LVI
Tel était le personnage puissant appelé à prononcer, après tant d'autres, sur le sort de Marchenoir.
Rédacteur en chef du Basile, depuis trois semaines, sans qu'on pût expliquer son élévation, qui était le secret de quelques femmes et d'un petit groupe de tripotiers,—cet israélite, longtemps captif dans les subalternes rôles, régnait enfin sur l'un des journaux les plus influents de notre système planétaire, à la place de cet amas de chairs putréfiées qui s'était appelé Magnus Conrart, et dont les exhalaisons suprêmes avaient manqué d'asphyxier ses enfouisseurs.
Celui-ci, du moins, n'avait embarrassé l'esprit de ses contemporains d'aucun mystère. Tout le monde savait par quelles basses manœuvres cet ancien laquais à tout faire avait, autrefois, suborné la seconde enfance du fondateur du Basile, qui l'avait institué son héritier pour qu'il abaissât les consciences, comme il avait si longtemps abaissé les marchepieds.
La nullité intellectuelle de l'affreux drôle l'avait servi plus efficacement que le génie même.
Devenu l'intendant de la quotidienne pâture des âmes, son choix s'était naturellement porté sur les panetiers et les mitrons littéraires les plus capables de contenter l'ignoble appétit d'une société que la République instruisait à chercher sa vie dans les ordures. La spéculation la plus profonde n'aurait pu mieux faire.
Magnus était, par conséquent, devenu un très grand monarque, le monarque des portes ouvertes, offrant la vespasienne hospitalité du Basile à toute puante réclame, à toute caséeuse annonce, à tout lancement ammoniacal de promesses financières, à tout chantage rémunérateur.
L'insolente fortune, qui choisit ordinairement de tels concubins, l'avait à ce point comblé que la bassesse même de son esprit et la surprenante adiposité de son âme écartèrent de lui les inimitiés personnelles ou les rivalités agressives, qu'une pincée de mérite n'aurait pas manqué d'attirer à un caudataire si scandaleusement parvenu.
Il fut cet ami de toutes les canailles qu'on appelle un sceptique ou un «bon garçon» et, joyeusement attablé au foin de ses bottes, il descendit le fleuve de la vie dans la barque pavoisée de fleurs et lestée de lard, de l'universelle camaraderie.
Lorsqu'il s'avisa de réprouver Marchenoir dont il avait espéré monnayer les rares facultés de rhinocéros,—oubliant trop que ce pachyderme en liberté pouvait avoir la fantaisie de le piétiner,—il eut encore cette chance inouïe d'en être silencieusement méprisé.
Quelle formidable caricature à la Pétrone, n'eût pas été, sous une telle plume, un portrait simplement exact de ce Trimalcion du journalisme!
Le satiriste, congédié presque honteusement du Basile, avait dû triompher de tentations terribles et subir de sacrés assauts, car sa vengeance était trop facile!
Mais bientôt, Magnus lui-même se chargea de venger tout le monde. Atteint d'une blessure au pied, que la putridité de son sang rendit promptement incurable, dévoré par la gangrène et souffrant d'atroces tortures, il termina sa vie par l'ignoble pendaison volontaire dont les détails ont écœuré plusieurs virtuoses du suicide.
Properce Beauvivier n'apportait pas, il est vrai, une moralité bien supérieure. Cependant, les deux ou trois demi-douzaines d'artistes que le prédécesseur n'avait pas eu le temps d'étrangler respirèrent.
C'est que Beauvivier avait, en raison, sans doute, des paradoxales difformités de son âme, une prédilection infernale pour le talent! Aussi longtemps que ses propres intérêts ne seraient pas en jeu, on pouvait y compter jusqu'à un certain point. Il était bien certain, par exemple, qu'il faudrait une pression extérieure de tous les diables pour lui faire accepter de la prose du bossu Ohnet, au préjudice d'un écrivain de dixième ordre, et même en l'absence de toute compétition.
Canaille pour canaille, c'était bien quelque chose aussi d'avoir affaire à un homme qui ne fût pas exclusivement un goujat, qui n'eût pas uniquement en vue, quoique juif, l'encaissement du numéraire, et qui fût capable de comprendre à peu près, quand on lui ferait l'honneur d'avoir besoin d'en être écouté.
On se prit à rêver la chimérique aubaine d'un Basile redevenu littéraire, comme aux jours lointains de sa fondation. On espéra que le seul fait de savoir écrire cesserait enfin d'être regardé comme un irrémissible forfait, et que le nouveau prince allait introduire quelque adoucissement à la loi pénale éditée par le turgide Magnus, qui condamnait au lent supplice de l'inanition les blasphémateurs de la Médiocrité.
Quels que pussent être les probables cloaques de son arrière-pensée, on ne pouvait douter que le sentiment d'une réelle estime littéraire eût été pour beaucoup dans son désir de réintégrer Marchenoir.
Cela paraissait d'autant plus évident qu'il avait deux ou trois fois senti, pour son propre compte, la morsure de ce pamphlétaire que tous ses instincts de voluptueux et d'empoisonneur auraient dû lui faire abhorrer.
Deux jours après le dîner de Vaugirard, Marchenoir porta lui-même son article au directeur du Basile.
Beauvivier le reçut avec une cordialité grandissime, commandée spécialement pour cette entrevue chez un fournisseur d'archiducs.
Le visiteur exprima d'abord sa surprise d'avoir été favorisé par le Basile d'une recherche en collaboration, après un si motivé bannissement de sa copie par la presse entière. Il ajouta qu'il n'entendait rapporter l'initiative d'une démarche si honorable pour lui qu'à l'indépendance d'esprit du nouveau maître, assez haut pour rompre en visière avec des traditions funestes aux lettres …
—Votre prédécesseur, dit-il, ne gâtait pas les écrivains, quand il s'en trouvait. Il leur faisait amèrement déplorer de n'avoir pas été mis en apprentissage chez quelque diligent savetier, dès leur tendre enfance. On dit que vous avez le dessein de relever la muraille de la Chine et d'endiguer l'horrible muflerie qui menace le céleste Empire du Journalisme. S'il en est ainsi, je suis tout à vous et je vous promets une énergique lieutenance. Je suis très persuadé que, même au point de vue moins élevé de la spéculation, une presse courageuse et, franchement, scandaleusement littéraire, ne serait point une infructueuse tentative. La société contemporaine est hideusement abrutie et dégradée par les pollutions ressassées d'une chronique de trottoir qui n'a plus même l'excuse de lui donner un semblant de palpitation.
Nos journaux, avouons-le, sont crevants d'ennui. Les délectations américaines du reportage et de la réclame ne sont pas infinies. Si vous étiez un homme énergique et profond,—ai-je dit un jour à cette brute de Magnus Conrart,—non seulement vous m'accepteriez tel que je suis, mais vous grouperiez les gens de ma sorte, absurdement écartés par votre système, et, je vous le jure, nous déterminerions un courant nouveau. Le monde a toujours obéi à des volontés qui s'exprimaient, la cravache ou la trique en l'air. Nous formerions une obligarchie intellectuelle, d'autant plus acclamés de la foule, que nous serions moins capables de la flagorner. Je ne vous connais pas, personnellement, monsieur Beauvivier. Je ne sais de vous que vos livres, dont j'ai dit beaucoup de mal. Qu'importe? Si vous aimez le talent, pourquoi ne profiteriez-vous pas de votre quasi royauté du Basile pour tenter cette magnifique aventure dont l'ancien directeur a repoussé l'idée comme une folie?
Properce, évidemment préparé à tout entendre, avait pris une attitude de séduction. Il s'était levé et accoudé à la cheminée, faisant face à Marchenoir assis devant lui. Celui de ses deux bras qui soutenait sa désirable personne, laissait pendre, au rebord du marbre, une experte main, fuselée par la pratique des nageantes caresses, et qu'on s'étonnait de ne pas voir membraneuse comme le pied d'un albatros. L'autre main complimentait sa barbe en mitre, dont la fourche soyeuse avait l'air de bifurquer sur quelque invisible croupion. L'une de ses jambes fines de Sardanapale accoutumé à languissamment s'ébattre, était ramenée sur l'autre, la pointe en bas, comme un serpent qui s'enlacerait à un serpent. Le torse, flexible tabernacle de son cœur pourri, transparaissait au travers de la fluide flanelle, couleur crème et liserée de vert d'ortie, d'un pet-en-l'air matinal.
La lumière de la fenêtre, qui tombait en plein sur son visage et sur les blondeurs fanées de son poil, ne le montrait pourtant pas très beau, ce jour-là. Sa pâleur, habituellement extraordinaire, atteignait presque à la lividité marbrée d'une tranche de roquefort, menacée de la plus imminente fécondité. Des sillons blafards, des raies crayeuses y couraient comme des sutures, et le bleu des yeux,—naguère qualifiés de céruléens,—commençait visiblement à se faïencer sous les cuites sans nombre du libertinage.
N'importe, il avait mis au clair son plus adolescent sourire, et Marchenoir, l'homme le plus aisément friponnable, quand on voulait lui coller la fausse monnaie d'une sympathie sans valeur, y fut trompé, comme toujours, en dépit des cruels avertissements de son expérience.
—Monsieur Marchenoir, répondit le Proxénète,—dilatant assez son sourire pour qu'une rangée de bubes syphilitiques devînt visible au dedans de la lèvre inférieure,—je n'ai pas de peine à deviner que vous m'apportez un article de début d'une rare véhémence. Donnez-le moi, j'y jetterai simplement les yeux et vous pourrez, à l'instant, me juger sur mes actes.
Marchenoir tendit le manuscrit.
—La Sédition de l'Excrément! Titre superbe!… Léo Taxil … la pornographie murale … très bien! Il s'assit et, prenant une plume, écrivit en syllabisant à haute voix:
«Nous sommes heureux d'offrir l'hospitalité de nos colonnes à l'article suivant de notre vaillant confrère, Caïn Marchenoir, l'un des plus sombres coryphées de la littérature contemporaine, qu'un deuil récent avait éloigné du champ de bataille et qu'un scandale monstrueux y ramène aujourd'hui, plus formidable que jamais. Nos lecteurs applaudiront certainement à cette voix énergique s'élevant tout à coup au milieu du lâche silence de l'opinion. Ils accepteront les audaces de forme d'un satiriste génial, dont les indignations généreuses s'expriment en frémissant, et qui pense que toute arme est bonne pour la répression des industriels fangeux qui ont entrepris de souiller nos murs. Le Basile, traditionnellement attentif à détourner, autant que possible, les effets immoraux de ces attentats, met volontiers sa publicité au service de l'écrivain le plus capable d'en montrer les dangers. Caïn Marchenoir est surtout une conscience. Ses nombreux ennemis ont pu l'accuser d'être passionné jusqu'à l'intolérance, mais nul ne s'est jamais avisé de mettre en doute sa sincérité parfaite, alors même que sa polémique semblait excessive.—P.B.»
Properce glissa ce boniment sous enveloppe avec l'article et sonna. Un groom, d'une candeur hypothétique, apparut.
—Portez cela à l'imprimerie, sans perdre une minute, dit-il à ce serviteur. Vous direz, de ma part, qu'on donne à composer tout de suite.
Se levant, alors, et s'adressant à Marchenoir surpris et déjà comblé:
—Êtes-vous content de moi, homme terrible? Vous voyez si je suis docile et rapide. Je vous prie de m'accorder, en retour, une vraie faveur. Demain soir, je réunis à ma table quelques confrères. Soyez des nôtres. Je sais bien que ces réunions ne sont pas dans vos goûts de solitaire. Mais je pense qu'il est politique de vous montrer un peu à ces bonnes gens, qui vous détestent pour la plupart et qui vous lècheront, le plus civilement du monde, quand ils auront appris que vous rentrez au Basile. Je vous ménage un complet triomphe. Venez sans habit et faites-moi l'honneur désormais de compter sur mon amitié, ajouta-t-il, en lui offrant celle de ses deux mains qui avait le plus servi.
Marchenoir, presque touché, promit de revenir le lendemain et s'en alla, doucement rêveur.
LVII
Les illusions de Marchenoir, aussi stupides que spontanées, n'avaient pas ordinairement la vie très dure. Il vécut, l'espace d'un jour, sur l'espoir insensé d'une justice littéraire procurée par ce souteneur. Il rêva des polémiques inouïes, des envolées d'imprécations sublimes, toute la lyre vengeresse des ouragans réprobateurs! Il lui dirait enfin tout ce qu'il avait sur le cœur, à cette immonde société, dont l'inacceptable ignominie le faisait rugir!…
En vain, Leverdier s'efforça de mettre sous les yeux de ce désespéré le danger palpable de trop espérer. Pour tempérer son enthousiasme, il lui rappela tout ce qu'ils savaient, l'un et l'autre, de Beauvivier, ses habitudes de trahison, les verrous, les triples barres, les cadenas, les serrureries compliquées de cette conscience dangereuse, environnée de chausse-trapes et d'oubliettes à engloutir des éléphants, pénétrable seulement par de rares chattières à guillotine où les téméraires les plus altiers ne pouvaient passer qu'en rampant….
—Sans doute, répondait-il, mais qui sait? Je suis, peut-être, une bonne affaire aux yeux de cet homme. D'ailleurs, j'ai besoin d'espérer. Même en écartant toutes les considérations d'ordre élevé, songe donc, mon ami, que ce serait du pain pour ma pauvre compagne et pour moi.
—Hélas! dit l'autre, en l'accompagnant par les rues, je le désire, mais ce dîner m'inquiète un peu. Une drôle d'idée qu'il a eue, cet animal, de te fourrer le museau, du premier coup, dans l'auge à cochons! Enfin, sois prudent, endure pour Véronique tout ce qui ne sera pas absolument insupportable, et sauve-toi de bonne heure. Tu me retrouveras au café.
Les deux amis se séparèrent à la porte de Beauvivier.
Dès son entrée dans le vaste salon, où les nombreux convives s'empilaient, Marchenoir fut dégrisé de son rêve, instantanément. Il sentit, comme en une bouffée de dégoût, l'incompatibilité sans remède, infinie, de tout son être avec ces êtres nécessairement hostiles à lui, et dont quelques-uns étaient si bas qu'on pouvait s'étonner de les voir admis, même dans ce lieu de prostitution.
Ils représentaient, cependant, toute la presse dite littéraire, et même un peu la littérature, et, certes, il n'y avait pas, dans le nombre, un individu qui eût fait un geste pour le secourir, s'il avait été en danger,—un seul geste,—ou qui, même, eût hésité à l'y enfoncer davantage, en protestant de l'impartialité du coup de sabot qu'il lui eût appliqué sur le péricrâne. Pas une femme, d'ailleurs, ce qui donnait à pressentir qu'on allait être un peu goujat. Il se vit épouvantablement seul et détesté.
Beauvivier se précipita.—Mon cher monsieur Marchenoir, dit-il, vous étiez attendu avec la plus dévorante impatience. Messieurs, voici notre nouveau leader.
Néanmoins, il n'usa pas son précieux pharynx en présentations superflues. Les bonzes de la publicité s'inclinèrent comme des épis, et l'infortuné dut subir le contact de plusieurs mains sordides qui se tendirent vers lui. Tout à coup, il se trouva flanqué du docteur Des Bois et de Dulaurier, en qui renaissait une estime sans bornes pour ce ressuscité d'entre les morts. Le lycanthrope, déjà énervé, n'entendit qu'à peine les gazouillements du premier, mais le second paya pour tout le monde. Sans même y penser, il lui serra la main d'une telle force que le poète sigisbée ne put retenir ce cri:—Ah! vous me faites mal!—Je vous étreins comme je vous aime! mon cher, lui répondit-il, en le fixant avec des yeux froids et clairs plus inquiétants que la colère. Dulaurier s'éloigna sous l'aile de Chérubin, comme un chien rossé, et Marchenoir, enfin tranquille, prit une cigarette, et, s'enfonçant dans un fauteuil, se mit à considérer silencieusement cette populace de la plume, qui remuait la langue en attendant qu'on annonçât la mangeaille.
LVIII
Il vit d'abord, non loin de lui, le roi des rois, l'Agamemnon littéraire, l'archi-célèbre, l'européen romancier, Gaston Chaudesaigues, recruteur d'argent inégalable et respecté. Seul, le gibbeux Ohnet lui dame le pion et ratisse plus d'argent encore. Mais l'auteur du Maître de Forges est un mastroquet heureux qui mélange l'eau crasseuse des bains publics à un semblant de vieille vinasse, pour le rafraîchissement des trois ou quatre millions de bourgeois centre gauche qui vont se soûler à son abreuvoir, et il n'est pas autrement considéré. Il est unanimement exclu du monde des lettres, ce dont il brait, parfois, dans la solitude. Sans son héroïque ami Chérubin des Bois, qui a naturellement du goût pour les millionnaires et qui lui ouvre ses bras quand on est seul, ce triomphateur serait tout à fait sans consolation.
Chaudesaigues nage, il est vrai, dans une moindre opulence. Cependant, il dépasse encore les plus cupides sommets littéraires de toute la hauteur d'un Himalaya. Il faut se représenter une façon de juif-auvergnat, né dans le midi, et compatriote de Mistral, un troubadour homme d'affaires, un Lampiste des Mille et une Nuits, qui n'aurait qu'à frotter pour que le génie apparût et l'ÉCLAIRÂT. On se rappelle l'énorme succès de son livre sur le duc de Morny, qui avait protégé ses débuts, auquel il devait tout, et dont il épousseta et retourna les vieilles culottes aux yeux d'un public avide qui couvrit d'or le révélateur.
Il est ce qu'on appelle, dans une langue peu noble, «une horrible tapette.» En 1870, il avait attaqué Gambetta, dont il raillait, le mieux qu'il pouvait, la honteuse dictature. Quand la France républicaine eut décidé de coucher avec ce gros homme, sa nature de porte-chandelle se mit à crier en lui et il fit négocier une réconciliation, s'engageant provisoirement à ne plus éditer le volume où le persiflage était consigné.
Un peu avant le 16 mai, il s'en va trouver le directeur du Correspondant, revue tout aristocratique et religieuse, comme chacun sait. Il offre un roman: Les Rois sans patrie. Le thème était celui-ci: Montrer la royauté si divine que, même en exil et dans l'indigence, les rois dépossédés ne parviennent pas à devenir de simples particuliers, qu'ils sont encore plus augustes qu'avant et que leur couronne repousse toute seule, comme des cheveux, sur leurs fronts sublimes, par-dessus le diadème de leurs vertus. On devine l'allégresse du Correspondant. Mais le 16 mai raté, Chaudesaigues change son prospectus, réalise exactement le contraire de ce qu'il avait annoncé, et transfère sa copie dans un journal républicain.
Toutefois, ce n'est pas un traître pur, un traître pour le plaisir, à l'instar de Beauvivier. Il lui faut de l'argent, voilà tout, un argent infini, non seulement pour satisfaire ses goûts orientaux de rôdeur nocturne, mais afin d'élever, dans une occidentale innocence, les enfants à profil de chameau et à toison d'astrakan, qui trahissent, par le plus complet retour au type, l'infamante origine de leur père.
On n'avait peut-être jamais vu, avant lui, une littérature aussi âprement boutiquière. Son récent livre, Sancho Pança sur les Pyrénées, conçu commercialement, en forme de guide cocasse, d'un débit universel, avec des réclames pour des auberges et des fictions d'étrangers sympathiques, est, au point de vue de l'art, une honte indicible.
Son talent, d'ailleurs, dont les médiocres ont fait tant de bruit, est, surtout, une incontestable dextérité de copiste et de démarqueur. Ce plagiaire, à la longue chevelure, paraît avoir été formé tout exprès pour démontrer expérimentalement notre profonde ignorance de la littérature étrangère. Armé d'un incroyable et confondant toupet, voilà quinze ans qu'il copie Dickens, outrageusement. Il l'écorche, il le dépèce, il le suce, il le râcle, il en fait des jus et des potages, sans que personne y trouve à reprendre, sans qu'on paraisse seulement s'en apercevoir.
Virtuose de conversation, à la manière fatigante des méridionaux dont il a l'accent, il se trouble aisément en la présence d'un monsieur froid, qui l'écoute en le regardant, sans rien exprimer. Ce don Juan équivoque manque de tenue devant la statue du Commandeur.
Justement, il pérorait avec deux de ses compatriotes, aussi peu capables l'un que l'autre de l'intimider, Raoul Denisme et Léonidas Rieupeyroux. Le premier, raté félibre et gluant chroniqueur, est généralement regardé comme un sous-Chaudesaigues, ce qui est une façon lucrative de n'être absolument rien. Mais le crédit du maître est si fort que le vomitif Denisme arrive, tout de même, à se faire digérer. Incapable d'écrire un livre, il dépose, un peu partout, les sécrétions de sa pensée. On redoute comme un espion ce croquant chauve et barbu, qui a dû, semble-t-il, payer de quelque superlative infamie son ruban rouge et dont la perfidie passe pour surprenante.
Quant à Léonidas Rieupeyroux, c'est un personnage vraiment divin, celui-là, capable de restituer le goût de la vie aux plus atrabilaires disciples de Schopenhauer. Il est grotesque comme on est poète, quand on se nomme Eschyle. Il a la folie de la Croix du Grotesque. Méridional, autant qu'on peut l'être en enfer, doué d'un accent à faire venir le diable, il rissole, du matin au soir, dans une vanité capable d'incendier le fond d'un puits.
Il est l'inventeur des paysans épiques. La vieille truie, connue sous le nom de Georges Sand, les faisait idylliques et sentimentaux. Marchenoir, élevé au milieu de ces lâches et cupides brutes, se demanda, en voyant gesticuler Léonidas, quel pouvait être le plus bête de ces deux auteurs. Il conclut, en ce sens, à la supériorité de l'homme.
La fécondité de celui-ci consiste à publier éternellement le même livre sous divers titres. C'est une finesse du Tarn-et-Garonne. Si, du moins, ses paysans se contentaient d'être épiques, mais ils sont civiques, bonté du ciel! Pendant des cent pages, ils gargouillent et dégobillent les rengaînes les plus savetées, les plus avachies, les plus jetées au coin de la borne, sur les Droits de l'homme et les devoirs du citoyen, sans préjudice de la fraternité des peuples.
Un des poètes contemporains les plus démarqués nomma, un jour, Rieupeyroux, le Tartufe du Danube, mot exact et spirituel dont plusieurs imbéciles ont voulu se faire honneur. C'est, en effet, un hypocrite véhément, espèce très peu rare dans le midi. Hypocrite de sentiments, hypocrite d'idées et faux pauvre, il appartient à cette catégorie d'odieux cafards, dont la besace est gonflée du pain des indigents qu'ils ont dépouillés en leur volant la pitié du riche.
Un jour, ce personnage alla trouver Chaudesaigues et quelques autres financiers de lettres, dont il savait l'ascendant chez un éditeur fameux. Lamentateur fastueux et grandiloque, il raconta que sa mère venait d'expirer et qu'il était sans argent pour la mettre en terre. En même temps, d'impayables arriérés tombaient sur lui. Qu'allait-il devenir avec sa femme et ses enfants? Certes, il ne demandait pas d'argent à ses confrères, mais enfin, on pouvait agir pour lui sur l'éditeur qui ne refuserait pas d'escompter son génie. Bref, on parvint à faire dégorger, sans escompte, deux ou trois mille francs, au capitaliste circonvenu. Jusqu'à présent, l'histoire est banale. Mais voici:
Quelque temps après, Léonidas se présente, seul, et dit à son créancier qui s'était flatté doucement d'être un donateur:
—Monsieur, je suis un honnête homme. Vous m'avez avancé de l'argent et je suis ennuyé de ne pouvoir vous le rendre. Je n'en dors plus. Eh! bien, je vous apporte un manuscrit étonnant. Payez-vous de ce que je vous dois en le publiant.
L'éditeur, déjà fourbu de son premier sacrifice, et que la seule idée d'imprimer, par surcroît, du Rieupeyroux, comblait de terreur, essaya vainement de protester et de fuir. Il tenta, sans succès, de se couler par les fentes, de grimper au mur, de s'obnubiler sous le paillasson. Il fallut absolument qu'il y passât. Cet honnête homme, insolvable, allait peut-être se pendre chez lui.
Ainsi fut édité l'étonnant volume où cet enfant du midi, informant tous les peuples de ses relations amicales avec Baudelaire, raconte avec candeur la mystification personnelle dont sa vanité d'autruche fut le prodigieux substrat et qu'il est seul, depuis vingt ans, à ne pas comprendre.
La saleté physique de Rieupeyroux est célèbre. C'est un citoyen oléagineux et habité. Il ignore l'eau des fleuves et la virginale rosée des cieux. Il promène sous l'azur une fleur de crasse, immarcessible comme la pureté des anges. Ses cheveux, qu'il porte encore plus longs que Chaudesaigues, et qui flottent sur l'aile des vents, fécondent l'espace à la plus imperceptible nutation de son chef. On ne l'approche qu'en tremblant, et les voleurs, dont il doit avoir tant de crainte, y regarderaient à beaucoup de fois avant de le détrousser.
Un autre trio, curieux et illustre, était celui formé par Hamilcar
Lécuyer, Andoche Sylvain et Gilles de Vaudoré, trois poètes romanciers.
Marchenoir savait par cœur son Lécuyer, qu'il avait, une fois, sanglé de la plus mémorable sorte. Ils s'étaient rencontrés, il y avait nombre d'années, chez Dulaurier, très humble alors, dont la petite chambre était un cénacle.
Cet africain, besogneux et hâbleur, mais rongé d'ambition, et qui méditait les rôles classiques de Catilina ou de Coriolan, aurait vendu sa mère à la criée, au carreau des Halles, pour attraper un peu de publicité. Cymbale sensuelle et ne vibrant qu'aux pulsations venues d'en bas, il était admirablement pourvu de tous les tréteaux intérieurs, par lesquels une âme élue de saltimbanque prélude, d'abord, au vacarme fracassant de la popularité.
Le moment venu, la cuve s'était débondée. Il en était sorti, comme d'un abcès monstrueux, des flots de sanie écarlate, des purulences recuites et granuleuses, de la bile d'assassin poltron et malchanceux, d'inexprimables moisissures coulantes et des excréments calcinés. Alors, on avait crié au prodige. Les redondances clichées et la frénésie piquée des vers de ses Chants sacrilèges avaient paru suffisamment eschyliennes à une génération sans littérature, qui n'a pas assez de langues dans sa gueule de bête pour lécher les pieds de ses histrions.
Prostitué publiquement à une comédienne cosmopolite, devenu lui-même acteur et jouant ses propres pièces en plein théâtre du boulevard, il avait fini par poser, sur sa tête crépue d'esclave nubien, une couronne fermée de crapule idéale et de transcendant cynisme, dont Marchenoir discerna, dès le premier jour, la fragilité et la basse fraude.
Réalité misérable! Ce bateleur n'est pas même un bateleur. Il n'y a pas en lui la virtualité d'un vrai sauteur, sincèrement épris de son balancier. Il suffit de gratter ce crâne fumant, pour voir jaillir, aussitôt, un romancier-feuilletonniste de vingtième ordre. C'est un bourgeois masqué d'art, très opiniâtre et très laborieux, mais aspirant à se retirer des affaires. La vile prose de son mariage avait éclairé bien des points obscurs, et la langue des vers de ce Capanée de louage—langue piteuse et pudibonde, jusque dans le paroxysme du blasphème,—trahit assez, pour un connaisseur, l'intime désintéressement professionnel du blasphémateur, qui n'a choisi le paillon de l'impiété que parce qu'il tire l'œil un peu plus qu'un autre et qu'il fait arriver un peu plus de ce désirable argent que le pur bourgeois recueillerait, avec sa langue, dans les boues vivantes d'un charnier!
Quelque considérable que fût, en réalité, la situation littéraire de ce négociant, l'équitable gloire n'avait pourtant pas frustré de sa mamelle Andoche Sylvain, le plus lu, peut-être, de tous les virtuoses assemblés chez le rédacteur en chef du Basile.
Celui-ci présente l'aspect d'un commissionnaire de gare congestionné, à la barbe épaisse et sale, au teint de viande crue et bleuâtre, à l'œil injecté et idiot, qu'on craindrait, à chaque minute, de voir rouler malproprement au milieu des colis qu'on lui aurait confiés en tremblant.
Le journal fameux où il renarde sa prose et même ses vers, lui doit, paraît-il, sa prospérité et double son tirage les jours où le nom du Coryphée rutile au sommaire. On lui doit, en effet, la création d'une chronique bicéphale, dont la puissance est inouïe sur l'employé de ministère et le voyageur de commerce. Alternativement, il pète et roucoule. D'une heure à l'autre, c'est la flûte de Pan ou le mirliton.
Son côté lyrique est fort apprécié des clercs de notaire et des étudiants en pharmacie qui copient, en secret, ses vers, pour en faire hommage à leur blanchisseuse. Mais son autre face est universellement baisée, comme une patène, par les dévots de la vieille tradition gauloise. Andoche Sylvain représente, pour tout dire, l'esprit gaulois. Il se recommande sans cesse de Rabelais, dont il croit avoir le génie, et qu'il pense renouveler en ressassant les odyssées du boyau culier et du grand côlon.
Cet écumeur de pots de chambre a trouvé, par là, le moyen de se conditionner une spécialité de patriotisme. De son castel d'Asnières, où ses travaux digestifs s'accomplissent à la satisfaction d'un peuple joyeux d'antiques rouleuses et de cabotins retraités, il sonne, à sa façon, la revanche de la vieille gaieté française et lâche de sonores défis au visage de l'étranger.
L'intelligente oligarchie républicaine a rémunéré ce champion d'une lucrative sinécure dans un ministère. Elle a même fini par le décorer, maladroitement, il est vrai. Il a été promu chevalier, comme bureaucrate et non comme poète, ce dont les journaux unanimes ont clamé toute une semaine,—offrant ainsi le spectacle inespérément ignoble d'un gouvernement de pirates réprimandé par une presse de coupeurs de bourses, pour n'avoir pas assez avili la littérature, en la personne incongrûment récompensée d'un accapareur de salaire, que tous les deux ont la prétention d'honorer.
Pour ce qui est de Vaudoré, c'est le plus heureux des hommes. Tout ce que la médiocrité de l'esprit, la parfaite absence du cœur et l'absolu scepticisme peuvent donner de félicité à un homme, lui fut octroyé.
On l'appelle, volontiers, l'un des maîtres du roman contemporain, par opposition à Ohnet, toujours envisagé comme point extrême des plus dégradantes comparaisons. Toutefois, il serait assez difficile de préciser la différence de leurs niveaux. Leur public est autre, sans doute. Mais ils disent les mêmes choses, dans la même langue, et sont équitablement payés d'un succès égal.
Seulement, Vaudoré l'emporte infiniment par les supériorités inaccessibles de son impudeur. Ce médiocre devina, du premier coup, son destin. Sans tâtonner une minute, il choisit la bâtardise et l'étalonnat. Telles sont les deux clefs par lesquelles il est entré dans son paradis actuel.
Aimé de ce grand aveugle de Flaubert qui crut, peut-être, à l'aurore d'un génie naissant, non-seulement il lui soutira une nouvelle fameuse, écrite entièrement de la main du vieil artiste et qui, signée du nom de Vaudoré, commença la réputation du jeune plagiaire, mais après la mort de Flaubert, il répandit par le monde que ce défunt l'avait engendré, n'hésitant pas à déshonorer sa propre mère, que Flaubert ne connut jamais. Au moyen de ces industries, il parvint à se remplir d'un atome vivifiant de la gloire du romancier le plus puissant sur les générations nouvelles, et il hérita de tout son crédit.
Un aussi démesuré triomphe ne suffisant pas encore à ce pédicule de grand homme, il inaugura le sport fructueux de l'étalonnat. Jusqu'à ce novateur, on s'était contenté de faire l'amour vertueusement ou paillardement, mais dans l'obscurité convenable aux salauderies préliminaires de la putréfaction. Quand on sortait de cette ombre, comme fit le marquis de Sade, c'était pour attenter délibérément à quelque loi d'équilibre primordial, en risquant sa vie ou sa liberté. Le pseudo-bâtard de Flaubert ignore ce genre de grandeur, comme il ignore tous les autres. Il a simplement imaginé de forniquer, de temps en temps, par devant expert, pour obtenir un renom d'écrivain viril et subjuguer la curiosité des femmes. Remarquablement doué, paraît-il, ce romancier ityphallique a colligé les suffrages des arbitres les plus rigides, et les princesses russes les plus retroussées sont accourues, déferlantes et pâmées, du fond des steppes, jusqu'à ses pieds, pour lui apporter la saumure de tout l'Orient …
Les confrères, quoique pénétrés de respect pour l'énormité du succès, le nomment entre eux, volontiers, le tringlot de la littérature. Telle est, en vérité, la physionomie précise du personnage et tel son degré de distinction. C'est un sous-officier du train et même un sous-off. Petit, trapu, teint rouge et poil châtain, il porte la moustache et la mouche et a des diamants à sa chemise. C'est le traditionnel bellâtre de garnison qui affole les caboulotières et qui ne parvient pas à se remettre de son effronté bonheur. Un désir infini d'être cru parisien jusqu'au bout des ongles est la soif cachée de cet indécrottable provincial.
Étonnamment dénué d'esprit et de toute compréhension de l'esprit des autres, il est impossible de rencontrer un être plus incapable d'exprimer un semblant d'idée, ou d'articuler un seul traître mot sur quoi que ce soit, en dehors de son éternel préoccupation bordelière. La parfaite stupidité de ce jouisseur est surtout manifestée par des yeux de vache ahurie ou de chien qui pisse, à demi noyés sous la paupière supérieure et qui vous regardent avec cette impertinence idiote que ne paierait pas un million de claques.
Ce n'est pas lui qui s'exténuera jamais pour tenter de faire un beau livre, ou pour écrire seulement une bonne page!—Je ne tiens qu'à l'argent, dit-il, sans se gêner, parce que l'argent me permet de m'amuser. Les artistes consciencieux sont des imbéciles.
En conséquence, il est admiré de la juiverie parisienne, qui le reçoit avec honneur, ce dont il crève de jubilation. Quand il est invité chez Rothschild, le tringlot en informe, quinze jours, la terre entière. C'est à cette école, sans aucun doute, qu'il a puisé la science des affaires. On l'a vu, à Étretat, vendant des terrains à des confrères qu'il savait gênés, pour les racheter ensuite, à vil prix.
Sa vanité, d'ailleurs, est à son image. Son hôtel de l'avenue de Villiers est d'une esthétique mobilière de dentiste suédois ou de concierge d'hippodrome. Que penser, par exemple, de portières de soie bleu-ciel, rehaussées de broderies d'or orientales, d'un divan de même style, d'un traîneau hollandais en bois sculpté, faisant l'office de chaise longue et capitonné de bleu clair, enfin, d'une immense peau d'ours blanc sur des tapis de Caramanie, probablement achetés au Louvre?—C'est l'appartement d'un souteneur Caraïbe, disait un observateur exact. On aime à croire que c'est en ce lieu qu'il a écrit cette fameuse autobiographie d'un cynisme si inconscient,—que Falstaff n'aurait pas osé signer,—où il s'offre en exemple à tous les maquereaux inexpérimentés qui pourraient avoir besoin de lisières.
Dulaurier, apparemment consolé de la poignée de main de Marchenoir, s'était approché de ces trois glorieux. Cela faisait en tout quatre glorieux, dont trois «jeunes maîtres,» car Sylvain commence à se décatir. La sympathie de cette flûte devait naturellement aller à ces tambours.
Il est vrai que Dulaurier a, en commun avec Gilles de Vaudoré, l'inestimable faveur de tous les ghettos et de toutes les judengasses. Il venait justement de publier, sous le titre amorphe de Péché d'amour, un recueil de centons moraux et psychologiques ramassés partout, qu'il avait dédié à une renarde juive, dont Samson lui-même aurait renoncé à incendier l'arrière-train et dont il portait les bagages par toute l'Europe,—quémandeur dolent d'une infatigable cruelle qui lui faisait expier l'atroce meconium de ses déprécations amoureuses par le plus géographique des châtiments éternels!
LIX
Marchenoir aurait bien voulu pouvoir s'en aller. Il prévoyait trop les abominables heures qu'il allait passer.—Quel amas de voyous! se disait-il consterné. Il va falloir pourtant que je me mêle à tout ça, que je parle, que je mange aussi, que je fasse une trouée dans le dégoût dont ma bouche est pleine, pour y enfourner les aliments qu'on va m'offrir!
Il vit avec désespoir qu'il n'y avait pas devant lui un seul être, avec lequel il pût échanger trois paroles sans laisser éclater son mépris.
Un tel merle blanc n'était, certes pas, ce normalien blondasse et barbu, l'homme à l'œil qui verse, l'augural vicomte Nestor de Tinville, le doctrinaire épicurien de la grande presse, qui s'étalait là. On peut défier de mettre la main sur un cuistre plus exaspérant. Il est, à l'heure actuelle, un des types les plus accomplis de cette intolérable ventrée de journalistes oraculaires dont Prévost-Paradol fut le prototype.
Rien ne saurait s'accomplir dans le monde sans la volonté de Dieu, mais sous la réserve des considérants préalables du noble vicomte. Il est le vrai sage, affermi sur une expérience de granit, par conséquent, dispensé de toute invention, de tout style, et même de toute écriture. Il a pour lui la sagesse, rien que la sagesse. Il est celui qu'on ne trompe pas. La sagesse est son grand ressort. Si vous lui refusez la sagesse, vous l'assassinez. Quand les filandiers vulgaires ont pâli longtemps sur un écheveau, il laisse tomber, sereinement, une lourde sentence et tout se débrouille. Il ne reste plus qu'à débobiner la lumière.
Il a,—comme tous les sages, d'ailleurs,—un respect infini pour la richesse et pour les riches, sans exception. La richesse est, à ses yeux, un criterium de justice, de vertu, d'aristocratie,—peut-être aussi de virginité, car il parle souvent de virginité, sans qu'on sache pourquoi ce vocable lui est si cher.
Il prononce que le premier devoir du riche est «d'aimer le luxe», et que les crevants de misère, au lieu d'envier les gens qui s'amusent, les devraient bénir. «Que m'importe?—écrivait-il, à propos d'un roman naturaliste racontant les angoisses d'un malheureux expirant de faim,—j'ai une si bonne cuisinière!»
La solennité stérile, la morgue constipée, la dureté basse de ce mulet de la chronique, avaient le don d'irriter au plus haut degré Marchenoir. Puis, il savait l'effarante ignominie de sa vie privée et la honte, à faire beugler, de son mariage avec la veuve défoncée d'un homme de lettres ultra-débonnaire, qui l'avait admis en troisième dans son propre lit conjugal.
—Ne pourriez-vous, dit-il à Beauvivier qui vint à passer, me faire dîner sur une petite table séparée, ou m'envoyer simplement à la cuisine? Je vous assure que je ferais de bon cœur la connaissance de vos domestiques.
—Mes convives vous dégoûtent donc terriblement? Vous êtes un fauve bien délicat! C'est pourtant le dessus du panier qu'on vous offre!… Mais, voyons, vous m'y faites penser. À côté de qui voulez-vous que je vous place, ou plutôt, à côté de qui tenez-vous absolument à n'être pas? Vous m'aurez déjà à votre gauche. Mon voisinage vous répugne-t-il? Non. Qui mettrai-je maintenant à votre droite? Parlez, il est encore temps.
D'un regard circulaire, Marchenoir tria la chambrée.
—Placez-moi donc à côté de ce loucheur, répondit-il, en désignant Octave Loriot dans la profondeur d'un groupe. Celui-là, du moins, n'est qu'un imbécile.
Octave Loriot n'est, en effet, qu'un imbécile. Les analyses de la critique la plus attentive n'ont pu dégager un autre élément de la pulpe cérébrale de ce romancier pour dames. Il cuisine loyalement son petit navet au macaroni, selon les inusables formules d'Octave Feuillet, de Jules Sandeau, de Pontmartin ou de Charles de Bernard. Quelques-uns prétendent abusivement qu'il procède du Maître de Forges. Il est bien trop anémique et frêle, pour qu'on le compare à ce Crotoniate, à cet Hercule Farnèse, à ce Colosse Rhodien de l'imbécillité française. Il en est à peine le Narcisse et n'aurait pas même l'énergie de se noyer dans son image.
Mais voilà justement ce qui le rend si précieux aux sentimentales âmes dont il encourage les transports,—sans obérer son propre cœur. Car il ne se risque pas au hasardeux négoce des grandes passions. Il borne ses vœux à l'humble trafic des émollients et des préservatifs. C'est un modeste bandagiste pour les hernies inguinales ou scrotales de l'amour.
Il continue donc la série des romanciers de confiance de la société correcte, pour laquelle Chaudesaigues a trop d'originalité, Vaudoré trop de sentiment, et le bélître Ohnet trop de profondeur. Dulaurier, seul, pourrait lui porter ombrage. Mais l'auteur de Péché d'amour est un poulain de trop peu de manège, dont on n'est pas encore assez sûr. Demain, peut-être, il va tout casser, tandis qu'on est bien tranquille avec cette honnête rosse, qui n'a jamais renaclé, et qu'un strabisme, heureusement convergent, permet de gouverner sans œillières.
En conséquence, les personnes vertueuses qu'il a pudiquement lubrifiées de son imagination, pendant leur vie, se souviennent de lui à l'heure de la mort et le consignent dans leur testament. L'heureux Loriot est le seul romancier qui couche dans des châteaux légués par l'admiration.
Le groupe, dont ce propriétaire faisait partie, se massait respectueusement autour de Valérien Denizot, l'officier à monocle de la cavalerie légère du journalisme. Sacré homme de lettres par Dumas fils, le grand archonte, et vraisemblablement né pour autre chose, Denizot est le plus universel raté de son siècle. Raté de la poésie, raté du roman, raté du théâtre, raté de la politique, raté même de l'amour, ayant été cocufié à Lesbos,—ce qui est un cocuage sans espérance.
On ne connaît, à Paris, que le seul Bergerat qui puisse lui être comparé comme manant de l'écritoire. Encore, Bergerat fut-il vernissé de littérature par son beau-père, Théophile Gautier, dont la voluptueuse bedaine avait des entrailles pour ce fils de prêtre.
Denizot, lui, se passe très bien de littérature. Il est un manant sans mélange, un goujat complet,—à table surtout, quand il boit du vin du Rhin pour se donner l'air d'un burgrave. Les femmes sont obligées, alors, de prendre la fuite. Ce vieux gavroche n'a jamais soupçonné qu'il pût exister autre chose que des filles ou des brelandiers, car il est prince du tripot, comme il est roi de la basse blague, ayant été rétribué de ses services de spadassin de plume et de ses fonctions de torcheur privé de Waldeck-Rousseau,—dont il eut le génie de déshonorer un peu plus le ministère,—par un diplôme de chevalerie et le juteux octroi d'une cagnotte.
L'esprit de mots tant vanté de Valérien Denizot est puisé à une source difficilement tarissable. Il possède une bibliothèque Alexandrine de calembredaines, d'anas, de recueils grivois, de compilations burlesques. C'est à n'en jamais voir la fin. Il ne tient qu'à lui d'être, cent ans encore, «le plus spirituel de nos chroniqueurs.»
Par malheur, il se doute un peu de son néant et cela l'enrage contre l'univers. Personne n'est absous de son impuissance. S'il avait un sou de talent au service de sa désespérée fureur de raté, nul n'échapperait au venin de ses abominables crocs,—à l'exception, peut-être, de quelques turfistes à poigne, accoutumés à rosser des bêtes plus nobles, mais fort capables, après le Champagne, de déroger jusqu'à son calottable visage.
Probablement fatigué de se porter lui-même, il s'appuyait sur son digne confrère, Adolphe Busard, connu dans tous les théâtres sous le sobriquet significatif de Mimi-Vieux-Chien. Ce vieux chien a les allures et la physionomie d'un officier de cavalerie, supérieur en grade à Denizot, mais d'une arme plus lourde.
C'est un bonapartiste obséquieux et rêche, plagiaire plein d'impudence, très puissant au Basile et maître chanteur. Une vieille pratique, s'il en fût, et du meilleur temps! On assure que Napoléon III a payé plusieurs fois ses dettes. Hélas! le pauvre sire aurait mieux fait de venir en aide à quelques nobles artistes dédaignés, qui l'eussent efficacement protégé de leur encre ou de leur sang, contre la hideuse vermine qui le dévora.
Le sang de Busard, si cette matière coulante existe en lui, est un trésor dont il paraît singulièrement avare. Quant à son encre, il l'utilise exclusivement, à faire, en littérature, des travaux d'expéditionnaire. Son zèle de copiste est infatigable. Une de ses prétentions les plus chères est de passer pour un historien littéraire, pour un bibliophile savant et documenté. Naturellement, il est molièriste, comme il convient à tout esprit bas. Jules Vallès est probablement le seul gredin qui ait méprisé Molière. Il est vrai que Vallès était un gredin de talent.
Busard se contente de démarquer le talent des autres ou, plus simplement, de les dépouiller en bloc, sans discernement et sans choix, car il est incapable même d'apercevoir le talent. On se rappelle cet important, ce définitif travail, tant annoncé, sur Villon, sur sa vie et son temps, renforcé de pièces inédites et de toutes les herbes de la Saint-Jean de l'érudition. À l'examen, il se trouva que la chose avait été copiée, intégralement, dans le Journal des Chartes. Le véritable auteur détroussé, qui avait encore sa montre, par grand bonheur, jugea enfin que l'heure était venue de se montrer et de protester. Il fit donc paraître ses notes et Busard, démoli, s'immergea dans un silence malheureusement bien court.
Ce qui le tire de pair, absolument, c'est le chantage. Les statistiques les plus exactes ont établi l'énorme supériorité numérique de sa clientèle d'écorchés. Wolff excepté, aucun journaliste ne peut se flatter d'une aussi grande puissance d'attraction sur les écus. Ces deux aruspices distribuent la justice, comme Danaé décernait l'amour. Ils sont virginaux et incorruptibles, juste aussi longtemps que cette éventrée de Jupiter. Il est vrai qu'Albert Wolff rançonne la terre et que Busard, moins équipé, opère surtout au théâtre, où il impose jusqu'à ses maîtresses. Mais sur ce marché, il est sans égal.
Et Dieu sait, pourtant, si Germain Gâteau, l'ancêtre du groupe Denizot, est un novice en cet art fructueux de s'engraisser du labeur d'autrui! Ce Géronte visqueux et blanchâtre, au teint de mastic couperosé, est un sous-Wolff et s'en félicite. Hebdomadairement, il foire au Basile le tapioca d'une bibliographie gélatineuse et moléculaire, dont se pourlèche l'abonné sérieux. C'est lui qui est chargé d'informer deux cent mille lecteurs du mouvement intellectuel de la France contemporaine.
À ce titre, il est une des grosses influences du Paris actuel, et d'interminables théories de débutants implorateurs viennent déposer à ses pieds les fruits imprimés de leurs veilles. Mais une longue pratique du négoce a blindé son cœur contre les sollicitations éplorées des Malfilâtres, et les larmes d'argent sont seules admises à rouler sur le drap funèbre de son impartialité. Ce thaumaturge a découvert des filons d'or dans les poches percées de la littérature. Il est le Péruvien du compte-rendu sympathique et le carrier philosophal des transmutations de la Réclame.
Marchenoir, voué, par nature, à l'observation des hideurs sociales, n'avait jamais pu se remettre de l'ahurissement que lui avait causé le premier aspect de cet individu, qu'il avait pu rêver dégoûtant, mais non pas de ce genre ni de ce degré de dégoûtation. Il avait beau se pincer, se crier à ses propres oreilles, se traiter de triple niais, il n'en revenait pas qu'un intendant de la renommée, un être qui tient sous clef, pour le distribuer comme bon lui semble, le pain des artistes dont il serait indigne de décrotter la chaussure,—en lui supposant même la beauté d'un Dieu,—eût précisément l'ignoble physionomie de Germain Gâteau!
C'est la forme sensible que prendrait nécessairement la Vulgarité, si elle venait à s'incarner pour la rédemption des captifs de la Poésie, c'est une Méduse de vulgarité! Il y a du notaire de campagne usurier et du vieux garçon de tripot, du marchand de soupe de vingtième ordre et du concierge de la place Pigalle, qui a vendu sa fille au capitaine retraité de l'entresol. Il y a, surtout, du laquais insolent et voleur, toléré par des maîtres à peine moins vils, dont il aurait surpris les secrets fangeux. La savate,—déjà levée,—retombe aussitôt devant cette face décourageante où l'abjection sans mesure s'amalgame visiblement à une imbécillité, qu'on est forcé de conjecturer insondable.
À droite et à gauche de ces chefs, Marchenoir apercevait quelques jeunes thuriféraires en travail d'extase: Hilaire Dupoignet, Jules Dutrou, Chlodomir Desneux, Félix Champignolle et Hippolyte Maubec,—têtards de journalistes-pirates et de romanciers sans génie, fleurs écloses du crottin des vieux, dans les balayures saliveuses du boulevard, et qu'il faut craindre de grandir, en se donnant la peine de les mépriser.
Hilaire Dupoignet est un héros flûtencul de la guerre du Tonkin, où il se signala comme infirmier. Les troupiers l'avaient surnommé Cinq contre un, à cause d'une habitude honteuse qu'il se hâta de révéler à ses contemporains dans un roman autobiographique d'une invraisemblable fétidité. Il l'écrivit à son retour, de cette même main qui avait rendu de si grands services et se couvrit ainsi d'une gloire nouvelle, que les qualités de son esprit n'avaient pas promises, mais que la vilenie de son âme lui fit obtenir d'emblée.
Ce masturbateur a pour spécialité d'attaquer les gens qui ne peuvent pas se défendre. Il fit cette prouesse d'envoyer au frère Philippe le premier exemplaire de son punais roman, où le public est informé que les frères de la Doctrine chrétienne furent institués à l'unique fin de pourrir l'enfance.
Lâche évident, chourineur probable, empoisonneur par principes, mais incendiaire frigide, il offre à l'observateur la lividité sébacée d'un homme sur le visage duquel on aurait pris l'habitude de pisser …
Jules Dutrou, le moins jeune de ces têtards, donne l'idée d'une vipère qui serait devenue renard, tout exprès pour succomber aux atteintes d'une inexorable alopécie. Ce croûte-levé s'est fait journaliste pour avoir des femmes, malgré sa pelade et sa calvitie. Il chroniquaille dans une feuille de boulevard renommée pour le néant exceptionnel de ses virtuoses, et distribue sur l'asphalte des sourires à ressort et de dangereuses pressions de sa main suspecte.
Sa voix est celle d'un châtré de naissance, qui n'a jamais eu besoin d'aucune chirurgie pour devenir chanteur et qui porte ses cisailles dans son cerveau.
Dutrou se juge écrivain et parle quelquefois avec un équitable mépris des «voyous de lettres.»
Un jour, quelqu'un nomma Chlodomir Desneux à un romancier célèbre. Il s'agissait d'obtenir de ce chef d'école, tout puissant alors au Voltaire, qu'il y poussât le débutant rongé de misère, disait-on, et intéressant à tous les points de vue.
Le maître se laissa toucher et parvint à imposer au directeur du Voltaire un roman de Chlodomir. Celui-ci soutire aussitôt une somme, décampe avec son manuscrit, le publie ailleurs, devient l'ami d'Arthur Meyer qui lui confie une magistrature, et, à la première occasion, il traîne son protecteur dans les ruisseaux.
Ce Mérovingien est une créature de Dulaurier, qui ne parla jamais de lui donner d'argent, mais qui le pilota de son expérience, et l'instruisit à devenir le semblant de quelque chose.
La force de Chlodomir Desneux est, peut-être, dans son sourire. Un sourire affreux qui lui déchausse les gencives et fait apparaître les dents d'un loup. Mais c'est un brave loup très éduqué qui rentre ses crocs, au surgissement le plus lointain d'une trique possible.
Il est aisément reconnaissable à ses redingotes de clergyman, boutonnées de pastilles de réglisse, et à ses faux gilets lacés dans le dos, en velours olive de vieux fauteuil,—ces derniers servilement copiés de Lécuyer, dont le dandysme de haut souteneur l'a fortement imprégné.
Il a ceci de commun avec Denizot, qu'il ferait, en temps de terreur, un délicieux proconsul de la guillotine. Tant qu'ils pourraient, l'un et l'autre de ces deux envieux couperaient des têtes pour se venger d'avoir été d'heureux impuissants.
Marchenoir n'avait pas à craindre que Félix Champignolle s'approchât de lui. Ce jeune bandit, à figure d'équivoque larbin, était trop prudent pour se mettre à portée d'une main dont il savait la vigueur. Il n'ignorait pas que Marchenoir avait été l'ami d'un pauvre diable d'homme de lettres dont lui, Champignolle, avait procuré la mort tragique, en le faisant tomber dans le guet-apens d'un duel, et, même, il avait été sur le point de prendre congé, sous un prétexte quelconque, en voyant entrer le désespéré. Mais on eût trop compris le vrai motif de cette départie, et la politique le contraignit à rester. Quant à Marchenoir, il n'eut pas trop de toute son énergie pour se tenir tranquille, en attendant une occasion meilleure. Quelle danse, alors!
Champignolle est un personnage des plus remarquables, en ce sens qu'il a l'air d'un parfait scélérat, au milieu d'une bande de coupe-jarrets que sa présence fait ressembler à d'inoffensifs bourgeois. À l'exception d'un acte courageux ou spirituel, on peut dire qu'il est absolument capable de tout. Son effronterie est sans exemple et sans précédent. Il est le seul homme de lettres ayant osé publier un livre plagié de tout le monde, à peu près sans exception, et fabriqué de coupures dérobées aux livres les plus connus, sans autre changement que l'indispensable soudure d'adaptation à son sujet. On s'étonne même que cette audace ait eu des bornes et qu'il n'ait pas donné, comme de lui, le Lac de Lamartine ou l'une des Diaboliques de Barbey d'Aurevilly. Mais il est facile de concevoir les résultats esthétiques d'une telle méthode.
La personne d'un chenapan de cet acabit ne serait pas tolérée, un quart de minute, dans une société de voleurs de grand chemin, où subsisterait quelque regain de virile solidarité. La société des lettres l'accepte, néanmoins, avec honneur et se serre, volontiers, pour le mettre à l'aise. Il est offert en exemple à l'émulation des jeunes, qui convoitent sa dextérité et naviguent en cohue dans son sillage.
Sa force est, d'ailleurs, attestée par les précautions qu'on est obligé de prendre pour le recevoir. Non seulement, il est conseillé de cacher soigneusement tous les papiers de quelque importance, mais il faut encore surveiller les mains agiles du visiteur, aussi longtemps qu'il stationne dans un endroit où quelque chose est à prendre.
Champfort recommandait aux ambitieux d'avaler un crapaud tous les matins, avant de sortir, pour se faire la bouche. Champignolle a trouvé mieux. Il a passé le matin de sa vie à solliciter les coups de pieds au derrière de tous les passants, dont la botte pouvait utilement retentir, et quand il ne les obtenait pas, il inventait le moyen de les carotter.
On peut donc tout prédire à un aventurier d'un tel caractère. Les journaux ont raconté la touchante cérémonie de son mariage avec une jeune amie de Madame Valtesse … Où n'ira-t-il pas, désormais, ce jeune vainqueur, qui commençait hier, à peine, en se glissant, comme une punaise, par les fentes des parquets et pour qui, bientôt, aucun portail, aucun arc de triomphe ne s'élèvera suffisamment au-dessus du sol?
Enfin, Hippolyte Maubec, premier reporter de Paris, ainsi qu'il se qualifie lui-même. Il passe, du moins, pour l'un des meilleurs flairs et des plus tenaces à la piste, parmi tous ces chiens du journalisme dont l'héroïque emploi consiste à réaliser, dans la vie privée des contemporains illustres, les manœuvres décriées que la loi martiale rétribue d'une demi-douzaine de balles aux alentours présumés du cœur. Ce métier demande, avant tout, du front et de l'estomac. Quant à l'esprit, il en faut tout juste assez pour voir, à temps, monter la moutarde dans le nez d'autrui, ou pour accueillir les coups de bottes des exaspérés, avec le sourire d'un gladiateur de l'information.
Cependant, cette place enviée n'arrivant pas à combler ses vœux, Hippolyte Maubec s'improvisa moraliste consultant au journal fameux dont s'imprègnent les républicains honnêtes, où il s'arrange,—malgré le voisinage de Sarcey,—pour être la plus laide chenille de cette feuille de mauvais figuier qui rend un peu plus visibles les parties honteuses de notre histoire contemporaine.
Il est doué d'une espèce de figure syphilitique et foraminée, aux glandes cutanées perpétuellement juteuses. C'est précisément le contraire de son croûteux et feuilleté confrère, Jules Dutrou, dont la lèpre est sèche. Quand l'humeur liquide menace de s'indurer, il presse délicatement les pustules réfractaires au suintement et fait jaillir son ordure. Malheur à qui se trouve, alors, devant son abominable gueule!
N'importe. Les boutiquiers et les commis-voyageurs, qui lisent assidûment son journal, lui adressent force épîtres anxieuses, auxquelles il répond, publiquement, avec un zèle patriotique à peine surpassé par le ridicule inouï de son ton d'augure, car ce vénéneux est pour la vertu et ce hanteur de tripots pour la probité.
Redouté comme une mouche de pestilence et rempli de charbonneuses notions sur la conjecturale moralité des uns et des autres, on lui abandonne sans discussion toute l'autorité qu'il veut prendre, et le drôle immonde en profite pour organiser, à son usage, une sorte de royauté de l'espionnage et de l'intimidation. Il donne ainsi des mots d'ordre à la presse entière, organise le scandale, décrète le bruit, promulgue le silence et, aussi savant délateur que redouté complice, fait tout trembler de son omnipotente ignobilité.
Et c'est une juste royauté, une trois fois légitime primatie, nul,—pas même Albert Wolff et Valérien Denizot!—n'étant plus bas, plus fangeusement coté, plus dénué de talent, plus invulnérable à un sentiment d'ordre élevé, plus impossible à calomnier!
LX
—Est-ce bien tout? se dit Marchenoir, en achevant ce dénombrement. Les quelques comparses que j'entrevois encore, ne me paraissent pas être du bâtiment. Ils ne sont là que pour faire nombre et pour l'exultation de la vanité parvenue de Beauvivier. Quand je pense que voilà pourtant les nourriciers de l'intelligence! Ils sont presque tous décorés. Dieu me soit en aide! Nous allons avoir la Table ronde! Que vais-je devenir au milieu de ces chevaliers?
Sur cette réflexion, une tristesse immense lui vint et un découragement sans bornes. Il éprouva, plus atrocement que jamais, son impuissance. Privé du ressort de la richesse, amoureux de toutes les grandeurs conspuées, et seul contre tous! Quel destin!
Ah! s'il se fût agi simplement d'un combat physique, en pleine caverne, il se sentait une vaillance à les défier et à les massacrer tous. Au moins, il aurait la consolation de leur faire acheter sa peau terriblement cher! Cette idée vaine le transportait. Il se fût présenté en chevalier errant, sans bannière et sans écu, devant ces hauts barons patentés de la ripaille et du brigandage. Il les eût affrontés au nom de la Vierge et des saints Anges, pour l'honneur de la Beauté qu'ils ont reniée et pour la vengeance du faible dont ils sont les massacreurs. Expirer sous la multitude des canailles, il le faudrait bien, mais il expirerait dans la pourpre d'un tapis de sang!
Au lieu de cette mort superbe, il fallait compter sur l'ignoble et interminable agonie moderne de l'artiste pauvre qui ne veut pas se déshonorer. La Misère, l'Aristocratie de l'esprit et l'Indépendance du cœur,—ces trois fées épouvantables qui l'avaient baisé dans son berceau,—avaient marqué, pour lui, la prédilection de leurs entrailles de bronze, par un luxe peu ordinaire de tous les dons de naissance qu'elles prodiguent à leurs favoris. Le pauvre Marchenoir était de ces hommes dont toute la politique est d'offrir leur vie, et que leur fringale d'absolu, dans une société sans héroïsme, condamne, d'avance, à être perpétuellement vaincus. Le courage le plus divin n'y peut rien faire. Le sublime Gauthier Sans-Avoir serait aujourd'hui prestement coffré, et c'était déjà fièrement beau que l'inséductible pamphlétaire n'eût pas été, jusqu'alors, incarcéré dans un cabanon!
Il vit, dans une clarté désolante, l'insuffisance inouïe de son effort, et la terrifiante inutilité de sa parole dans un monde si réfractaire à toute vérité. Il lui sembla qu'il était sur une planète défunte et sans atmosphère, semblable à la silencieuse lune, où les plus tonitruantes clameurs ne feraient pas le bruit d'un atome et ne pourraient être devinées que par l'inaudible remuement des lèvres …
Sa collaboration au Basile était décidément une chimère, un rêve insensé, qui ne tiendrait pas trois jours devant le préjugé commercial de ne rien changer à l'ordinaire des gargotes intellectuelles où le public moderne est accoutumé à s'empiffrer. D'ailleurs, sa solitude introublée au fond du salon, où tout le monde l'avait laissé fort tranquille, immédiatement après l'effusion postiche du premier instant, lui montrait assez les abîmes séparateurs qu'aucune considération n'aurait pu le déterminer à franchir, pour descendre confraternellement jusqu'à ces asticots de l'intelligence.
Il remarquait, depuis un instant, l'impatience hautement exprimée de quelques-uns et l'inquiétude manifeste de tous. On attendait un dernier convive pour se mettre à table et il fallait que celui-là fût considérable, à en juger par l'anxieuse perplexité de l'amphitryon.
La porte s'ouvrit enfin et Marchenoir vit apparaître celui devant qui tout journaliste s'efface, le folliculaire infini, le très haut Minos de l'enfer des lettres, le sultan sublime de la critique théâtrale, l'indéfectible Manitou du Sens commun, Mérovée Beauclerc!
—Rien ne me sera donc épargné! gémit en lui-même le solitaire accablé. Je l'avais oublié, celui-là. Si j'avais pu prévoir sa venue, Beauvivier ne m'aurait pas facilement embauché pour sa gamelle. Maintenant, me voilà pris au traquenard de cet infernal dîner et je suis bien forcé de prendre patience. Mais, tonnerre de Dieu, qu'on ne m'embête pas!
Mérovée Beauclerc est un normalien comme Tinville, comme Prévost-Paradol, comme Taine, comme About, dont il fut l'intime. Il appartient à l'illustre fournée de ces pédants universitaires à qui la France est redevable de la seule turpitude que les doctrinaires et les républicains lui eussent laissé à désirer: l'optimisme suprême du pion de fortune. Seulement, Mérovée Beauclerc les surpasse tous. Il est le pion sérénissime, inaltérable, absolu.
On ne voit à lui comparer qu'Ernest Renan. C'est l'unique parangon que le destin lui ait suscité. L'auteur de la Vie de Jésus est, en effet, une outre de félicité parfaite. Gonflé des dons de la fortune qui ne s'interrompit jamais de le remplir, il offre à l'observation le cas exceptionnel d'une hydropisie de bonheur. Réputé grand écrivain sans avoir jamais écrit autrement que le premier cuistre venu, renommé philosophe pour avoir ressassé de centenaires dubitations et critique vanté dans tous les conciles du mensonge,—on l'adore dans les salons et on le sert à genoux dans les antichambres. Il est le Dieu des esprits lâches, le souverain Seigneur des âmes naturellement esclaves, et le psychologue Dulaurier se liquéfie devant ce soleil du dilettantisme, dont il raconte la «sensibilité.» Si l'histoire du XIXe siècle est jamais écrite, ce mot inouï sera recueilli comme une gemme documentaire d'un inestimable prix. On s'en contentera pour nous juger tous, hélas! Mais, qu'importe cet avenir à l'heureux Bouddha du Collège de France dont le ventre plein de délices est caressé par de tels Éliacins?
Mérovée Beauclerc est à peine un peu moins léché que cette idole. Immédiatement au-dessous d'elle, il est le plus démesuré parmi nos pontifes. Ce serait le méconnaître, néanmoins, de s'informer d'une œuvre quelconque sortie de lui. Beauclerc n'est ni poète, ni romancier, ni même critique. Il n'est pas davantage historien ou philosophe, et n'a jamais fait un livre ou quoi que ce fût qui y ressemblât. Il est le Pion, sans épithète, le Pion du siècle, le moniteur et le répétiteur de la conquérante médiocrité.
Quelques-uns l'ont inexactement dénommé, «le Bon Sens fait homme,» ce qui impliquerait une altitude de raison, outrageante pour ses contemporains et démentie par l'universelle popularité dont il pâture, depuis vingt ans, le trèfle magique, aux plus bas endroits de toutes les plaines. C'est le Sens commun qu'il faut dire, si l'on tient à supposer une incarnation.
À la réserve d'Albert Wolff,—qui manquait inexplicablement à ce patibulaire congrès,—il est le seul exemple d'un homme ayant réussi à confisquer une influence à peu près illimitée, sans avoir jamais rien fait qui pût servir de prétexte à l'usurpation de son trépied. Les oracles subalternes, mentionnés plus haut, sont beaucoup moins étonnants. D'abord, leur crédit est moindre et presque nul, en comparaison du sien. Puis, ils ont l'air d'avoir tiré quelque chose de leurs intestins. Les Dulaurier, les Sylvain, les Chaudesaigues, les Vaudoré, les Tinville même, ont au moins la configuration extérieure de probables individus. Ils paraissent avoir écrit, et le public abruti, qui les adore, pourrait justifier la bave de son culte, en désignant les fantômes de livres signés de leurs noms.
Beauclerc ne possède absolument rien que le sens commun, où il passe pour n'avoir jamais eu d'égal, et il ne serait rien du tout, s'il n'était le premier des pions. Mais c'est assez, paraît-il, pour la dictature des intelligences. Nestor de Tinville, avec toute sa sagesse, en est écrasé. C'est que Mérovée n'a besoin d'aucune morgue, ni d'aucune solennité pour accréditer sa parole. Il est tellement arrivé, qu'il lui suffit de se montrer et d'ânonner n'importe quoi, pour que l'allégresse éclate.
Dans les conférences publiques, qui ont si démesurément agrandi sa gloire, c'est une espèce de prodige, non constaté jusqu'à lui, que le néant du rabâchage qu'on vient applaudir! Ce fait paradoxal et confondant pour des étrangers inavertis de notre effroyable dégradation, est tellement inouï qu'on ne peut le mentionner exactement sans avoir l'air d'un calomniateur. Le sens commun, dont la nature est d'étendre des tapis sous les pieds des foules, a ce privilège mythologique de devenir toujours plus fort en s'abaissant et de ramasser par terre ses victoires. Depuis qu'il existe, Beauclerc s'est rapetissé et abaissé, avec une constance de volonté qui eût suffi à un autre homme pour s'envoler par dessus les astres, et il est parvenu si bas, qu'il a l'air de s'y perdre comme au fond des cieux. Il plane à rebours, du rez-de-chaussée de l'abîme, et sa force attractive est identique à la loi de gravitation. C'est sa proie qui fond sur lui. Il n'a qu'à s'entr'ouvrir pour recevoir les matières pesantes et les déjections.
Il en est à n'avoir plus besoin de connaître le moins du monde ce dont il parle, et à ne plus lire du tout les livres qu'il a la prétention de juger dans ses harangues. Deux ou trois bas-bleus sacristains, voués à son tabernacle, lisent à sa place, et leurs suggestives notules suffisent à cet intuitif. Alors, quelle joie de déshonorer une belle œuvre, quand il s'en trouve, de la vautrer dans la boue de son analyse, de la descendre au niveau du groin de son auditoire!
Et le journaliste est à l'image du conférencier. Il apparaît, ici aussi bien que là, comme le châtiment, la flétrissure infinie, la tare vivante d'une société assez avachie pour ne plus avoir conscience des attitudes qu'on la force à prendre et des vomissures qu'on lui fait manger. Ce Beauclerc n'a-t-il pas eu l'impudence de se vanter, dans le plus incroyable des feuilletons, d'être le Minotaure de la critique de théâtre et de percevoir d'exacts octrois de fornication sur les débutantes, forcées de lui passer par les mains sous peine d'insuccès fatal?… Il semble qu'une telle déclaration aurait dû attirer à son auteur, en n'importe quel lieu du globe, une tempête de huées, une clameur de réprobation à décrocher tous les luminaires du firmament. On l'a généralement applaudi, au contraire, et secrètement envié. Ce faquin nage avec sérénité dans l'ordure liquide, en laquelle il a le pouvoir de transmuer tout ce qui l'approche. C'est le Midas de la fange.
Son hideux mufle, qu'on pourrait croire façonné pour inspirer le dégoût, ajoute probablement au vertige de sa fascinante crapule. On l'a souvent comparé à un sanglier, par un impardonnable oubli de la grandeur sculpturale de ce sauvage pourchassé des Dieux. C'est une charcuterie et non pas une venaison. La bucolique dénomination de goret est déjà presque honorable pour ce locataire de l'Ignominie. Mais les bourgeois se complaisent en cette figure symbolique de toutes les bestialités dont leur âme est pleine, et qu'ils présument assez épiscopale d'illustration, pour les absoudre valablement de leur trichinose.
Évidemment, le dîner de Beauvivier eût été raté sans ce dernier convive, que Wolff seul eût pu remplacer. Toutes les catégories d'influences par la plume étaient maintenant représentées à l'auge du nouveau satrape, depuis les mastodontes jusqu'aux acarus. Il ne restait plus qu'à se mettre à table.