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Le Désespéré

Chapter 67: LXVI
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About This Book

A fiercely confessional narrator recounts extreme privation, familial estrangement, and spiritual torment while confronting the moral and aesthetic failures of bourgeois society. The account centers on an agonizing paternal death experienced as a kind of parricide and the narrator's ensuing guilt, shame, and numbness. Interwoven with vivid scenes of hunger and urban misery are polemical reflections and satirical portraits that assault conventional tastes and hypocrisies. The work alternates intimate testimony and invective to examine vocation, religious intensity, and the personal costs of an uncompromising artistic and ethical stance.

LXI

La victuaille fut copieuse et d'une culinarité sublime. Pendant quelque temps, on n'entendit que le bruit des mandibules et de la vaisselle, accompagné, en dessous, du gargouillement hoqueté de la commençante déglutition des vieux. Une parlote susurrée ondulait vaguement autour de la table immense, préliminaire d'une conversation générale qui cherchait à se préciser. Des interjections brèves, des exclamations suspendues, de timides interrogats, de préhistoriques facéties et des calembours tertiaires, faufilaient peu à peu la rumeur joyeuse, en attendant qu'elle éclatât comme une fanfare, sous l'excitation des puissants vins.

Beauvivier, flanqué à sa droite de Marchenoir et tamponné à sa gauche de Chaudesaigues, s'efforçait, assez vainement, d'établir, à travers sa propre personne, un courant d'électricité cordiale entre ses deux voisins immédiats. Marchenoir, impraticable autant qu'un créneau couvert de givre, répondait, en mangeant, avec une concision boréale qui faisait tousser Chaudesaigues.

Néanmoins, Properce, aussi sagace que patient, calculait que l'anachorète finirait par s'allumer, comme un pyrophore, à l'oxygène ambiant de la sottise générale et qu'alors, il éructerait un de ces paradoxes véhéments dont on le savait coutumier, et dont la promesse, glissée sournoisement à quelques oreilles, faisait partie du menu de cet étonnant festin. Il avait même donné de machiavéliques instructions pour qu'on fût très attentif à ne pas le laisser expirer de soif …

Après pas mal de bourdonnement et d'incohérence de propos, la conversation finit par se fixer, à l'autre bout de la table, sur l'événement de la veille dont tous les journaux avaient retenti. Il s'agissait du duel, aussi malheureux que ridicule, d'un confrère catholique assez indépendant, par miracle, et assez courageux pour avoir écrit un livre contre la société juive, mais assez inconséquent pour avoir accepté de croiser le fer avec l'un des plus décriés représentants de cette vermine. Or, ce duel avait été des plus funestes. Le juif avait simplement assassiné le chrétien, aux applaudissements unanimes de la fripouille sémitique et la justice criminelle, pénétrée de respect pour cette potentate, n'avait pas informé contre l'assassin.

Il va sans dire que nul, parmi les convives, ne gémissait amèrement sur la victime. La plupart, subventionnés par la Synagogue ou valets de cœur de la haute société juive, auraient estimé de fort mauvais goût de s'attendrir sur le juste châtiment d'un énergumène qui avait poussé l'insolence jusqu'à compisser le Veau d'or. On ne pouvait pas exiger, par exemple, que des romanciers aussi domestiqués que Vaudoré ou Dulaurier, s'indignassent de ce qui faisait la joie de leurs maîtres.

On discutait donc uniquement l'incorrection de cette rencontre au point de vue du sport, sans qu'une pensée ou un sentiment quelconques eussent la moindre occasion de se donner carrière dans le bavardage. Beauvivier espéra prématurément que son sauvage allait s'allumer.

—Que pensez-vous de cette affaire? lui demanda-t-il.

La question, venant de ce juif, parut singulière à Marchenoir qui comprit qu'on voulait le faire poser, et qui décida, sur-le-champ, de déconcerter de son calme le plus inquiétant le scepticisme malicieux de son questionneur.

—Je pense, dit-il, que c'est une sotte affaire. Que voulez-vous que je dise d'un malheureux homme qui démontre jusqu'à l'évidence, en plusieurs centaines de pages, que les juifs sont des voleurs, des traîtres et des assassins, une race de pourceaux illégitimes engendrés par des chiens bâtards, et qui se hâte, aussitôt après, d'accepter un duel avec le plus vil d'entre eux. Car ce pauvre diable a choisi,—tout le monde en conviendra,—l'adversaire le plus capable de l'égorger de ridicule, en supposant que l'autre manière n'eût pas réussi. Le courage de cette absurde victime est, d'ailleurs, incontestable. Son livre, quoique mal bâti et plus faiblement écrit, lui faisait assez d'honneur. Il a été mal payé d'en désirer davantage. Quant aux circonstances mêmes du duel, elles me sont indifférentes. Le caractère connu du meurtrier autorise le moins informé des Parisiens à préjuger hardiment l'assassinat. Seulement, il est heureux pour lui que je ne sois pas le frère du défunt…

Cela fut débité d'un ton exquis dont Marchenoir s'étonna lui-même.—Ils veulent me faire beugler, pensait-il, je vais leur dire tout ce qu'ils voudront, du même air que je commanderais une portion de tripes dans un restaurant.

—Que feriez-vous donc? interrogea, à son tour, Denizot, qui passe généralement pour un oracle en matière de point d'honneur.

—Je l'assommerais sans phrases et sans colère … rien qu'avec un bâton, répondit suavement Marchenoir, en regardant son assiette, pour ne pas voir le monocle du plus spirituel de nos chroniqueurs.

L'attention devint générale. Le réfractaire excitait visiblement la curiosité. Il se souvint, par bonheur, du «complet triomphe» dont Beauvivier l'avait assuré, la veille, en le congédiant, et ce fut avec une vigueur extraordinaire qu'il serra ses freins.

—Si je vous entends bien, dit alors le vicomte de Tinville, non sans quelque hauteur, vous rejetez absolument la coutume du duel?

—Absolument. Voudriez-vous m'apprendre, monsieur, comment je pourrais ne pas la rejeter? Sans parler d'une certaine consigne religieuse qui serait peu comprise, et que je n'aurais probablement pas le courage de vous expliquer, il y a ceci qu'on oublie trop: Le duel est une prouesse de gentilshommes et nous sommes des goujats. Des goujats sublimes, peut-être, mais enfin, d'irrémédiables goujats. À l'exception de quelques rares personnages, semblables à vous,—dont les ancêtres escaladèrent autrefois les murs de Jérusalem ou d'Antioche,—on ne voit pas que nous différions sensiblement de ces croquants, à qui l'on donnait deux triques énormes et le champ clos d'un large fossé, pour vider leurs querelles. Je vous avoue que le ridicule d'une épée dans la main de gens de notre sorte a toujours été terrassant pour moi. Il serait donc parfaitement inutile de me proposer un duel. Si c'est là votre pensée, elle est admirablement judicieuse et fait le plus grand honneur à votre pénétration. Je veux même vous déclarer qu'à mes yeux, le véritable outrage commencerait précisément à cet instant-là. J'estimerais qu'on me regarde comme un farceur de catholique ou comme un imbécile, et mon courroux éclaterait, à la minute, d'une manière tout à fait surprenante.

—Mais, cependant, monsieur le réactionnaire, brailla aussitôt Rieupeyroux, dans une hilarante tonique de pur gascon, qui faillit déchirer en deux le velarium de la gravité générale, vous êtes assez violent, il me semble, quand vous attaquez vos confrères, et il serait peut-être juste que vous ne leur refusassiez pas les réparations qu'ils sont en droit de vous réclamer, quand vous les traînez dans la boue. C'est trop commode, vraiment, de se retrancher derrière le catholicisme pour échapper à toutes les conséquences de ses actes et de ses paroles!

Marchenoir qui sirotait, en souriant, un verre du plus délicieux de tous les Châteaux et que la claironnante cocasserie de ce marquis des marches de la Pouille intéressait, lui répondit en douceur parfaite:

—Si j'étais réactionnaire, comme vous dites inexactement, mon très doux maître, vous me verriez aussi ardent que vous-même à toutes les passes d'armes et à tous les genres de tournois. C'est, au contraire, parce que je suis le plus dépassant des progressistes, le pionnier de l'extrême avenir, que je contemne ces pratiques surannées. Vous affirmez que je suis violent. Dieu sait pourtant si je me refrène, car je pourrais l'être bien davantage …

Quant aux belles âmes que mes écritures affligent, qui les empêche de m'affliger, à leur tour, de la même sorte? Je serais le plus inique des éreinteurs si je me fâchais d'une riposte, même imbécile. Je taille mes projectiles avec le plus d'art que je puis et je me ruine à choisir, pour cet usage, les plus dispendieuses matières. L'un de mes rêves est d'être un joaillier de malédictions. Mais je n'exige pas que mes plastrons soient eux-mêmes des lapidaires et qu'ils se mettent en boutique. On fait ce qu'on peut et j'aurais mauvaise grâce à contester le choix d'une arme défensive à n'importe quel chenapan dont je serais l'agresseur. Si je poursuis un putois l'épée à la main et qu'il me combatte avec le jus de son derrière, c'est absolument son droit, et je n'ai rien à dire. Il est loisible à chacun de publier que je suis un bandit, un faussaire, un va-nu-pieds, un proxénète, et même un idiot. J'accueille ces vocables avec une indifférence dont vous ne sauriez avoir une juste idée. Par exemple, il ne faut pas m'en demander davantage, car j'oppose aux voies de fait la plus insolite humeur …

Je mourrai certainement sans avoir compris ce que signifie le mot de réparation, au sens où les duellistes veulent qu'on l'entende. Je ne défends pas, d'ailleurs, aux mécontents de m'apporter leurs museaux, s'il leur paraît expédient d'opérer ce transit. Mon domicile est connu de tout le monde et nullement pourvu de retranchements catholiques ou autres. Ma porte s'ouvre facilement, aussi bien que ma fenêtre, mais je ne conseille à aucun brave de choisir ses plus chers amis pour me les expédier comme témoins. Je leur accorderais environ trois minutes de courtoisie, à l'expiration desquelles, il se pourrait que je les renvoyasse assez détériorés pour les guérir, quelque temps, du besoin d'embêter les solitaires dans leurs ermitages.

Léonidas, anciennement maltraité par le pamphlétaire, et que plusieurs mots de ce persiflage sérieux avaient clairement cinglé, ouvrait la bouche pour parler encore, quand Beauvivier l'arrêta d'un geste.

—Pardon, mon cher Rieupeyroux, le débat est clos. Vous avez forcé M. Marchenoir à renouveler des déclarations déjà anciennes et que nous avons tous entendues depuis longtemps. Vous n'espérez pas, sans doute, l'amener, pour vous complaire, à modifier ses vues ou ses sentiments. Notre convive est un homme exotique et d'un autre siècle. Il a d'autres idées que nous sur l'honneur, mais cette divergence est saris portée, puisque son intrépidité personnelle est hors de cause.

À ce dernier point de vue, même, je crois que ses chroniques seront d'un utile scandale en tête du Basile. Si personne n'y voit d'inconvénient, et que l'auteur veuille bien y consentir, ajouta-t-il, en se tournant vers son voisin, je serais d'avis qu'il nous lût, tout à l'heure, l'article de début que je fais paraître après-demain, et dont les épreuves sont justement sur mon bureau. Je crois, Messieurs, que votre surprise ne sera pas médiocre. Avez-vous quelque répugnance à nous donner ce plaisir intellectuel, monsieur Marchenoir?

Celui-ci hésita une minute, puis se décida. Il sentait vaguement que, déjà, Beauvivier cherchait une occasion de le compromettre et de lui casser les reins, en le rendant impossible, puisqu'il le poussait à lire cette philippique, où les deux tiers des convives étaient sabordés. Mais la seule pensée d'un tel risque le détermina,—étant de ces fiers chevaux, qui s'éventrent sur les baïonnettes, en hennissant de la volupté de souffrir!

LXII

Marchenoir avait la réprobation scatologique. Le bégueulisme cafard des contemporains d'Ernest Renan l'avait rigoureusement blâmé pour l'énergie stercorale de ses anathèmes. Mais, avec lui, c'était une chose dont il fallait qu'on prît son parti. Il voyait le monde moderne, avec toutes ses institutions et toutes ses idées, dans un océan de boue. C'était, à ses yeux, une Atlantide submergée dans un dépotoir. Impossible d'arriver à une autre conception. D'un autre côté, sa poétique d'écrivain exigeait que l'expression d'une réalité quelconque fût toujours adéquate à la vision de l'esprit. En conséquence, il se trouvait, habituellement, dans la nécessité la plus inévitable de se détourner de la vie contemporaine, ou de l'exprimer en de répulsives images, que l'incandescence du sentiment pouvait, seule, faire applaudir. L'article qu'il avait donné à Beauvivier sur le scandale de la publicité pornographique, était, en ce genre, un tour de force inouï. C'était un Vésuve d'immondices embrasés.

Lorsqu'il fut mis en demeure d'exécuter le saut périlleux de sa lecture, le malheureux homme, un peu surchauffé par la chère exorbitante qu'on lui avait imposée, commençait à perdre cette cautèle d'occasion qui l'avait préservé, jusqu'alors, de la salissante familiarité du troupeau dont il subissait l'entourage. Il constatait, avec une joie pleine d'épouvante, que son armure de glace fondait sensiblement sous la température anormale de cette ribote. Ce qui arriverait ensuite, il le savait trop. Le fauve sortirait de lui sans qu'il pût l'en empêcher, et l'exhibition qu'il avait à faire,—de quelque manière qu'il s'y prît,—apparaîtrait d'autant plus comme un défi, qu'il s'échaufferait encore en mettant sa voix et son geste au diapason de ses agressives périodes. Il avait, malgré tout, fini par la désirer, cette lecture, comme un exutoire. L'énormité des sottises ou des infamies qu'il entendait, depuis une heure, appelait une éruption.

Il se leva donc, aussitôt que Beauvivier lui eût donné le paquet d'épreuves, et il se fit un profond silence, la curiosité malveillante des auditeurs étant à son comble.

La Sédition de l'Excrément, articula lentement le lanceur de foudre.

À cet énoncé, le pion Mérovée, en train de tamponner, avec son mouchoir, l'impure viscosité de ses yeux malades, fit un haut-le-corps.

—Le titre promet, fit-il. M. Marchenoir n'a pas changé. Il tient toujours pour l'éloquence fécale.

—Messieurs, je vous en prie, intervint aussitôt Beauvivier, pas de commentaires.

Marchenoir, nullement déconcerté, lut alors, sans interruption, les trois cents lignes de son article. Il avait une espèce de voix de buccin, assez semblable à son style montueusement oratoire et calculé, semblait-il, pour la vocifération. Il lisait mal, comme il convient à tout prophète. Houleux et tumultuaire, ce vaticinateur déchaîné était plein de sanglots, de catafalques et de huées. Il faisait rouler sur les têtes, des quadriges de Mardi-Gras et des tombereaux de tonnerres. Il avait l'attendrissement sarcastique et l'engueulement solennel. Le mot abject, dont l'usage lui fut reproché si souvent, il avait une manière de le clamer, comme s'il eût été, à lui seul, une multitude, et ce mot devenait sublime, autant que l'imprécation désespérée de tout un peuple.

Il arriva ce que Marchenoir avait vu d'autres fois déjà. L'immobilité silencieuse de ceux qui l'écoutaient devint une stupeur. Aucune plainte ne s'éleva de ce tas d'hommes bafoués, houspillés, piétinés, rossés avec une férocité inouïe et une autorité tortionnaire de vendeurs d'esclaves. À la réserve de deux ou trois, qui l'avaient entendu déjà, les assistants ne s'étaient jamais avisés de soupçonner une chose semblable et ne pensèrent pas à s'en indigner. Beauvivier, lui-même, qui avait pourtant lu l'article, mais qui ne le reconnaissait plus, débité de cette façon, eut quelque peine à revenir de son ahurissement.

—Ma foi, Messieurs, dit-il, parfaitement sincère, avouez que ce que nous venons d'entendre est confondant. Nous nous devons à nous-mêmes de faire tout crouler ici, et il battit des mains. Les autres, décollés de leur étonnement et entraînés par l'exemple du patron, applaudirent à provoquer une émeute.

—Mais, … monsieur Marchenoir, continua le colonel du Basile,—s'adressant à son invité qui venait de se rasseoir après une inclination de tête imperceptible,—je ne vous connaissais pas cette force tragique, qui m'étonne encore plus, je vous assure, que votre talent d'écrivain, dont je fais, cependant, vous ne l'ignorez pas, la plus haute estime. C'est à se demander pourquoi vous n'êtes pas au théâtre. Vous en deviendriez le maître et le Dieu … N'est-ce pas votre avis, Beauclerc?

Le grand Sentencier n'eut pas le temps de rédiger son dispositif. Ces dernières paroles venaient de procurer à Marchenoir la sensation d'un formidable soufflet. La bonne foi évidente, en ce moment, de Beauvivier, faisait enfin ce que son insidieuse malice n'avait pu faire. Le lycanthrope était vraiment en fureur. Il devint pâle et ses yeux noircirent.

—Pardon, dit-il, en étendant la main, comme pour imposer silence au tas de viande poilue qu'on venait de consulter et qui se préparait à répondre, l'avis de M. Beauclerc est sans intérêt pour moi. Je tiens même à l'ignorer absolument, et je m'étonne, monsieur Beauvivier, que vous ayez eu l'idée de me faire asseoir à votre table pour mettre la dignité de ma personne en expertise. J'étais loin de supposer que la lecture que vous venez d'applaudir et que je n'ai faite que pour vous complaire, dût être, sitôt, l'occasion du mortifiant éloge dont vous m'accablez, et de l'arbitrage plus outrageant qu'il vous plaît d'invoquer.

Beauvivier, surpris, se récria:

—Comment est-il possible, cher monsieur, que vous dénaturiez à ce point mes paroles et mes intentions? En vérité, je ne devine pas en quoi j'ai pu vous offenser …

Plusieurs parlèrent à la fois.—Il est bien mal élevé, ce catholique! disait Beauclerc.—Il a été mordu par Veuillot, ajoutait Tinville. D'autres exclamations du même genre couraient d'un bout de la table à l'autre. Le chenil, un instant maté, retrouvait sa gueule.

—Si vous avez besoin que je vous explique en quoi vos paroles m'ont révolté, reprit Marchenoir, il est douteux que mes explications vous éclairent et vous satisfassent. Néanmoins, les voici, en aussi peu de mots que possible. Je regarde l'état de comédien comme la honte des hontes. J'ai là-dessus les idées les plus centenaires et les plus absolues. La vocation du théâtre est, à mes yeux, la plus basse des misères de ce monde abject et la sodomie passive est, je crois, un peu moins infâme. Le bardache, même vénal, est, du moins, forcé de restreindre, chaque fois, son stupre, à la cohabitation d'un seul et peut garder encore,—au fond de son ignominie effroyable,—la liberté d'un certain choix. Le comédien s'abandonne, sans choix, à la multitude, et son industrie n'est pas moins ignoble, puisque c'est son corps qui est l'instrument du plaisir donné par son art. L'opprobre de la scène est, pour la femme, infiniment moindre, puisqu'il est, pour elle, en harmonie avec le mystère de la Prostitution, qui ne courbe la misérable que dans le sens de sa nature et l'avilit sans pouvoir la défigurer.

Il a fallu le dénûment métaphysique particulier au XIXe siècle et l'énergie surprenante de sa déraison, pour réhabiliter cet art que dix-sept cents ans de raison chrétienne avaient condamné. Il paraît tout simple, aujourd'hui, de recevoir avec honneur et de pavoiser de décorations d'abominables cabots, que les bonnes gens d'autrefois auraient refusé de faire coucher à l'écurie, par crainte qu'ils ne communiquassent aux chevaux la morve de leur profession. Mais vous l'avez dit tout à l'heure, je ne suis pas de ce siècle, j'ai d'autres idées que les siennes, et parmi les choses répugnantes qu'il idolâtre, le prostibule de la rampe est surtout blasphémé par moi … Il vous était facile de conclure, ainsi que tant d'autres l'ont déjà fait, de l'intensité de mon coup de boutoir à une vocation d'assassin, par exemple,—ce qui n'aurait nullement altéré mon humeur. Vous pouviez inférer de ma prose et de ma diction, la folie furieuse ou, tout au moins, quelques scrofules honteuses, quelque bas ulcère dont la purulence cachée me sortirait jusque par les yeux … Sans hésiter, vous expliquez tout de moi par des facultés de saltimbanque et vous m'offrez un avenir de bouffon de la canaille. Voilà, je vous l'avoue, ce qui dépasse complètement mes capacités de résignation.

Pendant que parlait l'étrange rebelle, un murmure plus qu'hostile s'élevait autour de lui et montait jusqu'au grondement. Aussitôt qu'il eût fini, les aboiements éclatèrent. Il fallait qu'on en eût gros sur le cœur, et depuis longtemps. Un inconnu, proférant les mêmes impiétés, n'aurait obtenu que des interjections de rappel à l'ordre ou de silencieux et compatissants sourires,—car le monde de la plume est, en général, fort attentif aux pratiques extérieures de la plus urbaine indulgence, surtout en la présence des bêtes féroces.

Mais, ici, on avait affaire à l'ennemi commun, à celui dont personne ne pouvait être l'ami et qui ne pouvait être l'ami de personne. Marchenoir était un hérétique négateur du Saint Sacrement de la crapule, au milieu d'un ripaillant concile de théologiens et de hauts prélats du maquerellage. Le vomissement sur les comédiens éclaboussait à peu près tous ces courtiers de luxure ou de vanité, qui prospéraient en exploitant les plus viles passions de leur temps. Puis, il fallait bien qu'on se vengeât de la surprise qu'on venait d'avoir et des applaudissements qu'on avait donnés par l'effet d'un ascendant inexplicable.

Il y eut, alors, un concert de trépidations, un crépitement d'injures, une bourrasque de mauvais souffles, une clameur composée de toutes les formules d'excommunication et d'interdit, usitées dans les séances les plus orageuses des parlements de la racaille. Les têtes, chauffées à l'esprit de vin et fumantes sous la girandole, n'étaient plus en état de garder aucune mesure, et la vérité de leur goujatisme transsudait de leur congestion. Il n'était pas jusqu'au docteur Des Bois, l'intime de tout le monde et, en particulier, du glorieux Paulus, qui n'eût quelque chose à dire, et qui n'exprimât,—en un style vérifié par l'auteur du Maître de Forges,—que Marchenoir avait le malheur de «ne pas savoir se tenir en société.»

Beauvivier, excessivement inquiet, se prenait à craindre, pour de bon, que son complot n'eût un dénouement fâcheux, et que l'amusante exhibition du monstre qu'il avait rêvée, ne devînt,—par la malchance d'une considérable addition de calottes,—une tragédie sans gaieté. Vainement, il essaya, par gestes et conjurations impuissantes de sa frêle voix, de rétablir l'ordre.

Au fait, l'aspect du monstre n'était pas pour inspirer précisément la sécurité. Il était demeuré assis, il est vrai, et très calme en apparence, mais ses yeux, dilatés à l'intérieur, réverbéraient, en noir profond, la colère générale. On devinait qu'il était plus à son aise, de se voir en butte à tous les carreaux, et qu'il jouissait de sentir monter son courage. Il attendit que la première furie s'apaisât d'elle-même, naturellement, par l'exhalation pure et simple de l'injure ou du démenti que chacun de ses adversaires pouvait avoir à lui décerner.

Quand le moment lui sembla venu, il se leva, et ce diable d'homme se mit à parler, en commençant, d'un ton si particulièrement sonore et grave qu'il obtint le silence.

—Il me serait extrêmement facile, messieurs, de prendre ici un objet quelconque,—ne fût-ce que M. Champignolle,—et de m'en servir pour vous rosser tous. Quelques-uns d'entre vous qui me connaissent,—appuya-t-il, en regardant Dulaurier que son dandysme clouait au rivage,—savent que j'en suis capable, et je n'essaierai pas de vous dissimuler que j'en suis fort tenté, depuis un instant. Cet exercice me soulagerait et rendrait ma digestion plus active. Mais, … à quoi bon? Je vais partir simplement et vous pourrez, alors, entrelacer vos esprits fraternels dans la paix parfaite. Je ne suis pas des vôtres et je l'ai senti dès mon entrée. Je suis une façon d'insensé, rêvant la Beauté et d'impossibles justices. Vous rêvez de jouir, vous autres, et voilà pourquoi il n'y a pas moyen de s'entendre.

Seulement, prenez garde. La salauderie n'est pas un refuge éternel, et je vois une gueule énorme qui monte à votre horizon. On souffre beaucoup, je vous assure, dans le monde cultivé par vous. On est sur le point d'en avoir diablement assez, et vous pourriez récolter de sacrées surprises … Dieu me préserve d'être tenté de vous expliquer la sueur de prostitution qui vous rend fétides? La force des choses vous a rempli d'un pouvoir qu'aucun monarque, avant ce siècle, n'avait exercé, puisque vous gouvernez les intelligences et que vous possédez le secret de faire avaler des pierres aux infortunés qui sanglotent pour avoir du pain.

Vous avez prostitué le Verbe, en exaltant l'égoïsme le plus fangeux. Eh! bien, c'est l'épouvantable muflerie moderne, déchaînée par vous, qui vous jettera par terre et qui prendra la place de vos derrières notés d'infamie, pour régner sur une société à jamais déchue. Alors, par une dérision inouïe, capable de précipiter la fin des temps, vous serez, à votre tour, les représentants faméliques de la Parole universellement conspuée. Je vois, en vous, les Malfilâtres sans fraîcheur et les minables Gilberts du plus prochain avenir. Jamais on n'aura vu un déshonneur si prodigieux de l'esprit humain. Ce sera votre châtiment réservé, d'apprendre, à vos dépens, par cette ironie monstrueuse, les infernales douleurs des amoureux de la Vérité, que votre justice de réprouvés condamne à se désespérer tout nus, comme la Vérité même. Mon plus beau rêve, désormais, c'est que vous apparaissiez manifestement abominables, car vous ne pouvez pas, en conscience, l'être davantage. Au nom des lettres qui vous renient avec horreur, vous vivez exclusivement de mensonge, de pillage, de bassesse et de lâcheté. Vous dévorez l'innocence des faibles et vous vous rafraîchissez en léchant les pieds putrides des forts. Il n'y a pas, en vous tous, de quoi fréter un esclave assez généreux pour ne vouloir endurer que sa part congrue d'avilissement, et disposé à regimber sous une courroie trop flétrissante. J'espère donc vous voir, dans peu, sans aucun argent et tondus jusqu'à la chair vive, puisqu'il n'existe pas d'autre expiation pour des âmes de pourceaux telles que sont les vôtres.

J'espère aussi que ce sera la fin des fins,—continua Marchenoir, s'exaspérant de plus en plus,—car il n'est pas possible de supposer le proconsulat d'une vidange humaine qui vous surpasserait en infection, sans conjecturer, du même coup, l'apoplexie de l'humanité. En ce jour, peut-être, le Seigneur Dieu se repentira,—comme pour Sodome,—et redescendra, sans doute, enfin! du fond de son ciel, dans la suffocante buée de notre planète, pour incendier, une bonne fois, tous nos pourrissoirs. Les anges exterminateurs s'enfuiront au fond des soleils, pour ne pas s'exterminer eux-mêmes du dégoût de nous voir finir, et les chevaux de l'Apocalypse, à l'apparition de notre dernière ordure, se renverseront dans les espaces, en hennissant de la terreur d'y contaminer leurs paturons!…

Ayant vociféré ces derniers mots d'une voix qui parut presque surhumaine, l'imprécateur s'en alla frémissant, la tête haute et les yeux en flammes. Les auditeurs comprirent probablement qu'il ne ferait bon pour personne lui barrer le chemin, en lui présentant un manuel de civilité, car ceux au milieu desquels il dut passer s'écartèrent avec un empressement visible.

Une demi-heure après, il disait, en se laissant tomber sur une banquette du café où l'attendait Leverdier:

—Cher ami, mon journalisme est fricassé, mais, c'est égal, je n'ai pas payé trop cher la volupté de leur sabouler la gueule!

LXIII

À partir de ce jour, le révolté s'enferma dans la plus haute citadelle de son esprit. Il se remit courageusement à son livre sur le Symbolisme. Il se représenta que c'était la dernière ressource qui lui restait, et calcula qu'avec l'argent du bon général des Chartreux, il irait quelques mois encore, et pourrait, sans doute, le terminer. Alors, il arriverait ce que Dieu voudrait, mais, du moins, cette œuvre, dont il se sentait la vocation et qui criait en lui pour être enfantée, se trouverait accomplie.

Aucune porte, d'ailleurs, ne paraissait devoir s'entr'ouvrir. Son premier article au Basile avait été le dernier. Il avait paru, effectivement, le surlendemain du fameux dîner, mais tellement défiguré par des atténuations et des retranchements sans nombre, qu'il ne le reconnaissait plus, et que le premier chroniqueur venu l'aurait pu signer. Il s'y attendait un peu et n'en eut point de colère. Il déplora seulement que son nom même n'eût pas été raturé comme ses épithètes et, il ressentit, de cette lâche sottise, une amertume poignante qui le paralysa, intellectuellement, tout un jour. Puis, ce fut fini.

Du côté des catholiques, il avait éprouvé, depuis longtemps, de telles aversions, qu'il ne fallait même pas y songer. L'hostilité cafarde de ce groupe était, peut-être, encore plus enragée que la haine déclarée des mécréants. Il l'avait bien vu pour sa Vie de Sainte Radegonde, livre exclusivement religieux, s'il y en eût jamais, dont les catholiques eussent dû faire le succès, et qu'ils avaient éteint, du premier coup, sous un implacable silence. Pour ces nyctalopes, la pourpre vive du talent de Marchenoir était un scandale d'optique, pouvant mettre en danger la santé de leurs méchants yeux, et qu'ils se firent un devoir d'étouffer comme une tentation du Diable. Le nouveau livre qu'il préparait ne les indignerait pas moins. En supposant qu'il trouvât un éditeur,—ce qui paraissait peu probable,—quel moyen aurait son œuvre d'arriver jusqu'au public et d'obtenir ce demi-succès de vente si nécessaire à la subsistance de l'auteur? Décidément, l'avenir était horrible.

Marchenoir travaillait à corps perdu, écartant, comme il pouvait, cette vision de désespoir. Mais elle revenait, quand même, s'imposant despotiquement au malheureux homme. Alors, la plume tombait de sa main et, quoi qu'il pût faire, il lui fallait repasser toute sa vie et reboire tous les souvenirs amers. C'était une mélancolie de damné. Dans ces moments, Véronique s'approchait et, s'inclinant sur l'épaule de ce porte-croix chargé d'un si dur fardeau, s'efforçait de le ranimer.—Pauvre chère âme, disait-elle, que ne puis-je prendre sur moi toute votre peine! et, souvent, ces deux êtres s'attendrissaient l'un sur l'autre et pleuraient ensemble.

Or, cela même était un autre danger et une source de douleurs nouvelles,—incomparables. Marchenoir se sentait plus amoureux que jamais. Avec une terreur immense, il se voyait de plus en plus captif et chargé de chaînes. Il avait beau regarder la mutilée, dans l'espérance de recueillir l'horreur dont elle avait prétendu masquer son visage, cette impression salutaire ne venait pas. Il ne trouvait en elle qu'un objet de pitiés amollissantes, qui s'achevaient en de suggestives incitations. Ce rêveur, chaste autant qu'un moine, brûlait comme un sarment …

Tel était le résultat définitif, l'aboutissement suprême de tant d'efforts, de si complètes victoires antérieures sur sa chair et sur son esprit. À quarante ans, il revenait aux troubles de l'adolescence. Il lui fallait, déjà brisé tant de fois, résister encore à cet effrayant retour de jeunesse qui déracine les âmes les moins entamées et les plus robustes. Et il ne voyait pas d'issue pour fuir. Le travail, la prière même, ne le calmaient pas. Tout le trahissait. Les eucharistiques tendresses de sa foi ne servaient qu'à pencher un peu plus son cœur sur cet abîme du corps de la femme, où vont se perdre, en grondant, les torrents humains dévalés des plus hautes cimes. Le Christ saignant sur sa Croix, la Vierge aux Sept Glaives, les Anges et les Saints lui tendaient l'identique traquenard de liquéfier son âme à leurs fournaises…

La situation morale de Marchenoir était épouvantable. Aucun être humain ne saurait s'arranger de la privation perpétuelle de tout bonheur. Les plus misérables n'acceptent pas cet inacceptable dénûment. On peut toujours se donner un vice, une manie, ou se précipiter au suicide. Ces trois solutions révoltaient également l'amoureux mystique, sans qu'il fût plus capable que le dernier vagabond d'en dénicher une quatrième. Le bonheur! il en avait été affamé toute sa vie, sans espoir de rassasiement. Personne ne l'avait jamais cherché avec une telle furie… et une si parfaite incrédulité. Et encore, il l'avait cherché trop haut, dans un éther trop subtil, même pour l'illusion.

Maintenant, par une dérision satanique, cet éternel désir d'être heureux,—cette inapaisable soif d'une fontaine qui n'existe pas pour les êtres supérieurs,—se précisait, à deux pas de lui, sous la forme d'un objet palpable, dont la possession l'eût comblé d'horreur. Il se tordait de rage, il se soufflettait lui-même, à la pensée que cette sainte,—qui était sa gloire et sa rançon,—il la convoitait charnellement comme une maîtresse vulgaire! Ah! c'était bien la peine d'endurer quarante martyres, de s'exténuer par tant de labeurs, de se consumer au pied des autels et de laver les pieds de Jésus d'un million de larmes, pour aboutir finalement à la saleté de cette obsession!…

Il s'enfuyait loin de la maison, forcé d'abandonner son travail, et marchait hors de Paris, sur les routes et par les chemins déserts, en criant vers Dieu dans d'interminables pérambulations solitaires. Mais la Tentation ne le lâchait pas et souvent, même, en devenait plus active. Elle se perchait comme un aigle sur ce marcheur, les ongles plantés dans son cou, l'aveuglant des ailes, le déchiquetant du bec, lui dévorant la cervelle, et dominant de ses cris de victoire la clameur de détresse du Désespéré.

Des frénésies soudaines le saisissaient, le rendaient vraiment énergumène. Il se jetait, en mugissant comme un buffle pourchassé, dans les taillis, au risque de se déchirer le visage ou de se crever les yeux, insensible aux écorchures et aux meurtrissures,—quelquefois aussi se roulait sur l'herbe en écumant à la façon des épileptiques, appelant à son secours, indistinctement, les puissances de tous les abîmes. Un soir, il se réveilla dans un fourré du bois de Verrières, glacé jusqu'à la moëlle des os, ayant dormi de ce perfide et profond sommeil des épuisés de chagrin, qui les réconforte pour qu'ils puissent un peu plus souffrir.

Dans l'accalmie nerveuse qui suivait ces crises, son imagination, toujours inquiète, lui représentait, pour varier son supplice, Véronique telle qu'elle avait été, hier encore, avant de se massacrer elle-même, pour l'amour de lui. Alors, il se laissait aller à des calculs de marchand d'esclaves, se disant qu'après tout, le mal n'était pas irréparable, que les cheveux et les dents peuvent s'acheter et qu'il ne tenait qu'à lui de restaurer l'idole de sa perdition. Puis, le sentiment revenait, aussitôt, de son éternelle indigence,—ramenant cette âme malheureuse au centre le plus désolé de ses infernales douleurs!

LXIV

Une des pratiques religieuses auxquelles il tenait le plus était la grand'messe de paroisse, celle-là qu'on a nommée, dans un style abject, «l'opéra du peuple,» probablement par antiphrase, puisqu'il est interdit au peuple d'y assister.

Il est sûr que les fabriques ne badinent pas avec le pauvre monde et Jésus lui-même, suivi du Sacré-Collège de ses douze Apôtres, serait promptement balayé par le bedeau,—si cette compagnie s'en venait, guenilleuse, et n'ayant pas de monnaie pour payer les chaises. Les dévotes riches et notables, qui font graver leurs noms sur leurs prie-Dieu capitonnés, ne souffriraient pas le voisinage d'un Sauveur lamentablement vêtu, qui voudrait assister en personne au sacrifice de son propre Corps. Les toutous de ces dames seraient certainement expulsés avec plus d'égards que ce Va-nu-pieds divin.

Cette simonie inspirait à Marchenoir une horreur sans bornes. Aussi, ne le voyait-on jamais parmi la foule des paroissiens endimanchés. Il déposait Véronique au premier rang, devant l'autel qu'elle aimait à voir en face, et allait s'installer, à l'abri de tous les yeux, dans une chapelle latérale et presque toujours solitaire, où son âme douloureuse risquait moins d'être coudoyée par les âmes d'argent ou de boue qui polluent de leurs toilettes la maison du Pauvre.

Il tâchait aussi de ne pas voir l'architecture de cette église moderne,—sous-imitation mal venue d'un art décadent, exécutée par quelque maçon dénué de pulchritude géométrique.

Toute son attention était pour cette Liturgie profonde qui a traversé les siècles, à l'encontre des apostasies du tire-ligne et des reniements du compas. La compréhension qu'il avait de cette merveille du Symbolisme chrétien lui procurait un apaisement surnaturel. Son âme religieuse, aux trois quarts submergée par le diabolisme de la passion, prenait pied quelques instants sur ces formes saintes, au delà desquelles il pressentait la gloire des pitiés divines. Il retombait, aussitôt après, dans les vagues folles de son délire. N'importe! il avait une heure de réconciliation sublime, traversée d'éblouissements. Une hypertrophie de joie lui gonflait le cœur, jusqu'à l'éclatement de sa poitrine.

La grand'messe est une agonie d'holocauste accompagnée par des chants nuptiaux. Elle résume l'incommensurable des douleurs et l'infini des allégresses. Elle renouvelle, sans lassitude, en des cérémonies toujours identiques, l'énorme confabulation du Seigneur avec les hommes:

—Je vous ai créés, vermine très chère, à ma ressemblance trois fois sainte, et vous m'avez payé en me trahissant. Alors, au lieu de vous châtier, je me suis puni moi-même. Il ne m'a plus suffi que vous me ressemblassiez, j'ai senti, moi, l'Impassible, une soif divine de me rendre semblable à vous, pour que vous devinssiez mes égaux, et je me suis fait vermine à votre image.

Vous croupissez, comme il vous plaît, dans la fange rougie de mon sang, au pied de la croix où vous m'avez fixé par les quatre membres pour que je ne m'éloignasse pas. Nous voilà donc ainsi, vous et moi, depuis deux mille ans bientôt. Or, ce bois est affreusement dur et vous ne sentez pas bon, mes enfants chéris …

Je ne vois guère que mon serviteur Élie qui pourrait venir me délivrer, pour qu'il me fût possible, enfin, de vous baptiser et de vous lessiver dans le feu, comme je l'ai tant annoncé. Mais ce prophète est endormi, sans doute, d'un puissant sommeil, depuis si longtemps que je l'appelle dans l'angoisse du Sabacthani!…

Il viendra, pourtant, je vous prie de le croire, et vous apprendrez alors, imbéciles ingrats, ce que je suis capable d'accomplir.

En ce jour, les épouvantes de Dieu militeront contre les hommes, parce qu'on verra la chose inouïe et parfaitement inattendue, qui doit déraciner, jusque dans ses fondements, l'habitacle humain, c'est-à-dire, la translation des figures en réalités … Je vous aveuglerai, parce que je suis l'auteur de la Foi, je vous désespérerai, parce que je suis le premier-né de l'Espérance, je vous brûlerai parce que je suis la Charité même. Je serai sans pitié, au nom de la Miséricorde et ma Paternité n'aura plus d'entrailles, sinon pour vous dévorer.

Ma Croix méprisée éclatera de splendeur, comme un incendie dans la nuit noire, et une terreur inconnue recrutera, dans cette clarté, la multitude tremblante des mauvais troupeaux et des mauvais pasteurs. Ah! vous m'avez dit d'en descendre et que vous croiriez en moi. Vous m'avez crié de me sauver moi-même, puisque je sauvais les autres. Eh! bien, je vais combler tous vos vœux. Je vais descendre effectivement de ma Croix, lorsque, cette épouse d'ignominie sera tout en feu,—à cause de l'arrivée d'Élie,—et qu'il ne sera plus possible d'ignorer ce qu'était, sous son apparence d'abjection et de cruauté, cet instrument d'un supplice de tant de siècles!…

Toute la terre apprendra, pour en agoniser d'épouvante, que ce Signe était mon Amour lui-même, c'est-à-dire l'ESPRIT SAINT, caché sous un travestissement inimaginable.

Cette Croix qui me dépasse de tous les côtés, pour exprimer, dans sa Folie, les adorables exagérations de votre Rachat, Elle va dilater sur toute la terre ses Bras torréfiants. Les montagnes et les vallées se liquéfieront comme la cire, et votre Dieu, décloué de son lit sanglant, posera de nouveau, sur le sol d'Adam, ses deux pieds percés, pour savoir si vous tiendrez parole en croyant en lui.

Il vous regardera avec la Face de sa Passion, mais ruisselante, cette fois, de la lumière de tous les symboles préfigurateurs que ce prodige allumera, devant lui, comme des flambeaux, et,—pour avoir fait, dans le temps des ténèbres, l'usage qu'il vous aura plu de votre liberté de pourriture,—vous connaîtrez, à votre tour, ce que c'est que d'être abandonné de mon Père, la Soif vous sera enseignée et toute justice sera consommée en vous, dans les épouvantables Mains ardentes que vous aurez blasphémées!

Tel était en Marchenoir l'étrange écho de la liturgie sacrée. La ferveur de ce millénaire tendait sans cesse aux accomplissements de la fin des fins. Tous les desiderata des âmes les plus sublimes accouraient à cette âme, comme une invasion de fleuves, et sa prière intérieure mugissait comme l'impatience des cataractes.

Ce chrétien inouï ne pensait même plus à son triste temps. Les colères immenses que soulevait en lui la promiscuité des ambiantes turpitudes, étaient oubliées. Involontairement, il assumait, en de surhumains transports, la déréliction de tous les âges.

—Vous avez promis de revenir, criait-il à Dieu, pourquoi donc ne revenez-vous pas? Des centaines de millions d'hommes ont compté sur votre Parole, et sont morts dans les affres de l'incertitude. La terre est gonflée des cadavres de soixante générations d'orphelins qui vous ont attendu. Vous qui parlez du sommeil des autres, de quel sommeil ne dormez-vous pas, puisqu'on peut vociférer dix-neuf siècles sans parvenir à vous éveiller?… Lorsque vos premiers disciples vous appelèrent dans la tempête, vous vous levâtes pour commander le silence au vent. Nous ne périssons pas moins qu'eux, je suppose, et nous sommes un milliard de fois plus infortunés, nous autres, les déshérités de votre présence, qui n'avons même pas le décevant réconfort de savoir en quel lieu de votre univers vous dormez votre interminable sommeil!

Ces objurgations, que les docteurs de la loi eussent condamnées, il ne pouvait s'empêcher de les renouveler sans relâche. C'était la respiration de son âme, quand il s'exhalait vers le ciel, et,—depuis la mort du prêtre qui lui avait autrefois ouvert l'entendement,—il n'avait pu rencontrer que Véronique dont le simple esprit ne se scandalisât pas de cette impétueuse façon de parler à Dieu.

Le souvenir de la chère créature se mêlait, par conséquent, à sa prière et traversait en flèches de flamme ses exaltations prophétiques. Il s'enroulait à ses pensées les plus hautes et participait de leur enthousiasme. Il trouvait, analogiquement, sa place dans les péripéties et les phases liturgiques du vaste drame de propitiation qui s'accomplissait sous les yeux du contemplatif obsédé.

Lorsqu'après l'instruction dominicale du curé ou de son vicaire,—que Marchenoir, au fond de sa chapelle, se félicitait de ne pas entendre,—l'orgue, venant, à tonner à la parole de l'officiant, promulguait, une fois de plus, en accompagnant les voix des chantres, cet antique Symbole de Nicée dont quinze siècles n'ont pas encore épuisé l'adolescence, le solitaire était, malgré tout, avec Véronique, dans le houlement grégorien des douze articles incommutables. La chair se taisait, sans doute, et la bien-aimée se transfigurait à la lumière des aperceptions extra-terrestres. L'obsession se faisait divine pour n'être pas exorcisée, mais elle ne s'éloignait pas un instant.

Peut-être fallait-il qu'il en fût ainsi. Les prières canoniques de l'Église romaine ont un tel caractère d'universalité, une si essentielle vertu de ramener à l'absolu tout réductible sentiment humain, que Marchenoir, momentanément allégé de tortures, se prenait à considérer cette violence exercée sur lui comme une nécessaire épreuve.

À ce point de vue, l'oblation de l'Hostie et l'oblation du Calice suggéraient à cet exégète enflammé d'immédiates applications, que les grondements de l'orgue, aux versets incitateurs du commencement de la Préface, avaient l'air de paraphraser. Sursum corda!—Hélas! je le veux bien, répondait le misérable, mais ma force est abattue et mon triste cœur pèse autant qu'un monde …

À l'immense éclat du Sanctus, il se redressait, il se brandissait lui-même jusqu'aux cieux, dans l'ivresse rédemptrice de cette louange œcuménique. Il lui semblait, alors, présenter devant le trône de Dieu cette sainte de la terre qu'il avait formée à la ressemblance des saintes du Paradis.

—Retirez-la de moi, disait-il, cachez-la de moi dans vos gouffres de lumière, gardez-moi ce pécule de rémission que j'ai si laborieusement conquis.

Un peu plus loin, à l'hymne séraphique de l'O salutaris, il se liquéfiait de mélancolique douceur, et c'était la minute exacte où il se croyait ordinairement devenu tout fort.

Toutes les cérémonies, tous les actes particuliers de ce Sacrifice, que les théologiens regardent comme le plus grand acte qui puisse être accompli sur terre, pénétraient Marchenoir jusqu'aux intestins et jusqu'aux moëlles. Il se saturait de la Dilection supérieure et n'en devenait ensuite que plus abordable aux inférieures sollicitations de son animalité …

C'est un lamentable mystère de notre nature, que les plus hautes appétences des êtres libres soient précisément ce qui les précipite à leur perdition,—afin qu'ils tombent sans espérance, comme Lucifer. Le malheureux le savait. C'est pourquoi il aurait voulu que cette messe n'eût jamais de fin, et que les chants amoureux ou comminatoires continuassent ainsi, jusqu'à ce que les tièdes fidèles, venus pour faire semblant de les écouter, fussent tombés en poussière avec lui-même et sa Véronique!…

Il sortait enfin, les nerfs rompus, la tête sonnante, excédé jusqu'à défaillir.

LXV

Véronique n'eût pas été femme si l'état effroyable de Marchenoir avait pu lui échapper. Il s'en fallait, d'ailleurs, qu'il fût habile à dissimuler. Tout ce qu'il pouvait était de donner le change à Leverdier, en laissant croire à cet ignorant de l'amour que son œuvre seule le désorbitait de la vie normale. Véronique, plus clairvoyante, avait discerné, du premier coup, la désespérante vérité. Elle garda le silence, n'ayant pas autre chose à faire, mais dans une désolation et un tremblement inexprimables.

L'apparente inutilité de son martyre l'écrasa. Elle vit que tout était perdu, cette fois, et eut le pressentiment d'une catastrophe prochaine.

Seulement, elle désira d'un désir tout puissant d'en être la seule victime, pour que sa disparition délivrât celui qui l'avait elle-même délivrée. Elle se mit à convoiter le fruit savoureux de sa propre mort, comme la grande Ève convoita le fruit de la mort universelle.

Ses continuelles oraisons acquirent une intensité inouïe et s'emportèrent jusqu'au délire. Elle se tordit le cœur à deux mains pour en exprimer sa vie. À l'exemple de sainte Thérèse, elle se construisit «un château de sept étages,» non plus, comme la réformatrice du Carmel, pour monter de l'initial détachement de ce monde à la parfaite consommation de la paix divine, mais pour transférer son âme navrée dans quelque définitive prison, lumineuse ou sombre, qui ne fût pas, du moins, ce tabernacle charnel si vainement défiguré,—en passant par les successives geôles du renoncement suprême,—et tel fut le donjon de sa silencieuse agonie.

Ce fut un de ces drames noirs et profonds, cachés sous le petit manteau bleu des sourires de la charité,—comme l'ébène horrible de l'espace est masqué de cet azur qui est l'aliment de la vie des hommes. Ces deux singulières victimes d'un Idéal prorogé au delà des temps, évitaient soigneusement toute parole qui pût éclairer l'un ou l'autre, et cette prudence n'était vaine qu'à l'égard de Véronique,—car Marchenoir, bien assuré que son amie ne partageait pas son trouble, à lui, était loin, cependant, de conjecturer le trouble sublime dont la physionomie imperturbée de la trépassante gardait le secret. Ils ne se parlaient donc presque plus, s'épouvantant eux-mêmes du despotisme de ce silence qui s'asseyait dans leur maison.

Bientôt, ils ne se virent qu'aux heures des repas, rapidement expédiés et plus tristes encore que les autres événements quotidiens de leur vie commune,—excepté les jours où Leverdier venait interrompre de sa présence les suffocations insoupçonnées de ce tête-à-tête. Le brave homme, à cent lieues de deviner les tortures infinies qu'on lui cachait avec le plus grand soin, parlait du Symbolisme à Marchenoir, heureux de s'ensevelir sous cette couverture intellectuelle qui lui servait à tout abriter. Puisque, de part et d'autre, on jugeait le mal sans remède, pourquoi contrister à l'avance un si tendre ami? Il souffrirait toujours assez tôt, le pauvre diable, quand viendrait le dénouement, nécessairement funeste, que les deux infortunés apercevaient plus ou moins distinct, mais inévitable.

Une nuit, le damné, seul dans sa chambre, ayant passé plusieurs heures à compulser des similitudes historiques dans l'abominable épopée du Bas-Empire, s'aperçut tout à coup qu'il peinait en vain. La torche fumeuse de son esprit, inutilement agitée, ne donnait plus de lumière. Il posa sa plume et se mit à songer.

On était au mois de juin et le jour naissait. De sa fenêtre ouverte sur le quartier endormi, un souffle suave arrivait sur lui, rafraîchissant et capiteux comme le parfum des fruits … C'est l'heure des énervements dangereux et des languides instigations de l'esprit charnel. Un homme, habituellement chaste et fatigué d'une longue veille, est, alors, sans énergie pour y résister. Dans le cas de Marchenoir, ce très simple phénomène se compliquait de prédispositions passionnelles à faire sombrer quarante volontés du plus haut bord. Tout à coup, une furie de concupiscence sauta sur lui, comme eût fait un tigre.

Abattu, roulé, dilacéré, dévoré dans le même instant, son libre arbitre, atténué depuis tant de jours, disparut enfin. Étranglé par le spasme de l'hystérie, agité de frissons et claquant des dents, il se leva, mit sa tête hors de la fenêtre, exhala, dans l'air du matin, le hennissement affreux des érotomanes et,—silencieusement,—avec la circonspection miraculeuse d'un aliéné, il ouvrit sa porte sans le plus léger grincement, glissa comme un fantôme à travers la salle à manger, et parvint à la porte de Véronique.

Une ligne de clarté jaune passait au-dessous et un rayon plus lumineux filait par le trou de la serrure. La pénitente veillait encore. Il s'arrêta et prit à deux mains sa tête en feu, se demandant ce qu'il voulait, ce qu'il venait faire … lorsqu'il entendit un gémissement et n'hésita plus.

Abandonnant toute précaution, il entra et vit celle qu'il convoitait d'un si flagellant désir, le très «dur fléau de son âme,» à genoux, les yeux fixés sur le crucifix, les bras croisés sur son sein, le visage gonflé, ruisselant et, chose navrante, le parquet, devant elle, mouillé de ses larmes. Elle avait dû pleurer ainsi toute la nuit.

L'effet de cette vision fut de transformer immédiatement la fureur de Marchenoir en une compassion déchirante.—Je suis son bourreau! pensa-t-il. Il allait se précipiter vers elle pour la relever, quand la pauvre sainte, qui n'avait pas remarqué son intrusion, se mit à parler.

—Mon bien aimé, disait-elle, d'une voix entrecoupée, que vous êtes dur pour ceux qui vous aiment! Ils ne sont pas trop nombreux, cependant! Que n'a-t-il pas fait pour vous, ce malheureux homme qui ne respire que pour votre gloire?… Il n'est pas pur devant vous, c'est bien possible … Hé! qui donc est pur? Mais il a toujours donné tout ce qu'il avait, il a pleuré avec tous ceux qui étaient en travail de douleurs et il a eu pitié de vous-même dans la personne de ceux que votre Église appelle les membres souffrants de votre Majesté sacrée … Est-il juste, dites-moi, qu'il soit mis dans le feu pour avoir voulu sauver Madeleine?…

Puis, dans une sorte de transport, et sa raison se déréglant, elle se mit à invectiver contre son Dieu. Marchenoir, au comble de l'épouvante, voyait ses plus procellaires emportements de blasphémateur par amour, dépassés par cette ingénue qu'il avait tirée de l'extrême ordure, comme un diamant du limon, et dont il thésaurisait, depuis deux ans, les paradoxales innocences.

—Tout ce que vous voudrez, criait presque la délirante, excepté cette iniquité qui vous déshonore! Replongez-moi, s'il le faut, dans la fosse horrible où il m'a prise, et ensuite, jetez-moi, comme un haillon dégoûtant, dans votre enfer sempiternel. Si vous me damnez, je suis bien sûre, au moins, que je ne grincerai pas des dents!

Soudain, comme si la présence de son pantelant ami, immobile et debout à l'extrémité de son oratoire, l'eût impressionnée, elle se retourna et venant vers lui, lentement, ses magnifiques yeux dilatés par toutes les stupéfactions de la démence, elle prononça distinctement, mais d'une voix désormais douce et plaintive, ces inconcevables mots:

Quid feci tibi, aut in quo contristavi te?

Cette interrogation de victime, qu'on chante le Vendredi-Saint, dans les églises dénudées, à l'antienne de l'adoration de la Croix, et que Véronique, dans son égarement, appliquait, par une confusion poignante, à celui même dont elle venait d'étaler à Dieu la détresse, acheva de briser le désespéré Marchenoir. Des larmes jaillirent de ses yeux et brillèrent à la lueur rosée des deux lampes.

À cet aspect, l'affolée revint à elle, accomplissant le geste inconscient de tous les êtres qui souffrent en haut de leur âme, et qui consiste à se balayer le front du bout des doigts, des sourcils aux tempes, pour en écarter le souci. Ensuite, elle poussa un cri et, par un mouvement d'irrésistible féminéité, jeta ses deux bras autour du cou de son compagnon d'exil.

—Ô mon Joseph! lui dit-elle, en roulant sa tête sur ce cœur dévasté, cher malheureux à cause de moi, ne pleurez pas, je vous en supplie, vos peines vont bientôt finir … Vous étiez peut-être là, tout à l'heure, quand je disais des injures à mon très doux Maître, et vous avez dû penser que j'étais folle ou fameusement ingrate. Je me les reproche, maintenant, comme si je vous les avais adressées à vous-même, ces cruelles paroles!… C'est vrai, pourtant, que j'avais la tête perdue! Quand je vous ai vu si triste, au fond de ma chambre, j'ai cru, un moment, que je voyais ce même Jésus que je venais d'accuser de méchanceté et d'injustice, car c'est à peine si je parviens à vous séparer, même dans la prière, mes deux Sauveurs, tous deux agonisants pour l'amour de moi et tous deux si pauvres!… Ces mots latins, que vous m'aviez expliqués à l'adoration de la Croix et que vous avez dû être bien étonné d'entendre,—n'est-ce pas?—il m'a semblé que c'était Jésus lui-même qui me les appliquait, en manière de reproche, sous votre apparence douloureuse, et ma bouche les a répétés comme un écho … Ne cherchez point à expliquer cela, mon cher savant. Vous avez assez de vos pensées, sans vous mettre en peine de mes folies … Vous êtes captif, comme le premier Joseph, dans une très rigoureuse prison, et je prie, sans cesse, pour que Dieu vous en délivre. Croyez-vous qu'il puisse résister longtemps à une fille aussi importune?…

Ah! ça, mais,—ajouta-t-elle, se redressant tout à coup, et posant ses mains sur les épaules de Marchenoir,—vous ne savez donc pas qui vous êtes, mon ami, vous ne voyez donc rien, vous ne devinez rien. Cette vocation de sauver les autres, malgré votre misère, cette soif de justice qui vous dévore, cette haine que vous inspirez à tout le monde et qui fait de vous un proscrit, tout cela ne vous dit-il rien, à vous qui lisez dans les songes de l'histoire et dans les figures de la vie?…

Cette question peu ordinaire, ce n'était pas la première fois que Véronique l'adressait à son ami lamentable. Elle n'était pas plus inouïe pour lui que tant d'autres choses insolubles ou hétéroclites qui avaient fait de sa vie un paradoxe. Cette habitante «de l'autre rive,»—eût dit Herzen,—à laquelle aucune dévote ne ressemblait, paraissait avoir reçu, en même temps que le don de la perpétuelle prière, la faculté surhumaine de tout ramener à une vision objective si parfaitement simple, que le synthétique Marchenoir en était confondu. Souvent, elle le suggérait, à son insu, et le remplissait de lumière, sans se douter du prodige de son inconsciente pédagogie.

Un jour, que le symboliste scripturaire lisait en sa présence, en les interprétant, les premiers chapitres de la Genèse, elle l'interrompit à l'endroit de la fameuse justification d'Ève déchue: «Le serpent m'a trompée,» et lui dit:—Retournez cela, mon ami, vous aurez la consommation de toute justice. De manière ou d'autre, il faudra que le Serpent réponde, à son tour: C'est la Femme qui m'a trompé

Marchenoir avait été sur le point de se prosterner d'admiration devant cette ingénuité divine qui raturait la sagesse de quarante docteurs plus ou moins subtils, en forçant, d'un seul mot naïf, toutes les énergies de l'intelligence à se résorber dans le rudimentaire concept du Talion.

La merveille s'était renouvelée un assez grand nombre de fois, pour qu'il regardât cette fille à peu près comme une prophétesse,—d'autant plus incontestable qu'elle s'ignorait elle-même, s'estimant trop honorée de recevoir les leçons de certains apôtres qui eussent dû l'écouter avec tremblement.

Toutefois, en ce qui le concernait personnellement, le confident ébloui gardait une réserve austère, qui le rendait sourd-muet aux ouvertures amphibologiques semblables à celle qui venait de lui être faite, sous la forme captieuse d'une interrogation pleine d'innocence, mais pouvant, après tout, émaner indifféremment de n'importe quel abîme …

Que cette étonnante fille eût l'intuition d'une solidarité si absolue, que toutes les attingentes idées d'espace, de temps et de nombre, en fussent dissipées comme la buée des songes, et qu'elle accumulât, sur la tête du malheureux homme qui l'avait rachetée, toutes les identités éparses des Sauveurs immolés et des héroïques Nourriciers défunts, dont il lui avait raconté l'histoire; que, par l'effet d'un amour de femme exorbitamment sublimé, il lui apparût, en une façon substantielle, comme son Adam, son Joseph d'Égypte, son Christ et son Roi, il ne jugeait pas expédient d'y contrevenir,—ses propres pensées empruntant souvent leur accroissement et leur être définitif aux extra-logiques formules, dont la voyante illettrée s'efforçait d'algébriser, pour lui, ses indéterminables aperceptions.

Mais, ce jour-là, vibrant encore du trouble charnel qui avait précédé cette mise en demeure de se manifester comme un Dieu, il se sentit écrasé d'humiliation et de repentir. L'exaltation inouïe de Véronique l'effrayant aussi, il se reprocha amèrement d'avoir, sans doute, encouragé, par son silence, une illusion pleine de dangers et résolut de protester, à l'avenir, avec une autorité souveraine.

—Hélas, répondit-il, pour commencer, je ne vois rien. Je sais, ma douce visionnaire, que vous me croyez appelé à de grandes choses, mais comment pourrais-je vous croire? Il me faudrait un autre signe que cette perpétuelle agonie … Ce que je vois de plus clair, c'est que vous vous exterminez. Voyez, le jour commence déjà, et vous êtes sans repos depuis longtemps. Il faut vous coucher tout de suite, je l'exige, et puisque je suis un important personnage, vous m'obéirez sans discussion. Je vais me jeter moi-même sur mon lit, car je suis rompu. Au revoir, chère sacrifiée, dormez en paix et que Notre Seigneur veuille mettre à votre porte une demi-douzaine de ses plus grands anges.

LXVI

Quelques jours après, Marchenoir reçut de Périgueux la lettre suivante du notaire de sa famille, en réponse à une réclamation sans espoir, déjà vieille de plusieurs semaines:

«Monsieur, j'ai l'honneur de répondre à votre lettre du 25 mai, relative au règlement définitif de la succession de feu monsieur votre père, règlement que je n'ai pu mener plus tôt à bonne fin, malgré mon désir de vous être agréable, à cause des formalités à remplir et des difficultés que nous avons eues à réaliser la vente de l'immeuble.

«Tout étant enfin terminé dans les meilleures conditions possibles, je vous adresse, sous ce pli, le compte détaillé de la succession, duquel il résulte qu'il vous revient Deux mille cinq cents francs. Comme vous m'avez laissé procuration et quittance en blanc, je vous envoie cette somme par lettre chargée.

«Veuillez agréer, Monsieur et cher client, mes salutations empressées.

«CHARLEMAGNE VOBIDON.»

Ce message inattendu produisit sur Marchenoir l'effet admirable de lui restituer aussitôt toute son énergie. Il y avait en ce Périgourdin un tel ressort, qu'on pouvait toujours s'attendre à quelque surprenante manifestation de sa force, au moment même où il paraissait le plus renversé sur lui-même et le plus irrémédiablement déconfit. Dans la même heure, il se releva de toutes ses poussières et prit une résolution formidable, qu'il commença, sur-le-champ, d'exécuter.

Puisque tous les journaux lui étaient fermés et que son livre futur était une opération financière très lointaine, d'un insuccès à peu près certain, il allait risquer cette somme qui lui tombait du ciel, dans une entreprise des plus hasardeuses, mais capable, après tout,—en supposant un sourire de la Fortune,—de rémunérer le téméraire. Car les ressources allaient lui manquer, et cette angoisse trop connue s'ajoutait à toutes les autres.

Il décida de publier, à ses frais, un pamphlet périodique dont il serait l'unique rédacteur, qu'il remplirait de toutes les indignations de sa pensée et qu'il lancerait, chaque semaine, sur Paris, comme un tison. Qui sait? Paris s'allumerait peut-être par quelque endroit.

Approximativement, il calcula qu'avec son argent seul, sans la balance d'aucune recette fructueuse, il pourrait tenir environ deux mois. Il faudrait vraiment que tous les démons s'en mêlassent, pour que l'inouïe vocifération dont il méditait d'assaillir ses contemporains ne produisît aucun résultat. Une circonstance favorable, assurément, sortirait de l'ombre, jusqu'alors implacable, de sa destinée. Une commandite, une adhésion efficace quelconque, lui permettrait de pousser plus avant et de se rendre aussi redoutable par la durée que par la vigueur sauvage de ses revendications et de ses anathèmes.

Et puis, il fallait surtout qu'il changeât d'hygiène morale, s'il tenait à ne pas périr, et l'activité endiablée d'une lutte si terrible découragerait infailliblement l'obsession mortelle qui l'assassinait.

Il s'estima sauvé et courut chez Leverdier qui trembla de crainte, en voyant un semblant de joie sur le visage habituellement désolé de son ami. Ce fut bien autre chose quand il connut son dessein.

—Mais, insensé, lui dit-il, tu veux donc tenter Dieu? Ton pamphlet sera étouffé par la presse entière. Tu perdras, sans aucun profit, l'argent que tu viens de recevoir, lequel vous ferait vivre, une année entière, Véronique et toi, en te permettant d'achever ton livre. Il faudrait cinquante mille francs de réclames et la complicité de tous les journaux, pour lancer une pareille machine. Le marchand le plus habile et commissionné de la façon la plus onéreuse, ne t'en vendra pas dix exemplaires sur cent.

L'honnête séide, qui ne savait pas la détresse d'âme du désespéré, épuisa vainement les trésors de sa sagesse. Marchenoir avait pris son parti. Il fallut, en gémissant, préparer encore ce naufrage.

Ils dépensèrent l'un et l'autre une activité si fiévreuse qu'au bout de huit jours, en pleine semaine de la fête nationale, parut le premier numéro du CARCAN hebdomadaire, dans le format de l'ancienne Lanterne, à couverture couleur de feu, offrant cet étrange dessin, dicté par l'auteur à Félicien Rops, que Leverdier lui avait fait connaître: Un chèvre-pieds riant aux larmes, fixé par le cou à un immense poteau noir, allant de la terre au ciel, et ses immondes sabots sur un tas de morts.

Ce pamphlet, qui eut le sort annoncé par Leverdier, et que le silence des journaux éteignit sans peine, fut, néanmoins, remarqué de tous les artistes, et son insuccès postiche est encore regardé, par quelques indépendants, comme l'une des iniquités les plus déplorables de ce temps maudit.

Il suffira d'en citer deux articles pour donner l'idée de cette œuvre de haute justice et de magnifique fureur, qui n'allait à rien moins qu'à faire dérailler le train des opinions contemporaines,—si n'importe quel effet du Verbe simplement humain pouvait accomplir ce désirable prodige!

Voici donc le premier, celui par lequel Marchenoir ouvrit sa trop courte campagne:

LE PÉCHÉ IRRÉMISSIBLE

«Ce soir, 14 juillet, s'achève enfin, dans les moites clartés lunaires de la plus délicieuse des nuits, la grande fête nationale de la République des Vaincus. Ah! c'est peu de chose, maintenant, cette allégresse de calendrier, et nous voilà terriblement loin des anachroniques frénésies de la première année! Ce début,—légendaire déjà!—de la plus crapuleuse des solennités républicaines, je m'en suis, aujourd'hui, trop facilement souvenu, devant l'universel effort constipé d'un patriotisme, évidemment indéfécable, et d'un enthousiasme qui se déclarait lui-même désormais incombustible.

«La nuit avait eu beau se faire désirable comme une prostituée, et l'entremetteuse municipalité parisienne avait eu beau multiplier ses incitations murales à la joie parfaite, on s'embêtait manifestement. Les pisseux drapeaux des précédentes commémorations flottaient lamentablement sur de rares et fuligineux lampions, dont l'afflictive lueur offensait le masque poncif des Républiques en plâtre, que la goujate piété de quelques fidèles avait clairsemées sous des frondaisons postiches. Comme toujours, de nobles arbres avaient été mutilés ou détruits, pour abriter de leurs expirants feuillages les soulographies sans conviction ou les sauteries en plein air achalandées par les putanats ambiants. Nulle invention, nulle fantaisie, nulle tentative de nouveauté, nulle infusion d'inédite jocrisserie dans cette imbécile apothéose de la Canaille.

«On avait été trop sublime, la première fois! Chaque acéphale avait tenu, alors, à se faire une tête, pour honorer l'épouvantable salope dont la France moderne fut engendrée. La nation entière s'était ruée au pillage du trésor commun de la stupidité universelle. Mais, à présent, c'est bien fini, tout cela. On continue de célébrer l'anniversaire de la victoire de trois cent mille hommes sur quatre-vingts invalides, parce qu'on a de l'honneur et qu'on est fidèle aux grands souvenirs, et aussi, parce que c'est une occasion de débiter de la litharge et du pissat d'âne. On y tient, surtout, pour affirmer la royauté du Voyou qui peut au moins, ce jour-là, vautrer sa croupe sur les gazons, contaminer la Ville de ses excréments et terrifier les femmes de ses insolents pétards. Mais la foi est partie, avec l'espérance de ne pas crever de faim sous une république dont l'affamante ignominie décourage jusqu'aux souteneurs austères qui lui ont livré le plus bel empire du monde.

* * * * *

«Ce mensonge de fête idiote, ce puant remous de honte nationale dans le sillage de la banqueroute, me fit venir, une fois de plus, la pensée peu folâtre, que cette misérable nation française est bien décidément vaincue de toutes les manières imaginables, puisqu'elle est vaincue même comme cela, dans l'opprobre de ses infertiles réjouissances.

«Cette Vomie de Dieu n'a même plus la force de s'amuser ignoblement. De toutes ses anciennes supériorités qui faisaient d'elle la régulatrice des peuples, une seule, en vérité, lui est demeurée,—mais tellement méconnue d'elle-même, tellement méprisée, décriée, déshonorée, jetée à l'égout, qu'il se trouve que c'est précisément comme une autre façon d'être vaincue qu'elle a inventée, ayant trouvé le moyen de faire tourner à son irréparable déconfiture l'unique richesse qui pouvait encore payer sa rançon!

«La France est vaincue militairement et politiquement, en Orient comme en Occident; elle est vaincue dans ses finances, dans son industrie et dans son commerce; vaincue encore scientifiquement, par un tas d'étrangers dont elle ne sait pas même utiliser les découvertes; elle est vaincue partout et toujours, à ce point de ne pouvoir jamais, semble-t-il, se relever.

«Elle n'a pas même su conserver la supériorité du Vice. Les plus irréfragables documents attestent que des villes protestantes, telles que Londres, Berlin ou Lausanne, ont le droit de considérer comme rien la juvénile débauche de Paris, où le voluptueux repli d'une savante cafardise est à peine soupçonné.

«Ah! nous sommes fièrement vaincus, archi-vaincus de cœur et d'esprit! Nous jouissons comme des vaincus et nous travaillons comme des vaincus. Nous rions, nous pleurons, nous aimons, nous spéculons, nous écrivons et nous chantons comme des vaincus. Toute notre vie intellectuelle et morale s'explique par ce seul fait, que nous sommes de lâches et déshonorés vaincus. Nous sommes devenus tributaires de tout ce qui a quelque ressort d'énergie dans ce monde en chute, épouvanté de notre inexprimable dégradation.

«Nous sommes comme une cité de honte assise sur un grand fleuve de stupre, descendu pour nous, des montagnes conspuées de l'antique histoire des nations que le genre humain a maudites.

* * * * *

«Mais enfin, une supériorité nous reste, une seule, incontestable, il est vrai, et absolue: la supériorité littéraire. Ascendant tellement victorieux, que personne au monde ne prend plus la peine de l'affirmer, et que tout ce qui est capable d'une vibration intellectuelle, en quelque lieu que ce soit, sollicite humblement une niche à chiens sous le gras évier de la cuisine où se condimente la littérature française.

«On pourrait croire que la France, éperdue de gratitude, ne sait plus de quel duvet de phénix renaissant capitonner le lit de la demi-douzaine d'enfants merveilleux qui lui font cette suprême gloire. On devrait supposer, au moins, qu'elle les comble de richesses et d'honneurs et qu'ensuite, elle se déclare tout à fait indigne de lécher la trace de leurs pas … Elle les fait simplement crever de misère dans l'obscurité.

«Elle n'a pas de mépris et d'avanies assez énormes pour les abreuver. Depuis Baudelaire jusqu'à Verlaine, toutes les abominations et toutes les ordures ont été versées en cataractes de déluge sur tous les fronts de lumière. Les journaux, pleins de terreur, se sont barricadés avec furie contre ces pestiférés d'idéal, dont le contact épouvantait la muflerie contemporaine. Cette horreur est si grande et la répression qu'elle exige est si attentive, qu'on a pu voir d'infortunés imbéciles condamnés à périr de désespoir, sur une mensongère inculpation de talent ou d'originalité.