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Le diable boiteux, tome I cover

Le diable boiteux, tome I

Chapter 7: PRÉFACE.
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About This Book

A narrator frees a mischievous spirit who, by removing the roofs of city houses, reveals private scenes and hidden conversations; this central device frames a succession of linked vignettes that expose hypocrisy, desire, deception, and folly across social ranks. The book alternates anecdote and set-piece description, using irony, wit, and pointed observation to satirize manners and institutions while offering moral reflection. Rather than a single plotline, it unfolds as a panorama of urban life in which each revealed interior supplies a compact story or portrait that cumulatively illuminates human weaknesses and social conventions.

The Project Gutenberg eBook of Le diable boiteux, tome I

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Title: Le diable boiteux, tome I

Author: Alain René Le Sage

Editor: Pierre Jannet

Release date: January 20, 2011 [eBook #35019]

Language: French

Credits: Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
book was produced from scanned images of public domain
material from the Google Print project.)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DIABLE BOITEUX, TOME I ***

LE DIABLE BOITEUX

PAR LE SAGE

seule édition complète

suivie de l'Entretien des cheminées de Madrid

et d'Une Journée Des Parques

PAR LE MEME AUTEUR

ET PRÉCÉDÉE D'UNE NOTICE

PAR M. PIERRE JANNET

TOME I

PARIS

ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR

27, PASSAGE CHOISEUL, 29

M DCCC LXXVI


PRÉFACE.

Je n'entrerai pas dans de grands détails sur la vie de Le Sage. Ce qu'on en sait a été dit tant de fois et si bien, que je ne puis mieux faire, dans l'intérêt du lecteur, que de le renvoyer aux travaux de mes devanciers[1], en me bornant à rappeler ici quelques faits et quelques dates. Alain-René Le Sage naquit à Sarzeau, petite ville de la presqu'île de Rhuys, près de Vannes, le 8 mai 1668. Il était fils unique de Claude Le Sage, notaire royal, et de Jeanne Brenugat. Resté de bonne heure orphelin, il se trouva placé sous la tutelle d'un oncle par qui sa fortune fut dissipée. Il fit ses études chez les Jésuites de Vannes, vint les terminer à Paris et se fit recevoir avocat. En 1694, il épouse une femme sans fortune, fille d'un menuisier de la rue de la Mortellerie. A vingt-sept ans il était père de famille, et la profession qu'il exerçait n'était pas lucrative. Il demanda des ressources à la littérature. Sur les conseils de Danchet, son ancien condisciple au collége de Vannes, il fit une traduction des Lettres d'Aristenète, qui parut en 1695 et n'eut aucun succès. Heureusement l'abbé de Lyonne s'intéressa à Le Sage. Il lui procura quelques ressources et sut lui faire partager le goût très-vif qu'il avait pour la littérature espagnole. Cette littérature, après avoir été en grande faveur chez nous, y était alors fort négligée. Elle devint bientôt familière à Le Sage, qui trouva là le champ où devait se développer et mûrir son talent. Il commença par traduire quelques pièces de théâtre: Le Traître puni, de Roxas, imprimé en 1700; Don Félix de Mendoce, de Lope de Vega; Le Point d'honneur, de Rojas, qui fut joué en 1702. Puis il fit une traduction ou plutôt une imitation des Nouvelles Aventures de Don Quichote, d'Avellaneda, qui parut en 1704, et une comédie en cinq actes et en prose, tirée de Calderon, Don César Ursin, qui réussit à la cour et fut sifflée à la ville.

[1] Voir notamment la Vie de Le Sage (par Ch. Jos. Mayer), suivie d'une lettre du comte de Tressan, en tête de l'édition des Œuvres choisies de Le Sage, Paris, 1782; la Notice de Beuchot, en tête de l'édition des Œuvres choisies, Paris, 1818; La Notice de François de Neufchateau en tête de son édition de Gil Blas, Paris, 1820; Spence, Anecdotes, London, 1820; Audiffret, Notice historique sur Le Sage, Paris, 1822; Patin, Éloge de Le Sage, Paris, 1822; Malitourne, Éloge de Le Sage, Paris, 1822; W. Scott, Miscellaneous Works, Paris, 1837, t. III; Villemain, Littérature française du dix-huitième siècle, t. I; Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. II; Jules Janin, Notice sur Le Sage, en tête du Diable Boiteux, Paris, Bourdin, 1840, gr. in-8; Biographie Didot, article Le Sage; Ticknor, Histoire de la Littérature espagnole. (Je me sers de la traduction allemande de N. H. Julius, Leipzig, 1852, 2 vol. in-8.)

Tout cela n'avait pas fait beaucoup pour la gloire et la fortune de Le Sage; mais le moment du triomphe approchait. En 1707, l'année la plus heureuse de sa vie, il obtint deux succès magnifiques, au théâtre avec Crispin rival de son maître, dans le roman avec le Diable boiteux.

En 1709, Le Sage fit jouer Turcaret. En 1715, il publia les deux premiers volumes de Gil Blas, son chef-d'œuvre et le chef-d'œuvre du genre. Puis, obligé de travailler pour vivre, mécontent des Comédiens français, il se mit à travailler pour le théâtre de la Foire, auquel il donna, dans l'espace de vingt-cinq ans, seul ou en collaboration, près d'une centaine de pièces. Il fit paraître encore quelques romans, et finit par se retirer à Boulogne, auprès de son fils le chanoine, où il mourut dans sa quatre-vingtième année, en 1747.

M. Ticknor, dans son Histoire de la Littérature espagnole, a peint le développement du talent de Le Sage d'une façon heureuse: «Le Sage, dit-il, procéda comme romancier exactement de la même façon que comme auteur dramatique, et il obtint dans les deux cas des résultats remarquablement semblables. Dans le drame, il commença par des traductions et imitations de l'espagnol, telles que le Point d'honneur, tiré de Roxas, et Don César Ursin, emprunté de Calderon; mais plus tard, lorsqu'il connut mieux ses forces et que le succès lui eut donné de la confiance en lui-même, il donna son Turcaret, pièce entièrement originale, qui est bien meilleure que celles auxquelles il s'était essayé jusqu'alors, et qui montre combien il avait mal employé ses facultés en s'attachant à des imitations. Il procéda exactement de la même manière pour le roman. Il commença par traduire le Don Quichote d'Avellaneda et par étendre et transformer le Diable boiteux de Guevara; mais Gil Blas, le meilleur de ses romans, qu'il composa lorsqu'il était en possession de tout son talent, lui appartient, pour ce qui le caractérise, aussi complètement que son Turcaret

Le Diable boiteux a cela de particulier qu'il procède visiblement des deux manières de Le Sage. Le titre et la donnée fondamentale appartiennent à Guevara. Les deux premiers chapitres du livre français sont une traduction presque fidèle du premier chapitre du livre espagnol. Sur quinze histoires racontées dans le chapitre III, sept sont tirées du Diablo cojuelo. A partir de ce moment, Le Sage abandonne complétement son modèle, plan et détails. Tout le reste du livre lui appartient en propre, à deux historiettes près.


Le livre dont s'inspira Le Sage, El Diablo cojuelo, fut imprimé pour la première fois à Madrid en 1641, in-8. L'auteur, Don Luis Velez de Guevara, né en 1570 à Ecija, mourut à Madrid en 1644, après avoir composé, dit-on, 400 pièces de théâtre et quelques autres ouvrages. La donnée de son Diablo cojuelo est ingénieuse, et l'ouvrage est semé de traits satiriques assez piquants, de tableaux de mœurs qui ne sont pas dépourvus d'intérêt. Mais deux choses rendent la lecture de ce livre fastidieuse: le style d'abord, d'un gongorisme outré; puis la persistance monotone avec laquelle l'auteur amène des éloges sans nombre et sans fin, comme s'il voulait racheter par des adulations personnelles quelques traits d'une satire générale qui n'offrait certes pas de dangers. On est surpris de voir ces éternelles louanges dans la bouche d'un démon, et l'on finit par ne plus s'intéresser à ce pauvre diable, qui paraît exclusivement préoccupé de jouer des tours de page et de se faire des protecteurs à la cour. Comme ce livre n'a jamais été traduit, j'en donne une analyse à la suite de cette préface.


Le Diable boiteux parut pour la première fois, comme je l'ai déjà dit, en 1707. Il eut un grand succès et fut réimprimé plusieurs fois la même année. On raconte que deux gentilshommes se disputèrent l'épée à la main la possession du dernier exemplaire de la seconde édition.

Cet engouement était légitime. Le Sage avait trouvé dans le plan de Guevara un cadre commode, dans lequel il avait enchâssé, sans compter, les traits spirituels et satiriques, les peintures du cœur humain où il excellait, des historiettes intéressantes et vivement contées. Qu'il dût à son imagination seule le sujet de toutes ces nouvelles, c'est ce que je n'ai garde d'affirmer. Sous ce rapport, il n'avait pas emprunté beaucoup à Guevara; mais il ne serait pas impossible de trouver dans la littérature espagnole le sujet de plusieurs de ses récits. On ne lui a pas ménagé les accusations de plagiat, et ces accusations seraient certainement méritées s'il n'avait eu soin d'avouer hautement ses emprunts. Il était de ceux qui prennent leur bien où ils le trouvent, et, comme il l'a dit lui-même, il lui semblait tout aussi naturel de mettre à contribution Lope de Vega ou Calderon, qu'Horace ou Virgile[2].

[2] Voy. Tome II, page 198.

Il est une autre source où il ne se faisait pas faute de puiser: il racontait volontiers, sous un voile transparent, les anecdotes parisiennes, et c'était un moyen de succès de plus. Ce garçon de famille qui devait trente pistoles à sa blanchisseuse et qui aime mieux l'épouser que la payer, c'est Dufresny; la veuve allemande qui se fait des papillotes avec la promesse de mariage de son amant, c'est Ninon; le comédien métamorphosé en figure de décoration, c'est Baron[3]. Les contemporains reconnaissaient bon nombre d'autres masques. Parfois Le Sage usait du même artifice pour décerner des éloges. Le grand juge de police dont il parle avec tant de vénération, et une vénération méritée (T. II, p. 146), c'est le Lieutenant de police d'Argenson.

[3] Je trouve ces indications dans la Notice de Mayer.


Dix-neuf ans après la première publication du Diable boiteux, Le Sage donna de cet ouvrage une nouvelle édition, revue, remaniée, et augmentée de quatre-vingt-dix-neuf historiettes, qui ne le cèdent pas en intérêt à celles qui figuraient dans la première édition. En outre, il retoucha plusieurs passages, et à la conclusion primitive, qui n'était pas satisfaisante, il substitua un dénouement des plus heureusement trouvés.

C'est donc en 1726 que Le Sage donna au Diable boiteux sa forme définitive. C'est l'édition de 1726[4] que je reproduis[5]. Mais, chose qu'on n'avait pas remarquée, en même temps qu'il ajoutait un grand nombre d'historiettes nouvelles, il en retranchait plusieurs, si bien que la première édition en contient, en définitive, trente-neuf qui ne se retrouvent pas dans celle de 1726 ni dans celles qu'on a faites depuis. Ne pouvant m'expliquer ces suppressions d'une façon satisfaisante[6], j'ai pris le parti de donner en appendice les passages retranchés.

[4] Quelques exemplaires portent la date de 1727.

[5] Les notes qu'on trouvera sous le texte sont de Le Sage.

[6] La plupart des historiettes retranchées sont tout aussi intéressantes que celles qui ont été conservées. La suppression de celles qui touchent à des sujets littéraires, et qui sont au nombre de sept, peut s'expliquer, à la rigueur, par le succès de Le Sage, que le bonheur rendait indulgent; on comprend aussi qu'il ait rejeté quelques traits satiriques un peu trop vifs; mais cela n'explique pas tout. Pourquoi, par exemple, retrancher les critiques dirigées contre les comédiens, dont il avait à se plaindre, et avec qui jamais il ne se réconcilia?

Je donne également en appendice les dédicaces de Le Sage à Guevara, et une Table analytique dans laquelle on trouvera les indications nécessaires pour se rendre compte des emprunts que Le Sage a faits à l'auteur espagnol et des additions faites en 1726.

Enfin, j'ai reproduit les Entretiens des cheminées de Madrid et Une Journée des Parques, deux pièces qui par leur genre se rattachent au Diable boiteux, et qui, bien qu'elles lui soient inférieures en mérite, ne sont pas indignes de revoir le jour.

P. J.


ANALYSE DU DIABLO COJUELO

Le premier tranco (enjambée) raconte comment l'écolier Don Cléofas, surpris chez doña Tomasa, se sauve sur les toits, arrive dans la mansarde du magicien et délivre le Diable boiteux, qui le transporte sur la tour de San Salvador. Traduit avec de légers changements, il a fourni à Le Sage la matière de ses deux premiers chapitres.

Le tranco suivant contient le détail des observations nombreuses et diverses que font, du haut de la tour, l'écolier et le Diable boiteux. Le Sage a pris dans ce chapitre les histoires de Doña Fabula en mal d'enfant, du vieux qui va au sabbat, du différend du Diable boiteux avec un de ses confrères, des deux voleurs qui s'introduisent chez un banquier (ici c'est chez un étranger), du souffleur, du marquis à l'échelle de soie, du vieux galant et du vicomte aragonais.

Cependant le jour arrive. Le boiteux et l'écolier descendent dans la rue. Le tranco III raconte leur visite au marché des noms nobles, au marché des parents, au marché où l'on acquiert la qualification de Don, puis à la maison des fous, fondation pieuse en faveur des gens atteints de folies qui ne sont pas regardées comme telles, et à la friperie des ancêtres. Le Sage n'a pris dans ce chapitre que le grammairien (chap. IX) et l'homme aisé qui se fait domestique (chap. X).

Le tranco IV raconte que le magicien s'est aperçu de la disparition du Diable boiteux. Les démons se réunissent et chargent l'un d'entr'eux, Cienllamas, de poursuivre le fugitif.

Cependant le boiteux et l'écolier déjeunent dans une auberge. Puis ils se sauvent par la fenêtre sans payer leur écot, et s'en vont à Visagra. Le boiteux laisse l'écolier à l'auberge et part pour Constantinople, où il soulève le sérail. L'écolier soupe et se couche. Aventures burlesques d'un poëte tragique.

Tranco V. Le boiteux revient le matin et raconte ses exploits. Il annonce à l'écolier qu'ils sont poursuivis, le boiteux par Cienllamas, et l'écolier par Doña Tomasa et un soldat de ses amis. Ils partent pour l'Andalousie—par la fenêtre et sans payer.—Aventures qui leur arrivent en chemin.

Tranco VI. Suite du voyage. Longue kyrielle d'éloges. Querelles, combats, malices. Ils s'arrêtent dans un champ pour passer la nuit. Un grand bruit les réveille.

Tranco VII. C'est le bruit que font en passant dans les airs la Fortune et sa suite. Description. Le jour vient. Ils arrivent à Séville. Ils voient Cienllamas qui entre par la porte de Carmona, et se cachent dans une auberge. De leur balcon, ils voient les habitants. Eloges sans fin.

Tranco VIII. Toujours à leur balcon, ils voient dans un miroir magique la Calle mayor de Madrid, ce qui fournit au boiteux l'occasion de donner carrière à son penchant pour l'adulation.

Tranco IX. L'Académie de Séville. Le diable et l'écolier en sont reçus membres, celui-ci sous le nom de el Engañado (le Trompé), celui-là sous le nom de el Engañador (le Trompeur). Visite au séjour des gueux. Le mendiant appelé le Diable boiteux. Cienllamas arrive, et l'emmène croyant avoir affaire au démon de ce nom.

Tranco X. Arrivée de Tomasa. Le boiteux et l'écolier se sauvent dans une autre auberge. Séance de l'académie. Discours de Don Cléofas. Statuts singuliers proposés par lui. Plan d'un Pronostico y lunario. Entrée imprévue de Tomasa et des alguazils. Arrestation de Don Cléofas. Il donne cent écus au sergent, qui le laisse échapper. Désappointement du sergent, dont les écus se changent en charbon. Arrestation du Diable boiteux par Cienllamas. Tomasa passe aux Indes avec son soldat, et Don Cléofas retourne à ses études.


LE DIABLE BOITEUX


CHAPITRE PREMIER

Quel diable c'est que le diable boiteux. Où, et par quel hasard don Cléofas Léandro Perez Zambullo fit connaissance avec lui.

Une nuit du mois d'octobre couvrait d'épaisses ténèbres la célèbre ville de Madrid: déjà le peuple, retiré chez lui, laissait les rues libres aux amants qui voulaient chanter leurs peines ou leurs plaisirs sous les balcons de leurs maîtresses: déjà le son des guitares causait de l'inquiétude aux pères et alarmait les maris jaloux: enfin, il était près de minuit, lorsque don Cléofas Léandro Perez Zambullo, écolier d'Alcala, sortit brusquement par une lucarne d'une maison, où le fils indiscret de la déesse de Cythère l'avait fait entrer. Il tâchait de conserver sa vie et son honneur en s'efforçant d'échapper à trois ou quatre spadassins qui le suivaient de près pour le tuer, ou pour lui faire épouser par force une dame avec laquelle ils venaient de le surprendre.

Quoique seul contre eux, il s'était défendu vaillamment, et il n'avait pris la fuite que parce qu'ils lui avaient enlevé son épée dans le combat. Ils le poursuivirent quelque temps sur les toits; mais il trompa leur poursuite à la faveur de l'obscurité. Il marcha vers une lumière qu'il aperçut de loin, et qui, toute faible qu'elle était, lui servit de fanal dans une conjoncture si périlleuse. Après avoir plus d'une fois couru risque de se rompre le cou, il arriva près d'un grenier d'où sortaient les rayons de cette lumière, et il entra dedans par la fenêtre, aussi transporté de joie qu'un pilote qui voit heureusement surgir au port son vaisseau menacé du naufrage.

Il regarda d'abord de toutes parts, et, fort étonné de ne trouver personne dans ce galetas, qui lui parut un appartement assez singulier, il se mit à le considérer avec beaucoup d'attention. Il vit une lampe de cuivre attachée au plafond, des livres et des papiers en confusion sur une table, une sphère et des compas d'un côté, des fioles et des cadrans de l'autre; ce qui lui fit juger qu'il demeurait au-dessous quelque astrologue qui venait faire ses observations dans ce réduit.

Il rêvait au péril que son bonheur lui avait fait éviter, et délibérait en lui-même s'il demeurerait là jusqu'au lendemain ou s'il prendrait un autre parti, quand il entendit pousser un long soupir auprès de lui. Il s'imagina d'abord que c'était quelque fantôme de son esprit agité, une illusion de la nuit; c'est pourquoi, sans s'y arrêter, il continua ses réflexions.

Mais ayant ouï soupirer pour la seconde fois, il ne douta plus que ce ne fût une chose réelle; et bien qu'il ne vît personne dans la chambre, il ne laissa pas de s'écrier: «Qui diable soupire ici?—C'est moi, seigneur écolier, lui répondit aussitôt une voix qui avait quelque chose d'extraordinaire; je suis depuis six mois dans une de ces fioles bouchées. Il loge en cette maison un savant astrologue, qui est magicien: c'est lui qui, par le pouvoir de son art, me tient enfermé dans cette étroite prison.—Vous êtes donc un esprit? dit don Cléofas, un peu troublé de la nouveauté de l'aventure.—Je suis un démon, répartit la voix: vous venez ici fort à propos pour me tirer d'esclavage. Je languis dans l'oisiveté, car je suis le diable de l'enfer le plus vif et le plus laborieux.»

Ces paroles causèrent quelque frayeur au seigneur Zambullo; mais comme il était naturellement courageux, il se rassura, et dit d'un ton ferme à l'esprit: «Seigneur diable, apprenez-moi, s'il vous plaît, quel rang vous tenez parmi vos confrères: si vous êtes un démon noble ou roturier.—Je suis un diable d'importance, répondit la voix, et celui de tous qui a le plus de réputation dans l'un et l'autre monde.—Seriez-vous par hasard, répliqua don Cléofas, le démon qu'on appelle Lucifer?—Non, répartit l'esprit, c'est le diable des charlatans.—Êtes-vous Uriel, reprit l'écolier?—Fi donc, interrompit brusquement la voix, c'est le patron des marchands, des tailleurs, des bouchers, des boulangers, et des autres voleurs du tiers-état.

—Vous êtes peut-être Belzébut, dit Léandro.—Vous moquez-vous? répondit l'esprit. C'est le démon des duègnes et des écuyers.—Cela m'étonne, dit Zambullo; je croyais Belzébut un des plus grands personnages de votre compagnie.—C'est un de ses moindres sujets, répartit le démon. Vous n'avez pas des idées justes de notre enfer.

—Il faut donc, reprit don Cléofas, que vous soyez Léviatan, Belfegor ou Astaroth.—Oh! pour ces trois-là, ce sont des diables du premier ordre. Ce sont des esprits de cour. Ils entrent dans les conseils des princes, animent les ministres, forment des ligues, excitent les soulèvements dans les états, et allument les flambeaux de la guerre. Ce ne sont point là des maroufles, comme les premiers que vous avez nommés.—Eh! dites-moi, je vous prie, répliqua l'écolier, quelles sont les fonctions de Flagel?—Il est l'âme de la chicane et l'esprit du barreau, répartit le démon. C'est lui qui a composé le protocole des huissiers et des notaires. Il inspire les plaideurs, possède les avocats et obsède les juges.

«Pour moi, j'ai d'autres occupations: je fais des mariages ridicules: j'unis des barbons avec des mineures, des maîtres avec leurs servantes, des filles mal dotées avec de tendres amants qui n'ont point de fortune. C'est moi qui ai introduit dans le monde le luxe, la débauche, les jeux de hasard et la chimie. Je suis l'inventeur des carrousels, de la danse, de la musique, de la comédie, et de toutes les modes nouvelles de France. En un mot, je m'appelle Asmodée, surnommé le diable boiteux.

—Hé quoi! s'écria don Cléofas, vous seriez ce fameux Asmodée, dont il est fait une si glorieuse mention dans Agrippa et dans la Clavicule de Salomon? Ah! vraiment, vous ne m'avez pas dit tous vos amusements. Vous avez oublié le meilleur. Je sais que vous vous divertissez quelquefois à soulager les amants malheureux. A telles enseignes que l'année passée, un bachelier de mes amis obtint, par votre secours, dans la ville d'Alcala, les bonnes grâces de la femme d'un docteur de l'université.—Cela est vrai, dit l'esprit; je vous gardais celui-là pour le dernier. Je suis le démon de la luxure, ou, pour parler plus honorablement, le dieu Cupidon; car les poëtes m'ont donné ce joli nom, et ces messieurs me peignent fort avantageusement. Ils disent que j'ai des ailes dorées, un bandeau sur les yeux, un arc à la main, un carquois plein de flèches sur les épaules, et avec cela une beauté ravissante. Vous allez voir tout à l'heure ce qui en est, si vous voulez me mettre en liberté.

—Seigneur Asmodée, répliqua Léandro Perez, il y a longtemps, comme vous savez, que je vous suis entièrement dévoué: le péril que je viens de courir en peut faire foi. Je suis bien aise de trouver l'occasion de vous servir; mais le vase qui vous recèle est sans doute un vase enchanté. Je tenterais vainement de le déboucher ou de le briser. Ainsi, je ne sais pas trop bien de quelle manière je pourrai vous délivrer de prison. Je n'ai pas un grand usage de ces sortes de délivrances; et, entre nous, si, tout fin diable que vous êtes, vous ne sauriez vous tirer d'affaire, comment un chétif mortel en pourra-t-il venir à bout?—Les hommes ont ce pouvoir, répondit le démon. La fiole où je suis retenu n'est qu'une simple bouteille de verre facile à briser. Vous n'avez qu'à la prendre et qu'à la jeter par terre, j'apparaîtrai tout aussitôt en forme humaine.—Sur ce pied-là, dit l'écolier, la chose est plus aisée que je ne pensais. Apprenez-moi donc dans quelle fiole vous êtes; j'en vois un assez grand nombre de pareilles, et je ne puis la démêler.—C'est la quatrième du côté de la fenêtre, répliqua l'esprit. Quoique l'empreinte d'un cachet magique soit sur le bouchon, la bouteille ne laissera pas de se casser.

—Cela suffit, reprit don Cléofas. Je suis prêt à faire ce que vous souhaitez; il n'y a plus qu'une petite difficulté qui m'arrête: quand je vous aurai rendu le service dont il s'agit, je crains de payer les pots cassés.—Il ne vous arrivera aucun malheur, répartit le démon; au contraire, vous serez content de ma reconnaissance. Je vous apprendrai tout ce que vous voudrez savoir; je vous instruirai de tout ce qui se passe dans le monde; je vous découvrirai les défauts des hommes; je serai votre démon tutélaire, et, plus éclairé que le génie de Socrate, je prétends vous rendre encore plus savant que ce grand philosophe. En un mot, je me donne à vous avec mes bonnes et mauvaises qualités; elles ne vous seront pas moins utiles les unes que les autres.

—Voilà de belles promesses, répliqua l'écolier; mais vous autres, messieurs les diables, on vous accuse de n'être pas fort religieux à tenir ce que vous nous promettez.—Cette accusation n'est pas sans fondement, répartit Asmodée. La plupart de mes confrères ne se font pas un scrupule de vous manquer de parole. Pour moi, outre que je ne puis trop payer le service que j'attends de vous, je suis esclave de mes serments, et je vous jure par tout ce qui les rend inviolables, que je ne vous tromperai point. Comptez sur l'assurance que je vous en donne; et ce qui doit vous être bien agréable, je m'offre à vous venger, dès cette nuit, de dona Thomasa, de cette perfide dame qui avait caché chez elle quatre scélérats pour vous surprendre et vous forcer à l'épouser.»

Le jeune Zambullo fut particulièrement charmé de cette dernière promesse. Pour en avancer l'accomplissement, il se hâta de prendre la fiole où était l'esprit; et sans s'embarrasser davantage de ce qu'il en pourrait arriver, il la laissa tomber rudement. Elle se brisa en mille pièces, et inonda le plancher d'une liqueur noirâtre, qui s'évapora peu à peu, et se convertit en une fumée, laquelle, venant à se dissiper tout à coup, fit voir à l'écolier surpris une figure d'homme en manteau, de la hauteur d'environ deux pieds et demi, appuyée sur deux béquilles. Ce petit monstre boiteux avait des jambes de bouc, le visage long, le menton pointu, le teint jaune et noir, le nez fort écrasé; ses yeux, qui paraissaient très-petits, ressemblaient à deux charbons allumés: sa bouche excessivement fendue était surmontée de deux crocs de moustache rousse, et bordée de deux lippes sans pareilles.

Ce gracieux Cupidon avait la tête enveloppée d'une espèce de turban de crépon rouge, relevé d'un bouquet de plumes de coq et de paon. Il portait au cou un large collet de toile jaune, sur lequel étaient dessinés divers modèles de colliers et de pendants d'oreilles. Il était revêtu d'une robe courte de satin blanc, ceinte par le milieu d'une large bande de parchemin vierge, toute marquée de caractères talismaniques. On voyait peints sur cette robe plusieurs corps à l'usage des dames, très-avantageux pour la gorge; des écharpes, des tabliers bigarrés et des coiffures nouvelles, toutes plus extravagantes les unes que les autres.

Mais tout cela n'était rien en comparaison de son manteau, dont le fond était aussi de satin blanc. Il y avait dessus une infinité de figures peintes à l'encre de la Chine, avec une si grande liberté de pinceau et des expressions si fortes, qu'on jugeait bien qu'il fallait que le diable s'en fût mêlé. On y remarquait, d'un côté, une dame espagnole, couverte de sa mante, qui agaçait un étranger à la promenade; et de l'autre, une dame française qui étudiait dans un miroir de nouveaux airs de visage, pour les essayer sur un jeune abbé qui paraissait à la portière de sa chambre avec des mouches et du rouge. Ici des cavaliers italiens chantaient et jouaient de la guitare sous les balcons de leurs maîtresses; et là, des Allemands, déboutonnés, tout en désordre, plus pris de vin et plus barbouillés de tabac que des petits-maîtres français, entouraient une table inondée des débris de leurs débauches. On apercevait dans un endroit un seigneur musulman sortant du bain, et environné de toutes les femmes de son sérail, qui s'empressaient à lui rendre leurs services; on découvrait, dans un autre, un gentilhomme anglais qui présentait galamment à sa dame une pipe et de la bière.

On y démêlait aussi des joueurs merveilleusement bien représentés: les uns, animés d'une joie vive, remplissaient leurs chapeaux de pièces d'or et d'argent, et les autres, ne jouant plus que sur leur parole, lançaient au ciel des regards sacriléges, en mangeant leurs cartes de désespoir. Enfin, l'on y voyait autant de choses curieuses que sur l'admirable bouclier que le dieu Vulcain fit à la prière de Thétis; mais il y avait cette différence entre les ouvrages de ces deux boiteux, que les figures du bouclier n'avaient aucun rapport aux exploits d'Achille, et qu'au contraire celles du manteau étaient autant de vives images de tout ce qui se fait dans le monde par la suggestion d'Asmodée.


CHAPITRE II

Suite de la délivrance d'Asmodée.

Ce démon, s'apercevant que sa vue ne prévenait pas en sa faveur l'écolier, lui dit en souriant: «Hé bien, seigneur don Cléofas Léandro Perez Zambullo, vous voyez le charmant dieu des amours, ce souverain maître des cœurs. Que vous semble de mon air et de ma beauté? Les poëtes ne sont-ils pas d'excellents peintres?—Franchement, répondit don Cléofas, ils sont un peu flatteurs. Je crois que vous ne parûtes pas sous ces traits devant Psyché.—Oh! pour cela non, répartit le diable. J'empruntai ceux d'un petit marquis français pour me faire aimer brusquement. Il faut bien couvrir le vice d'une apparence agréable, autrement il ne plairait pas. Je prends toutes les formes que je veux, et j'aurais pu me montrer à vos yeux sous un plus beau corps fantastique; mais puisque je me suis donné tout à vous, et que j'ai dessein de ne vous rien déguiser, j'ai voulu que vous me vissiez sous la figure la plus convenable à l'opinion qu'on a de moi et de mes exercices.

—Je ne suis pas surpris, dit Léandro, que vous soyez un peu laid. Pardonnez, s'il vous plaît, le terme; le commerce que nous allons avoir ensemble demande de la franchise. Vos traits s'accordent fort mal avec l'idée que j'avais de vous; mais apprenez-moi, de grâce, pourquoi vous êtes boiteux?

—C'est, répondit le démon, pour avoir eu autrefois en France un différend avec Pillardoc, le diable de l'intérêt. Il s'agissait de savoir qui de nous deux posséderait un jeune manceau qui venait à Paris chercher fortune. Comme c'était un excellent sujet, un garçon qui avait de grands talents, nous nous en disputâmes vivement la possession. Nous nous battîmes dans la moyenne région de l'air. Pillardoc fut le plus fort, et me jeta sur la terre de la même façon que Jupiter, à ce que disent les poëtes, culbuta Vulcain. La conformité de ces aventures fut cause que mes camarades me surnommèrent le diable boiteux. Ils me donnèrent en raillant ce sobriquet, qui m'est resté depuis ce temps-là. Néanmoins, tout estropié que je suis, je ne laisse pas d'aller bon train. Vous serez témoin de mon agilité.

«Mais, ajouta-t-il, finissons cet entretien. Hâtons-nous de sortir de ce galetas. Le magicien y va bientôt monter pour travailler à l'immortalité d'une belle sylphide qui le vient trouver ici toutes les nuits. S'il nous surprenait, il ne manquerait pas de me remettre en bouteille, et il pourrait bien vous y mettre aussi. Jetons auparavant par la fenêtre les morceaux de la fiole brisée, afin que l'enchanteur ne s'aperçoive pas de mon élargissement.

—Quand il s'en apercevrait après notre départ, dit Zambullo, qu'en arriverait-il?—Ce qu'il en arriverait? répondit le boiteux; il paraît bien que vous n'avez pas lu le livre de la contrainte. Quand j'irais me cacher aux extrémités de la terre ou de la région qu'habitent les salamandres enflammés; quand je descendrais chez les gnomes ou dans les plus profonds abîmes des mers, je n'y serais point à couvert de son ressentiment. Il ferait des conjurations si fortes, que tout l'enfer en tremblerait. J'aurais beau vouloir lui désobéir, je serais obligé de paraître, malgré moi, devant lui, pour subir la peine qu'il voudrait m'imposer.

—Cela étant, reprit l'écolier, je crains fort que notre liaison ne soit pas de longue durée. Ce redoutable nécromancien découvrira bientôt votre fuite.—C'est ce que je ne sais point, répliqua l'esprit, parce que nous ne savons pas ce qui doit arriver.—Comment, s'écria Léandro Perez, les démons ignorent l'avenir?—Assurément, répartit le diable; les personnes qui se fient à nous là-dessus sont de grandes dupes. C'est ce qui fait que les devins et les devineresses disent tant de sottises et en font tant faire aux femmes de qualité qui vont les consulter sur les événements futurs. Nous ne savons que le passé et le présent. J'ignore donc si le magicien s'apercevra bientôt de mon absence; mais j'espère que non. Il y a plusieurs fioles semblables à celle où j'étais enfermé: il ne soupçonnera pas qu'elle y manque. Je vous dirai de plus que je suis dans son laboratoire comme un livre de droit dans la bibliothèque d'un financier: il ne pense point à moi; et quand il y penserait, il ne me fait jamais l'honneur de m'entretenir, c'est le plus fier enchanteur que je connaisse. Depuis le temps qu'il me tient prisonnier, il n'a pas daigné me parler une seule fois.

—Quel homme! dit don Cléofas. Qu'avez-vous donc fait pour vous attirer sa haine?—J'ai traversé un de ses desseins, répartit Asmodée. Il y avait une place vacante dans certaine académie: il prétendait qu'un de ses amis l'eût; je voulais la faire donner à un autre. Le magicien fit un talisman composé des plus puissants caractères, de la cabale; moi, je mis mon homme au service d'un grand ministre, dont le nom l'emporta sur le talisman.»

Après avoir parlé de cette sorte, le démon ramassa toutes les pièces de la fiole cassée, et les jeta par la fenêtre: «Seigneur Zambullo, dit-il ensuite à l'écolier, sauvons-nous au plus vite: prenez le bout de mon manteau et ne craignez rien.» Quelque périlleux que parût ce parti à don Cléofas, il aima mieux l'accepter que de demeurer exposé au ressentiment du magicien, et il s'accrocha le mieux qu'il put au diable, qui l'emporta dans le moment.


CHAPITRE III

Dans quel endroit le diable boiteux transporta l'écolier, et des premières choses qu'il lui fit voir.

Asmodée n'avait pas vanté sans raison son agilité. Il fendit l'air comme une flèche décochée avec violence, et s'alla percher sur la tour de San-Salvador. Dès qu'il eût pris pied, il dit à son compagnon: «Hé bien, seigneur Léandro, quand on dit d'une rude voiture que c'est une voiture de diable, n'est-il pas vrai que cette façon de parler est fausse?—Je viens d'en vérifier la fausseté, répondit poliment Zambullo; je puis assurer que c'est une voiture plus douce qu'une litière, et avec cela si diligente, qu'on n'a pas le temps de s'ennuyer sur la route.

—Oh ça, reprit le démon, vous ne savez pas pourquoi je vous amène ici? je prétends vous montrer tout ce qui se passe dans Madrid; et comme je veux débuter par ce quartier-ci, je ne pouvais choisir un endroit plus propre à l'exécution de mon dessein. Je vais par mon pouvoir diabolique enlever les toits des maisons, et, malgré les ténèbres de la nuit, le dedans va se découvrir à vos yeux.» A ces mots, il ne fit simplement qu'étendre le bras droit, et aussitôt tous les toits disparurent. Alors l'écolier vit comme en plein midi l'intérieur des maisons, de même, dit Luis Velez de Guévara[7], qu'on voit le dedans d'un pâté dont on vient d'ôter la croûte.

[7] L'auteur du diable boiteux espagnol.

Le spectacle était trop nouveau pour ne pas attirer son attention toute entière. Il promena sa vue de toutes parts, et la diversité des choses qui l'environnaient eut de quoi occuper longtemps sa curiosité. «Seigneur don Cléofas, lui dit le diable, cette confusion d'objets que vous regardez avec plaisir est, à la vérité, très agréable à contempler; mais ce n'est qu'un amusement frivole. Il faut que je vous le rende utile; et pour vous donner une parfaite connaissance de la vie humaine, je veux vous expliquer ce que font toutes ces personnes que vous voyez. Je vais vous découvrir les motifs de leurs actions, et vous révéler jusqu'à leurs plus secrètes pensées.

«Par où commencerons-nous? Observons d'abord dans cette maison, à main droite, ce vieillard qui compte de l'or et de l'argent. C'est un bourgeois avare. Son carrosse, qu'il a eu presque pour rien à l'inventaire d'un alcalde de corte, est tiré par deux mauvaises mules qui sont dans son écurie, et qu'il nourrit suivant la loi des douze tables, c'est-à-dire qu'il leur donne tous les jours à chacune une livre d'orge. Il les traite comme les Romains traitaient leurs esclaves. Il y a deux ans qu'il est revenu des Indes, chargé d'une grande quantité de lingots qu'il a changés en espèces. Admirez ce vieux fou, avec quelle satisfaction il parcourt des yeux ses richesses: il ne peut s'en rassasier. Mais prenez garde en même temps à ce qui se passe dans une petite salle de la même maison. Y remarquez-vous deux jeunes garçons avec une vieille femme?—Oui, répondit Cléofas. Ce sont apparemment ses enfants.—Non, reprit le diable, ce sont ses neveux qui doivent en hériter, et qui, dans l'impatience où ils sont de partager ses dépouilles, ont fait venir secrètement une sorcière, pour savoir d'elle quand il mourra.

«J'aperçois dans la maison voisine deux tableaux assez plaisants: l'un est une coquette surannée qui se couche, après avoir laissé ses cheveux, ses sourcils et ses dents sur sa toilette: l'autre un galant sexagénaire qui revient de faire l'amour. Il a déjà ôté son œil et sa moustache postiches, avec sa perruque qui cachait une tête chauve. Il attend que son valet lui ôte son bras et sa jambe de bois, pour se mettre au lit avec le reste.

—Si je m'en fie à mes yeux, dit Zambullo, je vois dans cette maison une grande et jeune fille faite à peindre. Qu'elle a l'air mignon!—Hé bien, reprit le boiteux, cette jeune beauté qui vous frappe est sœur aînée de ce galant qui va se coucher. On peut dire qu'elle fait la paire avec la vieille coquette qui loge avec elle. Sa taille, que vous admirez, est une machine qui a épuisé les mécaniques. Sa gorge et ses hanches sont artificielles, et il n'y a pas longtemps qu'étant allée au sermon, elle laissa tomber ses fesses dans l'auditoire. Néanmoins, comme elle se donne un air de mineure, il y a deux jeunes cavaliers qui se disputent ses bonnes grâces. Ils en sont même venus aux mains pour elle. Les enragés! il me semble que je vois deux chiens qui se battent pour un os.

«Riez avec moi de ce concert qui se fait assez près de là, dans une maison bourgeoise, sur la fin d'un souper de famille. On y chante des cantates. Un vieux jurisconsulte en a fait la musique, et les paroles sont d'un alguasil[8] qui fait l'aimable, d'un fat qui compose des vers pour son plaisir et pour le supplice des autres. Une cornemuse et une épinette forment la symphonie. Un grand flandrin de chantre à voix claire fait le dessus, et une jeune fille qui a la voix fort grosse fait la basse.—O la plaisante chose! s'écria don Cléofas en riant: quand on voudrait donner exprès un concert ridicule, on n'y réussirait pas si bien.

[8] Un alguasil est ce que sont en France les commissaires, excepté qu'il porte l'épée.

—Jetez les yeux sur cet hôtel magnifique, poursuivit le démon; vous y verrez un seigneur couché dans un superbe appartement. Il a près de lui une cassette remplie de billets doux. Il les lit pour s'endormir voluptueusement, car ils sont d'une dame qu'il adore, et qui lui fait faire tant de dépense, qu'il sera bientôt réduit à solliciter une vice-royauté.

«Si tout repose dans cet hôtel, si tout y est tranquille, en récompense on se donne bien du mouvement dans la maison prochaine à main gauche. Y démêlez-vous une dame dans un lit de damas rouge? c'est une personne de condition. C'est dona Fabula, qui vient d'envoyer chercher une sage femme, et qui va donner un héritier au vieux don Torribio son mari, que vous voyez auprès d'elle. N'êtes-vous pas charmé du bon naturel de cet époux? Les cris de sa chère moitié lui percent l'âme: il est pénétré de douleur; il souffre autant qu'elle. Avec quel soin et quelle ardeur il s'empresse à la secourir!—Effectivement, dit Léandro, voilà un homme bien agité; mais j'en aperçois un autre qui paraît dormir d'un profond sommeil dans la même maison, sans se soucier du succès de l'affaire.—La chose doit pourtant l'intéresser, reprit le boiteux, puisque c'est un domestique qui est la cause première des douleurs de sa maîtresse.

«Regardez un peu au-delà, continua-t-il, et considérez dans une salle basse cet hypocrite qui se frotte de vieux oing pour aller à une assemblée de sorciers, qui se tient cette nuit entre Saint-Sébastien et Fontarabie. Je vous y porterais tout à l'heure pour vous donner cet agréable passe-temps, si je ne craignais d'être reconnu du démon qui fait le bouc à cette cérémonie.

—Ce diable et vous, dit l'écolier, vous n'êtes donc pas bons amis?—Non parbleu, reprit Asmodée. C'est ce même Pillardoc dont je vous ai parlé. Ce coquin me trahirait: il ne manquerait pas d'avertir de ma fuite mon magicien.—Vous avez eu peut-être encore quelque démêlé avec ce Pillardoc.—Vous l'avez dit, reprit le démon: il y a deux ans que nous eûmes ensemble un nouveau différend pour un enfant de Paris qui songeait à s'établir. Nous prétendions tous deux en disposer; il en voulait faire un commis, j'en voulais faire un homme à bonnes fortunes; nos camarades en firent un mauvais moine pour finir la dispute. Après cela on nous réconcilia; nous nous embrassâmes, et depuis ce temps-là nous sommes ennemis mortels.

—Laissons là cette belle assemblée, dit don Cléofas; je ne suis nullement curieux de m'y trouver; continuons plutôt d'examiner ce qui se présente à notre vue. Que signifient ces étincelles de feu qui sortent de cette cave?—C'est une des plus folles occupations des hommes, répondit le diable. Ce personnage qui, dans cette cave, est auprès de ce fourneau embrasé, est un souffleur. Le feu consume peu à peu son riche patrimoine, et il ne trouvera jamais ce qu'il cherche. Entre nous, la pierre philosophale n'est qu'une belle chimère que j'ai moi-même forgée, pour me jouer de l'esprit humain, qui veut passer les bornes qui lui ont été prescrites.

«Ce souffleur a pour voisin un bon apothicaire qui n'est pas encore couché. Vous le voyez qui travaille dans sa boutique avec son épouse surannée et son garçon. Savez-vous ce qu'ils font? le mari compose une pilule prolifique pour un vieil avocat qui doit se marier demain. Le garçon fait une tisane laxative, et la femme pile dans un mortier des drogues astringentes.

—J'aperçois dans la maison qui fait face à celle de l'apothicaire, dit Zambullo, un homme qui se lève et s'habille à la hâte.—Malepeste! répondit l'esprit, c'est un médecin qu'on appelle pour une affaire bien pressante. On vient le chercher de la part d'un prélat qui, depuis une heure qu'il est au lit, a toussé deux ou trois fois.

«Portez la vue au-delà sur la droite, et tâchez de découvrir dans un grenier un homme qui se promène en chemise à la sombre clarté d'une lampe.—J'y suis, s'écria l'écolier, à telles enseignes que je ferais l'inventaire des meubles qui sont dans ce galetas. Il n'y a qu'un grabat, un placet et une table, et les murs me paraissent tout barbouillés de noir.—Le personnage qui loge si haut est un poëte, reprit Asmodée; et ce qui vous paraît noir, ce sont des vers tragiques de sa façon, dont il a tapissé sa chambre, étant obligé, faute de papier, d'écrire ses poëmes sur le mur.

—A le voir s'agiter et se démener, comme il fait en se promenant, dit don Cléofas, je juge qu'il compose quelque ouvrage d'importance.—Vous n'avez pas tort d'avoir cette pensée, répliqua le boiteux; il mit hier la dernière main a une tragédie intitulée: Le Déluge universel. On ne saurait lui reprocher qu'il n'a point observé l'unité de lieu, puisque toute l'action se passe dans l'arche de Noé.

«Je vous assure que c'est une pièce excellente; toutes les bêtes y parlent comme des docteurs. Il a dessein de la dédier; il y a six heures qu'il travaille à l'épître dédicatoire; il en est à la dernière phrase en ce moment; on peut dire que c'est un chef-d'œuvre que cette dédicace: toutes les vertus morales et politiques, toutes les louanges qu'on peut donner à un homme illustre par ses ancêtres et par lui-même, n'y sont point épargnées: jamais auteur n'a tant prodigué l'encens.—A qui prétend-il adresser un éloge si magnifique, reprit l'écolier?—Il n'en sait rien encore, répartit le diable; il a laissé le nom en blanc. Il cherche quelque riche seigneur qui soit plus libéral que ceux à qui il a déjà dédié d'autres livres; mais les gens qui payent des épîtres dédicatoires sont bien rares aujourd'hui; c'est un défaut dont les seigneurs se sont corrigés; et par là ils ont rendu un grand service au public, qui était accablé de pitoyables productions d'esprit, attendu que la plupart des livres ne se faisaient autrefois que pour le produit des dédicaces.

«A propos d'épîtres dédicatoires, ajouta le démon, il faut que je vous rapporte un trait assez singulier. Une femme de la cour, ayant permis qu'on lui dédiât un ouvrage, en voulut voir la dédicace avant qu'on l'imprimât; et ne s'y trouvant pas assez bien louée à son gré, elle prit la peine d'en composer une de sa façon, et de l'envoyer à l'auteur pour la mettre à la tête de son ouvrage.

—Il me semble, s'écria Léandro, que voilà des voleurs qui s'introduisent dans une maison par un balcon.—Vous ne vous trompez point, dit Asmodée; ce sont des voleurs de nuit. Ils entrent chez un banquier: suivons-les de l'œil; voyons ce qu'ils feront. Ils visitent le comptoir; ils fouillent partout; mais le banquier les a prévenus; il partit hier pour la Hollande avec tout ce qu'il avait d'argent dans ses coffres.

—Examinons, dit Zambullo, un autre voleur qui monte par une échelle de soie à un balcon.—Celui-là n'est pas ce que vous pensez, répondit le boiteux; c'est un marquis qui tente l'escalade pour se couler dans la chambre d'une fille qui veut cesser de l'être. Il lui a juré très-légèrement qu'il l'épousera, et elle n'a pas manqué de se rendre à ses serments; car, dans le commerce de l'amour, les marquis sont des négociants qui ont grand crédit sur la place.

—Je suis curieux, reprit l'écolier, d'apprendre ce que fait certain homme que je vois en bonnet de nuit et en robe de chambre. Il écrit avec application, et il y a près de lui une petite figure noire qui lui conduit la main en écrivant.—L'homme qui écrit, répond le diable, est un greffier qui, pour obliger un tuteur très-reconnaissant, altère un arrêt rendu en faveur d'un pupille; et la petite figure noire qui lui conduit la main est Griffaël, le démon des greffiers.—Ce Griffaël, répliqua don Cléofas, n'occupe donc cet emploi que par intérim? Puisque Flagel est l'esprit du barreau, les greffes, ce me semble, doivent être de son département?—Non, répartit Asmodée; les greffiers ont été jugés dignes d'avoir leur diable particulier, et je vous jure qu'il a de l'occupation de reste.

«Considérez dans une maison bourgeoise, auprès de celle du greffier, une jeune dame qui occupe le premier appartement. C'est une veuve; et l'homme que vous voyez avec elle est son oncle, qui loge au second étage. Admirez la pudeur de cette veuve: elle ne veut pas prendre sa chemise devant son oncle: elle passe dans un cabinet pour se la faire mettre par un galant qu'elle y a caché.

«Il demeure chez le greffier un gros bachelier boiteux, de ses parents, qui n'a pas son pareil au monde pour plaisanter. Volumnius, si vanté par Cicéron pour les traits piquants et pleins de sel, n'était pas un si fin railleur. Ce bachelier, nommé par excellence dans Madrid le bachelier Donoso, est recherché de toutes les personnes de la cour et de la ville qui donnent à manger; c'est à qui l'aura. Il a un talent tout particulier pour réjouir les convives; il fait les délices d'une table; aussi va-t-il tous les jours dîner dans quelque bonne maison, d'où il ne revient qu'à deux heures après minuit. Il est aujourd'hui chez le marquis d'Alcazinas, où il n'est allé que par hasard.—Comment, par hasard, interrompit Léandro?—Je vais m'expliquer plus clairement, répartit le diable. Il y avait ce matin, sur le midi, à la porte du bachelier, cinq ou six carrosses qui venaient le chercher de la part de différents seigneurs. Il a fait monter leurs pages dans son appartement et leur a dit, en prenant un jeu de cartes: «mes amis, comme je ne puis contenter tous vos maîtres à la fois, et que je n'en veux point préférer un aux autres, ces cartes en vont décider. J'irai dîner chez le roi de trèfle.»

—Quel dessein, dit don Cléofas, peut avoir, de l'autre côté de la rue, certain cavalier qui se tient assis sur le seuil d'une porte? Attend-il qu'une soubrette vienne l'introduire dans la maison?—Non, non, répondit Asmodée; c'est un jeune castillan qui file l'amour parfait: il veut, par pure galanterie, à l'exemple des amants de l'antiquité, passer la nuit à la porte de sa maîtresse. Il racle de temps en temps une guitare en chantant des romances de sa composition; mais son infante, couchée au second étage, pleure, en l'écoutant, l'absence de son rival.

«Venons à ce bâtiment neuf qui contient deux corps de logis séparés: l'un est occupé par le propriétaire, qui est ce vieux cavalier qui tantôt se promène dans son appartement, et tantôt se laisse tomber dans un fauteuil.—Je juge, dit Zambullo, qu'il roule dans sa tête quelque grand projet. Qui est cet homme-là? Si l'on s'en rapporte à la richesse qui brille dans sa maison, ce doit être un grand de la première classe.—Ce n'est pourtant qu'un contador, répondit le démon. Il a vieilli dans des emplois très-lucratifs; il a quatre millions de bien. Comme il n'est pas sans inquiétude sur les moyens dont il s'est servi pour les amasser, et qu'il se voit sur le point d'aller rendre ses comptes dans l'autre monde, il est devenu scrupuleux; il songe à bâtir un monastère; il se flatte qu'après une si bonne œuvre, il aura la conscience en repos. Il a déjà obtenu la permission de fonder un couvent; mais il n'y veut mettre que des religieux qui soient tout ensemble chastes, sobres et d'une extrême humilité. Il est fort embarrassé sur le choix.

«Le second corps de logis est habité par une belle dame qui vient de se baigner dans du lait, et de se mettre au lit tout à l'heure. Cette voluptueuse personne est veuve d'un chevalier de Saint-Jacques, qui ne lui a laissé pour tout bien qu'un beau nom; mais heureusement elle a pour amis deux conseillers du conseil de Castille, qui font à frais communs la dépense de la maison.

—Oh! oh! s'écria l'écolier, j'entends retentir l'air de cris et de lamentations. Viendrait-il d'arriver quelque malheur?—Voici ce que c'est, dit l'esprit: deux jeunes cavaliers jouaient ensemble aux cartes dans ce tripot où vous voyez tant de lampes et de chandelles allumées. Ils se sont échauffés sur un coup, ont mis l'épée à la main, et se sont blessés tous deux mortellement: le plus âgé est marié, et le plus jeune est fils unique; ils vont rendre l'âme. La femme de l'un et le père de l'autre, avertis de ce funeste accident, viennent d'arriver; ils remplissent de cris tout le voisinage. «Malheureux enfant, dit le père, en apostrophant son fils qui ne saurait l'entendre, combien de fois t'ai-je exhorté à renoncer au jeu? Combien de fois t'ai-je prédit qu'il te coûterait la vie? Je déclare que ce n'est pas ma faute si tu péris misérablement.» De son côté, la femme se désespère; quoique son époux ait perdu au jeu tout ce qu'elle lui a apporté en mariage; quoiqu'il ait vendu toutes les pierreries qu'elle avait et jusqu'à ses habits, elle est inconsolable de sa perte: elle maudit les cartes qui en sont la cause; elle maudit celui qui les a inventées; elle maudit le tripot et tous ceux qui l'habitent.

—Je plains fort les gens que la fureur du jeu possède, dit don Cléofas; ils ont souvent l'esprit dans une horrible situation. Grâces au ciel, je ne suis point entiché de ce vice-là.—Vous en avez un autre qui le vaut bien, reprit le démon. Est-il plus raisonnable, à votre avis, d'aimer les courtisanes, et n'avez-vous pas couru risque ce soir d'être tué par des spadassins? J'admire messieurs les hommes: leurs propres défauts leur paraissent des minuties; au lieu qu'ils regardent ceux d'autrui avec un microscope.

«Il faut encore, ajouta-t-il, que je vous présente des images tristes. Voyez dans une maison, à deux pas du tripot, ce gros homme étendu sur un lit: c'est un malheureux chanoine qui vient de tomber en apoplexie. Son neveu et sa petite nièce, bien loin de lui donner du secours, le laissent mourir et se saisissent de ses meilleurs effets, qu'ils vont porter chez des recéleurs; après quoi ils auront tout le loisir de pleurer et de lamenter.

«Remarquez-vous près de là deux hommes que l'on ensevelit? Ce sont deux frères; ils étaient malades de la même maladie, mais ils se gouvernaient différemment; l'un avait une confiance aveugle en son médecin, l'autre a voulu laisser agir la nature; ils sont morts tous deux: celui-là, pour avoir pris tous les remèdes de son docteur; celui-ci, pour n'avoir rien voulu prendre.—Cela est fort embarrassant, dit Léandro. Eh! que faut-il donc que fasse un pauvre malade?—C'est ce que je ne puis vous apprendre, répondit le diable; je sais bien qu'il y a de bons remèdes, mais je ne sais s'il y a de bons médecins.

«Changeons de spectacle, poursuivit-il; j'en ai de plus divertissants à vous montrer. Entendez-vous dans la rue un charivari? Une femme de soixante ans a épousé ce matin un cavalier de dix-sept. Tous les rieurs du quartier se sont ameutés pour célébrer ces noces par un concert bruyant de bassins, de poëles et de chaudrons.—Vous m'avez dit, interrompit l'écolier, que c'était vous qui faisiez les mariages ridicules; cependant vous n'avez point de part à celui-là.—Non vraiment, répartit le boiteux, je n'avais garde de le faire, puisque je n'étais pas libre; mais quand je l'aurais été, je ne m'en serais pas mêlé. Cette femme est scrupuleuse; elle ne s'est remariée que pour pouvoir goûter sans remords des plaisirs qu'elle aime. Je ne forme point de pareilles unions; je me plais bien davantage à troubler les consciences qu'à les rendre tranquilles.

—Malgré le bruit de cette burlesque sérénade, dit Zambullo, un autre, ce me semble, frappe mon oreille.—Celui que vous entendez, en dépit du charivari, répondit le boiteux, part d'un cabaret où il y a un gros capitaine flamand, un chantre français et un officier de la garde allemande, qui chantent en trio. Ils sont à table depuis huit heures du matin, et chacun d'eux s'imagine qu'il y va de l'honneur de sa nation d'enivrer les deux autres.

«Arrêtez vos regards sur cette maison isolée, vis-à-vis celle du chanoine; vous verrez trois fameuses Galiciennes qui font la débauche avec trois hommes de la cour.—Ah! qu'elles me paraissent jolies! s'écria don Cléofas; je ne m'étonne pas si les gens de qualité les courent. Qu'elles font de caresses à ceux-là! il faut qu'elles soient bien amoureuses d'eux!—Que vous êtes jeune! répliqua l'esprit: vous ne connaissez guère ces sortes de dames; elles ont le cœur encore plus fardé que le visage. Quelques démonstrations qu'elles fassent, elles n'ont pas la moindre amitié pour ces seigneurs: elles en ménagent un pour avoir sa protection, et les deux autres pour en tirer des contrats de rente. Il en est de même de toutes les coquettes. Les hommes ont beau se ruiner pour elles, ils n'en sont pas plus aimés; au contraire, tout payeur est traité comme un mari: c'est une règle que j'ai établie dans les intrigues amoureuses; mais laissons ces seigneurs savourer des plaisirs qu'ils achètent si cher, pendant que leurs valets, qui les attendent dans la rue, se consolent dans la douce espérance de les avoir gratis.

—Expliquez-moi, de grâce, interrompit Léandro Perez, un autre tableau qui se présente à mes yeux. Tout le monde est encore sur pied dans cette grande maison à gauche. D'où vient que les uns rient à gorge déployée, et que les autres dansent? On y célébre quelque fête apparemment?—Ce sont des noces, dit le boiteux; tous les domestiques sont dans la joie; il n'y a pas trois jours que dans ce même hôtel on était dans une extrême affliction. C'est une histoire qu'il me prend envie de vous raconter: elle est un peu longue, à la vérité; mais j'espère qu'elle ne vous ennuiera point.» En même temps il la commença de cette sorte.


CHAPITRE IV

Histoire des amours du comte de Belflor et de Léonor de Cespédes.

Le comte de Belflor, un des plus grands seigneurs de la cour, était éperdument amoureux de la jeune Léonor de Cespédes. Il n'avait pas dessein de l'épouser; la fille d'un simple gentilhomme ne lui paraissait pas un parti assez considérable pour lui. Il ne se proposait que d'en faire une maîtresse.

«Dans cette vue, il la suivait partout, et ne perdait pas une occasion de lui faire connaître son amour par ses regards; mais il ne pouvait lui parler ni lui écrire, parce qu'elle était incessamment obsédée d'une duègne sévère et vigilante, appelée la dame Marcelle. Il en était au désespoir, et, sentant irriter ses désirs par les difficultés, il ne cessait de rêver aux moyens de tromper l'argus qui gardait son Io.

«D'un autre côté, Léonor, qui s'était aperçue de l'attention que le comte avait pour elle, n'avait pu se défendre d'en avoir pour lui; et il se forma insensiblement dans son cœur une passion qui devint enfin très-violente. Je ne la fortifiais pourtant pas par mes tentations ordinaires, parce que le magicien qui me tenait alors prisonnier m'avait interdit toutes mes fonctions; mais il suffisait que la nature s'en mêlât. Elle n'est pas moins dangereuse que moi; toute la différence qu'il y a entre nous, c'est qu'elle corrompt peu à peu les cœurs, au lieu que je les séduis brusquement.

«Les choses étaient dans cette disposition, lorsque Léonor et son éternelle gouvernante, allant un matin à l'église, rencontrèrent une vieille femme qui tenait à la main un des plus gros chapelets qu'ait fabriqués l'hypocrisie. Elle les aborda d'un air doux et riant, et, adressant la parole à la duègne: «Le ciel vous conserve, lui dit-elle; la sainte paix soit avec vous: permettez-moi de vous demander si vous n'êtes pas la dame Marcelle, la chaste veuve du feu seigneur Martin Rosette?» La gouvernante répondit que oui. «Je vous rencontre donc fort à propos, lui dit la vieille, pour vous avertir que j'ai au logis un vieux parent qui voudrait bien vous parler. Il est arrivé de Flandres depuis peu de jours; il a connu particulièrement, mais très-particulièrement, votre mari, et il a des choses de la dernière conséquence à vous communiquer. Il aurait été vous les dire chez vous, s'il ne fût pas tombé malade; mais le pauvre homme est à l'extrémité; je demeure à deux pas d'ici. Prenez, s'il vous plaît, la peine de me suivre.»

«La gouvernante, qui avait de l'esprit et de la prudence, craignant de faire quelque fausse démarche, ne savait à quoi se résoudre; mais la vieille devina le sujet de son embarras, et lui dit: «Ma chère madame Marcelle, vous pouvez vous fier à moi en toute assurance. Je me nomme la Chichona. Le licencié Marcos de Figueroa et le bachelier Mira de Mesqua vous répondront de moi comme de leurs grands-mères. Quand je vous propose de venir à ma maison, ce n'est que pour votre bien. Mon parent veut vous restituer certaine somme que votre mari lui a autrefois prêtée.» A ce mot de restitution, la dame Marcelle prit son parti. «Allons, ma fille, dit-elle à Léonor, allons voir le parent de cette bonne dame; c'est une action charitable que de visiter les malades.»

«Elles arrivèrent bientôt au logis de la Chichona, qui les fit entrer dans une salle basse, où elles trouvèrent un homme alité, qui avait une barbe blanche, et qui, s'il n'était pas fort malade, paraissait du moins l'être. «Tenez, cousin, lui dit la vieille en lui présentant la gouvernante, voici cette sage dame Marcelle à qui vous souhaitez de parler, la veuve du feu seigneur Martin Rosette, votre ami.» A ces paroles, le vieillard, soulevant un peu la tête, salua la duègne, lui fit signe de s'approcher, et, lorsqu'elle fut près de son lit, lui dit d'une voix faible: «Ma chère madame Marcelle, je rends grâces au ciel de m'avoir laissé vivre jusqu'à ce moment; c'était l'unique chose que je désirais: je craignais de mourir sans avoir la satisfaction de vous voir, et de vous remettre en main propre cent ducats que feu votre époux, mon intime ami, me prêta pour me tirer d'une affaire d'honneur que j'eus autrefois à Bruges. Ne vous a-t-il jamais entretenu de cette aventure?

—Hélas! non, répondit la dame Marcelle, il ne m'en a point parlé: devant Dieu soit son âme! il était si généreux, qu'il oubliait les services qu'il avait rendus à ses amis; et, bien loin de ressembler à ces fanfarons qui se vantent du bien qu'ils n'ont pas fait, il ne m'a jamais dit qu'il eût obligé personne.—Il avait l'âme belle assurément, répliqua le vieillard, j'en dois être plus persuadé qu'un autre; et pour vous le prouver, il faut que je vous raconte l'affaire dont je suis heureusement sorti par son secours; mais comme j'ai des choses à dire qui sont de la dernière importance pour la mémoire du défunt, je serais bien aise de ne les révéler qu'à sa discrète veuve.

—Hé bien, dit alors la Chichona, vous n'avez qu'à lui faire ce récit en particulier: pendant ce temps-là nous allons passer dans mon cabinet, cette jeune dame et moi.» En achevant ces paroles, elle laissa la duègne avec le malade, et entraîna Léonor dans une autre chambre, où, sans chercher de détours, elle lui dit: «Belle Léonor, les moments sont trop précieux pour les mal employer. Vous connaissez de vue le comte de Belflor: il y a longtemps qu'il vous aime et qu'il meurt d'envie de vous le dire; mais la vigilance et la sévérité de votre gouvernante ne lui ont pas permis, jusqu'ici, d'avoir ce plaisir. Dans son désespoir, il a eu recours à mon industrie; je l'ai mise en usage pour lui. Ce vieillard que vous venez de voir est un jeune valet de chambre du comte, et tout ce que j'ai fait n'est qu'une ruse que nous avons concertée pour tromper votre gouvernante et vous attirer ici.»

«Comme elle achevait ces mots, le comte, qui était caché derrière une tapisserie, se montra, et, courant se jeter aux pieds de Léonor: «Madame, lui dit-il, pardonnez ce stratagème à un amant qui ne pouvait plus vivre sans vous parler. Si cette obligeante personne n'eût pas trouvé moyen de me procurer cet avantage, j'allais m'abandonner à mon désespoir.» Ces paroles, prononcées d'un air touchant par un homme qui ne déplaisait pas, troublèrent Léonor. Elle demeura quelque temps incertaine de la réponse qu'elle y devait faire; mais enfin, s'étant remise de son trouble, elle regarda fièrement le comte, et lui dit: «Vous croyez peut-être avoir beaucoup d'obligation à cette officieuse dame qui vous a si bien servi; mais apprenez que vous tirerez peu de fruit du service qu'elle vous a rendu.»

«En parlant ainsi, elle fit quelques pas pour rentrer dans la salle. Le comte l'arrêta: «Demeurez, dit-il, adorable Léonor; daignez un moment m'entendre. Ma passion est si pure qu'elle ne doit point vous alarmer. Vous avez sujet, je l'avoue, de vous révolter contre l'artifice dont je me sers pour vous entretenir; mais n'ai-je pas jusqu'à ce jour inutilement essayé de vous parler? il y a six mois que je vous suis aux églises, à la promenade, aux spectacles. Je cherche en vain partout l'occasion de vous dire que vous m'avez charmé. Votre cruelle, votre impitoyable gouvernante a toujours su tromper mes désirs. Hélas! au lieu de me faire un crime d'un stratagème que j'ai été forcé d'employer, plaignez-moi, belle Léonor, d'avoir souffert tous les tourments d'une si longue attente, et jugez par vos charmes des peines mortelles qu'elle a dû me causer.»

«Belflor ne manqua pas d'assaisonner ce discours de tous les airs de persuasion que les jolis hommes savent si heureusement mettre en pratique; il laissa couler quelques larmes. Léonor en fut émue; il commença, malgré elle, à s'élever dans son cœur des mouvements de tendresse et de pitié. Mais, loin de céder à sa faiblesse, plus elle se sentait attendrir, plus elle marquait d'empressement à vouloir se retirer. «Comte! s'écria-t-elle, tous vos discours sont inutiles. Je ne veux point vous écouter; ne me retenez pas davantage; laissez-moi sortir d'une maison où ma vertu est alarmée, ou bien je vais par mes cris attirer ici tout le voisinage, et rendre votre audace publique.» Elle dit cela d'un ton si ferme, que la Chichona, qui avait de grandes mesures à garder avec la justice, pria le comte de ne pas pousser les choses plus loin. Il cessa de s'opposer au dessein de Léonor. Elle se débarrassa de ses mains, et, ce qui jusqu'alors n'était arrivé à aucune fille, elle sortit de ce cabinet comme elle y était entrée.

«Elle rejoignit promptement sa gouvernante. Venez, ma bonne, lui dit-elle, quittez ce frivole entretien: on nous trompe; sortons de cette dangereuse maison.—Qu'y a-t-il, ma fille, répondit avec étonnement la dame Marcelle? quelle raison vous oblige à vouloir vous retirer si brusquement?—Je vous en instruirai, répartit Léonor. Fuyons; chaque instant que je m'arrête ici me cause une nouvelle peine.» Quelque envie qu'eût la duègne de savoir le sujet d'une si brusque sortie, elle ne put s'en éclaircir sur-le-champ; il lui fallut céder aux instances de Léonor. Elles sortirent toutes deux avec précipitation, laissant la Chichona, le comte et son valet de chambre aussi déconcertés tous trois que des comédiens qui viennent de représenter une pièce que le parterre a mal reçue.

«Dès que Léonor se vit dans la rue, elle se mit à raconter avec beaucoup d'agitation à sa gouvernante tout ce qui s'était passé dans le cabinet de la Chichona. La dame Marcelle l'écouta fort attentivement, et lorsqu'elles furent arrivées au logis: «Je vous avoue, ma fille, lui dit-elle, que je suis extrêmement mortifiée de ce que vous venez de m'apprendre. Comment ai-je pu être la dupe de cette vieille femme? J'ai fait d'abord difficulté de la suivre. Que n'ai-je continué? je devais me défier de son air doux et honnête; j'ai fait une sottise qui n'est pas pardonnable à une personne de mon expérience. Ah! que ne m'avez-vous découvert chez elle cet artifice! je l'aurais dévisagée, j'aurais accablé d'injures le comte de Belflor, et arraché la barbe au faux vieillard qui me contait des fables. Mais je vais retourner sur mes pas porter l'argent que j'ai reçu comme une véritable restitution; et si je les retrouve ensemble, ils ne perdront rien pour avoir attendu.» En achevant ces mots, elle reprit sa mante qu'elle avait quittée, et sortit pour aller chez la Chichona.

«Le comte y était encore; il se désespérait du mauvais succès de son stratagème. Un autre en sa place aurait abandonné la partie; mais il ne se rebuta point. Avec mille bonnes qualités, il en avait une peu louable: c'était de se laisser trop entraîner au penchant qu'il avait à l'amour. Quand il aimait une dame, il était trop ardent à la poursuite de ses faveurs; et quoique naturellement honnête homme, il était alors capable de violer les droits les plus sacrés pour obtenir l'accomplissement de ses désirs. Il fit réflexion qu'il ne pourrait parvenir au but qu'il se proposait sans le secours de la dame Marcelle, et il résolut de ne rien épargner pour la mettre dans ses intérêts. Il jugea que cette duègne, toute sévère qu'elle paraissait, ne serait point à l'épreuve d'un présent considérable, et il n'avait pas tort de faire un pareil jugement. S'il y a des gouvernantes fidèles, c'est que les galants ne sont pas assez riches ou assez libéraux.

«D'abord que la dame Marcelle fut arrivée, et qu'elle aperçut les trois personnes à qui elle en voulait, il lui prit une fureur de langue; elle dit un million d'injures au comte et à la Chichona, et fit voler la restitution à la tête du valet de chambre. Le comte essuya patiemment cet orage; et, se mettant à genoux devant la duègne, pour rendre la scène plus touchante, il la pressa de reprendre la bourse qu'elle avait jetée, et lui offrit mille pistoles de surcroît, en la conjurant d'avoir pitié de lui. Elle n'avait jamais vu solliciter si puissamment sa compassion; aussi ne fut-elle pas inexorable; elle eut bientôt quitté les invectives, et, comparant en elle-même la somme proposée avec la médiocre récompense qu'elle attendait de don Luis de Cespédes, elle trouva qu'il y avait plus de profit à écarter Léonor de son devoir qu'à l'y maintenir. C'est pourquoi, après quelques façons, elle reprit la bourse, accepta l'offre des mille pistoles, promit de servir l'amour du comte, et s'en alla sur-le-champ travailler à l'exécution de sa promesse.

«Comme elle connaissait Léonor pour une fille vertueuse, elle se garda bien de lui donner lieu de soupçonner son intelligence avec le comte, de peur qu'elle n'en avertît don Luis son père; et, voulant la perdre adroitement, voici de quelle manière elle lui parla à son retour. «Léonor, je viens de satisfaire mon esprit irrité; j'ai retrouvé nos trois fourbes; ils étaient encore tout étourdis de votre courageuse retraite. J'ai menacé la Chichona du ressentiment de votre père et de la rigueur de la justice, et j'ai dit au comte de Belflor toutes les injures que la colère a pu me suggérer. J'espère que ce seigneur ne formera plus de pareils attentats, et que ses galanteries cesseront désormais d'occuper ma vigilance. Je rends grâce au ciel que vous ayez, par votre fermeté, évité le piége qu'il vous avait tendu; j'en pleure de joie. Je suis ravie qu'il n'ait tiré aucun avantage de son artifice; car les grands seigneurs se font un jeu de séduire de jeunes personnes. La plupart même de ceux qui se piquent le plus de probité ne s'en font pas le moindre scrupule, comme si ce n'était pas une mauvaise action que de déshonorer des familles. Je ne dis pas absolument que le comte soit de ce caractère, ni qu'il ait envie de vous tromper: il ne faut pas toujours juger mal de son prochain; peut-être a-t-il des vues légitimes. Quoiqu'il soit d'un rang à prétendre aux premiers partis de la cour, votre beauté peut lui avoir fait prendre la résolution de vous épouser. Je me souviens même que, dans les réponses qu'il a faites à mes reproches, il m'a laissé entrevoir cela.