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Le Désespéré

Chapter 53: LII
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About This Book

A fiercely confessional narrator recounts extreme privation, familial estrangement, and spiritual torment while confronting the moral and aesthetic failures of bourgeois society. The account centers on an agonizing paternal death experienced as a kind of parricide and the narrator's ensuing guilt, shame, and numbness. Interwoven with vivid scenes of hunger and urban misery are polemical reflections and satirical portraits that assault conventional tastes and hypocrisies. The work alternates intimate testimony and invective to examine vocation, religious intensity, and the personal costs of an uncompromising artistic and ethical stance.

L

—Oh! comme vous avez l'air sérieux, ce matin, monsieur le comte de Pylade, est-ce que nous aurions des inquiétudes sur la chère santé de monseigneur le marquis d'Oreste?

Tels furent les premiers mots d'Alcide Lerat, la plus décevante contrefaçon d'imbécile qu'on ait jamais vue. Il avait gardé de son éducation de séminariste raté tout un stock de ce genre de facéties, insupportablement chantonnées en soprano mineur, avec l'accompagnement ordinaire d'une goguenarde révérence.

—Monsieur Lerat, répondit Leverdier qui se sentait sur le point de n'avoir plus une goutte de patience dans les veines, je suis très pressé et incapable, pour l'instant, de savourer vos délicieuses plaisanteries. Je vous prie de m'excuser et d'aller au diable, s'il vous plaît.

—Nous y sommes tous, au diable, repartit le fâcheux, puisqu'il est le Prince de ce monde, mais vous me recevez si mal que j'ai bonne envie de garder pour moi une communication intéressante dont je voulais vous charger pour votre ami Marchenoir.

À ce nom, Leverdier devint attentif. Certes, il n'attendait, en général, rien de bon de son interlocuteur, mais il le savait une citerne d'informations, souvent étonnantes, et se disait qu'une eau très pure peut sortir quelquefois des gargouilles les plus hideuses, en temps d'orage.

—Vous avez, dit-il, quelque chose d'intéressant pour Marchenoir?

L'autre, s'appuyant alors à deux mains sur la poignée de sa canne, aussi lamentable que lui, et s'infléchissant vers son auditeur, comme un vieil arbre congratulé,—sans quitter une seconde son sourire à claques sempiternel,—se mit à zézayer à la façon d'un enfant de chœur, qu'une circonstance calamiteuse aurait investi de quelque secret important pour la prospérité de la fabrique.

—Votre ami aime à se faire désirer autant qu'une jolie femme. Il se cache comme un ours et tout le monde s'en plaint. J'ai rencontré, cette semaine, Beauvivier qui voudrait le voir. Je crois que son intention est de lui confier l'article de tête du Basile, pour tracasser un peu les imbéciles de l'Univers. Si votre Caïn ne profite pas de l'occasion, il méritera d'errer, comme son homonyme biblique, «sur la face de la terre,» car ils ont besoin de lui au Basile. Vous qui êtes un homme pratique, vous devriez lui conseiller de se limer les ongles et l'empêcher de faire des sottises. Beauvivier a daigné me dire qu'il comptait sur moi pour le lui amener. Il paraît croire que je suis dans les petits papiers de ce riverain du Danube. À propos, est-il revenu, seulement, de son voyage édifiant?

—Oui, affirma rêveusement Leverdier, mais n'allez pas chez lui, je me charge de votre ambassade.

Cette communication lui donnait fort à penser. Il fallait que le tout-puissant Basile, l'universel journal des gens bien élevés, se sentît diablement anémié pour invoquer le réactif d'un tel moxa! Dans ce cas….

À ce moment, il s'aperçut que le séduisant Alcide avait pris une pose connue. Ayant, au préalable, inspecté, en sifflotant, l'état du ciel et ramené sur ses tempes, du bout des doigts en pincettes de sa main gauche, quelques mèches indisciplinées, il avait finalement abaissé cette main à la hauteur présumée de l'organe des sentiments généreux et la tenait, maintenant, ouverte et dardée contre la poitrine de son adversaire.

—C'est juste, fit celui-ci, j'oubliais! Et tirant son porte-monnaie, il laissa tomber une pièce de cinquante centimes dans cette sébille à remontoir, qui déshonore, avec la plus horologique exactitude, la mendicité chrétienne.

Lerat ne voulut pas s'éloigner, pourtant, sans avoir compissé son bienfaiteur d'un dernier avis. En conséquence, il exhala ces prototypiques admonitions:

—Si votre ami veut réussir au Basile, il faudrait lui recommander de ne plus tant faire la bête féroce. S'il sait plaire à Beauvivier, sa fortune est faite. Il ne manque pas de talent, quand il veut se modérer et ne pas employer continuellement ses abominables expressions scatologiques. C'est ce qui a perdu ce butor de Veuillot, qui a toujours rebuté mes réprimandes et qui s'en trouve joliment bien, n'est-ce pas, aujourd'hui qu'il est crevé de son venin! Voyez Labruyère et Massillon. Ils en disent plus en une seule phrase décente que tous vos épileptiques en deux cents lignes. Persuadez-lui donc de lire mon livre sur La Table chez tous les peuples, que vous devez avoir dans votre bibliothèque. Il apprendra ce que c'est que la vraie force unie à la distinction.

L'odieux personnage avait cessé de sourire. Il flottait en dérive sur son propre fleuve, avec la majesté d'un Dieu. Ayant envoyé, du bout de ses doigts exorables, un tout petit geste miséricordieux, il s'éloigna, plein de sa puissance, la canne sous l'aisselle, les deux mains cléricalement croisées dans l'intérieur de ses manches et le buste jeté en avant, à la remorque de son museau, ayant l'air, parfois, de soubresauter proditoirement, de son lamentable derrière.

—Dans ce cas, poursuivit en lui-même Leverdier, pour qui cette retraite savante avait été une beauté perdue, Marchenoir pourrait, en un instant, reconquérir la grande publicité. Ne parvînt-il à lancer qu'un tout petit nombre d'articles, il ressaisirait bientôt, par le moyen d'un journal si retentissant, le groupe intellectuel ameuté naguère par ses audaces et que son silence, depuis tant de mois, a dispersé. Puis, quelle revanche contre tous les lâches qui le croient vaincu! Cette vermine de Lerat doit avoir dit la vérité. Il a les plus basses raisons du monde pour désirer de toutes ses forces qu'un brûlot formidable soit lancé, n'importe de quelle main, sur les cuisines de la presse catholique. Il a même dû travailler fortement Beauvivier dans ce sens et lui faire gober la nécessité d'être l'inventeur de Marchenoir. Properce, d'ailleurs, en sage roublard, s'est soigneusement préservé d'écrire, et s'est contenté de nous décocher cet éclaireur qui pouvait, à toute fortune, encaisser les rentrées de coups de semelles d'une indignation présumable et qui allait, évidemment, rue des Fourneaux, quand je l'ai rencontré.

Leverdier résolut de voir, le jour même, Properce Beauvivier, le poète-romancier sadique, devenu, depuis peu, directeur et rédacteur en chef du Basile. Il le connaissait à peine, mais il voulait, autant que possible, pénétrer son jeu et préparer, avec un extrême soin, la négociation,—Marchenoir ayant plusieurs fois exprimé très haut son mépris pour ce marécagier superbe, lequel devait avoir un fier besoin de pimenter son limon pour s'être déterminé à faire des avances à ce cormoran. Il était à craindre, aussi, qu'on ne tendît l'échelle au désespéré que pour l'induire à se rompre définitivement la barre du cou sur quelque échelon pourri. Sans doute, il eût été fort imprudent de chercher à pressentir cet infâme juif sur la vitale question d'argent. Ses pratiques, à cet égard, devaient ressembler à celles de son prédécesseur, le fameux Magnus Conrart, dont le répugnant suicide fit tant de bruit, et qui frappait d'une énorme redevance de prélibation les émoluments des rédacteurs de passage, qu'il savait crevants de faim et réduits à se contenter d'un salaire quelconque.

Mais, à défaut d'une sécurité budgétaire immédiate, il était absolument indispensable d'assurer, au moins, l'indépendance de l'écrivain, Marchenoir n'étant plus du tout le petit jeune homme trop heureux d'acheter l'insertion de son vocable patronymique dans un grand journal, au prix de n'importe quelle charcutière émasculation de sa pensée.

LI

Le lendemain, Marchenoir et Leverdier se retrouvaient, à cinq heures, au café Caron, à l'angle de la rue des Saints Pères et de la rue de l'Université, en face de l'une des quarante mille succursales du Mont-de-Piété littéraire de Calman-Levy. C'est un café de vieillards vertueux, qui paraît avoir voulu remplacer, dans ce quartier, l'ancien café Tabouret, inconnu de la génération nouvelle, où s'abreuvèrent, autrefois, tant de pinceaux et de porte-plumes illustres dont le nom même, depuis dix ans, est parfaitement oublié. Les deux amis se donnaient quelquefois rendez-vous dans ce café qu'ils préféraient à tout autre, à cause du parfait silence observé par les trois ou quatre journalistes centenaires qu'on est toujours assuré d'y rencontrer, et qui forment incompréhensiblement la base essentielle des opérations commerciales de l'établissement.

Leverdier, venu le premier, vit arriver Marchenoir, tel qu'il l'avait quitté quelques heures auparavant, pâle et mélancolique, mais visiblement détendu. La présence réelle de Véronique, si changée que fût la sainte fille, avait suffi pour pacifier le malheureux homme.

—Je me fais à ce nouveau visage, dit-il après un moment. Elle est belle encore, notre Véronique. Tu la verras bientôt du même œil que moi, cher ami. La première impression a été terrible, j'ai cru que j'allais mourir. Puis, je ne sais quelle vertu est sortie d'elle, mais il m'a semblé qu'un dôme de paix descendait sur nous. En un instant, toute angoisse a disparu et je pense que mes larmes ont emporté d'un seul coup toutes mes douleurs, tandis que je sanglotais sur elle, hier matin, la tenant dans mes bras. Aussitôt après, tu le sais déjà, j'ai dormi vingt heures, pour la première fois de ma vie. C'était à croire que je ne me réveillerais jamais…. Et quel sommeil du Paradis, rafraîchissant, béatifique, sans rêves précis, sans visions distinctes, lucide pourtant, à la manière d'un crépuscule de vermeil réfracté dans les eaux limpides d'un lac, au fond duquel s'ouvriraient les yeux ravis d'un plongeur! J'ai eu comme la sensation confuse, délicieusement indicible, à la fois spirituelle et physique, d'être immergé dans une crique lunaire comblée de mes pleurs…. À mon réveil, j'ai tout de suite rencontré le magnifique regard de ma chère sacrifiée qui jubilait de me voir dormir ainsi, et son aspect ne m'a causé ni surprise, ni douleur, mais, au contraire, une sorte d'attendrissement très doux, composé, j'imagine, de pitié fraternelle, et d'enthousiasme religieux fondus ensemble en un seul transport intérieur, absolument chaste!… Te rappelles-tu, Georges, ces mystérieux oiseaux qui nous firent tant rêver, un jour, au jardin d'acclimatation, et qu'on nomme exactement colombes poignardées, à cause de la tache de sang qu'elles portent au milieu de leur gorge blanche? Nous fumes très étonnés, tu t'en souviens, de ce pléonasme inouï de symbolisme, en l'exceptionnelle créature qui ne se contente pas de signifier l'Amour et qui s'ingère, par surcroît, d'en afficher le stigmate. Eh bien! Véronique sera ma colombe blessée, telle que je l'ai vue ce matin, dans la surnaturelle clarté de mon âme renouvelée par la vertu de son sacrifice…. Mais voilà que je fais des phrases et tu as, sans doute, beaucoup à me dire. L'as-tu découvert, enfin, ce trafiquant de laitance humaine?

—Beauvivier! oui, je le quitte à l'instant, répondit en riant Leverdier. Ce dernier mot me rassure plus que tout le reste, mon cher Caïn. Si tu retrouves ta verve méchante, nous ne sommes pas près de te perdre. Furieux de l'avoir manqué hier et ne me souciant pas de droguer indéfiniment dans sa boutique, j'avais mentionné sur ma carte, que je venais de ta part. J'ai été reçu immédiatement. Mon ami, l'affaire est sûre. Le Basile a besoin de toi. Beauvivier ne s'est même pas donné la peine de me le cacher. Au fond, j'ai cru démêler que tu étais surtout nécessaire, en ce moment, pour évincer quelqu'un, Loriot, peut-être, dont il m'a parlé incidemment, comme d'une ordure des plus encombrantes, mais d'un balayage instantané fort difficile, ayant été fientée par le trop copieux défunt, avec une attention particulière. Mais cela même est d'un bon augure.

Personnellement, je connais très peu Beauvivier, que j'ai vu aujourd'hui pour la troisième fois. Mais j'ai des informations. C'est le plus infâme des hommes et, pour tout dire, sa bienveillance est plus à craindre que son inimitié déclarée. C'est une espèce de Judas-don-Juan, mâtiné d'Alphonse et de Tartufe. Sa vie est un tissu d'abominations et de trahisons. On est forcé de se désinfecter au phénol, comme un cadavre, quand on a été regardé par lui. Eh bien! il paraît que cet être a, néanmoins, une qualité, la plus rare en ce temps-ci. Il aime la littérature, et voilà ce qui le rachète. Peut-être a-t-il réellement le projet d'élever un peu la rédaction du Basile que Magnus avait abaissée jusqu'à lui, c'est-à-dire, au-dessous de tout.—«J'ai lu tout ce que M. Marchenoir a écrit, m'a-t-il dit, je ne lui connais pas de supérieur, à l'heure actuelle, et je lui vois très peu d'égaux. C'est un grand écrivain, d'une originalité déconcertante. Je vous prie de lui répéter mes paroles. Je considère que le Basile ne peut être qu'honoré de sa collaboration et je la sollicite. J'aurais certainement couru moi-même jusqu'à son domicile, si je l'avais cru de retour. Je sais qu'on s'est mal conduit avec lui dans le journal, quand je n'y commandais pas. Je veux réparer cette injustice en donnant à votre ami carte blanche, etc., etc.» Prenons qu'il n'y ait de vrai que le quart de toutes ces merveilles, ce serait encore excellent et, quels que puissent être les dessous, il a fallu, tout de même, un sacré besoin de tes services pour faire sortir un tel boniment de cette gueule prudente!…

—Quelle a été la fin de cet entretien? demanda Marchenoir.

—La plus nette possible. Marchenoir, lui ai-je dit, est extrêmement fatigué de son voyage et vous sera très obligé de lui faire crédit de quelques jours. M'autorisez-vous, cependant, pour gagner du temps, à lui dire de préparer, dès aujourd'hui, sans se mettre en peine de vous voir auparavant, un article quelconque? Dans ce cas, il est nécessaire que je puisse l'assurer de l'insertion, car il a cessé, depuis des années, d'être un débutant et il ne veut plus travailler en vain. D'après ce que je viens d'entendre, le préalable concert, entre vous et lui, du choix d'un sujet, me paraît une formalité des plus inutiles.—«Et des plus injurieuses pour un écrivain de talent, ajoutez cela, Monsieur.» Telle a été sa réponse immédiate. «Que l'auteur des Impuissants m'envoie ou m'apporte ce qu'il aura jugé convenable d'écrire. Je donnerai tout de suite son article à la composition et, pour le reste, qu'il veuille bien le croire, nous nous entendrons toujours. Tout ce que je lui demande, c'est de tirer hors du rang et de ne pas mitrailler nos propres troupes.»

—Aïe! fit Marchenoir. Ce dernier mot me gâte le reste. Depuis que tu as commencé de parler, je l'attendais. Cette recommandation surérogatoire, qui n'a l'air de rien, ressemble à ces insignifiantes clauses jetées indifféremment au bout d'un contrat, en manière de paraphe destiné à vider la plume, et qui suffisent pour tout annuler. Tu devrais pourtant le savoir, mon vieux Georges. Ces gens-là sont la vermine de tout le monde et il est impossible de tomber sur la peau de n'importe qui, sans les atteindre. Or, je suis incapable, ceci est bien connu, de concevoir le journalisme autrement que sous la forme du pamphlet. Que diable veut-on que je fasse, alors? Je ne peux pourtant pas me mettre à écrire des pastorales optimistes ou des psychologies de potache inspiré, genre Dulaurier!

—Mais, sacrebleu! reprit Leverdier, tout le monde sait parfaitement ce que tu peux faire, et Beauvivier l'ignore moins que personne. S'il te sollicite, c'est qu'apparemment, il a besoin de ta virilité ou même de tes violences. J'ai trouvé un homme d'une politesse exquise, irréprochable,—une tranche de galantine pourrie, supérieurement glacée,—mais crispé, vibrant de je ne sais quoi. Il est clair qu'il veut étonner quelqu'un ou renverser quelque chose et qu'il prend en location ta catapulte, en vue de produire un effet de démolition ou de simple intimidation que nous n'avons aucun moyen de conjecturer. Qu'importe? Cette canaille a trop d'esprit pour te demander jamais d'être son complice. Mais tes haines connues peuvent le servir à ton insu. Il arrivera, pour la millionième fois, que l'indignation d'un honnête homme aura favorisé les combinaisons d'un scélérat. Qu'importe encore? La Vérité est toujours bonne à dire, n'y eût-il que Dieu pour l'entendre, puisqu'alors, on l'appellerait Lui-même par un de ses noms!

Le résultat de cette conversation fut ce qu'il devait être. Les deux amis cherchèrent ensemble un sujet d'article. Marchenoir, sans objection dirimante, mais doutant infiniment de ces crises d'énergie qui secouent parfois le stérile figuier du journalisme,—pour l'invariable déception des chevaliers errants qui attendent faméliquement, sous son ombrage, la tombée des fruits,—décida, malgré les représentations de Leverdier qui aurait voulu qu'on allât moins vite, d'offrir, comme début, un article d'une véhémence inouïe.

—S'il passe, dit-il, renvoyant à son ami ses propres paroles, j'aurai l'honneur d'avoir écrit toute la vérité sur l'une des plus complètes ignominies de ce temps. On me glorifiera pour mon courage et les esprits lâches qui ne manqueraient jamais de m'accuser de cynisme, en cas d'insuccès, viendront alors pincer une laudative guitare sous mes gargouilles. S'il ne passe pas, ma situation reste exactement ce qu'elle était auparavant et je n'aurai pas même perdu l'occasion de devenir un heureux drôle, car je serais, dans tous les cas, inhabile à me prostituer. Je dégoûterais le client sans lui donner le moindre plaisir. Beauvivier le sait à merveille, comme tu viens de le remarquer. Il me veut tel que je suis ou pas du tout.

Ne savons-nous pas qu'il est toujours inutile de faire des concessions? J'ai quelquefois essayé de m'éteindre un peu, dans l'espoir de récolter quelques misérables sous. Je me déshonorais sans parvenir à me faire accepter davantage. Je n'espère pas réussir le moins du monde au Basile. En supposant, une minute, que Beauvivier voulût réellement s'employer pour moi, il serait bientôt surmonté par toute la racaille coalisée de la maison. Ce serait l'aventure renouvelée de cette vieille charogne de Magnus, qui voulut me lancer, lui aussi l'année dernière, pour de sales raisons que j'ignore, et qui, tout à coup, venant à découvrir que j'étais décidément «un homme haineux,» m'en informa, sur-le-champ, par une lettre de congé. Je ne veux point réavaler ces couleuvres. Mon premier et, probablement, dernier article, donnera la mesure, la forme et la couleur de tous les autres. Ce sera à prendre ou à laisser.

Leverdier sentait très bien que Marchenoir avait raison. Il aurait fallu à ce corsaire une presse indépendante et littéraire qui n'existe plus en France, où la basse tyrannie républicaine est sur le point d'avoir tout asphyxié. Mais il importait de saisir l'occasion quand même, fût-ce pour une seule fois et pour l'honneur seul de la justice. D'ailleurs, Marchenoir venait de trouver un sujet pour lequel il s'enflammait déjà. L'artiste et le chrétien dont il était la toute-puissante combinaison, simultanément exultèrent.

—Pourquoi, s'écria-t-il, ne profiterais-je pas de ce premier article, vraisemblablement unique, pour exécuter une effroyable charge sur la littérature et la publicité pornographiques, à l'occasion, par exemple, des affichages récents de la librairie anticléricale? Tu as, sans doute, remarqué le monstrueux placard, annonçant les Amours secrètes de Pie IX, avec accompagnement du portrait du pontife et d'une série de médaillons, représentant les héroïnes, nommément supposées, de ce crapuleux libelle. Le salisseur de murs dont je demanderais pardon d'écrire le nom, le punais idiot Taxil, est un sous-abject qui ne vaut pas, je le sais bien, qu'on parle de lui, ni même qu'on y pense. Mais quand l'ordure est à son comble, quand ce qui devrait rester honteusement au pied des murs grimpe et s'étale sur les façades; quand le guano, naguère immobile, devient un ennemi violent, casqué, cuirassé, empanaché et embusqué, pour l'agression lithographique de l'innocence, à chaque détour de nos rues, on est bien forcé de demander compte à toute autorité répressive de cette intolérable sédition de l'excrément!

Il est vrai que ce n'est qu'un crachat de plus sur la face ruisselante d'une société soi-disant chrétienne, qui en a déjà tant reçus et tant supportés. Les peuples, aussi bien que les gouvernements, n'ont jamais que les avanies qu'ils méritent, dans l'exacte mesure de leurs lâchetés ou de leurs crimes, et peut-être que c'est trop beau encore, aux yeux d'une rigoureuse justice, de n'être piétinés que par cet avorton.

Ce qui pourrait casser les bras à la colère,—en admettant la métaphore sans génie de ces inefficaces abatis d'airain, toujours invisibles,—c'est l'indifférence de la multitude. On passe devant l'obscène exhibition sans révolte, sans murmure, sans étonnement. Les pères n'en éloignent pas leur progéniture et trouvent tout simple que la face auguste du Père des pères soit ainsi conspuée pour la joie de quelques vidangeurs matutinaux que cela met en gaillarde humeur. Il y a deux ou trois générations à peine, le bourgeois se fût passionné pour ou contre ces éruptions de l'égout. Aujourd'hui, le même bourgeois, devenu un peu plus bête et un peu plus ignoble, les contemple avec la stupidité du désintéressement. Demain, sans doute, sa boueuse idiotie n'ayant plus de fond, il en sera tout attendri. Il se dira que l'héroïque indépendance d'un cœur brûlant pour la justice, est attestée par le jaillissement de ce pus et qu'il convient d'en arroser les jeunes fleurs écloses de son fertile giron. Nous assisterons, en ce jour, à l'apothéose de Tartufe espérée depuis deux cents ans!

Ah! que ce sera complet, alors, et que l'hypocrite de Molière fera piètre figure! Paraître homme de bien en répandant, avec de saints gestes, d'ostensibles actions de grâces au pied des autels, quoi de plus facile, même dans un siècle où la foi religieuse serait presque éteinte? On aurait toujours pour soi l'inquiétude surnaturelle du cœur de l'homme et son inconsciente vénération pour les porteurs de reliques naïfs ou superbes. Mais obtenir un semblable triomphe en étalant l'ignominie absolue, en contaminant ces mêmes autels, en prostituant les regards de l'enfance, irréparablement déflorée au contact de ces porcheries, c'est un peu plus fort, et le dix-septième siècle est terriblement enfoncé!

Être Léo Taxil ou tout autre voyou de plume, Francisque Sarcey, par exemple,—car le Barnum de l'anticléricalisme ne doit être ici qu'un prétexte,—et ne pas crever sous d'adventices raclées toujours imminentes, maintes fois administrées déjà, sans le reculant dégoût de la trique épouvantée d'une telle approche, c'est fièrement beau, sans doute! Que sera-ce de se faire adorer sous cette forme, d'y paraître un confesseur de la vraie foi et de s'envoler ainsi, avec des squames de maquereau et des ailes d'or, dans le paradis breneux des élus de l'admiration républicaine?… Tel est pourtant l'avenir présagé par l'indifférence universelle pour l'indicible attentat de cet affichage, aussi parfaitement délictueux que pourrait l'être un spectacle public de prostitution.

Eh bien! je veux l'évoquer une bonne fois, cet avenir et le mettre en regard du troupeau de puants scribes qui nous le préparent et que j'assignerai en confrontation. Mon catholicisme n'apparaîtra que très vaguement dans cette étude où je n'ai que faire de le proclamer. On n'aura ni la consolation ni la ressource de me lancer des sacristies par la figure. La circonstance du Pape outragé ne sera que l'occasion d'avertir, bien vainement, je le sais, de la nécessité de désencombrer la voie publique des immondices qui la pestifèrent. Je les appellerai par leurs noms, ces immondices,—comme le Seigneur appela les étoiles,—je les ferai voir dans la plus indiscutable clarté, je dirai qu'un balai sanglant devient nécessaire quand l'administration de la voirie néglige, à ce point, son premier devoir et que tout devient préférable à ce choléra de goujatisme et d'irrémédiable imbécillité, qui menace de précipiter, demain, ce qui reste de la pauvre France dans le plus sinistre pourrissoir de peuple qu'un pessimisme dantesque pourrait rêver!…

Leverdier eût été, peut-être, un homme pratique, sans la rencontre du téméraire qui l'avait orbité, comme un satellite, dès le premier jour. En général, il exhibait tout d'abord quelques objections prudentes,—quelques rossignols d'objections, toujours écartées, qu'il réintégrait dans le sous-sol de son esprit, aussitôt que Marchenoir commençait à invectiver l'univers. Alors, il s'installait volontiers sur l'arète des gouffres et s'offrait à piloter le délire. En cette occasion, il voyait à merveille que la manœuvre décidée par l'incorrigible casse-cou, allait le couler indubitablement. Il fallait, d'avance, renoncer à cette collaboration nutritive, un instant rêvée pour lui au Basile. Beauvivier publierait, peut-être, le coup de boutoir circulaire et ce serait fini. Mais le moyen de s'opposer à un forcené si éloquent? C'était l'orgueil de Marchenoir de se couper lui-même par la racine, quand on voulait l'empoter. En conséquence, Leverdier prit son parti, comme toujours, temporisateur inconstant qui s'achevait en outrancier.

—Le sujet est superbe, en effet, dit-il, après un silence. Puisqu'il est décidément impossible de caser dans la presse un homme de ton caractère, ne ménage rien, assomme, égorge, extermine ce que tu pourras de ces lâches canailles, qui sauront toujours assez se venger, par le silence, des écrivains de talent dont la hauteur solitaire les épouvante et qu'ils peuvent sûrement affamer, en leur fermant toute publicité. Ce n'est, certes, pas moi, qui plaidaillerai pour eux. Mais, tout à l'heure, ne viens-tu pas de trouver le titre de ton article? La Sédition de l'Excrément! Hé! ce n'est pas trop mal, il me semble. Ta réputation de scatologue ne laisse plus rien à désirer depuis longtemps. Tout le monde est parfaitement certain que les ordures seules te plaisent et que tu es incapable de prendre tes images ailleurs que dans les latrines ou les dépotoirs,—où l'on soupçonne généralement que tu as ta serviette et ton rouleau. Ce titre, par conséquent, n'étonnera personne. Quant à moi, j'avoue qu'il me plonge dans le ravissement.

—Tu as peut-être raison, répondit en souriant Marchenoir. Mais il est temps de partir. Véronique s'est donné quelque mal, je crois, pour nous faire à dîner ce soir. Elle tenait à un repas de famille, comme elle appelle notre réunion, la chère créature. Vaugirard est loin et l'heure très précise. Gardons-nous de la faire attendre. Les deux amis se levèrent à l'instant et partirent.

LII

Dans la rue, ils décidèrent d'aller à pied. On était en février et le froid sec de la nuit commençante leur plaisait. Marcher dans Paris, en compagnie d'un être à qui l'on peut tout dire, est un plaisir assez rare, dévolu à quelques artistes sans gloire, dont les heures ne sont pas aisément monnayables. Ils revinrent à l'éternel objet de leurs pensées intimes, à Véronique, puisqu'on allait précisément la revoir et passer ensemble quelques heures auprès d'elle. Ce fut Marchenoir qui commença d'en parler, Dieu sait avec quelle tranquillité et quel discernement!

Certes, il était miraculeux que l'agonisant de la veille eût été capable d'établir, en moins de trente heures, une si imprenable ligne de défense entre lui-même et son propre mal! Mais enfin, il expliquait, à peu près, le prodige. Il s'analysait maintenant, il se disséquait avec le plus grand soin, faisant admirer à son ami la soudaine cicatrisation des plaies énormes, par lesquelles il avait semblé que la vie de plusieurs hommes eût dû s'enfuir, et lui disant:—C'est l'admirable fille qui a fait cela, que ferai-je donc pour elle, mon Dieu? Le lyrisme ordinaire de son langage allait s'exaspérant à mesure qu'il parlait, et l'entraîné Leverdier bénissait avec transport les angoisses intolérables dont il avait payé, lui aussi, par contrecoup, cette incompréhensible guérison.

—Vois-tu, Georges, disait l'amoureux exorcisé, ce n'est pas le changement de ses traits qui m'a retourné le cœur,—encore une fois, je ne la trouve pas moins belle qu'avant,—c'est la vertu mystérieuse de l'acte intérieur par lequel cette immolation fut déterminée. Le préalable propos du sacrifice a suffi pour établir le courant spirituel qui vient de rapprocher un peu plus nos âmes, en refoulant tous mes sens à cinquante mille lieues de sa chair. C'est sa prière qui me sauve, sa prière seule,—qu'elle a édentée et tondue pour la rendre pitoyable jusqu'au fond des cieux,—dans l'héroïque illusion de ne mutiler que son propre corps!…

Ils arrivèrent ainsi dans cette lointaine rue des Fourneaux, où des marchands de pavés procurent aux puissants rêveurs le mirage des Pyramides, dans l'aridité mélancolique de leurs incommensurables chantiers.

Marchenoir habitait, non loin de ces lapicides, une maison presque isolée et d'aspect assez humble dont il occupait le deuxième étage, n'ayant au-dessus de lui que deux mansardes louées par d'impeccables employés d'omnibus, absents tout le jour et qui n'y dormaient, la nuit, que quelques heures. Il aimait ce quartier et cette maison pour y avoir passé, depuis deux ans, le meilleur de sa vie morale et intellectuelle. Le calme relatif de cette rue le rafraîchissait, au sortir du centre de Paris qui lui faisait l'effet, par comparaison, du plus inhabitable d'entre les puits de l'enfer.

L'appartement, formé de trois pièces et d'une cuisine, était une espèce de gîte d'artiste comme on n'en voit guère. Il eût été fort inutile d'y chercher des faïences, des cuivres, des ferrailles, des tableaux ou des médaillons curieux. Pas un seul bronze japonais, pas une aquarelle impressionniste, pas l'ombre d'un de ces vieux bois écaillés, vermiculés et friables qui représentent de leur mieux, dans des attitudes recueillies, la dévotion craquelée des anciens âges. Le mépris de Marchenoir pour ce bric-à-brac était à peu près sans bornes. En tout, un émail de Limoges du XVIIe siècle, souvenir de famille, offrant la vision d'un saint Pierre en robe d'azur et manteau couleur d'orange, à genoux dans un paysage fraîchement lessivé, sous de grêles frondaisons en vert d'asperge et brocart d'or, flanqué d'un coq de porcelaine blanche qui chantait dans un coin de firmament du plus impénétrable outremer. À ses pieds, un livre rouge, des clefs de gomme-gutte et une gigantesque bardane en chocolat. Cette image, d'une naïveté contestable, suffisait, telle quelle, aux appétits d'antiquaire de son possesseur.

Les meubles, en vitupérable noyer et même en sapin, acquis pièce à pièce et d'occasion dans d'infimes ventes, eussent indigné un concierge du faubourg Saint-Antoine. À cet égard, le misanthrope était absolu.—Il n'y a, disait-il, que deux sortes de tables sur lesquelles un artiste puisse écrire: une table de cinquante mille francs ou une table de cinquante sous. Mais, s'il était devenu millionnaire, il aurait probablement gardé la seconde, par peur de se rendre imbécile, aux dépens des pauvres, en achetant la première.

Les livres eux-mêmes étaient en petit nombre: une gigantesque Bible synoptique, la plus coûteuse de ses folies, quelques tomes dépareillés de la patrologie de l'abbé Migne, une dizaine d'elzévirs grecs ou latins, un peu d'histoire, un peu de roman moderne et une cavalerie de dictionnaires en diverses langues, tout au plus une centaine de volumes. Quand il manquait d'un livre, il le prenait chez son ami, mieux approvisionné, ou s'en allait à la Bibliothèque.

Seule, la chambre de Véronique avait un semblant de ce confort de vingtième ordre, dont s'arrangent encore les trois ou quatre douzaines de braves ouvrières favorisées du ciel, qui ont déniché le moyen de concilier les préceptes de la vertu et les exigences de leur estomac. Dans le cas de la repentie, cette modération était d'autant plus extraordinaire qu'il avait fallu renoncer à tout un luxe de dissipation lucrative, dont certains chiffres connus excitèrent autrefois l'envie d'un peuple de prostituées. Aussitôt qu'il eût été décidé qu'on vivrait ensemble au désert, Véronique avait accompli, sans ostentation et sans phrases, l'acte légendaire d'envoyer son mobilier à la salle des ventes, retenant à peine quelques indispensables hardes, et de porter elle-même l'argent à divers établissements de charité que lui désigna Marchenoir,—ne voulant rien garder, disait-elle, de ce qu'elle avait mangé dans la main du Diable.

Sa chambre, où les moins minables engins de leur félicité domestique avaient été réunis, en dépit d'elle qui se fût contentée de rien, rappelait assez les intérieurs des pieux isbas, éclairés par de perpétuelles lampes allumées devant les figures propices des iconostases. Une petite veilleuse, à lueur rose, était suspendue au devant du grand crucifix pâle, et une autre semblable, mais un peu plus grande, teignait vaguement d'incarnat une haïssable reproduction lithographique de la Sainte Face, telle qu'on la vénérait chez M. Dupont, «le saint homme de Tours,» qui a propagé en France cette dévotion,—malheureusement assortie de la contradictoire imbécillité d'un art profanant.

Ah! ce n'était pas bien beau, ces deux images, et Marchenoir en avait plus d'une fois gémi en secret. Mais Véronique portait en elle l'esthétique de toutes les situations imaginables, elle aurait donné le relief de son propre sublime à la platitude même et spiritualisé de son souffle jusqu'à des goîtreux. Elle avait passé des journées, des nuits entières, dans le crépuscule de cette chambre aux persiennes toujours closes,—comme les persiennes d'un mauvais lieu,—conversant avec Dieu et avec ses saints, ayant l'air de les supposer véritablement présents, investie de joie et de certitude, ruisselante de plus de larmes que l'hydraulique de tous les sentiments ordinaires n'eût été capable d'en obtenir, et il semblait, à la fin, que ces indigents simulacres s'imprégnassent de ce double courant de beauté physique et morale qui venait confluer sur eux!

Son ménage, d'ailleurs, en souffrait si peu qu'il eût été difficile de trouver une maison mieux tenue, une plus stricte propreté, une économie plus exacte, une cuisine, enfin, plus ingénieuse à multiplier les patriarcales délices du ragoût de mouton et du pot-au-feu. On aurait dit qu'elle n'avait seulement pas besoin d'agir. Elle passait comme en rêve, effleurant les choses et les forçant à se nettoyer, à s'accommoder, à se cuire elles-mêmes, par l'irrésistible vertu de son seul regard.

Dominatrice charmante et imperturbable, que la seule tristesse de son ami pouvait troubler et que n'eussent déconcertée ni les déluges, ni les incendies, ni les tremblements, ni les dislocations d'univers, puisqu'elle portait en elle une permanente catastrophe d'amour à mettre au défi tous ces accidents! Marchenoir était tout pour elle. Il planait dans son ciel et s'asseyait sur les circulaires horizons, il piétinait l'océan, la montagne, la nue, les abîmes, la création entière,—seul visible de toutes parts et triomphant! Son sauveur!… Le pauvre diable était son Sauveur, ainsi qu'elle le nommait parfois, avec une simplicité d'enthousiasme que beaucoup de théologiens eussent réprouvée comme un blasphème. Les deux sentiments, naturel et surnaturel, s'étaient, en elle, si parfaitement amalgamés et fondus dans l'unique pensée d'un Sauveur, qu'il n'y avait plus moyen de les séparer, pour cette âme naïve, qui ne croyait pas trop payer la récupération de son innocence, en déversant toute la gloire des cieux sur la douloureuse ressemblance humaine de son Rédempteur!

LIII

—Allons, messieurs, à table! vint dire Véronique aux deux amis en train de contempler les Pyramides par la fenêtre de la chambre de Marchenoir. C'était pour Leverdier une habitude déjà ancienne de manger à la table de ses amis. On se réunissait ainsi deux ou trois fois par semaine, sans compter l'imprévu des arrivées soudaines de ce brave homme, dont la présence était toujours considérée comme un bienfait.

En cette circonstance, la ménagère avait tenu à se surpasser, en offrant à ses convives un menu fort supérieur à l'ordinaire presque frugal de leurs festins. Elle voulait que ce dîner fût une véritable fête de bienvenue pour chacun d'eux, que des émotions et des sentiments divers avaient, un instant, paru séparer des deux autres.

Le fait est qu'on les aurait cru tous trois revenus de diablement loin, et le commencement du repas n'alla pas sans une assez forte contrainte. Quelque soin que prît Véronique d'égarer l'attention de ses hôtes, ses nouvelles et gauches façons de manger, par exemple, ne pouvaient leur échapper, et, quelle que fût leur vigilance à ne rien laisser sortir de leurs impressions douloureuses, il ne fut pas possible d'écarter, tout d'abord, une visible gêne que Leverdier se hâta de rompre en annonçant à la simple fille la résolution toute fraîche éclose de Marchenoir.

—Vous savez, dit-il, que notre ami arrive de la Chartreuse en justicier plus redoutable que jamais. Il veut débuter au Basile par un massacre général d'empoisonneurs et par une pendaison en masse d'incendiaires.

—Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle, toujours des violences? Et c'est vous, sans doute, monsieur Leverdier, qui l'embarquez dans cette nouvelle aventure? Savez-vous, mauvais homme, que vous finirez par être un ami des plus funestes? Certainement, je n'ai rien de ce qu'il faudrait pour vous juger l'un ou l'autre, et je suis persuadée que mon Joseph n'a rien en vue que la justice. Mais comment voulez-vous que je ne tremble pas, quand je le vois seul contre tous?

Marchenoir, qui avait élu pour contenance de décortiquer laborieusement et silencieusement une patte de homard, intervint alors:

—Ma chère Véronique, épargnez, je vous prie, ce pauvre Georges qui ne mérite, je vous assure, aucun reproche. Il a trouvé l'occasion de me rendre service, une fois de plus, en négociant, à ma place, avec un homme assez méprisable, mais tout puissant, ma rentrée au Basile, et il s'est donné, comme toujours, beaucoup de mal. J'eusse été, je l'avoue, bien incapable de conditionner moi-même cet arrangement qui peut, en somme, avoir d'heureuses conséquences, au point de vue de notre bien-être matériel, mais qui va surtout me donner le moyen tant désiré d'accomplir ce que je regarde comme le strict devoir d'un écrivain: dire la vérité, quelle qu'elle soit et quels qu'en puissent être les dangers.

Il était curieux de voir cette belle créature écoutant l'homme qu'elle chérissait à peine moins que son Dieu et infiniment plus que tourte chose terrestre. Elle l'écoutait de ses vastes yeux grands ouverts, encore plus que de ses oreilles, comme si les paroles qu'il lui faisait entendre eussent été de la lumière!

—Cher ami, reprit-elle, avec la douceur de l'humilité la plus charmante, je crois que vous avez toujours raison, mais je ne sais pas grand'chose et j'ai souvent besoin qu'on m'instruise. Mon directeur m'a parlé de vous un jour. Il m'a dit que votre voie était dangereuse au point de vue chrétien, que vous n'aviez pas mission pour juger vos frères, non plus que pour les punir, et qu'ainsi, la sainte charité courait grand risque d'être blessée par vos écrits. Je n'ai pas cru qu'il eût complètement raison lui-même de vous juger aussi sévèrement. Cependant, je suis restée sans réponse et, quelquefois, ses paroles me reviennent et m'affligent un peu. Je gardais cela pour moi depuis quelque temps, mais aujourd'hui, je me sens poussée à vous ouvrir ce coin de mon cœur. Ma confiance en vous est sans bornes. Dites-moi, je vous prie, ce que je dois penser exactement.

Marchenoir était, peut-être, de tous ses contemporains, le plus exposé au ridicule. Être admiré et honoré chez soi, quand on ne peut raisonnablement s'attendre, au dehors, qu'à des potées de malédictions, c'est, pour le cerveau d'un malheureux homme, une fumée de revanche assez capiteuse pour l'enivrer du plus sot orgueil. On peut toujours offrir sa vanité, comme une hostie, sous les espèces consacrées d'une injuste proscription dont on est victime. Une femme d'esprit simple et de cœur brûlant gobe dévotieusement cette eucharistie. Mais, dans le cas de Véronique, la psychologie linéamentaire d'une tendresse confiante se compliquait, à l'égard de celui qui avait été son apôtre, d'une sorte de révération mystique, assez analogue au sentiment d'une servante de curé pour l'évêque du diocèse en visite pastorale dans le presbytère. Heureusement pour Marchenoir, il avait en horreur d'être cultivé, comme un fétiche, et n'agréait aucune formule d'anthropomorphisme. D'ailleurs, il se croyait, sincèrement, inférieur à cette titane d'amour dont les escalades avaient dépassé, depuis si longtemps, son pauvre ciel!

Apparemment, l'interrogation qui venait de lui être adressée n'avait pour lui rien de surprenant, car il répondit sur-le-champ d'une voix tranquille, d'abord, et presque grave, mais qui devint bientôt animée, sonnante et claire comme un cuivre, selon son habitude, quand il faisait, en parlant, l'ascension des mornes et des pitons volcaniques de sa pensée.

—Votre directeur, Véronique, a exprimé la pensée de la foule, la vôtre, peut-être, inaperçue de vous-même jusqu'à cet instant. Je voudrais bien le voir à ma place, ce ministre de clémence, qui croit qu'on peut faire la guerre sans offenser ni blesser personne. Vous a-t-il dit aussi qu'il ne fallait jamais combattre? Au moins, il serait ainsi dans la logique de ses couardes conciliations. On me l'a fait assez souvent, ce reproche de manquer de charité, parce que je rossais quelques chiens hargneux,—sous prétexte que ces animaux appartenaient à la meute humaine!…

Je veux croire que votre père spirituel est un excellent ecclésiastique pavé et briqueté des plus évangéliques intentions. Mais je doute que sa clairvoyance égale son zèle. Vous pourriez, ma brebis tondue, lui faire observer avec douceur que l'inculpation d'intolérance est une tactique chenue, renouvelée des Pharisiens, par les modernes ennemis de l'Église, contre tous ceux qui veulent s'y exposer pour défendre cette vieille mère. Vous avez été indignée de quelques-uns des nombreux articles lancés contre moi par la presse entière. Athées ou catholiques, libérâtres ou autoritaires, tous m'ont accusé de méchanceté, de haine et d'envie. Un instant unanimes sur ce seul point, les chroniques de toute provenance m'ont désigné comme un reptile d'anormale grandeur, dont la rampante férocité menaçait les villes et les campagnes. Ne sentez-vous pas combien cet accord universel déshonore les tristes chrétiens qui se transforment eux-mêmes en bêtes et fraternisent avec les fauves, dans une arène vilipendée, pour déchirer un de leurs témoins?…

—Jusqu'au moment, dit Leverdier, où ce témoin devenu puissant, comme l'était Veuillot, les mêmes chrétiens, sans changer de peau, s'en viendront lui lécher les pieds et même autre chose …

—Louis Veuillot, répartit aussitôt Marchenoir, est arrivé au bon moment. La France, alors, n'avait pas troqué les ailes de l'Empire contre les nageoires de la République et le métier d'homme n'était pas encore devenu tout à fait impossible. Si le personnage avait eu autant de grandeur que de force, le christianisme éclatait peut-être partout, car il y eut une heure d'anxiété suprême où l'âme errante du siècle pouvait aussi bien tomber sur Dieu que «sur elle-même.» Tel fut le pouvoir abandonné à ce condottiere dont la vanité goujate et médiocre eût avili jusqu'au martyre. Aucun laïque n'a jamais eu et n'aura, sans doute, jamais, ses ressources et son immense crédit catholique, qui ont été jusqu'au dernier épuisement de la libéralité des fidèles. Quel profit le catholicisme en a-t-il retiré? Nul autre que le rutilement de cet animal de gloire qui voulut toujours être unique et ne souffrit jamais d'égal. C'est donc à lui surtout qu'on est redevable de l'opprobre de ce journalisme catholique, dont l'étroitesse et la contagieuse abjection ont infiniment dépassé les secrets espoirs de la plus utopique impiété.

Nul dépositaire n'a jamais eu l'occasion d'être aussi funestement infidèle et n'en a plus sinistrement abusé. Tu sais, Georges, avec quelle vigilance d'eunuque le rédacteur en chef de l'Univers écartait de son sérail les écrivains de talent qui eussent pu se faire admirer à son préjudice, et combien paternellement s'ouvraient ses bras aux avortons imposés par son bon plaisir à toute une société soi-disant chrétienne, assez idiote pour les accepter. Il ne suffisait pas au vieux drôle qu'on s'abaissât devant lui et devant sa chienne de sœur, dont Pie IX, lui-même, eut la misère des misères de tolérer l'intrusion dans le gouvernement de l'Église, il fallait qu'on idolâtrât les plus giflables de ses mamelouks. N'avons-nous pas vu, un jour, de nos yeux dilatés par la terreur, en haut de l'escalier du journal, ce pommadin de sacristie, ce merlan gâteux qu'on nomme Auguste Roussel, congédiant, le mufle en l'air, deux rétrogradants évêques pliés devant lui, et se dérobant à reculons dans leur robe violette, cuits et juteux de bonheur pour avoir été reçus par ce plénipotentiaire?…

Maintenant, c'est bien fini, les dictatures des gens de talent, et la place de Veuillot n'est plus à prendre aujourd'hui par personne. Ce jaloux posthume a laissé sur le seuil de la presse religieuse de telles ordures, qu'il n'est plus possible de pénétrer dans la maison. Les chrétiens, qu'il a mis la tête en bas, continueront de paître le sainfoin de la sottise la plus moutonnière, jusqu'à ce qu'ils soient devenus assez gras pour être mangés. Mais le plus immense génie du monde n'obtiendrait pas désormais le crédit de ce singulier pasteur du journalisme, qui changeait ses abonnés en bestiaux pour les mieux garder.

LIV

—Que Dieu nous soit en aide! dit Véronique. Pourtant, cher ami, vous savez que l'Église a des promesses et qu'elle ne saurait périr.

—Je le sais comme vous le savez vous-même, c'est-à-dire par la Foi, qui est «la substance des choses à espérer.» Mais l'expérience ne m'a rien appris, sinon l'immense misère de tout mécréant que son infidélité condamne à se passer d'espérance. Je suis très assuré que l'Église doit tout surmonter à la fin des fins et que rien ne prévaudra contre elle, pas même la proditoire imbécillité de ses enfants, qui est, à mes yeux, son plus grand péril. J'exposerai, tant qu'on voudra, ma triste vie pour cette croyance, hors de laquelle il n'y a pour moi que ténèbres et putréfaction. Mais Elle peut tomber, demain, dans le mépris absolu, dans l'ignominie la plus excessive. Elle peut être conspuée, fouettée, crucifiée, comme Celui dont Elle se nomme l'Épouse. Il se peut que, définitivement, on lui préfère un immonde bandit, que tous ses amis prennent la fuite, qu'Elle crie la soif et que personne ne lui donne à boire. Il se peut enfin qu'Elle expire, pour une configuration parfaite à son Christ, et qu'Elle soit enfermée, deux nuits et un jour, dans le mieux gardé de tous les sépulcres. Il lui resterait, alors, à faire éclater, dans une apothéose de résurrection, les chaînes de montagnes ou les assises de mauvais peuples qui formeraient les parois de son dérisoire tombeau,—car Elle peut, aussi bien que Dieu lui-même, qui lui conféra sa puissance, défier l'extermination jusque dans le filet de la plus effective des morts.

Il me semble même que cette Pâque de l'Esprit saint doit paraître singulièrement prochaine à tout individu capable de penser et de voir. Ce qui s'accomplit, en la fin de siècle où nous sommes, n'est point une persécution ordinaire,—pour me servir de ce mot dont la rhétorique de nos lâches a tant abusé. Leverdier doit se souvenir de ce que j'ai tenté, au moment des expulsions, pour leur inspirer un peu de courage. J'ai couru huit jours dans toutes les maisons religieuses, menacées par les décrets et bondées de grotesques pleutres, attendant avec constance,—la palme du martyre en main,—l'occasion légale de mitrailler, de leurs inoffensives protestations, le commissaire de police, qui les congédiait sans colère, de l'extrémité de sa botte dioclétienne. J'ai tâché stupidement de faire entrer de viriles résolutions dans leurs viscères de crétins. Je leur ai démontré vingt fois l'évidente insolidité de ce gouvernement de fripouilles sans énergie, que la résistance armée de quelques audacieux aurait culbuté. Je leur ai dit,—Dieu sait avec quels accents!—que c'était l'instant ou jamais, de se racheter d'avoir été si longtemps, si onéreusement, renégats ou tièdes; que l'honneur, la raison, la stricte justice, la charité même, vociféraient d'une seule voix, pour qu'ils courussent aux armes, parce que c'était vraisemblablement la dernière fois qu'ils le pourraient faire!…

J'ai trouvé des âmes de torchons graisseux qui m'ont exhibé la consultation d'un avocat, dont ils avaient été prendre l'avis pendant qu'on violait leur mère. Ils m'ont accusé d'être un fou des plus dangereux. L'un d'eux, même, insinua que je pourrais bien être un provocateur envoyé par la police.—Monsieur, lui ai-je dit, je vous conseille de numéroter vos chicots, car je vous préviens que j'ai la calotte facile. Ce chien de procession eut la présence d'esprit de se rendre invisible instantanément, et tel fut, en totalité, le résultat de mes efforts. Il serait donc au moins ridicule de prononcer le mot de persécution à propos de cette clique de fluents cafards qui s'en vont téter, en sortant de la Sainte Table, le bubon véroleux de la Légalité, et qui livreraient aux plus noirs cochons leur propre femme, leur plus jeune sœur et jusqu'au Corps sacré du Dieu vivant, pour conserver l'intégrité de leur peau ou de leurs écus!

Néanmoins, on peut dire que l'Église est opprimée de la façon la plus inouïe, puisque les enfants qu'elle allaita la déshonorent, pendant que les étrangers l'assomment et qu'ainsi, elle n'a plus une âme pour la réconforter ou pour la plaindre. C'est l'angoisse de Gethsémani, c'est la déréliction suprême!—«L'assemblée des fidèles,»—dit le catéchisme. Je sais, parbleu! que c'est là l'Église. Mais combien sont-ils, à cette heure, les vrais fidèles? Quelques centaines, tout au plus, de quoi faire à peine un imperceptible groupe de pauvres gens héroïques et humbles, éparpillés aux plus distantes encoignures de l'univers, où ils attendent, en pleurant, qu'il plaise au Père, qui est dans les cieux, d'inaugurer enfin son règne espéré depuis dix-huit siècles …

L'Église est écrouée dans un hôpital de folles, chuchota tout à coup l'étrange visionnaire, pour sa peine d'avoir épousé un mendiant en croix qui s'appelait Jésus-Christ. Elle endure d'irrévélables tourments, dans des voisinages à épouvanter les démons. Les docteurs, qui se sont chargés de veiller sur elle et qui déclarent ne prétendre que son plus grand bien, sont pleins de sourires et pleins de pitié, quand on leur parle de sa guérison. «Pauvre fille, disent-ils, que deviendrait-elle sans nous?»—Et le mendiant qu'elle avait rêvé de faire adorer est, au loin, déchiqueté par les mauvais aigles et les bons corbeaux, sur son gibet solitaire!…

En vertu d'une certaine conformité mystérieuse qui unissait ces deux êtres, Véronique était devenue aussi extraordinaire par son attention que Marchenoir par ses paroles. De ses grands yeux en rognure de septième ciel, deux larmes pesantes avaient jailli, roulant avec lenteur sur ses joues pâles; ses mains, appuyées d'abord sur la table, avaient fini par se joindre et maintenant, elle avait l'air d'implorer silencieusement l'esprit invisible qui lui semblait, sans aucun doute, inspirer son maître.

Sa physionomie était si étonnante que Leverdier, déjà très frappé lui-même des derniers mots qu'il venait d'entendre, ne put s'empêcher de la faire remarquer à Marchenoir.—Regarde, murmura-t-il.

L'interrompu reploya les ailes de son lyrisme et la regarda.

—Qu'avez-vous, ma Véronique? lui demanda-t-il, assez ému.

—Mais, … je n'ai rien, mon ami, répondit-elle, en tressaillant. Je vous écoute, sans trop vous comprendre. Vos paroles sont vraies, je pense, mais si terribles! En vérité, j'ai cru, un instant, qu'un autre parlait à votre place. Je ne reconnaissais plus votre voix ni même vos pensées.

—Est-ce donc là ce qui vous faisait pleurer, mon attristée? Toi-même, Georges, tu sembles troublé. Est-il possible que j'aie dit des choses si étranges?

—Il est vrai, dit celui-ci, que ta dernière phrase sur l'Église m'a un peu surpris, peut-être par vertu réflexe de l'émotion de notre amie. Mais ta voix, encore plus que tes paroles, était inouïe. C'était à supposer que tu voyais, je ne sais quoi …

—Je vois très certainement, reprit alors Marchenoir, le mal horrible de ce monde exproprié de la foi chrétienne, et je ne me connais pas d'autres pensées, quels que puissent être les mots qui me servent à exprimer celle-ci, que je porte comme un couteau dans la gaîne de ma poitrine. C'est une passion si vraie, si poignante, que je finirai par devenir incapable de fixer mon attention sur n'importe quel autre objet. Mais cet incident me remet dans l'esprit que je ne vous ai pas encore complètement répondu, Véronique. Je vous ai fait remarquer la révoltante coalition des chrétiens et de leurs adversaires, toutes les fois qu'il s'agit de combattre l'ennemi commun, c'est-à-dire un homme tel que moi, téméraire à force d'amour et véridique sans peur. Puis, j'ai parlé de Louis Veuillot et de l'infortune de l'Église. Choses connexes. Laissons tout cela.

On vous a dit, n'est-ce pas, que mes violences écrites offensaient la charité. Je n'ai qu'un mot à répondre à votre théologien. C'est que la Justice et la Miséricorde sont identiques et consubstantielles dans leur absolu. Voilà ce que ne veulent entendre ni les sentimentaux ni les fanatiques. Une doctrine qui propose l'Amour de Dieu pour fin suprême, a surtout besoin d'être virile, sous peine de sanctionner toutes les illusions de l'amour-propre ou de l'amour charnel. Il est trop facile d'émasculer les âmes en ne leur enseignant que le précepte de chérir ses frères, au mépris de tous les autres préceptes qu'on leur cacherait. On obtient, de la sorte, une religion mollasse et poisseuse, plus redoutable par ses effets que le nihilisme même.

Or, l'Évangile a des menaces et des conclusions terribles. Jésus, en vingt endroits, lance l'anathème, non sur des choses, mais sur des hommes qu'il désigne avec une effrayante précision. Il n'en donne pas moins sa vie pour tous, mais après nous avoir laissé la consigne de parler «sur les toits,» comme il a parlé lui-même. C'est l'unique modèle et les chrétiens n'ont pas mieux à faire que de pratiquer ses exemples. Que penseriez-vous de la charité d'un homme qui laisserait empoisonner ses frères, de peur de ruiner, en les avertissant, la considération de l'empoisonneur? Moi, je dis qu'à ce point de vue, la charité consiste à vociférer et que le véritable amour doit être implacable. Mais cela suppose une virilité, si défunte aujourd'hui, qu'on ne peut même plus prononcer son nom sans attenter à la pudeur.

Je n'ai pas qualité pour juger, dit-on, ni pour punir. Dois-je inférer de ce bas sophisme, dont je connais la perfidie, que je n'ai pas même qualité pour voir, et qu'il m'est interdit de lever le bras sur cet incendiaire qui, plein de confiance en ma fraternelle inertie, va, sous mes yeux, allumer la mine qui détruira toute une cité? Si les chrétiens n'avaient pas tant écouté les leçons de leurs ennemis mortels, ils sauraient que rien n'est plus juste que la miséricorde, parce que rien n'est plus miséricordieux que la justice, et leurs pensées s'ajusteraient à ces notions élémentaires.

Le Christ a déclaré «bienheureux» ceux qui sont affamés et assoiffés de justice et le monde, qui veut s'amuser, mais qui déteste la béatitude, a rejeté cette affirmation. Qui donc parlera pour les muets, pour les opprimés et les faibles, si ceux-là, se taisent, qui furent investis de la Parole? L'écrivain, qui n'a pas en vue la Justice, est un détrousseur de pauvres aussi cruel que le mauvais riche. Ils dilapident l'un et l'autre leur dépôt et sont comptables, au même titre, des désertions de l'espérance. Je ne veux pas de cette couronne de charbons ardents sur ma tête, et, depuis longtemps déjà, j'ai pris mon parti.

Nous mourrons peut-être de faim, ma Véronique, et ce sera bien fait, sans doute, puisque tout le monde, excepté vous et Leverdier, me condamnera. Coûte que coûte, je garderai la virginité de mon témoignage, en me préservant du crime de laisser inactive aucune des énergies que Dieu m'a données. Ironie, injures, défis, imprécations, réprobations, malédictions, lyrisme de fange ou de flammes, tout me sera bon de ce qui pourra rendre offensive ma colère! Quel moyen me resterait-il autrement de n'être pas le dernier des hommes? Le juge n'a qu'une manière de tomber au-dessous de son criminel, c'est de devenir prévaricateur, et tout écrivain véritable est certainement un juge.

Quelques-uns m'ont dit: À quoi bon? le monde est en agonie et rien ne le touche plus. Peut-être. Mais, au fond du désert, il faudrait, quand même, rendre témoignage, ne fût-ce que pour l'honneur de la Vérité et pour l'édification des fauves, comme faisaient, autrefois, les anachorètes solitaires. Est-il croyable, d'ailleurs, qu'une telle opulence de rage, m'ait été octroyée pour rien? Certaines paroles du Livre sacré sont bien étranges … Qui sait, après tout, si la forme la plus active de l'adoration n'est pas le blasphème par amour, qui serait la prière de l'abandonné?… Je vivrai donc sur ma vocation jusqu'à ce que j'en meure, dans quelque orgie de misère. Je serai Marchenoir le contempteur, le vociférateur et le désespéré,—joyeux d'écumer et satisfait de déplaire, mais difficilement intimidable et broyant volontiers les doigts qui tenteraient de le bâillonner.

—Pauvre cher ami, pauvre âme douloureuse! dit la mutilée à demi-voix, comme se parlant à elle-même, pourquoi ce fardeau sur vos épaules? Elle le regarda avec une tendresse si pure, si profonde, que ce bourreau sentit qu'il allait pleurer et se mit à parler de diverses choses. Le dîner s'acheva presque joyeusement. Véronique servit un café divin et l'inévitable littérature fit sa rentrée. Marchenoir, très en verve, éructa de cocasses apophtegmes et d'inexpiables similitudes qui firent éclater de rire le bon Leverdier. Vers minuit, enfin, on se sépara dans l'effusion d'une allégresse attendrie que ces trois cœurs souffrants ne connaissaient guère et qu'ils étaient probablement condamnés à ne plus jamais ressentir.

LV

Properce Beauvivier est juif de naissance et se nomme Abraham. Abraham-Properce Beauvivier. Juif cosmopolite, d'origine portugaise, rencontré et baptisé, dit-on, par un moine passant, à l'eau du premier ruisseau, sur une route d'Allemagne; un peu plus tard, allaité par Deutz, le youtre fameux qui bazarda la duchesse de Berry, et grandissant à Bordeaux chez ce patriarche. Il se peut que tout le secret de sa destinée morale tienne dans la circonstance de ce conjectural baptême, donné par un inconnu, sur le rebord symboliquement vaseux d'un fossé de grand chemin. On assure que ses parents en conçurent une rage inouïe, dont ses dents grincent encore, et qu'il n'a jamais pu prendre son parti de ce sacrement d'occasion qui paraît agir sur lui comme un maléfice.

Aussi dénué de génie que pourrait l'être, par exemple, un expéditionnaire de l'Assistance publique, mais étonnamment rempli de toutes les facultés d'assimilation et d'imitation, il s'enleva, d'un bond, dans le cerceau déjà crevé du romantisme, avec une vigueur de reins qui lui valut, il y a vingt ans, l'adoption littéraire du vieil Hugo.

À partir de ce bienheureux instant, sa vie fut un rêve. Il devint le réservoir des bénédictions du Père.—Regardez mon fils Properce, disait celui-ci aux débutants avides, et allez en paix! Properce, de son côté, puisait à pleines mains dans le tiroir aux rayons et saccageait le coffre-fort aux auréoles, les empilant par douzaines, sur sa propre tête, comme les couronnes d'un lauréat de collège vingt fois élu. Il est ainsi devenu glorieux par la poésie, par le roman, par le conte, par le théâtre et même par la politique profonde, ayant été sagement impétueux contre les communards, quand on fusillait, et les dépassant ensuite, quand on ne fusilla plus. Il est surtout devenu le lyrique du proxénétisme et de la trahison, et c'est par là qu'il est entré dans l'hermétique originalité, dont les crochets et les monseigneurs de ses autres lyrismes n'auraient pu forcer la serrure.

Imiter Victor Hugo aussi parfaitement que Beauvivier n'est pas interdit à tous les mortels, mais nul ne peut prétendre à refléter seulement l'ombilic de ce Rétiaire de l'Innocence. Voilà tout ce qu'on en peut dire. Celui qui chantera, d'une juste voix, sur la cithare ou le tympanon, la haine de cet homme pour l'innocence, sera certainement un moraliste à l'aile robuste et un fier lapin. Il ne faut pas rêver mieux que d'en constater certains effets. Il paraît que la vieille crasse juive brûle comme un sédiment calcaire, lorsqu'elle est touchée par l'eau du baptême.

Beauvivier est l'auteur d'un nombre infini de livres de diverses sortes, mosaïque perverse et compliquée, où transparaît, sans relâche, l'intime obsession de déshonorer et de salir. Son dernier roman, l'Inceste, une des plus effrontées copies d'Hugo qu'on se puisse aviser d'écrire, est un dosage monstrueux de neige, de phosphore et de cantharides, calculé pour corroder les entrailles d'un adolescent, vingt-quatre heures, au moins, après l'absorption,—la lâcheté de son cœur étant égale à la timidité de sa pensée. L'objet de ce livre est, en effet, la glorification de l'inceste, non par vulgaire manie de sophistiquer, mais pour cette primordiale, souveraine et péremptoire raison que le Seigneur Dieu l'a défendu. Car il ne peut s'empêcher de croire en Dieu et sa vocation manifeste est de jouer les «Anciens Serpents.» Seulement, il se dérobe au moment de conclure et finit par un équivoque triomphe de la vertu, en laissant insidieusement planer le désir du mal sur la curiosité qu'il vient d'exciter. Cet empoisonneur a osé mettre en circulation, sous forme de Contes pour les jeunes filles, de dissolvants et inexorables toxiques. On raconte qu'il en prépare d'autres encore pour les enfants au-dessous de dix ans.

Une hystérie maladive, d'ordre effrayant, est l'insuffisante explication de cette fureur qui n'irait à rien moins qu'à contaminer la lumière. C'est à se demander si l'exécration physique de la blancheur n'est pas pour quelque chose dans l'inconcevable débordement de son écritoire.

Il passe pour avoir été beau, naguère. Lui-même le déclare en ces termes simples: «J'ai été très beau.» Il a cru devoir comparer son propre visage à celui du Christ. Homme à femmes, par conséquent, il a mis, de bonne heure, sa personne en adjudication et même en actions. On a vu des familles payer très cher des coupons de son alcôve.—Maquereau deux fois funeste, il ne lui suffit pas de ruiner les femmes pour s'en rendre maître, il se plaît ensuite à les enfermer dans la Tour de la faim du tribadisme,—imprévue par Dante,—où les malheureuses, privées du rognon nutritif de l'homme, sont réduites à se dévorer entre elles… Il s'est marié, pourtant, ce vainqueur, et il a épousé la plus belle femme qu'il a pu trouver, dans l'espérance, non déçue, de conquérir plus facilement les autres.

Il a ce signe particulier d'être sans défense contre les boutiques de cordonniers, devant lesquelles il s'oublie dans d'incontinentes extases. Il faut l'avoir entendu prononçant le mot «bottines,» pour bien comprendre l'histoire de l'Angleterre, où le jarret d'une femme a prévalu cinq cents ans, contre l'épine dorsale de la plus hautaine aristocratie de tous les globes. Il est vrai que le pupille du bon Deutz est réduit à se satisfaire de la seule aristocratie de son fumier d'origine, mais la morgue putanière d'un certain dandysme ne lui manque pas.

Au point de vue de la bassesse d'âme pure et simple, sans complication physiologique d'aucune sorte, l'originalité de Beauvivier ne paraît pas humainement dépassable. À l'exception de Renan, qui décourage le mépris, et dont l'abjection sphérique apparaît comme un mystère de la Foi, l'auteur de l'Inceste est, probablement, le seul homme de son siècle en humeur de compatir à la destinée de l'Iscariote.—Jésus l'avait peut-être humilié!—dit-il, et ce n'est point un mot d'auteur. C'est le plus intime de sa substance. Il ne respire que pour tromper, et la trahison est son unique arrière-pensée, sa préoccupation constante. Judas s'est contenté de livrer son Maître, Properce aurait entrepris de le souiller préalablement. Son âme est une condensation de fumée terne et fétide, aussi capable de cacher l'abîme de ténèbres d'où elle est sortie, que d'offusquer les gouffres de lumière vers lesquels elle ne permet pas qu'on s'élance.

Jésus pardonne à la femme adultère. Les sacristains eux-mêmes l'en ont absous. Properce le blâme, objectant que ce pardon est attentatoire à l'autorité du mari, qui avait probablement acheté sa femme et, par conséquent, avait le droit de la punir. Telle est sa conception de la justice. Il est vrai que l'Homme-Dieu, ramassant des pierres pour aider le cocu à lapider cette malheureuse, n'exciterait pas moins son indignation, mais, alors, tempérée par la souterraine joie de prendre en défaut la Miséricorde et de supposer de plausibles tares à la Beauté même. C'est l'antique procédé,—nullement inventé par l'abominable Ernest,—de ne pas nier Dieu avec précision, mais de l'amputer de sa Providence, en ne lui permettant aucune intrusion dans nos sublunaires histoires.

«Tu pleuras, Emmanuel, de ne pas être Dieu!» écrivait-il, s'adressant à ce même Christ dont les souveraines Larmes sont un outrage à l'infernale aridité de ses yeux impurs. Ah! s'il avait pu être à la place de l'ange confortateur! Comme il aurait savamment, câlinement bafoué cette Agonie! Le Calice terrible, il ne l'aurait pas fait boire, il l'aurait fait siroter! Et la Sueur de sang, dont la pourpre vive inonda l'Empereur des pauvres, comme il en aurait diligemment altéré la couleur, en y mélangeant son fiel!…

Ce monstre, dont la seule excuse est d'être venu avant terme et d'être, ainsi, un fœtus de monstre, a trouvé, cependant, le moyen de procréer des enfants et souffre, paraît-il, de ne pouvoir s'en faire aimer. Il se console, à sa manière, en donnant des bals d'enfants où des coins obscurs sont aménagés pour les petites leçons paternelles qu'il se plaît à leur inculquer. Malheur aux parents assez imbéciles ou assez criminels pour jeter dans ce Barâthre leur progéniture!

Un jour, il s'en venait d'enterrer un de ses propres enfants, une petite fille assez heureuse pour avoir été ravie à ce père, avant l'horreur d'en connaître l'infamie ou l'horreur plus grande de n'en être pas dégoûtée.

Il avait tamponné ses yeux, pleuré peut-être, on ne sait au juste. Mais tout était fini, et il s'en allait. Tout à coup, n'ayant pas encore franchi le seuil du cimetière:

—Il faudra, pourtant, que je lui fasse quelques vers à cette enfant! dit-il d'une voix éolienne, aux plus proches des accompagnants.

Le cabot sacrilège est tout entier dans cette parole.

En voici, maintenant, une autre, d'une atrocité plus surprenante, où se profile, de la tête aux pieds, le Juif réprouvé:

Properce est dans la rue, par une nuit très froide, avec un homme qu'il appelle son ami. Une vieille grelottante est rencontrée, qui murmure des supplications en tendant la main. Il s'arrête sous un bec de gaz,—le nourrisson du divin Deutz,—il exhibe un porte-monnaie gonflé d'or, et, sous l'œil ébloui de la misérable, il fouille cet or, il le pétrit, le retourne, le fait tinter, fulgurer, l'allume comme un tas de fraises, puis fourrant le tout dans sa poche et haussant les épaules d'un air d'impuissance navrée:

—Ma bonne, exhale-t-il, j'en suis bien fâché, mais je croyais avoir de la monnaie, et je n'en ai pas. L'observateur de cette scène a raconté qu'il aperçut aux pieds du spectre, dans le bitume du trottoir, une petite ouverture lumineuse, par laquelle on aurait pu découvrir l'enfer…

Une obscure nuée d'images religieuses flotte perpétuellement autour de ce poète, qui sent profondément sa réprobation, mais qui se flatte, après tout, de séduire son Juge et de carotter le Paradis, si ce séjour de délices existe véritablement.

En attendant, il ne parvient pas à se défendre efficacement de certaines terreurs qu'il paraît s'être donné pour mission de faire mépriser aux autres. C'est la revanche des pauvres et des innocents massacrés qui sont, en ce monde, les ambassadeurs lamentables du patient Dieu.

Vienne son heure, l'ignominie du Salisseur d'âmes sera vue dans son plein et ce sera, comme une lune dix fois pâle, au ras du plus fétide marécage sur lequel les mortelles Stymphalides de la Luxure et du Sacrilège aient jamais plané!