien T. n'est pas dans un état de santé normal; 2° que l'homme de la rue Vivienne avait donné à entendre au même L. T. que Mme la marquise de C. avait pu faire, de manière ou d'autre, un tort considérable à Mlle Jeanne.

On croit pouvoir dire que ce tort, en tant que matériel, avait trait à la succession de M. le marquis. Mlle Jeanne était héritière au degré utile.

La carrière judiciaire de M. L. Thibaut a été de tout point honorable.

Sa vie privée est également sans reproche.

Quant à l'affection cérébrale dont il est atteint, elle n'est pas très bien définie par la faculté. Quelques médecins la désignent sous le nom de métapsychie.

Ce n'est pas du tout un genre de folie, mais cela diminue la responsabilité du sujet dans une certaine mesure.

Le fait assurément condamnable qui est confessé ci-dessus par M. L. T. lui-même, avec une entière franchise, ne doit peut-être pas être jugé selon la rigueur de la morale ordinaire.

On n'excuse pas ici l'action, qui est mauvaise, on met M. Geoffroy de Rœux en garde contre l'erreur d'une sévérité absolue.

Il est constant, en effet, que dans les moments de forte émotion les métapsychiques n'ont pas l'entier usage de leur raison.

D'autre part, la supercherie que M. L. T. s'est laissé entraîner à employer, s'entoure de circonstances atténuantes que M. Geoffroy de Rœux saura grouper de lui-même sans qu'on prolonge ici cette plaidoirie.

M. L. T. a été bien cruellement éprouvé depuis lors. On espère que M. Geoffroy de Rœux ne lui retirera pas son estime.

Note de Geoffroy.—Cette pièce si singulière arrêta un instant ma lecture. Il était quatre heures du matin, et le sommeil rôdait autour de mes paupières.

Lucien devait être en état de «métapsychie» quand il avait écrit cela.

Il y parlait de lui-même à la troisième personne, avec la compassion qu'on éprouve pour un tiers, plus malheureux que coupable.

Après avoir lu cette note, je laissai errer ma pensée en arrière, rappelant à ma mémoire des faits et des impressions oubliés depuis longtemps.

Je revis, mieux que je ne l'avais fait encore, le Lucien de notre enfance, si bon, si naïf, si généreux!

Parmi nos autres compagnons d'étude et de plaisir y en avait-il un seul capable de plaider avec tant de timidité une cause gagnée?

Non, il fallait être mon pauvre, mon cher Lucien Thibaut pour s'accuser ainsi amèrement et humblement, d'avoir usé du droit de légitime défense.

Frapper une femme répugne toujours, mais c'était pour défendre une jeune fille.

Ce que pouvait être cette jeune fille importait peu puisque sa pureté, pour Lucien, égalait celle des anges.

Je lui donnai mon absolution de bon cœur. S'il faut le dire, même, cette aventure qu'il avait menée grand train, en définitive, ajouta singulièrement à mon affection pour lui.