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Le Désespéré

Chapter 70: LXVII
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About This Book

A fiercely confessional narrator recounts extreme privation, familial estrangement, and spiritual torment while confronting the moral and aesthetic failures of bourgeois society. The account centers on an agonizing paternal death experienced as a kind of parricide and the narrator's ensuing guilt, shame, and numbness. Interwoven with vivid scenes of hunger and urban misery are polemical reflections and satirical portraits that assault conventional tastes and hypocrisies. The work alternates intimate testimony and invective to examine vocation, religious intensity, and the personal costs of an uncompromising artistic and ethical stance.

«Mais cette guerre serait mal faite si elle se contentait d'être défensive. On a donc suscité des catins de lettres pour la supplantation du génie. Trois cents journaux vont en avant pour leur balayer le haut du pavé, d'une diligente nageoire, et le suffrage universel est leur dispensaire. Vieilles ou jeunes, croûtonnantes ou chauves, liquides ou pulvérulentes, il suffit que leur bêtise ou leur ignobilité soit irréprochable. On ira même jusqu'à leur passer un semblant de fraîcheur, si c'est un ragoût de plus pour les séniles concupiscences dont l'éréthisme est ambitionné.

«À Baudelaire agonisant dans l'indigence et quasi fou, on oppose, par exemple, un Jean Richepin rutilant de gloire et gorgé d'or. Celui-là, d'ailleurs, parfaitement assuré d'être le premier d'entre les fils de la femme, juge sa part insuffisante et vocifère, sous sa casquette, contre le client détroussé. Le délectable Paul Bourget, préfacier chéri des baronnes, se dresse en sifflotant sur sa petite queue, contre l'immense artiste Barbey d'Aurevilly, qui se couche, formidable, dans le fond des cieux, et … il l'efface. Flaubert, à son tour, est dépecé et grignoté par l'acarus Maupassant, engendré de ses testicules magnanimes, lequel, devenu poulain, promulgue littérairement le maquerellage et l'étalonnat.

«Nul, parmi les grands, n'est excepté. Le boueur passe dans la rue et réclame les gens de talent. La reine du monde n'en veut plus. Elle a mal au cœur de ces tubéreuses. Il lui faut, à l'heure présente, exclusivement, l'huile de bêtise et le triple extrait de pourrissoir, qui lui sont offerts par les tripotantes mains des vendeurs de jus que sa propre déliquescence est en train de saturer.

* * * * *

«Il serait long, le défilé des médiocres et des abjects, que le fromage de notre décadence a spontanément enfantés pour l'inexorable dévoration du sens esthétique!

«Et d'abord, le plus glorieux de tous ces élus,—le Jupiter tonnant de l'imbécillité française,—Georges Ohnet, le squalide bossu millionnaire, dont la prose soumise opère une succion de cent mille écus par an, sur l'obscène pulpe du bourgeois contempteur de l'art. Immédiatement après, son illustre fils, Albert Delpit, le virtuose du foyer correct et le peseur vanté de fécule psychologique, Lovelace châtré, au strabisme innocemment déprédateur.

«Puis, une sale tourbe: Bonnetain, le Paganini des solitudes, dont la main frénétique a su faire écumer l'archet;—Armand Sylvestre, l'éternel rapsode du pet, que ses latrinières idylles ont fait adorer des multitudes;—le virginal Fouquier, moraliste hautain, héritier du bois de lit de feu Feydeau, ferré aux quatre pieds sur toutes les disciplines conjugales et juge rigide en matière de dignité littéraire;—l'aquatique Mendès, aux squammes d'azur, ami de Judas par charité et lapidateur de l'adultère par esprit de justice, espèce de bifront sémite à double sexe, l'un pour empoisonner, l'autre pour trahir;—Dumas fils, le législateur du divorce et du relevage, qui inventa de remplacer la Croix par le speculum, pour la rédemption des sociétés;—Alphonse Daudet, le Tartarin sur les Alpes du succès, pour avoir pris la peine de naître copiste de Dickens, eunuque trop fécond qu'il trouve le moyen de tronçonner encore depuis quinze ans;—les deux batraciens oraculaires, Wolff et Sarcey, de qui relèvent tous les jugements humains et dont la disparition calamiteuse, en la supposant conjecturable, produirait immédiatement l'universelle cécité;—enfin, pour n'en pas nommer cinquante autres, Ernest Renan, le sage entripaillé, la fine tinette scientifique, d'où s'exhale vers le ciel, en volutes redoutées des aigles, l'onctueuse odeur d'une âme exilée des commodités qui l'ont vu naître, et regrettant sa patrie au sein des papiers qu'il en rapporta, comme des reliques à jamais précieuses, pour l'éducation critique des siècles futurs!…

* * * * *

«Après cela, que voulez-vous qu'il fasse, le petit troupeau des vrais artistes, qui ne savent rien du tout que frémir dans la lumière et qui ne furent jamais capables de cuisiner les gros ragoûts de la populace? Ils ne sont pas nombreux, aujourd'hui, cinq ou six, à grand'peine, et l'immonde avalanche a peu de mérite à les engloutir.

«Ce serait assez, pourtant, si la France avait un reste de cœur, pour lui restituer, intellectuellement, la première place. L'Europe n'a aucun écrivain vivant, parmi les jeunes, à mettre en balance avec deux ou trois romanciers de génie, qui périssent actuellement de faim, dans le cachot volontaire de leur probité d'artistes. La mort de Dostoïewsky a fait l'universel silence autour de Paris, et Paris, à genoux devant les cabotins qui le déshonorent, n'a pas même un morceau de pain à donner à ceux-là qui empêchent encore son vieux bateau symbolique de chavirer dans les étrons!…

«Si ce n'est pas là le Péché irrémissible dont il est parlé dans l'Évangile, je demande ce qu'il peut être, ce fameux péché, ce blasphème contre l'Esprit, que rien ne pourra, dit-on, faire pardonner….

«Il n'est pas croyable que la Providence ait fait des hommes de génie tout exprès pour être vomis. L'aventure, je le sais bien, est arrivée à un fameux prophète. Mais cette Vomissure s'est ramassée d'elle-même et s'en est allée parler à la plus terrible ville de tout l'Orient, qui l'a écoutée avec respect. Paris n'aurait écouté Jonas d'aucune manière et cet infortuné serviteur de Dieu eût été peut-être forcé de supplier son requin de le réavaler.

«Les hommes assez malheureux, aujourd'hui, pour être de grands écrivains, doivent attendre la mort et la désirer diligente et sûre, car leur vie est désormais sans saveur comme sans objet. Tout ce qu'ils pourraient faire, en les supposant des saints, serait de supplier le Dieu terrible—et trop longanime!—de les considérer, à son tour, comme moins que rien et de ne pas ouvrir, pour leur vengeance, les stercorales écluses qui menacent évidemment Paris du seul déluge qu'il ait mérité, et qu'on s'étonne de voir si obstinément fermées!»

* * * * *

L'autre article qui parut dans le sixième et dernier numéro du Carcan, fut, pour Marchenoir, la plus atroce de toutes les dérisions de son enragé destin. Cet article eut un succès retentissant, énorme, et ce succès lui fut inutile. La recette du numéro, le seul qui se soit vendu, ne couvrit qu'à peine ses derniers frais, sans lui donner aucun moyen de continuer. L'imprimeur, plein de défiance, et peut-être menacé, refusa obstinément tout crédit.

Le pamphlétaire vit ainsi la fortune se dérober en riant, au moment même où elle paraissait s'offrir et dut renoncer, définitivement, à toute espérance, avec l'aggravation de cette cuisante certitude que son triomphe aurait été assuré, s'il avait eu la pensée de débuter par ce grand coup.

L'HERMAPHRODITE PRUSSIEN

ALBERT WOLFF

«Mercredi dernier, je m'excusais de parler d'un subalterne chenapan du nom de Maubec, alléguant que nul, dans le monde des journaux, ne le surpassait en ignominie. Je l'appelais, pour cette raison: Roi de la Presse.

«Quelques-uns ont trouvé cela excessif. On m'a reproché de m'être laissé emporter par mon sujet, d'avoir donné trop d'importance à ce drôle chétif, au préjudice d'Albert Wolff et de quelques autres, d'une bien plus aveuglante splendeur de salauderie morale.

«Je confesse que le reproche peut paraître fondé. Il est incontestable qu'à ce point de vue, le courriériste du Figaro,—pour ne parler, aujourd'hui, que de celui-là,—a plus de crédit et plus d'envergure.

«C'est sur le globe qu'il plane, ce condor d'abomination! Il soutire si puissamment, à lui seul, l'universelle pourriture contemporaine, qu'il en devient positivement volatile et qu'il a l'air de s'enlever dans les nues.

«Mais, sans prétendre l'égaler, on peut encore être diablement prodigieux, et c'est le cas du petit Maubec.

«D'ailleurs, tous ces monstres engendrés d'un même suintement verdâtre de notre charogne de société, en copulation immédiate avec le néant, sont tellement identiques par leur origine, qu'on croit toujours contempler le plus horrible, quand on les regarde successivement.

* * * * *

«Albert Wolff a eu son Plutarque en M. Toudouze, romancier cynocéphale qui aurait pu se contenter d'être un impuissant de lettres, mais qui a choisi de faire bonne garde aux alentours du «grand chroniqueur,» comme si la pestilence ne suffisait pas.

«Le livre de ce chien est, en effet, un essai d'apothéose d'Albert
Wolff.

«Certes, je peux me flatter d'avoir lu terriblement dans mon existence de quarante ans! Mais, jamais, je n'avais lu une chose semblable.

«Ici, la bassesse de la flatterie tient du surnaturel, puisqu'on a trouvé le secret d'admirer un être, soi-disant humain, dont le nom seul est une formule évocatoire de tout ce qu'il y a de plus déshonorant et de plus hideux dans l'humanité.

«Il paraît que M. Toudouze est un riche qui n'a pas besoin de faire ce sale métier, que la plus déchirante misère n'excuserait pas. Mais la vanité d'un pou de lettres est inscrutable et profonde comme la nuit de l'espace, c'est une épouvantante contre-partie de la miraculeuse puissance de Dieu, … et celui-là, qui s'en va chercher sa pâture aux génitoires absents d'Albert Wolff,—dans l'inexprimable espérance d'une familiarité à épouvanter des léproseries,—est cent fois plus confondant qu'un thaumaturge qui ranimerait de vieux ossements.

* * * * *

«Feu Bastien Lepage, que de lointaines ressemblances physiques et morales rendaient sympathique à Wolff, le peignit, un jour, dans l'ignoble débraillé de son intérieur.

«Ce portrait, aussi ressemblant que pourrait l'être celui d'un gorille, eut un succès de terreur au salon de 1880.

«La brutale autant que précieuse médiocrité du peinturier, avait trouvé là sa formule.

«Il fut démontré que Bastien Lepage avait été engendré pour peindre Wolff, et Wolff lui-même, pour être étonné du génie de Bastien Lepage, dont la destinée fut, dès lors, accomplie et qui, promptement, s'alla recoucher le premier, dans les puantes ténèbres de leur commune esthétique.

«Ce portrait devrait être acquis par l'État et conservé avec grand soin dans notre Musée national. Il raconterait plus éloquemment notre histoire que ne le ferait un Tacite, à supposer qu'un Tacite français fût possible, et que la désespérante platitude de notre canaillerie républicaine ne le décourageât pas!

* * * * *

«Il est assez connu des gens du boulevard, ce grand bossu à la tête rentrée dans les épaules, comme une tumeur entre deux excroissances; au déhanchement de balourd allemand, qu'aucune fréquentation parisienne n'a pu dégrossir depuis vingt-cinq ans,—dégaîne goujate qui semble appeler les coups de souliers, plus impérieusement que l'abîme n'invoque l'abîme.

«Quand il daigne parler à quelque voisin, l'oscillation dextrale de son horrible chef ouvre un angle pénible de quarante-cinq degrés sur la vertèbre, et force l'épaule à remonter un peu plus, ce qui donne l'impression quasi fantastique d'une gueule de raie émergeant derrière un écueil.

«Alors, on croirait que toute la carcasse va se désassembler comme un mauvais meuble vendu à crédit par la maison Crépin, et la douce crainte devient une espérance, quand le monstre est secoué de cette hystérique combinaison du hennissement et du gloussement, qui remplace pour lui la virilité du franc rire.

«Planté sur d'immenses jambes qu'on dirait avoir appartenu à un autre personnage, et qui ont l'air de vouloir se débarrasser, à chaque pas, de la dégoûtante boîte à ordures qu'elles ne supportent qu'à regret, maintenu en équilibre par de simiesques appendices latéraux qui semblent implorer la terre du Seigneur,—on s'interroge sur son passage pour arriver à comprendre le sot amour-propre qui l'empêche encore, à son âge, de se mettre franchement à quatre pattes sur le macadam.

* * * * *

«Quant au visage, ou, du moins, ce qui en tient lieu, je ne sais quelles épithètes pourraient en exprimer la paradoxale, la ravageante dégoûtation.

«J'ai dit, un peu inconsidérément, que Maubec faisait repoussoir à Wolff et le rendait, par là, presque beau.

«Je n'avais, alors, que le punais Maubec devant les yeux, et je ne démêlais pas très bien mes sensations.

«En réalité, ce vomitif gredin est surtout lépreux. Il porte sur sa figure,—où tant de claques retentirent,—la purulence infinie d'une âme récoltée pour lui dans l'égout, et il tient beaucoup plus de la charogne que du monstre.

«Wolff est le monstre pur, le monstre essentiel, et il n'a besoin d'aucune sanie pour inspirer l'horreur. Il lui pousserait des champignons bleus sur le visage, que cela ne le rendrait pas plus épouvantable. Peut-être même qu'il y gagnerait …

«L'aspect général rappelle immédiatement, mais d'une manière invincible, le fameux homme à la tête de veau, qu'on exhiba l'an passé, et dont l'affreuse image a souillé si longtemps nos murs.

«Je connais un poète qui avait entendu: l'homme à la tête de Wolff et qui n'en voulut jamais démordre. Il trouvait, peut-être, un peu moins de vivacité spirituelle dans l'œil du chroniqueur. À cela près, il les aurait crus jumeaux.

* * * * *

«La face entièrement glabre, comme celle d'un Annamite ou d'un singe papion, est de la couleur d'un énorme fromage blanc, dans lequel on aurait longuement battu le solide excrément d'un travailleur.

«Le nez, passablement osseux, comme il convient aux gibbosiaques, sans finesse ni courbure aquiline, un peu groinant à l'extrémité, solidement planté d'ailleurs, mais sans précision plastique, éveille confusément l'idée d'une ébauche de monument religieux, que des sauvages découragés auraient abandonné dans une infertile plaine.

«En haut, des sourcils en forme de cirrus, s'envolent dans un front de Tartare, au-dessus d'une paire d'yeux cupides, bridés et pochetés de vieille catin, devenue entremetteuse et patronne achalandée d'un bas tripot.

«La bouche est inénarrable de bestialité, de gouaillerie populacière, de monstrueuse perversité supposable.

«C'est un rictus, c'est un vagin, c'est une gueule, c'est un suçoir, c'est un hiatus immonde. On ne peut dire ce que c'est …

«Les images les plus infâmes se présentent seules à l'esprit.

«On ne peut s'empêcher de croire que cette bouche de mauvais esclave, ou d'espion décrié, fut exclusivement faite pour engloutir des ordures et pour lécher les semelles du premier maître venu, qui ne craindra pas de décrotter sa chaussure à ce mascaron vivant.

«Et c'est tout. Il n'y a pas de menton. La lippe pendante de ce gâteux de demain, ne recouvre rien que le fuyant dessous d'entonnoir de son museau de poisson, qui disparaît ainsi, pour notre subite consternation, dans le plus ridicule accoutrement de cuistre sordide qu'on ait jamais rencontré sur nos boulevards.

* * * * *

Le moral du sire est en harmonie parfaite avec le physique. Sa vie, dénuée de toute péripétie juponnière,—pour l'excellente raison d'un hermaphrodisme des plus frigides,—est aussi plate que celle du premier cabotin venu, dont la carrière aurait été sans orages.

«Albert Wolff est né Juif et Prussien, à Cologne, dans les bras de la grand'mère de Béranger.

«Parvenu à l'âge viril,—pour lui dérisoire,—on le trouve copiste d'actes chez un notaire, à Bonn, mêlé aux étudiants de l'Université, dont il partage les études de physiologie.

«Il s'amuse même, dit son biographe, à décapiter des grenouilles,—en attendant celles, qu'en des jours meilleurs, il devra manger.

«Puis, la vocation littéraire s'allumant tout à coup en lui, comme une torche, il écrit Guillaume le Tisserand, conte moral qui fit pleurer des familles, assure-t-on.

«Seulement, ces choses se passaient en Prusse et son ambition ne pouvait se satisfaire à si peu de frais.

«Il lui fallait Paris et le café de Mulhouse, où se réunissaient alors, vers 1857, la rédaction du Figaro hebdomadaire, fœtus plein de santé du puissant journal qui règne aujourd'hui sur les cinq parties du monde.

* * * * *

«Il ne s'agissait pas précisément d'avoir du génie pour être admis à partager la fortune de ce perruquier.

«Il s'agissait, surtout, de faire rire Villemessant et le balourd y parvint.

«Dès ce jour, il fut jugé digne d'entrer dans le groupe des farceurs, par qui la France est devenue, intellectuellement, ce que vous savez, et il ne s'arrêta plus de monter, lentement, sans doute, à cause de la pesanteur de son gros esprit, mais avec l'infaillible sécurité du cloporte.

«L'héroïque Toudouze raconte, sans aucun agrément, cette plate Odyssée de journaliste, jugée par lui cent fois plus épique que l'Odyssée du vieil Ulysse.

«Il s'arrête çà et là,—comme un âne gratté,—pour exhaler d'idiotes réflexions admiratives, à propos d'Aurélien Scholl, de Jules Noriac, d'Alexandre Dumas, père et fils, ou de tout autre décrocheur de timbale de l'arrivage parisien.

«Au fond, toute cette histoire n'est rien de plus qu'un livre de caisse, où le comptable inscrit exactement les recettes et dépenses de son héros.

«On voit bien que c'est là l'essentiel pour le narré et le narrateur.

«Aussi, quelle exultation pour celui-ci, quand il relate le succès d'argent de cette honorable brochure: les Mémoires de Thérésa, écrits par elle-même, mémoires inventés par Wolff, en collaboration avec Blum et Peragallo, et quels lyriques accents désolés, quand sa conscience implacable le force à mentionner une perte de jeu de cent quatre-vingt-quinze mille francs.

«Cette catastrophe, arrivée en 1877, fut, sans doute, pour beaucoup, dans la vocation de Salonnier, de l'hermaphrodite du Figaro.

«Il avait, une minute, pensé au suicide, mais il se tint ce raisonnement lucide, qu'après tout il serait bien imbécile de se faire périr, comme un vulgaire décavé, quand il avait sous la main la riche mamelle de la vache à lait d'un Salon sincère.

«La Fortune recommença donc à rouler vers lui, à dater de cette réflexion salvatrice.

«Il devint très puissant, sa sincérité prussienne n'ayant plus de bornes, et, du même coup, le malheur ayant fait tomber les squames qui enténébraient son génie, le simple pitre qu'il avait été jusque-là, fit enfin place au grand moraliste, que consultent, avec respect, les magistrats les plus sévères, et qui tient l'humanité contemporaine sous son arbitrage.

* * * * *

«Telle est sa dernière et, probablement, définitive incarnation. Albert
Wolff crèvera dans la peau d'un moraliste révéré.

«Nous en sommes venus à ce point.

«Ce semblant d'homme, raté même comme eunuque, ce bas-bleu germanique,—suivant l'expression de Glatigny,—dispose d'une autorité si grande, que le plus sublime artiste du monde relèverait de son bon plaisir, et qu'il a le pouvoir de faire tomber des têtes ou de déterminer des verdicts d'acquittement.

«Ce vermineux juif de Prusse est le roi que nous avons élu dans notre inexprimable avilissement, roi respecté de l'opinion, comme Louis XIV ne le fut pas, et devant qui bave de peur toute la rampante crapule des journaux.

«Bismarck peut dormir tranquille.

«Son bon lieutenant est le maître en France.

«Il se charge de nous émasculer, comme il est émasculé lui-même, et de tellement nous mettre par terre, qu'il ne reste plus qu'à nous piétiner comme un fumier de peuple, bon à engraisser le sol de l'universelle Allemagne de l'avenir.

* * * * *

«Lorsque la guerre de 1870 éclata, la situation de l'horrible drôle, non assise comme elle l'est aujourd'hui, ne fut plus tenable.

«Il se vit forcé de disparaître, ainsi que la plupart de ses compatriotes. Il erra, dit-on, par toute l'Europe, comme un chacal inassouvi, attendant que le Belluaire de Prusse eût achevé sa besogne et que le vieux lion français, épuisé de vieillesse, fût abattu, pour venir l'achever de sa lâche gueule.

«Il n'osa pas immédiatement reparaître après la Commune. Il y avait encore, pour lui, trop de bouillonnement et trop de calottes dans l'air parisien.

«Il se fit imperceptible, il s'aplatit sous les meubles comme une punaise, il se coula dans la boiserie.

«Avec la ténacité d'acarus de sa double race, il se cramponna au bitume, essuyant les crachats et l'ordure dont l'inondait le passant stupéfait de son impudence, voulant, quand même, s'imposer à Paris, qu'un atome de fierté lui eût conseillé de fuir.

«Humble, mais inarrachable d'abord, victorieux et superbe, à la fin des fins.

* * * * *

«Il ne lui suffisait pas d'être implanté parmi nous. Il lui fallait régner par le Figaro, et Villemessant fut assez infâme pour le lui abandonner.

«On sait, d'ailleurs, la reconnaissance du légataire, et le mot, révélateur de la beauté de son âme, qu'il laissa tomber, en manière d'oraison funèbre, sur la montagneuse charogne de son bienfaiteur.

«Il venait de rembourser quatorze cent cinquante francs à la caisse du journal, pour dette de jeu contractée envers le patron.

«Presque aussitôt, le télégraphe apporte la nouvelle de la mort de
Villemessant.

«Après la première émotion, Wolff dit à ses camarades:

«—Je n'ai jamais eu de chance avec notre rédacteur en chef. Si la nouvelle était arrivée quelques heures plus tôt, je ne payais pas les quatorze cent cinquante francs et la famille ne les aurait jamais réclamés.

«Il ne reste plus qu'à rapprocher de cette anecdote, le cantique d'allégresse des journaux allemands, apprenant la sinistre farce de naturalisation du chroniqueur, et, félicitant l'Allemagne d'être débarrassée d'une fière canaille aux dépens de cette imbécile de France qui s'empressait de la recueillir.

«J'ai parlé de pertes au jeu. Une étude sur Albert Wolff ne serait pas complète, si on oubliait de mentionner ce trait essentiel.

«Fort tranquille du côté des femmes, il se rattrape au tripot.

«Paris ne connaît pas de plus forcené joueur.

«Cette passion est telle, qu'il fuit d'instinct tout cercle honorable,—s'il en existe,—et ne fréquente que d'infâmes tripots où il lui est plus aisé de la satisfaire.

«Détesté des autres joueurs, redouté des directeurs et prêteurs, à cause de sa formidable situation au Figaro, il règne en despote, là comme ailleurs, abhorré mais inexpulsable.

«Profitant de la terreur qu'il inspire, il se fait ouvrir de démesurés crédits. Quand il a pris sa culotte, ainsi qu'il s'exprime, le prêteur est obligé, neuf fois sur dix, d'attendre qu'il ait regagné, pour rattraper son pauvre argent, sans aucun espoir de retour du même service,—Wolff ayant affiché son principe d'emprunter toujours et de ne prêter jamais.

«L'argent gagné, d'ailleurs, s'éloigne très promptement de nos rivages.

«Le bon Prussien envoie fidèlement son numéraire chez un banquier Berlinois, et s'empresse de brûler les reçus,—ou de faire croire qu'il les brûle,—pour se mettre hors d'état de retirer les sommes ou d'en négocier les titres, avant l'échéance, complexe turpitude que je livre à de compétentes méditations.

«Rien n'égale la morgue insolente de ce Dégoûtant, vis-à-vis des misérables qu'il peut se flatter de terrifier par sa plume et rien, non plus, ne saurait être comparé à son humble réserve, quand il est en présence d'un véritable homme que ses vils potins ne sauraient atteindre.

«On raconte qu'il a eu des duels. Je n'y étais pas, hélas! mais je doute fort qu'il en accepte désormais.

«Le temps n'est plus où il avait besoin de réclame.

«Puis, l'âge descend sur ce monstre, comme il descendrait sur le front auguste d'un patriarche, certaine chose qu'il sait bien va, peut-être, s'aggravant de jour en jour, et, plus que personne, le VIRGINAL Albert Wolff doit craindre d'être enfilé.

* * * * *

«On sait que je n'ai pas l'âme ouverte à de bien enivrants espoirs, et que je n'attends aucune propre chose d'un avenir même éloigné.

«Pourtant, s'il nous venait une seule minute d'énergie et de généreuse révolte contre l'effroyable vermine qui nous dévore, il me semble qu'on la devrait employer, cette bienheureuse minute, à l'expulsion immédiate de ce Prussien de malheur, qui nous empoisonne, qui nous souille, qui nous conchie à son plaisir; qui ose se permettre de nous moraliser et de nous juger;—comme si ce n'était pas assez de la rage d'avoir été vaincu et piétiné par un million d'hommes, et qu'il nous fallût encore avaler la suprême honte d'être opprimé, par cette vieille SALOPE, sans esprit, ni cœur, ni sexe, ni conscience, plus pestilentielle, en sa personne, que les croupissants détritus de tout un peuple en putréfaction!

«S'il arrive enfin, le trois fois désirable hoquet du dégoût sauveur, il faudra se jeter sur les balais, sur les pelles, sur les chenêts, sur les fouets et les fléaux, sur tout objet propre à l'extirpation d'un vénéneux malfaiteur, et rejeter par-dessus la frontière,—avec d'irrémédiables malédictions,—cette vomissure allemande, cette ordure de l'ennemi, cette ineffable monstruosité physiologique et morale, qu'un siècle de gloire ne nous absoudrait pas d'avoir supportée!»

LXVII

Une misère plus noire que jamais s'abattit, alors, rue des Fourneaux et, pour que rien ne manquât aux affres d'agonie mortelle qui allaient commencer, Leverdier disparut brusquement de la vie de Marchenoir.

Cet être sublime, voyant l'imminence et l'énormité du péril, se détermina, sans avertir, à vendre le mobilier peu considérable et la collection de livres qu'il possédait et,—après avoir donné l'argent à son ami,—à s'en aller vivre à la campagne, au fond de la Bourgogne, chez une vieille tante qui le réclamait depuis des années.

Cette parente lui gardait une petite fortune dont il était l'unique héritier, et Leverdier serait à son aise un jour. Mais elle n'entendait pas lui envoyer d'argent pour le faire subsister à Paris, lui déclarant, sans cesse, qu'elle tenait à l'avoir auprès d'elle pour lui fermer les yeux, et, qu'en Bourgogne, il vivrait plantureusement, dans la maison qui devait lui appartenir après sa mort, comme s'il en était déjà le maître absolu.

Leverdier calcula qu'il serait ainsi plus utile à Marchenoir et qu'il pourrait aisément lui envoyer, tous les mois, un secours d'argent qui l'empêcherait toujours bien de crever de faim.

Lorsque ce dernier apprit l'héroïque décision de son mamelouck, elle était irrévocable. Leverdier avait tout vendu et déposait sur la table du malheureux les quelques centaines de francs qu'il avait recueillis.

Il n'y eut pas d'explosion. Marchenoir baissa la tête à la vue de cet argent et deux larmes lentes,—issues du puits le plus intime de ses douleurs,—coulèrent sur ses joues blêmes et déjà creusées.

Leverdier ému, s'approcha et le serrant dans ses bras, avec tendresse:

—Mon cher pauvre, lui dit-il, ne t'afflige pas, si tu veux que je m'éloigne en paix. C'est tout juste si j'ai la force de me séparer de Véronique et de toi…. Je ne me suis défait d'aucun objet qui me fût réellement précieux, et quand cela serait, qu'importe? Ignores-tu que ta vie m'est plus chère que n'importe quel bibelot qui soit au monde? D'ailleurs, n'avons-nous pas, depuis longtemps, une destinée commune? Je veux te sauver, afin de me sauver moi-même, entends-tu? Il faut que tu vives et c'était le seul moyen…. Nous serons séparés quelque temps. Qu'importe encore?… Je souhaite du fond du cœur à ma bonne vieille tante, qui va, certainement, m'assommer beaucoup, toutes les prospérités imaginables, mais il m'est impossible, avec le meilleur naturel du monde, d'oublier que je suis son héritier et que sa fortune, un jour ou l'autre, nous appartiendra…. Alors, Marchenoir, quelle existence avec Véronique, dans cette campagne délicieuse où nous aurons notre maison! Quelle paix! Quelle sécurité parfaite!… Mais encore, il faut vivre jusqu'à cette époque ignorée. Relève ton cœur! La délivrance est proche, peut-être, et quand l'univers te rejetterait, tu as un fier ami, je t'en réponds!

Marchenoir, toujours sombre, au fond de son attendrissement, répondit au consolateur:

—Il vaudrait mieux pour toi, mon dévoué Georges, que tu n'eusses jamais connu un homme si funeste à tous ceux qui l'ont aimé. Le malheur de certains individus est contagieux autant qu'incurable, et j'espère peu cette existence paisible que tu me montres dans l'avenir…. Cependant, je ne veux pas te contrister de mes pressentiments noirs qui peuvent, après tout, me tromper. Il y aurait une cruauté lâche et bête à te payer ainsi du service inouï que tu viens de me rendre…. Véronique va rentrer dans quelques instants. Nous ferons un déjeûner d'adieu et je t'accompagnerai à la gare…. Ah! mon vieux camarade, j'avais rêvé mieux que tout cela!… On m'a souvent accusé d'ingratitude, parce que je refusais de vautrer ma conscience dans certaines mains qui s'étaient entr'ouvertes pour moi, mais il est heureux, tout de même, que je sois né croquant, car je n'eusse pas encore été assez ingrat pour faire un bon prince.—Beatius est dare quam accipere. Telle eût été, je crois, ma devise, et ce texte aurait fait ma majesté méprisable et mes pieds d'argile….

—Tu es, au moins, le roi de l'impertinence, indécrottable gueux, répartit l'autre, et tu aurais pu me priver de ta sacrée devise qui n'a rien à faire ici. On ne sait jamais qui donne ni qui reçoit, ajouta-t-il profondément. Voilà ce que je pourrais t'apprendre si tu ne le savais encore mieux que moi. Tu as sauvé ma peau dans un temps, je m'efforce, aujourd'hui, de sauver ton esprit, parce que ton esprit m'est nécessaire pour ne pas me casser le cou dans les chemins noirs où nous pataugeons per multam merdam, comme disait Luther. Qu'as-tu à répondre à ça?

Les deux amis reprirent tant bien que mal un peu d'entrain et concertèrent de laisser croire à Véronique, que Leverdier s'absentait pour une affaire de famille et reviendrait, sans doute, bientôt,—la vérité vraie pouvant occasionner une crise de désolation que ni l'un ni l'autre ne se sentait capable de supporter.

Leverdier partit donc le soir même, laissant à son compagnon, désormais solitaire, cette accablante impression qu'ils venaient de s'embrasser pour la dernière fois et qu'ils ne se reverraient plus!

LXVIII

La loi salique ne fut jamais écrite, parce que c'était la loi vitale, essentielle, de la monarchie française, et que tout essai de rédaction l'eût délimitée. L'absolu est intranscriptible.

Pour cette raison, le Crime d'être pauvre n'est mentionné clairement dans aucun code, ni dans aucun recueil de jurisprudence pénale. Tout au plus, est-il classé parmi les simples délits relevant des tribunaux correctionnels et assimilé au vagabondage, qui n'est, lui-même, qu'une conséquence de la pauvreté.

Mais ce silence est une sanction péremptoire de la terreur universelle qui refuse de préciser son objet.

Indiscutablement, la Pauvreté est le plus énorme des crimes, et le seul qu'aucune circonstance ne saurait atténuer aux yeux d'un juge équitable. C'est un crime tel, que la trahison, l'inceste, le parricide ou le sacrilège, paraissent peu de chose, en comparaison, et sollicitent l'attendrissement social.

Aussi, le genre humain ne s'y est jamais trompé, et l'infaillible instinct de tous les peuples, en n'importe quel lieu de la terre, a toujours frappé d'une identique réprobation, les titulaires de la guenille ou du ventre creux.

Puisqu'on ne pouvait édicter aucun châtiment déterminé, pour un genre d'attentat que les législations épouvantées ne consentaient pas à définir, on accumula sur le Pauvre toutes les formes infamantes ou afflictives de la vindicte unanime. Pour être assuré de tomber juste, on empila sur sa tête la multitude des expiations, au milieu desquelles il était impossible de faire un choix, sans danger de caractériser le forfait.

Les indigents ne furent condamnés formellement ni au feu, ni à l'écartellement, ni à l'estrapade, ni à l'écorchement, ni au pal, ni même à la guillotine. Nulle disposition légale ne précisa jamais qu'on dût les pendre, les émasculer, leur arracher les ongles, leur crever les yeux, leur entonner du plomb fondu, les exposer, enduits de mélasse, au soleil de la canicule, ou simplement, les traîner, dépouillés de leur peau, dans un champ de luzerne fraîchement fauché…. Aucun de ces charmants supplices ne leur fut littéralement appliqué, en vertu d'aucune explicite loi.

Seulement, le génie tourmenteur, qui s'est appelé la Force sociale, a su rassembler pour eux, en une gerbe unique de tribulation souveraine, toute cette flore éparse des pénalités criminelles. On les a sereinement, tacitement, excommuniés de la vie et on en a fait des réprouvés. Tout homme du monde,—qu'il le sache ou qu'il l'ignore,—porte en soi le mépris absolu de la Pauvreté, et tel est le profond secret de l'HONNEUR, qui est la pierre d'angle des oligarchies.

Recevoir à sa table un voleur, un meurtrier ou un cabotin, est chose plausible et recommandée,—si leurs industries prospèrent. Les muqueuses de la considération la plus délicate n'en sauraient souffrir. Il est même démontré qu'une certaine virginité se récupère au contact des empoisonneurs d'enfants,—aussitôt qu'ils sont gorgés d'or.

Les plus liliales innocences offrent, en secret, la rosée de leurs jeunes vœux au rutilant Minotaure, et les mères les plus vertueuses pleurent de douces larmes à la pensée qu'un jour, peut-être, cet accapareur millionnaire, qui a ruiné cent familles, aura la bonté de s'employer à l'éventrement conjugal de leur «chère enfant.»

Mais l'opprobre de la misère est absolument indicible, parce qu'elle est, au fond, l'unique souillure et le seul péché. C'est une coulpe si démesurée, que le Seigneur Dieu l'a choisie pour sienne, quand il s'est fait homme pour tout assumer.

Il a voulu qu'on le nommât, par excellence, le Pauvre et le Dieu des pauvres. Ce goulu Sauveur,—homo devorator et potator, comme le désignaient les juifs,—qui n'était venu que pour se soûler et pour s'empiffrer de tortures, a judicieusement élu la Pauvreté pour cabaretière. Aussi, les gens honorables ont réprouvé, d'une commune voix, le scandale d'une telle orgie, et prohibé, dans tous les temps, la fréquentation de cette hôtesse divinement achalandée.

Voilà bientôt deux mille ans que l'Église préconise la pauvreté. D'innombrables saints l'ont épousée, pour ressembler à Jésus-Christ, et la vermineuse proscrite n'a pas monté d'un millionième de cran dans l'estime des personnes décentes et bien élevées.

C'est, qu'en effet, la pauvreté volontaire est encore un luxe, et, par conséquent, n'est pas la vraie pauvreté, que tout homme abhorre. On peut, assurément, devenir pauvre, mais à condition que la volonté n'y soit pour rien. Saint François d'Assise était un amoureux et non pas un pauvre. Il n'était indigent de rien, puisqu'il possédait son Dieu et vivait, par son extase, hors du monde sensible. Il se baignait dans l'or de ses lumineuses guenilles …

La pauvreté véritable est involontaire, et son essence est de ne pouvoir jamais être désirée. Le christianisme a réalisé le plus grand miracle possible en aidant les hommes à la supporter, par la promesse d'ultérieures compensations. S'il n'y a pas de compensations, au diable tout! Il est insensé d'espérer mieux de notre nature.

Un plantigrade, doué de raison et contradictoirement privé d'espérance religieuse, est dans l'impossibilité la plus étroite d'accepter cette geôle d'immondices et de consentir qu'on le traite plus durement qu'un parricide, pour avoir perdu sa fortune ou pour être né sans argent. S'il se résigne sans décalogue et sans eucharistie, on ne peut rien dire de lui, sinon qu'il est un lâche ou un imbécile. À ce point de vue, les nihilistes ont cent fois raison. Que tout tombe, que tout périsse, que tout s'en aille au tonnerre de Dieu, s'il faut endurer indéfiniment cette abominable farce de souffrir pour rien!

Hier soir, un millionnaire crétin, qui ne secourut jamais personne, a perdu mille louis au cercle, au moment même où quarante pauvres filles que cet argent eût sauvées, tombaient de faim dans l'irréméable vortex du putanat; et la délicieuse vicomtesse, que tout Paris connaît si bien, a exhibé ses tétons les plus authentiques, dans une robe couleur de la quatrième lune de Jupiter, dont le prix aurait nourri, pendant un mois, quatre-vingts vieillards et cent vingt enfants!

Tant que ces choses seront vues sous la coupole des impassibles constellations, et racontées avec attendrissement par la gueusaille des journaux, il y aura,—en dépit de tous les bavardages ressassés et de toutes les exhortations salopes,—une gifle absolue sur la face de la Justice, et,—dans les âmes dépossédées de l'espérance d'une vie future,—un besoin toujours grandissant d'écrabouiller le genre humain.

—Ah! vous enseignez qu'on est sur la terre pour s'amuser. Eh! bien, nous allons nous amuser, nous autres, les crevants de faim et les porte-loques. Vous ne regardez jamais ceux qui pleurent et vous ne pensez qu'à vous divertir. Mais ceux qui pleurent en vous regardant, depuis des milliers d'années, vont enfin se divertir à leur tour et,—puisque la Justice est décidément absente,—ils vont, du moins, en inaugurer le simulacre, en vous faisant servir à leurs divertissements.

Puisque nous sommes des criminels et des damnés, nous allons nous promouvoir nous-mêmes à la dignité de parfaits démons, pour vous exterminer ineffablement.

Désormais, il n'y aura plus de prières marmonnées au coin des rues, par des grelotteux affamés, sur votre passage. Il n'y aura plus de revendications ni de récriminations amères. C'est fini, tout cela. Nous allons devenir silencieux …

Vous garderez l'argent, le pain, le vin, les arbres et les fleurs. Vous garderez toutes les joies de la vie et l'inaltérable sérénité de vos consciences. Nous ne réclamerons plus rien, nous ne désirerons plus rien de toutes ces choses que nous avons désirées et réclamées en vain, pendant tant de siècles. Notre désespoir complet promulgue, dès maintenant, contre nous-mêmes, la définitive prescription qui vous les adjuge.

Seulement, défiez-vous!… Nous gardons le feu, en vous suppliant de n'être pas trop surpris d'une fricassée prochaine. Vos palais et vos hôtels flamberont très bien, quand il nous plaira, car nous avons attentivement écouté les leçons de vos professeurs de chimie et nous avons inventé de petits engins qui vous émerveilleront.

Quant à vos personnes, elles s'arrangeront pour acclimater leur dernier soupir sous la semelle sans talon de nos savates éculées, à quelques centaines de pas de vos intestins fumants; et nous trouverons, peut-être, un assez grand nombre de cochons ou de chiens errants, pour consoler d'un peu d'amour vos chastes compagnes et les vierges très innocentes que vous avez engendrées de vos reins précieux …

Après cela, si l'existence de Dieu n'est pas la parfaite blague, que l'exemple de vos vertus nous prédispose à conjecturer, qu'il nous extermine à son tour, qu'il nous damne sans remède, et que tout finisse! L'enfer ne sera pas, sans doute, plus atroce que la vie que vous nous avez faite.

Mais, dans ce cas, il sera forcé de confesser devant tous ses anges, que nous aurons été ses instruments pour vous consumer, car il doit en avoir assez de vos visages! Il doit être, au moins, aussi dégoûté que nous, cet hypothétique Seigneur; il vous a, sans doute, vomi cent fois, et, si vous subsistez, c'est qu'apparemment, il a l'habitude de retourner à ses vomissements!

Tel est le cantique des modernes pauvres, à qui les heureux de la terre,—non satisfaits de tout posséder,—ont imprudemment arraché la croyance en Dieu. C'est le Stabat des désespérés!

Ils se sont tenus debout, au pied de la Croix, depuis la sanglante Messe du grand Vendredi,—au milieu des ténèbres, des puanteurs, des dérélictions, des épines, des clous, des larmes et des agonies. Pendant des générations, ils ont chuchoté d'éperdues prières à l'oreille de l'Hostie divine, et,—tout à coup,—on leur dévoile, d'un jet de science électrique, ce gibet poudreux où la dent des bêtes a dévoré leur Rédempteur…. Zut! alors, ils vont s'amuser!

Manger de l'argent. Qui donc a remarqué l'énormité symbolique de cette locution familière? L'argent ne représente-t-il pas la vie des pauvres qui meurent de n'en pas avoir? La parole humaine est plus profonde qu'on ne l'imagine. Ce mot est étrangement suggestif de l'idée d'anthropophagie, et il n'est pas tout à fait impossible, en suivant cette contingente idée, de se représenter un lieu de plaisir, comme un étal de boucherie ou un simple restaurant-bouillon où se débiterait, par portions, la chair succulente des gueux. Les gourmets, par exemple, choisiraient dans la culotte, et les ménagères économes utiliseraient jusqu'aux abatis, tandis que des viveurs délabrés d'une noce récente, se contenteraient d'un modeste consommé de leurs frères déshérités. On est étonné du tangible corps que prend un tel rêve, quand on interroge ce propos banal.

_Tout riche qui ne se considère pas comme l'_INTENDANT et le DOMESTIQUE du Pauvre, est le plus infâme des voleurs et le plus lâche des fratricides. Tel est l'esprit du christianisme et la lettre même de l'Évangile. Évidence naturelle qui peut, à la rigueur, se passer de la sanction du surnaturel chrétien.

C'est heureux pour les détrousseurs et les assassins, que l'animal soi-disant pensant soit si réfractaire au syllogisme parfait. Il y a diablement longtemps qu'il aurait conclu à l'étripement et à la grillade, car la pestilence, bien sentie, du mauvais riche, n'est pas humainement supportable. Mais la conclusion viendra, tout de même, et probablement bientôt,—étant annoncée de tous côtés par d'indéniables prodrômes …

Les riches comprendront trop tard, que l'argent dont ils étaient les usufruitiers pleins d'orgueil, ne leur appartenait ABSOLUMENT pas, que c'est une horreur à faire crier les montagnes, de voir une chienne de femme, à la vulve inféconde, porter sur sa tête le pain de deux cents familles d'ouvriers, attirées pat des journalistes et des tripotiers dans le guet-apens d'une grève; ou de songer qu'il y a quelque part un noble artiste qui meurt de faim, à la même heure qu'un banqueroutier crève d'indigestion!…

Ils se tordront de terreur, les Richards-cœur de porcs et leurs impitoyables femelles, ils beugleront en ouvrant des gueules, où le sang des misérables apparaîtra en caillots pourris! Ils oublieront, d'un inexprimable oubli, la tenue décente et les airs charmants des salons, quand on les déshabillera de leur chair et qu'on leur brûlera la tête avec des charbons ardents,—et il n'y aura plus l'ombre d'un chroniqueur nauséeux, pour en informer un public de bourgeois en capilotade! Car il faut, indispensablement, que cela finisse, toute cette ordure de l'avarice et de l'égoïsme humains!

Les dynamiteurs allemands ou russes ne sont que des précurseurs ou, si l'on veut, des sous-accessoires de la Tragédie sans pareille, où le plus Pauvre et, par conséquent, le plus Criminel des hommes que la férocité des lâches ait jamais châtié,—s'en viendra juger toute la terre dans le Feu des cieux!

LXIX

Huit mois environ après son départ de Paris, où il n'avait pu remettre les pieds, Leverdier reçut en Bourgogne cette lettre de Marchenoir:

«Mon Georges bien aimé,

«Je suis mourant, et je n'ai peut-être pas deux jours à vivre. Je commence par là, pour que tu aies moins à souffrir. Quant à Véronique, elle est à Sainte-Anne, depuis deux semaines. C'est en revenant de l'y conduire, qu'un camion m'a renversé et m'a écrasé la poitrine. On a trouvé sur moi, par bonheur, une lettre de toi qui a révélé mon adresse, et on m'a rapporté mourant, rue des Fourneaux.

«J'ai râlé pendant plusieurs jours. En ce moment, je t'écris de mon lit, fort péniblement, mais, d'un esprit désormais apaisé, comme il convient aux récipiendaires à l'éternité. Je ne suis pas troublé, même par la pensée que cette lettre nécessaire va t'assassiner de douleur. Je suis déjà dans la sérénité des morts …

«Dieu a voulu que ma vie s'achevât ainsi, donc c'est très bien et aucune chose ne pouvait m'arriver qui me fût meilleure. Je ne suis plus le Désespéré … J'ai dit, tout à l'heure, à ma vieille concierge, d'aller me chercher un prêtre.

«Cependant, mon ami, je ne veux pas m'en aller sans te revoir une dernière fois. Accours, je t'en supplie, si tu le peux, sans perdre une seconde. Ces jours derniers, quand on croyait, à chaque instant, me voir expirer, ma pire souffrance était une soif épouvantable, la soif de Jésus dans son agonie. Je voyais partout des fleuves et des cataractes que mes lèvres desséchées ne pouvaient atteindre, et,—je ne sais comment,—ton souvenir était mêlé à ces visions de mon délire. Ton visage m'apparaissait souriant, au fond des sources, et ma soif de toi se confondait inexplicablement avec ma soif de l'eau des fontaines …

«Tu prieras pour moi, n'est-ce pas, mon unique ami, pauvre cœur joyeux que j'ai fait si triste! Tu n'es pas un homme de grande foi. N'importe, prie tout de même … Je serai près de toi. Les âmes des morts, vois-tu, nous environnent invisiblement. Elles ne peuvent pas s'éloigner, puisqu'elles n'ont plus de corps et que la notion de distance est inapplicable aux purs esprits. Je me souviens de t'avoir expliqué cela… Dans quelques heures, je vais être l'âme silencieuse d'un mort, d'un défunt, d'un trépassé. Je souffrirai peut-être beaucoup dans ce nouvel état et j'aurai besoin de tes prières. Je t'en supplie, ne me les refuse pas, car je n'aurais plus de voix alors pour te les demander!…

«En aussi peu de mots que possible, je vais t'apprendre ce qui s'est passé depuis ton départ. J'étais enragé de passion pour Véronique, au point de croire que j'étais possédé par quelque démon. Tu ne le remarquas pas et je ne voulus pas t'accabler de cette confidence. Mais la malheureuse fille s'en apercevait trop bien. Elle voyait le mal sans remède, et l'exorbitante douleur qu'elle en ressentait a simplement éteint sa raison.

«Il faudrait n'être pas un moribond pour te raconter cette histoire. Jour par jour, heure par heure, j'ai vu se dissoudre et se déformer, d'une manière horrible, cette belle raison, cette perle exalumineuse du manteau du Christ, cette étincelle d'Orient de la simplicité la plus divine!

«Elle en vint à ne plus me reconnaître … Son Joseph nourricier, son Sauveur,—comme elle m'appelait,—était captif dans une contrée lointaine, et je lui paraissais un bourreau venu à sa place pour la tourmenter.

«J'ai dû subir, dans d'inexprimables âffres, la peine sans nom de l'entendre me maudire, en me regardant de ses sublimes yeux égarés, où se peignaient je ne sais quelles images inconnues. Il m'a fallu voir cette infortunée à genoux, pendant des heures, se tordant au pied de son crucifix, et criant à Dieu de me délivrer de ma prison, de lui rendre le pauvre homme qui lui avait donné du pain et qui languissait dans un lieu de ténèbres, pour sa récompense de l'avoir aimée …

«En ce moment, je ne souffre plus de ces choses. Tout ce qu'une âme comprimée et retordue par la plus mortelle angoisse, peut exsuder de douleur, est sorti de la mienne. C'est fini. Je convole maintenant aux angoisses nuptiales de ma définitive agonie.

«Il faut me pardonner, mon frère Georges, de t'avoir laissé ignorer tout cela. Tu m'avais écrit les difficultés imprévues de ton existence nouvelle, acceptée pour l'amour de moi, et l'étroite servitude où te réduisait ton avare tante. J'ai reçu régulièrement les soixante francs que tu m'envoyais tous les mois, et que Dieu te bénisse pour cette charité, mais tu ne pouvais faire davantage, quand il se fût agi de me sauver de la mort. Pourquoi t'eussé-je désolé?… D'ailleurs, j'espérais vaguement que Véronique reviendrait à elle et je ne pouvais me persuader qu'elle fût vraiment aliénée.

«Ton argent ne suffisant pas, je m'arrangeais pour en gagner d'autre, en faisant n'importe quoi. Je me suis fait homme de peine. J'ai servi des marchands de grains et des déménageurs. Je laissais ma blouse aux magasins où on m'employait, pour qu'on ne connût pas ma détresse, rue des Fourneaux … Quand il devint trop imprudent de laisser Véronique seule à la maison, des journées entières, j'obtins d'un entrepreneur d'écritures, du travail chez moi. Je copiais des pièces de procédure et je faisais la cuisine, en surveillant la malade, sous la triple menace du feu, de l'étranglement et du couteau.

«Enfin, cette ressource vint à manquer. Alors, me prêtant au délire de cette agitée, j'imaginais un prétexte quelconque pour sortir, et je courais éperdûment dans Paris, me jeter aux pieds des uns ou des autres, pour en obtenir un secours immédiat.

«Ce qu'il m'a fallu manger d'humiliations, engloutir de dégoûts, les Anges pâles de la Misère en furent témoins! Je me suis livré, tête coupée, à mes ennemis. J'ai demandé l'aumône à des êtres abjects, qui se sont réjouis de me piétiner au meilleur marché possible. J'ai tendu la main d'un mendiant à des drôles que j'avais conspués avec justice, et que la plus effroyable nécessité me contraignait à implorer de préférence à d'autres, parce que je comprenais que le besoin d'un ignoble triomphe les porterait à me satisfaire.. Quelques-uns me refusaient, et, alors, mon ami, quel puits de honte!

«Je n'ai rien pu tirer, par exemple, de ce répugnant industriel, que j'avais jobardement appelé naguère, le gentilhomme cabaretier, lequel a fait sa fortune aux dépens des artistes pauvres dont il achalandait sa maison, et à qui j'ai dédié,—en me submergeant d'opprobre,—l'un de mes livres, dans un accès de gratitude imbécile pour cet éditeur providentiel, dont je ne voyais pas la hideuse exploitation. Il m'en coûta cher, tu le sais trop, de me laisser engluer par ce Mascarille, par ce bas laquais, que je vis, un jour, cracher rageusement dans un bock que l'absence de son garçon le condamnait à servir lui-même,—sans que je fusse éclairé par cet incident. Il me devait pourtant bien quelque chose, celui-là, pour avoir fait, gratuitement, pendant dix-huit mois, le journal annexé à sa pompe à bière!

«Dulaurier, devant qui je me suis humilié autant que se puisse humilier un homme, m'a congédié en me déclarant, les larmes aux yeux, qu'à la vérité, il avait sur lui quelques milliers de francs, mais que cette somme étant, par grand malheur, en billets à une échéance lointaine, il ne pouvait en monnayer la moindre partie, sans subir un onéreux escompte, dont il ne doutait pas que la seule pensée dût me paraître insupportable.

«Le docteur Des Bois trouva le moyen d'être plus atroce encore. Depuis quatre ou cinq heures, je courais en vain par les rues comblées de neige, dans un état moral à faire pleurer,—ayant laissé Véronique brisée d'une récente crise, sans feu et sans nourriture, exténué moi-même par la faim, la nuit étant sur le point de tomber, et ne sachant plus que devenir. Je rencontrai Des Bois dans l'escalier de sa maison, accompagnant une dame qui allait sortir et dont la voiture stationnait précisément devant la porte. Je priai le docteur de m'accorder une seule minute et je lui glissai dans l'oreille quelques-unes de ces paroles qui doivent atteindre l'âme, où qu'elle soit, fût-ce sous un Himalaya d'immondices! Il avait déjà commencé à balbutier perplexement, lorsque la dame, qui avait fait quelques pas sous le vestibule, se retournant:—Eh! bien? docteur, eh! bien? lui dit-elle, en une injonction musicale qui me supprimait.—Pardon! répondit-il aussitôt, mon cher ami, vous m'excuserez, n'est-ce pas? et il disparut.

«Cette nuit-là, je marchai à pied dans la neige, de la place de l'Europe jusqu'à Fontenay-aux-Roses, où je connaissais, par bonheur, un homme excellent qui me secourut.

«La seule, parmi les personnes, dites du monde, qui m'ait effectivement aidé, c'est la baronne de Poissy, la fameuse Mécène qui afficha, quelque temps, pour mes livres et pour mes articles, un si brûlant enthousiasme. Celle-ci, en réponse à un billet de désespoir que j'avais porté chez elle, me fit remettre sur le seuil de la porte, une pièce de vingt francs par son domestique.

«Georges, cette existence a duré CINQ mois. On dit la folie contagieuse. Il faut croire que ce n'est pas bien vrai, puisque j'ai pu conserver ma raison auprès d'elle, dans cette effroyable tourmente. Le croiras-tu? N'ayant plus le moyen de dormir, j'ai achevé mon œuvre sur le Symbolisme!…

«Ah! les heureux de la vie, qui jouissent en paix d'un beau livre, ne songent pas assez aux souffrances, quelquefois sans nom ni mesure, qu'un pauvre artiste sans salaire a pu endurer pour leur verser cette ivresse. Les chrétiens riches, qui admirent ma Sainte Radegonde, ne se doutent pas que ce livre fut écrit au chevet d'une mourante, dans une chambre sans feu, par un mendiant famélique et désolé qui n'a pas touché un sou de droits d'auteur!… Seigneur Jésus, ayez pitié des lampes misérables qui se consument devant votre douloureuse FACE!

«Mais l'horreur qui a dépassé toutes les autres, c'est la dernière scène du drame. L'enlèvement de notre Véronique, le voyage en fiacre et l'internement à Sainte-Anne. La malheureuse, que toute ma force ne suffisait pas à contenir, poussait des cris dont mes os se souviendront, je crois, au fond de la tombe.

«Laissons cela. Les forces, d'ailleurs, m'abandonnent …

«J'ai passé ma vie à demander deux choses. La Gloire de Dieu ou la Mort. C'est la mort qui vient. Bénie soit-elle. Il se peut que la gloire marche derrière et que mon dilemme ait été insensé … Je vais être jugé tout à l'heure, et non par les hommes. Mes violences écrites, qu'on m'a tant reprochées, seront pesées, dans une équitable balance, avec mes facultés naturelles et les profonds désirs de mon cœur. J'ai du moins ceci, d'avoir éperdûment convoité la Justice, et j'espère obtenir le rassasiement qui nous est assuré par la Parole sainte.

«Toi, mon bien-aimé, veille sur la malheureuse Véronique après que tu m'auras mis en terre … Pauvre fille!… Chers êtres dévoués, si compatissants et si doux à mon âme triste! je vous ai chéris l'un et l'autre, par-dessus toutes les créatures, et j'eusse désiré avoir mieux à offrir pour vous que le sacrifice d'une vie saturée d'angoisse, que le miracle de vos deux tendresses a seule empêchée d'être insupportable.

«Hâte-toi, mon Georges, hâte-toi, je crains que tu n'arrives trop tard,

«MARIE-JOSEPH CAÏN MARCHENOIR.»