XLIV
Quand Marchenoir sortit de la voiture arrêtée devant sa maison, on aurait pu le prendre pour un de ces agonisants à échéance calculable, que vomissent les voitures numérotées, à l'heure des consultations, sur le seuil dantesque des hôpitaux. Il tremblait tellement en cherchant sa monnaie, que le cocher lui offrit de l'aider à monter chez lui. Cela le ranima. Il se hâta d'entrer, ne vit même pas la concierge, que son aspect semblait avoir déconcertée, et gravit l'escalier.
Devant sa porte, il s'étonna de son courage d'être venu jusque-là et s'aperçut, en même temps, qu'il n'en avait plus du tout, qu'il ne se déciderait jamais à entrer et qu'il n'avait plus qu'à s'asseoir sur une marche, en attendant la consommation des siècles. Il se mit à tourner à pas étouffés, comme un félin, sur l'étroit palier, absolument incapable de s'arrêter à une résolution quelconque, les doigts brûlés par la clef qu'il avait tirée de sa poche, dans la voiture, et qu'il tenait à la main depuis un quart d'heure, déplorant amèrement l'absence de Leverdier, qu'il se maudissait pour avoir laissé partir.
Tout à coup, il entendit monter au-dessous de lui et reconnut, avec certitude, le pas de Véronique. Épouvanté à l'idée d'un rapatriement sur cette voie publique, où vingt locataires inconnus pouvaient apparaître, il ouvrit brusquement la porte et se jeta dans l'appartement comme dans une citadelle. La jeune femme revenait, en effet, de la chapelle des Lazaristes de la rue de Sèvres, où elle allait, tous les matins, entendre la messe, à sept heures, quelque temps qu'il fît. Marchenoir, qui l'accompagnait pourtant, d'ordinaire, avait oublié cette circonstance.
Quand elle parut, cet homme si fort eut les jambes fauchées. Il s'abattit sur le carreau, et tendit vers elle ses deux mains, en remuant les lèvres, sans pouvoir articuler un mot. Véronique courut à lui, l'enveloppa de ses bras et, le relevant, le contraignit à s'asseoir. Elle même, s'agenouillant à ses pieds,—par une impulsion d'humilité et de tendresse qui rappelait leur première entrevue,—le regarda, accoudée sur lui.
—Chère victime, dit-il, avec la douceur d'une commisération infinie, qu'as-tu fait?
—Pardonne-moi, bien-aimé, répondit-elle, j'ai voulu t'obéir et te sauver. Ah! j'aurais souffert bien davantage, s'il l'avait fallu!… Pleure à ton aise, pauvre cœur, Dieu te consolera.
Alors, entendant cette voix changée par la torture, qui se faisait amoureuse par charité, il se détendit et se brisa. Il l'attira sur ses genoux et lui cachant le visage dans ses bras et sur sa poitrine, il sanglota éperdûment. Ce fut une de ces rafales de pleurs, comme il en avait eu si souvent, et qui, déjà, tant de fois, l'avaient délivré des suggestions du désespoir. Longtemps, ses larmes, grossies par tous les orages intérieurs qui avaient précédé cet instant, roulèrent en ruisseaux sur la tête mutilée de la martyre qui se fondait, elle-même, de compassion, blottie, comme une hirondelle, contre la paroi de ce sein mouvant.
À la fin, voyant que la crise s'affaiblissait et qu'un peu de calme allait revenir, elle se dégagea doucement, alla tremper son mouchoir dans l'eau fraîche et, avec des mouvements maternels, vint baigner et essuyer les yeux de son ami.
—Maintenant, cher malade, lui dit-elle, en le baisant au front, je vais vous conduire dans votre chambre. Vous vous étendrez sur votre lit et vous dormirez quelques heures. Vous devez en avoir besoin … Ne me regardez pas de cet air navré. Vous vous ferez à ma nouvelle figure, et vous finirez par la trouver très convenable. Je vous assure que je me trouve aussi belle qu'avant. C'est une habitude à prendre. Allons, monsieur le saule pleureur, allongez les jambes, voici deux couvertures, un oreiller pour votre tête et je tire les rideaux. Quand vous vous réveillerez, votre servante vous aura fait un bon feu, un bon petit déjeuner et votre ange gardien aura chassé votre gros chagrin.
Marchenoir, complètement épuisé, s'était laissé faire comme un enfant et dormait déjà.
Véronique, retirée dans l'autre chambre, alla se prosterner devant l'immense crucifix qu'il lui avait acheté, sur sa demande, rue Saint-Sulpice, en un jour de richesse, procréation d'un art abject, que la piété de la thaumaturge transfigurait en chef-d'œuvre.
—Mon doux Sauveur, murmura-t-elle, ne vous fâchez pas contre moi. Vous voyez bien que j'ai fait ce que j'ai pu. Mon confesseur m'a blâmée très sévèrement de ce qu'il appelle un zèle téméraire et je dois croire que vous lui avez inspiré ce blâme. Il m'a dit que j'avais mal compris votre précepte d'arracher soi-même ses propres membres, quand ils deviennent une occasion de scandale, et cela se peut bien, puisque je suis une fille pleine d'ignorance. Mais, mon Jésus, si je me suis trompée, ne jugez que mon intention et prenez pitié de ce malheureux qui a exposé sa vie pour me donner à vous. Si je dois lui être un obstacle, détruisez-moi plutôt, faites-moi mourir, je vous en supplie par votre divine Agonie et les mérites de tous vos saints! Je n'ai que ma vie à vous offrir, vous le savez, puisque je n'ai pas d'innocence et que je suis la plus grande pauvresse du monde!…
XLV
C'était l'heure où la pire brute, assouvie de son repos, sort de ses antres et coule à pleines rues dans tout Paris. La besogneuse pécore aux millions de pieds, coureuse d'argent ou de luxure, mugissait aux alentours, dans cet excentrique quartier. Le prolétaire souverain, à la gueule de bois, s'élançait de son chenil vers d'hypothétiques ateliers; l'employé subalterne, moins auguste, mais de gréement plus correct, filait avec exactitude sur d'imbéciles administrations; les gens d'affaires, l'âme crottée de la veille et de l'avant-veille, couraient, sans ablutions, à de nouveaux tripotages; l'armée des petites ouvrières déambulait à la conquête du monde, la tête vide, le teint chimique, l'œil poché des douteuses nuits, brimbalant avec fierté de cet arrière-train autoclave, où s'accomplissent, comme dans leur vrai cerveau, les rudimentaires opérations de leur intellect. Toute la vermine parisienne grouillait en puant et déferlait, dans la clameur horrible des bas négoces du trottoir ou de la chaussée. Qui, donc, se fût avisé de soupçonner là, derrière une de ces murailles de rapport dont s'éloigne en gémissant l'ange à pans coupés de l'architecture, une mystique véritable, une Thaïs repentie, une furie de miséricorde et de prière, comme il ne s'en voit plus depuis des siècles? Et qui, donc, l'apprenant, n'aurait pas éclaté de ce rire de graisse qui déculotte les peuples sages, venus à point pour être fustigés?
L'action qu'elle venait d'accomplir, cette simple chrétienne, était aussi parfaitement inintelligible pour ses contemporains que pourrait l'être la Transfiguration du Seigneur aux yeux d'un hippopotame vaquant à son bourbier. Une si haute température d'enthousiasme répugne invinciblement à la fuyante queue de maquereau de cette fin de siècle. Jamais, sans doute, dans aucune société, l'héroïsme ne fut aussi généralement cocufié par la nature humaine, depuis six mille ans que ce rare pèlerin d'amour est forcé de concubiner avec elle.
Le christianisme, quand il en reste, n'est qu'une surenchère de bêtise ou de lâcheté. On ne vend même plus Jésus-Christ, on le bazarde, et les pleutres enfants de l'Église se tiennent humblement à la porte de la Synagogue, pour mendier un petit bout de la corde de Judas qu'on leur décerne, enfin, de guerre lasse, avec accompagnement d'un nombre infini de coups de souliers.
Si la pauvre fille avait dû être jugée, ce n'est, assurément, ni par les hérétiques ni par les athées qu'elle eût été le plus rigoureusement condamnée. Ceux-là se fussent contentés de la gratifier, en passant, de quelques pelletées d'ordures. Mais les catholiques l'eussent dépecée pour en engraisser leurs cochons,—aucune chose, à l'exception du génie, n'étant aussi férocement détestée que l'héroïsme, par les titulaires actuels de la plus héroïque des doctrines.
Ce qu'ils nomment vie spirituelle, par un étrange abus du dictionnaire, est un programme d'études fort compliqué et diligemment enchevêtré par de spéciaux marchands de soupe ascétique, en vue de concourir à l'abolition de la nature humaine. La devise culminante des maîtres et répétiteurs paraît être le mot discrétion, comme dans les agences matrimoniales. Toute action, toute pensée non prévue par le programme, c'est-à-dire toute impulsion naturelle et spontanée, quelque magnanime qu'elle soit, est regardée comme indiscrète et pouvant entraîner une réprobatrice radiation.
Donner son porte-monnaie à un homme expirant d'inanition, par exemple, ou se jeter à l'eau pour sauver un pauvre diable, sans avoir auparavant consulté son directeur et fait, au moins, une retraite de neuf jours, telles sont les plus dangereuses indiscrétions que puisse inspirer l'orgueil. Le scrupule dévot, à lui seul, exigerait une seconde Rédemption.
Les catholiques modernes, monstrueusement engendrés de Manrèze et de Port-Royal, sont devenus, en France, un groupe si fétide que, par comparaison, la mofette maçonnique ou anticléricale donne presque la sensation d'une paradisiaque buée de parfums, et Dieu sait pourtant, que, de ce côté-là, les intelligences et les cœurs n'ont plus grand chose à recevoir, maintenant, pour leur porcine réintégration, de l'animale Circé matérialiste!
Il est vrai qu'on n'a pas encore abattu toutes les croix, ni remplacé les cérémonies du culte par des spectacles antiques de prostitution. On n'a pas non plus tout à fait installé des latrines et des urinoirs publics dans les cathédrales transformées en tripots ou en salles de café-concert. Évidemment, on ne traîne pas assez de prêtres dans les ruisseaux, on ne confie pas assez de jeunes religieuses à la sollicitude maternelle des patronnes de lupanars de barrière. On ne pourrit pas assez tôt l'enfance, on n'assomme pas un assez grand nombre de pauvres, on ne se sert pas encore assez du visage paternel comme d'un crachoir ou d'un décrottoir … Sans doute. Mais toutes ces choses sont sur nous et peuvent déjà être considérées comme venues, puisqu'elles arrivent comme la marée et que rien n'est capable de les endiguer.
Le mal est plus universel et paraît plus grand, à cette heure, qu'il ne fut jamais, parce que, jamais encore, la civilisation n'avait pendu si près de terre, les âmes n'avaient été si avilies, ni le bras des maîtres si débile. Il va devenir plus grand encore. La République des Vaincus n'a pas mis bas toute sa ventrée de malédiction.
Nous descendons spiralement, depuis quinze années, dans un vortex d'infamie, et notre descente s'accélère jusqu'à en perdre la respiration. Nous allons maintenant, comme la tempête, sans aucune chance de retour, et chaque heure nous fait un peu plus bêtes, un peu plus lâches, un peu plus abominables devant le Seigneur Dieu, qui nous regarde des enfoncements du ciel!…
Joseph de Maistre disait, il y a près d'un siècle, que l'homme est trop méchant pour mériter d'être libre.
Ce Voyant était un contemporain de la Révolution dont il contemplait, en prophète, la grandiose horreur, et il lui parlait face à face.
Il mourut dans l'épouvante et le mépris de ce colloque, en prononçant l'oraison funèbre de l'Europe civilisée.
Il n'aurait donc rien de plus à dire aujourd'hui, et les finales porcheries de notre dernière enfance n'ajouteraient absolument rien à la terrifiante sécurité de son diagnostic.
Eh bien! quand toutes les menaces de la crapule antireligieuse auront enfin crevé sur nous, comme les nuées d'un sale déluge, quand la société soi-disant chrétienne, irréparablement désagrégée, s'en ira, comme une flotte d'épaves nidoreuses, sur le liquide phosphoré qui aura submergé la terre, que sera-ce auprès du monstre déjà formé, dont la raison s'épouvante, et qui règne en accroupi despote sur le stérile fumier de nos cœurs?
Il n'y a que deux sortes d'immondices: les immondices des bêtes et les immondices des esprits.
Or, c'est une puanteur bien subalterne que la boue révolutionnaire et anticléricale. Elle est fabuleusement surannée et plus vieille encore que le christianisme. Elle coule des parties basses de l'humanité depuis soixante siècles et a usé des pelles et des balais, à payer la rançon d'un roi de vidangeurs.
C'est un inconvénient de ce triste monde, une simple affaire de voirie et d'assainissement pour les diligentes autorités qui ont à cœur la santé publique. Il faut que la brute suive sa loi et le mal est à peu près nul aussi longtemps que ces autorités ne décampent pas. Et, même alors qu'elles ont décampé, le mal se coule en persécution pour se transformer en gloire.
Les injures bestiales, les goîtreux défis, les sacrilèges stupides, les idiotes atrocités de nègres échappés au bâton et tremblants d'y retourner, tout cela est peu de chose et ne contamine essentiellement ni la vérité ni la justice.
Depuis le Calvaire et le Mont des Oliviers, il n'y a rien qui n'ait été tenté par l'interne pourceau du cœur de l'homme, contre cette excessive magnificence de la Douleur.
L'invention n'est plus possible et les Galilée ou les Edison de la fripouillerie démocratique y perdraient leur génie. Rabâchage de séculaires rengaînes, recopie sempiternelle de farces immémorialement décrépites, remâchement de salopes facéties dégobillées par d'innumérables générations de gueules identiques, parodies éculées depuis deux mille ans, on n'imagine rien de plus.
Il est probable que les Juifs étaient plus forts, d'abord, pour avoir été les initiateurs et, peut-être aussi, parce qu'ayant à faire souffrir l'Homme qui devait assumer toute expiation, ils savaient des choses dont l'épaisse ignorance des blasphémateurs actuels n'a même pas le soupçon.
Ce qui est vraiment épouvantable, c'est l'immondicité des esprits.
Les Pieds du Christ ne peuvent pas être souillés, mais seulement sa Tête, et cette besogne d'iniquité idéale est le choix inconscient ou pervers de la multitude de ses amis.
Le Christ, ne pouvant plus donner à ceux qu'il nomma ses frères aucun surcroît de grandeur, leur laisse au moins la majesté terrible du parfait outrage qu'ils exercent sur Lui-même. Il s'abandonne jusque-là et se laisse traîner au dépotoir.
Les catholiques déshonorent leur Dieu, comme jamais les Juifs et les plus fanatiques antichrétiens ne furent capables de le déshonorer.
L'imbécile rage des ennemis conscients de l'Église fait pitié. Le boniment légendaire des souterraines conspirations jésuitiques, romantiquement organisées par des cafards nauséeux, mais pleins de génie, peut encore agir sur le populo, mais commence à perdre crédit partout ailleurs, ce qui étonne d'une si énorme sottise. Les calomnies stupides ont ordinairement la vie plus dure. Déjetées, savetées, éculées, indécrottables et inépousables, elles subsistent, immortellement juteuses.
Il est vrai que les catholiques ont pris eux-mêmes à forfait leur propre ignominie, et voilà ce qui supplante un nombre infini de venimeuses gueules. C'est l'enfantillage voltairien d'accuser ces pleutres de scélératesse. La surpassante horreur, c'est qu'ils sont MÉDIOCRES.
Un homme couvert de crimes est toujours intéressant. C'est une cible pour la Miséricorde. C'est une unité dans l'immense troupeau des boucs pardonnables, pouvant être blanchis pour de salutaires immolations.
Il fait partie intégrante de la matière rachetable, pour laquelle il est enseigné que le Fils de Dieu souffrit la mort. Bien loin de rompre le plan divin, il le démontre, au contraire, et le vérifie expérimentalement par l'ostentation de son effroyable misère.
Mais l'innocent médiocre renverse tout.
Il avait été prévu, sans doute, mais tout juste, comme la pire torture de la Passion, comme la plus insupportable des agonies du Calvaire.
Celui-là soufflète le Christ d'une façon si suprême et rature si absolument la divinité du Sacrifice, qu'il est impossible de concevoir une plus belle preuve du Christianisme que le miracle de sa durée, en dépit de la monstrueuse inanité du plus grand nombre de ses fidèles!
Ah! on comprend l'épouvante, la fuite éperdue du XIXe siècle devant la
Face ridicule du Dieu qu'on lui offre et on comprend aussi sa fureur!
Il est bien bas, pourtant, ce voyou de siècle, et n'a guère le droit de se montrer difficile! Mais, précisément, parce qu'il est ignoble, il faudrait que l'ostensoir de la Foi fût archi-sublime et fulgurât comme un soleil….
Veut-on savoir comme il fulgure? Voici.
XLVI
On s'aperçut un jour, il y a trois cents ans, que la Croix sanglante avait trop longtemps obombré la terre. Le déballage de luxure qu'on a voulu nommer la Renaissance venait de s'inaugurer, quelques pions germaniques ou cisalpins ayant divulgué qu'il ne fallait plus souffrir. Les mille ans d'extase résignée du Moyen Âge reculèrent devant la croupe de Galathée.
Le XVIe siècle fut un équinoxe historique, où l'Idéal bafoué par les giboulées du sensualisme s'abattit enfin, racines en l'air. Le spirituel christianisme, sabordé dans ses méninges, saigné au tronc des carotides, vidé de sa plus intime substance, ne mourut pas, hélas! Il devint idiot et déliquescent dans sa gloire percée.
Ce fut une convulsion terrible pendant cent ans, accompagnée d'un infiniment inutile et lamentable rappel des âmes. Notre circulante sphère parut rouler au travers des autres planètes comme un arrosoir de sang. Mais le martyre même ayant perdu sa vertu, la vieille bourbe originelle fut réintégrée triomphalement, toutes les portes des étables furent arrachées de leurs gonds et l'universelle porcherie moderne commença son bréneux exode.
Le christianisme, qui n'avait su ni vaincre ni mourir, fit alors comme tous les conquis. Il reçut la loi et paya l'impôt. Pour subsister, il se fit agréable, huileux et tiède. Silencieusement, il se coula par le trou des serrures, s'infiltra dans les boiseries, obtint d'être utilisé comme essence onctueuse pour donner du jeu aux institutions et devint ainsi un condiment subalterne, que tout cuisinier politique put employer ou rejeter à sa convenance. On eut le spectacle, inattendu et délicieux, d'un christianisme converti à l'idolâtrie païenne, esclave respectueux des conculcateurs du Pauvre, et souriant acolyte des phallophores.
Miraculeusement édulcoré, l'ascétisme ancien s'assimila tous les sucres et tous les onguents pour se faire pardonner de ne pas être précisément la volupté et devint, dans une religion de tolérance, cette chose plausible qu'on pourrait nommer le catinisme de la piété. Saint François de Sales apparut, en ces temps-là, juste au bon moment, pour tout enduire. De la tête aux pieds, l'Église fut collée de son miel, aromatisée de ses séraphiques pommades. La Société de Jésus, épuisée de ses trois ou quatre premiers grands hommes et ne donnant déjà plus qu'une vomitive resucée de ses apostoliques débuts, accueillit avec joie cette parfumerie théologique, où la gloire de Dieu, définitivement, s'achalanda. Les bouquets spirituels du prince de Genève furent offerts par de caressantes mains sacerdotales aux explorateurs du Tendre, qui dilatèrent aussitôt leur géographie pour y faire entrer un aussi charmant catholicisme…. Et l'héroïque Moyen Âge fut enterré à dix mille pieds….
On est bien forcé d'avouer que c'est tout à fait fini, maintenant, le spiritualisme chrétien, puisque, depuis trois siècles, rien n'a pu restituer un semblant de verdeur à la souche calcinée des vieilles croyances. Quelques formules sentimentales donnent encore l'illusion de la vie, mais on est mort, en réalité, vraiment mort. Le Jansénisme, cet infâme arrière-suint de l'émonctoire calviniste, n'a-t-il pas fini par se pourlécher lui-même, avec une langue de jésuite sélectivement obtenue, et la racaille philosophique n'a-t-elle pas fait épouser sa progéniture aux plus hautes nichées du gallicanisme? La Terreur elle-même, qui aurait dû, semble-t-il, avoir la magnifiante efficacité des persécutions antiques, n'a servi qu'à rapetisser encore les chrétiens qu'elle a raccourcis.
Pour sa peine d'avoir égorgé la simple Colombe qui planait dans les cieux d'or des légendes, l'Art perdit ses propres ailes et devint le compagnon des reptiles et des quadrupèdes. Les extra-corporelles Transfixions des Primitifs dévalèrent, dans l'ivresse charnelle de la forme et de la couleur, jusqu'aux vierges de pétrin de Raphaël. Arrivée à cette brute de suavité stupide et de fausse foi, l'esthétique religieuse fit un dernier bond prodigieux et disparut dans l'irrévocable liquide que de séniles générations catholiques avaient sécreté.
Aujourd'hui, le Sauveur du monde crucifié appelle à lui tous les peuples à l'étalage des vitriers de la dévotion, entre un Évangéliste coquebin et une Mère douloureuse trop avancée. Il se tord correctement sur de délicates croix, dans une nudité d'hortensia pâle ou de lilas crémeux, décortiqué, aux genoux et aux épaules, d'identiques plaies vineuses exécutées sur le type uniforme d'un panneau crevé.—Genre italien, affirment les marchands de mastic.
Le genre français, c'est un Jésus glorieux, en robe de brocart pourpré, entr'ouvrant, avec une céleste modestie, son sein, et dévoilant, du bout des doigts, à une visitandine enfarinée d'extase, un énorme cœur d'or couronné d'épines et rutilant comme une cuirasse.
C'est encore le même Jésus plastronné, déployant ses bras pour l'hypothétique embrassement de la multitude inattentive; c'est l'éternelle Vierge sébacée, en proie à la même recette de désolation séculaire, tenant sur ses genoux, non seulement la tête, mais le corps entier d'un minable Fils, décloué suivant de cagneuses formules. Puis, les innumérables Immaculées Conceptions de Lourdes, en premières communiantes azurées d'un large ruban, offrant au ciel, à mains jointes, l'indubitable innocence de leur émail et de leur carmin.
Enfin, la tourbe polychrome des subalternes élus: les saints Joseph, nourriciers et frisés, généralement vêtus d'un tartan rayé de bavures de limaces, offrant une fleur de pomme de terre à un poupon bénisseur; les saints Vincent de Paul en réglisse, ramassant, avec une allégresse réfrénée, de petits monstres en stéarine, pleins de gratitude; les saints Louis de France ingénus, porteurs de couronnes d'épines sur de petits coussins en peluche; les saints Louis de Gonzague, chérubinement agenouillés et cirés avec le plus grand soin, les mains croisées sur le virginal surplis, la bouche en cul de poule et les yeux noyés; les saints François d'Assise, glauques ou céruléens, à force d'amour et de continence, dans le pain d'épices de leur pauvreté; saint Pierre avec ses clefs, saint Paul avec son glaive, sainte Marie-Madeleine avec sa tête de mort, saint Jean-Baptiste avec son petit mouton, les martyrs palmés, les confesseurs mitrés, les vierges fleuries, les papes aux doigts spatulés d'infaillibles bénédictions, et l'infinie cohue des pompiers de chemins de croix.
Tout cela conditionné et tarifé sagement, confortablement, commercialement, économiquement. Riches ou pauvres, toutes les paroisses peuvent s'approvisionner de pieux simulacres en ces bazards, où se perpétue, pour le chaste assouvissement de l'œil des fidèles, l'indéracinable tradition raphaélique. Ces purgatives images dérivent, en effet, de la grande infusion détersive des madonistes ultramontains. Les avilisseurs italiens du grand Art mystique furent les incontestables ancêtres de ce crépi. Qu'ils eussent ou non le talent divin qu'on a si jobardement exalté sur les lyres de la rengaîne, ils n'en furent pas moins les matelassiers du lit de prostitution où le paganisme fornicateur vint dépuceler la Beauté chrétienne. Et voilà leur progéniture.
La Dispute du Saint Sacrement devait inéluctablement aboutir, en moins de trois siècles, à l'émulation fraternelle des plâtriers de Saint-Sulpice,—qui feraient aujourd'hui paraître orthodoxe et sainte la plus sanguinaire iconoclastie!
Et la littérature est à l'avenant. Ah! la littérature catholique! C'est en elle, surtout, que se vérifie, jusqu'à l'éblouissement, le stupre inégalable de la décadence! Son histoire est, d'ailleurs, infiniment simple. Après un tas de siècles pleins de liberté et de génie, Bossuet apparaît enfin qui confisque et cadenasse à jamais, pour la gloire de son calife, dans une dépendance ergastulaire du sérail de la monarchie, toutes les forces génitales de l'intellectualité française. Ce fut une opération politique assez analogue aux précédents élagages de Louis XI et de Richelieu. Ce qu'on avait fait pour les vassaux redoutés du Roi Très-Chrétien, l'aigle domestiqué du diocèse de Meaux l'accomplit pour la féodalité plus menaçante encore de la pensée. À dater de ce coupeur, silence absolu, infécondité miraculeuse.
Toute philosophie religieuse dut se configurer à la sienne et l'on a vu cet inconcevable sacrilège d'un immense clergé, le cul par terre sur l'Hostie sainte et la tête perdue dans le bas vallon de sa soutane, adorativement prosterné devant une perruque pourrie, en obéissance posthume à la consigne épiscopale d'un valet de cour. Cela pendant deux cents ans, depuis 1682 jusqu'à nos imbéciles jours.
L'abortive culture des séminaires n'atteignit pas cependant, du premier coup, son solstice d'impuissance. Il fallut que l'hostilité grandissante des temps modernes fît comprendre, peu à peu, à cette milice la nécessité d'être couarde, et la sublime sagesse de décamper en jetant ses armes aux pieds de l'ennemi. À chaque fois que l'impiété se montrait plus insolente ou l'antagonisme philosophique mieux équipé, l'enseignement religieux se rétrécissait d'autant et le sacerdoce rentrait ses cornes. Le télescope théologique se rapetissait en avalant ses tubes, dans l'inexpugnable espérance de n'avoir plus d'étoiles à découvrir.
Alors, dans la pénombre des garennes apostoliques, sous la plafonnante envergure de l'oie gallicane, on pâturait voluptueusement la moisissure du vieux schisme archi-décédé. Toute la tradition chrétienne étant réputée tenir dans les tomes appareillés du sublime évêque, et celui-là même résumant l'Église universelle en son ombilic,—puisqu'il avait fallu qu'il en fît un tapis de pied pour son royal maître,—qu'avait-on besoin d'autre autorité et que pouvait tenter, après cela, l'esprit humain démonétisé?
La rature devint infinie. Tout ce qui s'est accompli depuis le XVIIe siècle y passa. La pédagogie catholique, pour se châtier d'avoir accordé naguère une estime folâtre à la créature de Dieu, décida de se cantonner éperdûment et à jamais dans le catafalque du «grand siècle.» Donc, défense absolue d'écrire autre chose que des imitations de ce corbillard, et fulminant anathème contre la plus obscure velléité de s'en affranchir.
La plus inouïe des littératures est résultée de ce blocus. C'est à se demander, vraiment, si Sodome et Gomorrhe que Jésus, dans son Évangile, a déclarées «tolérables,» ne furent pas saintes et d'odeur divine, en comparaison de ce cloaque d'innocence.
—Le grand jour approche!—La vie n'est pas la vie,—Le Seigneur est mon partage,—Où en sommes-nous?—L'éclair avant la foudre,—L'horloge de la passion,—Le ver rongeur,—Gouttes de rosée,—Pensez-y bien!—Le beau soir de la vie,—L'heureux matin de la vie,—Au ciel on se reconnaît!—L'échelle du ciel,—Suivez-moi et je vous guiderai,—La manne de l'âme,—L'aimable Jésus,—Que la religion est donc aimable!—Plaintes et COMPLAISANCES du Sauveur,—La vertu parée de tous ses charmes,—Marie, je vous aime,—Marie mieux connue,—Le catholique dans toutes les positions de la vie, etc. Tels sont les titres qui sautent à l'œil, aussitôt qu'on regarde, une boutique de livres dévots.
Et il ne faudrait pas se hâter de croire à d'insignifiantes plaquettes. L'aimable Jésus, à lui seul, a trois volumes. La bêtise de ces ouvrages correspond exactement à la bêtise de leurs titres.
Bêtise horrible, tuméfiée et blanche! C'est la lèpre neigeuse du sentimentalisme religieux, l'éruption cutanée de l'interne purulence, accumulée en une douzaine de générations putrides qui nous ont transmis leur farcin!
Une inqualifiable librairie de la rue de Sèvres vend ceci, par exemple: Indicateur de la ligne du Ciel. Un tout petit papier de la dimension d'un paroissien, pour y être inséré comme une pieuse image. La première page offre précisément la vue consolante d'un train de chemin de fer, sur le point de s'engouffrer dans un tunnel, au travers d'une petite montagne semée de tombes. C'est «le tunnel de la mort,» au delà duquel se trouve «le Ciel, l’Éternité bienheureuse, la Fête du Paradis.» Ces choses sont expliquées, en trois pages minuscules de cette écriture liquoreusement joviale, que le journal le Pèlerin a propagée jusqu'aux derniers confins de la planète, et qui paraît être le dernier jus littéraire de la saliveuse caducité du christianisme. On prend son billet d'aller sans retour, au guichet de la Pénitence, on paie en bonnes œuvres, qui servent en même temps de bagages, il n'y a pas de wagons-lits et les trains les plus rapides sont précisément ceux où on est le plus mal. Enfin, deux locomotives: l'amour en tête, et la crainte en queue. «En voiture, Messieurs, en voiture!» Le bienveillant opuscule nous laisse malheureusement ignorer si les dames sont admises, s'il leur est accordé de faire un léger persil, ou s'il est loisible d'organiser des bonneteaux, comme dans les trains de banlieue. Ce candide blaguoscope n'a l'air de rien, n'est-ce pas? C'est le hoquet de l'agonie pour la Foi chrétienne, d'abord, ensuite, pour toute la spiritualité de ce monde qu'elle a engendré, dont elle est l'unique substrat, et qui ne lui survivra pas un quart d'heure.
Mais que penser d'un clergé qui tolère ou encourage cette pollution du troupeau qu'on lui a confié, qui prend pour de l'humilité l'enfantillage du crétinisme le plus abject, et que la plus timidement conjecturale hypothèse de l'existence d'un art moderne transporte d'indignation?
Retranché dans les infertiles glaciers du siècle de Louis XIV, les plus hautes têtes contemporaines ont passé devant lui, sans mieux obtenir qu'un outrage ou une dédaigneuse constatation. Des écrivains de la plus curative magnitude se sont offerts pour infuser un peu de sang jeune à la carcasse desséchée de leur aïeule. Ils en ont été reniés, maudits, placardés d'immondices:—C'est vous qui êtes centenaires et décrépits! leur crie-t-elle de sa gueule vide, et le seul grand artiste qui ait honoré sa boutique depuis trente ans, Jules Barbey d'Aurevilly, est mis au pilon sur un ordre formel de l'Archevêché de Paris.
Il est vrai qu'elle a ses grands écrivains, l'Église gallicane tombée en enfance! Elle arbore, par exemple, au plus haut de sa corniche, un évêque non moindre que le schismatique Dupanloup, dont les écœurantes grisailles sur l'Éducation la font clignoter, comme si c'étaient des torrents de pourpre. Ce porte-mître, qui fut la honte de l'épiscopat le plus médiocre qu'on ait jamais vu, est considéré comme un porte-foudre intellectuel par ceux-là mêmes qui méprisent l'étonnante bassesse de son caractère. De Pavone Lupus factus, disait-on à Rome, pendant le Concile, en décomposant le nom de Mademoiselle sa mère. On a beau savoir l'insolence tyrannique et l'incurie pleine de faste de ce pasteur aux douze vicaires généraux, qui ne put jamais résider dans son diocèse, on a beau connaître la turpitude de ses intrigues politiques et l'immonde hypocrisie du révolté qui trahissait l'Église universelle, en protestant de son désir filial de «ne pas exposer le Pape à l'humiliation d'un vote incertain,» n'importe! on le vénère comme un maître, et la dyssenterie littéraire de ce Trissotin violet, dont le plus infime journaliste hésiterait à signer les livres, passe, dans le monde catholique, pour le débordement du génie.
Infiniment au-dessous de ce prélat, resplendissent, comme elles peuvent, des améthystes inférieures et de subalternes crosses: les Landriot, les Gerbet, les Ségur, les Mermillod, les La Bouillerie, les Freppel, infertiles époux de leurs églises particulières et glaireux amants d'une muse en fraise de veau, qui leur partage ses faveurs.
Puis des soutaniers sans nombre: les Gaume, les Gratry, les Pereyve, les Chocarne, les Martin, les Bautain, les Huguet, les Noirlieu, les Doucet, les Perdrau, les Crampon, tout un fourmillement noir sur la rhétorique décomposée des siècles défunts. On peut en empiler cinquante mille de ces cerveaux, et faire l'addition. Le total ne fournira pas l'habillement complet d'une pauvre idée.
Du côté des laïques, on exhibe à l'admiration du bon fidèle un assortiment considérable de cuistres guindés comme des pendus et arides comme les montagnes de la lune, tels que Poujoulat, Montalembert, Ozanam, Falloux, Cochin, Nettement, Nicolas, Aubineau, Léon Gautier, historiens ou philosophes, hommes politiques ou simples conférenciers. C'est la voie lactée du firmament littéraire. Ces roussins de l'esthétique religieuse ont confisqué la pensée humaine et l'ont coffrée dans la geôle obscure des petites convenances et des solennelles rengaînes du grand siècle. Nul n'est admis à subsister sans leur permission, et le plus grand art qui fut jamais, le Roman moderne, en qui s'est résorbée toute conception, est jugé comme rien du tout, quand ils apparaissent.
Mais le phénix d'entre ces volailles, c'est Henri Lasserre, le Benjamin du succès. Il devient inutile de regarder les autres, aussitôt que ce virtuose entre en scène, puisqu'il résume, en sa personne, l'onction des pontifes, le pédantisme chenu des hauts critiques et la graisseuse faconde des hagiographes. Il ajoute à ces dons si rares le surcroît tout personnel d'une suffisance de gascon à décourager toutes les Garonnes. C'est un commis-voyageur dans la piété, un Gaudissart du miracle, qui place, mieux que pas un, ses petites guirlandes virginales en papier d'azur. Aussi, la plus incontinente fortune s'est hâtée d'accourir vers cet audacieux accapareur, qui débitait la Vierge Marie dans les boutiques et dans les marchés. Il n'a fallu rien moins que le triomphe presque divin de Louis Veuillot pour contrebalancer un tel crédit,—et le pur contemplatif, Ernest Hello, est mort, ignoré, dans le resplendissement de leurs deux gloires.
Il est vrai encore que la même main rémunératrice retient, sur le cœur fossile de cette Église hantée du néant, le vétuste Pontmartin, rossignol de catacombe, dont l'eunuchat réfrigère opportunément les préhistoriques ardeurs. Il n'est pas moins véritable qu'on ramasse à la bouche du collecteur, où il sophistiquait le guano, un Léo Taxil, désormais adjudant de Dieu et tambouriné prophète.
Enfin, les pasteurs des âmes fertilisent de leurs bénédictions la bonne presse, instituée par Louis Veuillot pour l'inexorable déconfiture des établissements de bains de la pensée. Après cela, porte close. Haine, malédiction, excommunication et damnation sur tout ce qui s'écartera des paradigmes traditionnels …
«Le clergé saint fait le peuple vertueux,—a dit un homme puissant en formules,—le clergé vertueux fait le peuple honnête, le clergé honnête fait le peuple IMPIE.» Nous en sommes au clergé honnête et nous avons des prédicateurs tels que le P. Monsabré.
On a fait à ce misérable la réputation d'un grand orateur. Or, ce piètre thomiste, cet écolâtre exaspérant, systématiquement hostile à toute spontanée illumination de l'esprit, n'a ni une idée, ni un geste, ni une palpitation cordiale, ni une expression, ni une émotion. C'est un robinet d'eau tiède en sortant, glacée quand elle tombe. Et il lui faut toute une année pour nous préparer ces douches!
Il se trouve des naïfs que cette vacuité stupéfie. Mais c'est comme cela qu'on les fabrique tous, depuis longtemps, les annonciateurs du Verbe de Dieu!
Une glaire sulpicienne qu'on se repasse de bouche en bouche depuis deux cents ans, formée de tous les mucus de la tradition et mélangée de bile gallicane recuite au bois flotté du libéralisme; une morgue scolastique à défrayer des millions de cuistres; une certitude infinie d'avoir inhalé tous les souffles de l'Esprit Saint et d'avoir tellement circonscrit la Parole que Dieu même, après eux, n'a plus rien à dire. Avec cela, l'intention formelle, quoique inavouée, de n'endurer aucun martyre et de n'évangéliser que très peu de pauvres; mais une condescendante estime pour les biens terrestres, qui réfrène en ces apôtres le zèle chagrin de la remontrance et les retient de contrister l'opulente bourgeoisie qui pavonne au pied de leur chaire. Tout juste la dose congrue,—presque impondérable,—de bave amère, sur les délicates fleurs du Grand Livre, pour lesquelles fut inventée la distinction laxative du précepte et du conseil. Enfin, l'éternelle politique régénératrice, l'inamovible gémissement sur les spoliations de la Libre Pensée et l'incommutable anxiété de péroraison sur l'avenir présumé de la chère patrie … Quand on entend autre chose, c'est qu'on a la joie d'être sourd ou l'irrévérencieuse consolation de dormir.
Le P. Monsabré est incontestablement le sujet le plus réussi et les bonnes maisons où se conditionne l'article travaillent, présentement, à lui manufacturer d'innombrables émules. Il y a bien aussi un autre courant qu'il faudrait appeler Didonien, où la médiocrité d'âme n'est pas moindre ni le génie plus absent. Car ils sont de divers paillons, les bateleurs dans l'Ordre dominicain, tel que l'a confectionné ce trombone libérâtre de Lacordaire. Ils ont tous, plus ou moins, la nostalgie du boniment. Mais le Didon, qui ne se satisfait pas d'être une bouche du néant, et qui va prostituant sa robe de moine sur les tréteaux du cabotinisme international, nous sortirait du clergé honnête pour nous mener droit aux soutaniers apostats ou schismatiques,—ce qui serait évidemment moins décisif, comme sputation à la Face endurante du Christ!
Quant aux autres serviteurs de l'autel et à la masse entière des fidèles, c'est inexprimable et confondant.
On se serre, on se tient les coudes, on s'empile en fumier d'imbécillité et de lâcheté. On se précipite au Rien de la pensée, pour échapper à la contamination du libertinage ou de l'incrédulité.
En même temps, par un repli tout orthodoxe, on met soigneusement à profit l'impiété du siècle pour allonger quelque peu la corde des prescriptions ecclésiastiques. L'Église ayant réduit à presque rien la rigueur de ses pénitences, dans l'espoir toujours déçu d'un plus prompt retour des brebis folâtres qu'elle a perdues, les moutons demeurés fidèles utilisent, en gémissant au fond du bercail, les regrettables concessions de leurs pasteurs. Et toutes les pratiques suivent la même pente, l'époque n'étant pas du tout à l'héroïsme des œuvres surérogatoires.
Jamais, d'ailleurs, il ne fut autant parlé d'œuvres. S'occuper d'œuvres, être dans les œuvres, sont des locutions acclimatées, significatives de tout bien, quoiqu'elles aient l'air, dans leur imprécision, d'impliquer, au moral, un protestantisme limitrophe des plus imminents. Les catholiques, en effet, entendent et pratiquent la charité, l'amour de leurs frères indigents, à la manière protestante, c'est-à-dire avec ce faste usuraire qui exige l'entier abandon préalable de la dignité du Pauvre, en échange des plus dérisoires secours. Il est presque sans exemple qu'un de ces chrétiens gorgés de richesses, ait pris dans ses bras son frère ruisselant de pleurs, pour le sauver en une seule fois, en payant sa rançon d'une partie de son superflu.
Cela ressemble même à une politique. «Vous aurez toujours des pauvres parmi vous,» dit l'Évangile, et cette parole effrayante, qui condamne les détenteurs, est précisément l'occasion du sophisme de cannibales qui procure leur sécurité. Dieu a réglé qu'il y aurait toujours des pauvres, afin que les riches se consolassent pieusement de ne l'être pas, en se résignant à la nécessité providentielle de ne pas diminuer leur nombre.
Il leur faut des pauvres pour s'attester à eux-mêmes, au meilleur marché possible, la sensibilité de leurs tendres cœurs, pour prêter à la petite semaine sur le Paradis, pour s'amuser, enfin, pour danser, pour décolleter leurs femelles jusqu'au nombril, pour s'émotionner au Champagne sur les agonisants par la faim, pour laver d'un bol de bouillon les fornications parfumées où les plus altissimes vertus peuvent se laisser choir.
On serait forcé d'en faire pour eux, s'il n'y en avait pas, car il leur en faut pour toutes les circonstances de la vie, pour la joie et pour la tristesse, pour les fêtes et pour les deuils, pour la ville et pour la campagne, pour toutes les attitudes d'attendrissement que les poètes ont prévues. Il leur en faut absolument, pour qu'ils puissent répondre à la Pauvreté: Nous avons NOS pauvres, et d'un geste lassé, se détourner de cette agenouillée lamentable, que le Sauveur des hommes a choisie pour son Épouse et dont l'escorte est de dix mille anges!
Il se peut que le Dieu terrible, Vomisseur des Tièdes, accomplisse, un jour, le miracle de donner quelque sapidité morale à cet écœurant troupeau qui fait penser, analogiquement, à l'effroyable mélange symbolique d'acidité et d'amertume que le génie tourmenteur des Juifs le força de boire dans son agonie.
Mais il faudra, c'est fort à craindre, d'étranges flambées et l'assaisonnement de pas mal de sang pour rendre digérables, en ce jour, ces rebutants chrétiens de boucherie.
Il faudra du désespoir et des larmes, comme l'œil humain n'en versa jamais, et ce seront précisément ces mêmes impies tant méprisés par eux, du haut de leurs dégoûtantes vertus,—mais justement désignés pour leur châtiment, saintement élus pour leur confusion parfaite,—qui les forceront à les répandre!…
En attendant, le Christ est indubitablement traîné au dépotoir.
Cette Face sanglante de Crucifié qui avait dardé dix-neuf siècles, ils L'ont rebaignée dans une si nauséabonde ignominie, que les âmes les plus fangeuses s'épouvantent de Son contact et sont forcées de s'en détourner en poussant des cris.
Il avait jeté le défi à l'Opprobre humain, ce Fils de l'homme, et l'Opprobre humain L'a vaincu!
Vainement, Il triomphait des abominations du Prétoire et du Golgotha, et du sempiternel recommencement de ces abominations du Mépris. Maintenant, Il succombe sous l'abomination du RESPECT!
Ses ministres et Ses croyants, éperdus de zèle pour l'Idole fétide montée de leurs cœurs sur Son autel, L'ont éclaboussé d'un ridicule tellement destructeur, nous ne disons pas de l'adoration, mais de la plus embryonnaire velléité d'attendrissement religieux, que le miracle des miracles serait, à cette heure, de Lui ressusciter un culte.
Le songe tragique de Jean-Paul n'est plus de saison. Ce n'est plus le
Christ pleurant qui dirait aux hommes sortis des tombeaux:
—Je vous avais promis un Père dans les cieux et Je ne sais où Il est. Me souvenant de ma promesse, Je L'ai cherché deux mille ans par tous les univers, et Je ne L'ai pas trouvé et voici, maintenant, que Je suis orphelin comme vous.
C'est le Père qui répondrait à ces âmes dolentes et sans asile:
J'avais permis à Mon Verbe, engendré de Moi, de Se rendre semblable à vous, pour vous délivrer en souffrant. Vous autres, Mes adorateurs fidèles, qu'il a cautionnés par Son Sacrifice, vous venez Me demander ce Rédempteur dont vous avez contemné la fournaise de tortures et que vous avez tellement défiguré de votre amour, qu'aujourd'hui, Moi-même, Son Consubstantiel et Son Père, Je ne pourrais plus Le reconnaître …
Je suppose qu'Il habite le tabernacle que Lui ont fait Ses derniers disciples, mille fois plus lâches et plus atroces que les bourreaux qui L'avaient couvert d'outrages et mis en sang …
SI VOUS AVEZ BESOIN DE MON FILS, CHERCHEZ-LE DANS LES ORDURES.
XLVII
Véronique avait expérimenté la misère infinie de ce clergé, avec une rigueur proportionnée à la suréminence de sa propre vocation mystique. Elle avait enduré, dès le commencement et toute la première année, un tourment intérieur, continuel, à défier les flammes et les chevalets du martyrologe.
Au début de son installation avec Marchenoir, elle avait été résolument se présenter au guichet d'un confessionnal quelconque et, assoiffée de mépris, ambitieuse d'être foulée aux pieds, elle avait tout d'abord déclaré ceci:—Mon père, je suis une sale prostituée. L'effet de cette parole, nullement inouïe, pourtant, dans ces vestibules de l'espérance où viennent tomber tant d'épaves d'âmes, avait été immédiat et confondant. On lui avait jeté le guichet au nez, par un geste soudain d'une incroyable violence.
Elle ne sut jamais quel ecclésiastique avait accompli cet acte de vertu, et ne voulut jamais le savoir. C'était, peut-être, un de ces jeunes prêtres caramélisés dans la blanche confiture des petites puretés «inviolables,» qui conçoivent la vie comme une très longue allée d'innocents tilleuls de séminaire, avec une petite statue de Marie sans tache à l'extrémité, au-dessous d'un phylactère édifiant déployé par deux chérubins, pendant que d'immaculées douillettes et d'insexuels surplis vont et viennent, sirupeux de chasteté. Peut-être, aussi, était-elle tombée sur quelque mûr soutanier, admirateur de Fénelon et de Nicole, et farouche ennemi du naturalisme pénitentiel, par conséquent, expulseur impitoyable de tout repentir qui déconcertait les litotes et les hypotyposes de son formulaire. Ces deux variétés de vermine sacerdotale remplacent assez souvent, de la manière la plus effective, les filets du Prince des apôtres par les filets de la morgue où vont se jeter certains misérables, au désespoir desquels il n'avait manqué, jusqu'alors, que le suggestif dégoût de les rencontrer.
La vaillante fille trouva la chose un peu dure, mais absolument normale et s'en alla, le cœur gros, à la recherche d'un intendant moins parcimonieux de la provende apostolique. Elle eut le bonheur de trouver presque aussitôt, à Notre-Dame des Victoires, un vieux praticien jésuite, mort aujourd'hui, que sa dextérité spéciale comme confesseur de libertins et de prostituées a rendu célèbre. Ce curieux vieillard de quatre-vingts ans, dont la pénétration psychologique tenait du miracle, a guéri des centaines d'âmes abandonnées.—Je ne pêche que le gros poisson,—disait-il, avec sa bonhomie narquoise d'ancien pandour converti lui-même,—que le fretin s'adresse ailleurs. Je suis le vidangeur des consciences et j'enlève les fortes ordures, mais je me déclare inapte aux ouvrages d'embellissement et de parfumerie.
Discernant apôtre et moraliste plein de judiciaire, il pensait que le péché habituel de la chair est surtout une névrose d'enfantillage, à la vérité terrible et mortelle, mais intraitable, dans le plus grand nombre des cas, sans l'attractive bénignité d'une sorte de lactation prophylactique. L'énergie, parfois étonnante, impliquée par l'acte pur et simple de l'aveu pénitentiel, il la décrétait éminemment satisfactoire et, prenant gaillardement tout sur lui, réintégrait sur-le-champ les repentantes brebis,—sans exiger les préalables et décourageantes corvées que le Jansénisme inventa pour les mettre en fuite. Véronique fut donc accueillie par lui comme une fille prodigue, avec une joie sans bornes. Il tua pour elle le veau gras des absolutions…
Mais cette bombance ne pouvait durer. Quand il s'aperçut que sa nouvelle cliente était de propos solide et ne retournerait pas, comme les autres, à ses vomissures, il lui déclara son insuffisance pour la guider utilement sur n'importe quels sommets et l'engagea à chercher un directeur.
Ce fut l'aurore des tribulations. Personne ne comprenait rien à cette brûlée d'amour qui se diaphanéisait en montant dans la lumière. La plus tenace et la plus dure de ses épreuves fut l'inclairvoyante opiniâtreté d'un tas de prêtres, engraissés d'identiques formules, qui s'efforcèrent de la jeter dans le découragement par le conseil, uniformément comminatoire, de se séparer de Marchenoir. La simple créature prise dans l'étau du dilemme de son obéissance et de l'impossibilité absolue de vivre seule, aurait vingt fois perdu la tête, sans le bienheureux précédent des absolutions données, quand même, par le bonhomme qui avait accepté la cote mal taillée de cette inévitable situation, dont elle était bien certaine de n'avoir jamais abusé.
Et puis, elle les exaspérait, tous ces ecclésiastiques à charnières, par son adorable simplicité qui aurait dû les attendrir jusqu'aux larmes. La confession, qui porte ce nom grandiose de Sacrement de Pénitence, est devenue, dans le coulage et le délavage actuel du christianisme, un vulnéraire si parfaitement incolore et neutre que sa force thérapeutique sur les âmes doit, en général, être à peu près nulle. C'est presque toujours une petite mécanique prévue, du fonctionnement le plus enfantin. Le pénitent apporte sa formule de contrition et le confesseur lui passe en échange sa formule d'exhortation. C'est un négoce de rengaînes apprises par cœur, où le cœur, précisément, n'a plus rien à faire d'aucun côté, et dont le Seigneur Dieu s'accommode comme il l'entend. Véronique ignorait profondément cette tenue de sottes paroles en partie double. Elle en avait appris une autre,—un peu différente,—et depuis qu'elle l'avait oubliée, elle ne savait plus rien au monde, sinon le sublime de l'amour divin et de l'amour humain fondus ensemble dans une seule flamme aussi candide que tous les lis. Mais voilà ce qui ne pouvait être compris.
Tant qu'ils voulurent, ils lui tordirent le cœur de leurs mains salissantes et pataudes, à cette ouaille très soumise qui ne demandait pas mieux que de souffrir. Interprétant les naïvetés de sa tendresse par le zèle indiscret d'un satanique orgueil, ces bestiaux consacrés ne voyaient rien de mieux à faire que de l'accabler sans cesse de son passé, les uns avec véhémence, les autres avec ironie et ces derniers étaient de beaucoup les plus cruels.
L'ironie est, à coup sûr, l'arme la plus dangereuse qui soit dans la main de l'homme. Un écrivain, redoutable lui-même par l'ironie, nommait cet instrument de supplice «la gaîté de l'indignation,» fort supérieure à l'autre gaîté qu'elle fait ressembler à une gardeuse de dindons. Mais, que penser de l'ironie d'un cuistre niaisement indigné de l'inobservation d'une étiquette ou d'un rudiment, et rendu tout fort par l'humilité d'un repentir que sa sottise lui fait prendre pour de l'abjection?—car la préséance évangélique de l'unique pénitent sur une multitude de justes sans tache n'est, aux yeux de tout vrai sulpicien, qu'une bonne blague sans application pratique. Beaucoup de prêtres utilisent donc avec succès cet heureux moyen de dégoûter de leurs personnes et du sacrement qu'ils avilissent. La pauvre fille, résignée à tout, en fut néanmoins crucifiée dans le fond du cœur. Silencieusement, elle savoura cette avanie, comme une sainte qu'elle était, et Marchenoir n'en connut par elle absolument rien.
À la fin, pourtant, elle avait mis la main sur un brave homme de missionnaire qui l'avait à peu près acceptée telle qu'elle était. L'expérience de la cohabitation fraternelle en était à son dix-huitième mois de la plus concluante innocence. Le rouge grief, qui avait irrité tant de pudiques taureaux, s'éteignait enfin, et la paix venait de commencer, quand arriva la foudroyante lettre de Marchenoir. Pour tout dire, une mystique de telle envergure se trouvait désorientée de n'avoir plus rien à souffrir.
L'étonnante fredaine d'holocauste, qui suivit, avait paru énorme à son confesseur, qui n'hésita pas à l'inculper énergiquement de zèle excessif, tout en s'avouant, dans l'intime de ses conseils, singulièrement édifié lui-même par cette chrétienne, dont il avait la prétention d'être le remorqueur. Même, il n'avait pu s'empêcher d'exprimer des craintes sur l'efficacité de l'expédient, alléguant, non sans profondeur, l'instinct de résignation mendicitaire particulier à l'amour sensuel, qui fait convoiter aux désirants les plus superbes, jusqu'aux moindres miettes de la ripaille dont ils sont frustrés. Il pensait surtout, mais sans l'exprimer, qu'aux yeux d'un spiritualiste, au transport facile, tel que Marchenoir, la splendeur morale de l'immolation devrait infiniment surpasser en illécébrant vertige la charnelle beauté sacrifiée …
XLVIII
Au fait, qu'en restait-il, exactement, de cette beauté presque fameuse, qui avait fait délirer des gens, austères, chargés de prudence comme des chameaux, et qui, même, assurait-on, avait autrefois coûté la vie à deux hommes! Les ruines de cette Palmyre étaient-elles décidément répulsives à tout enthousiasme? Un artiste profond, qui eût contemplé Véronique dans sa prière, n'aurait assurément pas tranché du côté de l'affirmative.
Sans doute, elle était rompue, désormais, l'harmonie du visage de cette épervière d'amour, qui n'avait fait, après tout, lorsqu'elle était devenue dévote, que spiritualiser ses lapins et renoncer, pour la Colombe, à ses indigestes ramiers. Hygiénique substitution de proie, qui ne pouvait changer essentiellement la physionomie. Il avait fallu, pour cela, la mutilation, la chute violente de la partie supérieure du rostre aquilin sur son assise démantelée et la dépression labiale d'une bouche dont l'arc terrible,—qui avait vidé tant de carquois,—enfin détendu, s'allongeait, en blême rictus, de l'une à l'autre commissure. Défigurement bizarre et triste, qui faisait conjecturer la fantasmatique juxtaposition d'une moitié de vieux visage à la cassure inférieure de quelque sublime chapiteau humain. Mais les traits, demeurés intacts, semblaient être devenus plus beaux, de même que les membres épargnés sont faits plus robustes, paraît-il, après une amputation.
Il y avait surtout les yeux, des yeux immenses, illimités, dont personne n'avait jamais pu faire le tour. Bleus, sans doute, comme il convenait, mais d'un bleu occulte, extra-terrestre, que la convoitise, au télescope d'écailles, avait absurdement réputés gris clair. Or, c'était toute une palette de ciels inconnus, même en Occident, et jusque sous les pattes glacées de l'Ourse polaire où, du moins, ne sévit pas l'ignoble intensité d'azur perruquier des ciels d'Orient.
Suivant les divers états de son âme, les yeux de l'incroyable fille, partant, quelquefois, d'une sorte de bleu consterné d'iris lactescent, éclataient, une minute, du cobalt pur des illusions généreuses, s'injectaient passionnément d'écarlate, de rouge de cuivre, de points d'or, passaient ensuite au réséda de l'espérance, pour s'atténuer aussitôt dans une résignation de gris lavande, et s'éteindre enfin, pour de bon, dans l'ardoise de la sécurité.
Mais, le plus touchant, c'était, aux heures de l'extase sans frémissement, de l'inagitation absolue familière aux contemplatifs, un crépuscule de lune diamanté de pleurs, inexprimable et divin, qui se levait tout à coup, au fond de ces yeux étrangers, et dont nulle chimie de peinturier n'eût été capable de fixer la plus lointaine impression. Un double gouffre pâle et translucide, une insurrection de clartés dans les profondeurs, par-dessous les ondes, moirées d'oubli, d'un recueillement inaccessible!…
Un aliéniste, un profanateur de sépultures, une brute humaine quelconque qui, prenant de force à deux mains, la tête de Véronique, en de certains instants, aurait ainsi voulu la contraindre à le regarder, eût été stupéfait, jusqu'à l'effroi, de l'inattention infinie de ce paysage simultané de ciel et de mer qu'il aurait découvert en place de regard, et il en eût emporté l'obsession dans son âme épaisse.—Ce sont, disait Marchenoir, les yeux d'une aveugle qui tâtonnerait dans le Paradis …
Il avait fallu ces yeux inouïs, faits comme des lacs, et qui paraissaient s'agrandir chaque jour, pour excuser l'absence paradoxale, à peu près complète, du front, admirablement évasé du côté des tempes, mais inondé, presque jusqu'aux sourcils, par le débordement de la chevelure. Autrefois, du temps de la Ventouse, cette toison sublime, qui aurait pu, semblait-il, défrayer cinquante couchers de soleil, surplombait immédiatement les yeux, de sa lourde masse, et c'était à rendre fou furieux de voir le conflit de ces éléments. Un incendie sur le Pacifique!…
Quand la Ventouse n'exista plus, cette houle flamboyante reflua comme elle put, dans tous les sens, pressée, tassée en bandeaux, en nattes, en rouleaux, en paquets, écartelant les épingles, mettant les peignes sur les dents, tombant onéreusement sur les épaules et quelquefois sur le bas des reins, jusqu'à ce que, tordue en un despotique et monstrueux chignon, elle pût enfin, se tenir tranquille, pour l'amour de Dieu.
Il y eut, alors, un front précaire, une étroite bande de front, qui parut incommensurable en longueur d'une tempe à l'autre, et ce fut une nouvelle sorte de beauté, presque aussi redoutable que la première … Maintenant, c'était un troisième aspect navrant et inexplicable. Les yeux paraissaient avoir grossi, la tête, réduite de moitié, fuyait honteusement, le front, dégarni, était terrible et semblait porter la marque de quelque infamante punition …
Le nez, par bonheur, avait échappé à toute injure. Légèrement aquilin et de dimensions plausibles, un peu plus fin, peut-être, à l'extrémité, qu'on n'eût osé l'espérer de cet irresponsable organe de sensualité, il était flanqué de narines étonnamment mobiles, significatives, pour certaines femmes, d'une cupidité sans mesure,—providentiellement instituée en manière de contre-poids à l'héroïsme masculin, dont cette particularité physiologique est également un pronostic.
Quant à la bouche, il n'y avait, plus à en parler, hélas! Elle avait été dangereuse autant que toutes les gueules et tous les suçoirs de l'abîme. Elle avait été cette fosse profonde où Salomon affirmait que doivent tomber ceux contre qui le Seigneur est en colère. Le baiser de ces lourdes lèvres, bestialement exquises, cassait les nerfs, fripait les moëlles, détraquait les cervelles, dévissait toutes les cuirasses, déboulonnait jusqu'à l'avarice, transformait les aliénés en idiots et les simples imbéciles en énergumènes. Un syndicat de faillite était embusqué sous la langue de cette bouche, et trente-deux bureaux de pompes funèbres ficelaient leurs dossiers à l'ombre caniculaire de ses dents. Quand elle crachait, la terre avait envie de devenir poissonneuse comme la mer, et l'Océan lui-même aurait à peine pu répondre, en se tuméfiant d'orgueil: L'écume de mes naufragés n'est pas moins amère!
Le démon du Stupre, depuis longtemps exproprié de cet ancien patrimoine, venait enfin de s'éloigner irrévocablement de ces ruines, au milieu desquelles, désormais, ne restait plus même un humble chicot où il pût s'asseoir. Les lèvres, rentrées de force, avaient perdu forme et couleur, et c'était bien, réellement, le plus notable déchet de cette cariatide de lupanar, transformée en un pilastre éclatant de la Tour d'ivoire. Cependant, le teint de l'ensemble du visage était demeuré. C'était toujours la même combinaison pigmentaire de chamois, de capucine, de vermillon, de bistre et d'or, imperceptiblement atténuée d'un quarantième de reflet lunaire.
En somme, Véronique avait à peu près manqué son coup et n'était pas devenue moins belle qu'avant,—la dilapidation d'une partie de ses richesses ayant proportionnément accru la valeur du fertile potager d'amour, que l'infortuné Marchenoir avait si malencontreusement ensemencé de l'impartageable concupiscence du ciel.
XLIX
Les événements ont ceci de commun avec les oies qu'ils vont en troupe. Tout être non absolument dénué d'observation a pu le remarquer. Il est vrai que la curiosité s'arrête là, d'ordinaire. Nul n'implore une explication de cette loi, l'inexistante fontaine du Hasard devant suffire à l'étanchement de toutes les soifs du troupeau pensant. Ce proverbe: «Un malheur n'arrive jamais seul,» est l'unique monument de l'attention ou de la sagacité des hommes sur l'une des particularités les moins négligeables de leur histoire. Il est pourtant bien assuré que les événements heureux ou malheureux, quelle que soit l'illusion de leur taille, semblent s'appeler les uns les autres, aussitôt qu'ils naissent, par d'irrésistibles clameurs. Ils accourent alors de partout, émergeant des trous de la terre ou tombant des monts de la lune, pour l'éternelle stupéfaction d'une race tirée du néant, qui ne sut jamais rien prévoir et qui ne s'attend jamais à rien.
On a fini par observer, d'une manière à peu près certaine, que l'union physique de deux individus de sexe différent a pour effet probable l'apparition d'un troisième de même nature, à l'état rudimentaire. Cette quasi certitude est l'un des fruits les plus savoureux d'une expérience de soixante siècles. Mais qui donc s'occupe du mystère autrement profond de la sexualité métaphysique des événements de ce monde, de leurs alliances rigoureusement assorties, de leurs lignées au type fidèle, de leur solidarité parfaite? Toute la famille se précipite au premier vagissement du nouveau né, et Dieu sait si elle est innombrable, puisque les événements ne meurent jamais et qu'ils continuent toujours de faire des enfants! Le premier imbécile venu, à qui quelque chose arrive, est, pour un instant, le puits de vérité où tout un peuple formidable descend boire. Toutes les Normes se penchent vers lui, toutes les Règles, toutes les Lois, toutes les Volontés occultes s'accoudent en Polymnies, sur l'inconsciente margelle de bêtise qui ne se doute même pas de leur présence….
Il s'en fallait que Leverdier fût un imbécile et il savait trop qu'il était arrivé quelque chose! Cependant, il s'étonna de tomber, immédiatement après avoir quitté Marchenoir, sur un personnage qu'il avait eu la douceur de ne pas rencontrer depuis des mois: Alcide Lerat, «historien et littérateur français,» ainsi qu'il lui plaît de se désigner lui-même. Ce fut, pour l'attristé convive de tant de capiteuses ribotes de douleur, une commotion presque physique, à la manière d'un pressentiment funèbre, de revoir tout à coup, en un tel moment, ce fantoche sordide qui trottait, le nez au vent, comme un putois cherchant à dépister une charogne.
Cet Alcide Lerat, fort connu dans le monde des journaux, est une sorte de Benoît Labre littéraire, sans sainteté, dont le panégyrique posthume serait une besogne à faire trembler les décrasseurs d'auréoles les plus audacieux. Vivant exclusivement d'aumônes récoltées chez les gens de lettres, qu'il amuse de ses calomnies ou de ses médisances et qui le reçoivent dans des courants d'air, le drôle fétide, heureusement incapable de s'enrhumer, promène infatigablement sa carcasse, de l'un à l'autre crépuscule,—colportant ainsi, dans le pantalon d'un romancier qu'il a diffamé la veille, chez un rédacteur en chef qu'il vient de couvrir d'ordures et qui lui donnera peut-être vingt sous, les basses conjectures de son déshonorant esprit sur la vie privée d'un poète dont il a fini tous les chapeaux.
Il se venge par là d'être frustré de la première place, qu'il n'a jamais cessé de revendiquer depuis le succès de son fameux pamphlet: Ménage et Finances de Diderot. Ce factum sans talent, mais d'une érudition de détail exaspérante comme la vermine sur le pelage des adorateurs du philosophe, produisit, en effet, une vive émeute d'opinions dans les feuilles publiques, il y a trente ans. Les ouvrages postérieurs d'Alcide Lerat ne valent pas, il est vrai, la goutte d'encre qu'on dépenserait pour en écrire le titre. N'importe. Assuré d'être le plus immense génie des siècles, il pense de bonne foi que tout lui est dû et que sa seule présence est un honneur, une occasion de ravissement que rien ne pourrait payer.
—Je parle trop, dit-il, on prend des notes. En conséquence, il rançonne tant qu'il peut ses disciples, dont les largesses, quelque démesurées qu'on les supposât, ne pourraient jamais avoir, en raison des cataractes de joie répandues sur eux, que le faux poids de l'ingratitude.
—Tout à vous, sauf chaussettes, écrivait-il, un jour, à l'un d'eux qui avait oublié cet unique article dans l'abandon filial d'une complète défroque. Parole admirable et définitive dont le destinataire, espèce de va-nu-pieds intellectuel, ne sentit pas l'ironie profonde.
Le nom de ce dangereux cynique est tellement ajusté à sa physionomie, qu'il est impossible de présenter l'usufruitier sans s'exposer à l'inconvénient de paraître un farceur de table d'hôte. Le rat est évidemment sa bête, à moins qu'il ne soit la bête du rat, ce qui pourrait être soutenu comme une opinion probable. Le nez en pointe de betterave très aiguë, tirant à lui toute une mince figure en chiasse d'insecte, plantée d'un aride taillis de poils grisonnants, est chevauché d'une paire de petits yeux brillants et inquiets, à conciter la fureur d'un dogue. Ce dernier trait détermine et fixe instantanément l'analogie. Le trottinement perpétuel, l'incurvation sacristine des vertèbres supérieures et le coutumier reploiement des bras sur de plates côtes souvent menacées, n'y ajoutent que fort peu de chose.
Leverdier connaissait l'animal depuis longtemps. Il était même inexplicablement honoré par lui d'une sorte de considération ou d'estime. Lerat, qu'il avait à peu près jeté à la porte deux ou trois fois et qui avait renoncé à l'expérience inutile de se présenter de nouveau, ne croyait pas, néanmoins, devoir le priver, quand il le rencontrait, de quelques nutritives minutes d'entretien, dont Leverdier se fût admirablement passé, ce jour-là surtout. Il avait les meilleures raisons du monde pour écarter ce fâcheux, qu'il soupçonnait fort d'avoir soufflé d'immondes calomnies sur le compte de son ami, dans l'indigente main duquel il avait souvent pâturé la glandée d'un petit écu. Une fois même, il lui donna le placide conseil de profiter de son excellente vue de rongeur pour s'écarter soigneusement de tous les chemins de Marchenoir.—Il n'est pas trop patient, voyez-vous, mon cher monsieur Alcide, et il serait très capable de vous régaler de vos propres oreilles. Je vous avertis en frère. Pensez-y bien.
Dans la situation actuelle de son esprit, une telle rencontre, si soudaine, lui fit l'effet d'un présage des plus néfastes. Il fut un moment sur la pente de lui décerner une raclée complète dont le souvenir fût extrêmement durable. Mais c'eût été battre une vieille femme et, d'autre part, il craignit le ridicule de prendre la fuite.
Il ne tarda pas à reconnaître qu'en effet, la rencontre n'était pas absolument vaine et pouvait avoir d'assez graves conséquences.