Je l'en aimai mieux à la fois pour ses remords et pour son crime.
Les remords prouvaient l'exquise délicatesse de son cœur, mais la bataille avait été rondement livrée—et gagnée, malgré ce dernier geste de Mme la marquise, cachant sa détresse sous l'insolence et mettant à la porte son vainqueur.
Je n'étais pas plus sorcier que Lucien par rapport au cas de cette adorable dame: que diable pouvait-il y avoir dans son passé?
Je m'accuse d'avoir un peu bâillé en songeant ainsi. Morphée était le plus fort, décidément: et quand je tournai la page, je ne m'en donnais pas pour un quart d'heure avant de me laisser aller dans ses bras.
Je continuai pourtant:
Pièce numéro 47
(Écriture de M. Louaisot, non déguisée, sans signature, sans date ni adresse.)
Bien touché, agneau! Au milieu du rond! Vous allez recevoir des nouvelles de la dame de pique.
Je parie un franc qu'on fera quelque chose de vous. Tenez-vous ferme!
Pièce numéro 48
(Écrite et signée par Mme la marquise de Chambray.)
Yvetot, 25 juillet 1865.
À M. Lucien Thibaut, en ville.
Je vous prie, mon cher M. Lucien, de vouloir bien m'accorder une entrevue. J'espère encore qu'elle peut être amicale.
J'aurais quelques explications à vous demander avant d'entamer ce procès qui pourrait avoir pour vous de si graves conséquences. (Les deux mots ce procès remplaçaient les deux autres mots cette guerre qu'on avait raturés avec soin.) Veuillez agréer tous mes compliments empressés.
Mention écrite de la main de Lucien au bas de la lettre: «Sans réponse».
Pièce numéro 49
(Écrite et signée par la marquise de Chambray.)
27 juillet,
Mon cher Lucien,
Cette lettre vous sera remise en mains propres par Louette. Vous voudrez bien au moins m'en accuser réception.
J'ai eu vis-à-vis de vous un mouvement de vivacité que je regrette. Nous aurions mieux fait l'un et l'autre de discuter froidement.
Mais vous me rendrez cette justice que je n'ai pas abusé de votre confidence. Mme Thibaut ignore toujours ce que vous cachez dans votre cabinet de toilette.
Tenez, Lucien, vous avez été le meilleur ami de mon enfance. Je ne puis m'habituer à vous regarder comme un adversaire (ce dernier mot remplaçant ennemi, raturé).
Je ne me refuse pas du tout à faire quelque chose pour cette malheureuse enfant à qui, vous ne l'ignorez pas, j'ai déjà témoigné de la bienveillance.
Venez me voir. Votre mère ne sait rien, pas même notre brouille.
Au bas de la lettre, de la main de Lucien: «Sans réponse».
Pièce numéro 50
(Écrite et signée par Lucien.)
À Mme Rouxel, fermière au Bois-Biot, près Yvetot.
27 juillet 1865.
Ma bonne dame, Mlle Jeanne Péry, qui a déjà demeuré chez vous avec sa mère, désire passer quelques jours dans la petite maison qui est pour elle si pleine de souvenirs. Préparez, je vous prie, son ancienne chambre. Je vous la conduirai demain. Mlle Péry est en grand deuil et comptera sur vous pour lui épargner les visites importunes.
Pièce numéro 51
(Écrite par la marquise de Chambray, mais non signée.)
À M. Louaisot de Méricourt. Paris.
27 juillet 1865.
Sachez au plus vite si votre ancien petit clerc J.-B. Martroy a reparu en France. Il m'arrive une chose si extraordinaire que j'en perds la tête. Je ne peux pas vous expliquer cela par écrit.
Répondez, s'il se peut, courrier pour courrier au sujet de Martroy. Il n'y avait que lui—et vous....
Vous, je ne peux vous soupçonner, puisque votre intérêt....
Mais, brisons là. Il faudrait que vous fussiez atteint de folie. Répondez.
P. S.—Où en est l'instruction pour l'affaire du Point-du-Jour? J'ai peur maintenant d'en être réduite à frapper le grand coup.
Pièce numéro 52
(Écrite et signée par Lucien.)
À M. Louaisot de Méricourt, rue Vivienne, à Paris.
Yvetot, 27 juillet 1865.
Monsieur,
Vous m'en avez trop dit, ou vous ne m'en avez pas dit assez. Je suis sans autre fortune que le petit bien de feu mon père, mais je peux prendre hypothèque et me procurer une somme assez ronde.
Faites-moi savoir, je vous prie, quel prix vous exigeriez pour me fournir un renseignement complet au sujet des paroles qui ont produit un si grand effet sur Mme la marquise O. de C.
J'ai l'honneur de vous saluer.
Pièce numéro 53
(Écriture ronde de copiste. Pas de signature. Timbrée à Paris, place de la Bourse, levée de six heures, soir, 28 juillet.)
À M. L. Thibaut.
Mon joli juge, le reste du renseignement vous coûterait dans les trois ou quatre millions, au bas mot, et ça vaut bien ça.
Le petit bien du défunt papa serait trop court, même au prix où est le beurre.
Dame, je ne dis pas, c'est une histoire bien curieuse, allez, et qui vous divertirait comme un bossu. Quand vous serez en possession de vos moulins, de vos étangs, de vos châteaux, polisson de grand propriétaire-sans-le-savoir, on pourra voir à vous vendre le dénouement de l'anecdote en question.
Pour le présent, on vous a dit juste ce qu'on voulait vous dire, rien de plus, rien de moins, et ça suffit.
Vous voyez bien que ça suffit, puisque la princesse de Navarre met les pouces.
J'ai quelqu'un pour la corbeille de noces. Quand vous en serez là, n'oubliez pas que je réclame la préférence.
Est-ce que vous n'avez jamais songé à vous faire assurer sur la vie? Ça dédommage une pauvre petite veuve.—Mais peut-être que ce sera un veuf qu'il y aura consoler.
L'affaire engraisse. Elle a trois mentons. Ah! Quelles marionnettes nous sommes entre les mains du hasard! Surtout quand quelqu'un de moins idiot que ce vieux clampin de Destin prend la peine de tirer nos ficelles!
Je vous salue d'amitié.
Pièce numéro 54
(Écrite et signée par Mme la marquise de Chambray.)
Yvetot, 29 juillet.
À Mlle Jeanne Péry, au Bois-Biot.
Mademoiselle et chère cousine,
J'apprends que vous habitez tout auprès de nous et je m'en félicite de bien bon cœur, puisque cela me donne l'occasion d'entrer en rapport avec vous.
Des circonstances qui ne provenaient ni de mon fait, ni du vôtre, nous ont séparées du vivant de vos parents, néanmoins je n'ai jamais cessé d'avoir pour vous une vive et sincère sympathie.
Je crois vous en avoir donné une preuve aussitôt après la mort de votre chère mère. C'était peu de chose, il est vrai, mais cela suffisait dans le premier moment de votre deuil, et par la suite je comptais faire davantage.
J'apprends aujourd'hui seulement le motif qui vous a portée à quitter la maison de mes respectables amies, les dames de la Sainte-Espérance. Vous avez voulu vous rapprocher de l'homme que vous aimez et qui vous a promis mariage.
Je ne suis point de celles qui croient devoir prendre des gants pour parler de ces choses, Mademoiselle et chère cousine. Je suis du parti de l'amour quand il est honorable et légitime. J'imite en cela Notre-Seigneur qui protège l'amour pur et le bénit.
Celui qui a su toucher votre cœur est une noble et belle âme: je le connais depuis plus longtemps que vous. Cela me donne le droit d'entrer dans vos affaires à tous les deux plus intimement que s'il ne s'agissait que de vous.
Car vous ne m'avez rien confié, tandis qu'il m'a rendue dépositaire de son secret, qui est aussi le vôtre.
Malheureusement, entre vous deux, un obstacle se dresse: la volonté, ou plutôt le préjugé d'une excellente mère, et l'asile que vous avez choisi au Bois-Biot, pour attendre des jours plus favorables ne convient, ce me semble, ni à vous, ni à M. Lucien Thibaut.
Il s'est adressé à moi—et faut-il tout dire, lorsqu'il l'a fait, vous étiez encore plus mal logée qu'au Bois-Biot;—il s'est adressé à moi, la compagne de son enfance, et il m'a dit: «Venez à notre secours.»
Quoi de plus simple? Je l'eusse fait pour Lucien tout seul, ma chère cousine—laissez-moi parler avec cette familiarité qui grandira entre nous, je l'espère,—car j'ai pour lui une véritable affection, mais je le ferai plus volontiers encore pour vous,—et surtout pour moi.
Pour moi qui, seule ici-bas désormais, ai si grand besoin d'une amie, d'une sœur!
Je suis votre aînée, j'essaierai de vous guider dans le monde où est votre place; le hasard m'a mise à la tête d'une fortune assez considérable, nous la partagerons; enfin, je crois avoir sur la famille de Lucien une assez grande influence: je la consacrerai tout entière à vous concilier l'amitié de sa mère et de ses sœurs.
Je ne pense pas que vous puissiez repousser des offres si naturelles, faites si cordialement et avec tant de plaisir.
Venez donc quand vous voudrez, et le plus tôt sera le mieux, ma bien chère petite cousine. L'hôtel de Chambray vous est tout grand ouvert.
Préférez-vous que j'aille vous chercher?
On travaille depuis ce matin à disposer les pièces qui seront votre appartement.
À bientôt. Je vous espère avec impatience, et en attendant le plaisir de vous recevoir, je vous prie d'accepter mon baiser de grande sœur.
Pièce numéro 55
(Anonyme. Écriture déguisée, la même que celle de plusieurs numéros anonymes ci-dessus. Sans date.)
À M. Louaisot, à Paris.
Je vous avais demandé si Martroy, votre ancien clerc, était de retour en France. Vous ne m'avez même pas répondu.
Serait-ce donc vous qui m'avez porté ce coup, homme terrible, être inexplicable? C'est vous, ce doit être vous. Quelqu'un mourra de cela.
J'ai du feu plein le cœur. Je crois que je l'aimais. Est-ce possible? non. Mais cela est. Je l'aime. Il m'a frappée, savez-vous, avec vigueur et sans miséricorde. Il est homme, il est fort. Il aime admirablement.
Aussitôt cette lettre reçue, vous ferez le nécessaire auprès du juge qui tient l'instruction de l'affaire Rochecotte. Que justice se fasse! Plus de pitié criminelle! Cette fille m'a vaincue et perdue. Je la veux morte.
Pièce numéro 56
(Écriture de Louaisot, sans signature. Pas d'adresse.) Ce vendredi.
Douce madone,
J'ai bien reçu vos deux honorées à leur date, et j'en ai pris bonne note.
Ça chauffe donc? Vous voilà mordue? Je plains l'agneau qui a eu le bonheur de vous plaire. Voilà un métier!
Où diable voulez-vous que je pêche mon Martroy? Je l'ai cherché plus d'une fois dans les souterrains de Paris, car il avait son utilité—et son danger, mais je n'ai jamais trouvé trace de lui.
L'absinthe a dû le régler depuis longtemps.
Quant à vos insinuations sous forme d'invectives, je plane au-dessus de tout ça. Quel est le fond de la profession? La conscience. Qu'est-ce qui en fait l'ornement? La minutie dans la délicatesse.
C'est vrai, je nourris l'affaire, mais à qui la faute? J'avais proposé une association loyale. On m'a laissé à mes pièces. Je travaille.
J'ai mis un ruban rose autour du cou de l'affaire et je la mène paître comme un beau petit mouton.
Quant à l'instruction du Point-du-Jour, c'est fait. Vous êtes obéie, ô belle reine!
Mais il ne faut pas aller là-dedans comme une corneille qui abat des noix. Le terrain des cours (d'assises) est glissant. J'ai trouvé quelque chose de plus important que feu Martroy.
Elles avaient vendu la boîte à ouvrage, pendant la dernière maladie de la mère. Alors, vous comprenez, le détail des ciseaux tombait dans l'eau et se noyait comme un plomb.
Mais, pensez-vous, souveraine princesse, que j'aie chez moi, dans mes écuries, une mule pour ne rien traîner! Pendant que la minette était à la maison, Pélagie l'a confessée. Nous avons eu le nom du brocanteur qui avait acheté l'objet. Alors, pas et démarches d'abord infructueux, puis couronnés de succès.
J'ai la boîte à ouvrage depuis hier. Je l'ai bien reconnue: fabrique anglaise, jolis petits estampages gravés, marque de la manufactory: un petit chien entre les deux initiales S. W.—Birmingham.
Je n'ai pas besoin de vous en dire davantage. La boîte voyagera en même temps que ma lettre.
Qu'est-ce qu'on offrira à papa pour une attention si mignonne?
Allons, soyez tranquille, superbe lionne, aimez, détestez, caressez, écorchez et dormez sur les deux oreilles. Fiez-vous à moi. La petiote n'assassinera plus personne, pas même vous.
P. S.—Vous êtes priée d'envoyer le nerf de la guerre, s.v.p. Confiez trois ou quatre chiffons à la poste, en attendant que je fasse le compte de mes frais. Chargez votre lettre pour qu'elle ne passe pas au bureau des détournements. Admirons la poste comme institution, mais ne nous fions jamais à ses pontifes.
Pièce numéro 57
(Écrite et signée par la marquise de Chambray.) Yvetot, 1er août 65.
À M. L. Thibaut,
Lucien, je ne sais pas pourquoi j'ai mieux aimé capituler devant cette enfant que devant vous.
Avec elle je n'ai pas eu de peine. Il n'y a rien de sa faute. Sait-elle seulement le mal qu'elle m'a fait?
Et vous, Lucien, et vous, saurez-vous jamais à quel point vous m'avez méconnue?
On n'est pas frappée deux fois ainsi. Du premier coup vous m'avez brisée. Hier encore je vivais par l'ambition, par l'amour, partout ce qui fait vivre, aujourd'hui, je suis morte.
Ambitieuse, ai-je dit? C'est vrai, mais non pas pour moi: ambitieuse pour un autre.
À cet autre j'avais lié en rêve mon avenir. Nous sommes des folles, oui, toutes, même les plus sages. À cet autre j'avais sacrifié ma jeunesse. Pour lui, pour lui seul je m'étais vendue, presque enfant que j'étais, à l'homme respectable que j'ai servi, soigné, aimé comme un père.
Cet autre-là, en effet, je le voulais riche, brillant, heureux, le plus riche, le plus brillant, le plus heureux—tout cela par moi.
On ne doit jamais se vendre. Je suis punie justement. Mais était-ce par vous que je devais être punie?
Lucien, ceci est ma dernière plainte. Ne craignez plus rien de moi, pas même un reproche. Je suis morte—morte. Vous avez brisé tout ce qui était en moi, espoir ou désir. J'ai l'âme broyée, Lucien. Je n'y saurais même plus trouver de haine.
Ne vous défiez pas de mes offres à cette enfant. C'est à vous que je les fais, et c'est de l'obéissance. J'agis selon que vous avez ordonné. Et je n'ai pas de peine à cela. J'abdique mon restant de jeunesse, ma fortune qui m'a coûté si cher, ce qu'on appelle mes succès du monde, je renonce à tout cela, Lucien, en renonçant à ma dernière espérance.
Il n'y avait que cette espérance en moi. Le reste n'est rien, je le donne.
Non pas en apparence comme vous le souhaitiez pour fléchir la résistance de votre chère mère, je le donne en réalité.
C'est elle—je n'ai pas encore pu écrire son nom—c'est elle qui me succédera, non pas après ma mort, mais de mon vivant.
Votre mère l'acceptera, je me charge de cette tâche.
En échange de ce que je vais souffrir, je ne vous demande qu'une seule chose: Lucien, connaissez-moi enfin.
Regardez ce qu'il y avait pour vous dans mon cœur!
Pièce numéro 58
(Écrite et signée par M. Amyntas Pivert, substitut.)
Cabinet du procureur impérial.
Yvetot, 1er août 1865.
À M. Cressonneau aîné, juge au tribunal de première instance de la Seine, Paris.
Cher Maître,
Je vous ai minuté ce matin la réponse officielle de notre petit parquet à l'espèce de mission rogatoire dont Vos Hautes Puissances parisiennes avaient daigné nous investir, pour l'affaire Fanchette. J'y ajoute quelques lignes moins graves pour me rafraîchir un peu le sang.
Toujours la bienveillance même, notre cher président! Pensez-vous qu'il ait eu vingt ans, à l'époque? Il a la distinction de la momie. Au reçu de votre seconde lettre, qui réclamait un supplément d'enquête, il a dit:
—Voilà un petit Cressonneau qui va bien! mazette! Il veut gagner un galon dans cette instruction-là. Tâchez de lui lever son gibier, Pivert.
Il a regardé ensuite la carte photographique, jointe au dossier et il a ajouté:
—Quelle drôle de petite bonne femme! Ça ne ressemble pourtant ni à Lacenaire, ni à Papavoine. Les temps sont durs, Messieurs! si ces demoiselles se mettent à percer leurs Arthurs comme des écumoires avec leurs ciseaux, le Pays latin ne sera plus tenable. Est-elle assez gentille, au moins, cette perruche!
Il vous dit ces choses-là du ton de Cicéron embêtant Catilina. C'est un original. Nous le verrons sous peu à la cour d'appel.
Mais le fait est qu'elle est à croquer, dites-donc, Cressonneau, cette petite chacalo! Quand vous l'aurez trouvée, n'allez pas vous laisser empaumer!
Foi de gentilhomme! comme nous disions jadis en sortant de la Porte-Saint-Martin, les soirs de Mélingue, je n'avais pas besoin de la permission du patron pour tâcher de vous être agréable. J'ai fait ce que j'ai pu. Le ban et l'arrière-ban de nos observateurs invalides ont été mis sur pied. J'ai armé en guerre toute notre police—pauvre régiment, le Royal-Bancroche! J'ai lâché jusqu'aux gardes-champêtres!
Néant! Royal-Bancroche est rentré bredouille et tout essoufflé. Nous n'avons pas ici une jeune personne, sédentaire ou voyageuse, qui ressemble de près ou de loin à la photographie.
Désolé, cher Maître, de n'avoir pu mieux faire. Je ne veux pas du moins vous leurrer, et je vous dis franchement: il faut chercher ailleurs. Fanchette n'est pas chez nous.
Je suis d'autant plus triste d'avoir si mal réussi—remarquez l'habileté de la transition—que j'avais un service à vous demander.
Voyons! soyez clément, heureux Cressonneau, vous qui fleurissez sous les rayons du soleil, et songez combien il y a loin de notre misérable petit parquet au ministère de la Justice.
Il s'agit de mon pauvre avancement. Je voudrais «gagner un galon» comme dit le président Ferrand en parlant de vous.
L'occasion y est.
Hélas! je ne demande pas encore à me rapprocher de Paris, cœur et cerveau du monde. Mon ambition ne va qu'à gonfler sur place.
J'expose:
Nous avons ici un juge—celui justement qui aurait dû s'occuper de votre affaire, mais qui, depuis des mois et des mois, ne s'occupe plus de rien,—un juge, dis-je, M. Thibaut—Lucien,—assez bon garçon, fort instruit, galant camarade, ayant, dit-on, des protections convenables et suffisamment bien vu de notre président.
Vous allez croire qu'un pareil gaillard est en passe de me laisser son siège en grimpant un échelon?
Pas du tout. Au contraire.
Ce que je viens de vous dire doit être mis au passé. Il était tout cela, il ne l'est plus. Pour le présent, il a reçu sur la tête je ne sais quel coup de mailloche qui le rend propre à s'en aller, et voilà tout.
On peut dire que notre président le soutient ici à bout de bras, car il est brûlé au palais de la tête aux pieds.
Vous me demanderez quel est son crime? Il n'y a pas de crime. Ce qu'il a fait, enfin? Je n'en sais rien, ou plutôt je le sais mal.
Vous n'êtes pas sans connaître, roué que vous êtes, le danger d'avoir mis sa jeunesse dans sa poche avec son mouchoir par-dessus.
Tel est d'abord le cas du pauvre diable. Jusqu'à l'âge de vingt-huit ans, il a vécu comme un ermite. Encore, les ermites commencent-ils à baisser dans l'opinion, mais le collègue Thibaut était un ermite du bon temps et de la bonne sorte.
Première qualité d'ermite!
C'est gandilleux, vous savez? Un beau jour saint Antoine est tenté, ça ne manque jamais.
Ça débuta comme un roman champêtre. On se rencontra derrière une haie. Il y eut des chèvrefeuilles de cueillis, et l'ermite Thibaut, prenant le mors aux dents, jeta tout à coup son capuchon par-dessus les moulins.
Le modèle de toutes les vertus se mit en goût subit de cabrioles, laissa de côté sa besogne, planta là son métier et fit des fugues jusqu'à Paris pour suivre sa bucolique.
Or, il y a une Mme veuve Thibaut qui voudrait bien marier ce grand fils-là pour le ranger; et il y a une marquise Olympe de Chambray—ne rions plus, Cressonneau. Celle-là est une vraie merveille et marquerait même à Paris,—qui ne demanderait pas mieux que de ranger le même grand gars.
On dit cela et ce doit être vrai, car c'est étonnant comme ces innocents ont toujours les mains pleines d'atouts!
Mais rien n'y fait, l'ancien ermite ne veut absolument pas entendre raison. Il se cramponne à la bucolique qui jouit d'une réputation détestable, et on dit: Voilà le nœud—en latin infandum ou chose qui peut provoquer la retraite forcée d'un inamovible,—on dit qu'il a pris avec lui la bucolique et qu'il la cache à tous les yeux dans le grenier de son domicile légal.
Je n'y ai pas été voir, et je dois même ajouter que personne n'a vu la bucolique.
Mais ce bruit court, on ne parle que de cela dans Yvetot. Mme veuve Thibaut est peut-être la seule qui n'en sache rien.
Cher Maître, vous croyez bien, je suppose, que je ne suis pas capable d'une dénonciation. Je vous répète, à vous qui êtes mon camarade et mon ami, des choses vraies ou fausses, qui sont littéralement la fable de la ville....
J'ai été interrompu par l'arrivée d'un renseignement. La bucolique, qui s'appelle Mlle Jeanne Péry, a quitté le domicile de M. Thibaut pour se retirer dans une ferme des environs—où elle est, en quelque sorte, cloîtrée.
M. Thibaut seul est admis à la voir.
Vous voyez qu'il est difficile de se compromettre plus maladroitement.
Arrivons à la conclusion de cette longue lettre qui vous dira au moins le fond de ma pensée: je n'ai aucun sentiment d'inimitié contre M. L. Thibaut; je me regarderais comme le dernier des drôles si je faisais la moindre des choses, fût-ce un simple nutus pour l'aider à glisser hors de son siège.
Mais enfin, si les événements tournaient contre lui, comme il y a apparence, s'il était forcé de donner sa démission ou même simplement de quitter le ressort....
Je vous rappellerais notre vieille amitié dans un billet courtois et bien senti, en vous disant: «Cher maître, l'heure est venue. Vous qui êtes sur les lieux, donnez-moi un coup d'épaule.»
Pièce numéro 59
(Écrite et signée par Mlle Agathe Desrosier.)
À Mlle Maria Mignet, aux bains de mer d'Étretat (Seine-inférieure).
Yvetot, le 24 août 1865.
Ma chère Mariquita,
Je vous remercie bien des détails que vous me donnez sur ce paradis aquatique dont vous devez être le plus joli ange. Je vous vois d'ici sur votre grève, avec votre capot rouge et votre lorgnon pince-nez, posé à la crâne—sur l'oreille. Les Parisiens doivent en devenir fous et les Parisiennes en mourir de rage.
Figurez-vous que M. Pivert, le substitut précieux qui vous déplaît parce qu'il s'appelle Amyntas, de son petit nom, nous répète tous les soirs à la promenade qu'Étretat n'est qu'un petit tas de macadam, pris entre deux pierres percées.
Vous allez le détester bien davantage.
Il dit que la grève, ou plutôt le galet a été jeté là, après avoir servi pendant des siècles à l'Opéra-Comique.
Il ajoute que le Casino est une masure et qu'on est obligé de mettre des sabots pour descendre se baigner.
Enfin, selon lui, faut écrire à Paris quand on veut manger des crevettes fraîches.
Quant à la société, le même précieux M. Pivert (Amyntas) affirme qu'elle est poivre et sel, moitié biches, moitié bonnetières.
Quelle mauvaise langue! Il n'est pas sot. J'aime bien mieux vous croire, ma chère, puisque vous avez dansé avec un duc.
Mais pour mon compte, si j'avais à me baigner, je préférerais Trouville. Au moins, les journaux publient le nom des ducs qui y dansent.
Nous avons dansé aussi dans notre humble Yvetot, si désert et si terne, depuis que vous autres élégantes l'avez abandonné. Il y a eu un, deux, trois bals pour le mariage de Dorothée. Je ne vous parlerai que du troisième, donné par la vicomtesse.
C'était tout uniment superbe: orchestre complet, tous les orangers dans l'escalier, on avait loué jusqu'à des lustres. Et des glaces à gogo! j'en avais le cœur affadi.
Quand on en mange trop, ce n'est plus bon du tout.
Dorothée avait l'air d'une corbeille. La toilette ne lui va pas.
Son mari n'est pas trop mal pour un blond fade, mais il a les oreilles désourlées.
Sidonie était en rose passé, avec son matelas de cheveux crépus. Elle est plus longue que jamais. Elle faisait horreur. M. Pivert a dit qu'elle avait l'air d'un peuplier qui a un nid de pie. Il est méchant.
La sous-préfète avait sa garniture de point d'Angleterre. L'une portant l'autre, elles ont beaucoup servi toutes les deux, la garniture et la sous-préfète.
Les trois Thibaut, mère et filles—je vais vous reparler tout à l'heure de la famille, ma chère,—s'étaient fagotées de leur mieux. La bonne femme avait son fameux velours épinglé d'avant la première révolution. Célestine portait la parure omnibus en petites pierres violettes: c'était son tour. Julie avait un paquet de myosotis qui criait à tous les messieurs: pensez à moi, pensez à moi, sur l'air des lampions!
Quand je songe qu'elles se donnaient les gants de nous fiancer toutes les deux, vous et moi, à leur grand nigaud de frère!
Joli parti! parlons-en! C'est bon pour une perle fine comme Mme la marquise de Chambray.
Croyez-vous que je plaisante? à moitié tout au plus. Je veux bien rayer perle, mais fine, ah! ma chère, demandez plutôt aux héritiers de feu son bonhomme de mari!
Elle était là dans toute sa gloire. C'est bien étonnant tout de même qu'une pareille femme ait eu quelque chose pour ce flandrin de Lucien. Elle avait ses bracelets, son diadème, sa rivière et ses aigrettes. Fermez les yeux. Sa toilette était arrivée le matin même de Paris. Il y en a qui n'ont pas besoin de tant d'embarras pour être passables.
Mme la marquise n'était pas seule, elle avait amené avec elle sa nouvelle amie, habillée aussi par Würtz.
Je vous entends, bonne chérie, vous ne savez plus où nous en sommes. De qui parle-t-on là? qui est cette nouvelle amie? Écoutez donc, il y a une histoire. Je l'amène tout doucement.
Nous ne sommes pas à Étretat, nous autres, nous restons chez nous tout l'été comme des malheureux,—mais nous avons des aventures!
Mariquita, ne faites pas la petite bouche. Je vous préviens que c'est extraordinairement curieux....
Encore plus curieux que cela, ma chère, surtout pour nous deux qu'on a mariées tour à tour à ce dadais de juge.
Voyons! laissez là pour un quart d'heure le Casino, revenez en idée à votre humble pays d'Yvetot, et tâchez de vous bien rappeler l'état de la question Thibaut au moment de votre départ.
Faut-il vous aider un peu? soit. Quand vous vous êtes envolée, la mère du plus beau des juges à marier avait déjà tourné casaque à vous, à moi et à l'interminable Sidonie. Célestine, qui était chargée de me monter l'imagination, avait fui comme une ombre, la romanesque Julie, qui avait mission de vous enflammer, était rentrée dans son nuage. Tous les efforts de la famille s'étaient tournés contre l'opulente Olympe.
Sous quel prétexte? D'où leur venait l'espoir d'escalader cette cime avec leurs courtes jambes? Était-ce tout simplement la folie particulière aux mamans enragées?
Non. Il y avait folie, mais ce n'était pas dans la maison Thibaut. La maison Thibaut a trop grand faim et trop grand soif pour être folle. La folie était chez cette femme, qui est la plus riche du pays, sans conteste, et qui attend, par-dessus le marché un héritage comme il n'y en a pas ailleurs que dans les contes de fées.
Celle-là qui pourrait prétendre à je ne sais quoi et se faire faire un mari sur commande s'est amourachée de qui? Du nigaud dont nous n'avons pas voulu, vous ni moi, chérie; elle nourrit, selon le bruit public, depuis sa première communion, une passion mystérieuse et irrésistible pour ce dadais de Lucien.
Voilà ce que vous pouviez savoir comme moi.
Mais ce que vous ignorez probablement, c'est que pendant cela, le dadais nourrissait de son côté, sans faire semblant de rien, une passion irrésistible et mystérieuse pour une petite personne que maman Thibaut appelait franchement «une coquine, fille de coquin et de coquine».
C'était sa phrase. Vous savez qu'elle a le parler gras.
Vous étiez au fait? Bon! Je ne me déconcerte pas pour si peu. Il m'en reste assez à vous apprendre. Vous allez voir qu'une lettre d'Yvetot peut être aussi bourrée d'événements qu'un courrier d'Étretat.
Patience! Je suis certaine au moins que vous étiez partie bien avant les cancans qui coururent touchant le séjour de la petite coquine dans la propre maison du sage Lucien, où demeuraient justement alors sa mère et ses sœurs.
Vous dressez l'oreille, pour le coup? Cela fit un scandale pitoyable. Un magistrat! chez lui! Moi, d'abord, je ne voulais pas y croire.
En ville, c'est déjà bien honnête, mais chez soi, ma chère, chez soi!
Eh bien! c'était vrai! allez donc donner le bon Dieu sans confession à ces saints-n'y-touche! Il lui avait fait un dodo devinez où? Dans son cabinet de toilette.
M. Pivert a vu le dodo.
Soyez juste, on ne devine pas des inconvenances pareilles, d'autant mieux qu'une belle après-midi toute la ville sut que M. Lucien Thibaut s'était rendu en habit noir et en cravate blanche à l'hôtel de Chambray, où il resta deux heures d'horloge, plutôt plus que moins.—Et les trois dames Thibaut l'attendaient dans la rue.
Il aurait fallu avoir tué père et mère, n'est-ce pas, pour ne pas conclure de là que M. Lucien, cédant aux larmes de sa famille, et pour se faire pardonner ses récents déportements, avait enfin demandé la main de l'amoureuse Olympe.
Ma foi, pendant vingt-quatre heures, la ville d'Yvetot, un peu à court de potins—c'est le mot nouveau de cette année, M. Pivert l'a rapporté de Paris—se raconta cette anecdote à elle-même.
On en parla à tous les étages de toutes les maisons, et le dodo de la petite coquine fut relégué au rang des fables....
Mais huit jours après, la nouvelle amie et cousine de Mme la marquise faisait son entrée à l'hôtel de Chambray, ma chère!
Ma chère, une entrée solennelle!!!
Et puis?... Pourquoi ces trois points d'exclamation?
Voilà. J'ajoute un mot et vous sautez au plafond:
La nouvelle amie et cousine de Mme la marquise s'appelle Jeanne Péry.
Comprenez-vous? La demoiselle au dodo, la petite coquine, fille de coquin et de coquine, selon l'évangile de Mme Thibaut?
Attention à retomber sur vos chers petits pieds, Mariquita, ma belle, en revenant du plafond! Est-ce assez drôlet? N'aurais-je pas pu en mettre six au lieu de trois, des points d'exclamation?
Mais ce n'est rien encore. Nous sommes chez Nicolet.
Cette Mlle Jeanne, tombant des nues, ou du second étage de la maison Thibaut chez sa cousine, pensez-vous qu'elle y soit en visite? Erreur. La demoiselle Jeanne est installée à chaux et à sable; elle ne s'en ira jamais, jamais, jamais.
C'est un pacte, une société, quelque chose comme une adoption.
Mme la marquise est la maman, Mlle Jeanne est le bijou de fille unique. On s'adore, on ne se quitte pas d'un instant, et il y a déjà dans la tenue de la superbe Olympe une petite idée de cette majesté, de cette résignation aussi,—et même de cette mauvaise humeur qui distingue certaines physionomies de mamans.
Les mamans qui regrettent.
Enfin, je vais écrire un mot qui sera le point sur l'i.
Madame la marquise ne danse plus.
Elle regarde danser Mlle Jeanne.
Qui danse avec M. Lucien!
Ouf! maintenant, je vais me relire, car j'ai peur d'avoir raté mon effet, comme dit M. Pivert. Il n'a pas toujours très bon ton.
Et figurez-vous qu'il est aux cent coups, ces jours-ci. Le parquet de Paris l'accable de besogne. C'est au point qu'il n'a pas encore vu la fameuse cousine et amie. Il en sèche....
J'ai relu, Mariquita. Je ne suis pas mécontente de ma chronique. Seulement, elle demande à être complétée.
Voilà un grand mois que tout cela dure. Mlle Jeanne règne et gouverne à l'hôtel de Chambray où M. Lucien Thibaut lui fait la cour ostensiblement, officiellement, au su et vu de toute la ville, avec l'approbation des autorités et de maman Thibaut qui ne l'appelle plus coquine.
On a vu des marquises de cinquante ans qui prenaient chez elle des héritières. Ça sert de chaufferette.
Mais une marquise de vingt-huit ans! mais la belle des belles, Olympe de Chambray! s'embarrasser d'un semblable outil! Réchauffer dans son giron une petite couleuvre qui hérite d'elle dès maintenant, qui lui prend tout—entre vifs,—tout! même son grand bêta de Lucien! Dame!...
Ma chère, il y a quelque chose là-dessous.
Le côté gai, ce sont les trois Thibaudes.
Les premiers jours, elles ne savaient pas du tout si c'était du lard ou du cochon. Elles flairaient au vent, étonnées, déroutées et très froides.
Mais cela a changé lestement. Mme la marquise a imposé son amie et cousine, et peu à peu, la maman, les deux sœurs, tout l'élément Thibaut enfin, a fait avec ensemble un quart de conversion.
C'est réglé désormais, Mlle Jeanne est l'idole. Mère Thibaut, Célestine Thibaut, Julie Thibaut, la caressent, l'adorent comme elles caressaient, comme elles adoraient autrefois la marquise elle-même.
Celle-ci s'est enfoncée d'un cran.
Tout le monde s'y prête, elle la première!
Vous seriez battue comme plâtre si vous parliez dodo ou coquine devant ces dames. Jour de Dieu! maman Thibaut vous laisserait plutôt tutoyer Olympe elle-même!
Vous croyez que j'exagère? Vous ne les connaissez pas, ces Thibaut! la bonne dame à déjà levé le pied à moitié hauteur de son ancien fétiche. Fiez-vous à elle, son pied fera le reste du chemin et passera par-dessus la tête de l'idole démissionnaire.
Et, en définitive, Mariquita, pourquoi Mme la marquise se laisse-t-elle faire? moi, j'ai déjà jeté vingt fois ma langue aux chiens. Nous ne sommes pas dans le pays des Mille et une nuits. Chez nous, ce qui est a sa raison d'être.
On s'y perd, surtout ceux qui connaissaient, comme nous, l'ancien caractère d'Olympe.
Cette petite Jeanne a-t-elle de la corde de pendu? Ou bien la conscience de Mme la marquise?... hein?
M. Pivert ne veut pas donner son avis là-dessus.
Il n'est pas content, ce pauvre précieux substitut. Le parfait Lucien branlait dans le manche. Le dodo semblait devoir l'achever et M. Pivert espérait sa place. Peut-être même qu'il l'avait demandée.
Mais maintenant, voilà que tout est régularisé. On parle très sérieusement de la noce, et Mme la marquise doit faire des avantages au contrat. Ce n'est pas avoir de la chance, j'entends pour ce pauvre Pivert.
Cherchez donc un peu, chère Mariquita, vous qui avez tant d'esprit pour deviner les rébus. Moi, de mon côté, je vous promets de me creuser la cervelle. S'il y avait un drame!...
Celle qui trouvera la première instruira l'autre. Je vous tiendrai au courant des événements.
Tous mes respects à M. le duc. À vous du meilleur de mon cœur.
P. S.—Est-ce qu'on meurt de bonheur? Le dadais garde la chambre. Les actions Pivert remontent.
Pièce numéro 60
(Écrite et signée par Olympe de Chambray.)
29 août.
À M. L. Thibaut.
J'apprends avec plaisir que le docteur vous a permis de vous lever demain.
Je vous envoie une lettre de notre Jeanne. La chère enfant ne pouvant plus vous voir a voulu vous écrire.
Êtes-vous content, Lucien? J'ai fait de mon mieux.
S'il n'y a pas d'indiscrétion, je voudrais voir le passage de la lettre de Jeanne où elle vous parle de moi. Je pense qu'elle doit vous parler de moi.
Ce n'est pas par curiosité. J'ai besoin de récompense.
Pièce numéro 60 bis
(Incluse dans la précédente. Écrite et signée par Jeanne Péry. Même date et même adresse.)
Cher Lucien,
Je suis si heureuse qu'il me vient des terreurs. Tout m'effraie. Quand j'ai appris, avant-hier, que vous étiez souffrant et alité, une crainte égoïste m'a saisie. Je me suis dit: Si j'allais rester seule!
C'est que je ne comprends rien à mon bonheur. Il y a des moments où je n'y crois pas, Olympe est pour moi plus qu'une sœur. Il me semble que ma mère elle-même ne m'entourait pas de si exquises tendresses.
J'avais été élevée à penser qu'elle nous méprisait pour notre infortune. Comme c'était injuste! Combien pauvre maman se trompait! Oh! si elle l'avait mieux connue, l'aurait-elle assez aimée!
Lucien, nous serions bien ingrats si nous ne lui donnions pas la première place dans notre cœur.
Mais qu'a-t-elle donc à tant souffrir, le savez-vous? Hier, je l'ai trouvée au jardin. C'était dans un endroit obscur et solitaire. Elle ne pouvait s'attendre à m'y rencontrer. Elle était assise sur un banc, elle avait la tête entre ses mains. Ce que je voyais de son visage me laissait dans le doute et je n'aurais pas pu dire si elle était courroucée ou désespérée.
Au bruit de mes pas, elle a retiré ses mains et j'ai vu qu'elle avait pleuré.
Elle a voulu sourire et me dire que j'étais folle, mais j'en suis bien sûre, Lucien, ses pauvres beaux grands yeux étaient rouges de larmes.
Elle! Olympe! la marquise de Chambray! si belle! si noble! si enviée! pleurer!
Que je voudrais avoir le moyen de guérir sa peine! Savez-vous qui cause son chagrin? Il ne se peut pas qu'elle ait des ennemis.
Nous parlons de vous sans cesse, elle sait qu'aucun autre sujet ne me plaît. Dimanche, elle me disait: «Je l'aime à cause de vous.»
Est ce vrai? Non. Elle veut dire peut-être qu'elle vous aime encore davantage; car elle vous aimait auparavant, puisqu'elle vous connaissait bien avant de me connaître.
Quelquefois aussi, elle amène la conversation sur ma mère. Elle m'écoute parler de ma chère morte.
Je l'aime tous les jours davantage. Je souffre à la voir triste, triste jusqu'au découragement. Et que puis-je pour la consoler, ne connaissant point son mal?
L'idée m'est venue que peut-être elle aime. Mais, en ce cas, serait-il possible qu'elle ne fût point aimée?
Lucien, mon Lucien, guérissez-vous bien vite et ne restez pas éloigné de moi. Dès que je ne vous vois plus, je crois faire un rêve. Est-ce bien croyable, en effet, Lucien? Vais-je être votre femme?
Nous nous sommes aimés dès le premier regard. Mais que d'obstacles il y avait entre nous! Pauvre maman qui vous aimait pourtant presque aussi bien que moi, me défendait toujours d'espérer. Nous voit-elle, Lucien?
Si elle nous voit, elle doit être heureuse.
Elle nous voit. Il me semble que je l'entends prier longtemps et ardemment pour Olympe.
Oh! priez, mère chérie, portez votre prière jusqu'aux pieds de Dieu. J'ai beau regarder en arrière, je ne vois qu'Olympe qui m'ait été secourable. Priez, ma mère, payez la dette de votre fille!
C'est si vrai, Lucien! Sans elle, nous serions encore tout au fond de notre misère.
Aussi, dès que je suis seule, une foule de questions se posent au-dedans de moi-même. La nuit, je les écoute comme des refrains:
Comment ai-je pu mériter de sa part cet intérêt si subit et si profond? Cette amitié précieuse qui me relève à mes propres yeux et surtout aux yeux des autres? Pourquoi ai-je souffert si longtemps loin d'elle? Pourquoi est-elle venue si soudainement à mon secours?
Je vous ai interrogé déjà bien des fois, jamais vous ne m'avez répondu.
Je croyais lire pourtant dans vos yeux que vous auriez pu me répondre....
Mais je cause, je cause et j'oublie le principal objet de ma lettre. Hier, votre chère maman est venue me voir avec vos sœurs.
Je dis me voir, car c'est moi qu'elles ont demandée.
Cela a fait sourire Olympe, qui n'en a témoigné aucun déplaisir.
Moi, j'en ai été un peu blessée.
Votre bonne mère a été charmante, oh! charmante. Et vos sœurs, donc! moi qui avais tant souhaité avoir une amie; m'en voici deux. Et quelles amies! Les sœurs de mon Lucien—mes sœurs!
Je vous le dis encore: je suis trop heureuse, cela m'épouvante. Je voudrais un petit chagrin pour désarmer la destinée, mais j'ai beau faire, de quelque côté que je retourne mon regard, partout, partout du bonheur! À bientôt, mon Lucien. Demain, n'est-ce pas?
Note de Geoffroy.—Cette lettre avait été lue et relue mille fois. Elle était presque effacée par les larmes.
Elle portait, au bas, cette mention de la main de Lucien: «Communiquée à Olympe selon son désir.»
Et en marge, également de l'écriture de Lucien, mais plus récente, cette autre mention: «Geoffroy est prié d'en avoir bien soin. J'ai eu de la peine à m'en séparer.»
Pièce numéro 61
(Écriture de la marquise. Sans date ni adresse.)
Je vous renvoie la jolie chère lettre de notre Jeanne. Merci, je suis récompensée, mais prenez garde à sa curiosité d'enfant.
Pièce numéro 62
(Écriture inconnue.)
Paris, 29 août 65.
À M. L. Thibaut, juge, etc.
En envoyant un bon de dix louis sur la poste à l'adresse indiquée, M. L. Thibaut recevra par le retour du courrier un renseignement qui vaut pour lui plus de dix mille francs. M. J.-B. Martroy, rentier, poste restante, à Paris.
Pièce numéro 63
(Écrite et signée par Mme veuve Thibaut.)
29 août 1865.
Mlle Jeanne Péry de Marannes, à l'hôtel de Chambray en ville.
Quelle chère petite enchanteresse êtes-vous donc, Mademoiselle, pour m'avoir retournée comme cela, comme un gant? C'est que je ne passe pas pour être trop facile à retourner, au moins! Feu M. Thibaut m'appelait bien souvent entêtée. Et demandez à notre Lucien—car il est à nous deux, maintenant, bien plus à vous qu'à moi,—il vous dira si j'ai mon idée dans ma poche.
Ça se comprend. Quand on est restée veuve de bonne heure avec trois enfants, une position à soutenir et pas plus de rentes qu'il ne faut, on apprend à se défendre. Ah! mais oui, ma pauvre belle, j'ai été à rude école après le décès du papa! Mais ce n'est pas tout ça que je veux vous dire: nous sommes folles de vous, j'entends moi, Célestine et Julie, mais folles!
Voilà le mot lâché, faites-en ce que vous voudrez; je suis prête à en témoigner même en justice.
On s'instruit à tout âge, vous le savez, et la preuve c'est que j'avais d'affreux préjugés contre vous. Je suis si impressionnable! Je ne dis pas une pincée de préjugés, non, ni même une poignée, mais un plein panier.
Ils m'en avaient dit, ah! ils m'en avaient dit sur votre papa, sur votre maman, sur vous, est-ce que je sais, moi? la société est si mauvaise langue! Quant au papa et à la maman, le malheur est qu'on ne peut plus les fréquenter pour les mieux connaître. Je parie qu'il en faut bien rabattre! un quart, un tiers? Bah! la moitié, même les trois-quarts, et, peut-être le tout. La société... tiens! J'allais redire que la société est si mauvaise langue!
Mais, pour ce qui est de vous, ma petite, je mets ma main au feu qu'il n'y a pas un mot de vrai dans tous ces cancans. Pas un traître mot! Si ça avait été vrai, est-ce que mon garçon aurait couché dans le jardin, à la fraîche, quand vous étiez dans le cabinet de toilette, pour ne pas vous effaroucher la pudeur? Il faut qu'une jeune personne inspire bien de la considération pour qu'on risque ainsi des rhumatismes, sans parler des catarrhes et fluxions de poitrine. Il l'a délicate.
J'ai dit tout de suite: on ne fait pas de ces choses-là pour la première venue. Et ces demoiselles aussi: j'entends Célestine et Julie. Et puis d'ailleurs, vos manières! Les manières, moi, c'est mon thermomètre pour savoir le temps qu'il fait sous la camisole d'une jeunesse. Je suis gaie. Je ne pèse pas mes mots chez l'épicier en passant. Avec des manières comme vous, pas d'inquiétude pour la conduite!
Je le disais aux minettes, j'entends Célestine et Julie: ces manières-là ça donnerait envie d'avoir un petit vicomte à lui offrir. Je ne plaisante pas, je le disais. Mais les vicomtes ne valent pas mieux que les autres, et nous sommes de la bonne bourgeoisie.
De la vraie, de la vieille. Si nous n'avons pas été aux croisades, c'est que nous étions libéraux un petit brin déjà dans ce temps-là. Pas des rouges, mais le drapeau de Voltaire et Louis-Philippe.
Voilà l'authenticité: Les Thibaut étaient échevins de Lillebonne sous Duguesclin. Mon mari en avait vu les titres chez son grand-père; malheureusement, la Révolution a tout brûlé sous la Terreur.
Je suis, de mon côté, une Pervanchois, de Bléré, près Tours, le jardin de la France: j'entends la Touraine. Pourquoi M. Thibaut avait été se marier si loin, c'est que la magistrature voyage et que je lui avais donné dans l'œil.
D'ailleurs, le garçon est juge. De là à conseiller il n'y a que le saut d'une puce. Et alors, on est décoré aussi forcément que si on en avait apporté la maladie en naissant. Ça vaudra bien la situation de vos comtesses et marquises au tas. Quoique je ne méprise pas la noblesse.
Il en faut dans un département.
Voilà donc pour la généalogie.
Quant à la fortune, outre que le garçon est le plus joli cavalier du ressort, quand il veut s'en donner la peine, nous n'avons jamais rien demandé à personne. Et pourtant ces demoiselles n'ont pas pour un sou de coton dans leurs corsets, preuve qu'on les a nourries. Je plaisante, parce que je suis gaie, mais c'est vrai tout de même. On vit bien à la maison, et rien à crédit.
Eh bien! quand Dieu me rappellera, vous partagerez, c'est la nature qui l'exige.
Sans compter les appointements du garçon qui augmentent d'année en année, par suite de son avancement régulier, au choix ou à l'ancienneté. Et une conduite! On s'en moque de lui, tant il est étonnant pour la conduite!
J'y vas carrément, comme vous voyez; je ne connais qu'une chose dans les affaires, c'est d'aller droit.
On vous racontera que j'ai essayé de marier le garçon. Je parie ma tête à coiffer qu'on vous a déjà parlé de Mlle Sidonie, de Mlle Maria, de Mlle Agathe, et peut-être d'une autre....
C'est bien entendu que ma lettre est pour vous, pas vrai, trésor? pour vous seule? pas d'enfantillages! Je m'épanche et je ne voudrais pas qu'on lût ma correspondance au prône.
C'est-à-dire, ma petite, qu'elles étaient toutes autour de lui comme des tigres. Nous ne savions à laquelle entendre. Moi. Célestine et Julie, nous ne pouvions plus mettre le pied dehors sans risquer d'être dévorées. Mais je t'en souhaite! Les héritières avaient beau se jeter à la tête du garçon, il n'y entendait d'aucune oreille. Méchante! vous savez bien pourquoi. L'aviez-vous coiffé assez serré du premier coup!
Il en a passé pour imbécile, ma petite. Et il y a un Pivert substitut, qui a demandé sa place pour le jour où on le mettra à la maison des écervelés. Il est joli, le Pivert, on l'empaillera.
N'écoutez pas les cancans. On me donne bien la migraine à moi, à force de propos. Ils sont là tous qui me chantent: prenez garde! renseignez-vous! réfléchissez! et surtout ne lâchez pas votre consentement avant de savoir au juste ce que la cousine—j'entends Mme de Chambray—fera au contrat.
Mais, dites donc, trésor, on ne traite pas quelqu'un comme elle vous traite pour la marier toute nue, pas vrai? Vous ai-je dit qu'il fallait garder ma lettre pour vous toute seule? Quand je veux qu'Olympe me lise, c'est à elle que j'écris. Nous causons de mère à fille, personne n'a à fourrer son nez là-dedans.
Olympe a du bon, c'est certain. Je défie bien qu'on me trouve quelqu'un pour rapporter que j'aie jamais dit un mot contre elle. Au contraire, je soutenais Olympe, les minettes aussi; nous disions au garçon: tu n'as qu'à te baisser pour la prendre. As-tu donc les deux yeux crevés pour ne pas voir ça? Vas-tu passer auprès de soixante mille livres de rentes—et elle a mieux!—sans seulement leur ôter ton chapeau?
Mais le garçon est plus fin que nous, avec son air chérubin. Dame! on n'est pas magistrat, on n'a pas l'estime de ses chefs les plus forts en droit pour ne pas voir plus clair que trois pauvres femmes.
J'étais coiffée d'Olympe, j'aime mieux vous l'avouer en grand. Et ces demoiselles, donc! Ça faisait pitié. À la maison, les murs parlaient d'Olympe. Je lui ai dit une fois—au garçon: Épouse Olympe, ou je meurs de chagrin sous tes yeux!
C'était à ce point-là.
Eh bien! pas de ça. Lisette! Le coquin m'aurait laissé mourir si j'avais été assez bête pour tenir ma parole. Il refusa mordicus. Il avait son trésor de petite Jeanne; Olympe ne pouvait qu'avoir tort. Vous voyez qu'il ne faut pas laisser traîner la lettre.
Quoique j'aie bien le droit de dire ma façon de penser, c'est le privilège d'un cœur de mère.
Alors donc, ma petite, en un mot comme en mille, je donne mon consentement des deux mains, risquant le tout pour le tout, dans l'espérance que votre cousine sera raisonnable. J'entends au contrat.
Il faut bien me comprendre: si je parle intérêt, c'est pour vous, car moi, il ne m'en reviendra ni froid ni chaud. Ça saute aux yeux.
Et je dois ajouter, parce que c'est mon opinion, que dans le cas où elle vous doterait convenablement—j'entends Olympe—ce ne serait pas encore une raison pour vous traîner à ses genoux dans des témoignages de reconnaissance ridicule.
La place de Mme Lucien Thibaut est de se tenir droite devant n'importe qui.
Allez! même devant la reine, s'il y en avait. C'est ce que j'appelle garder son quant à soi.
On accepte, mais on ne s'humilie pas.
Ah ça! ma belle, est-ce que vous croyez qu'Olympe est née d'hier? Elle en sait long! Quand elle fait quelque chose, ce n'est pas pour le roi de Prusse.
Vous me direz qu'un grand merci ne déshonore pas. D'accord, mais j'ai mon idée: la chandelle que vous lui devez n'est peut-être pas si longue.... Enfin, je m'entends.
Offrez-lui mes plus tendres compliments, mais brûlez la lettre.
Je ne l'aurais pas écrite, si elle n'était pas là toujours en tiers entre nous, car j'aime mieux parler la bouche ouverte que de barbouiller du papier. Mais elle ne vous quitte pas plus que votre ombre. C'en est insupportable. On dirait qu'elle veut empêcher les gens de vous approcher.
Enfin, qui vivra verra. Après la noce, nous aurons le temps de causer nous deux.
La noce! quel beau jour! J'arrange déjà dans ma tête les toilettes de ces demoiselles. Moi, je serai très simple, mais de bon goût. Cher petit ange! tenez, il n'y a pas à dire, c'est plus fort que moi: cinq nuits dans le cabinet de toilette, et le garçon sous la tonnelle! Et dans l'escalier, la fois qu'il fit de la pluie! Quel agneau! si je vous tenais, je vous mangerais de baisers.
Votre future mère qui vous aime bien, bien, bien.
P. S.—J'ai l'habitude de laisser une petite place pour Célestine et Julie. Aujourd'hui, j'ai pris presque tout le papier: elles se serreront.
Encore un gros baiser, mon amour de petite fille!
Pièce numéro 63 bis
(Mot de Mlle Célestine.)
Ma chère... Écrirai-je sœur?
C'est mon vœu le plus doux. Je n'ai jamais éprouvé pour personne une si tendre sympathie. Je vous brode un tour de cou, et je vous aime.
Pièce numéro 63 ter
(Mot de Mlle Julie.)
Ma chère sœur,
Moi, je l'écris tout couramment parce que je le souhaite ardemment. Si mon frère bien-aimé eût donné son cœur à telle jeune personne que je pourrais nommer, quel deuil pour mon âme! mais il a choisi celle vers qui d'avance toute ma tendresse s'élançait. Ô Jeanne, soyez la plus heureuse des femmes comme vous étiez la plus jolie, la plus suave des jeunes filles! Je vous fais des manches au crochet. Il ne me reste que la place d'un baiser, je l'y dépose.
Pièce numéro 64
(Anonyme.—Écriture inconnue. Sans date.)
À M. Thibaut,
Vous êtes bien près du précipice, allez-vous y tomber? Ce ne sera pas faute d'avoir été averti.
Une dernière fois, prenez garde. Ce mariage sera votre perte.
Il est temps encore.
Ne vous plongez pas vous-même au fond d'un horrible malheur.
Pièce numéro 65
(Anonyme.—Écriture de copiste.)
Paris, 29 août.
À M. L. Thibaut, juge, etc., etc.
Mon prince, veillez au gain! Je ne m'appartiens pas, j'appartiens au nourrissage de l'affaire. L'engraissage de l'affaire exige que je vous tourne casaque pour aller un peu du côté de la dame de pique. C'est une gaillarde, Mylord, et vous avez mis un jour votre pied sur sa gorge. Veillez au grain!
Pièce numéro 66
(Écriture de Lucien Thibaut.)
5 septembre 1865.
À Geoffroy.
Je devrais écrire plutôt «à moi-même», car c'est à moi que je parle.
Je me marie demain. C'est demain que je serai le plus heureux des hommes. Dire comment je l'aime est impossible. Jamais femme ne fut adorée ainsi. Je crois qu'elle m'aime également du plus profond de son cœur. Elle a peur, et moi je tremble.
Nous sommes fous. À moins que l'excès de la félicité ne ressemble à la souffrance.
Olympe est là, devenant tous les jours plus pâle. Ses yeux ont étonnamment grandi. Elle est belle à inspirer de la terreur.
Ma mère... quelle étrange chose! peut-on être à la fois bon et méchant? ma mère a écrit à Jeanne une lettre qui l'a troublée. Jeanne me l'a communiquée. Elle ne me cache rien. En lisant cette lettre, j'avais le rouge au front.
Qu'est-ce que Jeanne doit penser de ma mère?
Mais voilà ce qui me frappe le plus dans cette lettre:
Ma mère semble avoir entrevu quelque chose de la situation où nous sommes vis-à-vis l'un de l'autre, Olympe et moi.
Comment? Je n'en sais rien et ne puis le savoir. Ma mère a l'air de connaître, à tout le moins vaguement, l'oppression que je fais peser sur Olympe.
Elle était l'esclave d'Olympe. Le mois dernier encore, il n'y avait pour elle qu'Olympe. Maintenant tout cela est changé du blanc au noir. Elle abandonne Olympe ouvertement, cruellement, Olympe vaincue ne lui inspire ni sympathie ni pitié.
Pour un peu, elle l'accablerait.
Loin de s'étonner des bontés peut-être excessives qu'Olympe témoigne à Jeanne, ma mère trouve qu'il en faudrait davantage. Elle est insatiable et impitoyable. Elle ne s'en cache pas, elle s'en vante.
Hier, c'était la signature du contrat. Olympe, accomplissant à la lettre, ou plutôt bien au-delà de la lettre les conditions dictées par moi dans notre fameuse entrevue, a déclaré ses intentions par-devant notaire.
Elle a assuré à Jeanne des avantages que je ne veux même pas énumérer.
Je fais serment devant Dieu que jamais un centime de cet argent n'entrera chez nous. Ma femme mangera mon pain et ne mangera que mon pain.
Pendant que le notaire écrivait, ne réussissant pas toujours à cacher sa surprise, la sueur froide baignait mes cheveux, et dix fois, j'ai cru que j'allais me trouver mal.
Eh bien! ma pauvre bonne mère regardait non seulement comme tout simple qu'Olympe se dépouillât ainsi de son vivant, mais elle aurait voulu davantage.
Elle ne prenait point souci de le dissimuler. Les signes de son désappointement étaient visibles.
Elle aurait voulu l'hôtel de Chambray, le jugeant commode et très bien situé. Nous y eussions demeuré tous ensemble. Je crois que Célestine et Julie avaient déjà choisi leurs chambres.
Elle aurait voulu le château à la porte de Dieppe. L'été prochain, ces demoiselles auraient été toutes portées pour prendre les bains de mer.
Est-ce là simplement de l'aberration? ou bien savent-elles ce que j'ignore moi-même?
En sortant, j'ai dit à ma mère, qui se plaignait tout haut et fort amèrement:
—Mais enfin, Mme la marquise ne doit rien à sa cousine!
Elle m'a regardé entre les deux yeux. Sa figure était à peindre; mais je ne saurais dire ce qu'elle exprimait. Mes deux sœurs hochaient la tête en se pinçant les lèvres. Ma mère a enfin répondu sèchement:
—Ne vous faites pas encore plus innocent que vous ne l'êtes. Mme la marquise a l'âge de raison, je suppose? Si elle ne devait rien, pourquoi paierait-elle? Payer! Geoffroy, on me paye! Et moi, du moins, je sais qu'on ne me doit pas!
La nuit, j'ai rêvé que je voyais mon père et qu'il détournait de moi son visage. Mon père était un honnête homme.
Et vous aussi, Geoffroy, je vous ai vu. Vous êtes venu dans mon rêve. Je vous ai reconnu d'abord souriant et heureux, comme vous vous présentez toujours à ma pensée.—Mais bientôt vos traits se sont rembrunis et vous vous éloigniez de moi avec une méprisante compassion. J'avais beau vous crier: «Tout cela n'est qu'une feinte!» Je vivrai avec mon traitement comme devant. Nous ne garderons pas une parcelle du bien d'Olympe.... Vous ne m'écoutiez pas!
Mes mains jointes se tendaient vers vous; je disais encore: «Il fallait bien arracher le consentement de ma mère...»
Votre dédaigneux silence m'écrasait....
Oh! Geoffroy, il y a un mot dégradant que nous connaissons bien, nous autres magistrats, et qui désigne au palais le plus lâche des crimes.
Dans mon rêve des voix murmuraient ce mot ignominieux autour de mon oreille.
Faut-il le prononcer?... Chantage.... Moi! un juge!
Et de quel droit ai-je pesé sur cette femme? Tous les malheurs sont-ils donc criminels? Cette femme a un secret qui n'est peut-être pas coupable. Il y a des infortunes que l'on cache. Les lépreux marchaient sous un voile.
Et je suis venu vers elle qui a joué avec moi enfant, qui m'a aimé jeune fille, qui, femme, m'aime encore et davantage, je suis venu—j'ai posé mon doigt sur son malheur, sensible comme une plaie, j'ai appuyé—j'ai appuyé sans précaution ni mesure, comme les bourreaux du temps passé donnaient la question à leurs victimes, jusqu'à ce qu'elle m'ait dit: «Je suis vaincue! Ce que vous exigez, je le ferai!»
Geoffroy, aurais-je donc mieux fait de laisser mourir ma pauvre petite Jeanne?... car elle se mourait, croyez-moi, lentement et misérablement.
Si vous pouviez la voir relevée, rafraîchie, ressuscitée, on peut le dire, comme une fleur expirante à qui le Ciel a versé une goutte de sa rosée!
Elle est joyeuse, elle est heureuse, malgré les pressentiments qui rôdent autour d'elle et qu'elle traite de chimères.
Seigneur mon Dieu! s'il faut un châtiment, qu'il soit pour moi, pour moi tout seul!
Elle n'a rien fait, elle n'a rien su, mon Dieu! Mon Dieu! elle est l'innocence même....
Ce matin, Olympe m'a demandé encore: «Lucien, êtes-vous content?»
Ah! comme elle est changée! Comme ses yeux approfondis évitent de se fixer sur moi!
Elle a ajouté: «C'est demain, Lucien...»
J'avais envie de tomber à ses genoux pour implorer mon pardon.
Ma mère est entrée. Elle m'a remis une lettre que le facteur venait d'apporter.
Il m'en vient comme cela tous les jours, des lettres qui menacent et ne sont pas signées.
Je les cache, quand je ne les détruis pas.
En les lisant, je pense à Olympe—et à cet homme de Paris, celui qui me vendit l'arme mystérieuse avec laquelle j'ai frappé.
J'ai menacé, je suis menacé: c'est justice.
Mais Jeanne, Jeanne!...
Ils l'avaient attaquée. Elle n'avait pas de protecteur: je l'ai défendue. Hormis cette action que la nécessité commandait, ma vie a été celle d'un enfant solitaire. J'ai beau interroger ma conscience, je n'y trouve rien; jamais je n'ai fait le mal.
Et elle! Depuis que je la connais, je passe mes jours à sonder la limpidité de son âme. Elle, c'est le Bien. Elle est faite de candeur, de bonté, de franchise. À toute heure, elle me laisse regarder au travers de son passé, transparent comme l'histoire d'un ange. Elles mentent les lettres anonymes puisqu'elles me crient de m'arrêter comme si j'avais le pied au bord d'un précipice.... Demain, c'est demain. Le vin de ma félicité est versé, je tiens la coupe pleine. Le proverbe est-il vrai, Geoffroy? Y a-t-il si loin de la coupe aux lèvres?...
Pièce numéro 67
(Écrite et signée par Mlle Maria Mignet.)
Étretat. 5 septembre 1867.
À Mlle Agathe Desrosier, à Yvetot.
Ma chère Guéguette,
J'ai supérieurement bien compris vos adorables plaisanteries sachant par cœur, depuis le couvent, les fables de La Fontaine, et entre autres le Renard et les raisins.
Étretat est trop vert, bonne petite, voilà tout.
Je me sens incapable de vous exprimer à quel point je déteste votre précieux substitut. Il s'appelle Pivert: Dieu m'a vengée.
Il n'y a rien de grandiose au monde comme les deux portes, percées par la tempête dans les falaises d'Étretat. Honni soit qui mal y pense: la société y est charmante. Pas un seul Pivert; c'est à peine si on y trouve trois ou quatre journalistes, dont un est mon duc, je dois bien l'avouer.
C'est un duc littéraire de la Revue des Deux-Mondes.
Il a cinq ou six oncles à l'Académie française, trois au sénat et un à la Caisse d'épargne,—directeur.
Il ne ressemble en rien à un substitut, espionnant ses collègues pour passer juge.
Vous trouvez-vous suffisamment payée de votre grève en macadam et des crevettes pêchées chez Chevet? Moi, cela m'enchante de vous battre sur le dos du Pivert.