—Que dites-vous, ma bonne? interrompit Léonor; s'il avait formé ce dessein, il m'aurait déjà demandée à mon père, qui ne me refuserait point à un homme de sa condition.—Ce que vous dites est juste, reprit la gouvernante; j'entre dans ce sentiment; la démarche du comte est suspecte, ou plutôt ses intentions ne sauraient être bonnes; peu s'en faut que je ne retourne encore sur mes pas pour lui dire de nouvelles injures.—Non, ma bonne, répartit Léonor; il vaut mieux oublier ce qui s'est passé, et nous venger par le mépris.—Il est vrai, dit la dame Marcelle, je crois que c'est le meilleur parti; vous êtes plus raisonnable que moi; mais, d'un autre côté, ne jugerions-nous point mal des sentiments du comte? que savons-nous s'il n'en use pas ainsi par délicatesse? avant que d'obtenir l'aveu d'un père, il veut peut-être vous rendre de longs services, mériter de vous plaire, s'assurer de votre cœur, afin que votre union ait plus de charmes. Si cela était, ma fille, serait-ce un grand crime que de l'écouter? Découvrez-moi votre pensée; ma tendresse vous est connue; vous sentez-vous de l'inclination pour le comte, ou auriez-vous de la répugnance à l'épouser?»
«A cette malicieuse question, la trop sincère Léonor baissa les yeux en rougissant, et avoua qu'elle n'avait nul éloignement pour lui; mais comme sa modestie l'empêchait de s'expliquer plus ouvertement, la duègne la pressa de nouveau de ne lui rien déguiser. Enfin elle se rendit aux affectueuses démonstrations de la gouvernante. «Ma bonne, lui dit-elle, puisque vous voulez que je vous parle confidemment, apprenez que Belflor m'a paru digne d'être aimé. Je l'ai trouvé si bien fait, et j'en ai ouï parler si avantageusement, que je n'ai pu me défendre d'être sensible à ses galanteries. L'attention infatigable que vous avez à les traverser m'a souvent fait beaucoup de peine, et je vous avouerai qu'en secret je l'ai plaint quelquefois, et dédommagé par mes soupirs des maux que votre vigilance lui a fait souffrir. Je vous dirai même qu'en ce moment, au lieu de le haïr, après son action téméraire, mon cœur, malgré moi, l'excuse, et rejette sa faute sur votre sévérité.
—Ma fille, reprit la gouvernante, puisque vous me donnez lieu de croire que sa recherche vous serait agréable, je veux vous ménager cet amant.—Je suis très-sensible, répartit Léonor en s'attendrissant, au service que vous me voulez rendre. Quand le comte ne tiendrait pas un des premiers rangs à la cour, quand il ne serait qu'un simple cavalier, je le préférerais à tous les autres hommes; mais ne nous flattons point: Belflor est un grand seigneur, destiné sans doute pour une des plus riches héritières de la monarchie. N'attendons pas qu'il se borne à la fille de don Luis, qui n'a qu'une fortune médiocre à lui offrir. Non, non, ajouta-t-elle, il n'a pas pour moi des sentiments si favorables: il ne me regarde pas comme une personne qui mérite de porter son nom; il ne cherche qu'à m'offenser.
—Eh! pourquoi, dit la duègne, voulez-vous qu'il ne vous aime pas assez pour vous épouser? L'amour fait tous les jours de plus grands miracles. Il semble, à vous entendre, que le ciel ait mis entre le comte et vous une distance infinie. Faites-vous plus de justice, Léonor: il ne s'abaissera point en unissant sa destinée à la vôtre; vous êtes d'une ancienne noblesse, et votre alliance ne saurait le faire rougir. Puisque vous avez du penchant pour lui, continua-t-elle, il faut que je lui parle; je veux approfondir ses vues, et si elles sont telles qu'elles doivent être, je le flatterai de quelque espérance.—Gardez-vous-en bien, s'écria Léonor; je ne suis point d'avis que vous l'alliez chercher; s'il me soupçonnait d'avoir quelque part à cette démarche, il cesserait de m'estimer.—Oh! je suis plus adroite que vous ne pensez, répliqua la dame Marcelle; je commencerai par lui reprocher d'avoir eu dessein de vous séduire. Il ne manquera pas de vouloir se justifier; je l'écouterai; je le verrai venir. Enfin, ma fille, laissez-moi faire, je ménagerai votre honneur comme le mien.»
«La duègne sortit à l'entrée de la nuit. Elle trouva Belflor aux environs de la maison de don Luis. Elle lui rendit compte de l'entretien qu'elle avait eu avec sa maîtresse, et n'oublia pas de lui vanter avec quelle adresse elle avait découvert qu'il en était aimé. Rien ne pouvait être plus agréable au comte que cette découverte; aussi en remercia-t-il la dame Marcelle dans les termes les plus vifs; c'est-à-dire qu'il promit de lui livrer dès le lendemain les mille pistoles, et il se répondit à lui-même du succès de son entreprise, parce qu'il savait bien qu'une fille prévenue est à moitié séduite. Après cela, s'étant séparés fort satisfaits l'un de l'autre, la duègne retourna au logis.
«Léonor, qui l'attendait avec inquiétude, lui demanda ce qu'elle avait à lui annoncer. «La meilleure nouvelle que vous puissiez apprendre, lui répondit la gouvernante: j'ai vu le comte. Je vous le disais bien, ma fille, ses intentions ne sont pas criminelles; il n'a point d'autre but que de se marier avec vous; il me l'a juré par tout ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes. Je ne me suis pas rendue à cela, comme vous pouvez penser. «Si vous êtes dans cette disposition, lui ai-je dit, pourquoi ne faites-vous pas auprès de don Luis la démarche ordinaire?—Ah! ma chère Marcelle, m'a-t-il répondu, sans paraître embarrassé de cette demande, approuveriez-vous que, sans savoir de quel œil me regarde Léonor, et ne suivant que les transports d'un aveugle amour, j'allasse tyranniquement l'obtenir de son père? Non, son repos m'est plus cher que mes désirs, et je suis trop honnête homme pour m'exposer à faire son malheur.»
«Pendant qu'il parlait de la sorte, continua la duègne, je l'observais avec une extrême attention, et j'employais mon expérience à démêler dans ses yeux s'il était effectivement épris de tout l'amour qu'il m'exprimait. Que vous dirai-je? il m'a paru pénétré d'une véritable passion; j'en ai senti une joie que j'ai bien eu de la peine à lui cacher; néanmoins, lorsque j'ai été persuadée de sa sincérité, j'ai cru que, pour vous assurer un amant de cette importance, il était à propos de lui laisser entrevoir vos sentiments. «Seigneur, lui ai-je dit, Léonor n'a point d'aversion pour vous; je sais qu'elle vous estime, et, autant que j'en puis juger, son cœur ne gémira pas de votre recherche.—Grand Dieu! s'est-il alors écrié tout transporté de joie, qu'entends-je! Est-il possible que la charmante Léonor soit dans une disposition si favorable pour moi? Que ne vous dois-je point, obligeante Marcelle, de m'avoir tiré d'une si longue incertitude? je suis d'autant plus ravi de cette nouvelle, que c'est vous qui me l'annoncez; vous qui, toujours révoltée contre ma tendresse, m'avez tant fait souffrir de maux; mais achevez mon bonheur, ma chère Marcelle, faites-moi parler à la divine Léonor; je veux lui donner ma foi, et lui jurer devant vous que je ne serai jamais qu'à elle.»
«A ce discours, poursuivit la gouvernante, il en a ajouté d'autres encore plus touchants. Enfin, ma fille, il m'a priée d'une manière si pressante de lui procurer un entretien secret avec vous, que je n'ai pu me défendre de le lui promettre.—Eh! pourquoi lui avez-vous fait cette promesse? s'écria Léonor avec quelque émotion; une fille sage, vous me l'avez dit cent fois, doit absolument éviter ces conversations, qui ne sauraient être que dangereuses.—Je demeure d'accord de vous l'avoir dit, répliqua la duègne, et c'est une très-bonne maxime; mais il vous est permis de ne la pas suivre dans cette occasion, puisque vous pouvez regarder le comte comme votre mari.—Il ne l'est point encore, répartit Léonor, et je ne le dois pas voir que mon père n'ait agréé sa recherche.»
«La dame Marcelle, en ce moment, se repentit d'avoir si bien élevé une fille dont elle avait tant de peine à vaincre la retenue. Voulant toutefois en venir à bout à quelque prix que ce fût: «Ma chère Léonor, reprit-elle, je m'applaudis de vous voir si réservée. Heureux fruit de mes soins! vous avez mis à profit toutes les leçons que je vous ai données. Je suis charmée de mon ouvrage; mais, ma fille, vous avez enchéri sur ce que je vous ai enseigné. Vous outrez ma morale; je trouve votre vertu un peu trop sauvage. De quelque sévérité que je me pique, je n'approuve point une farouche sagesse qui s'arme indifféremment contre le crime et l'innocence. Une fille ne cesse pas d'être vertueuse pour écouter un amant, quand elle connaît la pureté de ses désirs, et alors elle n'est pas plus criminelle de répondre à sa passion que d'y être sensible. Reposez-vous sur moi, Léonor; j'ai trop d'expérience et je suis trop dans vos intérêts pour vous faire faire un pas qui puisse vous nuire.
«—Eh! dans quel lieu voulez-vous que je parle au comte? dit Léonor.—Dans votre appartement, répartit la duègne; c'est l'endroit le plus sûr. Je l'introduirai ici demain pendant la nuit.—Vous n'y pensez pas, ma bonne, répliqua Léonor; quoi! je souffrirai qu'un homme....—Oui, vous le souffrirez, interrompit la gouvernante; ce n'est pas une chose si extraordinaire que vous vous l'imaginez. Cela arrive tous les jours, et plût au ciel que toutes les filles qui reçoivent de pareilles visites eussent des intentions aussi bonnes que les vôtres! D'ailleurs, qu'avez-vous à craindre? ne serai-je pas avec vous?—Si mon père venait nous surprendre? reprit Léonor.—Soyez en repos là-dessus, répartit la dame Marcelle. «Votre père a l'esprit tranquille sur votre conduite; il connaît ma fidélité; il a une entière confiance en moi.» Léonor, si vivement poussée par la duègne, et pressée en secret par son amour, ne put résister plus longtemps; elle consentit à ce qu'on lui proposait.
«Le comte en fut bientôt informé. Il en eut tant de joie, qu'il donna sur-le-champ à son agente cinq cents pistoles, avec une bague de pareille valeur. La dame Marcelle, voyant qu'il tenait si bien sa parole, ne voulut pas être moins exacte à tenir la sienne. Dès la nuit suivante, quand elle jugea que tout le monde reposait au logis, elle attacha à un balcon une échelle de soie que le comte lui avait donnée, et fit entrer par là ce seigneur dans l'appartement de sa maîtresse.
«Cependant cette jeune personne s'abandonnait à des réflexions qui l'agitaient vivement. Quelque penchant qu'elle eût pour Belflor, et malgré tout ce que pouvait lui dire sa gouvernante, elle se reprochait d'avoir eu la facilité de consentir à une visite qui blessait son devoir. La pureté de ses intentions ne la rassurait point. Recevoir la nuit dans sa chambre un homme qui n'avait pas l'aveu de son père, et dont elle ignorait même les véritables sentiments, lui paraissait une démarche non-seulement criminelle, mais digne encore des mépris de son amant. Cette dernière pensée faisait sa plus grande peine, et elle en était fort occupée lorsque le comte entra.
«Il se jeta d'abord à ses genoux, pour la remercier de la faveur qu'elle lui faisait. Il parut pénétré d'amour et de reconnaissance, et il l'assura qu'il était dans le dessein de l'épouser; néanmoins, comme il ne s'étendait pas là-dessus autant qu'elle l'aurait souhaité: «Comte, lui dit-elle, je veux bien croire que vous n'avez pas d'autres vues que celles-là; mais, quelques assurances que vous m'en puissiez donner, elles me seront toujours suspectes, jusqu'à ce qu'elles soient autorisées du consentement de mon père.—Madame, répondit Belflor, il y a longtemps que je l'aurais demandé, si je n'eusse pas craint de l'obtenir aux dépens de votre repos.—Je ne vous reproche point de n'avoir pas encore fait cette démarche, reprit Léonor: j'approuve même sur cela votre délicatesse; mais rien ne vous retient plus, et il faut que vous parliez au plus tôt à don Luis, ou bien résolvez-vous à ne me revoir jamais.
«—Hé! pourquoi, répliqua-t-il, ne vous verrais-je plus, belle Léonor? Que vous êtes peu sensible aux douceurs de l'amour! Si vous saviez aussi bien aimer que moi, vous vous feriez un plaisir de recevoir secrètement mes soins, et d'en dérober, du moins pour quelque temps, la connaissance à votre père. Que ce commerce mystérieux a de charmes pour deux cœurs étroitement liés!—Il en pourrait avoir pour vous, dit Léonor; mais il n'aurait pour moi que des peines. Ce raffinement de tendresse ne convient point à une fille qui a de la vertu. Ne me vantez plus les délices de ce commerce coupable. Si vous m'estimiez, vous ne me l'auriez pas proposé; et si vos intentions sont telles que vous voulez me le persuader, vous devez au fond de votre âme me reprocher de ne m'en être pas offensée. Mais, hélas! ajouta-t-elle, en laissant échapper quelques pleurs, c'est à ma seule faiblesse que je dois imputer cet outrage; je m'en suis rendue digne en faisant ce que je fais pour vous.
«—Adorable Léonor, s'écria le comte, c'est vous qui me faites une mortelle injure! votre vertu trop scrupuleuse prend de fausses alarmes. Quoi! parce que j'ai été assez heureux pour vous rendre favorable à mon amour, vous craignez que je ne cesse de vous estimer? quelle injustice! non, Madame, je connais tout le prix de vos bontés: elles ne peuvent vous ôter mon estime, et je suis prêt à faire ce que vous exigez de moi. Je parlerai dès demain au seigneur don Luis; je ferai tout mon possible pour qu'il consente à mon bonheur; mais, je ne vous le cèle point, j'y vois peu d'apparence.—Que dites-vous! reprit Léonor avec une extrême surprise; mon père pourra-t-il ne pas agréer la recherche d'un homme qui tient le rang que vous tenez à la cour?
«—Eh! c'est ce même rang, répartit Belflor, qui me fait craindre ses refus. Ce discours vous surprend: vous allez cesser de vous étonner.
«Il y a quelques jours, poursuivit-il, que le roi me déclara qu'il voulait me marier. Il ne m'a point nommé la dame qu'il me destine; il m'a seulement fait comprendre que c'est un des premiers partis de la cour, et qu'il a ce mariage fort à cœur. Comme j'ignorais quels pouvaient être vos sentiments pour moi, car vous savez bien que votre rigueur ne m'a pas permis jusqu'ici de les démêler, je ne lui ai laissé voir aucune répugnance à suivre ses volontés. Après cela jugez, Madame, si don Luis voudra se mettre au hasard de s'attirer la colère du roi en m'acceptant pour gendre.
«—Non, sans doute, dit Léonor; je connais mon père. Quelque avantageuse que soit pour lui votre alliance, il aimera mieux y renoncer que de s'exposer à déplaire au roi. Mais quand mon père ne s'opposerait point à notre union, nous n'en serions pas plus heureux; car, enfin, comte, comment pourriez-vous me donner une main que le roi veut engager ailleurs?—Madame, répondit Belflor, je vous avouerai de bonne foi que je suis dans un assez grand embarras de ce côté-là. J'espère néanmoins qu'en tenant une conduite délicate avec le roi, je ménagerai si bien son esprit, et l'amitié qu'il a pour moi, que je trouverai moyen d'éviter le malheur qui me menace. Vous pourriez même, belle Léonor, m'aider en cela, si vous me jugiez digne de m'attacher à vous.—Eh! de quelle manière, dit-elle, puis-je contribuer à rompre le mariage que le roi vous a proposé?—Ah! Madame, répliqua-t-il d'un air passionné, si vous vouliez recevoir ma foi, je saurais bien me conserver à vous sans que ce prince m'en pût savoir mauvais gré.
«Permettez, charmante Léonor, ajouta-t-il en se jetant à ses genoux, permettez que je vous épouse en présence de la dame Marcelle; c'est un témoin qui répondra de la sainteté de notre engagement. Par là, je me déroberai sans peine aux tristes nœuds dont on veut me lier; car si après cela le roi me presse d'accepter la dame qu'il me destine, je me jetterai aux pieds de ce monarque: je lui dirai que je vous aimais depuis longtemps, et que je vous ai secrètement épousée. Quelque envie qu'il puisse avoir de me marier avec une autre, il est trop bon pour vouloir m'arracher à ce que j'adore, et trop juste pour faire cet affront à votre famille.
«Que pensez-vous, sage Marcelle, ajouta-t-il en se tournant vers la gouvernante, que pensez-vous de ce projet que l'amour vient de m'inspirer?—J'en suis charmée, dit la dame Marcelle; il faut avouer que l'amour est bien ingénieux!—Et vous, adorable Léonor, reprit le comte, qu'en dites-vous? votre esprit, toujours armé de défiance, refusera-t-il de l'approuver?—Non, répondit Léonor, pourvu que vous y fassiez entrer mon père; je ne doute pas qu'il n'y souscrive, dès que vous l'en aurez instruit.
«—Il faut bien se garder de lui faire cette confidence, interrompit en cet endroit l'abominable duègne; vous ne connaissez pas le seigneur don Luis: il est trop délicat sur les matières d'honneur pour se prêter à de mystérieuses amours. La proposition d'un mariage secret l'offensera; d'ailleurs, sa prudence ne manquera pas de lui faire appréhender les suites d'une union qui lui paraîtra choquer les desseins du roi. Par cette démarche indiscrète, vous lui donnerez des soupçons; ses yeux seront incessamment ouverts sur toutes nos actions, et il vous ôtera tous les moyens de vous voir.
«—J'en mourrais de douleur! s'écria notre courtisan. Mais, madame Marcelle, poursuivit-il en affectant un air chagrin, croyez-vous effectivement que don Luis rejette la proposition d'un hymen clandestin?—N'en doutez nullement, répondit la gouvernante; mais je veux qu'il l'accepte: régulier et scrupuleux comme il est, il ne consentira point que l'on supprime les cérémonies de l'église; et si on les pratique dans votre mariage, la chose sera bientôt divulguée.
«—Ah! ma chère Léonor, dit alors le comte, en serrant tendrement la main de sa maîtresse entre les siennes, faut-il, pour satisfaire une vaine opinion de bienséance, nous exposer à l'affreux péril de nous voir séparés pour jamais? Vous n'avez besoin que de vous-même pour vous donner à moi. L'aveu d'un père vous épargnerait peut-être quelques peines d'esprit; mais, puisque la dame Marcelle nous a prouvé l'impossibilité de l'obtenir, rendez-vous à mes innocents désirs. Recevez mon cœur et ma main; et lorsqu'il sera temps d'informer don Luis de notre engagement, nous lui apprendrons les raisons que nous avons eues de le lui cacher.—Hé bien! comte, dit Léonor, je consens que vous ne parliez pas si tôt à mon père. Sondez auparavant l'esprit du roi; avant que je reçoive en secret votre main, parlez à ce prince; dites-lui, s'il le faut, que vous m'avez secrètement épousée: tâchons par cette fausse confidence.....—Oh! pour cela, non, Madame, répartit Belflor; je suis trop ennemi du mensonge pour oser soutenir cette feinte; je ne puis me trahir jusque-là. De plus, tel est le caractère du roi, que, s'il venait à découvrir que je l'eusse trompé, il ne me le pardonnerait de sa vie.»
«Je ne finirais point, seigneur don Cléofas, continua le diable, si je vous répétais mot pour mot tout ce que Belflor dit pour séduire cette jeune personne. Je vous dirai seulement qu'il lui tint tous les discours passionnés que je souffle aux hommes en pareille occasion; mais il eut beau jurer qu'il confirmerait publiquement, le plus tôt qu'il lui serait possible, la foi qu'il lui donnait en particulier; il eut beau prendre le ciel à témoin de ses serments; il ne put triompher de la vertu de Léonor, et le jour qui était prêt à paraître l'obligea malgré lui à se retirer.
«Le lendemain la duègne, croyant qu'il y allait de son honneur, ou, pour mieux dire, de son intérêt de ne point abandonner son entreprise, dit à la fille de don Luis: «Léonor, je ne sais plus quel discours je dois vous tenir; je vous vois révoltée contre la passion du comte, comme s'il n'avait pour objet qu'une simple galanterie. N'auriez-vous point remarqué en sa personne quelque chose qui vous en eût dégoûtée?—Non, ma bonne, lui répondit Léonor; il ne m'a jamais paru plus aimable, et son entretien m'a fait apercevoir en lui de nouveaux charmes.—Si cela est, reprit la gouvernante, je ne vous comprends pas. Vous êtes prévenue pour lui d'une inclination violente, et vous refusez de souscrire à une chose dont on vous a représenté la nécessité?
«—Ma bonne, répliqua la fille de don Luis, vous avez plus de prudence et plus d'expérience que moi; mais avez-vous bien pensé aux suites que peut avoir un mariage contracté sans l'aveu de mon père?—Oui, oui, répondit la duègne, j'ai fait là-dessus toutes les réflexions nécessaires, et je suis fâchée que vous vous opposiez avec tant d'opiniâtreté au brillant établissement que la Fortune vous présente. Prenez garde que votre obstination ne fatigue et ne rebute votre amant. Craignez qu'il n'ouvre les yeux sur l'intérêt de sa fortune, que la violence de sa passion lui fait négliger. Puisqu'il veut vous donner sa foi, recevez-la sans balancer. Sa parole le lie: il n'y a rien de plus sacré pour un homme d'honneur; d'ailleurs, je suis témoin qu'il vous reconnaît pour sa femme; ne savez-vous pas qu'un témoignage tel que le mien suffit pour faire condamner en justice un amant qui oserait se parjurer?»
«Ce fut par de semblables discours que la perfide Marcelle ébranla Léonor, qui, se laissant étourdir sur le péril qui la menaçait, s'abandonna de bonne foi, quelques jours après, aux mauvaises intentions du comte. La duègne l'introduisait toutes les nuits par le balcon dans l'appartement de sa maîtresse, et le faisait sortir avant le jour.
«Une nuit qu'elle l'avait averti un peu plus tard qu'à l'ordinaire de se retirer, et que déjà l'aurore commençait à percer l'obscurité, il se mit brusquement en devoir de se couler dans la rue; mais par malheur il prit si mal ses mesures, qu'il tomba par terre assez rudement.
«Don Luis de Cespédes, qui était couché dans l'appartement au-dessus de sa fille, et qui s'était levé ce jour-là de très grand matin, pour travailler à quelques affaires pressantes, entendit le bruit de cette chute. Il ouvrit sa fenêtre pour voir ce que c'était. Il aperçut un homme qui achevait de se relever avec beaucoup de peine, et la dame Marcelle sur le balcon, occupée à détacher l'échelle de soie, dont le comte ne s'était pas si bien servi pour descendre que pour monter. Il se frotta les yeux, et prit d'abord ce spectacle pour une illusion; mais après l'avoir bien considéré, il jugea qu'il n'y avait rien de plus réel, et que la clarté du jour, toute faible qu'elle était encore, ne lui découvrait que trop sa honte.
«Troublé de cette fatale vue, transporté d'une juste colère, il descend en robe de chambre dans l'appartement de Léonor, tenant son épée d'une main et une bougie de l'autre. Il la cherche, elle et sa gouvernante, pour les sacrifier à son ressentiment. Il frappe à la porte de leur chambre, ordonne d'ouvrir: elles reconnaissent sa voix; elles obéissent en tremblant. Il entre d'un air furieux, et, montrant son épée nue à leurs yeux éperdus: «Je viens, dit-il, laver dans le sang d'une infâme l'affront qu'elle fait à son père, et punir en même temps la lâche gouvernante qui trahit ma confiance.»
«Elles se jetèrent à genoux devant lui l'une et l'autre, et la duègne prenant la parole: «Seigneur, dit-elle, avant que nous recevions le châtiment que vous nous préparez, daignez m'écouter un moment.—Hé bien! malheureuse, répliqua le vieillard, je consens de suspendre ma vengeance pour un instant; parle, apprends-moi toutes les circonstances de mon malheur; mais que dis-je? toutes les circonstances! je n'en ignore qu'une: c'est le nom du téméraire qui déshonore ma famille.—Seigneur, reprit la dame Marcelle, le comte de Belflor est le cavalier dont il s'agit.—Le comte de Belflor! s'écria don Luis. Où a-t-il vu ma fille? par quelles voies l'a-t-il séduite? ne me cache rien.—Seigneur, répartit la gouvernante, je vais vous faire ce récit avec toute la sincérité dont je suis capable.»
«Alors elle lui débita avec un art infini tous les discours qu'elle avait fait accroire à Léonor que le comte lui avait tenus: elle le peignit avec les plus belles couleurs: c'était un amant tendre, délicat et sincère. Comme elle ne pouvait s'écarter de la vérité au dénoument, elle fut obligée de la dire; mais elle s'étendit sur les raisons que l'on avait eues de faire, à son insu, ce mariage secret, et elle leur donna un si bon tour, qu'elle apaisa la fureur de don Luis. Elle s'en aperçut bien; et pour achever d'adoucir le vieillard: «Seigneur, lui dit-elle, voilà ce que vous vouliez savoir. Punissez-nous présentement; plongez votre épée dans le sein de Léonor. Mais qu'est-ce que je dis? Léonor est innocente, elle n'a fait que suivre les conseils d'une personne que vous avez chargée de sa conduite; c'est à moi seule que vos coups doivent s'adresser; c'est moi qui ai introduit le comte dans l'appartement de votre fille; c'est moi qui ai formé les nœuds qui les lient. J'ai fermé les yeux sur ce qu'il y avait d'irrégulier dans un engagement que vous n'autorisiez pas, pour vous assurer un gendre dont vous savez que la faveur est le canal par où coulent aujourd'hui toutes les grâces de la cour; je n'ai envisagé que le bonheur de Léonor, et l'avantage que votre famille pourrait tirer d'une si belle alliance; l'excès de mon zèle m'a fait trahir mon devoir.»
«Pendant que l'artificieuse Marcelle parlait ainsi, sa maîtresse ne s'épargnait point à pleurer; et elle fit paraître une si vive douleur, que le bon vieillard n'y put résister. Il en fut attendri; sa colère se changea en compassion; il laissa tomber son épée, et dépouillant l'air d'un père irrité: «Ah! ma fille, s'écria-t-il les larmes aux yeux, que l'amour est une passion funeste! hélas! vous ne savez pas toutes les raisons que vous avez de vous affliger; la honte seule que vous cause la présence d'un père qui vous surprend excite vos pleurs en ce moment. Vous ne prévoyez pas encore tous les sujets de douleur que votre amant vous prépare peut-être. Et vous, imprudente Marcelle, qu'avez-vous fait? dans quel précipice nous jette votre zèle indiscret pour ma famille! j'avoue que l'alliance d'un homme tel que le comte a pu vous éblouir, et c'est ce qui vous sauve dans mon esprit; mais, malheureuse que vous êtes, ne fallait-il pas vous défier d'un amant de ce caractère? Plus il a de crédit et de faveur, plus vous deviez être en garde contre lui. S'il ne se fait pas un scrupule de manquer de foi à Léonor, quel parti faudra-t-il que je prenne? Implorerai-je le secours des lois? une personne de son rang saura bien se mettre à l'abri de leur sévérité. Je veux bien que, fidèle à ses serments, il ait envie de tenir parole à ma fille: si le roi, comme il vous l'a dit, a dessein de lui faire épouser une autre dame, il est à craindre que ce prince ne l'y oblige par son autorité.
«—Oh! pour l'y obliger, seigneur, interrompit Léonor, ce n'est pas ce qui doit nous alarmer. Le comte nous a bien assuré que le roi ne fera pas une si grande violence à ses sentiments.—J'en suis persuadée, dit la dame Marcelle: outre que ce monarque aime trop son favori pour exercer sur lui cette tyrannie, il est trop généreux pour vouloir causer un déplaisir mortel au vaillant don Luis de Cespédes, qui a donné tous ses beaux jours au service de l'État.
«—Fasse le ciel, reprit le vieillard en soupirant, que mes craintes soient vaines! je vais chez le comte lui demander un éclaircissement là-dessus; les yeux d'un père sont pénétrants: je verrai jusqu'au fond de son âme; si je le trouve dans la disposition que je souhaite, je vous pardonnerai le passé; mais, ajouta-t-il d'un ton plus ferme, si dans ses discours je démêle un cœur perfide, vous irez toutes deux dans une retraite pleurer votre imprudence le reste de vos jours.» A ces mots, il ramassa son épée, et, les laissant se remettre de la frayeur qu'il leur avait causée, il remonta dans son appartement pour s'habiller.»
Asmodée, en cet endroit de son récit, fut interrompu par l'écolier, qui lui dit: «Quelque intéressante que soit l'histoire que vous me racontez, une chose que j'aperçois m'empêche de vous écouter aussi attentivement que je le voudrais. Je découvre dans une maison une femme qui me paraît gentille, entre un jeune homme et un vieillard. Ils boivent tous trois apparemment des liqueurs exquises; et tandis que le cavalier suranné embrasse la dame, la friponne par derrière donne une de ses mains à baiser au jeune homme, qui sans doute est son galant.—Tout au contraire, répondit le boiteux, c'est son mari, et l'autre son amant. Ce vieillard est un homme de conséquence; un commandeur de l'ordre militaire de Calatrava. Il se ruine pour cette femme, dont l'époux a une petite charge à la cour: elle fait des caresses par intérêt à son vieux soupirant, et des infidélités en faveur de son mari, par inclination.
—Ce tableau est joli, répliqua Zambullo. L'époux ne serait-il pas Français?—Non, répartit le diable, il est espagnol. Oh! la bonne ville de Madrid ne laisse pas d'avoir aussi dans ses murs des maris débonnaires; mais ils n'y fourmillent pas comme dans celle de Paris, qui, sans contredit, est la cité du monde la plus fertile en pareils habitants.—Pardon, seigneur Asmodée, dit don Cléofas, si j'ai coupé le fil de l'histoire de Léonor: continuez-la, je vous prie; elle m'attache infiniment; j'y trouve des nuances de séduction qui m'enlèvent.» Le démon la reprit ainsi.
CHAPITRE V
Suite et conclusion des amours du comte de Belflor.
Don Luis sortit de bon matin, et se rendit chez le comte, qui, ne croyant pas avoir été découvert, fut surpris de cette visite. Il alla au-devant du vieillard, et après l'avoir accablé d'embrassades: «Que j'ai de joie, dit-il, de voir ici le seigneur don Luis! viendrait-il m'offrir l'occasion de le servir?—Seigneur, lui répondit don Luis, ordonnez, s'il vous plaît, que nous soyons seuls.»
«Belflor fit ce qu'il souhaitait. Ils s'assirent tous deux; et le vieillard prenant la parole: «Seigneur, dit-il, mon bonheur et mon repos ont besoin d'un éclaircissement que je viens vous demander. Je vous ai vu ce matin sortir de l'appartement de Léonor. Elle m'a tout avoué: elle m'a dit....—Elle vous a dit que je l'aime, interrompit le comte, pour éluder un discours qu'il ne voulait pas entendre; mais elle ne vous a que faiblement exprimé tout ce que je sens pour elle; j'en suis enchanté; c'est une fille tout adorable; esprit, beauté, vertu, rien ne lui manque. On m'a dit que vous avez aussi un fils qui achève ses études à Alcala: ressemble-t-il à sa sœur? S'il en a la beauté, et pour peu qu'il tienne de vous d'ailleurs, ce doit être un cavalier parfait; je meurs d'envie de le voir, et je vous offre tout mon crédit pour lui.
«—Je vous suis redevable de cette offre, dit gravement don Luis; mais venons à ce que....—Il faut le mettre incessamment dans le service, interrompit encore le comte; je me charge de sa fortune: il ne vieillira point dans la classe des officiers subalternes; c'est de quoi je puis vous assurer.—Répondez-moi, comte, reprit brusquement le vieillard, et cessez de me couper la parole. Avez-vous dessein ou non de tenir la promesse......?—Oui, sans doute, interrompit Belflor pour la troisième fois, je tiendrai la promesse que je vous fais d'appuyer votre fils de toute ma faveur: comptez sur moi, je suis homme réel.—C'en est trop, comte, s'écria Cespédes en se levant: après avoir séduit ma fille, vous osez encore m'insulter! mais je suis noble, et l'offense que vous me faites ne demeurera pas impunie.» En achevant ces mots, il se retira chez lui, le cœur plein de ressentiment, et roulant dans son esprit mille projets de vengeance.
«Dès qu'il y fut arrivé, il dit avec beaucoup d'agitation à Léonor et à la dame Marcelle: «Ce n'était pas sans raison que le comte m'était suspect; c'est un traître dont je veux me venger. Pour vous, dès demain vous entrerez toutes deux dans un couvent; vous n'avez qu'à vous y préparer; et rendez grâce au ciel que ma colère se borne à ce châtiment.» En disant cela, il alla s'enfermer dans son cabinet, pour penser mûrement au parti qu'il avait à prendre dans une conjoncture aussi délicate.
«Quelle fut la douleur de Léonor, quand elle eut entendu dire que Belflor était perfide! Elle demeura quelque temps immobile; une pâleur mortelle se répandit sur son visage; ses esprits l'abandonnèrent, et elle tomba sans mouvement entre les bras de sa gouvernante, qui crut qu'elle allait expirer. Cette duègne apporta tous ses soins pour la faire revenir de son évanouissement. Elle y réussit. Léonor reprit l'usage de ses sens, ouvrit les yeux, et voyant sa gouvernante empressée à la secourir: «Que vous êtes barbare! lui dit-elle en poussant un profond soupir; pourquoi m'avez-vous tirée de l'heureux état où j'étais? je ne sentais pas l'horreur de ma destinée. Que ne me laissiez-vous mourir! Vous qui savez toutes les peines qui doivent troubler le repos de ma vie, pourquoi me la voulez-vous conserver?»
«Marcelle essaya de la consoler, mais ne fit que l'aigrir davantage. «Tous vos discours sont superflus, s'écria la fille de don Luis; je ne veux rien écouter: ne perdez pas le temps à combattre mon désespoir; vous devriez plutôt l'irriter, vous qui m'avez plongée dans l'abîme affreux où je suis: c'est vous qui m'avez répondu de la sincérité du comte; sans vous je ne me serais pas livrée à l'inclination que j'avais pour lui; j'en aurais insensiblement triomphé: il n'en aurait jamais du moins tiré le moindre avantage. Mais je ne veux pas, poursuivit-elle, vous imputer mon malheur, et je n'en accuse que moi: je ne devais pas suivre vos conseils, en recevant la foi d'un homme sans la participation de mon père. Quelque glorieuse que fût pour moi la recherche du comte de Belflor, il fallait le mépriser, plutôt que de le ménager aux dépens de mon honneur; enfin, je devais me défier de lui, de vous et de moi. Après avoir été assez faible pour me rendre à ses serments perfides, après l'affliction que je cause au malheureux don Luis et le déshonneur que je fais à ma famille, je me déteste moi-même, et, loin de craindre la retraite dont on me menace, je voudrais aller cacher ma honte dans le plus horrible séjour.»
«En parlant de cette sorte, elle ne se contentait pas de pleurer abondamment: elle déchirait ses habits, et s'en prenait à ses beaux cheveux de l'injustice de son amant. La duègne, pour se conformer à la douleur de sa maîtresse, n'épargna pas les grimaces: elle laissa couler quelques pleurs de commande, fit mille imprécations contre les hommes en général, et en particulier contre Belflor. «Est-il possible, s'écria-t-elle, que le comte, qui m'a paru plein de droiture et de probité, soit assez scélérat pour nous avoir trompées toutes deux! Je ne puis revenir de ma surprise, ou plutôt je ne puis encore me persuader cela.
«—En effet, dit Léonor, quand je me le représente à mes genoux, quelle fille ne se serait pas fiée à son air tendre, à ses serments dont il prenait si hardiment le ciel à témoin, à ses transports qui se renouvelaient sans cesse? Ses yeux me montraient encore plus d'amour que sa bouche ne m'en exprimait; en un mot, il paraissait charmé de ma vue. Non, il ne me trompait point; je ne puis le penser. Mon père ne lui aura pas parlé peut-être avec assez de ménagement; ils se seront piqués tous deux, et le comte lui aura moins répondu en amant qu'en grand seigneur. Mais je me flatte aussi peut-être! Il faut que je sorte de cette incertitude: je vais écrire à Belflor, et lui mander que je l'attends ici cette nuit; je veux qu'il vienne rassurer mon cœur alarmé, ou me confirmer lui-même sa trahison.»
«La dame Marcelle applaudit à ce dessein: elle conçut même quelque espérance que le comte, tout ambitieux qu'il était, pourrait bien être touché des larmes que Léonor répandrait dans cette entrevue, et se déterminer à l'épouser.
«Pendant ce temps-là, Belflor, débarrassé du bon homme don Luis, rêvait dans son appartement aux suites que pourrait avoir la réception qu'il venait de lui faire. Il jugea bien que tous les Cespédes, irrités de l'injure, songeraient à la venger; mais cela ne l'inquiétait que faiblement. L'intérêt de son amour l'occupait bien davantage. Il pensait que Léonor serait mise dans un couvent, ou du moins qu'elle serait désormais gardée à vue; que selon toutes les apparences il ne la reverrait plus. Cette pensée l'affligeait, et il cherchait dans son esprit quelque moyen de prévenir ce malheur, lorsque son valet de chambre lui apporta une lettre que la dame Marcelle venait de lui mettre entre les mains; c'était un billet de Léonor, conçu en ces termes:
Je dois demain quitter le monde, pour aller m'ensevelir dans une retraite. Me voir déshonorée, odieuse à ma famille et à moi-même, c'est l'état déplorable où je suis réduite pour vous avoir écouté. Je vous attends encore cette nuit. Dans mon désespoir, je cherche de nouveaux tourments: venez m'avouer que votre cœur n'a point eu de part aux serments que votre bouche m'a faits, ou venez les justifier par une conduite qui peut seule adoucir la rigueur de mon destin. Comme il pourrait y avoir quelque péril dans ce rendez-vous, après ce qui s'est passé entre vous et mon père, faites-vous accompagner par un ami. Quoique vous fassiez tout le malheur de ma vie, je sens que je m'intéresse encore à la vôtre.
«Le comte lut deux ou trois fois cette lettre, et se représentant la fille de don Luis dans la situation où elle se dépeignait, il en fut ému. Il rentra en lui-même: la raison, la probité, l'honneur, dont sa passion lui avait fait violer toutes les lois, commencèrent à reprendre sur lui leur empire. Il sentit tout d'un coup dissiper son aveuglement; et comme un homme sorti d'un violent accès de fièvre rougit des paroles et des actions extravagantes qui lui sont échappées, il eut honte de tous les lâches artifices dont il s'était servi pour contenter ses désirs.
«Qu'ai-je fait, dit-il, malheureux! Quel démon m'a possédé? J'ai promis d'épouser Léonor: j'en ai pris le ciel à témoin: j'ai feint que le roi m'avait proposé un parti: mensonge, perfidie, sacrilége, j'ai tout mis en usage pour corrompre l'innocence. Quelle fureur! ne valait-il pas mieux employer mes efforts à détruire mon amour, qu'à le satisfaire par des voies si criminelles? Cependant voilà une fille de condition séduite; je l'abandonne à la colère de ses parents que je déshonore avec elle, et je la rends misérable pour prix de m'avoir rendu heureux: quelle ingratitude! Ne dois-je pas plutôt réparer l'outrage que je lui fais? Oui, je le dois, et je veux, en l'épousant, dégager la parole que je lui ai donnée. Qui pourrait s'opposer à un dessein si juste? ses bontés doivent-elles me prévenir contre sa vertu? non, je sais combien sa résistance m'a coûté à vaincre. Elle s'est moins rendue à mes transports qu'à la foi jurée... Mais d'un autre côté, si je me borne à ce choix, je me fais un tort considérable. Moi qui puis aspirer aux plus nobles et aux plus riches héritières de l'État, je me contenterai de la fille d'un simple gentilhomme, qui n'a qu'un bien médiocre! Que pensera-t-on de moi à la cour? On dira que j'ai fait un mariage ridicule.»
«Belflor, ainsi partagé entre l'amour et l'ambition, ne savait à quoi se résoudre; mais quoiqu'il fût encore incertain s'il épouserait Léonor ou s'il ne l'épouserait point, il ne laissa pas de se déterminer à l'aller trouver la nuit prochaine, et il chargea son valet de chambre d'en avertir la dame Marcelle.
«Don Luis, de son côté, passa la journée à songer au rétablissement de son honneur. La conjoncture lui paraissait fort embarrassante. Recourir aux lois civiles, c'était rendre son déshonneur public, outre qu'il craignait, avec grande raison, que la justice ne fût d'une part et les juges de l'autre: il n'osait pas non plus s'aller jeter aux pieds du roi. Comme il croyait que ce prince avait dessein de marier Belflor, il avait peur de faire une démarche inutile; il ne lui restait donc que la voie des armes, et ce fut à ce parti qu'il s'arrêta.
«Dans la chaleur de son ressentiment, il fut tenté de faire un appel au comte; mais, venant à considérer qu'il était trop vieux et trop faible pour oser se fier à son bras, il aima mieux s'en remettre à son fils, dont il jugea les coups plus sûrs que les siens. Il envoya donc un de ses domestiques à Alcala avec une lettre, par laquelle il mandait à son fils de venir incessamment à Madrid, venger une offense faite à la famille des Cespédes.
«Ce fils, nommé don Pèdre, est un cavalier de dix-huit ans, parfaitement bien fait, et si brave, qu'il passe, dans la ville d'Alcala, pour le plus redoutable écolier de l'université; mais vous le connaissez, ajouta le diable, et il n'est pas besoin que je m'étende sur cela.—Il est vrai, dit don Cléofas, qu'il a toute la valeur et tout le mérite que l'on puisse avoir.
—Ce jeune homme, reprit Asmodée, n'était point alors à Alcala, comme son père se l'imaginait. Le désir de revoir une dame qu'il aimait l'avait amené à Madrid. La dernière fois qu'il y était venu voir sa famille, il avait fait cette conquête au Prado. Il n'en savait point encore le nom; on avait exigé de lui qu'il ne ferait aucune démarche pour s'en informer, et il s'était soumis, quoique avec beaucoup de peine, à cette cruelle nécessité. C'était une fille de condition qui avait pris de l'amitié pour lui, et qui, croyant devoir se défier de la discrétion et de la constance d'un écolier, jugeait à propos de le bien éprouver avant de se faire connaître.
«Il était plus occupé de son inconnue que de la philosophie d'Aristote, et le peu de chemin qu'il y a d'ici à Alcala était cause qu'il faisait souvent, comme vous, l'école buissonnière, avec cette différence, que c'était pour un objet qui le méritait mieux que votre dona Thomasa. Pour dérober la connaissance de ses amoureux voyages à don Luis son père, il avait coutume de loger dans une auberge à l'extrémité de la ville, où il avait soin de se tenir caché sous un nom emprunté. Il n'en sortait que le matin à certaine heure, qu'il lui fallait aller à une maison où la dame qui lui faisait si mal faire ses études avait la bonté de se rendre, accompagnée d'une femme de chambre. Il demeurait donc enfermé dans son auberge pendant le reste du jour; mais, en récompense, dès que la nuit était venue, il se promenait partout dans la ville.
«Il arriva qu'une nuit, comme il traversait une rue détournée, il entendit des voix et des instruments qui lui parurent dignes de son attention. Il s'arrêta pour les écouter: c'était une sérénade; le cavalier qui la donnait était ivre et naturellement brutal. Il n'eut pas si tôt aperçu notre écolier, qu'il vint à lui avec précipitation, et sans autre compliment: «Ami, lui dit-il d'un ton brusque, passez votre chemin: les gens curieux sont ici fort mal reçus.—«Je pourrais me retirer, répondit don Pèdre choqué de ces paroles, si vous m'en aviez prié de meilleure grâce; mais je veux demeurer pour vous apprendre à parler.—Voyons donc, reprit le maître du concert, en tirant son épée, qui de nous deux cédera la place à l'autre.»
«Don Pèdre mit aussi l'épée à la main, et ils commencèrent à se battre. Quoique le maître de la sérénade s'en acquittât avec assez d'adresse, il ne put parer un coup mortel qui lui fut porté, et il tomba sur le carreau. Tous les acteurs du concert, qui avaient déjà quitté leurs instruments et tiré leurs épées pour accourir à son secours, s'avancèrent pour le venger. Ils attaquèrent tous ensemble don Pèdre, qui, dans cette occasion, montra ce qu'il savait faire. Outre qu'il parait avec une agilité surprenante toutes les bottes qu'on lui portait, il en poussait de furieuses, et occupait à la fois tous ses ennemis.
«Cependant ils étaient si opiniâtres et en si grand nombre, que, tout habile escrimeur qu'il était, il n'aurait pu éviter sa perte, si le comte de Belflor, qui passait alors par cette rue, n'eût pris sa défense. Le comte avait du cœur et beaucoup de générosité: il ne put voir tant de gens armés contre un seul homme sans s'intéresser pour lui. Il tira son épée, et, courant se ranger auprès de don Pèdre, il poussa si vivement avec lui les acteurs de la sérénade, qu'ils s'enfuirent tous, les uns blessés, et les autres de peur de l'être.
«Après leur retraite, l'écolier voulut remercier le comte du secours qu'il en avait reçu; mais Belflor l'interrompit: «Laissons là ces discours, lui dit-il; n'êtes-vous point blessé?—Non, répondit don Pèdre.—Eloignons-nous d'ici, reprit le comte: je vois que vous avez tué un homme; il est dangereux de vous arrêter plus longtemps dans cette rue: la justice vous y pourrait surprendre.» Ils marchèrent aussitôt à grands pas, gagnèrent une autre rue, et quand ils furent loin de celle où s'était donné le combat, ils s'arrêtèrent.
«Don Pèdre, poussé par les mouvements d'une juste reconnaissance, pria le comte de ne lui pas cacher le nom du cavalier à qui il avait tant d'obligation. Belflor ne lui fit aucune difficulté de le lui apprendre, et il lui demanda aussi le sien; mais l'écolier, ne voulant pas se faire connaître, répondit qu'il s'appelait don Juan de Matos, et l'assura qu'il se souviendrait éternellement de ce qu'il avait fait pour lui.
«Je veux, lui dit le comte, vous offrir dès cette nuit une occasion de vous acquitter envers moi. J'ai un rendez-vous qui n'est pas sans péril; j'allais chercher un ami pour m'y accompagner: je connais votre valeur; puis-je vous proposer, don Juan, de venir avec moi?—Ce doute m'outrage, répartit l'écolier; je ne saurais faire un meilleur usage de la vie que vous m'avez conservée, que de l'exposer pour vous. Partons, je suis prêt à vous suivre.» Ainsi Belflor conduisit lui-même don Pèdre à la maison de don Luis, et ils entrèrent tous deux par le balcon dans l'appartement de Léonor.»
«Don Cléofas, en cet endroit, interrompit le diable: «Seigneur Asmodée, lui dit-il, comment est-il possible que don Pèdre ne reconnût point la maison de son père?—Il n'avait garde de la reconnaître, répondit le démon; c'était une nouvelle demeure: don Luis avait changé de quartier, et logeait dans cette maison depuis huit jours, ce que don Pèdre ne savait pas: c'est ce que j'allais vous dire lorsque vous m'avez interrompu. Vous êtes trop vif: vous avez la mauvaise habitude de couper la parole aux gens: corrigez-vous de ce défaut-là.
«Don Pèdre, continua le boiteux, ne croyait donc pas être chez son père: il ne s'aperçut pas non plus que la personne qui les introduisait était la dame Marcelle, puisqu'elle les reçut sans lumière dans une antichambre, où Belflor pria son compagnon de rester, pendant qu'il serait dans la chambre de sa dame. L'écolier y consentit, et s'assit sur une chaise, l'épée nue à la main, de peur de surprise. Il se mit à rêver aux faveurs dont il jugea que l'amour allait combler Belflor, et il souhaitait d'être aussi heureux que lui: quoiqu'il ne fût pas maltraité de sa dame inconnue, elle n'avait pas encore pour lui toutes les bontés que Léonor avait pour le comte.
«Pendant qu'il faisait là-dessus toutes les réflexions que peut faire un amant passionné, il entendit qu'on essayait doucement d'ouvrir une porte qui n'était pas celle des amants, et il vit paraître de la lumière par le trou de la serrure. Il se leva brusquement, s'avança vers la porte qui s'ouvrit, et présenta la pointe de son épée à son père: car c'était lui qui venait dans l'appartement de Léonor pour voir si le comte n'y serait point. Le bonhomme ne croyait pas, après ce qui s'était passé, que sa fille et Marcelle eussent osé le recevoir encore; c'est ce qui l'avait empêché de les faire coucher dans un autre appartement: il s'était toutefois avisé de penser que, devant entrer le lendemain dans un couvent, elles auraient peut-être voulu l'entretenir pour la dernière fois.
«Qui que tu sois, lui dit l'écolier, n'entre point ici, ou bien il t'en coûtera la vie.» A ces mots, don Luis envisage don Pèdre, qui de son côté le regarde avec attention. Ils se reconnaissent. «Ah! mon fils, s'écrie le vieillard, avec quelle impatience je vous attendais! Pourquoi ne m'avez-vous pas fait avertir de votre arrivée? Craigniez-vous de troubler mon repos? Hélas! je n'en puis prendre dans la cruelle situation où je me trouve!—O mon père! dit don Pèdre tout éperdu, est-ce vous que je vois? mes yeux ne sont-ils point déçus par une trompeuse ressemblance?—D'où vient cet étonnement, reprit don Luis? N'êtes-vous pas chez votre père? ne vous ai-je pas mandé que je demeure dans cette maison depuis huit jours?—Juste ciel, répliqua l'écolier, qu'est-ce que j'entends? je suis donc ici dans l'appartement de ma sœur?»
«Comme il achevait ces paroles, le comte, qui avait entendu du bruit, et qui crut qu'on attaquait son escorte, sortit l'épée à la main de la chambre de Léonor. Dès que le vieillard l'aperçut, il devint furieux, et, le montrant à son fils: «Voilà, s'écria-t-il, l'audacieux qui a ravi mon repos, et porté à notre honneur une mortelle atteinte. Vengeons-nous. Hâtons-nous de punir ce traître.» En disant cela, il tira son épée, qu'il avait sous sa robe de chambre, et voulut attaquer Belflor; mais don Pèdre le retint. «Arrêtez, mon père, lui dit-il; modérez, je vous prie, les transports de votre colère...—Quel est votre dessein, mon fils? répondit le vieillard; vous retenez mon bras! vous croyez sans doute qu'il manque de force pour nous venger. Hé bien! tirez donc raison vous-même de l'offense qu'on nous a faite; aussi bien est-ce pour cela que je vous ai mandé de revenir à Madrid. Si vous périssez, je prendrai votre place; il faut que le comte tombe sous nos coups, ou qu'il nous ôte à tous deux la vie, après nous avoir ôté l'honneur.
«—Mon père, reprit don Pèdre, je ne puis accorder à votre impatience ce qu'elle attend de moi. Bien loin d'attenter à la vie du comte, je ne suis venu ici que pour la défendre. Ma parole y est engagée; mon honneur le demande. Sortons, comte, poursuivit-il en s'adressant à Belflor.—Ah! lâche, interrompit don Luis, en regardant don Pèdre d'un œil irrité, tu t'opposes toi-même à une vengeance qui devrait t'occuper tout entier! Mon fils, mon propre fils est d'intelligence avec le perfide qui a suborné ma fille! mais n'espère pas tromper mon ressentiment; je vais appeler tous mes domestiques; je veux qu'ils me vengent de sa trahison et de ta lâcheté.
«—Seigneur, répliqua don Pèdre, rendez plus de justice à votre fils; cessez de le traiter de lâche; il ne mérite point ce nom odieux. Le comte m'a sauvé la vie cette nuit. Il m'a proposé, sans me connaître, de l'accompagner à son rendez-vous. Je me suis offert à partager les périls qu'il y pouvait courir, sans savoir que ma reconnaissance engageait imprudemment mon bras contre l'honneur de ma famille. Ma parole m'oblige donc à défendre ici ses jours: par-là je m'acquitte envers lui; mais je ne ressens pas moins vivement que vous l'injure qu'il nous a faite, et dès demain vous me verrez chercher à répandre son sang avec autant d'ardeur que vous m'en voyez aujourd'hui à le conserver.»
«Le comte, qui n'avait point parlé jusque-là tant il avait été frappé du merveilleux de cette aventure, prit alors la parole: «Vous pourriez, dit-il à l'écolier, assez mal venger cette injure par la voie des armes: je veux vous offrir un moyen plus sûr de rétablir votre honneur. Je vous avouerai que jusqu'à ce jour je n'ai pas eu dessein d'épouser Léonor; mais ce matin j'ai reçu de sa part une lettre qui m'a touché, et ses pleurs viennent d'achever l'ouvrage; le bonheur d'être son époux fait à présent ma plus chère envie.—Si le roi vous destine une autre femme, dit don Luis, comment vous dispenserez-vous...?—Le roi ne m'a proposé aucun parti, interrompit Belflor en rougissant. Pardonnez, de grâce, cette fable à un homme dont la raison était troublée par l'amour. C'est un crime que la violence de ma passion m'a fait commettre, et que j'expie en vous l'avouant.
«—Seigneur, reprit le vieillard, après cet aveu qui sied bien à un grand cœur, je ne doute plus de votre sincérité: je vois que vous voulez en effet réparer l'affront que nous avons reçu; ma colère cède aux assurances que vous m'en donnez: souffrez que j'oublie mon ressentiment dans vos bras.» En achevant ces mots, il s'approcha du comte, qui s'était avancé pour le prévenir. Ils s'embrassèrent tous deux à plusieurs reprises; ensuite Belflor, se tournant vers don Pèdre: «Et vous, faux don Juan, lui dit-il, vous qui avez déjà gagné mon estime par une valeur incomparable et par des sentiments généreux, venez, que je vous voue une amitié de frère.» En disant cela, il embrassa don Pèdre, qui reçut ses embrassements d'un air soumis et respectueux, et lui répondit: «Seigneur, en me promettant une amitié si précieuse, vous acquérez la mienne. Comptez sur un homme qui vous sera dévoué jusqu'au dernier moment de sa vie.»
«Pendant que ces cavaliers tenaient de semblables discours, Léonor, qui était à la porte de sa chambre, ne perdait pas un mot de tout ce que l'on disait. Elle avait d'abord été tentée de se montrer et de s'aller jeter au milieu des épées, sans savoir pourquoi. Marcelle l'en avait empêchée; mais lorsque cette adroite duègne vit que les affaires se terminaient à l'amiable, elle jugea que la présence de sa maîtresse et la sienne ne gâteraient rien. C'est pourquoi elles parurent toutes deux le mouchoir à la main, et coururent en pleurant se prosterner devant don Luis. Elles craignaient, avec raison, qu'après les avoir surprises la nuit dernière, il ne leur sût mauvais gré de la récidive; mais il fit relever Léonor, et lui dit: «Ma fille, essuyez vos larmes, je ne vous ferai point de nouveaux reproches; puisque votre amant veut garder la foi qu'il vous a jurée, je consens d'oublier le passé.
«—Oui, seigneur don Luis, dit le comte, j'épouserai Léonor; et pour réparer encore mieux l'offense que je vous ai faite, pour vous donner une satisfaction plus entière, et à votre fils un gage de l'amitié que je lui ai vouée, je lui offre ma sœur Eugénie.—Ah! seigneur, s'écria don Luis avec transport, que je suis sensible à l'honneur que vous faites à mon fils! Quel père fut jamais plus content? Vous me donnez autant de joie que vous m'avez causé de douleur.»
«Si le vieillard parut charmé de l'offre du comte, il n'en fut pas de même de don Pèdre: comme il était fortement épris de son inconnue, il demeura si troublé, si interdit, qu'il ne put dire une parole; mais Belflor, sans faire attention à son embarras, sortit, en disant qu'il allait ordonner les apprêts de cette double union, et qu'il lui tardait d'être attaché à eux par des chaînes si étroites.
«Après son départ, don Luis laissa Léonor dans son appartement, et monta dans le sien avec don Pèdre, qui lui dit avec toute la franchise d'un écolier: «Seigneur, dispensez-moi, je vous prie, d'épouser la sœur du comte: c'est assez qu'il épouse Léonor. Ce mariage suffit pour rétablir l'honneur de notre famille.—Hé quoi! mon fils, répondit le vieillard, auriez-vous de la répugnance à vous marier avec la sœur du comte?—Oui, mon père, répartit don Pèdre; cette union, je vous l'avoue, serait un cruel supplice pour moi, et je ne vous en cacherai point la cause. J'aime, ou, pour mieux dire, j'adore depuis six mois une dame charmante: j'en suis écouté; elle seule peut faire le bonheur de ma vie.
«—Que la condition d'un père est malheureuse! dit alors don Luis; il ne trouve presque jamais ses enfants disposés à faire ce qu'il désire; mais quelle est donc cette personne qui a fait sur vous une si forte impression?—Je ne le sais point encore, lui répondit don Pèdre: elle a promis de me l'apprendre lorsqu'elle sera satisfaite de ma constance et de ma discrétion; mais je ne doute pas que sa maison ne soit une des plus illustres d'Espagne.
«—Et vous croyez, répliqua le vieillard en changeant de ton, que j'aurai la complaisance d'approuver votre amour romanesque? Je souffrirai que vous renonciez au plus glorieux établissement que la fortune puisse vous offrir, pour vous conserver fidèle à un objet dont vous ne savez pas seulement le nom? N'attendez point cela de ma bonté. Etouffez plutôt les sentiments que vous avez pour une personne qui est peut-être indigne de vous les avoir inspirés, et ne songez qu'à mériter l'honneur que le comte veut vous faire.—Tous ces discours sont inutiles, mon père, répartit l'écolier; je sens que je ne pourrai jamais oublier mon inconnue: rien ne sera capable de me détacher d'elle. Quand on me proposerait une infante....—Arrêtez, s'écria brusquement don Luis, c'est trop insolemment vanter une constance qui excite ma colère. Sortez, et ne vous présentez plus devant moi que vous ne soyez prêt à m'obéir.»
«Don Pèdre n'osa répliquer à ces paroles de peur de s'en attirer de plus dures. Il se retira dans une chambre, où il passa le reste de la nuit à faire des réflexions autant tristes qu'agréables. Il pensait avec douleur qu'il allait se brouiller avec toute sa famille en refusant d'épouser la sœur du comte; mais il en était tout consolé, lorsqu'il venait à se représenter que son inconnue lui tiendrait compte d'un si grand sacrifice. Il se flattait même qu'après une si belle preuve de fidélité, elle ne manquerait pas de lui découvrir sa condition, qu'il s'imaginait égale pour le moins à celle d'Eugénie.
«Dans cette espérance, il sortit dès qu'il fut jour, et alla se promener au Prado, en attendant l'heure de se rendre au logis de dona Juana: c'est le nom de la dame chez qui il avait coutume d'entretenir tous les matins sa maîtresse. Il attendit ce moment avec beaucoup d'impatience; et quand il fut venu, il courut au rendez-vous.
«Il y trouva l'inconnue, qui s'y était rendue de meilleure heure qu'à l'ordinaire; mais il la trouva qui fondait en pleurs avec dona Juana, et qui paraissait agitée d'une vive douleur. Quel spectacle pour un amant! Il s'approcha d'elle tout troublé, et, se jetant à ses genoux: «Madame, lui dit-il, que dois-je penser de l'état où je vous vois? quel malheur m'annoncent ces larmes qui me percent le cœur?—Vous ne vous attendez pas, lui répondit-elle, au coup fatal que j'ai à vous porter. La fortune cruelle va nous séparer pour jamais: nous ne nous verrons plus.»
«Elle accompagna ces paroles de tant de soupirs, que je ne sais si don Pèdre fut plus touché des choses qu'elle disait, que de l'affliction dont elle paraissait saisie en les disant: «Juste ciel, s'écria-t-il avec un transport de fureur dont il ne fut pas maître, peux-tu souffrir que l'on détruise une union dont tu connais l'innocence! Mais, Madame, ajouta-t-il, vous avez pris peut-être de fausses alarmes. Est-il certain qu'on vous arrache au plus fidèle amant qui fut jamais? suis-je en effet le plus malheureux de tous les hommes?—Notre infortune n'est que trop assurée, répondit l'inconnue: mon frère, de qui ma main dépend, me marie aujourd'hui; il vient de me le déclarer lui-même.—«Eh! quel est cet heureux époux? répliqua don Pèdre avec précipitation. Nommez-le moi, Madame; je vais, dans mon désespoir....—Je ne sais point encore son nom, interrompit l'inconnue; mon frère n'a pas voulu m'en instruire; il m'a dit seulement qu'il souhaitait que je visse le cavalier auparavant.
«—Mais, Madame, dit don Pèdre, vous soumettrez-vous sans résistance aux volontés d'un frère? Vous laisserez-vous entraîner à l'autel sans vous plaindre d'un si cruel sacrifice? Ne ferez-vous rien en ma faveur? Hélas, je n'ai pas craint de m'exposer à la colère de mon père pour me conserver à vous: ses menaces n'ont pu ébranler ma fidélité, et, avec quelque rigueur qu'il puisse me traiter, je n'épouserai point la dame qu'on me propose, quoique ce soit un parti très-considérable.—Et qui est cette dame, dit l'inconnue?—C'est la sœur du comte de Belflor, répondit l'écolier.—Ah! don Pèdre, répliqua l'inconnue, en faisant paraître une extrême surprise, vous vous méprenez sans doute; vous n'êtes point sûr de ce que vous dites. Est-ce en effet Eugénie, la sœur de Belflor, que l'on vous a proposée?
«—Oui, Madame, répartit don Pèdre; le comte lui-même m'a offert sa main.—Hé quoi! s'écria-t-elle, il serait possible que vous fussiez ce cavalier à qui mon frère me destine?—Qu'entends-je! s'écria l'écolier à son tour, la sœur du comte de Belflor serait mon inconnue!—Oui, don Pèdre, répartit Eugénie; mais peu s'en faut que je ne croie plus l'être en ce moment, tant j'ai de peine à me persuader du bonheur dont vous m'assurez.»
«A ces mots, don Pèdre lui embrassa les genoux: ensuite il lui prit une de ses mains, qu'il baisa avec tous les transports que peut sentir un amant qui passe subitement d'une extrême douleur à un excès de joie. Pendant qu'il s'abandonnait aux mouvements de son amour, Eugénie, de son côté, lui faisait mille caresses, qu'elle accompagnait de mille paroles tendres et flatteuses. «Que mon frère, disait-elle, m'eût épargné de peines, s'il m'eût nommé l'époux qu'il me destine! Que j'avais déjà conçu d'aversion pour cet époux! Ah! mon cher don Pèdre! que je vous ai haï!—Belle Eugénie, répondait-il, que cette haine a de charmes pour moi! Je veux la mériter en vous adorant toute ma vie.»
«Après que ces deux amants se furent donné toutes les marques les plus touchantes d'une tendresse mutuelle, Eugénie voulut savoir comment l'écolier avait pu gagner l'amitié de son frère. Don Pèdre ne lui cacha point les amours du comte et de sa sœur, et lui raconta tout ce qui s'était passé la nuit dernière. Ce fut pour elle un surcroît de plaisir d'apprendre que son frère devait épouser la sœur de son amant. Dona Juana prenait trop de part au sort de son amie pour n'être pas sensible à cet heureux événement: elle lui en témoigna sa joie aussi bien qu'à don Pèdre, qui se sépara enfin d'Eugénie après être convenu avec elle qu'ils ne feraient pas semblant tous deux de se connaître quand ils se verraient devant le comte.
«Don Pèdre s'en retourna chez son père, qui, le trouvant disposé à lui obéir, en fut d'autant plus réjoui qu'il attribua son obéissance à la manière ferme dont il lui avait parlé la nuit. Ils attendaient des nouvelles de Belflor, lorsqu'ils reçurent un billet de sa part. Il leur mandait qu'il venait d'obtenir l'agrément du roi pour son mariage et pour celui de sa sœur, avec une charge considérable pour don Pèdre; que dès le lendemain ces deux mariages se pourraient faire, parce que les ordres qu'il avait donnés pour cela s'exécutaient avec tant de diligence, que les préparatifs étaient déjà fort avancés. Il vint l'après-dînée confirmer ce qu'il leur avait écrit, et leur présenter Eugénie.
«Don Luis fit à cette dame toutes les caresses imaginables, et Léonor ne se lassait point de l'embrasser. Pour don Pèdre, de quelques mouvements d'amour et de joie qu'il fût agité, il se contraignit pour ne pas donner au comte le moindre soupçon de leur intelligence.
«Comme Belflor s'attachait particulièrement à observer sa sœur, il crut remarquer, malgré la contrainte qu'elle s'imposait, que don Pèdre ne lui déplaisait pas. Pour en être plus assuré, il la prit un moment en particulier, et lui fit avouer qu'elle trouvait le cavalier fort à son gré. Il lui apprit ensuite son nom et sa naissance, ce qu'il n'avait pas voulu lui dire auparavant, de peur que l'inégalité des conditions ne la prévînt contre lui, et ce qu'elle feignit d'entendre comme si elle l'eût ignoré.
«Enfin, après beaucoup de compliments de part et d'autre, il fut résolu que les noces se feraient chez don Luis. Elles ont été faites ce soir et ne sont point encore achevées; voilà pourquoi l'on se réjouit dans cette maison. Tout le monde s'y livre à la joie. La seule dame Marcelle n'a point de part à ces réjouissances: elle pleure en ce moment, tandis que les autres rient; car le comte de Belflor, après son mariage, a tout avoué à don Luis, qui a fait enfermer cette duègne en el monasterio de las arrepentidas, où les mille pistoles qu'elle a reçues pour séduire Léonor serviront à lui en faire faire pénitence le reste de ses jours.»
CHAPITRE VI
Des nouvelles choses que vit don Cléofas, et de quelle manière il fut vengé de dona Thomasa.
Tournons-nous d'un autre côté, poursuivit Asmodée: parcourons de nouveaux objets. Laissez tomber vos regards sur l'hôtel qui est directement au-dessous de nous; vous y verrez une chose assez rare. C'est un homme chargé de dettes qui dort d'un profond sommeil.—Il faut donc que ce soit une personne de qualité, dit Léandro.—Justement, répondit le démon. C'est un marquis de cent mille ducats de rente, et dont pourtant la dépense excède le revenu. Sa table et ses maîtresses le mettent dans la nécessité de s'endetter; mais cela ne trouble point son repos; au contraire, quand il veut bien devoir à un marchand, il s'imagine que ce marchand lui a beaucoup d'obligation. «C'est chez vous, disait-il l'autre jour à un drapier, c'est chez vous que je veux désormais prendre à crédit; je vous donne la préférence.»
«Pendant que ce marquis goûte si tranquillement la douceur du sommeil qu'il ôte à ses créanciers, considérez un homme qui...—Attendez, seigneur Asmodée, interrompit brusquement don Cléofas; j'aperçois un carrosse dans la rue: je ne veux pas le laisser passer sans vous demander ce qu'il y a dedans.—Chut! dit le boiteux, en baissant la voix comme s'il eût craint d'être entendu: apprenez que ce carrosse recèle un des plus graves personnages de la monarchie. C'est un président qui va s'égayer chez une vieille Asturienne dévouée à ses plaisirs. Pour n'être pas reconnu, il a pris la précaution que prenait Caligula, qui mettait, en pareille occasion, une perruque pour se déguiser.
«Revenons au tableau que je voulais offrir à vos regards quand vous m'avez interrompu. Regardez tout au haut de l'hôtel du marquis, un homme qui travaille dans un cabinet rempli de livres et de manuscrits.—C'est peut-être, dit Zambullo, l'intendant, qui s'occupe à chercher les moyens de payer les dettes de son maître.—Bon! répondit le diable, c'est bien à cela vraiment que s'amusent les intendants de ces sortes de maisons! Ils songent plutôt à profiter du dérangement des affaires qu'à y mettre ordre. Ce n'est donc pas un intendant que vous voyez. C'est un auteur: le marquis le loge dans son hôtel pour se donner un air de protecteur des gens de lettres.—Cet auteur, répliqua don Cléofas, est apparemment un grand sujet.—Vous en allez juger, répartit le démon. Il est entouré de mille volumes, et il en compose un où il ne met rien du sien. Il pille dans ces livres et ces manuscrits; et quoiqu'il ne fasse qu'arranger et lier ses larcins, il a plus de vanité qu'un véritable auteur.
«Vous ne savez pas, continua l'esprit, qui demeure à trois portes au-dessous de cet hôtel? C'est la Chichona, cette même femme dont j'ai fait une si honnête mention dans l'histoire du comte de Belflor.—Ah! que je suis ravi de la voir, dit Léandro. Cette bonne personne si utile à la jeunesse est sans doute une de ces deux vieilles que j'aperçois dans une salle basse. L'une a les coudes appuyés sur une table, et regarde attentivement l'autre, qui compte de l'argent. Laquelle des deux est la Chichona?—C'est, dit le démon, celle qui ne compte point. L'autre, nommée la Pébrada, est une honorable dame de la même profession: elles sont associées, et elles partagent en ce moment les fruits d'une aventure qu'elles viennent de mettre à fin.
«La Pébrada est la plus achalandée; elle a la pratique de plusieurs veuves riches, à qui elle porte tous les jours sa liste à lire.—Qu'appellez-vous la liste? interrompit l'écolier.—Ce sont, répartit Asmodée, les noms de tous les étrangers bien faits qui viennent à Madrid, et surtout des Français. D'abord que cette négociatrice apprend qu'il en est arrivé de nouveaux, elle court à leurs auberges s'informer adroitement de quel pays ils sont, de leur naissance, de leur taille, de leur air et de leur âge; puis elle en fait son rapport à ses veuves, qui font leurs réflexions là-dessus; et si le cœur en dit aux dites veuves, elle les abouche avec lesdits étrangers.
—Cela est fort commode, et juste en quelque façon, répliqua Zambullo en souriant; car enfin, sans ces bonnes dames et leurs agentes, les jeunes étrangers qui n'ont point ici de connaissances perdraient un temps infini à en faire. Mais dites-moi s'il y a de ces veuves et de ces maquignonnes dans les autres pays?—Bon! s'il y en a, répondit le boiteux: en pouvez-vous douter? je remplirais bien mal mes fonctions si je négligeais d'en pourvoir les grandes villes.
«Donnez votre attention au voisin de la Chichona, à cet imprimeur qui travaille tout seul dans son imprimerie. Il y a trois heures qu'il a renvoyé ses garçons; il va passer la nuit à imprimer un livre secrétement.—Eh! quel est donc cet ouvrage? dit Léandro.—Il traite des injures, répondit le démon. Il prouve que la religion est préférable au point d'honneur, et qu'il vaut mieux pardonner que venger une offense.—Oh! le maraud d'imprimeur! s'écria l'écolier; il fait bien d'imprimer en secret son infâme livre. Que l'auteur ne s'avise pas de se faire connaître: je serais le premier à le bâtonner. Est-ce que la religion défend de conserver son honneur?
—N'entrons pas dans cette discussion, interrompit Asmodée avec un souris malin. Il paraît que vous avez bien profité des leçons de morale qui vous ont été données à Alcala: je vous en félicite.—Vous direz ce qu'il vous plaira, interrompit à son tour don Cléofas: que l'auteur de ce ridicule ouvrage fasse les plus beaux raisonnements du monde, je m'en moque; je suis Espagnol: rien ne me semble si doux que la vengeance, et puisque vous m'avez promis de punir la perfidie de ma maîtresse, je vous somme de me tenir parole.
—Je cède avec plaisir au transport qui vous agite, dit le démon. Que j'aime ces bons naturels qui suivent tous leurs mouvements sans scrupule! je vais vous satisfaire tout à l'heure; aussi bien le temps de vous venger est arrivé: mais je veux auparavant vous faire voir une chose très-réjouissante. Portez la vue au-delà de l'imprimerie, et observez bien ce qui se passe dans un appartement tapissé de drap musc.—J'y remarque, répondit Léandro, cinq ou six femmes qui donnent, comme à l'envi, des bouteilles de verre à une espèce de valet, et elles me paraissent furieusement agitées.
—Ce sont, reprit le boiteux, des dévotes qui ont grand sujet d'être émues. Il y a dans cet appartement un inquisiteur malade. Ce vénérable personnage, qui a près de trente-cinq ans, est couché dans une autre chambre que celle où sont ces femmes. Deux de ses plus chères pénitentes le veillent: l'une fait ses bouillons, et l'autre, à son chevet, a soin de lui tenir la tête chaude, et de lui couvrir la poitrine d'une couverture composée de cinquante peaux de moutons.—Quelle est donc sa maladie? répliqua Zambullo.—Il est enrhumé du cerveau, répartit le diable, et il est à craindre que le rhume ne lui tombe sur la poitrine.
«Ces autres dévotes que vous voyez dans son antichambre accourent avec des remèdes, sur le bruit de son indisposition: l'une apporte, pour la toux, des sirops de jujube, d'althéa, de corail et tussilage; l'autre, pour conserver les poumons de Sa Révérence, s'est chargée de sirops de longue-vie, de véronique, d'immortelle et d'élixir de propriété; une autre, pour lui fortifier le cerveau et l'estomac, a des eaux de mélisse, de cannelle orgée, de l'eau divine et de l'eau thériacale, avec des essences de muscade et d'ambre gris. Celle-ci vient offrir des confections anacardines et bézoardiques; et celle-là, des teintures d'œillets, de corail, de mille-fleurs, de soleil et d'émeraudes. Toutes ces pénitentes zélées vantent au valet de l'inquisiteur les choses qu'elles apportent: elles le tirent à part tour à tour; et chacune, lui mettant un ducat dans la main, lui dit à l'oreille: «Laurent, mon cher Laurent, fais en sorte, je te prie, que ma bouteille ait la préférence.»
—Parbleu, s'écria don Cléofas, il faut avouer que ce sont d'heureux mortels que ces inquisiteurs.—Je vous en réponds, reprit Asmodée; peu s'en faut que je n'envie leur sort: et de même qu'Alexandre disait un jour qu'il aurait voulu être Diogène, s'il n'eût pas été Alexandre, je dirais volontiers que, si je n'étais pas diable, je voudrais être inquisiteur.
«Allons, seigneur écolier, ajouta-t-il, allons présentement punir l'ingrate qui a si mal payé votre tendresse.» Alors Zambullo saisit le bout du manteau d'Asmodée, qui fendit une seconde fois les airs avec lui et alla se poser sur la maison de dona Thomasa.
Cette friponne était à table avec les quatre spadassins qui avaient poursuivi Léandro sur les gouttières: il frémit de courroux en les voyant manger deux perdreaux et un lapin qu'il avait payés, et fait porter chez la traîtresse avec quelques bouteilles de bon vin. Pour surcroît de douleur, il s'apercevait que la joie régnait dans ce repas, et jugeait, aux démonstrations de dona Thomasa, que la compagnie de ces malheureux était plus agréable que la sienne à cette scélérate. «Oh! les bourreaux, s'écria-t-il d'un ton furieux! les voilà qui se régalent à mes dépens! quelle mortification pour moi!
—Je conviens, lui dit le démon, que ce spectacle n'est pas fort réjouissant pour vous; mais quand on fréquente les dames galantes, on doit s'attendre à ces aventures: elles sont arrivées mille fois en France aux abbés, aux gens de robe et aux financiers.—Si j'avais une épée reprit don Cléofas, je fondrais sur ces coquins, et troublerais leurs plaisirs.—La partie ne serait pas égale, répartit le boiteux, si vous les attaquiez tout seul; laissez-moi le soin de vous venger; j'en viendrai mieux à bout que vous. Je vais mettre la division parmi ces spadassins, en leur inspirant une fureur luxurieuse: ils vont s'armer les uns contre les autres; vous allez voir un beau vacarme.»
A ces mots, il souffla, et il sortit de sa bouche une vapeur violette qui descendit en serpentant comme un feu d'artifice, et se répandit sur la table de dona Thomasa. Aussitôt un des convives, sentant l'effet de ce souffle, s'approcha de la dame, et l'embrassa avec transport. Les autres, entraînés par la force de la même vapeur, voulurent lui arracher la grivoise: chacun demande la préférence; ils se la disputent: une jalouse rage s'empare d'eux; ils viennent aux mains; ils tirent leurs épées et commencent un rude combat: cependant dona Thomasa pousse d'horribles cris; tout le voisinage est bientôt en rumeur; on crie à la justice; la justice vient; elle enfonce la porte; elle entre et trouve deux de ces bretteurs étendus sur le plancher; elle se saisit des autres et les mène en prison avec la courtisane. Cette malheureuse avait beau pleurer, s'arracher les cheveux et se désespérer: les gens qui la conduisaient n'en étaient pas plus touchés que Zambullo, qui en faisait de grands éclats de rire avec Asmodée.
«Hé bien! dit ce démon à l'écolier, êtes-vous content?—Non, répondit don Cléofas. Pour me donner une entière satisfaction, portez-moi sur les prisons. Que j'ai de plaisir d'y voir enfermer la misérable qui s'est jouée de mon amour! Je me sens pour elle plus de haine, en ce moment, que je n'ai jamais eu de tendresse.—Je le veux bien, lui répliqua le diable; vous me trouverez toujours prêt à suivre vos volontés, quand elles seraient contraires aux miennes et à mes intérêts, pourvu que ce soit pour votre bien.»