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Le Désespéré

Chapter 25: XXIV
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About This Book

A fiercely confessional narrator recounts extreme privation, familial estrangement, and spiritual torment while confronting the moral and aesthetic failures of bourgeois society. The account centers on an agonizing paternal death experienced as a kind of parricide and the narrator's ensuing guilt, shame, and numbness. Interwoven with vivid scenes of hunger and urban misery are polemical reflections and satirical portraits that assault conventional tastes and hypocrisies. The work alternates intimate testimony and invective to examine vocation, religious intensity, and the personal costs of an uncompromising artistic and ethical stance.

XXIII

Il y eut peu de monde à l'enterrement, les pauvres cercueils n'étant pas, à Périgueux plus qu'ailleurs, convoyés par des multitudes. Il est vrai que Marchenoir, ayant oublié jusqu'aux noms de la plupart de ses concitoyens d'autrefois, s'était borné à faire insérer dans l'Écho de Vésone un entrefilet de convocation générale aux obsèques du défunt. D'ailleurs, la Liturgie mortuaire de l'Église,—la plus grande chose terrestre à ses yeux,—agissait sur tout son être, en cette circonstance, avec une force inouïe et l'exiguité du bétail condolent ne fut inaperçue que de lui.

Pour un pareil désenchanté de la vie, qui n'en connut jamais que les plus atroces rigueurs, et qui semblait avoir été créé eunuque aux joies de ce monde, il y avait dans l'appareil religieux de la mort une force de vertige qui le confisquait tout entier avec un absolu despotisme. C'était la seule majesté à laquelle ce révolté ne résistât pas. On l'avait vu souvent suivre des enterrements d'inconnus et il fallait qu'il fût bien pressé pour ne pas entrer dans une église lorsque le seuil tendu de noir l'avertissait de quelque cérémonie funèbre. Combien d'heures il avait passées dans les cimetières de Paris, à des distances infinies du vacarme social, déchiffrant les vieilles tombes et les surannées épitaphes des adolescents en poussière, dont les contemporains étaient aujourd'hui des ancêtres et dont personne au monde ne se souvenait plus!

Aux yeux de ce contempteur universel, la Mort était vraiment la seule souveraine qui eût le pouvoir d'ennoblir pour de bon la fripouille humaine. Les médiocres les plus abjects lui devenaient augustes aussitôt qu'ils commençaient à pourrir. La charogne du plus immonde bourgeois se calant et se cantonnant dans sa bière pour une sereine déliquescence, lui paraissait un témoignage surprenant de l'originelle dignité de l'homme.

Cette irraisonnée induction, venant à refluer intérieurement sur le plexus syllogistique de son esprit, Marchenoir avait toujours été rempli de conjectures devant tous les signes funèbres. Sans doute, les oracles de la foi touchant les fins dernières et l'ultime rétribution de l'animal responsable, suffisaient à ce croyant. Mais le visionnaire qui était au fond du croyant avait de bien autres exigences, que Dieu seul, sans doute, eût été capable de satisfaire.

Précisément, ce mot d'exigence le faisait bondir. Lui que la mort avait tant déchiré, il se raidissait, en des transports de rage, contre la rhétorique de résignation, qui nomme repos ou sommeil, la liquéfaction des yeux et le rongement des mains de l'être aimé, et le grouillement d'helminthes de sa bouche, et tous les viols inexprimables de la matière sur cette argile si vainement spiritualisée! Il trouvait que l'exigence n'était vraiment pas du côté d'un homme à qui on prenait sa femme ou son enfant, pour en faire, il ne savait quoi, et qu'on priait d'attendre jusqu'à la consommation des siècles!

Si ce n'était pas là une dérision à faire crouler les étoiles, c'était terriblement demander en échange de dons si précaires! Même en sachant tout, ce serait intolérable, et la vérité, c'est qu'on ne sait rien, absolument rien, sinon ce que le christianisme a voulu nous dire.

Mais quoi! c'est un atome d'espérance pour contrepeser un mont de terreurs! La religion seule donne la certitude de l'immortalité, mais c'est au prix de l'enfer possible, de la défiguration sans retour, du monstre éternel!

Cette pauvre créature qu'il pleure, ce misérable, et qu'il appelle en de désolées clameurs du fond de ses nuits,—qui fut son paradis terrestre, son arbre de vie, son rafraîchissement, sa lumière et sa paix dans ses combats,—qu'il n'aille pas s'imaginer, au moins, qu'il lui suffise de l'avoir vu mourir et d'avoir livré le déplorable corps aux dévorants hideux qui sont sous la terre. Si son âme est profonde, tout cela n'est que le commencement des douleurs.

Il y a,—qu'il ne l'oublie pas!—le ciel et l'enfer, c'est-à-dire une chance de béatitude contre dix-sept cent mille de malédiction et de hurlements sempiternels, ainsi que l'enseigne Monsieur Saint Thomas d'Aquin, dont le Bon Pasteur ne paraît pas avoir prévu les doctrines!

Les irrésistibles entraînements de cœur qui jetèrent dans ses bras l'infortunée, les caresses presque chastes, mais non permises, qui lui faisaient oublier, un instant, l'abomination de sa misère,—pendant qu'il s'attendrit confortablement sous les marronniers en fleur,—elle est probablement en train de les expier d'une façon qu'on ne pourrait pas, sans crever de rire, le voir entreprendre de conjecturer.

C'est toute la puissance divine qui est en armes pour supplicier cette douce fillette qui buvait les pleurs de ses yeux et qui se mettait à genoux pour laver ses pieds en sang, quand il avait trop marché pour sa rédemption. C'est maintenant contre elle toute une armée de Xerxès d'épouvantements. La plus intime essence du feu sera tirée de l'actif noyau des astres les plus énormes, pour une inconcevable flagrance de tortures qui n'auront jamais de fin. Cette affreuseté de la putréfaction sépulcrale qui est à faire se cabrer les cavalcades de l'Apocalypse,—ah! ce n'est rien, c'est la beauté même, comparée à l'infamation surnaturelle de l'image de Dieu dans ce brûlant pourrissoir!…

Le désolé catholique avait eu souvent de ces pensées qui le roulaient par terre, rugissant, épileptique, écumant d'horreur.—Dix mille ans de séparation, criait-il, je le veux bien, mais au moins, que je sache où ils sont ceux que j'ai aimés!

Obsécration insensée d'une âme ardente! Il aurait tout accepté, le diadème de crapauds, le mouvant collier de reptiles, les yeux de feu luisant au fond des arcades de vermine, les bras visqueux, tuméfiés, pompés par les limaces ou les araignées, et l'épouvantable ventre plein d'antennes et d'ondulements,—enfin des apparitions à le tuer sur place,—s'il eût été possible d'apprendre quelque chose au prix de cette monstrueuse profanation de ses souvenirs!

Et, maintenant, au bord de la fosse où, le prêtre étant parti, les pelletées de terre tombaient comme des pelletées de siècles sur le nouveau stagiaire de l'éternité, il ne trouvait, en fin de compte, d'autre refuge que la Prière. Cette âme lassée ne s'épuisait plus en sursauts et en convulsions inutiles. Catholique étonnamment fidèle, il s'arrangeait pour retenir le dogme tridentin de l'enfer interminable, en écartant l'irrévocabilité de la damnation. Il avait trouvé le moyen de mettre debout et de donner le souffle de vie à cette antinomie parfaite qui ressemblait tant à une contradiction dans les termes, quoiqu'elle devînt une opinion singulièrement plausible quand il l'expliquait. Mais la prière seule lui était vraiment bienfaisante,—l'infinie simplicité de la prière par laquelle une vie puissante et cachée sourdait tout au fond de lui, par-dessous les plus ignorés abîmes de sa pensée …

Il resta longtemps à genoux, si longtemps que les fossoyeurs achevèrent leur besogne et, pleins d'étonnement, l'avertirent qu'on allait fermer la porte du cimetière. Il eut une satisfaction à s'en aller seul, ayant fort redouté les crocodiles du sympathique regret. Son départ de Périgueux était fixé pour le lendemain et il se proposait de ne voir personne. Il rentra donc immédiatement, se fit apporter une nourriture quelconque et passa une partie de la nuit à écrire la lettre suivante à son ami Leverdier.

XXIV

«J'ai reçu ton argent, mon fidèle, mon unique Georges. Je ferai ce que tu me conseilles de faire, comme si c'était la Troisième Personne divine qui eût parlé, et voilà tout mon remerciement. J'arrive du cimetière et je pars demain pour la Grande Chartreuse.

«Je t'écris afin de me reposer en toi des émotions de ces derniers jours. Elles ont été grandes et terribles. Une virginité de cœur m'a été refaite, je pense, tout exprès pour que je visse expirer mon père que je ne croyais, certes pas, aimer tant que cela. Tu sais combien peu de place il avait voulu garder dans ma vie. Nous nous étions endurcis l'un contre l'autre, depuis longtemps, et je n'attendais rien de plus que cette obscure trépidation que donne à des mortels la vision immédiate et sensible de la mort. Il s'est trouvé qu'il m'a fallu prendre une hache et trancher des câbles pour échapper à ce trépassé qu'on portait en terre …

Je suis saturé, noyé de tristesse, mon ami, ce qui ne me change guère, tu en conviendras, mais la grande crise est passée et le voyage de demain m'apparaît comme une de ces aubes glacées et apaisantes que je voyais poindre, il y a deux ans, du fond de mon lit de fiévreux, après une nuit de fantômes. Ils encombrent désormais ma vie, les fantômes! ils m'environnent, ils me pressent comme une multitude, et les plus à redouter, hélas! ce sont encore les innocents et les très pâles qui me regardent avec des yeux de pitié et qui ne me font pas de reproches!

«Je viens de parcourir, en gémissant, cette pauvre maison de mon père où je suis né, où j'ai été élevé et qu'il va falloir vendre pour payer d'anciennes dettes, ainsi qu'on me l'a expliqué. La mélancolique sonorité de ces chambres vides, plafonnées, pour mon imagination, de tant de souvenirs anciens, a retenti profondément en moi. Il m'a semblé que j'errais dans mon âme, déserte à jamais.

«Pardonne-moi, mon bon Georges, ce dernier mot. Je crois que je ne pourrai jamais dire exactement ce que tu es pour le sombre Marchenoir. J'ai eu un frère aîné mort très jeune, dans la même année que ma mère. Tout à l'heure, j'ai retrouvé des objets enfantins qui lui ont appartenu. Je t'en ai déjà parlé. Il s'appelait Abel et c'est, sans doute, ce qui détermina mon père à m'accoutrer de ce nom de Caïn dont je suis si fier. Je l'aurais peut-être aimé beaucoup s'il avait pu vivre, mais je ne me le représente pas comme toi et je ne te nommerais pas volontiers mon frère.

«Tu es autre chose, un peu plus ou un peu moins, je ne sais au juste. Tu es mon gardien et mon toit, mon holocauste et mon équilibre, tu es le chien sur mon seuil, je ne sais pas plus ce que tu es, que je ne sais ce que je suis moi-même. Mais, quand nous serons morts à notre tour, si Dieu veut faire quelque chose de nos poussières, il faudra qu'il les repétrisse ensemble, cet architecte, et qu'il y regarde à trois fois avant d'employer l'étrange ciment qui lui collera ses mains de lumière!

«Tu as sans doute raison de me reprocher d'avoir écrit à Dulaurier et j'ai raison aussi, très probablement, de l'avoir fait. Il a jugé convenable de me répondre par une lettre qui le déshonore. N'est-ce pas là un beau résultat? Tout ce que tu m'écris de lui, il a pris la peine de me l'écrire lui-même. Le pauvre garçon, c'est à peine s'il se cache de la terreur que je lui inspire.

«Franchement, j'avais cru que ce sentiment bien connu de moi, à défaut de magnanimité, vaincrait son avarice et le déterminerait à me rendre le facile service que je lui demandais. Il a eu la bonté de me conseiller la fosse commune, en me rappelant à l'humilité chrétienne. Pour être si imprudent, il faut qu'il me croie tout à fait vaincu, autrement ce serait par trop bête d'outrager un homme dont la mémoire est fidèle et qui a une plume pour se venger!

«Quant au docteur, je ne l'avais pas prévu dans cette affaire. Ah! ils sont dignes de s'estimer et de se chérir, ces négriers de l'amitié qui m'ont jeté par-dessus bord à l'heure de prendre chasse, et qui mettraient à mes pieds les trésors de leur dévouement si j'obtenais un succès qui me rendît formidable! Avec quelle joie je leur ai renvoyé leur argent, tu le devines sans peine.

«Mais laissons cela. J'ai reçu la visite du notaire de la famille. Je lui suppose d'autres clients, car il est gras et luisant comme un lion de mer. Cet authentique personnage m'apportait d'infinies explications auxquelles je n'ai rien compris, sinon que mon père, vivant uniquement d'une pension de retraite, ne laisse absolument que sa maison et le mobilier, l'un et l'autre de peu de valeur, ce que je savais aussi bien que lui. Mais il m'a révélé certaines dettes que j'ignorais. Il faut tout vendre et l'acquéreur est déjà trouvé, paraît-il. J'ai même cru démêler que je pouvais bien n'en être séparé que de l'envergure d'un large soufflet. N'importe, j'ai signé ce qu'il a fallu, le drôle ayant tout préparé d'avance. Les pauvres n'ont pas droit à un foyer, ils n'ont droit à rien, je le sais, et je me suis cerclé le cœur avec le meilleur métal de ma volonté pour signer plus ferme.

«On me fait espérer un reliquat de quelques centaines de francs qui me seront envoyés, le tripotage consommé. Ce sera mon héritage. Si ton général des Chartreux veut me gratifier de son côté, il m'en coûtera peu de recevoir l'aumône de sa main. Nous pourrons, alors, faire l'acquisition d'un nouveau cheval de bataille pour la revanche ou pour la mort. J'ai le pressentiment que ce sera plutôt la mort et je crois vraiment qu'il me faudrait la bénir, car je commence à furieusement me lasser de jouer les Tantales de la justice!

«Dis à ma chère Marie l'Égyptienne qu'elle continue de prier pour moi dans le désert de notre aride logement. Elle ne pourrait rien faire qui me fût plus utile. Tu ne comprends pas trop bien tout cela, toi, mon pauvre séide. Tu ne sais que souffrir et te sacrifier pour mon service, comme si j'étais un Manitou de première grandeur, et la merveille sans rivale de cette fille consumée de l'amour mystique, est presque entièrement perdue pour toi. Tous les prodiges de l'Exode d'Égypte se sont accomplis en vain, sous tes yeux, en la personne de cette échappée à l'ergastule des adorateurs de chats et des mangeurs de vomissements à l'ognon de la Luxure.

«Pour moi, je grandis chaque jour dans l'admiration et je m'estime infiniment honoré d'avoir été choisi pour récupérer cette drachme perdue, cette perle évangélique flairée et contaminée par le groin de tant de pourceaux.

«Il est étrange que je sois précisément l'homme qu'il fallait pour rapprocher deux êtres si exceptionnels et si parfaitement dissemblables. Dans votre émulation à me chérir, c'est toi, l'homme de glace, qui me brûles et c'est elle, l'incendiée, qui me tempère. Tu ne te rassasies jamais de ce que tu nommes mes audaces et elle tremble parfois de ce qu'elle appelle naïvement mes justices. En même temps, vous vous reprochez l'un à l'autre de m'exaspérer. Chers et uniques témoins de mes tribulations les plus cachées, vous êtes bien inouïs tous les deux et nous faisons, à nous trois, un assemblage bien surprenant!

«Aujourd'hui, tu m'envoies à la Chartreuse du même air d'oracle que tu voulus, autrefois, me détourner d'aller à la Trappe. Seulement, cette fois, je t'obéis sans discussion et même avec autant d'allégresse qu'il est possible. Tel est le progrès de ton génie.

«Tu te portes garant de la roborative et intelligente hospitalité des Chartreux. Je le crois volontiers. Cependant il est peu probable que j'écrive beaucoup dans leur maison. Mais je ferai de l'ordre dans le taudion de mes pensées et je ferai passer le fleuve de la méditation la plus encaissée, au travers des écuries d'Augias de mon esprit.

«Quel livre pourrait être le mien, pourtant, si j'enfantais ce que j'ai conçu! Mais quel accablant, quel formidable sujet! Le Symbolisme de l'histoire, c'est-à-dire, l'hiérographie providentielle, enfin déchiffrée dans le plus intérieur arcane des faits et dans la kabale des dates, le sens absolu de signes chroniques, tels que Pharsale, Théodoric, Cromwel ou l'insurrection du 18 mars, par exemple, et l'orthographe conditionnelle de leurs infinies combinaisons! En d'autres termes, le calque linéaire du plan divin rendu aussi sensible que les délimitations géographiques d'un planisphère, avec tout un système corollaire de conjecturales aperceptions dans l'avenir!!… Ah! ce n'est pas encore ce livre qui me fera populaire, en supposant que je puisse le réaliser!

«Je te quitte, mon ami, la fatigue m'écrase et l'heure galope avec furie. J'ai hâte de fuir cette ville où je n'ai que des souvenirs de douleur et des perspectives de dégoût. Or, j'ai beaucoup à brûler, avant mon départ, dans cette maison qu'on va vendre. Je ne veux pas de profanations. Mais, ça ne va pas être fertile en gaîté, non plus, cette exécution de toutes les reliques de mon enfance!… Bonsoir, mes chers fidèles, et, au revoir dans quelques semaines.

«MARIE-JOSEPH CAÏN MARCHENOIR.»

XXV

Le surlendemain, Marchenoir commençait à pied l'ascension du Désert de la Grande Chartreuse. Lorsqu'il eut franchi ce qu'on appelle l'entrée de Fourvoirie, rainure imperceptible entre deux rocs monstrueux, au delà desquels la vie moderne paraît brusquement s'interrompre, une sorte de paix joyeuse fondit sur lui. Il allait enfin savoir à quoi s'en tenir sur cette Maison fameuse dans la Chrétienté,—si bêtement entrevue, de nos jours, à travers les fumées de l'alcoolisme démocratique,—ruche alpestre des plus sublimes ouvriers de la prière, de ceux-là qu'un vieil écrivain comparait aux Brûlants des cieux et qu'il appelait pour cette raison, les «Séraphins de l'Église militante!»

Les gens badigeonnés d'une légère couche de christianisme, qui veulent que les pèlerinages soient commodes, affirment sous serment que le monastère est inaccessible dans la saison des neiges. L'effet heureux de ce préjugé est une restitution périodique de l'antique solitude cartusienne tant désirée par saint Bruno pour ses religieux!

L'énorme affluence des voyageurs, dans ce qu'on est convenu d'appeler la belle saison, doit être, pour les solitaires, une bien pesante importunité. La foi du plus grand nombre de ces curieux n'aurait certainement pas la force évangélique qui fait bondir les montagnes, et beaucoup viennent et s'en vont qui n'ont pas d'autre bagage spirituel que le très sot journal d'un touriste sans ingénuité. N'importe! ils sont reçus comme s'ils tombaient du ciel,—aérolithes mondains de peu de fulgurance, qui ne déconcertent jamais l'accueillante résignation de ces moines hospitaliers.

La Grande Chartreuse doit donc être visitée en hiver par tous ceux qui veulent se faire une exacte idée de cette merveilleuse combinaison de la vie érémitique et de la vie commune qui caractérise essentiellement l'ordre cartusien, et dont la triomphante expérience accomplit, tout à l'heure, son huitième siècle.

Fondée en 1084, la famille de Saint Bruno,—rouvre glorieux qui couvrit le monde chrétien de sa puissante frondaison,—seule entre toutes les familles religieuses, a mérité ce témoignage de la Papauté: «Cartusia nunquam reformata, quia nunquam deformata, l'ordre des Chartreux, ne s'étant point déformé, n'a jamais eu besoin d'être réformé.»

Dans un siècle aussi jeté que le nôtre aux lamproies ou aux murènes de la définitive anarchie qui menace de faire ripaille du monde, il est au moins intéressant de contempler cet unique monument du passé chrétien de l'Europe, resté debout et intact, sans ébranlement et sans macule, dans le milieu du torrent des siècles.

«D'où cela vient-il?—dit un auteur chartreux contemporain.—De la sagesse qui accompagne nécessairement les résolutions du Définitoire, puisque ses Ordonnances n'obligent qu'après avoir été mises à l'essai; puisque ses Constitutions doivent être approuvées par ceux qui ne les ont pas faites. Ce qui nous a sauvés, c'est ce Définitoire libre, impartial, toujours indépendant, puisque les religieux qui peuvent et doivent le composer arrivent en Chartreuse ignorants ou incertains de leur nomination; ils y viennent alors sans idées préconçues, sans parti pris: la brigue et la cabale seraient impossibles.

«Dans les séances annuelles du Chapitre Général, la première occupation de cette assemblée est de former le Définitoire, composé de huit Définiteurs nommés au scrutin secret et n'ayant point fait partie du définitoire de l'année précédente. Ce définitoire, sous la présidence du R. P. Général, est chargé du bien de tout l'Ordre et exerce, conjointement avec le chef suprême, la plénitude du pouvoir, en vue d'ordonner, de statuer et de définir.

«Ce qui nous a sauvés, c'est l'énergie de cette espèce de concile, composé de membres de différentes nations qui, pour la plupart, n'ont point vécu et ne doivent point se retrouver avec ceux qu'ils frapperont d'une juste sentence. Parfaitement libre, il n'a jamais reculé, en aucune occasion, devant un coup d'énergie. Jamais, dans l'Ordre entier, jamais, dans une Province, un abus n'a été approuvé, même tacitement; nous pouvons même dire, histoire en main, que jamais un manquement grave aux Règles fondamentales de la vie cartusienne n'a été toléré dans aucune Chartreuse. Le Définitoire a averti, patienté, insisté, menacé; enfin, il a pris un moyen extrême, mais décisif, en vue du bien commun: il a rejeté telle maison qui n'observait plus la Règle dans son entier et refusait de s'amender et de se soumettre; il l'a rejetée, déclarant que ni les personnes ni les biens n'appartenaient plus à l'Ordre, laissant aux réfractaires, édifices, rentes, propriétés, tout, excepté le nom de Chartreux et la Règle de saint Bruno, Cartusia nunquam deformata, parce que dès que l'Ordre prit de l'extension, au commencement du douzième siècle, nos ancêtres surent nous donner une Constitution aussi forte qu'elle était large, aussi sage qu'elle était gardienne de la seule vraie liberté qui consiste, non point à pouvoir faire le mal ou le bien, mais, au contraire, à être dans l'heureuse nécessité de ne faire que le bien, tout en choisissant, parmi ce qui est bien, ce qui nous paraît le meilleur.»

Du reste, il suffit de franchir les limites de ce célèbre Désert pour sentir l'absence soudaine du dix-neuvième siècle et pour avoir, autant que cela est possible, l'illusion du douzième. Mais, il faut que la route ne soit pas encombrée par les caravanes tapageuses de la curiosité. Alors, c'est vraiment le Désert sourcilleux et formidable que Dieu lui-même, dit-on, avait désigné à son serviteur Bruno et à ses six compagnons pour que leur postérité spirituelle y chantât, pendant huit cents ans, au moins, dans la paix auguste des hauteurs, la Jubilation de la terre devant la face du Seigneur Roi. Jubilate Deo omnis terra … Jubilate in conspectu Regis Domini!

Marchenoir n'avait jamais savouré si profondément la beauté religieuse et pacifiante du silence, que dans cette montée de la Grande Chartreuse, entre Saint-Laurent-du-Pont et le monastère. La nuit avait été fort neigeuse et le paysage entier, vêtu de blanc comme un chartreux, éclatait aux yeux sous la mateur grise d'un ciel bas et lourd qui semblait s'accouder sur la montagne. Seul, le torrent qui roule au fond de la gorge sauvage, tranchait par son fracas sur l'immobile taciturnité de cette nature sommeillante. Mais,—à la manière d'une voix unique dans un lieu très solitaire,—cette clameur d'en bas, qui montait en se dissolvant dans l'espace, y était dévorée par ce silence dominateur et le faisait paraître plus profond encore et plus solennel.

Il se pencha—pour regarder en rêvant cette eau folle et bondissante, qu'on appelle si improprement le Guiers-Mort, et dont la couleur, pareille au bleu de l'acier quand elle se précipite, ressemble à une moire verte ondulée d'écume, quand elle se recueille, en frémissant, dans une conque de rochers, pour un élan plus furieux et pour une chute plus irrémédiable.

Il se prit à songer à l'énorme durée de cette existence de torrent qui coule ainsi, pour la gloire de Dieu, depuis des milliers d'années, bien moins inutilement, sans doute, que beaucoup d'hommes qui n'ont certes pas sa beauté et qu'il a l'air de fuir en grondant pour n'avoir pas à refléter leur image. Il se souvint que Saint Bernard, Saint François de Sales et combien d'autres, après Saint Bruno, étaient venus en ce lieu; que des pauvres ou des puissants, évadés du monde, avaient passé par là, pendant une moitié de l'histoire du Christianisme, et qu'ils avaient dû être sollicités, comme lui-même, par cette figure, perpétuellement fuyante, de toutes les choses du siècle …

Une méditation de cette sorte et dans un tel endroit, est singulièrement puissante sur l'âme et recommandable aux ennuyés et aux tâtonnants de la vie. Marchenoir, aussi blessé et aussi saignant que puisse l'être un malheureux homme, sentit une douceur infinie, un calme de bonne mort, insoupçonné jusqu'à cet instant. Il se baigna dans l'oubli de ses douleurs immortelles, hélas! et qui devaient, un peu plus tard, le ressaisir. À mesure qu'il montait, sa paix grandissait en s'élargissant, tout son être se fondait et s'évaporait dans une suavité presque surhumaine.

Une page adorable de naïveté qu'il avait autrefois apprise par cœur, tant il la trouvait belle, lui revenait à la mémoire et chantait en lui, comme une harpe d'Éole de fils de la Vierge animée par les soupirs des séraphins.

Cette page, il l'avait trouvée dans une ancienne Vie de ce célèbre
Père de Condren, dont la doctrine était si sublime, paraît-il, que le
cardinal de Bérulle écrivait à genoux tout ce qu'il lui entendait dire.
Voici en quels termes cet étonnant personnage s'exprimait sur les
Chartreux:

«Ce sont des hommes choisis de Dieu pour exprimer, le plus naïvement et exactement qu'il est possible à des créatures humaines, l'état de ceux que l'Écriture appelle les enfants de la Résurrection, et pour vivre dans un corps mortel, comme s'ils étaient de purs esprits immortels. Ils sont donc sans cesse élevés hors d'eux-mêmes dans une contemplation des choses divines; il n'y a point de nuit pour eux, puisque c'est durant les ténèbres de la terre qu'ils font les saintes opérations des enfants de lumière. Ils sont tous honorés du saint caractère de la Prêtrise, comme saint Jean témoigne que tous les saints seront prêtres dans le ciel. Leurs habits sont de la couleur de ceux des Anges, lorsqu'ils apparaissent aux hommes; leur modestie et leur innocence est un tableau de la sage simplicité et de la droiture des Bienheureux.

«Leur habitation dans les montagnes de la Grande Chartreuse n'est point un séjour pour des personnes du monde; il faut n'avoir rien que l'esprit pour subsister dans une telle demeure. Aussi, peut-on sortir des tombeaux de toutes sortes de monastères pour aller revivre parmi ces saints ressuscités, mais lorsqu'on est parvenu dans ce Paradis, il n'y a plus rien à espérer sur la terre. On y peut venir de tous les endroits du monde, même des plus sacrés, mais lorsqu'on est arrivé dans cette Maison de Dieu et cette Porte du Ciel, il faut être saint ou on ne le deviendra jamais!»

—Être saint! cria Marchenoir, comme en délire, qui peut l'espérer?… Job, dont on célèbre la patience, a maudit le ventre de sa mère, il y a quatre mille ans, et il faut des centaines de millions de désespérés et d'exterminés pour faire la bonne mesure des souffrances que l'enfantement d'un unique élu coûte à la vieille humanité!… Sera-ce donc toujours ainsi, ô Père céleste, qui avez promis de régner sur terre?…

XXVI

L'ensemble des constructions de la Grande Chartreuse couvre une étendue de cinq hectares et ses bâtiments sont abrités par quarante mille mètres carrés de toiture. Au seul point de vue topographique, ces chiffres justifient suffisamment l'épithète de grande inséparable du nom de Chartreuse, quand, on veut désigner ce caput sacrum de toutes les chartreuses de la terre. On dit la Grande Chartreuse comme on dit Charlemagne.

Écrasée une première fois par une avalanche, au lendemain de sa fondation, et reconstruite presque aussitôt sur l'emplacement actuel, moins exposé à la chute des masses neigeuses; saccagée deux fois de fond en comble par les calvinistes et les révolutionnaires, cette admirable Métropole de la vie contemplative a été incendiée huit fois en huit siècles. Ces huit épreuves par le feu, symbole de l'Amour, rappellent à leur manière les huit Béatitudes évangéliques, qui commencent par la Pauvreté et finissent par la Persécution.

Enfin, le 14 octobre 1792, la Grande Chartreuse fut fermée par décret de l'Assemblée nationale et rouverte seulement le 8 juillet 1816. Pendant vingt-quatre ans, cette solitude redevint muette, de silencieuse qu'elle avait été si longtemps, muette et désolée comme ces cités impies de l'Orient que dépeuplait la colère du Seigneur.

C'est qu'il lui fallait payer pour tout un peuple insolvable que pressait l'aiguillon du châtiment, en accomplissement de cette loi transcendante de l'équilibre surnaturel, qui condamne les innocents à acquitter la rançon des coupables. Nos courtes notions d'équité répugnent à cette distribution de la Miséricorde par la Justice. Chacun pour soi, dit notre bassesse de cœur, et Dieu pour tous. Si, comme il est écrit, les choses cachées nous doivent être révélées un jour, nous saurons, sans doute, à la fin, pourquoi tant de faibles furent écrasés, brûlés et persécutés dans tous les siècles; nous verrons avec quelle exactitude infiniment calculée furent réparties, en leur temps, les prospérités et les douleurs, et quelle miraculeuse équité nécessitait passagèrement les apparences de l'injustice!

Chose digne de remarque, la Grande Chartreuse continua d'être habitée. Un religieux infirme y resta et n'y fut jamais inquiété, bien qu'il portât toujours l'habit. Le 7 avril 1805,—c'était le dimanche des Rameaux,—on le trouva mort dans sa cellule, à genoux à son oratoire: il avait rendu son âme à Dieu, en priant. Peu de jours après, Chateaubriand visitait la Grande Chartreuse.

«Je ne puis décrire, dit-il, dans ses Mémoires d'Outre-tombe, les sensations que j'éprouvai dans ce lieu! les bâtiments se lézardaient sous la surveillance d'une espèce de fermier des ruines; un frère lai était demeuré là pour prendre soin d'un solitaire infirme qui venait de mourir. La religion avait imposé à l'amitié la fidélité et la reconnaissance. Nous vîmes la fosse étroite, fraîchement couverte. On nous montra l'enceinte du couvent, les cellules accompagnées chacune d'un jardin et d'un atelier; on y remarquait des établis de menuisiers et des rouets de tourneurs, la main avait laissé tomber le ciseau! Une galerie offrait les portraits des Supérieurs de l'Ordre. Le palais ducal de Venise garde la suite des ritratti des Doges, lieux et souvenirs divers! Plus haut, à quelque distance, on nous conduisit à la chapelle du reclus immortel de Lesueur. Après avoir dîné dans une vaste cuisine, nous repartîmes.»

Aujourd'hui, la Grande Chartreuse est aussi prospère que jamais. Les innombrables voyageurs peuvent rendre témoignage de l'étonnante vitalité de cette dernière racine du vieux tronc monastique, que quatre révolutions et quatre républiques n'ont pu arracher du sol de la France.

Il serait puéril d'entreprendre une cent unième description de cette célèbre Cité du renoncement volontaire et de la vraie joie, aujourd'hui connue de tout ce qui lit et pense dans l'univers. D'ailleurs, Marchenoir ne visitait pas la Grande Chartreuse en observateur, mais en malade et, plus tard, il eût été fort embarrassé de rendre compte des heures de son séjour qui dura près d'un mois.

Simplement, il avait résolu de s'enfoncer, comme il pourrait, dans ce silence, dans cette contemplation, dans ce crépuscule d'argent de l'oraison, qui guérit les colères et qui guérit les tristesses. Il savait d'avance combien la solitude est nécessaire aux hommes qui veulent vivre, plus ou moins, de la vie divine. Dieu est le grand Solitaire qui ne parle qu'aux solitaires et qui ne fait participer à sa puissance, à sa sagesse, à sa félicité, que ceux qui participent, en quelque manière, à son éternelle solitude! Sans doute, la solitude est réalisable partout et même au milieu des meutes courantes du monde, mais quelles âmes cela suppose, et quel exil pour de telles âmes! Or, il avait le pied dans la patrie de ces exilées: la famille chartreuse de saint Bruno, la plus parfaite de toutes les conceptions monastiques, la grande école des imitateurs de la solitude de Dieu!

Marchenoir y trouva précisément ce qu'il était venu chercher, ce qu'il avait déjà commencé à trouver en chemin: la paix et la charité.

Levavi oculos meos in montes, dit-il au père qui le reçut, unde veniet auxilium mihi. Je vous apporte mon âme à ressemeler et à décrotter. Je vous prie de souffrir ces expressions de cordonnier. Si j'en employais de moins nobles, j'exprimerais encore mieux l'immense dégoût que m'inspire à moi-même l'indigent artiste qui vient implorer l'hospitalité de la Grande Chartreuse.

L'autre, un long moine pacifique, à la tonsure joyeuse, regarda l'hirsute et lui répondit avec douceur:

—Monsieur, si vous êtes malheureux, vous êtes le plus cher de nos amis, les montagnes de la Grande Chartreuse ont des oreilles et le secours qu'elles pourront vous donner ne vous manquera pas. Quant à votre chaussure spirituelle, ajouta-t-il en riant, nous travaillons quelquefois dans le vieux, et peut-être arriverons-nous à vous satisfaire.

La jubilante physionomie de ce religieux plein d'intelligence plut immédiatement à Marchenoir. En quelques paroles serrées et rapides de ce préliminaire entretien, il lui exposa toute son aventure terrestre. Il lui dit ses travaux et les ambitieuses pétitions de sa pensée.—Je veux écrire l'histoire de la Volonté de Dieu, formula-t-il, avec cette saisissante précision de discobole oratoire qui paraissait le plus étonnant de ses dons.

Pour le dire ici en passant, Marchenoir, aux temps de la République romaine, eût été tribun, comme les Gracques, et il eût marché de plain-pied sur la face antique. La maîtresse du monde prenait volontiers ses maîtres parmi ces porte-foudre, ces fracassants de la parole que le genre humain,—muet de stupéfaction depuis sa chute,—a toujours écoutés.

Cette faculté, tout à fait supérieure en lui, avait eu le développement tardif de ses autres facultés. Longtemps, il avait eu la bouche cousue et la langue épaisse. Sa timidité naturelle, une compressive éducation, puis, l'étouffoir de toutes les misères de sa jeunesse, avaient exceptionnellement prolongé pour lui le balbutiement de l'enfance. Il avait fallu la décisive rencontre de Leverdier et la nouvelle existence qui s'ensuivit, pour lui dénouer à la fois le cœur, l'esprit et la langue. Un jour, il se leva tout armé … pour n'avoir jamais à combattre,—l'exutoire unique d'un orateur dans les temps modernes, c'est-à-dire la politique de parlement, lui faisant horreur.

Ce tonitruant dut éteindre ses carreaux. Seulement, parfois, il éclatait et c'était superbe. Comme imprécateur, surtout, il était inouï. On l'avait entendu rugir comme un lion noir, dans des cabinets de directeurs de journaux, qu'il accusait, avec justice, de donner le pain des gens de talent à d'imbéciles voyous de lettres et qu'il saboulait comme la plus vile racaille.

Mais, à la Grande Chartreuse, il n'avait aucun besoin de ce prestige, ni d'aucun autre. Il suffisait, comme le lui avait dit le père Athanase, dès le premier instant, qu'on le sût malheureux et souffrant d'esprit. Même les habitudes de cet artiste parisien furent prises en considération, autant qu'il était possible, par l'effet d'une bonté discrète et vigilante qui le pénétra. Ce malade ne fut soumis à la décourageante rigueur d'aucun règlement de retraite. Tout ce qui n'était pas incompatible avec la régularité du monastère lui fut accordé, sans même qu'il le demandât, jusqu'à la permission de fumer dans sa chambre, faveur presque sans exemple. On le laissa songer à son aise. Son âme excédée, vibrante comme un cuivre, se détendit et s'amollit,—délicieusement,—à la flamme pleine de parfums de cette charité …

Chaque jour, le père Athanase, devenu son ami, le venait voir, lui donnant avec joie tout le temps qu'il pouvait. Et c'étaient des conversations infinies, où le religieux, naguère élevé dans les abrutissantes disciplines du monde, s'instruisait, une fois de plus, de leur néant, à l'école de ce massacré, et qui remplissaient celui-ci d'une tranquille douleur de ne pouvoir leur échapper dans la lumineuse Règle de ces élargis.

Ces chartreux si austères, si suppliciés, si torturés par les rigueurs de la pénitence,—sur lesquels s'apitoie, légendairement, l'idiote lâcheté des mondains,—il voyait clairement que ce sont les seuls hommes libres et joyeux dans notre société de forçats intellectuels ou de galériens de la fantaisie, les seuls qui fassent vraiment ce qu'ils ont voulu faire, accomplissant leur vocation privilégiée dans cette allégresse sans illusion que Dieu leur donne et qui n'a besoin d'aucune fanfare pour s'attester à elle-même qu'elle est autre chose qu'une secrète désolation.

—Mon père, dit-il un jour, croyez-vous, en conscience, que la vie religieuse régulière me soit décidément et absolument interdite? Vous savez toute mon histoire, tous mes rêves inhumés, et mon clairvoyant dégoût de toutes les séculières promesses. Les liens qui me tiennent encore peuvent se rompre. Le livre que je porte en moi, s'il est viable, pourrait naître ici, puisque vous êtes un ordre écrivant. Vous voyez combien je suis exposé à périr dans de vaines luttes, où il est presque impossible que je triomphe; combien je suis fatigué et recru de ma douloureuse voie. Mon âme, qui n'en peut plus, s'entr'ouvre comme un vaisseau criblé qui a trop longtemps tenu la mer … Ne pensez-vous pas que cette retraite imprévue est, peut-être, un coup de la Providence qui voulait, dès longtemps, me conduire et me fixer dans le Havre-de-Grâce de votre maison?

—Mon cher ami, repartit le père devenu très grave, depuis l'heure de votre arrivée, j'attendais cette question. Elle vient assez tard pour que j'aie pu, en vous étudiant, me préparer à y répondre. En conscience et devant Dieu, dont j'ignore autant que vous les desseins, je ne vous crois pas appelé à partager notre vie, quant à présent, du moins. Vous avez quarante ans et vous êtes amoureux. Vous ne le voyez pas, vous ne le savez pas, mais il en est certainement ainsi et cela saute aux yeux. Votre ami pourrait vous le dire, s'il n'est pas aveugle. Je veux croire à la pureté de votre passion, mais cette circonstance est adventice et n'en change pas le caractère. Vous êtes tellement amoureux qu'en ce moment même, vous frémissez jusqu'au fond de l'âme.

Or, je le répète, vous avez quarante ans. Vous m'avez parlé de la valeur symbolique des nombres, étudiez un peu celui-là. La quarantième année est l'âge de l'irrévocable pour l'homme non condamné à un enfantillage éternel. Une pente va s'ouvrir sous vos pieds, j'ignore laquelle, mais, à mon jugement, il serait miraculeux qu'elle vous portât dans un cloître. Puis, vous êtes un homme de guerre et de perpétuelle inquiétude. Tout cela est bien peu monastique. C'est encore une sottise romantique dont il faudra vous débarrasser, mon cher poète, de croire que le dégoût de la vie soit un signe de vocation religieuse. Vous n'êtes jusqu'à présent que notre hôte, vous allez et venez comme il vous plaît, vous rêvez sur la montagne et dans notre belle forêt de sapins verts, malgré les cinquante centimètres de neige qui vous paraissent un enchantement de plus, mais, croyez-moi, l'apparition de notre Règle vous remplirait d'effroi. C'est alors que vous sentiriez la force du lien que vous croyez pouvoir rompre à votre volonté, et qui vous paraîtrait aussi peu fragile que l'immense chaîne de bronze qui barrait le port de Carthage. Au bout d'une semaine de cellule, le manteau noir de nos postulants vous brûlerait les reins, comme la fabuleuse tunique, et vous deviendriez vous-même un Centaure pour nous fuir … mon pauvre enfant!

Marchenoir baissa la tête et pleura.

XXVII

Il avait raison, ce père. Le malheureux était terriblement mordu et il le sentait, maintenant. Mais c'était bien étrange qu'il eût fait un si long voyage pour l'apprendre, que sa sécurité eût été, jusque-là, si parfaite et que rien, depuis tant de mois, ne l'eût averti! Ce traître de Leverdier, pourquoi donc n'avait-il rien dit? Ah! c'est qu'apparemment il jugeait le mal sans remède et, dès lors, à quoi bon infliger cette révélation à un ami déjà surchargé de peines? Peut-être aussi, ne l'avait-il envoyé aux Chartreux que pour cela, comptant bien, sans doute, qu'un ulcère qui sautait aux yeux n'échapperait pas à leur clairvoyance.

Muni de ce flambeau, Marchenoir descendit dans les cryptes les plus ténébreuses de sa conscience et sa stupéfaction, son épouvante, furent sans bornes. Rien ne tenait plus. Les contreforts de sa vertu croulaient de partout, les madriers et les étançons en bois de fer de sa volonté, par lesquels il avait cru narguer toutes les défaillances de la nature, pourris et vermoulus, tombaient littéralement en poussière. Tout sonnait le creux et la ruine. C'était un miracle que l'effondrement ne se produisît pas. Il allait donc falloir vivre sur ce gouffre, au petit bonheur de l'éboulement. Impossible de prévenir le désastre et nul moyen de fuir. L'évidence du danger arrivait trop tard.

Triple imbécile! il s'était imaginé que l'amitié est une chose espérable entre un homme et une femme qui n'ont pas au moins deux cents ans et qui vivent tous les jours ensemble! Cette superbe créature, à laquelle il venait de découvrir qu'il pensait sans cesse, il avait cru bêtement qu'elle pourrait être pour lui une sœur, rien que cela, qu'il pourrait lui être un frère et qu'on irait ainsi, dans les chastes sentiers de l'amour divin,—indéfiniment.—Je suis cuit, pensa-t-il, sans rémission, cette fois.

Effectivement, cela devenait effroyable. Le premier goret venu aurait trouvé parfaitement soluble cette situation. Il aurait décidé de coucher ensemble, sans difficulté. Marchenoir ne voyait pas le moyen de s'en tirer à si peu de frais ou, plutôt, cette solution, détestée d'avance, lui paraissait le plus à craindre de tous les naufrages.—Impétueusement, il l'écartait …

Depuis quelques années, il avait placé si haut sa vie affective que cette idée, seule, le profanait. Il était fier de sa Véronique, autant que d'un beau livre qu'il eût écrit. Et c'en était un vraiment sublime, en effet, que sa foi religieuse lui garantissait impérissable. Elle n'avait pas un sentiment, une pensée, ou même une parole, qu'elle ne tînt de lui. Seulement, tout cela passé, tamisé, filtré à travers une âme si singulièrement candide, qu'il semblait que sa personne même fût une traduction angélique de ce sombre poème vivant qui s'appelait Marchenoir.

Cette ordure de fille, ensemencée et récoltée dans l'ordure,—qui renouvelait, en pleine décrépitude du plus caduc de tous les siècles, les Thaïs et les Pélagie de l'adolescence du christianisme,—s'était transformée, d'un coup, par l'occasion miraculeuse du plus profane amour, en un lis aux pétales de diamant et au pistil d'or bruni des larmes les plus splendides qui eussent été répandues, depuis les siècles d'extase qu'elle recommençait. Madeleine, comme elle voulait qu'on l'appelât, mais Madeleine de la Sépulture, elle avait tellement volatilisé son amour pour Marchenoir que celui-ci n'existait presque plus pour elle à l'état d'individu organique. À force de ne voir en ce déshérité qu'un lacrymable argument de perpétuelle prière, elle avait fini par perdre, quand il s'agissait de lui, le discernement d'une limite exacte entre la nature spirituelle et la nature sensible, entre le corps et l'âme, et,—quoiqu'elle s'occupât, avec un zèle mécanique, des matérialités de leur étonnant ménage,—c'était l'âme surtout, l'âme seule, que cette colombe de proie prétendait ravir.

Depuis l'Évangile, ce mot de colombe invoque précisément l'idée de simplicité. Véronique était inexplicable aussi longtemps que cette idée ne venait pas à l'esprit. Jamais il ne s'était vu un cœur plus simple. Le langage moderne a déshonoré, autant qu'il a pu, la simplicité. C'est au point qu'on ne sait même plus ce que c'est. On se représente vaguement une espèce de corridor ou de tunnel entre la stupidité et l'idiotie.

«La conversation du Seigneur est avec les simples,» dit la Bible, ce qui suppose, pourtant, une certaine aristocratie. Ici, c'était une absence complète de tout ce qui peut avoir un relief, une bosse quelconque de vanité ou de l'amour-propre le plus instinctif. L'hypothèse d'une humilité très profonde, engendrée par un repentir infini, aurait mal expliqué cette innocence de clair de lune.

Le passé était tellement aboli que, pour s'en souvenir, il fallait imaginer un dédoublement du sujet, un recommencement de nativité, une surcréation du même être, repétri, cette fois, dans une essence un peu plus qu'humaine. Elle-même, la prédestinée, n'y comprenait rien. Elle avait des étonnements enfantins, des agrandissements d'yeux limpides, quand une circonstance la forçait de regarder en arrière.—Est-ce bien moi qui ai pu être ainsi! Telle était son impression et, presque aussitôt, cette impression s'effaçait….

Pour faire sa maîtresse de cette ci-devant courtisane dont il était adoré, Marchenoir eût été forcé de la séduire comme une vierge, en passant par toutes les infamies et en buvant toutes les hontes du métier, sans aucun espoir d'être secouru par le spasme entremetteur qui finit, ordinairement, par jeter aux cornes du bouc l'ignorante muqueuse des impolluées.

Le diable savait, cependant, si l'impureté de la repentie avait été ardente et d'autres, en très grand nombre, le savaient aussi, qui ne le valaient, certes pas, ce Prince à la Tête écrasée! Qu'étaient-elles devenues, les richesses de cette trésorière d'immondices? On ne savait pas. Il fallait implorer une rhétorique de souffleur de cornues, se dire qu'on était en présence d'un mystérieux creuset, naguère allumé pour fondre un cœur, et dont les inférieures flammes, après la transmutation, s'étaient éteintes. Le fait est qu'il n'en restait rien, absolument rien.

Marchenoir vivant très retiré, au fond d'un quartier désert visité par très peu de juges, put échapper longtemps aux sentences, maximes, apophtegmes, réflexions morales, admonitions ou conseils des sages. Il n'encourageait pas les inquisiteurs de sa vie privée. Mais on avait fini par savoir qu'il vivait avec la Ventouse, dont la disparition était restée inexpliquée, et quelques clients anciens avaient même entrepris de la reconquérir.

Marchenoir, pour avoir la paix, fit une chose que lui seul pouvait faire. Ayant été insulté par trois d'entre eux, en pleine solitude du boulevard de Vaugirard, un soir qu'il rentrait accompagné de sa prétendue maîtresse, il lança le premier dans un terrain vague, par-dessus un mur de clôture et rossa tellement les deux autres qu'ils demandèrent grâce. On le laissa tranquille, après un tel coup, et les bruits ignobles qui se débitèrent furent sans aucun effet sur cet esprit fier, qui se déclarait pachyderme à l'égard de la calomnie.

—Demandez-moi, disait Véronique à Leverdier, comment j'ai pu aimer mon pauvre Joseph, et comment j'ai pu aimer le Sauveur Jésus. Je ne suis pas assez savante pour vous le dire, mais quand j'ai vu notre ami si malheureux, il m'a semblé que je voyais Dieu souffrir sur la terre.

Elle confondait ainsi les deux sentiments, jusqu'à n'en faire qu'un seul, si extraordinaire par ses pratiques et d'un lyrisme d'expression si dévorant, que Marchenoir et Leverdier commencèrent à craindre un éclatement de ce vase de louanges, qui leur semblait trop fragile pour résister longtemps à cette exorbitante pression d'infini.

XXVIII

Toutes ces pensées assiégeaient à la fois l'hôte désemparé de la Grande
Chartreuse. Il se souvenait qu'en un jour d'enthousiasme et sans trop
savoir ce qu'il faisait, il avait offert à Véronique de l'épouser.
Celle-ci lui avait répondu en propres termes:

—Un homme comme vous ne doit pas épouser une fille comme moi. Je vous aime trop pour jamais y consentir. Si vous avez le malheur de désirer la pourriture qui me sert de corps, je vais demander à Dieu qu'il vous guérisse ou qu'il vous délivre de moi.

Cela avait été dit avec une résolution si nette qu'il n'y avait pas à recommencer. À la réflexion, Marchenoir avait compris la sagesse héroïque de ce refus, et béni intérieurement la sainte fille pour cet acte de vertu qui le sauvait de tourments infinis.

Il ne se sentait pas épris à cette époque. Mais, maintenant, qu'allait-il faire? Impossible d'épouser la femme qu'il aimait, impossible et hideux d'en faire sa maîtresse, impossible surtout de vivre sans elle. Aucun expédient, même très lointain, n'apparaissait. Continuer le concubinage postiche, en se condamnant au silence, où en prendrait-il la force? Même en acceptant cette chape de flammes comme une pénitence, comme une expiation de tant de choses que sa conscience lui reprochait, c'était encore une absurdité de prétendre récolter la palme du martyre chrétien sur la margelle en biseau d'une citerne de désirs.

Il ne lui serait donc jamais accordé une halte, un repos assuré d'une seule heure, un oreiller de granit pour appuyer sa tête et vraiment dormir! Et le moyen de travailler avec tout cela? Car il ne pouvait se dispenser de donner son fruit, ce pommier de tristesse qui ne soutirait plus sa sève que du cœur des morts. Il faudrait, bientôt, comme auparavant, inventer d'écrire en retenant des deux mains plusieurs murailles toujours croulantes, reprendre et remâcher tous les vieux culots d'une misère sans issue, retraîner sempiternellement, avec des épaules en sang, la voiture à bras du déménagement de ses vieilles illusions archi-décrépites, crevassées, poussiéreuses, grelottantes, mais cramponnées encore et inarrachables!

La seule abomination qui lui eût manqué jusqu'à cet instant: l'amour sans espérance, ce trésor de surérogatoires avanies, désormais ne lui manquait plus. C'était admirablement complet! Encore une fois, qu'allait-il devenir? Il prit un marteau pour enfoncer en lui cette question, jusqu'à se crever le cœur, et la réponse ne vint pas….

La littérature dite amoureuse a beaucoup puisé dans la vieille blague des délices du mal d'aimer. Marchenoir n'y trouvait que des suggestions de désespoir. Il avait bien cru, cependant, que c'était fini pour lui, les années de servitude, ayant payé de si royales rançons au Pirate aveugle qui capture indistinctement toutes les variétés d'animaux humains! Il n'était plus d'humeur à pâturer la glandée d'amour. En fait d'élégies, il n'avait guère à offrir que des beuglements de tapir tombé dans une fosse, et les seuls bouquets à Chloris qu'on pût attendre de lui, eussent été moissonnés, d'une affreuse main, parmi les blêmes végétaux d'un chantier d'équarrisseur.

À force de piétiner cette broussaille d'épines, il finit par faire lever une idée, trois fois plus noire que les autres, une espèce de crapaud-volant d'idée qui se mit à lui sucer l'âme. Sa bien-aimée avait appartenu à tout le monde, non par le désir ou le commencement du désir, comme c'était son cas, mais par la caresse partagée, la possession, l'étreinte bestiale.

Aussitôt que cette fange l'eut touché, le misérable amoureux s'y roula, comme un bison. Il eut une vision immédiate du passé de Véronique, une vision bien actuelle, inexorablement précise. Alors lui furent révélés, du même coup, l'impérial despotisme de ce sentiment nouveau qui le flagellait avec des scorpions, dès le premier jour, et l'enfantillage réel des antérieures captations de sa liberté.

Il vit, dans une clarté terrible, que ce qu'il avait cru, par deux fois, l'extrémité de la passion, n'avait été qu'une surprise des sens, en complicité avec son imagination. Sans doute, il avait souffert de ne jamais recueillir que des épaves, et ses fonctions de releveur lui avaient paru, bien des fois, une destinée fort amère! Il se rappelait de sinistres heures. Mais, du moins, il pouvait encore parler en maître et commander au monstre de le laisser tranquille.

Aujourd'hui, le monstre revenait sur lui et lui broyait doucement les os dans sa gueule. Ah! il s'était donné des airs de mépriser la jalousie et il s'était cru amoureux! Mais l'amour véritable est la plus incompatible des passions inquiètes. C'est un carnassier plein d'insomnie, tacheté d'yeux, avec une paire de télescopes sur son arrière-train.

L'Orgueil et sa bâtarde, la Colère, se laissent brouter par leurs flatteurs; la pacifique Envie lèche l'intérieur des pieds fromageux de l'Avarice, qui trouve cela très bon et qui lui donne des bénédictions hypothéquées avec la manière de s'en servir; l'Ivrognerie est un Sphynx toujours pénétré, qui s'en console en allant se soûler avec ses Œdipes; la Luxure, au ventre de miel et aux entrailles d'airain, danse, la tête en bas, devant les Hérodes, pour qu'on lui serve les décapités dont elle a besoin, et la Paresse, enfin, qui lui sort du vagin comme une filandre, s'enroule avec une indifférence visqueuse à tous les pilastres de la vieille cité humaine.

Mais l'Amour écume au seul mot de partage et la jalousie est sa maison. C'est un colimaçon sans patrie, qui se repaît, sans convives, dans sa spirale ténébreuse. Il a des yeux à l'extrémité de ses cornes et, si légèrement qu'on les effleure, il rentre en lui-même pour se dévorer. En même temps, il est ubiquitaire, quant au temps et quant à l'espace, comme le vrai Dieu dont il est la plus effrayante défiguration.

Avec une angoisse sans nom ni mesure, Marchenoir s'aperçut que cette diabolique infortune allait devenir la sienne. Il n'y avait déjà plus de passé pour lui. Tout était présent. Tous les instruments de sa torture pleuvaient à la fois, autour de lui, dans l'humble chambre de ce monastère où il avait espéré trouver la paix.

La pauvre fille, il la voyait vierge, tout enfant, sortant du ventre de sa mère. On la salissait, on la dépravait, on la pourrissait devant lui. Cette âme en herbe, cette fille verte, comme ils disent dans la pudique Angleterre, était bafouée par un vent de pestilence, piétinée par d'immondes brutes, contaminée avant sa fleur. Toute la basse infamie du monde était déchaînée contre cette pousse tendre de roseau, qui ne pensait pas encore, qui ne penserait sans doute jamais.

Puis, une sorte d'adolescence venait pour elle, comme pour une infante de gorille ou une archiduchesse du saint Empire, et, de la ruche ouverte de son corsage, se répandait tout un essaim d'alliciantes impudicités. On se faisait passer à la chaîne et de mains en mains, comme un seau d'incendie, ce corps impur, ce vase de plaisir, irréparablement profané. L'existence n'était plus pour elle qu'une interminable nuit de débauche qui avait duré dix ans, et qui supposait la révocation de tous les soleils, l'extinction à jamais de toutes les clartés, célestes ou humaines, capables de la dissiper!

Confident épouvanté de ce cauchemar, Marchenoir percevait distinctement les soupirs, les susurrements, les craquements, les râles, les goulées de la Luxure. Encore, si cette perdue n'avait été qu'une de ces lamentables victimes,—comme il en avait tant connues!—tombées, en poussant des cris d'horreur, du ventre de la misère dans la gueule d'argent du libertinage!… Mais elle s'était pourléchée dans sa crapule et, gavée d'infamies, elle en avait infatigablement redemandé. Sa robe de honte, elle en avait fait sa robe de gloire et la pourpre réginale de son allégresse de prostituée!

Il n'y avait pas moyen d'en douter, hélas! et c'était bien ce qui crucifiait le plus le malheureux homme! Il avait beau se dire que toutes ces choses n'existaient plus, que le repentir les avait effacées, raturées, grattées, anéanties, qu'il se devait à lui-même, comme il devait à Dieu, aux anges pleurants, à tout le Paradis à genoux, d'oublier ce que la Miséricorde infaillible avait pardonné. Il ne le pouvait pas et son âme dépouillée d'enthousiasme, mais invinciblement enchaînée, demeurait là, nue et frissonnante devant sa pensée….

C'était à l'école de cette agonie qu'il apprenait décidément ce que vaut la Chair et ce qu'il en coûte de jeter ce pain dans les ordures! Pour la première fois, son christianisme se dressait en lui pour la défendre, cette misérable chair que nul mysticisme ne peut supprimer, qu'on ne peut troubler sans que l'esprit soit bouleversé et qu'aucun émiettement de la tombe n'empêchera de ressusciter à la fin des fins!

Il la voyait investie d'une mystérieuse dignité, précisément attestée par l'ambition de continence de ses plus ascétiques contempteurs. Évidemment, ce n'était pas des sentiments ou des pensées d'autrefois qu'il pouvait être jaloux. L'irresponsable Néant serait descendu de son trône vide pour déposer sur ce point, en faveur de cette accusée, devant le plus rigoureux tribunal. Elle ne s'était doutée de son âme qu'en ressaisissant son corps. C'était donc uniquement la chair souillée de ce corps qui le faisait tant souffrir! Un inexplicable lien de destinée contre lequel il se fût vainement raidi, le faisait époux de cette chair qui s'était débitée comme une denrée et, par conséquent, solidaire de la même balance, dans la parfaite ignominie des mêmes comptoirs …

En ce jour, Marchenoir assuma toutes les affres de la jalousie conjugale,—impératrice des tourments humains,—que les êtres sans amour ont seuls le droit d'ignorer, et qui peut magnifier jusqu'à des passions ordurières, dans des cœurs capables de la ressentir!

XXIX

Le désespéré passait une partie de ses nuits à la chapelle, dans la tribune des étrangers. L'office de nuit des Chartreux, qu'il suivait avec intelligence, calmait un peu ses élancements. Cet office célèbre, que peu de visiteurs ont le courage d'écouter jusqu'à la fin, et qui dure quelquefois plus de trois heures, ne lui paraissait jamais assez long.

Il lui semblait alors reprendre le fil d'une sorte de vie supérieure que son horrible existence actuelle aurait interrompue pour un temps indéterminé. Autrement, pourquoi et comment ces tressaillements intérieurs, ces ravissements, ces envols de l'âme, ces pleurs brûlants, toutes les fois qu'un éclair de beauté arrivait sur lui de n'importe quel point de l'espace idéal ou de l'espace sensible. Il fallait bien, après tout, qu'il y eût quelque chose de vrai dans l'éternelle rengaîne platonique d'un exil terrestre. Cette idée lui revenait, sans cesse, d'une prison atroce dans laquelle on l'eût enfermé pour quelque crime inconnu, et le ridicule littéraire d'une image aussi éculée n'en surmontait pas l'obsession. Il laissait flotter cette rêverie sur les vagues de louanges qui montaient du chœur vers lui, comme une marée de résignation. Il s'efforçait d'unir son âme triste à l'âme joyeuse de ces hymnologues perpétuels.

La contemplation est la fin dernière de l'âme humaine, mais elle est très spécialement et, par excellence, la fin de la vie solitaire. Ce mot de contemplation, avili comme tant d'autres choses en ce siècle, n'a plus guère de sens en dehors du cloître. Qui donc, si ce n'est un moine, a lu ou voudrait lire, aujourd'hui, le profond traité De la Contemplation de Denys le Chartreux, surnommé le Docteur extatique?

Ce mot, qui a une parenté des plus étroites avec le nom de Dieu, a éprouvé cette destinée bizarre de tomber dans la bouche de panthéistes tels que Victor Hugo, par exemple,—et cela fait un drôle de spectacle pour la pensée, d'assister à l'agenouillement d'un poète devant une pincée d'excréments, que son lyrisme insensé lui fait un commandement d'adorer et de servir pour obtenir, par ce moyen, la vie éternelle!

À une distance infinie des contemplateurs corpusculaires semblables à celui qui vient d'être nommé, et qui ont une notion de Dieu adéquate à la sensation de quelque myriapode fantastique sur la pulpe mollasse de leur cerveau, il existe donc dans l'Église des contemplatifs par état; ce sont les religieux qui font profession de tendre, d'une manière plus exclusive et par des moyens plus spéciaux, à la contemplation, ce qui ne veut pas dire que, dans ces communautés, tous soient élevés à la contemplation. Ils peuvent l'être tous, comme il peut se faire qu'aucun ne le soit. Mais tous y tendent avec ferveur et députent vers cet unique objet leur vie tout entière.

Marchenoir se disait que ces gens-là font la plus grande chose du monde, et que la loi du silence, chez les religieux voués à la vie contemplative, est surabondamment justifiée par cette vocation inouïe de plénipotentiaire pour toute la spiritualité de la terre.

«À une certaine hauteur, dit Ernest Hello, à propos de Rusbrock l'Admirable, dont il est le traducteur,—le contemplateur ne peut plus dire ce qu'il voit, non parce que son objet fait défaut à la parole, mais parce que la parole fait défaut à son objet, et le silence du contemplateur devient l'ombre substantielle des choses qu'il ne dit pas … Leur parole, ajoute ce grand écrivain, est un voyage qu'ils font par charité chez les autres hommes. Mais le silence est leur patrie.»

Aux temps de la Réforme, un grand nombre de chartreuses furent saccagées ou supprimées et beaucoup de religieux souffrirent le martyre, tel que les calvinistes et autres artistes en tortures savaient l'administrer dans ce siècle renaissant, d'une si prodigieuse poussée esthétique.

—Pourquoi gardes-tu le silence au milieu des tourments, pourquoi ne pas nous répondre? disaient les soldats du farouche Chareyre qui, depuis quelques jours, faisaient endurer d'atroces douleurs au vénérable père Dom Laurent, vicaire de la Chartreuse de Bonnefoy.

—Parce que le silence est une des principales Règles de mon ordre, répondit le martyr.

Les supplices étaient une moindre angoisse que la parole, pour ce contemplateur dont le silence était la patrie et qui n'avait pas même besoin de se souvenir de l'obéissance!

La nuit a de singuliers privilèges. Elle ouvre les repaires et les cœurs, elle déchaîne les instincts féroces et les passions basses, en même temps qu'elle dilate les âmes amoureuses de l'éternelle beauté. C'est pendant la nuit que les cieux peuvent raconter la gloire de Dieu, et c'est aussi pendant la nuit que les anges de Noël annoncèrent la plus étonnante de ses œuvres. Deus dedit carmina in nocte. Ces paroles de Job n'affirment-elles pas, à leur manière, la mystérieuse symphonie des louanges nocturnes autour de la Bien-Aimée du saint Livre, si noire et si belle, dont la nuit elle-même est un symbole, suivant quelques interprètes.

Mais ce n'est pas seulement pour louer ou pour contempler que les Chartreux veillent et chantent. C'est aussi pour intercéder et pour satisfaire, en vue de l'immense Coulpe du genre humain et en participation aux souffrances de Celui qui a tout assumé. «Jésus-Christ, disait Pascal, sera en agonie jusqu'à la fin du monde; il ne faut pas dormir pendant ce temps-là.»

Cette parole du pauvre Janséniste est sublime. Elle revenait à la mémoire de ce ramasseur de ses propres entrailles, isolé dans sa tribune lointaine et glacée, pendant qu'il écoutait chanter ces hommes de prière éperdus d'amour et demandant grâce pour l'univers. Il pensait qu'au même instant, sur tous les points du globe saturés du Sang du Christ, on égorgeait ou opprimait d'innombrables êtres faits à la ressemblance du Dieu Très-Haut; que les crimes de la chair et les crimes de la pensée, épouvantables par leur énormité et par leur nombre, faisaient, à la même minute, une ronde de dix mille lieues autour de ce foyer de supplications, sous la même coupole constellée de cette longue nuit d'hiver …

L'esprit Saint raconte que les sept enfants Machabées «s'exhortaient l'un l'autre avec leur mère à mourir fortement, en disant: Le Seigneur considèrera la vérité et il sera consolé en nous, selon que Moïse le déclare dans son cantique par cette protestation: Et il sera consolé dans ses serviteurs.»

Ces chartreux morts au monde pour être des serviteurs plus fidèles, veillent et chantent, avec l'Église pour consoler, eux aussi, le Seigneur Dieu. Le. Seigneur Dieu est triste jusqu'à la mort, parce que ses amis l'ont abandonné, et parce qu'il est nécessaire qu'il meure lui-même et ranime le cœur glacé de ces infidèles. Lui, le maître de la Colère et le maître du Pardon, la Résurrection de tous les vivants et le Frère aîné de tous les morts, lui qu'Isaïe appelle l'Admirable, le Dieu fort, le Père du siècle à venir et le Prince de la paix,—il agonise, au milieu de la nuit, dans un jardin planté d'oliviers, qui n'ont plus que faire, maintenant, de pousser leurs fruits, puisque la Lampe des mondes va s'éteindre!

La détresse de ce Dieu sans consolation est une chose si terrible, que les Anges qui s'appellent les colonnes des cieux, tomberaient en grappes innombrables sur la terre, si le traître tardait un peu plus longtemps à venir. La Force des martyrs est un des noms de cet Agonisant divin et,—s'il n'y a plus d'hommes qui commandent à leur propre chair et qui crucifient leur volonté,—où donc est son règne, de quel siècle sera-t-il le Père, de quelle paix sera-t-il le Prince et comment le Consolateur pourrait-il venir? Tous ces noms redoutables, toute cette majesté qui remplissait les prophètes et leurs prophéties, tout se précipite à la fois sur lui pour l'écraser. La Tristesse et la Peur humaines, amoureusement enlacées, font leur entrée dans le domaine de Dieu et l'antique menace de la Sueur s'accomplit enfin sur le visage du nouvel Adam, dès le début de ce festin de tortures, où il commence par s'enivrer du meilleur vin, suivant le précepte de l'intendant des noces de Cana.

L'ange venu du ciel peut, sans doute, le «réconforter,» mais il n'appartient qu'à ses serviteurs de la terre de le consoler. C'est pour cela que les solitaires enfants de saint Bruno ne veulent rien savoir, sinon Jésus en agonie, et que leur vie est une perpétuelle oraison avec l'Église universelle. La consolation du Seigneur est à ce prix et la Force des martyrs défaillerait peut-être, tout à fait, sans l'héroïsme de ces Vigilants infatigables!