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Le Désespéré

Chapter 42: XLI
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About This Book

A fiercely confessional narrator recounts extreme privation, familial estrangement, and spiritual torment while confronting the moral and aesthetic failures of bourgeois society. The account centers on an agonizing paternal death experienced as a kind of parricide and the narrator's ensuing guilt, shame, and numbness. Interwoven with vivid scenes of hunger and urban misery are polemical reflections and satirical portraits that assault conventional tastes and hypocrisies. The work alternates intimate testimony and invective to examine vocation, religious intensity, and the personal costs of an uncompromising artistic and ethical stance.

XXXVI

Marchenoir écrivit une seule fois à Véronique, pour lui annoncer son retour. Par crainte ou par vertu, il s'en était abstenu jusqu'alors, quoiqu'il en mourût de désir, se bornant à la mentionner, avec une tendresse peu déguisée, dans chacune de ses épîtres au sempiternel Leverdier. Enfin, quelques jours avant son départ, il se décida tout à coup et voici son inconcevable lettre:

«Ma chère Véronique, je vous prie d'ajouter pour moi, à vos prières accoutumées, les oraisons pour les agonisants que vous trouverez dans votre eucologe. Mon corps se porte bien, mais mon esprit est dans l'angoisse de la mort et je vous suppose particulièrement désignée pour me secourir, puisque c'est à l'occasion de vous que j'endure cette épouvantable tribulation.

«Je suis éperdument amoureux de vous, voilà la vérité, et il a fallu que je m'éloignasse de Paris pour le sentir. Je me suis déterminé à vous l'écrire sur cette simple réflexion, que vous deviez le savoir. Les femmes sont clairvoyantes en pareil cas, et ce sentiment, inaperçu de moi jusqu'à ces derniers jours, vous l'avez certainement discerné, depuis longtemps, si j'en juge par certaines prudences que je me rappelle, aujourd'hui, et qui tendaient manifestement à en retarder l'explosion. Mais, quand même vous n'auriez rien compris ni rien deviné, j'ai pensé qu'il fallait encore me déclarer, ne fût-ce que pour écarter de nos relations le danger d'un tel mystère.

«Qu'allons-nous devenir? Il n'y a que deux issues: vous me sauvez ou je vous perds. Quant à nous séparer, en admettant que ce fût possible, ce serait peut-être le plus funeste des dénouements. Vous avez mis autour de ma vie un surnaturel chrétien si capiteux, que je ne pourrais plus respirer une autre atmosphère.

«Or, je n'ai plus de courage du tout, mon âme est complètement démontée. Il va falloir vous condamner à une réserve inouïe, car je brûle sur moi-même, depuis l'agitation de ce voyage, comme une torche mal éteinte que le vent aurait rallumée. Cette fraternité postiche qui nous unit et nous sépare, jusqu'à maintenant, ne va plus suffire. Il faudrait construire quelqu'autre muraille mitoyenne qui montât jusqu'au septième ciel et qu'aucune trahison des sens ne pût entamer.

«Ce travail de maçonnerie vous sera, sans doute, possible, à vous, âme spirituelle et déssouillée, qui n'avez plus de corps que pour les yeux trop charnels de votre malheureux ami, dont votre présence va remuer, je le sens bien, toutes les vieilles croupissures et toutes les fanges. Cherchez donc, chère trésorière d'héroïsme, c'est peut-être dans la direction du martyre que vous découvrirez ce qu'il nous faut.

«Vous ne pouvez supporter qu'on vous regarde comme une sainte, et vous savez si j'approuve cette horreur. Mais, dans l'hypothèse qu'il aurait plu à Notre-Seigneur de jeter sur vous toute la pourpre de son ciel, vous continueriez encore, néanmoins, d'être une vraie femme pour l'éternité,—comme on est un prêtre,—car ce que Dieu a fabriqué de son essentielle Main porte caractère indélébile, aussi bien que les Sacrements de son Église. Vous seriez forcée, par conséquent, de voir aussi nettement qu'une autre le mal de ce monde, où la mort fut acclimatée par la première de vous toutes.

«C'est pourquoi je vous ai demandé les prières des agonisants. Je suis en péril de mort pour mon âme, à cause de vous, bien-aimée, et je retourne à Paris, dans une semaine, comme on se fait porter en terre. Si vous n'êtes pas devenue toute forte contre ma faiblesse, je vous entraînerai dans une caverne de désespoir.

«Vous me l'avez fait comprendre vous-même, il y a longtemps. Que vous devînssiez ma femme ou ma maîtresse, l'abomination serait également infinie. Je retrouverais dans votre lit et dans vos bras tout votre passé, et ce passé, délié de l'abîme où l'a précipité votre pénitence, m'arracherait de vous, morceau par morceau, avec des tenailles rougies, pour s'installer à ma place. Notre amour serait un opprobre et nos voluptés un vomissement. Nous aurions tout perdu de ce qui nous honore et tout retrouvé de ce qui peut nous avilir davantage. À la place de ce canton lumineux du ciel où nous planons en souffrant, nous serions accroupis au bord d'un chemin public, dans une encoignure infecte, où les plus immondes animaux auraient la permission de nous salir au passage …

«Il faut donc m'exorciser, ma très chère, je ne sais comment, mais il le faut tout de suite, sous peine d'enfer et de mort. Voilà tout, mon esprit est plein de ténèbres et je ne saurais vous offrir l'ombre d'une idée qui ressemblât à une apparence de salutaire expédient. Ah! mon amie, ma trois fois aimée, ma belle Véronique du chemin de la Croix! combien je souffre! mon cœur se brise et je pleure, comme je vous ai vue, tant de fois, pleurer vous-même, agenouillée, des journées entières, devant votre grand crucifix! Seulement, vos larmes étaient infiniment douces et les miennes sont infiniment amères!

«Votre MARIE-JOSEPH.»

XXXVII

La retraite à la Grande Chartreuse, quelque suggestive et bienfaisante qu'elle eût été, ne pouvait plus se prolonger pour cette âme tragique, qui se faisait du Paradis même l'idée d'une éternelle montée furibonde vers l'Absolu. La quatrième semaine venait de s'achever et Marchenoir en avait décidément assez. L'apaisement, qu'il était venu chercher, n'avait été qu'extérieur ou intermittent. L'exquise bonté de ses hôtes avait pu détendre ses nerfs et lénifier la partie supérieure de son esprit, mais ne pouvait rien au delà.

Il était singulier, d'ailleurs, et bien conforme à l'irréprochable exactitude de son ironique destin, que le pire malheur qu'il pût redouter, lui eût été révélé précisément sur cette montagne, où il s'était cru certain de haleter, quelques jours, en sécurité parfaite. Maintenant, il avait le besoin le plus violent de se jeter au devant de ce malheur, dût-il en crever!

Il alla donc prendre congé du Père Général qui l'avait déjà reçu plusieurs fois avec cette douceur des grands Humbles, qui domptait autrefois les Tarasques et les Empereurs. Marchenoir, qui n'appartenait à aucune de ces deux catégories de monstres, exprima, le mieux qu'il put, sa gratitude, en suppliant l'aimable vieillard de le bénir avant son départ.

—Mon cher enfant, répondit celui-ci, je veux faire quelque chose de plus, si vous le permettez. Je sais de votre vie et de vos souffrances ce que votre ami, M. Leverdier, m'en a écrit et ce que le père Athanase a cru pouvoir m'en confier, et je m'intéresse profondément à vous. Vous avez entrepris un livre pour la gloire de Dieu et vous êtes pauvre, … deux fois pauvre, puisque vous renoncez à la gloire que donnent les hommes … Emportez, je vous prie, de la Chartreuse, ce faible secours que votre âme chrétienne peut accepter sans honte,—ajouta-t-il, en lui tendant un billet de mille francs,—et souvenez-vous, dans vos combats, du vieux serviteur inutile, mais plein de tendresse, qui priera pour vous.

Le malheureux, brisé d'émotion, tomba à genoux et reçut la bénédiction de ce chef des plus grandes âmes qui soient au monde. Le Général le releva et, l'ayant serré dans ses bras, le reconduisit jusqu'à sa porte en l'exhortant aux viriles vertus que la société chrétienne paraît avoir prises en haine, mais dont la tradition persévère, en dépit de tout, dans ces solitudes,—sans lesquelles, à ce qu'il semble, le ciel fatigué de voûter, depuis tant de siècles, sur une si dégoûtante race, tomberait, de bon cœur, pour l'anéantir.

Le père Athanase l'attendait avec anxiété. Il avait parlé chaleureusement, mais les intentions de son supérieur ne lui étaient pas connues. Le bon religieux fut transporté de la joie naïve de son ami, que cet argent délivrait d'angoisses hideuses, surajoutées à ses plus intimes tourments.

—Je vous vois partir sans trop d'inquiétudes, lui dit-il. Du moins, je suis assuré que la misère noire ne vous ressaisira pas tout de suite et je me persuade qu'un peu plus tard, Dieu vous enverra quelqu'autre assistance. Il n'est pas permis de croire que ce bon Maître vous ait comblé des dons les plus rares, uniquement pour vous faire souffrir. D'ailleurs, l'Église militante a besoin d'écrivains de votre sorte et vous surmonterez, à la fin, tous les obstacles, par la seule virtualité du talent, je veux l'espérer.

Mais, j'ai d'autres sujets de trembler et c'est justement l'excès de votre force qui m'épouvante, ajouta-t-il, avec un sourire mélancolique, en lui touchant du doigt le front et la poitrine. C'est ici et là que se trouvent vos plus redoutables persécuteurs. J'ai beaucoup pensé à vous, mon cher ami. C'est un mystère de douleur qu'un homme tel que vous ait pu naître au dix-neuvième siècle. Vous auriez fait un Ligueur, un Croisé, un Martyr. Vous avez l'âme d'un de ces anciens apologistes de la Foi, qui trouvaient le moyen de catéchiser les vierges et les bourreaux jusque sous la dent des bêtes. Aujourd'hui, vous êtes livré à la gencive des lâches et des médiocres, et je comprends que cela vous paraisse un intolérable supplice. Vous avez passé quarante ans et vous n'avez pas encore pu vous acclimater ni même vous orienter dans la société moderne. Ceci est terrible …

Je ne vous accuse, ni ne vous juge, pauvre ami. Je vous plains de toute mon âme. Rendez-moi justice. Je ne vous reproche pas de n'avoir pas su vous faire une position. Je ne suis pas un de ces bourgeois dont le nom seul vous noircit la rétine. Je suis un chartreux, simplement, et je crois que la meilleure position est de faire la volonté de Dieu, quelle qu'elle soit. Si c'est votre partage d'écrire de beaux livres, sans consolation et sans salaire, au milieu de continuelles souffrances, votre situation est toute faite et cinquante fois plus brillante, j'imagine, que celle d'un premier ministre qui sera, demain matin ou demain soir, roulé à coups de bottes dans un escalier d'oubli. Seulement, j'ai peur que ce don de force qui ferait de vous, peut-être, un grand homme d'action par l'épée ou par la parole, si vous en aviez l'emploi, ne se retourne à la fin contre vous-même et ne vous jette dans le désespoir.

—Vous avez raison, mon père, et je ne suis pas non plus sans terreur, répondit Marchenoir. L'espérance est la seule des trois vertus théologales contre laquelle je puisse m'accuser, en toute sincérité, d'avoir sciemment et gravement péché. Il y a en moi un instinct de révolte si sauvage que rien n'a pu le dompter. J'ai fini par renoncer à l'expulsion de cette bête féroce et je m'arrange pour n'en être pas dévoré. Que puis-je faire de plus? Chaque homme est, en naissant, assorti d'un monstre. Les uns lui font la guerre et les autres lui font l'amour. Il paraît que je suis très fort, comme vous le dites, puisque j'ai été honoré de la compagnie habituelle du roi des monstres: le Désespoir. Si Dieu m'aime, qu'il me défende, quand je n'aurai plus le courage de me défendre moi-même! Ce qu'il y a de rassurant, c'est que je ne peux plus être surpris, puisque je ne crois pas au bonheur. On dit quelquefois que je suis un homme supérieur et je ne le nie pas. Je serais un sot et un ingrat de désavouer cette largesse que je n'ai rien fait pour mériter. Eh bien! si le bonheur est déjà presque irréalisable pour le plus médiocre des êtres, pour le plus facile à contenter des pachydermes raisonnables, comment ce diapason de douleurs, qu'on appelle un homme de génie, pourrait-il jamais y prétendre? Le bonheur, mon cher père, est fait pour les bestiaux … ou pour les saints. J'y ai donc renoncé, depuis longtemps. Mais, à défaut de bonheur, je voudrais, au moins, la paix, cette inaccessible paix, que les anges de Noël ont, pourtant, annoncée, sur terre, aux hommes de bonne volonté!

Le père hésita un moment. Tout ce qui peut être inspiré par la plus ardente charité sacerdotale, il l'avait déjà dit à ce désolé. Il avait tout tenté pour solidifier un peu d'espérance dans ce vase brisé, d'où se répandait le cordial, aussitôt qu'on l'avait versé. Il ne pouvait pas accuser son pénitent d'être indocile ou de s'acclamer lui-même. Le soupçon d'orgueil,—d'une si commode ressource pour les confesseurs et directeurs sans clairvoyance ou sans zèle!—il l'avait écarté, dès le premier jour, avec défiance, estimant plus apostolique de pénétrer dans les cœurs que de les sceller, du premier coup, implacablement, sous des formules de séminaire.

Le Non-Amour est un des noms du Père de l'orgueil et, certes, il n'en avait pas connu beaucoup, dans sa vie, des êtres qui aimassent autant que le pauvre Marchenoir! Il se sentait en présence d'une exceptionnelle infortune et les larmes lui vinrent à la pensée qu'il avait devant lui un homme allant à la mort et que rien ne pouvait sauver, un témoin pour l'Amour et pour la Justice,—holocauste lamentable d'une société frappée de folie qui pense que le Génie la souille et que l'aristocratie d'une seule âme est un danger pour le chenil de ses pasteurs.

—Vous demandez la paix au moment même où vous partez en guerre, dit-il enfin. Soit. Vous vous croyez appelé à protester solitairement, au nom de la justice, contre toute la société contemporaine, avec la certitude préliminaire d'être absolument vaincu et quelles que puissent être pour vous les conséquences,—au mépris de votre sécurité et des jugements de vos semblables, dans un désintéressement complet de tout ce qui détermine, ordinairement, les actions humaines. Vous vous croyez sans liberté pour choisir une autre route de la mort … C'est Dieu qui le sait. Il est plus facile de vous condamner que de vous comprendre. Tout ce qu'on peut, c'est de lever, pour vous, les bras au ciel. Mais votre corsaire est trop chargé … Vous n'êtes pas seul, vous avez pris une âme à votre compte. Qu'allez-vous en faire? Avez-vous calculé l'effroyable obstacle d'une passion plus forte que vous et distinctement lisible, pour moi, dans les moindres mouvements de votre physionomie? Et s'il vous est donné d'en triompher, n'hésiterez-vous pas encore à traîner cette pauvre créature dans les inégales querelles, où je prévois trop que vous allez immédiatement vous engager?…

Marchenoir, devenu très pâle, avait paru chanceler et s'était assis, avec une si poignante expression de douleur, que le père Athanase en fut bouleversé. Il y eut un silence pénible de quelques instants, au bout desquels le malheureux homme commença d'une voix assez basse pour que le père fût obligé de tendre l'oreille.

XXXVIII

—Que voulez-vous que je vous réponde? Il en sera ce que Dieu voudra et j'espère bénir sa volonté sainte à l'heure de ma dernière agonie. Si j'étais riche, je pourrais arranger mon existence de telle sorte que les dangers qui vous épouvantent pour moi disparussent presque entièrement. J'écrirais mes livres à genoux, dans quelque lieu solitaire où je n'entendrais même pas les clameurs ou les malédictions du monde, il n'en est pas ainsi, par malheur, et j'ignore où l'infâme combat pour la vie va m'entraîner.

Vous parlez de cette passion … C'est vrai que je suis à peu près sans force pour y résister. Depuis des années, je suis chaste, comme le «désir des collines,»—avec une pléthore du cœur. Vous êtes praticien des âmes, vous savez combien cette circonstance aggrave le péril. Mais la noble fille inventera quelque chose pour me sauver d'elle, … je ne sais quoi, … pourtant, je suis assuré qu'elle y parviendra. Quant aux querelles, j'en aurai probablement, et de toutes sortes, je dois m'y attendre.

Mais cela n'est rien,—dit-il d'une voix plus ferme, en se dressant tout à coup.—Si je profane les puants ciboires qui sont les vases sacrés de la religion démocratique, je dois bien compter qu'on les retournera sur ma tête, et les rares esprits qui se réjouiront de mon audace ne s'armeront, assurément pas, pour me défendre. Je combattrai seul, je succomberai seul, et ma belle sainte priera pour le repos de mon âme, voilà tout … Peut-être aussi, ne succomberai-je pas. Les téméraires ont été, quelquefois, les victorieux.

Je quitte votre maison dans une ignorance absolue de ce que je vais faire, mais avec la plus inflexible résolution de ne pas laisser la vérité sans témoignage. Il est écrit que les affamés et les mourants de soif de justice seront saturés. Je puis donc espérer une ébriété sans mesure. Jamais, je ne pourrai m'accommoder ni me consoler de ce que je vois. Je ne prétends point réformer un monde irréformable, ni faire avorter Babylone. Je suis de ceux qui clament dans le désert et qui dévorent les racines du buisson de feu, quand les corbeaux oublient de leur porter leur nourriture. Qu'on m'écoute ou qu'on ne m'écoute pas, qu'on m'applaudisse ou qu'on m'insulte, aussi longtemps qu'on ne me tuera pas, je serai le consignataire de la Vengeance et le domestique très obéissant d'une étrangère Fureur qui me commandera de parler. Il n'est pas en mon pouvoir de résigner cet office, et c'est avec la plus amère désolation que je le déclare. Je souffre une violence infinie et les colères qui sortent de moi ne sont que des échos, singulièrement affaiblis, d'une Imprécation supérieure que j'ai l'étonnante disgrâce de répercuter.

C'est pour cela, sans doute, que la misère me fut départie avec tant de munificence. La richesse aurait fait de moi une de ces charognes ambulantes et dûment calées, que les hommes du monde flairent avec sympathie dans leurs salons et dont se pourlèche la friande vanité des femmes. J'aurais fait bombance du pauvre, comme les autres et, peut-être, en exhalant, à la façon d'un glorieux de ma connaissance, quelques gémissantes phrases sur la pitié. Heureusement, une Providence aux mains d'épines a veillé sur moi et m'a préservé de devenir un charmant garçon, en me déchiquetant de ses caresses …

Maintenant, qu'elle s'accomplisse, mon épouvantable destinée! Le mépris, le ridicule, la calomnie, l'exécration universelle, tout m'est égal. Quelque douleur qui m'arrive, elle ne me percera pas plus, sans doute, que l'inexplicable mort de mon enfant … On pourra me faire crever de faim, on ne m'empêchera pas d'aboyer sous les étrivières de l'indignation!

Fils obéissant de l'Église, je suis, néanmoins, en communion d'impatience avec tous les révoltés, tous les déçus, tous les inexaucés, tous les damnés de ce monde. Quand je me souviens de cette multitude, une main me saisit par les cheveux et m'emporte, au delà des relatives exigences d'un ordre social, dans l'absolu d'une vision d'injustice à faire sangloter jusqu'à l'orgueil des philosophies. J'ai lu de Bonald et les autres théoriciens d'équilibre. Je sais toutes les choses raisonnables qu'on peut dire pour se consoler, entre gens vertueux, de la réprobation temporelle des trois quarts de l'humanité …

Saint Paul ne s'en consolait pas, lui qui recommandait d'attendre, en gémissant avec toutes les créatures, l'adoption et la Rédemption, affirmant que nous n'étions rachetés qu'«en espérance,» et qu'ainsi rien n'était accompli. Moi, le dernier venu, je pense qu'une agonie de six mille ans nous donne peut-être le droit d'être impatients, comme on ne le fut jamais, et, puisqu'il faut que nous élevions nos cœurs, de les arracher, une bonne fois, de nos poitrines, ces organes désespérés, pour en lapider le ciel! C'est le sursum corda et le lamma sabacthani des abandonnés de ce dernier siècle.

Lorsque la Parole incarnée saignait et criait pour cette rédemption inaccomplie et que sa Mère, la seule créature qui ait véritablement enfanté, devenait, sous le regard mourant de l'Agneau divin, cette fontaine de pleurs qui fit déborder tous les océans, les créatures inanimées, témoins innocents de cette double agonie, en gardèrent à jamais la compassion et le tremblement. Le dernier souffle du Maître, porté par les vents, s'en alla grossir le trésor caché des tempêtes et la terre, pénétrée de ces larmes et de ce sang, se remit à germiner plus douloureusement que jamais, des symboles de mortification et de repentir. Un rideau de ténèbres s'étendit sur le voile déjà si sombre de la première malédiction. Les épines du diadème royal de Jésus-Christ s'entrelacèrent autour de tous les cœurs humains et s'attachèrent, pour des dizaines de siècles, comme les pointes d'un cilice déchirant, aux flancs du monde épouvanté!

En ce jour, fut inaugurée la parfaite pénitence des enfants d'Adam. Jusque-là, le véritable Homme n'avait pas souffert et la torture n'avait pas reçu de sanction divine. L'humanité, d'ailleurs, était trop jeune pour la Croix. Quand les bourreaux descendirent du Calvaire, ils rapportèrent à tous les peuples, dans leurs gueules sanglantes, la grande nouvelle de la Majorité du genre humain. La Douleur franchit, d'un bond, l'abîme infini qui sépare l'accident de la substance, et devint NÉCESSAIRE.

Alors, les promesses de joie et de triomphe dont l'Écriture est imbibée, inscrites dans la loi nouvelle sous le vocable abréviatif des Béatitudes, parcoururent les générations, en se ruant au travers comme un tourbillon de glaives. Pour tout dire, en un mot, l'humanité se mit à souffrir dans l'espérance et c'est ce qu'on appelle l'Ère chrétienne!

Arriverons-nous bientôt à la fin de cet exode? Le peuple de Dieu ne peut plus faire un pas et va, tout à l'heure, expirer dans le désert. Toutes les grandes âmes, chrétiennes ou non, implorent un dénouement. Ne sommes-nous pas à l'extrémité de tout, et le palpable désarroi des temps modernes n'est-il pas le prodrôme de quelque immense perturbation surnaturelle qui nous délivrerait enfin? Les archi-centenaires notions d'aristocratie et de souveraineté, qui furent les pilastres du monde, sablent, aujourd'hui, de leur poussière, les allées impures d'un quinze-vingts de Races royales en déliquescence, qui les contaminent de leurs émonctoires. À vau-l'eau le respect, la résignation, l'obéissance et le vieil honneur! Tout est avachi, pollué, diffamé, mutilé, irréparablement destitué et fricassé, de ce qui faisait tabernacle sur l'intelligence. La surdité des riches et la faim du pauvre, voilà les seuls trésors qui n'aient pas été dilapidés!… Ah! cette parole d'honneur de Dieu, cette sacrée promesse de «ne pas nous laisser orphelins» et de revenir, cet avènement de l'Esprit rénovateur dont nous n'avons reçu que les prémices,—je l'appelle de toutes les voix violentes qui sont en moi, je le convoite avec des concupiscences de feu, j'en suis affamé, assoiffé, je ne peux plus attendre et mon cœur se brise, à la fin, quelque dur qu'on le suppose, quand l'évidence de la détresse universelle a trop éclaté, par-dessus ma propre détresse!… Ô mon Dieu Sauveur, ayez pitié de moi!

La voix du lamentateur qui sonnait, depuis quelques minutes, comme un buccin, dans cette demeure pacifique inaccoutumée à de tels cris, s'éteignit dans une averse de pleurs. Le père Athanase, beaucoup plus ému qu'il n'aurait voulu le paraître, lui posa la main sur la tête et, le contraignant à s'agenouiller, prononça sur lui cette efficace bénédiction sacerdotale qui tient de l'absolution et de l'exorcisme.

—Allez, mon cher enfant, lui dit-il ensuite, et que la paix de Dieu vous accompagne. Peut-être avez-vous été destiné pour quelque grande chose. Je l'ignore. Vous êtes tellement jeté en dehors des voies communes qu'une extrême réserve s'impose naturellement à moi et paralyse jusqu'à l'expression de mes craintes. Les prières des Chartreux vous sont acquises et vous suivront comme à l'échafaud, considérant, au pis-aller, que vous êtes en danger de mort. C'est tout vous dire. Allez donc en paix, cher malheureux, et souvenez-vous que toutes les portes de la terre se fermassent-elles contre vous avec des malédictions, il en est une, grande ouverte, au seuil de laquelle vous nous trouverez toujours, les bras tendus, pour vous recevoir …

XXXIX

Le voyage du retour parut interminable à Marchenoir. On était en plein février et le train de nuit qu'il avait choisi dans le dessein d'arriver le matin à Paris, lui faisait l'effet de rouler dans une contrée polaire, en harmonie avec la désolation de son âme. Une lune, à son dernier quartier, pendait funèbrement sur de plats paysages, où sa méchante clarté trouvait le moyen de naturaliser des fantômes. Ce restant de face froide, grignotée par les belettes et les chats-huants, eût suffi pour sevrer d'illusions lunaires une imagination grisée du lait de brebis des vieilles élégies romantiques. De petits effluves glacials circulaient à l'entour de l'astre ébréché, dans les rainures capitonnées des nuages, et venaient s'enfoncer en aiguilles dans les oreilles et le long des reins des voyageurs, qui tâchaient en vain de calfeutrer leurs muqueuses. Ces chers tapis de délectation étaient abominablement pénétrés et devenaient des éponges, dans tous les compartiments de ce train omnibus, qui n'en finissait pas de ramper d'une station dénuée de génie à une gare sans originalité.

De quart d'heure en quart d'heure, des voix mugissantes ou lamentables proféraient indistinctement des noms de lieux qui faisaient pâlir tous les courages. Alors, dans le conflit des tampons et le hennissement prolongé des freins, éclatait une bourrasque de portières claquant brusquement, de cris de détresse, de hurlements de victoire, comme si ce convoi podagre eût été assailli par un parti de cannibales. De la grisaille nocturne émergeaient d'hybrides mammifères qui s'engouffraient dans les voitures, en vociférant des pronostics ou d'irréfutables constatations, et redescendaient, une heure après, sans que nulle conjecture, même bienveillante, eût pu être capable de justifier suffisamment leur apparition.

Marchenoir, installé dans un coin et demeuré presque seul vers la fin de la nuit, par un bonheur inespéré dont il rendit grâce à Dieu, allongea ses jambes sur la banquette implacable des troisièmes classes, mit son sac sous sa tête et essaya de dormir. Il avait froid aux os et froid au cœur. La lampe du wagon vacillait tristement dans son hublot et lui versait à cru sa morne clarté. À l'autre extrémité de cette cellule ou de ce cabanon roulant, un pauvre être, ayant dû appartenir à l'espèce humaine, un jeune idiot presque chauve, agitait sans relâche, avec des gloussements de bonheur, une espèce de boîte à lait dans laquelle on entendait grelotter des noisettes ou de petits cailloux, pendant qu'une très vieille femme, qui ne grelottait pas moins, s'efforçait, en pleurant, de tempérer son allégresse, aussitôt qu'elle menaçait de devenir trop aiguë.

Le malheureux artiste ferma les yeux pour ne plus voir ce groupe, qui lui paraissait un raccourci de toute misère et qui le poignait d'une tristesse horrible. Mais il mourait de froid et le sommeil n'obéissait pas. Les choses du passé revinrent sur lui, plus lugubres que jamais. Cet affreux innocent lui représenta l'enfant qu'il avait perdu et il se vit, lui-même, par une monstrueuse association d'images et de souvenirs, dans cette aïeule, dont le vieux visage ruisselant lui rappelait tant de larmes, sans lesquelles il y avait fameusement longtemps qu'il serait mort. Le beau malheur, en vérité! Ses réflexions devinrent si atroces qu'il laissa échapper un gémissement, à l'instant répercuté en éclat de jubilation par l'idiot que sa gardienne eut quelque peine à calmer.

Alors, Marchenoir se jeta au souvenir de sa Véronique comme à un autel de refuge. Il voulut s'hypnotiser sur cette pensée unique. Il commanda à la chère figure de lui apparaître et de le fortifier. Mais il la vit si douloureuse et si pâle que le secours qu'il en attendait, ne fut, en réalité, qu'une mutation de son angoisse. Les faits imperceptibles, de leur vie commune, immenses pour lui seul, et qui avaient été son pressentiment du ciel; les causeries très pures de leurs veillées, quand il versait dans cette âme simple le meilleur de son esprit; les longues prières qu'on faisait ensemble, devant une image éclairée d'un naïf lampion de sanctuaire, et qui se prolongeaient encore pour elle, bien longtemps après que, retiré dans sa chambre, il s'était endormi saturé de joie; enfin, les singuliers pèlerinages dans des églises ignorées de la banlieue: toute cette fleur charmante de son vrai printemps, lui semblait, cette nuit-là, décolorée, sans parfum, livide et meurtrie, ayant l'air de flotter sur une vasque de ténèbres …

Il se rappelait, surtout, un voyage à Saint Denis, dans l'octobre dernier, par une journée délicieuse. Après une assez longue station devant les reliques de l'apôtre, dont Marchenoir avait raconté l'histoire, on était descendu dans la crypte aux tombeaux vides des princes de France. La majesté leur avait paru sonner fort creux dans cette cave éventée des meilleurs crus de la Mort, et les épitaphes de ces absents jugés depuis des siècles, dont les chiens de la Révolution avaient mangé la poussière, ils les avaient lues sans émotion comme le texte inanimé de quelque registre du néant. L'émotion était venue, pourtant, comme un aigle, et les avait griffés, tous deux, ces étranges rêveurs, jusqu'au fond des entrailles.

Au centre de l'hémicycle obituaire, sous le chœur même de la basilique, une espèce de cachot noir et brutalement maçonné, se laisse explorer à son intérieur, par d'étroites barbacanes d'où s'exhale un relent de catacombe. Ils aperçurent, dans cet antre éclairé par de sordides luminaires, une rangée de vingt ou trente cercueils, alignés sur des tréteaux, lamés d'argent, guillochés des vers, maquillés de moisissures, éventrés pour la plupart. C'est tout ce qui reste de la sépulture des Rois Très Chrétiens.

Ce tableau avait été pour Marchenoir d'une suggestion infinie et, maintenant, il le retrouvait, avec précision, dans la lucide réminiscence d'un demi-sommeil où s'engourdissait sa douleur. Sa très douce amie était à côté de lui, toute vibrante de son trouble, et il expliquait de façon souveraine la transmutation des mobiliers royaux dont cet exemple était sous leurs yeux. La rouge clarté des lampes luttait en tremblant contre la buée d'abîme qui s'élevait en noires volutes des cassures béantes des bières. Tout ce qu'on voulut appeler l'honneur de la France et du nom chrétien gisait là, sous cette arche fétide. Les sarcophages, il est vrai, avaient été vidés de leurs trésors, que les fossés et les égouts s'étaient battus pour avoir, et il n'eût certes pas été possible de trouver, dans leurs fentes, de quoi ravitailler une famille de scolopendres, pour un seul jour,—mais les caisses de chêne ou de cèdre, pénétrées et onctueuses des liquides potentats qui les habitèrent, n'appartenaient plus à aucune essence ligneuse et pouvaient très bien prétendre, à leur tour, en qualité de royale pourriture, à la vénération des peuples. On aurait même pu les hisser, avec des grappins respectueux, sur le trône du Roi Soleil, où ils eussent fait tout autant que lui, pour la gloire de Dieu et la protection des pauvres.

À force de regarder dans ce tissu de ténèbres éraillé d'impure lumière, Marchenoir finit par ne plus rien discerner avec certitude. Une lampe infecte en face de lui, paraissait devenir énorme et s'abaisser, comme pour une onction, vers les cercueils. Il y avait, en bas, un remuement effroyable de formes noires défoncées, pendant qu'une rafale glaçante soufflait en haut, et Véronique se débattait au milieu d'une émeute de spectres, avec des cris stridents, sans qu'il pût comprendre comment cela se faisait, ni la secourir, ni même l'appeler …

Un effort suprême le réveilla. L'idiot, en proie à une violente crise, ayant abaissé la glace de la portière, vociférait avec rage et la malheureuse vieille, en détresse, implorait du secours. Le songeur avait eu beaucoup d'affaires avec les idiots et il savait comment on les dompte. Il s'approcha donc, prit les deux mains du pauvre être dans une de ses fortes mains et, de l'autre, lui tenant la tête, le contraignit à le regarder. Il n'eut pas même un mot à prononcer, il avait le genre d'yeux qu'il fallait et il eût fait un gardien exquis pour des aliénés. L'exacerbé se détendit comme une loque et s'endormit presque aussitôt sur l'épaule de sa compagne.

Lui-même, hélas! aurait eu fièrement besoin qu'on le détendît et qu'on l'apaisât. Il lui fallut quelques minutes pour se remettre complètement de l'agitation de son cauchemar. Par bonheur, l'aube naissait et il était sûr d'arriver avant une heure. Vainement, il se proposa d'être tout fort, de pratiquer l'héroïsme le plus sublime, quelque mal qui pût arriver. Rien ne pouvait contre les pressentiments affreux qui le torturaient. Il se dit qu'il aurait peut-être mieux fait de voyager en seconde classe. Il aurait eu moins froid, et le froid lui châtrait le cœur, il l'avait souvent éprouvé … Enfin, il avait fait ce qu'il avait pu, Dieu ferait le reste … Il n'avait pas averti ses deux fidèles de l'heure de son arrivée. Il était trop sûr qu'ils auraient passé la nuit pour venir l'attendre à la gare. Il sentit un soulagement à la pensée qu'il allait avoir Paris à traverser avant de les revoir, et que ce délai, cette prise d'un air nouveau, dissiperait, sans doute, son irraisonnée inquiétude. C'était sa lettre à Véronique qui le poignardait. Il se jugeait atroce et insensé pour l'avoir écrite. Et, cependant, qu'aurait-il pu faire ou ne pas faire, sans être, à ses propres yeux, un pire insensé ou un véritable traître?

—Je suis un sot, tout ce qui arrive est pour le mieux, finit par conclure cet étonnant optimiste; Dieu permet de sa main gauche ou il ordonne de sa main droite et tout s'accomplit dans l'ellipse à deux foyers de sa Providence!

XL

Marchenoir sortit de la gare de Paris, au point du jour, son léger bagage à la main. Il avait besoin de marcher, de se piétiner lui-même sur les pavés et le bitume de cette ville de damnation, où chaque rue lui rappelait une escale du pèlerinage aux enfers qui avait été sa vie.

Il sentit, avec toute la vigueur renouvelée de ses facultés impressionnelles, le despotisme de cette patrie. Il faut avoir vécu par l'âme et par l'esprit dans, cet ombilic de l'intellectualité humaine, y avoir écorché vives ses illusions et ses espérances, et ensuite, avoir trouvé le moyen de garder un tronçon de cœur, pour comprendre la volupté d'inhalation de cette atmosphère empoisonnée par deux millions de poitrines, après une absence un peu prolongée. L'homme, naturellement esclave, se rebaigne, alors, avec délices, dans le cloaque cent fois maudit et relèche, avec un attendrissement canin, les semelles cloutées qui se posèrent si souvent sur sa figure …

Marchenoir méprisait, haïssait Paris, et cependant, il ne concevait habitable aucune autre ville terrestre. C'est que l'indifférence de la multitude est un désert plus sûr que le désert même, pour ces cœurs altiers qu'offense la salissante sympathie des médiocres. Puis, sa double vie affective et intellectuelle avait réellement débuté dans ces amas d'épluchures, où des chiens,—probablement crevés, aujourd'hui,—s'étaient étonnés, naguères, de le voir picorer sa subsistance. Sa genèse morale avait commencé au milieu de ces balayeurs matutinaux et de ces voitures maraîchères qui descendent en furie vers les Halles, pour arriver à l'ouverture de la grande Gueule. Autrefois, quand s'achevait une de ces transperçantes nuits qui paraissaient avoir trois cent soixante heures, au vagabond sans linge et sans asile; il se souvenait, maintenant, d'avoir espéré, quand même, et d'avoir dilaté son rêve imprécis dans le frisson de semblables aurores.

Ici, sur ce banc du boulevard Saint-Germain, devant Cluny, il s'était assis, une fois, au petit jour, il y avait bien vingt ans! Il n'avait plus la force de marcher et, d'ailleurs, il était arrivé, n'allant nulle part. Il assignait le soleil à comparaître, ne fût-ce que par pitié, et faisait semblant de ne pas dormir, pour échapper à la sollicitude des argousins, lorsqu'un être plus triste encore était venu s'asseoir à côté de lui. C'était une fille errante, épuisée d'une recherche vaine et sur le point de rentrer. La physionomie du noctambule avait remué, par quelque endroit, le déplorable cœur sans tige de cette flétrie, qui voulut savoir ce qu'il était et ce qu'il faisait là.

—Pauvre monsieur, lui dit-elle, venez chez moi, je ne suis qu'une malheureuse, mais je peux bien vous donner mon lit pour quelques heures, je couche avec tout le monde pour de l'argent, c'est vrai, mais je ne suis pas une dégoûtante et je ne veux pas vous laisser sur ce banc.

Ces amours de fange et de misère avaient duré une demi-journée et il n'avait jamais pu revoir sa samaritaine. C'était un des souvenirs qui attendrissaient le plus Marchenoir.

De Cluny à l'Observatoire, en remontant le boulevard Saint-Michel, il retrouvait ainsi, à chaque pas, d'indélébiles impressions, car c'était ce quartier qu'il avait le plus souvent parcouru dans les sinistres croisières nocturnes de son adolescence. Quand il fut arrivé au carrefour et presqu'à l'entrée de la rue Denfert-Rochereau, où demeurait Leverdier, qu'il avait, non sans combat, résolu de voir tout d'abord, avant de rentrer chez lui,—une palpitation le secoua en apercevant le restaurant banal, théâtre de sa première rencontre avec la Ventouse, devenue, par lui, cette sublime Véronique essuyant la Face du Sauveur. Il fut, à l'instant, ressaisi de tout son trouble et d'une crainte plus grande de l'inconnu. Son ami lui parut un homme infiniment redoutable qui allait prononcer de définitives choses et il monta son escalier avec tremblement.

Après les premiers cris et la première étreinte, ces deux êtres si singuliers, chacun en son genre, s'assirent l'un en face de l'autre, les mains dans les mains, haletants, pantelants, larmoyants, bégayants:—Mon cher ami!—Mon bon Georges!—tous deux, déjà! sentant monter, du fond même de leur joie, l'impossibilité de l'exprimer,—comme si les bourgeois avaient raison et qu'il existât une jalouse prohibition de l'Infini contre tous les sentiments absolus!

—Mais j'y pense, cria Leverdier, en se levant avec précipitation, tu dois avoir besoin de prendre quelque chose, Je viens justement de faire du café et je possède d'excellent genièvre. Tu vas être servi à l'instant.

Marchenoir, silencieux, frémissant, n'osant interroger, remarquait que le nom de Véronique n'avait pas encore été prononcé. Il observait aussi, que l'empressement de son ami était quelque peu fébrile et tumultueux et, qu'en somme, il aurait fallu dix fois moins de temps pour servir la plus grande tasse du meilleur café de la terre.

Tout à coup, il alla vers lui et lui posant ses deux mains sur les épaules:—Georges, dit-il, il y a quelque chose, je veux le savoir.

Leverdier avait à peu près son âge. C'était un de ces nègres blonds, lavés au safran des étoiles et frottés d'un pastel de sang, qui plaisent aux femmes beaucoup plus qu'aux hommes, ordinairement mieux armés contre les surprises de la face humaine. Le trait dominant de sa vibratile physionomie était les yeux, comme chez Marchenoir. Mais, au contraire de ces clairs miroirs d'extase, allumables seulement au foyer de quelque émotion profonde, les siens étaient perpétuellement dardants et perscrutateurs, comme ceux d'une pygargue en chasse ou d'un loup-cervier. Nul éclair de férocité, pourtant. De toute cette figure transsudait, au contraire, une bonté joyeuse et active, dont l'expression valait un miracle, et l'intensité même de son regard était un simple effet de la merveilleuse attention de son cœur. A peine une vague ironie relevait-elle, parfois, la commissure et remontait plisser le coin de l'œil droit. Visiblement, la palette de cette âme était au grand complet, à l'exception d'une seule couleur, le noir, dont un déluge de ténèbres n'aurait pu réparer l'absence. Cet homme avait évidemment reçu pour vocation d'être le grand public consolateur, à lui tout seul, et pour l'unique virtuose qui pût se passer d'applaudissements vulgaires.

Le contraste était saisissant quand on les voyait ensemble, chacun d'eux paraissant avoir précisément tout ce qui manquait à l'autre. De taille moyenne tous deux, Marchenoir offrait l'aspect d'un molosse dont l'approche était à faire trembler, mais que le premier élan de sa colère pouvait porter dans un gouffre, s'il manquait sa proie. Leverdier, au contraire, frêle d'apparence, mais légèrement félin sous le cimier de ses cheveux crépus, et trempé, depuis son enfance, dans toutes les pratiques de sport, avait des ressources d'art qui en eussent fait un voltigeur auxiliaire des plus à craindre pour l'ennemi commun, si on se fût avisé de les attaquer. Et on devinait qu'il devait en être ainsi de leur coalition morale.

Le pauvre lynx, se voyant happé, essaya d'abord de baisser les yeux, mais, aussitôt, sa loyale et vaillante âme les lui fit ouvrir et les deux intimes plongèrent ainsi, l'un dans l'autre, quelques secondes.

—Eh bien, oui! répondit-il, nerveusement, il y a une chose … sans nom. Tu as écrit une lettre insensée à Véronique et la pauvre fille s'est défigurée pour te dégoûter d'elle.

À cet énoncé inouï, Marchenoir tourna sur lui-même et s'éloignant obliquement, à la façon d'un aliéné, les deux bras croisés sur sa tête, se mit à exhaler des rauquements horribles qui n'étaient ni des sanglots ni des cris. Il sortit de lui des ondes de douleur, qui s'épandirent par la chambre et vinrent peser comme une montagne sur le tremblant Leverdier. Transpercé de compassion, mais impuissant, cet ami véritable se courba, et s'appuya le visage sur le marbre de la cheminée pour cacher ses pleurs.

Cette scène dura près d'un quart d'heure. Alors, les gémissements énormes s'arrêtèrent. Marchenoir s'approcha de la table et, prenant la bouteille de gin, remplit la moitié d'un verre qu'il vida d'un trait.

—Georges, dit-il ensuite, d'une voix extraordinairement douce, essuie tes yeux et donne-moi du café … Très bien … Assieds-toi ici, maintenant, et raconte par le menu. Désormais, je peux tout entendre.

XLI

Leverdier chérissait Véronique à sa manière et le plus fraternellement du monde, parce qu'il voyait en elle une chose à Marchenoir. Cet être, si singulièrement organisé pour l'exclusive passion de l'amitié, n'avait jamais eu besoin de combattre pour écarter de lui d'autres sentiments. Celui-là comblait largement sa vie, ayant assez d'ampleur pour s'étendre à des multitudes, si son grand artiste avait pu devenir populaire. Il avait voué une sorte de reconnaissance, exaltée jusqu'au culte, à la simple créature en qui Marchenoir avait trouvé consolation et réconfort. Médiocrement ouvert à cette Mystique sacrée, dont Marie-Joseph avait fait son étude et que Véronique assumait en sa personne, il lui suffisait que ses amis y rencontrassent leur joie ou leur aliment. Il n'en demandait pas davantage, se réjouissant ou s'affligeant sympathiquement, sans toujours comprendre, mais confessant avec candeur l'inaptitude de son esprit.

Depuis deux ans que durait le séraphique concubinage, il s'était fait une compénétration très intime de ces trois âmes, vivant entre elles et séparées du reste du monde. Quoique Leverdier n'habitât pas la rue des Fourneaux, on l'y voyait presque tous les jours. Il avait même résolu de s'y fixer au plus prochain terme. Dans les six dernières semaines, il avait été régulièrement prendre des nouvelles de Véronique, lire avec elle les lettres de l'absent, et il pouvait témoigner de l'uniformité parfaite de sa vie,—jusqu'au jour où cette fille de prière et d'holocauste spontané, ayant reçu le message de la Grande Chartreuse, avait accompli, sans l'avertir, l'acte inouï qu'il lui fallait maintenant raconter à ce malheureux homme, pour lequel il aurait volontiers souffert et qui lui commandait de l'égorger.

Il raconta donc ce qu'il savait, ce qu'il avait vu ou compris. Son émotion était si grande, qu'il balbutiait et sanglotait presque, ce dialecticien rapide et précis. Il pâtissait en trois personnes, comme Dieu voudrait pâtir, s'affolant et s'évanouissant de douleur sous la blessure ouverte de ces deux âmes, qui ne pouvaient saigner que sur la sienne!

Quant à Marchenoir, il avait assez à faire de ne pas expirer sous la barre qui le rompait, comme un vulgaire assassin qu'il s'accusait d'être. À chaque détail, il poussait un han! caverneux, en crispant ses poings, et grinçait des dents comme un tétanique. Seulement, il voyait plus loin que Leverdier et connaissait mieux sa Véronique. Il discernait, à travers la buée de son supplice, à lui, une immense beauté de martyre, que cet homme de petite foi ne pouvait apercevoir dans son plan surnaturel, et il rencontrait ainsi un principe de consolation future dans le paroxysme même de son désespoir.

Or, voici ce qui s'était passé. Véronique avait reçu la lettre, il y avait environ huit jours. Leverdier étant venu la voir presque aussitôt après, l'avait trouvée, suivant son expression, noire et agitée, ayant sur son beau visage en «ciel d'automne,» les stigmates d'un récent déluge. Il n'en avait conçu aucun soupçon ni aucune alarme, ayant l'habitude prise de tout rapporter d'elle aux exigences d'une hyperesthésie mystique, et sachant avec quel luxe on pleurait dans cette maison. Véronique, d'ailleurs, ne lui avait pas parlé de la lettre. On s'était, comme toujours, entretenu de Marchenoir, en exprimant pour lui l'ordinaire vœu d'un prochain retour et d'une accalmie dans sa destinée…

Demeurée seule, la sainte se mit en prière. Ce fut une de ces implorations sans fin ni mesure, dont la durée et la ferveur étonnaient jusqu'à Marchenoir,—l'assomption d'une flamme rigide, blanche, affilée comme un glaive, sans vacillation, sans vibration extérieure, dans ce silence aimanté de la contemplation, qui ramasse autour de lui tous les murmures et tous les frissons pour se les assimiler. Prière non formulée et intransposable sur le clavier de n'importe quel langage, dont le désir sensuel est, peut-être, un distant symbole, dégradé, mais intelligible.

La nuit tomba lentement autour de ce pilastre d'extase. Quand Véronique ne distingua plus la face pendante de son crucifix, elle raviva une petite lampe d'oraison, toujours allumée dans une coupe de cristal rose, et s'agenouilla de nouveau. L'objurgation amoureuse recommença, plus enflammée, plus véhémente, plus extorsive … C'eût été un spectacle d'effroi et de pitié déchirante, de voir cette suppliante à genoux par terre, les bras en croix, deux ruisseaux de larmes coulant de ses yeux jusque sur le plancher, absolument immobile, à l'exception de sa gorge superbe, soulevée et palpitante par l'élan de son prodigieux espoir!

Des heures s'écoulèrent ainsi, leur sonnerie lointaine venant expirer en vain dans cette chambre immergée de dilection, où les atomes avaient l'air de se recueillir pour ne pas troubler le grand'œuvre de la charité.

Vers le matin, elle se releva enfin, brisée, frissonnante, baisa longuement les pieds de plâtre de l'image, s'enroula dans une couverture de laine, s'étendit sur son lit sans l'ouvrir, suivant son habitude, et s'endormit aussitôt en murmurant:—Doux Sauveur, ayez pitié de mon pauvre Joseph, comme il a eu pitié de moi!…

Lorsqu'un pâle rayon de soleil vint réveiller la pénitente, son premier regard fut, comme toujours, pour son crucifix et sa première pensée se traduisit par un éclat de joie.

—Ah! monsieur Marchenoir, s'écria-t-elle, en sautant à bas de son lit, vous vous permettez d'être amoureux de Madeleine. Attendez un peu. Je vais me faire belle pour vous recevoir. Vous ne savez pas encore ce qu'une jolie femme peut inventer pour plaire à celui qu'elle aime. Vous allez l'apprendre tout de suite.

Alors, dénouant d'un geste sa magnifique chevelure, couleur de couchant, qui lui descendait jusqu'aux genoux, et dans laquelle quarante amants s'étaient baignés, comme dans un fleuve de flammes où renaissaient leurs désirs, elle la ramassa à poignée sur sa tête, d'une seule main et, de l'autre, fit le geste de s'emparer d'une paire de ciseaux. Puis, tout à coup, se ravisant:

—Non, dit-elle, je les couperais mal, le marchand n'en voudrait pas et j'ai besoin d'argent pour l'autre chose.

Elle s'habilla rapidement, fit sa prière du matin et sortit.

Quand elle rentra, elle était tondue comme une brebis d'or, et rapportait soixante francs. L'infâme perruquier, qui l'avait volée, d'ailleurs, avait rétabli, tant bien que mal, avec des bandeaux et des étoupes, l'harmonie de sa tête, mais le massacre était évident et horrible. Elle avait pu échapper, sous son épaisse fanchon, à l'examen des gens de la maison, mais si Leverdier allait venir!… Il avait de très bons yeux et il serait impossible de se cacher de lui. Il s'opposerait sûrement à ce qu'elle voulait faire encore. Cette crainte la mit en fuite.—Mieux vaut en finir tout de suite, pensait-elle, en redescendant comme une voleuse.

XLII

Elle se souvenait d'avoir autrefois connu, rue de l'Arbalète, un petit juif besogneux qui vivait de vingt métiers plus ou moins suspects. Le vieux drôle faisait ostensiblement l'immonde commerce des reconnaissances du mont-de-piété et elle s'était laissée rançonner par lui un assez bon nombre de fois. C'était bien l'homme qu'il lui fallait, celui-là! Il n'était, certes pas, encombré de scrupules! Pour deux francs, on lui aurait fait nettoyer une dalle de la Morgue, avec sa langue! D'ailleurs, il la connaissait et savait qu'elle ne le dénoncerait jamais à personne.

—Monsieur Nathan, dit-elle, en arrivant chez le personnage, avez-vous besoin d'argent?

Ce monsieur Nathan était une petite putridité judaïque, comme on en verra, paraît-il, jusqu'à l'abrogation de notre planète. Le Moyen Âge, au moins, avait le bon sens de les cantonner dans des chenils réservés et de leur imposer une défroque spéciale qui permît à chacun de les éviter. Quand on avait absolument affaire à ces puants, on s'en cachait, comme d'une infamie, et on se purifiait ensuite comme on pouvait. La honte et le péril de leur contact était l'antidote chrétien de leur pestilence, puisque Dieu tenait à la perpétuité d'une telle vermine.

Aujourd'hui que le christianisme a l'air de râler sous le talon de ses propres croyants et que l'Église a perdu tout crédit, on s'indigne bêtement de voir en eux les maîtres du monde, et les contradicteurs enragés de la tradition apostolique sont les premiers à s'en étonner. On prohibe le désinfectant et on se plaint d'avoir des punaises. Telle est l'idiotie caractéristique des temps modernes.

Monsieur Nathan avait eu des fortunes diverses. Il avait raté des millions et, quoiqu'il fût très malin, on le considérait, parmi ses frères, comme un peu jobard. Son vrai nom était Judas Nathan, mais il avait voulu qu'on l'appelât Arthur, et tel était son principe de mort. Ce juif était rongé du vice chrétien de vanité. Successivement tailleur, dentiste, marchand de tableaux, vendeur de femmes et capitaliste marron, mais toujours travaillé de dandysme, il avait tout sacrifié, tout galvaudé pour cette ambition. Une heure glorieuse avait pourtant sonné dans sa vie. Il s'était vu directeur d'un journal légitimiste, vers les dernières années du second empire. Mais, précisément, cette élévation l'avait perdu. La grâce d'Israël s'était retirée de lui et il avait fait de sottes affaires. Sa déconfiture, quoique retentissante, avait été trop ridicule pour qu'il s'en relevât jamais. Maintenant, Dieu seul pouvait savoir ses industries!

Mais, en vieillissant, ce petit bellâtre, qu'on rencontrait partout où tintait la ruine, était devenu positivement sinistre. Au milieu d'indicibles tripotages, ce grotesque filou n'abdiquait aucune de ses anciennes prétentions, et on retrouvait toujours en lui le désopilant roublard qui fit offrir, un jour, au comte de Chambord, de se convertir publiquement au catholicisme, si on le faisait marquis. Il avait toujours la même politesse de garçon de bain ou d'huissier de tripot, et le même geste fameux, de tapoter les deux choux-fleurs latéraux qui faisaient encorbellement à son crâne chauve. Il avait surtout le même empressement auprès des femmes, qu'il enrichissait gracieusement de ses conseils ou de ses prophéties, en les dépouillant de leurs bijoux et de leur argent. Car il était fort considéré parmi les filles de la rive gauche, où il était venu s'établir, étant, à la fois, leur banquier, leur courtier, leur marchande à la toilette, leur consolateur et leur oracle,—parfois, aussi, leur médecin, disait-on. Mais cette dernière chose flottait dans un salubre mystère …

—Eh! comment, c'est vous, chère enfant! Bon Dieu! qu'il y a longtemps qu'on ne vous a vue! On vous croyait perdue à jamais. Votre disparition nous avait tous désespérés, et, pour mon propre compte, je vous donne ma parole d'honneur que j'étais inconsolable … Mais vous avez eu pitié de vos victimes et vous nous revenez, sans doute. Pauvre agneau, il t'a lâchée, je l'espère, ce sauvage avec qui tu vivais?

Ces paroles équivalentes à rien et proférées d'une voix lointaine, défunte, paraissant sortir d'un phonographe vert-de-grisé, où elles auraient été inscrites depuis soixante ans, voulaient surtout cacher l'étonnement du vieux malandrin.

Quinze ou dix-huit mois auparavant, il avait eu l'audace de se présenter chez Marchenoir, dont il avait découvert l'adresse, sous prétexte d'offrir une occasion de dentelles, en réalité pour négocier un stupre fastueux, dont les conditions inouïes, chuchotées à l'oreille de son ancienne cliente, lui paraissaient devoir tout emporter. Mais, dès le premier mot, Véronique avait été chercher son ami qui travaillait dans la chambre voisine, et celui-ci avait simplement ouvert la fenêtre, en sourcillant d'une façon si claire, que l'ambassadeur, abandonnant, pour quelques instants, sa dignité, avait cru devoir disparaître aussitôt par l'escalier.

—Monsieur Nathan, répondit la visiteuse avec fermeté, mais sans colère, je ne suis pas venue pour vous faire des confidences et je vous prie de me parler convenablement, sans me tutoyer, si c'est possible. Il s'agit d'une affaire des plus simples. Vous savez arracher les dents, n'est-ce pas? Combien me prendrez-vous pour m'arracher toutes les dents?

Pour le coup, Nathan n'essaya plus de dissimuler sa stupéfaction. Machinalement, il vérifia d'un geste les deux touffes peintes en blond de diarrhée, qui lui garnissaient les tempes, resserra, autour de son torse de coléoptère, le cordon à sonnette d'une robe de chambre, couleur firmament pisseux, et revenant à marche forcée du fond de la pièce, où l'avait lancé la première commotion:

—Vous arracher les dents! s'écria-t-il,—subitement animé, jaillissant, presque humain,—tou-tes-les-dents! Ah! çà, mademoiselle, ai-je mal entendu, ou suis-je assez comblé de disgrâce pour que vous ayez le dessein de vous moquer de moi?

Véronique se découvrit la tête:

—Et cela, monsieur, qu'en pensez-vous? Est-ce une plaisanterie? Je le répète, je veux me débarrasser de mes dents comme je me suis débarrassée, ce matin, de mes cheveux. Cela est absolument nécessaire, pour des raisons que je n'ai pas à vous dire. Je me suis adressée à vous, parce que je craignais qu'un dentiste ordinaire ne voulût pas. Vous devez me connaître, je suppose. Personne ne saura jamais que je suis venue ici. J'ai trois louis à vous offrir pour une opération qui ne prendra pas deux heures, et je vous ferai cadeau de mes dents par-dessus le marché. Il me semble que vous n'aurez pas fait une trop mauvaise journée. Si cela ne vous va pas, bonsoir, je vais ailleurs. Est-ce oui ou non?

La dispute fut longue, cependant. Jamais ce misérable Nathan n'avait été secoué d'une si rude sorte. Il voyait bien que Véronique n'était pas folle, mais il ne pouvait concevoir qu'une jolie fille voulût se faire laide. Cela renversait toutes ses idées. Puis, il y avait, dans cette pourriture d'homme, un coin phosphoré qui n'était peut-être pas absolument exécrable. Il reculait à la pensée de détruire ce beau visage, de même qu'il aurait hésité, au moins une minute, fût-ce pour un million, à brûler une toile de Léonard ou de Gustave Moreau. L'anéantissement pur et simple d'une richesse de ce genre le confondait.

Ce scrupule, d'ailleurs, se compliquait de plusieurs craintes. Il avait reçu bien des volées dans sa vie, mais la main de Marchenoir, non encore éprouvée, lui semblait plus redoutable que celle du Seigneur,—sans compter le grappin de la justice humaine qui pouvait intervenir aussi et se fourrer curieusement dans ses petites affaires.

Véronique, discernant à merveille ce qui se passait dans cette âme vaseuse, se décida, malgré sa répugnance, à en finir par l'intimidation.—Vous n'avez pas tant balancé, lui dit-elle, quand il s'est agi de la petite Sarah. Je sais par cœur toute cette histoire, et même plusieurs autres. Faites-y bien attention. Allons, soyez raisonnable et ne me laissez pas languir plus longtemps. Encore une fois, il ne vous arrivera rien de fâcheux à cause de moi, je m'y engage, et trois louis sont toujours bons à gagner.

Elle faisait allusion à une abominable affaire d'avortement, où la mère avait failli périr, et qui avait donné beaucoup d'inquiétudes au bel Arthur. Il se décida sur-le-champ, alla chercher l'outil de torture, disposa toutes choses avec de petits mouvements nerveux et, finalement, installa Véronique dans un profond fauteuil de cuir, en pleine clarté.

Elle renversa la tête et montra une double rangée de dents lumineuses,—des dents à mordre les plus durs métaux humains. Le tortionnaire abject, par une dernière impulsion de vague pitié, lui déclara qu'elle allait atrocement souffrir.

—J'y suis préparée, répondit la sainte. J'espère avoir du courage. Je tâcherai de me souvenir que j'ai mérité des souffrances plus grandes encore.

Alors, s'accomplit cette horreur. À chaque dent qui s'en allait, la pauvre Véronique, en dépit de sa volonté, poussait un léger cri et ses yeux se remplissaient de larmes, pendant que des ruisseaux de sang écumeux coulaient sur l'épaisse toile du tablier de cuisine que Nathan lui avait ficelé autour du cou.

Quand la mâchoire supérieure fut complètement dégarnie, l'exécuteur dut s'arrêter. L'infortunée avait perdu connaissance et se tordait spasmodiquement. Il fallut la ranimer, étancher le sang qui partait à flots, arrêter l'hémorragie, calmer les nerfs, toutes besognes familières à cet omniscient des basses pratiques chirurgicales. Il exprima son avis de renvoyer à quelques jours la seconde partie de l'opération, dans le secret espoir de ne la voir jamais revenir et d'échapper ainsi à une corvée qui lui déplaisait, ayant, d'ailleurs, soigneusement empoché l'argent. Mais, au bout d'un quart d'heure, l'étonnante martyre lui signifia énergiquement, sans parler, qu'elle voulait que cela continuât.

Rien ne fut plus horrible. L'opérateur gagna son salaire. Les anesthésiques ordinaires étaient sans effet sur ce paquet de nerfs en déroute, effroyablement ébranlés déjà, malgré l'héroïsme de la patiente. La syncope se renouvela cinq à six fois, de plus en plus inquiétante. Une minute, Nathan, terrifié, crut au tétanos.

Enfin, le supplice s'acheva, et, peu à peu, reparut l'équilibre. Véronique but un cordial préparé d'avance et souffrant encore d'atroces douleurs, mais redevenue l'impératrice d'elle-même, elle regarda tristement, sur la table, le gisant trésor de l'écrin de sa bouche, vide à jamais, puis, s'approchant d'un miroir, elle poussa un cri, un seul cri funèbre, sur sa beauté dévastée, gémissement de la nature qu'elle ne put réprimer.

Le sordide Nathan, étonné de son propre trouble, balbutiait quelques phrases vaines, alléguant l'espèce de violence qu'il avait subie. C'est alors que la chrétienne, avec une noblesse d'humilité éternellement inintelligible pour les âmes viles, obéissant à cette furie d'abaissement qui est un des caractères de l'amour mystique, ramassa la main de l'immonde bandit, cette main cireuse, boudinée, dans laquelle avaient tenu toutes les crapules, et la baisa,—comme l'instrument de son martyre!—de ses lèvres sanglantes et déformées.

—Adieu, monsieur Nathan, dit-elle ensuite, d'une voix, qu'elle-même ne reconnut plus. Je vous remercie. N'ayez aucune inquiétude. Vous faites souvent de vilaines choses dans votre métier, mais je prierai mon Sauveur pour vous …

XLIII

Leverdier n'avait guère à raconter à son ami que le bouleversant émoi qu'il avait éprouvé, le lendemain, en revoyant Véronique. Le pauvre garçon avait reçu un coup terrible dont il restait assommé. Cette figure charmante, qui avivait pour lui les grises couleurs de la vie et qui leur versait à tous deux l'espérance, elle n'existait plus. Elle était affreusement, irrémédiablement changée. Il n'y avait plus de beauté du tout. Telle fut, du moins, son impression. C'était vrai qu'il l'avait vue déformée par la fluxion, battue par la souffrance et que, maintenant, après une semaine, ces accidents avaient disparu. Mais cette bouche complètement édentée, il ne pouvait plus la reconnaître et le souvenir de ce qu'elle avait été, la lui faisait paraître épouvantable.

Le premier jour, il s'était trouvé sans parole, privé d'intelligence, asphyxié de douleur, à moitié fou. Il avait fallu que Véronique elle-même le ranimât, lui disant à peu près: C'est moi seule qui ai voulu cette chose. Avais-je un autre moyen d'obéir à la lettre que voici? Et elle lui avait donné la lettre de Marchenoir, qu'il n'avait pu lire en sa présence, mais qu'il avait emportée chez lui, en prenant la fuite, abruti par l'étonnement, ivre de chagrin et de remords. Car il s'accusait d'être un dépositaire sans vigilance, odieusement infidèle. Il aurait dû deviner, empêcher. Mais aussi, cette lettre était d'un aliéné. Comment Marchenoir, connaissant cette âme excessive, capable de toutes les résolutions, avait-il pu l'écrire?

Leverdier était en proie à un mélange de désespoir et de rage qui lui faisait, en parlant, sauter le cœur hors de la poitrine. Quelque expérience qu'il crût avoir de ses deux amis, il y avait, malgré tout, certaines choses qu'il ne pouvait pas arriver à comprendre. Si Marchenoir l'eût consulté, il lui eût certainement répondu par le conseil d'épouser, quand même, Véronique, et il eût, de toutes ses forces, travaillé à démontrer à Véronique l'absolue nécessité de devenir la femme de Marchenoir.

Point incroyant, mais boiteux de pratique et nullement organisé pour la vie contemplative, il avait été quelque temps sans croire à la pureté de leurs relations. Il avait fallu les affirmations réitérées de son ami, qu'il savait incapable d'hypocrisie, et l'irrécusable évidence de certains faits, pour le persuader. Dans les derniers mois, il avait bien remarqué l'enthousiasme de Marchenoir pour sa compagne, mais n'ayant pas le diagnostic psychologique du père Athanase, il n'avait pas conclu comme lui à la passion amoureuse, n'y voyant qu'une période nouvelle du commun transport religieux qu'il s'était interdit de juger. La lettre à Véronique avait été pour lui comme un flambeau sans réflecteur, dans un de ces souterrains où les ténèbres, accumulées et tassées depuis longtemps, ne font que reculer plus épaisses, à trois pas de l'insuffisante lumière qu'elles menacent d'étouffer.

Que signifiait, par exemple, cette jalousie rétrospective chez un homme que ses actes et ses paroles jetaient en dehors de toutes les voies communes, et que l'opinion du monde ne pouvait atteindre? L'acte charnel touchait-il donc à l'essence même de la femme, que la souillure en dût être ineffaçable à jamais? Sans doute, ce passé était un irréparable mal, mais puisqu'on était si terriblement mordu, fallait-il, après tout, sacrifier sa vie pour des fantômes, et se précipiter en enfer, pour échapper à un purgatoire qui eût été le paradis de beaucoup d'hommes moins malheureux?

Le repentir, la pénitence, la sainteté même, n'avaient-ils plus cette vertu tant célébrée de remettre à neuf les pécheurs? Qu'y avait-il de commun entre la Véronique d'aujourd'hui et la Ventouse d'autrefois? Ah! il en avait connu des tas de vierges qui n'étaient pas dignes, certes, de lui décrotter sa chaussure! Et, en supposant qu'il restât quelque chose à souffrir, ce quelque chose pouvait-il entrer en balance avec les tourments inouïs d'une passion sans issue, qui mangerait la cervelle de ce grand artiste, après lui avoir dévoré le cœur? Enfin, il avait en amour des idées de sapeur-pompier, et pensait, en général, qu'il fallait éteindre les incendies, tout d'abord, à quelque prix que ce fût, et puisque le concubinage révoltait ces deux dévots, il concluait, sans hésiter, au sacrement de mariage.

Leverdier refoulait en lui ces pensées, désormais inutiles à exprimer, n'étant pas de ces amis dont la principale affaire consiste à triompher dans leur propre sagesse, en jetant sur les épaules déjà rompues des naufragés, le trésor de plomb de leurs onéreuses récriminations. D'ailleurs, il s'était dit, plusieurs jours de suite, que, sans doute, cette fois, ce serait bien fini, la rage d'amour! Marchenoir souffrirait, quelque temps, tout ce qu'on peut souffrir, puis cette passion s'éteindrait, faute d'aliment. Une mélancolie supportable s'installerait à sa place et l'esprit reprendrait son équilibre. Véronique, irréparablement enlaidie, deviendrait cette amie très douce, cette compagne bienfaisante des heures de lassitude intellectuelle et de tristesse, cette quasi sœur qu'on avait rêvée et que la jolie femme ne pouvait être.

Elle se trouverait ainsi avoir eu raison, au bout du compte, d'accomplir cette chose qui les faisait, à l'heure actuelle, si durement pâtir. Il ne resterait plus, à la fin, de toutes ces émotions déchirantes, qu'un souvenir d'héroïsme sur les ruines inoffensives de cette beauté, que le plus étonnant miracle de charité avait sacrifiée …

Les deux amis étaient silencieux depuis quelques instants. Marchenoir se leva comme un centenaire, tremblant, pâle, chenu, harassé de vivre et, d'une voix suffoquée, déclara que c'était assez de discours, qu'il voyait distinctement tout ce qu'il y avait à voir: la cruauté de son imprudence et l'horrible fruit de remords qu'il en récoltait, mais qu'il était temps d'aller consoler la pauvre fille.

—Elle souffre pour moi, dit-il, et non pour elle. Sa personne, elle n'y tient guère, tu as dû le remarquer. Si la paix m'est rendue, elle jugera que tout est très bien et sa joie sera parfaite. Tu ne sais pas, Georges, la qualité du sublime de cette créature. Ce qu'elle vient de faire pour moi, elle l'aurait fait aussi bien pour toi, j'en suis persuadé, ou pour quelque autre, si elle l'avait cru nécessaire … Mais, le remède sera-t-il efficace? Voilà la question, c'est ma vie qui en dépend et la réponse n'est pas certaine …

Ils étaient dans la rue. Un fiacre les recueillit et ils descendirent ensemble, sans ajouter une parole, le boulevard Montparnasse. Arrivés à l'avenue du Maine et sur le point d'entrer dans la rue de Vaugirard, où s'embranche la rue des Fourneaux, Leverdier sentit que Marchenoir voulait être seul pour un premier tête-à-tête. Il le quitta donc et, planté sur le trottoir, regarda la voiture s'éloigner, jusqu'au moment où elle disparut. Alors, seulement, il s'en alla, comblé de tristesse, l'âme noyée de pressentiments affreux.