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Le Désespéré

Chapter 16: XV
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About This Book

A fiercely confessional narrator recounts extreme privation, familial estrangement, and spiritual torment while confronting the moral and aesthetic failures of bourgeois society. The account centers on an agonizing paternal death experienced as a kind of parricide and the narrator's ensuing guilt, shame, and numbness. Interwoven with vivid scenes of hunger and urban misery are polemical reflections and satirical portraits that assault conventional tastes and hypocrisies. The work alternates intimate testimony and invective to examine vocation, religious intensity, and the personal costs of an uncompromising artistic and ethical stance.

XII

Il avait dix-huit ans, une de ces physionomies rurales où le mufle atavique n'avait pas encore eu le temps de livrer sa dernière bataille à l'envahissante intelligence qui monta, bientôt, pour tout ennoblir, des vallées intimes du cœur.

Il tenait de sa mère, morte depuis longtemps, le ridicule romantique d'une origine espagnole, partagé d'ailleurs avec cette multitude de prêtres infâmes dont on peut lire les identiques forfaits dans la plupart des romans anticléricaux.

Cette origine,—à peine démentie par des yeux d'un bleu si naïf qu'il avait toujours l'air de s'en servir pour la première fois,—était surabondamment attestée par l'extraordinaire énergie de tous les autres traits sans exception. Seulement, c'était l'énergie contemplative de ces amoureux de l'action héroïque qui n'estiment pas que l'action vulgaire vaille la dépense de l'autre énergie.

Hirsute et noir, silencieux et avare de gestes, exécrateur victimaire du propos banal et de la rengaîne, il portait sur l'extrémité de sa langue une catapulte pour lancer d'erratiques monosyllabes qui vous crevaient à l'instant même une conversation d'imbéciles. Bouche close, narines vibrantes, sourcils presque barrés et entrant l'un dans l'autre à la plus légère commotion, il avait parfois des colères muettes et blanches de séditieux comprimé qui eussent donné la colique à un éventrable despote. En ces rencontres, le cannibale sortait du rêveur, instantanément. Les yeux noyés et d'une tendresse presque enfantine,—seuls capables de tempérer l'habituelle dureté de l'ensemble,—changeaient alors de couleur et devenaient noirs!…

Des années d'humiliations et de supplices tamisèrent peu à peu sur la friche de ce visage la fertilisante poudrette de quelques inévitables accommodements. Le teint, déjà bilieux, prit cette lividité brûlante d'un chrétien mal lapidé, de la première heure, qui serait devenu sacristain dans les catacombes.

Il avait le don des larmes, signe de prédestination, disent les Mystiques. Ces larmes furent l'allégresse cachée, l'occulte trésor d'une des existences les plus dénuées et les plus tragiques de ce siècle.

Quand il avait avalé une de ces couleuvres à dimensions de boa devin qui furent si souvent son exclusive nourriture, il répandait autour de lui, dans sa chambre solitaire, avec des prudences d'avare, cette gemme liquide qu'il n'aurait pas échangée contre les consolations desséchantes d'une plus solide richesse.

Car il avait l'étrangeté de chérir sa peine, cet incunable de mélancolie, qui était tombé dans son berceau comme dans un Barâthre et que sa mère stupéfaite regardait pleurer, des journées entières, sur ses genoux,—silencieusement! Il eut, tout enfant, la concupiscence de la Douleur et la convoitise d'un paradis de tortures, à la façon de sainte Madeleine de Pazzy. Cela ne résultait ni de l'éducation, ni du milieu ni d'aucune lésion mentale, ainsi que d'oraculaires idiots entreprirent de l'expliquer. Cela ne tenait à aucune opération discernable de l'esprit naissant. C'était le tréfonds mystérieux d'une âme un peu moins inconsciente qu'une autre de son abîme et naïvement enragée d'un absolu de sensations ou de sentiments qui correspondît à l'absolu de son entité. Quand le christianisme lui apparut, Marchenoir s'y précipita comme les chameaux d'Éliézer à l'abreuvoir nuptial de Mésopotamie.

Il était expirant de soif depuis si longtemps! Son incrédule père n'avait pas cru devoir s'opposer à ce semblant d'instruction religieuse que des simulacres de prêtres, empaillés de formules, tordent comme du linge sale de séminaire, sur de jeunes fronts inintéressés. Il avait fait sa première communion sans malice et sans amour. Les deux seules facultés qui parussent vivantes en lui,—les deux seules anses par lesquelles on pût espérer de le saisir,—la mémoire et l'imagination avaient tout simplement reçu cette vague empreinte littérale du symbolisme chrétien que de sacrilèges entrepreneurs jugent suffisante pour être admis au bachot de l'Eucharistie. Aucun débitant de formules ne s'étant avisé de s'enquérir de son cœur, le pauvre enfant n'avait pu rien garder de ce pain mal cuit et, comme tant d'autres, l'avait revomi presque aussitôt sur ce chemin verdoyant de la quinzième année où l'on voit rôder le grand lion à tête de porc de la Puberté.

XIII

Ce ne fut que beaucoup plus tard,—après dix ans d'un impur noviciat dans les latrines de l'examen philosophique, étant déjà sur le point de prononcer de stercoraires vœux,—qu'ayant parcouru, pour la première fois, le Nouveau Testament, durant l'oisive chaufferie de pieds d'une nuit de grand'garde, en 1870, il eut l'aperception immédiate, foudroyante d'une Révélation divine.

Il s'est toujours rappelé le trouble immense, l'ahurissement surhumain de cette minute aux ailes d'aigle qui l'enleva dans un ouragan d'ininterprétables délices. Il s'était dressé dans le sentiment nouveau d'une force inconnue, artères battantes et cœur en flammes; ivre de certitude, secoué par le roulis d'une espérance mêlée d'angoisse, prêt à toutes les acceptations du martyre. Car cette âme divinatrice et synthétiquement ardente, bondissant au-dessus des intermédiaires leçons de la foi, s'était emportée, du premier coup, au décisif concept de l'immolation.

Il lui sembla sortir d'un de ces rares songes, aux déterminables contours, qui feraient croire à quelque vision sensible de la Conscience, réflexement manifestée dans l'extra-lucide intussusception des dormants. Il avait cru s'apparaître à lui-même, inimaginablement transmué pour se ressembler davantage, mais horrible, ruisselant d'abominations et triste par delà toute hyperbole.

Cette impression s'ajustait assez aux effrayantes scrutations inspirées de certains mystiques,—à propos de l'Enfer et de la paralysante affreuseté de l'Irrévocable,—dont la lecture, déjà ancienne, avait laissé sur sa mémoire comme des brûlures d'enthousiasme et des ecchymoses de poésie …

Un double abîme s'ouvrit en cet être, à dater de ce prodigieux instant. Abîme de désir et de fureur que rien ne devait plus combler. Ici, la Gloire essentielle, inaccessible; là, l'ondoyante muflerie humaine, inexterminable. Chute infinie des deux côtés, ratage simultané de l'Amour et de la Justice. L'enfer sans contrepoids, rien que l'enfer!

Le Christianisme lui donnait sa parole d'honneur de l'Éternité bienheureuse, mais à quel prix! Il la comprenait, maintenant, cette fringale de supplices de toute son enfance! C'était le pressentiment de la Face épouvantable de son Christ!… Face de crucifié et face de juge sur l'impassible fronton du Tétragramme!…

Les misérables se tordent et meurent depuis deux mille ans devant cette inexorable énigme de la Promesse d'un Règne de Dieu qu'il faut toujours demander et qui jamais n'arrive. «Quand telles choses commenceront, est-il dit, sachez que votre Rédemption approche.» Et combien de centaines de millions d'êtres humains ont enduré la vie et la mort sans avoir rien vu commencer!

Marchenoir considérait cette levée d'innombrables bras perpétuellement suppliants et perpétuellement inexaucés et il comprit que c'était là le plus énorme de tous les miracles.—Voilà dix-neuf siècles, pensa-t-il, que cela dure, cette demande sans réponse d'un Père qui règne in terrâ et qui délivre. Il faut que le genre humain soit terriblement constant pour ne s'être pas encore lassé et pour ne s'être pas assis dans la caverne de l'absolu désespoir!

Il conclut au conditionnel désespoir des millénaires.

Il avait senti passer l'Amour, l'amour spirituel, absolu. Il avait, lui aussi, comme tous les autres, répandu son cœur dans cet infidèle crible de l'Oraison dominicale et … il avait été saturé de la joie parfaite. Il y avait donc quelque chose sous cet amas de sépultures, sous cette Maladetta de cœurs souffrants en poussière, au fond de ce gouffre du silence de Dieu,—un principe quelconque de résurrection, de justice, de triomphe futur! À force d'amoureuse foi, il se fit de l'éternité palpitante avec une poignée de temps pétrie dans sa main et se fabriqua de l'espérance avec le plus amer pessimisme.

Il se persuada qu'on avait affaire à un Seigneur Dieu volontairement eunuque, infécond par décret, lié, cloué, expirant dans l'inscrutable réalité de son Essence, comme il l'avait été symboliquement et visiblement dans la sanglante aventure de son Hypostase.

Il eut l'intuition d'une sorte d'impuissance divine, provisoirement concertée entre la Miséricorde et la Justice, en vue de quelque ineffable récupération de Substance dilapidée par l'Amour.

Situation inouïe, invocatrice d'un patois abject. La Raison Ternaire suspend ses paiements depuis un tas de siècles et c'est à la Patience humaine qu'il convient de l'assister de son propre fonds. Ce n'est que du Temps qu'il faut au solvable Maître de l'Éternité et le temps est fait de la désolation des hommes. C'est pourquoi les Saints et les Docteurs de la foi ont toujours enseigné la nécessité de souffrir pour Dieu.

Le brûlant néophyte, ayant deviné ces choses, arracha l'épine de son pied boiteux de catholique arrivé si tard et,—se ruant à la Douleur,—en fit un glaive qu'il s'enfonça dans les entrailles, après s'être crevé les yeux.

Plus que jamais, il fut un désespéré, mais un de ces désespérés sublimes qui jettent leur cœur dans le ciel, comme un naufragé lancerait toute sa fortune dans l'océan pour ne pas sombrer tout à fait, avant d'avoir au moins entrevu le rivage.

D'ailleurs, il regardait comme fort prochaine la catastrophe de la séculaire farce tragique de l'Homme. Certaines idées étonnantes qui lui vinrent sur l'histoire universelle,—et qu'il déroula jusqu'à leurs plus extrêmes conséquences,—lui faisaient conjecturer, avec une autorité d'exégèse quasi prophétique, l'imminent accomplissement des scripturales Vaticinations.

L'exaltation des humbles, l'essuiement des larmes, la béatitude des pauvres et des maudits, la préséance paradisiaque des voleurs et le couronnement réginal des prostituées, enfin cette venue si solennellement annoncée d'un Paraclet libérateur,—tout ce que la fratricide surdité des argousins de la tradition a conspué, tout ce qui empêche les orphelins et les captifs de mourir d'horreur,—il ne croyait pas possible qu'on l'attendît longtemps encore et il donnait ses raisons…

Mais les seuls crevants de faim étaient dans la confidence, non par crainte qu'on le jugeât ridicule ou insensé,—à cet égard, il n'avait plus rien à gagner ni à perdre depuis longtemps,—mais par l'horreur de la bienveillance viscérale des digérants heureux qui l'eussent écouté.

XIV

Telle fut la doctrine de Marchenoir. Doctrine qui ne le séparait pas du catholicisme, puisque l'Église romaine a tout permis de ce qui n'altère pas le canonique Symbole de Nicée, mais jugée singulièrement audacieuse par les vendeurs de contremarques célestes qui vocifèrent le boniment sulpicien sur le trottoir fangeux des consciences.

Un croyant qui voulait contraindre les regrattiers du salut à repeser devant lui leur marchandise et que l'orgueil chrétien révoltait plus que le pharisaïsme crucificateur de la Thora, ne pouvait pas se faire beaucoup d'amis dans le sacerdoce.

Il n'en put trouver qu'un seul, un prêtre doux et humble à la manière de cet émule ignoré de saint Vincent de Paul, que le peuple de Paris nommait le Pauvre Prêtre et qui, un jour, pressé par le tout puissant Cardinal de Richelieu de lui demander quelque importante faveur, lui fit cette simple réponse:

—Monseigneur, veuillez donner des ordres pour qu'on remette des planches neuves à la charrette qui porte les condamnés à mort au lieu de leur supplice, afin que la crainte de tomber en chemin ne les détourne pas de recommander leur âme à Dieu.

Marchenoir eut l'inespérée fortune de dénicher un prêtre de cette sorte, mais ce fut pour très peu de temps. En général, le Clergé français n'aime pas les saints ni les apôtres. Il ne vénère que ceux qui sont morts depuis longtemps et en poussière. Rejeton ligneux de la vieille souche gallicane et légataire de son coriace orgueil, il abhorre par-dessus tout la supériorité de l'esprit, naturellement incompressible comme l'eau du ciel, et, par conséquent, dangereuse pour l'équilibre sacerdotal.

L'abbé T… était mort à la peine, peu de temps après la rencontre du Périgourdin. Écarté soigneusement de toutes les chaires où ses rares facultés de prédicateur apostolique eussent pu servir à quelque chose, navré du cloaque de bêtise où il voyait le monde catholique s'engouffrer, abattu par le chagrin au pied de l'autel, il avait à peine eu le temps d'ensemencer ce vivipare dont la monstrueuse fécondité immédiate eût peut-être suffi pour le faire expirer d'effroi.

Il est certain que Marchenoir tenait de lui le meilleur de ce qu'il possédait intellectuellement. Le défunt lui avait transmis d'abstruses méthodes d'interprétation sacrée qui devinrent aussitôt une algèbre universelle dans le miroir ardent de cet esprit concentrateur. L'élève, plus robuste que le maître, avait violemment répercuté du premier coup, dans toutes les directions imaginables, l'ésotérisme brûlant d'un intégral de Beauté divine, que le timide apôtre, de nature moins incendiaire, se bornait à convoiter avec la douceur résignée d'un saint.

Marchenoir accomplit ce prodige de dépasser toutes les audaces d'investigation ou de conjecture, sans oblitérer en lui la soumission filiale à l'autorité souveraine de l'Église. Ce poulain sauvage, affronteur de gouffres, ne cassa pas son licol et resta dans le brancard.

Seulement, il avait réussi de telles escalades que la société catholique contemporaine ne pouvait plus avoir pour lui le moindre prestige. L'obéissance fut un décret de sa raison, un hommage tout militaire et de pure consigne aux Eunuques du Sérail de la PAROLE. Il ne fallait pas lui en demander davantage.

Le sel de la terre,—pour employer le saint Texte liturgiquement adopté dans le commun des Docteurs,—il le voyait dénué de saveur, incapable de saler, même une tranche de cochon, gravier sédimentaire bon tout au plus à sablonner de vieilles bouteilles ou à ressuyer les allées d'un parc mondain sous les vastes pieds du dédaigneux «larbin de Madame.»

Investi des plus transcendantales conceptions, il considérait avec d'horrifiques épouvantements, ce collège œcuménique de l'Apostolat, cette cléricature fameuse qui avait été réellement «la lumière du monde,»—si formidable encore que la dérision ne peut l'atteindre sans rejaillir sur Dieu comme une tempête de fange,—devenue pourtant le décrottoir des peuples et le tapis de pied des hippopotames!

Il se disait que c'était justice, cela, et que la grande Prévarication sacerdotale allait sans doute recommencer, puisqu'on revenait à l'obduration et à l'enflure théologique de la Synagogue,—avec l'aggravation, pour les seuls bourreaux, cette fois, de l'universel mépris.

De l'ignominie du Christianisme naissant à l'ignominie du Catholicisme expirant, la translation s'achevait enfin dans ce char de gloire qui avait roulé dix-neuf siècles, par toute la terre!

Le Seigneur n'avait plus qu'à se montrer. Les pasteurs des âmes allaient lui régler son compte, plus sûrement encore que les Princes des prêtres et les Pharisiens de l'ancienne loi, qui ne surent ce qu'ils faisaient, dit l'Évangile.

Émasculation systématique de l'enthousiasme religieux par médiocrité d'alimentation spirituelle; haine sans merci, haine punique à l'imagination, à l'invention, à la fantaisie, à l'originalité, à toutes les indépendances du talent; congénère et concomitant oubli absolu du précepte d'évangéliser les pauvres; enfin, adhésion gastrique et abdominale à la plus répugnante boue devant la face des puissants du siècle: tels sont les pustules et les champignons empoisonnés de ce grand corps, autrefois si pur!…

Marchenoir collait l'oreille à toutes les portes de son enfer pour entendre venir ce Dieu que ses propres domestiques allaient massacrer.

XV

Il avait peu de consolation à espérer des chrétiens laïques. Ils sont faits à l'image de leurs pasteurs et c'est tout ce qu'on en peut dire. Ici, comme là, l'innocence est presque toujours imbécile, hélas! quand elle n'est pas faisandée.

Les hardiesses viriles de sa foi et les indignations trop éloquentes de sa probité religieuse, révoltèrent, au début, ce lanigère troupeau qui s'en va paissant, sous des houlettes paroissiales, au mugissement automatique des petites cataractes dominicaines. D'ailleurs, il était pauvre et, par conséquent, élagable…. Il vécut seul, dans le voisinage d'un unique ami, à peine moins indigent, qui le sauva de la mort quinze ou vingt fois.

Les dix années antérieures à sa conversion avaient été faites à la ressemblance de toutes les années d'adolescent pauvre, niais, timide, ambitieux, mélancolique, misanthropique, épiphonémique et brutal. Mais il avait apporté de sa province, en excédent de ce commun bagage, le particulier viatique d'impuissance que j'ai dit plus haut. Ce sempiternel rêveur ne pouvait voir les choses telles qu'elles étaient et il n'y eut peut-être jamais un homme d'aussi peu de ressource et moins ambidextre pour s'emparer du toupet de l'occasion.

Son auge unique, l'emploi de copiste qui avait été le prétexte et le moyen de son embauchage pour la lutte parisienne, à laquelle il était si merveilleusement impropre, il le perdit au bout de quelques mois. Son chef de bureau, vieillard adipeux et favorable, mais plein de principes et sans faiblesses, lui révéla, un jour, que l'administration ne le payait pas pour ne rien faire et le mit tranquillement à la porte avec une dignité incroyable.

Ce fut la misère classique et archiconnue, tant de fois explorée et décrite. Le pauvre garçon n'était bon absolument à rien. Il était de ces fruits sauvages, d'une âpreté terrible, que la cuisson même n'édulcore pas et qui ont besoin de mûrir longtemps «sur la paille,» ainsi que Balzac l'a judicieusement observé dans son âge mûr.

Il a fait plus tard ce calcul basé sur d'approximatives défalcations qu'il avait passé, alors, huit années entières sur dix, sans prendre aucune nourriture ni porter aucune sorte de vêtement!…

Successivement évincé de toutes les industries et de tous les trucs suggérés par l'ambition de subsister, il se vit réduit à condescendre aux plus linéamentaires expédients. Ramasseur diurne et noctambule investigateur, il s'acharna faméliquement à la recherche de tout ce qui peut être glané ou picoré, dans les mornes steppes de l'égoïsme universel, par le besoin le plus fléchisseur, en vue d'apaiser l'intestinale vocifération.

Forcé d'ajourner indéfiniment son éclosion littéraire, il enfouit sa précieuse tête sous les décombres de ses illusions et s'en alla se ronger le cœur dans les carrefours de l'indifférence.—Cette époque de ténèbres a été le Moyen Age de mon ère, disait-il, au lendemain de sa renaissance chrétienne.

Les lettres, il est vrai, n'y perdaient pas grand chose. Cet esprit noué comme un cep, condamné à se chercher et à s'attendre bien longtemps, ne devait se développer, littérairement, que fort tard, sous un arrosage emphytéotique de pleurs.

Les bibliothèques publiques étant devenues pour lui l'habituel refuge, il y connut cet ami déjà mentionné, le seul qu'il ait jamais eu. C'était un doux maniaque d'histoire ecclésiastique et de monographies pontificales, âme sereine et peu croyante, en tout l'opposé de Marchenoir.

Privé de fortune, comme il convient aux lapicides de l'érudition, ce documentaire vivait besogneusement d'un grisâtre bulletin bibliographique dans une grande revue. À ce titre, il voyait passer chez lui le torrent des livres lancés sur le monde par la sottise ou la vanité contemporaines.

Providentiellement, il y avait menace de déluge vers le temps où il commença de s'intéresser à ce vagabond qui avait l'air de marcher dans une gloire de misères et dont la physionomie douloureuse lui parut extraordinaire.

Un jour donc, ému de compassion, il le fit dîner et l'emmena chez lui, pour qu'il le débarrassât, disait-il, de ce monceau de brochures dont la vente seule pouvait être utile. C'est à dater de ce bienheureux instant que Marchenoir s'élança dans la carrière enviée d'ami du critique, la seule que, durant une assez longue période, on lui ait vu exercer avec avantage.

Mais, surtout, il eut un ami, enfin! «Un ami fidèle, medicamentum vitæ et immortalitatis,» prononce mystérieusement le Saint Livre,—comme si la véritable amitié pesait les milliards de mondes qu'il faut pour contrebalancer la miette de pain transsubstantiée que ces expressions rappellent!

XVI

La Femme n'apparut dans la vie de Marchenoir qu'à la fin de cette première période, c'est-à-dire, après la guerre et après cette décisive secousse d'âme qui l'avait subitement restitué au sentiment religieux dont il portait en lui, dès son premier jour, les prédéterminations ignorées.

Auparavant, il avait été chaste à la manière des prisonniers et des matelots, lesquels ne voient ordinairement dans l'amour qu'une désirable friction malpropre, en l'obscurité de coûteux repaires. Tantale stoïque d'un festin d'ordures, il s'était résigné, comme il avait pu, à la privation des inespérables immondices. D'un côté, le dénuement absolu, de l'autre, la timidité la plus incroyable chez un tel violent, le préservèrent plus efficacement que la religion même, quand elle intervint pour lui amollir le cœur….

Les hauts penseurs qui décrètent professionnellement le balayage de toute notion religieuse, ont cette amusante contradiction d'exiger que les chrétiens dont la foi résiste à leurs récurages et à leur potasse soient, au moins, des saints. Surtout, ils les veulent purs. Ils leur disent des choses aussi robustes que ceci: Vous péchez, donc vous êtes des hypocrites; enthymême lacustre d'une autorité certaine sur les palmes et les squames du marécage antireligieux.

Ce ne serait pas encore trop bête, s'il ne s'agissait ici pour l'âme pensante, livrée aux Dévorants invisibles, que d'un combat très difficile où l'héroïsme continuel fût de rigueur. Après tout, c'est une politique judicieuse et barbue comme l'expérience même, d'empiler sur les épaules d'autrui d'écrasants fardeaux qu'on ne voudrait pas seulement remuer du bout des doigts.

Mais le sentiment religieux est une passion d'amour et voilà ce qu'ils ne comprendront jamais, ces pédagogues de notre dernière enfance, quand il pleuvrait des clefs de lumière pour leur ouvrir l'entendement!

Or, ce tison incendiaire, lancé tout à coup, du plus inaccessible des sommets, dans le misérable torchis humain, au travers du chaume défoncé,—il serait pourtant nécessaire d'en tenir compte, si l'on voulait être raisonnable et juste, à la fin des fins!…

Marchenoir était, plus qu'aucun autre, une conquête de l'Amour et son cœur avait été l'évangéliste de sa raison. Les châtiments et les récompenses du prône, par lesquels on explique si bassement les plus désintéressés transports, n'avaient été pour rien dans son exode spirituel. Il s'était rué sur Dieu comme sur une proie, aussitôt que Dieu s'était montré,—avec la rudimentaire spontanéité de l'instinct.

Alors, comme si sa destinée se fût accomplie à cet instant, une soudaine et corrélative révélation s'était faite, en cet élu de la Douleur, de sa propre puissance affective, jusqu'alors inconnue de lui-même, enveloppée et flottante dans l'amnios…. Une surprenante avidité de tendresse humaine fut l'accompagnement immédiat des surnaturelles appétences de ce vierge cœur.

Du premier coup, sans avoir passé par le cloaque des intermédiaires impressions cupidiques, il se trouva prêt pour la grande tribulation passionnelle. Tout ce que la misère et les défiances d'un rétractile orgueil avaient, jusque-là, comprimé, fit explosion: l'ignorance, les niaises pudeurs, les crédulités jobardes, les lyriques éruptions, les attendrissements dangereux, le besoin subit de se fendre l'âme du haut en bas, au milieu même du hennissement sexuel, enfin, tout le déballage coquebin d'un chérubinisme attardé et grandiloque. Éternelle dilapidation des mêmes trésors pour aboutir à l'empyreume fatal de la passion satisfaite!

Cet éphèbe de vingt-huit ans, sourcilleux et mal vêtu,—qui portait son cœur comme un hanneton dans une lanterne et dont le redoutable esprit, semblable à la fleur détonnante du cactus, commençait à peine à se détirer sous ses membraneuses enveloppes,—était une proie trop facile pour que de passantes curiosités libertines ne s'en emparassent pas.

Marchenoir fit de l'amour extatique dans des lits de boue, avec une conscience dilacérée, en se vomissant lui-même,—à l'instar de ces anachorètes pulvérulents de l'ancienne Égypte que l'aiguillon de la chair contraignait parfois à venir secouer leurs carcasses mortifiées dans d'impures villes et qui s'enfuyaient ensuite, gavés d'horreur.

Plus coupable encore, cet assidu relaps d'incontinence laissait mijoter son vomissement de chien de la Bible, en prévision des lâches retours. Écartelé à Dieu et aux femmes, navré du perpétuel fiasco des héroïques puretés qu'il avait rêvées,—également incapable de s'asseoir dans un granitique parti-pris de paillarder impavidement, et d'exterminer le bouc intérieur qui renaissait jusque sous le couteau des holocaustes pénitentiels, il se vit souffleter par l'imperturbable nature, juste autant de fois qu'il avait prématurément espéré de la dompter.

Lâche pénitent, sans aucun doute, mais vergogneux et humilié. Il avouait, du moins, sa détresse et ne cadenassait pas exclusivement son ignominie dans le coffre-fort des confessionnaux et des tabernacles. Il eût été difficile de rencontrer un fornicateur plus éloigné de l'hypocrisie ou de la plus légère velléité de contentement de lui-même.

Il faut le redire, cet adolescent ne ressemblait à aucun autre. Il était né pour le désespoir et le christianisme dérangea sa vie, en le remplissant,—si tard!—de l'afflictive famine d'amour, surajoutée à l'autre famine. À moins d'un miracle que Dieu ne fit pas, comment cet ébloui de la Face du Seigneur,—Icare mystique aux ailes fondantes,—aurait-il pu échapper au vertige qui l'aspirait vers les argileuses créatures conditionnées à cette Ressemblance?…

Il serait évidemment insensé d'espérer que des contemporains de M. Zola, par exemple, auront la bonté de concéder ces prolégomènes enfantins de la très rare grandeur morale qui va être racontée. La déliquescente psychologie littéraire de cette fin de siècle n'acceptera pas non plus que d'aussi peu perverses prémisses puissent jamais engendrer une concluante délectation esthétique. Enfin et surtout, la porcine congrégation des sycophantes de la libre pensée pourra s'accorder le facile triomphe de contemner,—jusqu'au fientement vertical!—l'exacte genèse de ce catholique ballotté par d'impures vagues au-dessus d'absurdes abîmes…. Qu'importe!

XVII

Marchenoir pleurait auprès du corps de son père, lorsqu'il reçut à la fois deux lettres de Paris: celle de Dulaurier et une autre de son ami le bibliographe. Il ouvrit aussitôt cette dernière:

«Mon affligé, Voici cinq cents francs que j'ai pu réunir en tricotant activement de mes deux jambes de derrière depuis ton départ, et que je t'adresse avec une joie infinie. Pas de remerciements, surtout, n'est-ce pas, tu sais si je les méprise?

«Cher cœur souffrant, ne te laisse pas dévorer par ton chagrin. Tu as ton livre à faire. Tu as de grandes choses à dire à certaines âmes, à qui personne ne parle plus. Relève-toi. Je n'ai pas d'autre parole de consolation à t'offrir. Ton infortuné père, que tu n'as pas plus tué que je n'ai tué le mien, a beaucoup plus besoin, à cette heure, de tes suffrages actifs que de tes larmes. Tu dois, ce me semble, comprendre ce langage.

«Tu ne m'as pas écrit,—naturellement!—et je n'y comptais guère, malgré ta promesse. Mais, en revanche, tu as écrit à Dulaurier pour lui demander de l'argent, comme si je n'existais pas, moi! Je l'ai rencontré aujourd'hui même, alors que j'étais en course précisément pour t'en procurer, et il m'a tout appris.

«Tu es un traître, mon pauvre Caïn, et un imbécile par-dessus le marché. Comment pouvais-tu espérer que ce fantoche de lettres, cet Harpagon-Dandy, se porterait volontiers à te secourir? Est-ce que, par hasard, tu tomberais dans le gâtisme définitif de supposer que cette reliure, soi-disant pensante, de tous les lieux communs et de toutes les inanités clichées, puisse être capable d'entrevoir seulement l'immense honneur que tu lui fais en l'implorant? C'est par trop idiot et si tu n'étais pas si malheureux, je t'assommerais d'injures.

«Il m'a joué tous les airs de sa mandoline, le misérable! Il s'est attendri, comme toujours, sur tes chagrins, sur ta malchance littéraire, etc. Puis, prenant mon silence pour une approbation de tout ce qu'il lui plairait de me faire entendre, cet eunuque,—pour qui le fanatisme consiste à dire oui ou non sur n'importe quoi,—a parlé, une fois de plus, de ton intolérance si regrettable et de ton injuste rage de dénigrement; il m'a donné sa parole d'honneur que tes absurdes principes étaient incompatibles avec l'idée qu'on pouvait se faire d'une tête sagement équilibrée et qu'ainsi tu n'arriverais jamais à rien. Au fond, il te redoute terriblement et voudrait bien que tu restasses à Périgueux.

«J'ai parfaitement senti qu'il tenait surtout à se justifier par avance du soupçon de ladrerie. Il paraît qu'il a poussé le zèle de l'amitié jusqu'à s'en aller demander pour toi l'aumône au docteur, qui s'est fendu de quelques pièces de cent sous, à ce que j'ai pu comprendre. Ça ne doit pas être gros. Une bien jolie pratique, celui-là encore! J'espère bien que tu vas leur renvoyer immédiatement leur sale monnaie.

«Ce Dulaurier a eu un mouvement admirable:—Voulez-vous prendre ma montre? m'a-t-il dit d'une voix mourante, vous la porteriez au mont-de-piété et vous enverriez l'argent à ce malheureux.

«Moi, toujours silencieux, je regardais l'oignon monter et descendre dans le gousset, puis finalement disparaître, comme un pauvre cœur qu'on dédaigne. Cela tournait au Palais-Royal.

«Cette oblation grotesque me rappela, néanmoins, que l'heure galopait. Je me hâtai de le féliciter sur son ruban rouge et sur le prix de cinq mille francs qu'on vient de lui décerner, en le suppliant avec douceur de vouloir bien épandre désormais sa protection sur quelques écrivains supérieurs que je lui nommai, et que les récompenses n'atteignent jamais. Il m'a regardé alors avec des yeux de merlan au gratin et s'est immédiatement fait disparaître. J'espère que m'en voilà débarrassé pour quelque temps.

«Maintenant, très cher, pleure à ton aise, tant que tu pourras, en une seule fois, et quand ce sera bien fini, fais ce que je vais te dire.

«Va-t'en à la Grande Chartreuse et demande l'hospitalité pour un mois. Je connais ces excellents religieux, confie-leur tes idées, tes projets, ils te feront la vie douce et si tu sais leur plaire, ils ne te laisseront pas revenir à Paris sans ressources. N'hésite pas, ne délibère pas, je sais ce que je te dis. Je vais même écrire au Père Général pour t'annoncer et te présenter. On te sinapisera le cœur sur cette montagne et tu pourras ensuite reprendre la lutte avec une vigueur nouvelle qui déconcertera plusieurs sages.

«Ne t'inquiète pas au sujet de ta Véronique. La bonne fille s'extermine à prier pour toi dix-huit heures par jour. Tu peux te flatter d'être aimé d'une bien extraordinaire façon. Sa hâte de te revoir est extrême, mais elle comprend que je te donne un bon conseil en t'envoyant à la Chartreuse.

«Rien à craindre pour le pot-au-feu. Je suis là et tu dois un peu me connaître, n'est-ce pas? Je te serre dans mes bras.

«GEORGES LEVERDIER.»

XVIII

Ce Georges Leverdier, à peine connu dans le monde des lettres, était bien, en réalité, le seul homme sur lequel Marchenoir pût compter. L'avare destinée ne lui avait donné que cet ami et, encore, elle l'avait choisi pauvre, comme pour empoisonner le bienfait.

Il faut l'expérience de la misère pour connaître l'affreuse dérision d'un sentiment exquis frappé d'impuissance. La crucifiante blague archaïque sur les consolations lambrissées et trimalcyonnes de l'amour dans l'indigence, ne paraît pas une ironie moins insupportable quand il s'agit de la simple amitié. C'est peut-être la plus énorme des douleurs, et la plus suggestive de l'enfer, que cette nécessité quotidienne d'éluder le réciproque secours qui s'achèterait quelquefois au prix de la vie,—si l'infâme vie du Pauvre pouvait jamais avoir le poids d'une rançon!

Leverdier, passionné pour Marchenoir, qu'il regardait comme un homme du plus rare génie, et dont il s'honorait d'être l'inventeur, avait réalisé des prodiges de dévouement. Il se comptait pour rien devant lui et ne s'estimait qu'à la mesure des services qu'il pouvait lui rendre.

Il l'avait connu en 1869, il y avait déjà quatorze ans,—alors que la supériorité hivernale de son étonnant ami ne donnait encore aucun signe de maturité prochaine. Mais il l'avait fort bien démêlée sous la gourmande frondaison de chimères et de préjugés qui en retardait le développement. Il avait même, en horticulteur plein de diligence, pratiqué, d'un sécateur tremblant, quelques émondages respectueux.

Marchenoir était un peu son œuvre. Naturellement froid et peu enthousiaste pourtant, cet original critique avait livré son âme en esclavage pour cette Galathée d'airain qui aurait lassé la ferveur d'un Pygmalion moins intellectuel. Cette donation de tout son être avait été jusqu'au célibat volontaire!—la piété de ce séide ne lui permettant pas de reculer devant aucune immolation avantageuse pour son prophète.

Il est vrai que celui-ci lui avait à peu près sauvé la vie pendant la guerre. Ils faisaient partie du même bataillon de francs-tireurs et, dans l'effroyable sauve-qui-peut de la retraite du Mans, le chétif Leverdier, épuisé de fatigue et tordu par le froid, serait peut-être mort sur la neige, au milieu de l'indifférence universelle, si son compagnon, doué d'une vigueur extraordinaire, ne l'eût porté dans ses bras pendant plus de deux lieues et n'eût enfin réussi, par supplications et menaces, à le faire admettre dans une charrette quelconque dont il faillit égorger le conducteur.

Aussi, Leverdier ne pouvait s'absoudre de n'être pas millionnaire.
Volontiers, il s'accusait de sa pauvreté comme d'une trahison.

—Je déteste l'argent pour lui-même, disait-il, mais je devrais être un sac d'écus sous la main de Marchenoir. J'aurais ainsi une excuse plausible d'encombrer sa voie.

Et cependant, il n'était guère assuré d'un futur triomphe! Sa pensée, fort enflammée quand elle se fixait sur son ami, redevenait singulièrement lucide et froide quand il l'abaissait sur le public contemporain. L'espérance d'un avenir moins sombre était chez lui en raison inverse de la hauteur de génie qu'il supposait et ce calcul n'allait pas sans déchirement.

Marchenoir, son aîné de quelques mois, venait d'entrer dans sa quarante et unième année, il avait publié déjà deux livres jugés de premier ordre et la gloire aux mains pleines d'or ne venait pas. Elle se prostituait dans les pissotières du journalisme.

Leverdier avait fait des démarches inouïes auprès des directeurs et rédacteurs en chef qui se refusèrent toujours au lancement d'un écrivain dont l'indépendance révoltait leur abjection. Celui-ci, d'ailleurs, ne leur avait jamais caché son absolu dégoût. Littéralement, il les déféquait. Il laissait agir son fidèle esclave pour qu'on ne lui reprochât pas de refuser absolument de s'aider lui-même, mais il se serait fait couper tous les membres avec des cisailles de tondeur de jument et scier entre deux planches à bouteilles longtemps savonnées, par un maniaque centenaire ivre depuis trois jours, avant de consentir à une démarche personnelle en vue de recueillir, de leurs nidoreuses mains, un quartier de cette charogne archi-putréfiée dont ils sont les souteneurs et qu'ils vendent pour de la vraie gloire!

On ne pouvait raisonnablement pronostiquer un succès beaucoup plus éclatant à la nouvelle œuvre qui se préparait. Marchenoir allait toujours s'exaspérant dans sa forme déchaînée, qui rappelait l'invective surhumaine des sacrés Prophètes. Il se faisait de plus en plus torrentiel et rompeur de digues.

Leverdier qui l'admirait précisément à cause de cela, ne pouvait, cependant, se dissimuler, qu'on allait ainsi à d'inévitables catastrophes. Il avait fini par en prendre son parti et s'était fait le résigné pilote de la tempête et du désespoir.

XIX

La munificence de Leverdier consterna Marchenoir sans le surprendre. Depuis longtemps, il était habitué à ces merveilles de dévouement qui le bourrelaient d'inquiétude. Il ne s'était pas adressé à lui, le sachant fort gêné et capable, néanmoins, de s'écorcher vif et de se tanner sa propre peau, s'il eût fallu, pour lui procurer un peu d'argent. Quoique l'égoïsme affectueux et l'élégante sordidité de Dulaurier lui fussent parfaitement connus, il avait espéré que, pour cette fois du moins, il n'oserait se dérober et que l'exceptionnelle monstruosité d'un tel refus l'épouvanterait par ses conséquences possibles. Il n'avait pas prévu le truc du docteur.

Il mit, un moment, les deux lettres sur le visage du mort, comme pour le faire juge, puis il alla s'occuper des préparatifs funèbres, non sans avoir cacheté avec soin, sous une vierge enveloppe, le billet de cent francs de Dulaurier qu'il lui renvoya, le soir même, sans un seul mot.

Il avait terriblement besoin d'une impression qui le protégeât contre les dévorements de sa pensée, et le message de son ami lui fut, de toutes manières, une délivrance.

Son père était mort sans le reconnaître, ou, ce qui revenait au même, sans témoigner, par aucun signe, qu'il le reconnût. Le silence de plusieurs années de séparation et de mécontentement n'avait pas été interrompu, même à ce suprême instant. Les deux dernières heures de l'agonie, il les avait passées auprès du moribond, agenouillé, pénitent, plein de prières, portant son cœur,—comme un calice,—dans ses mains tremblantes, pour qu'une parole, un regard ou seulement un geste de pardon y tombât. Le mystère de la mort était entré, sans prendre conseil, et s'était assis entre eux sur son trône d'énigmes …

Cette reine de Saba qui pérambule sans cesse avec ses effrayants trésors de devinailles, Marchenoir la connaissait bien! Il l'avait appelée en de néfastes heures, et elle était venue frapper à côté de lui,—tellement près qu'il en avait odoré le souffle et bu la sueur. Il lui en était resté comme un goût de pourriture et des crevasses au cœur!…

Mais, cette fois, il lui semblait avoir été mieux atteint. Il se découvrait une palpitation filiale ignorée et cet arrachement nouveau, après tant d'autres, lui parut une lésion énorme, hors de proportion avec le reliquat d'énergie qu'on lui laissait pour le supporter.

Un moment, il oublia tout, les deux êtres dont il était aimé, les vastes projets de son esprit, le cadavre même qui bleuissait sous son regard, une glaçante rafale d'isolement vint tournoyer dans cette chambre mortuaire embrumée de crainte, il se sentit «unique et pauvre,» ainsi qu'il est écrit du Sabaoth terrible, et il sanglota sur lui-même, comme un enfant abandonné dans les ténèbres.

Mais, bientôt, l'épine de révolte aux noires fleurs, dont il s'était transpercé de sa propre main, renouvela ses élancements.—Pourquoi une vie si dure? Pourquoi cette aridité invincible de l'humus social autour d'un malheureux homme? Pourquoi ces dons de l'esprit, si semblables à d'efficaces malédictions, qui ne semblaient lui avoir été départis que pour le torturer? Pourquoi, surtout, ce piège à peu près inévitable, de ses facultés rationnelles en conflit perpétuellement inégal avec ses facultés affectives?…

Tout ce qu'il avait entrepris pour la gloire de la vérité ou le réconfort de ses frères avait tourné à sa confusion et à son malheur. Les entraînements de sa chair, les avait-il assez infernalement expiés! C'était fini, maintenant, tout cela, c'était très loin, c'était effacé par toutes les canoniques pénitences qui raturent la coulpe du chrétien. Le torrent d'immondices avait passé sans retour, mais le vase de la mémoire avait gardé la lie la plus exquise d'anciennes douleurs, qui avaient été presque sans mesure.

Deux cadavres de femmes, naguère lavés de ses larmes, lui paraissaient étendus à droite et à gauche de celui de son père, et un quatrième, cent fois plus lamentable,—celui d'un enfant,—gisait à leurs pieds.

De ces deux femmes qu'il avait adorées jusqu'à la démence et dont il avait accompli le miracle de se faire aimer exclusivement, la première, arrachée à une étable de prostitution, était morte phthisique,—après deux ans de misère partagée,—dans un lit d'hôpital où le malheureux, n'ayant plus un sou, avait dû la faire transporter. Administrativement avisé du décès et voulant, au moins, donner une sépulture à la pauvre fille, il avait avalé, en l'absence momentanée de son ami, des vagues de boue pour trouver les quelques francs du convoi des pauvres, et il était arrivé une minute à peine avant l'expiration du délai réglementaire.

Ce déplorable corps nu, jeté sur la dalle de l'amphithéâtre, éventré par l'autopsie, environné d'irrévélables détritus, suintant déjà les affreuses liqueurs du charnier, avait commencé, pour ce contemplatif dévasté, la dangereuse pédagogie de l'Abyme!

XX

L'aventure de la seconde morte n'avait pas été moins tragique. Celle-ci, Marchenoir ne l'avait pas épousée sur un grabat de déjections, dans le gueulement d'épithalame d'une porcherie d'ivrognes en rut.

C'était une de ces pauvresses d'esprit de la débauche,—à casser les bras à la Justice!—une de ces irresponsables chasseresses, ordinairement bredouilles, du Rognon pensant, sommelières sans vocation, inhabiles à soutirer la futaille humaine.

Il l'avait trouvée une nuit, dans la rue, désolée et sans asile. Son histoire, infiniment vulgaire, était la navrante histoire de cent mille autres. Séduite par un drôle sans visage que d'incrustables espaces avaient presque aussitôt englouti, chassée de sa pudibonde famille et ballottée, comme une épave, elle était tombée sous la domination absolue d'un de ces sinistres voyous naufrageurs, moitié souteneurs et moitié mouchards, qui monopolisent à leur profit la camelotte de l'innocence.

Forcée, depuis des mois, de transmuer sa chair en victuaille de luxure, sous la menace quotidienne d'épouvantables volées, la malheureuse, décidément inapte, mourante d'horreur et n'osant plus réintégrer l'horrible caverne, accepta sans hésitation les offres de service de Marchenoir, exceptionnellement galionné de quelques pièces de cent sous.

Incapable d'abuser d'une pareille détresse et rempli d'évangéliques intentions, celui-ci dormit sur une chaise plusieurs nuits de suite, cachant dans sa chambre et dans son lit cette désirable créature qui tremblait à la seule pensée de sortir. Il fallut devenir amoureux et le devenir passionnément. Le fragile chrétien interrompit, à la fin, ses dormitations cathédrales et une grossesse imprévue récompensa bientôt sa ferveur.

Il gagnait alors un peu d'argent, aux Archives de l'État, comme harponneur de documents onctueux, pour le compte d'un fabricant d'huile de baleine historique de l'Institut. Cette énorme aggravation de sa misère ne l'épouvanta pas. Praticien du concubinage héroïque, la circonstance d'un enfant à naître, loin de le troubler, lui parut un bénissable surcroît providentiel de tribulations.

Un soir, la grossesse étant déjà fort avancée, on rapporta chez lui sa maîtresse à moitié morte et l'enfant naissant. La mère étant tombée sur son ancien éditeur, avait été rouée de coups et sauvagement piétinée, au conspect d'un troupeau de boutiquiers dont pas un seul n'intervint. L'infortunée expira dans la nuit, après avoir accouché avant terme, laissant au seul ami qu'elle eût jamais rencontré, le souvenir crucifiant de la plus délicieusement naïve des tendresses.

Fauvement, il se jeta à son fils. Dans cette âme d'ancêtre, altérée de dilection, le sentiment paternel éclata comme un incendie.

Ce fut une nouvelle sorte de délire, fait de toutes les agitations précordiales du passé et de toutes les antérieures tempêtes, un epitomé sublime de toutes les procellaires véhémences de la passion, enfin clarifiée, spiritualisée, concentrée et dardée uniquement sur le berceau de cet enfantelet débile.

Redoutant les meurtrières abominations des nourriceries lointaines, il voulut le garder auprès de lui et, à force d'amoureuse énergie, parvint à le faire vivre jusqu'à l'âge de cinq ans. Ce que cela lui coûta, lui-même n'aurait pu le dire! Mais il voulut être heureux de souffrir et se fit une volupté de râler toutes les agonies. Pour son enfant, il aurait accepté de cheminer dans une voie lactée de douleurs!

Lorsqu'après avoir fait n'importe lequel des quinze ou vingt métiers humiliants que la nécessité lui suggéra, il venait le reconquérir chez une vieille voisine qui le gardait en son absence, c'était un cri et une extase!…

Il prenait ce petit être comme Hercule dut prendre le grand Antée, fils de la terre, avec des bras enveloppeurs que l'écroulement des cieux n'aurait pu désenlacer. Il l'emportait dans sa chambre, comme un ravisseur, et le roulait éperdument dans son sein. C'étaient des baisers de folie, des balbutiements, des cataractes de pleurs. Il sortait, de lui de si pénétrants effluves d'amour que l'enfant ne sentait aucun effroi de toutes ces furies et ne tremblait que du tremblement de douceur de ces bras terribles!

Voyant son père toujours en larmes, il lui essuyait les yeux du bout de ses faibles doigts, trop pâles.—Pauvre petit père, ne pleure pas, tu sais bien que ton petit André ne veut pas mourir sans ta permission, lui disait-il, la dernière fois qu'ils se virent, avec une précoce et surprenante lumière de pitié dans les deux lampes sépulcrales de ses vastes yeux d'enfant marqué pour la mort.

Cette frêle créature devait normalement expirer bientôt sur le cœur du malheureux homme qui ne pouvait pas être le thaumaturge qu'il aurait fallu pour l'empêcher de mourir. Même cette redoutable consolation ne lui fut pas accordée! La destinée, jusqu'alors simplement impitoyable, se manifesta soudain si noirement atroce, si démoniaquement hideuse, que le hurlement identique d'une éternité de damnation put être défié d'exprimer la touffeur de désespoir d'un plus hermétique enfer!

Comment la chose arriva-t-elle exactement? ce réprouvé ne parvint jamais à le savoir. Après trois jours d'une disparition que personne ne put expliquer, le corps du pauvre petit fut découvert par Leverdier, à la Morgue, entre un noyé et une assommée qui ressemblait vaguement à sa mère. Il fut établi que le sujet était mort d'inanition.

Comment et pourquoi? Questions sans réponse, mystère insoluble que rien ne put éclaircir …

Ce fut le bon Leverdier qui passa de jolis instants! Marchenoir eut quinze jours de frénésie admirablement caractérisée. Il fallut l'intervention du commissaire de police pour l'enterrement et huit paires de robustes bras pour lui arracher le corps de son fils. Il ne se retrouva lui-même qu'au bout de deux mois d'une sorte de fièvre turbulente, son organisme puissant ayant vaincu,—pour lui seul, hélas!—la mort jugée presque inévitable, une demi-douzaine de fois.

XXI

On conçoit maintenant, ce que pouvaient être les idées et les sentiments de Marchenoir, veillant le cadavre de son père qu'il s'accusait d'avoir fait mourir. Le retour spectral de ses propres songes de béatitude paternelle éclairait d'une lumière fantastiquement désolée,—à la manière d'une lune déclinante et rasant le niveau des eaux,—la vengeresse coalition de ses remords. Les remontrances expiatrices de son passé lui faisaient, une fois de plus, indéniablement manifeste, l'inoxydable équité des glaives dans les cœurs qui sont à point pour être transpercés.

C'était vrai, cependant, que pour lui, les glaives avaient été jugés par trop nobles. Ce qu'il avait enduré, c'était une transfixion de pilotis, enfoncés à coups de marteaux qui pesaient le monde, avec cent mille hommes au cabestan!

Mais, en cet instant de méditative rétrogradation de sa conscience, envahi du grandiose quasi divin de la paternité et mesurant à ses souffrances personnelles les présumables souffrances du mort, il se persuadait qu'une Justice incapable d'erreur s'était exercée, ici et là, comme toujours, dans d'irrépréhensibles arrêts; quoiqu'il se proclamât sans intelligence pour en pénétrer les indéchiffrables considérants. Étant arrivé par cette route à un complet attendrissement, les larmes avaient redoublé dans le silence précaire de l'esprit et le facteur de la poste avait dû présenter son registre ponctuel au plus beau milieu d'une tempête de pleurs.

Dans son actuelle disposition à tout magnifier, la fidélité canine de son ami lui parut immense, surhumaine, et, par un bonheur inouï, il ne se trompait pas. Leverdier était véritablement unique. On pouvait croire qu'il avait été créé spécialement pour cette besogne de se donner à un être d'exception qui, sans lui, eût été tout à fait seul. Pour employer une image extravagante et monstrueuse, ce dévouement était comme l'appendice génital de la supériorité virile de Marchenoir, probablement inféconde sans ce testicule providentiel!

Sa lettre lui fut donc un dictame, un électuaire, un rafraîchissement céleste. Sans hésiter une seconde, il résolut d'accomplir le voyage que lui conseillait un homme dont il avait eu tant d'occasions d'éprouver le pratique discernement. D'ailleurs, cette retraite à la Grande Chartreuse était, depuis longtemps, un de ses vœux et lui souriait étrangement.

Il était, certes, bien éloigné de la vocation cénobitique. Après la mort de son enfant, il y avait deux ans, la pensée lui était venue d'essayer de la Trappe et il avait été se faire tâter à la Maison-Dieu. L'expérience, fort bien faite, avait donné un résultat surabondamment négatif et on ne s'était pas gêné pour lui dire qu'une excessive activité d'imagination s'opposait en lui à l'architecture de cet acéphale rigide et pieux qu'on nomme un trappiste.

Mais quelques semaines de recueillement dans la mouvance plus intellectuelle de saint Bruno lui paraissaient extrêmement désirables. Il pourrait, dans la paix sédative de ce désert, vérifier à l'aise certaines inductions métaphysiques encore insuffisamment élaborées, pour un livre qu'il avait entrepris dans les âffres écartelantes de son existence de Paris. Surtout, il appuierait son âme exténuée à ce rouvre monastique du silence et de la prière qui lui communiquerait, sans doute, quelque chose de sa tranquille vigueur.

Du côté de cette femme que Leverdier nommait Véronique et qui n'était pas la maîtresse de Marchenoir, quoiqu'elle vécût avec lui et par lui, la sollicitude pélicane de son mamelouck le délivrait de tout rongeur souci, au sujet de la subsistance quotidienne, aussi longtemps que durerait sa départie. Il y avait là une histoire aussi simple que peu vraisemblable.

Véronique Cheminot, célèbre, naguères, au quartier latin sous le nom expressif de la Ventouse, était une splendide goujate que dix années, au moins, de prostitution sur vingt-cinq n'avaient pu flétrir. Et Dieu sait pourtant l'effroyable périple de ce paquebot de turpitudes!

Née dans un port breton, d'une ribaude à matelots malencontreusement fruitée par un cosmopolite inconnu, nourrie, on ne savait comment, dans cet égout, polluée dès son enfance, putréfiée à dix ans, vendue par sa mère à quinze, on l'avait vue se débiter dans toutes les halles à poisson de la luxure, se détailler à la main sur tous les comptoirs de stupre, pendre à tous les crocs de la grande triperie du libertinage.

Le boulevard Saint-Michel l'avait assez connue, cette rousse audacieuse qui avait l'air de porter sur sa tête tous les incendies qu'elle allumait dans les reins juvéniles des écoles!

Elle ne passait pas généralement pour une bonne fille. Quoiqu'elle eût fait d'étranges coups de tête pour des hommes qu'elle prétendait avoir aimés, cette avide guerrière se livrait à de terrifiques déprédations qui la rendaient infiniment redoutable aux familles. À l'exception de quelques rares et singuliers caprices qui lui faisaient mettre parfois dans son lit des vagabonds sans asile,—et qu'on expliquait inexactement par la fangeuse nostalgie de sujétion particulière à ces réfractaires,—ses caresses les plus authentiques étaient d'une vénalité escaladante, qui montait jusqu'au lyrisme. Elle avait gardé cette ingénuité de croire fermement que les hommes qui la désiraient étaient tous des apoplectiques d'argent qu'aucune saignée ne pouvait jamais anémier.

Sa cupidité fort à craindre n'était pourtant pas hideuse. Elle vidait facilement son porte-monnaie dans la main de ses camarades moins achalandées et, quelquefois même, ne se refusait pas la fantaisie d'inviter brusquement le premier mendiant guenilleux qu'on rencontrait, à l'inexprimable consternation du type, horripilé de ce convive et menacé,—s'il aventurait un mot séditieux,—de l'apparition d'Adamastor.

XXII

Marchenoir avait été désigné pour retirer ce Maëlstrom de la circulation. Il n'y pensait guère, pourtant, quand la chose lui arriva. Il commençait à peine à se remettre et à se radouber de l'énorme tourmente de cœur qui vient d'être racontée. Il ne se sentait nullement disposé à recommencer ces sauvetages, ces rédemptions de captives qui lui avaient coûté si cher et qui avaient été si nombreux en une dizaine d'années, quoique les deux plus considérables seulement aient dû être mentionnés, à cause de leur durée et du tragique de leur dénouement.

D'ailleurs, une grande révolution s'était faite en lui, fort antérieure à la récente catastrophe. Il vivait dans la continence la plus ascétique et les sophismes de la chair n'avaient plus aucune part aux déterminations victorieuses de sa volonté. Parvenu enfin à la plénitude de sa force intellectuelle et physiologique, il était, de tous les hommes, le plus tendre et le plus inséductible.

Aucune circonstance dramatique ne signala le commencement de ses relations avec la Ventouse. Ayant cessé, depuis Leverdier, le famélique vagabondage de ses débuts, gagnant à peu près sa vie et, aussi, souvent celle des autres, par diverses industries dont la littérature était la moins lucrative, connu déjà par des scandales de journaux et même un peu célèbre, ce sombre individu, si différent de tout le monde et qui ne parlait jamais à personne, intrigua fortement la bohémienne qui le voyait habituellement déjeuner à quelques pas d'elle, dans un petit restaurant du carrefour de l'Observatoire. Ce fut à un point qu'elle prit des informations et rêva d'exercer sur lui son ascendant.

Le manège de circonvallation fut banal, comme il convenait, et tout à fait indigne de la majesté de l'histoire. Elle obtint ceci que Marchenoir, très doux sous son masque de fanatique, répondit, sans même fixer les yeux sur elle, aux remarques saugrenues qu'elle supposait grosses d'une conversation, par d'inanimés monosyllabes qu'on aurait crus péniblement tirés à la poulie du fond d'un puits de silence.

Exaspérée de ce médiocre résultat, elle lui dit un jour:

—Monsieur Marchenoir, j'ai envie de vous et je vous désire, voulez-vous coucher avec moi?

—Madame, répondit l'autre avec simplicité, vous tombez fort mal, je ne couche jamais.

Et c'était vrai. Il travaillait jour et nuit avec furie et ne dormait qu'un petit nombre d'heures dans un fauteuil, ce qui fut laconiquement expliqué.

Cette rousse, très stupéfaite, entreprit alors le seul déballage nouveau pour elle, des sages remontrances. Elle parla comme une mère prudente de la nécessité d'une meilleure hygiène, de la longueur des jours et du nécessaire repos des nuits, faites pour dormir, assurait-elle. Enfin, elle crut discerner le besoin pour un homme de pensée d'avoir quelqu'un qui s'occupât de ses petites affaires, etc. Marchenoir paya son déjeuner et ne revint plus.

Un mois après, rentrant chez lui par un minuit très froid, il la trouva accroupie et grelottante sur le seuil de sa porte. Il ne demanda aucune explication, la fit entrer dans sa chambre, alluma du feu, lui montra son lit et se mit au travail. Pas un mot n'avait été prononcé.

Elle vint lui passer ses superbes bras autour du cou.

—Je t'aime, lui souffla-t-elle, je suis folle de toi. Je ne sais pas ce que j'ai. Je ne voulais plus penser à ce caprice que j'avais eu de te tenir dans mes bras, mais ce soir, je me serais traînée sur les genoux pour venir ici. Je vois bien que tu n'es pas comme les autres et que tu dois fièrement me mépriser. Tant pis, dis-moi ce que tu voudras, mais ne me repousse pas.

Et l'impudique vaincue, craignant de déplaire par un baiser, se coula par terre à ses pieds et fondit en larmes.

Marchenoir eut le frisson de la mort.—Ne sera-ce donc jamais fini? pensa-t-il. Il se pencha et partageant l'épaisse chevelure de cette Salamandre en abîme, ondée de flammes,—avec une douceur qui était presque de la tendresse, il lui raconta sa pauvreté et son deuil immense; il lui représenta, sans espoir d'être compris, l'impossibilité de nouer ou de ficeler deux existences telles que les leurs et son horreur, désormais insurmontable, de tout partage, aussi bien dans le passé que dans l'avenir.

À ce mot de partage, la belle fille redressa la tête et, sans vouloir se relever, croisant ses mains en suppliante sur les genoux du maître qu'elle s'était choisi:

—Pardonnez-moi de vous aimer, dit-elle, d'une voix singulièrement humble. Je sais que je ne vaux rien et que je ne mérite pas que vous fassiez attention à moi. Mais il ne peut y avoir de partage. Vous m'avez prise et je ne peux plus être qu'à vous, à vous seul. Les infamies de mon passé, je me les reproche comme des infidélités que je vous aurais faites. Vous êtes un homme religieux, vous ne refuserez pas de sauver une malheureuse qui veut se repentir. Laissez-moi près de vous. Je ne vous demande pas-même une caresse. Je vous servirai comme une pauvre domestique, je travaillerai et je deviendrai peut-être une bonne chrétienne pour vous ressembler un peu. Je vous en supplie, ayez pitié de moi!

Jamais Marchenoir n'avait été si bien ajusté. Il ne se crut pas le droit de renvoyer au marché cette esclave qui lui paraissait s'offrir encore plus à son Dieu qu'à lui. Tous les dangers qui peuvent résulter pour un catholique exact d'une si prochaine occasion habituelle de manquer de continence, il les accepta, avec la certitude résignée de compromettre et de surcharger abominablement sa vie.

Quelques jours après, il s'installait avec Véronique, rue des Fourneaux, au fond de Vaugirard, dans un petit appartement d'ouvrier. Alors, commença cette cohabitation tant calomniée de deux êtres absolument chastes, à la fois si parfaitement unis et si profondément séparés. La formidable machine à vanner les hommes qui s'était appelée la Ventouse, devint, par miracle, une fille très pure et un encensoir toujours fumant devant Dieu. Les pratiques religieuses, d'abord commencées en vue de s'identifier avec l'homme qu'elle aimait, devinrent bientôt un besoin de son amour, son amour même, transfiguré, transporté dans l'infini!