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Le disciple

Chapter 12: § VI. — Conclusion.
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About This Book

The narrative follows how the ideas promoted by a respected thinker are taken up by a younger admirer and culminate in a tragic, violent outcome, then tracks the personal, social, and judicial repercussions. Through close psychological portraits, conversations, and inquiry scenes, the work probes moral responsibility, culpability, and the tension between aesthetic or intellectual freedom and social duty. Using analytical realism and focused moral debate, it examines how abstract doctrines can translate into action, the processes of remorse and self-justification, and the uneasy demands placed on creators and followers when theory collides with real-life consequences.

« Je m’étais levé. Nous restâmes ainsi face à face, et tous les deux debout. Son visage était décomposé par le saisissement de sa propre action, plus pâle encore, et ses yeux y luisaient d’un éclat extraordinaire. Ils semblaient noirs, tant le point central en était agrandi par l’émotion, jusqu’à envahir la prunelle. Je remarquai ce détail parce qu’il transformait toute sa physionomie. D’ordinaire si réservée, presque effacée, cette physionomie respirait l’égarement d’un être dominé par une passion plus forte que sa volonté. Elle avait dû se coucher, puis se relever, car ses cheveux étaient tressés dans une grosse natte au lieu d’être noués derrière sa tête. Une robe de chambre blanche, attachée par une cordelière, se plissait autour de sa taille, et, preuve de son trouble affolé, elle avait passé en hâte ses pieds nus dans ses mules sans même s’en rendre compte. Evidemment une angoisse insoutenable l’avait précipitée de son lit dans ma chambre. Elle ne se souciait ni de ce que je penserais d’elle, ni de ce que je pourrais être tenté de dire. Elle avait cru à ma lettre, et elle arrivait, en proie à une exaltation si vive qu’elle ne tremblait pas.

— « Ah ! » fit-elle d’une voix brisée après ce silence de la première minute, « Dieu soit loué, je ne suis pas arrivée trop tard... Mort ! je vous ai cru mort !... Ah ! c’est horrible... Mais c’est fini, n’est-ce pas ? Dites que vous m’obéirez, dites que vous n’attenterez pas à vos jours. Jurez, jurez-le-moi... »

« Elle prit ma main dans les siennes par un geste suppliant. Ses doigts étaient glacés. C’était quelque chose de si décisif que cette entrée, une telle preuve d’amour dans un instant où je me trouvais moi-même si exalté, que je ne réfléchis pas, et, sans lui répondre, je me souviens que je la pris dans mes bras en pleurant, que mes lèvres cherchèrent ses lèvres, que je lui donnai, à travers ces larmes, le plus brûlant, le plus tendre des baisers, le plus sincère ; que ce fut une seconde d’extase infinie, de félicité suprême, et aussi qu’elle s’arracha de moi, ayant, sur son visage toujours égaré, toute la honte de ce qu’elle venait de permettre.

— « Malheureuse », disait-elle. « Il faut que je m’en aille !... Laissez-moi m’en aller !... Ne m’approchez plus... »

— « Vous voyez bien qu’il faut que je meure », lui répondis-je, « puisque vous ne m’aimez pas, puisque vous allez être la femme d’un autre, puisque tout nous sépare, et pour toujours. »

« Je pris la fiole noire sur la table et je la lui montrai à la lueur de la lampe.

— « Le quart seulement de ce flacon », continuai-je, « et c’est le remède à tant de souffrances... Dans cinq minutes ce sera fini. » Et doucement, sans faire un seul geste qui pût la forcer encore à se défendre : « Partez, et merci d’être venue. Avant un quart d’heure j’aurai cessé de sentir ce que je sens, cette intolérable privation de vous depuis tant de mois... Allons, adieu ; ne m’ôtez pas mon courage... »

« Elle avait tressailli tout entière quand la flamme avait éclairé la noire liqueur. Elle étendit sa main vers moi et m’arracha le flacon en disant : « Non ! Non !... » Elle le regarda, lut la petite inscription sur l’étiquette rouge, et elle trembla. Son visage s’altéra davantage encore. Une ride se creusa entre ses sourcils. Ses lèvres palpitèrent. Ses yeux exprimèrent l’agonie d’une anxiété dernière, puis, d’un accent presque dur, saccadant ses mots comme s’ils lui étaient arrachés par une puissance à la fois torturante et irrésistible.

— « Moi aussi », dit-elle, « j’ai trop souffert, j’ai trop souffert, j’ai trop lutté... Non », continua-t-elle en s’avançant vers moi et me prenant le bras, « pas seul, pas seul... Nous mourrons ensemble. Après ce que j’ai fait, il n’y a plus que cela... » Elle fit le geste de porter la fiole à ses lèvres. Je la lui enlevai, et elle, avec un sourire presque fou : « Mourir, oui, mourir là, près de vous, avec vous... » Et elle s’approchait encore, posant sa tête sur mon épaule, si bien que je sentais contre le bas de ma joue la soie fine de ses cheveux. « Ainsi... Ah ! il y a si longtemps que je vous aime, si longtemps... Je peux bien vous le dire maintenant, puisque je paye ce droit de ma vie... Vous voulez bien me prendre avec vous, nous en aller ensemble tous deux, tous deux ?... »

— « Oui » ?, lui répondais-je, « ensemble, nous mourrons ensemble. Je vous le jure. Mais pas tout de suite... Ah ! laissez-moi le temps de sentir que vous m’aimez... » Nos lèvres s’étaient unies de nouveau, mais cette fois elle me rendait mes baisers. Je la serrai contre moi. Je la sentis qui défaillait sous cette étreinte. Je l’entraînai jusqu’à mon lit, ainsi enlacée à moi, et elle s’abandonna tout entière. Ah ! ce furent de ces baisers où l’extase de l’âme en débordant sur tout le corps donne à la fièvre des sens l’ardeur d’un élan spirituel, où le passé, le présent, l’avenir, s’abolissent pour ne plus laisser de place à rien qu’à l’amour, à la douloureuse, à l’enivrante folie de l’amour. Cette frêle vierge, cette vivante statuette de Tanagra était à moi dans son innocence. Elle m’appartenait sans se défendre, avec une passivité d’hypnotisée, et il me semblait que cette heure en effet n’était pas vraie, tant elle dépassait les forces de mon espérance, presque celles de mon désir. Dans le jour adouci que jetaient la flamme de la lampe et celle du feu à demi éteint, la délicatesse de ses traits amaigris, sa pâleur consumée, ses cheveux maintenant épars, la faisait ressembler à une apparition, même dans ce don physique de sa personne qu’elle me livrait comme une sacrifiée. C’est avec une voix de fantôme qu’elle me parlait, me racontant la longue histoire de ses sentiments. Elle disait comme elle s’était éprise presque au premier regard et sans même s’en douter ; puis comme elle avait souffert de mes tristesses et de ma confidence ; puis comme elle avait rêvé d’être mon amie, une amie qui me consolerait doucement ; puis la lumière affreuse que ma déclaration dans la forêt avait soudain jetée sur son cœur, et qu’elle s’était juré de mettre un abîme entre nous. Elle me racontait ses luttes quand elle recevait mes lettres, et ses vaines résolutions de ne pas les lire, et ses fiançailles désespérées, afin que tout fût irrémédiable, et son retour, et le reste. Elle trouvait, pour me révéler le secret roman de sa tendresse, de ces phrases pudiques et passionnées qui tombent du bord mystérieux de l’âme comme les larmes tombent du bord des yeux. Elle disait : « Je le pourrais que je ne voudrais rien effacer de ces douleurs, tellement j’ai besoin de sentir que j’ai vécu par vous... » Elle disait :

« Vous me laisserez mourir la première, pour que je ne vous voie pas souffrir... » Et elle m’enveloppai de ses cheveux, et c’était sur ce visage que j’avais connu si maître de lui, une extase de martyre, une joie comme surnaturelle avec un fonds de douleur, une exaltation mêlée de remords. Quand elle se taisait, serrée à moi, absorbée en moi, nos bouches unies, nos bras liés, nous pouvions entendre le vent qui tournait, tournait, mélancolique, autour des fenêtres closes, et ce château endormi avec son silence paisible, c’était déjà la tombe, cette tombe vers laquelle nous roulions, roulions, entraînés hors de la vie par l’ardeur d’amour qui nous avait ainsi jetés sur le cœur de l’un de l’autre.

« C’est ici, mon cher maître, que se place l’épisode le plus singulier de cette aventure, celui que les hommes appelleraient le plus honteux ; mais de vous à moi ces mots-là n’ont pas de sens et j’aurai le courage de tout vous raconter de cette heure. J’avais été sincère, je vous l’ai dit, et sincère sans l’ombre de calcul, dans cette résolution de suicide qui m’avait fait acheter la fiole de noix vomique, puis écrire à Charlotte. Lorsqu’elle était venue, qu’elle était tombée dans mes bras, qu’elle s’était écriée : « Mourons ensemble ! » j’avais répondu : « Mourons ensemble », avec la plus entière bonne foi. Il m’avait paru si simple, si naturel, si facile de nous en aller ainsi tous les deux ! Vous qui avez décrit en des pages si fortes la vapeur d’illusions soulevée en nous par le désir physique, ce vertige du sexe dont nous sommes pris comme d’un vin, vous ne me jugerez pas monstrueux d’avoir senti cette vapeur se dissiper avec le désir, cette ivresse s’en aller avec la possession. Au milieu de cette nuit de folie, une heure arriva, où, lassés de caresses : moi, alangui de volupté ; elle, épuisée d’émotions, nous nous laissâmes aller à nous reposer l’un près de l’autre. Nous nous taisions. Charlotte avait posé sa tête sur ma poitrine. Elle fermait ses yeux, brisée par l’excès des sensations subies. Je me souviens. Je la regardais et je me sentais, sans savoir comment retomber de mon âme exaltée et frénétique d’avant le bonheur, à cette âme réfléchie, philosophique et lucide qui avait été la mienne autrefois et que le sortilège du désir avait métamorphosé. Je regardais Charlotte, et cette idée s’emparait de moi, que dans quelques heures ce corps adorable, animé en ce moment de toutes les ardeurs de la vie, serait immobilisé, glacé, mort, — morte cette bouche fine qui frémissait encore de mon baiser, morts ces beaux yeux abrités sous leurs tremblantes paupières pour mieux retenir leur rêve, morte cette chair à qui je venais de révéler l’amour, morte cette âme à moi, pleine de moi, ivre de moi ! Je répétai mentalement à plusieurs reprises cette syllabe : « Morte, morte, morte... » et ce qu’elle représente de subit écroulement dans la nuit, d’irréparable chute dans le noir, le froid, le vide, me serra soudain le cœur. Cette entrée dans le gouffre sans fond du néant, qui me semblait, non pas seulement aisée, mais passionnément désirable quand la fureur de l’amour malheureux me dominait, — tout d’un coup, et cette fureur une fois apaisée, m’apparut comme la plus redoutable des actions, la plus folle, la plus impossible à exécuter ainsi... Charlotte continuait de fermer ses yeux, ses cheveux toujours défaits. Qu’elle était jeune, fragile, enfantine presque, dans son attitude, combien à ma merci ! L’amincissement de sa pauvre figure, rendu plus visible par la clarté adoucie de la lampe, me disait trop ce qu’elle avait senti depuis des jours. Et j’allais la tuer, ou du moins l’aider à se tuer. Nous allions nous tuer... Un frisson me secoua tout entier à cette pensée, et j’eus peur... Pour elle ? Pour moi ? Pour tous les deux ? Je ne sais pas. J’eus peur, une peur paralysante et qui glaça mon être le plus secret, cette âme de mon âme, cet indéfinissable centre de notre énergie. Subitement, par une volte-face d’idées pareilles à celle des mourants qui jettent un dernier regard sur leur existence, et aperçoivent, dans le mirage d’un infini regret, les joies connues ou convoitées, la vision s’évoqua de cette vie toute en pensée que j’avais tour à tour tant désirée et tant reniée. Je vous vis dans votre cellule, mon cher maître, en train de méditer, et l’univers de l’intelligence développa de nouveau devant moi la splendeur de ses horizons. Mes travaux personnels, si négligés depuis quelque temps, ce cerveau dont j’avais été si fier, ce Moi cultivé si complaisamment, j’allais sacrifier tous ces trésors... « A la parole donnée... » eussé-je dû répondre. « A un caprice d’exaltation... » répondis-je. A la rigueur, ce suicide avait une signification tout à l’heure, quand d’être à jamais séparé de Charlotte me bouleversait de désespoir. Mais comment ? Nous nous aimions, nous étions l’un à l’autre. Qui nous empêchait, libres et jeunes tous deux, de fuir ensemble, si, au lendemain de cette nuit d’ivresse, nous ne pouvions supporter l’absence ? Cette hypothèse d’un enlèvement fit surgir dans ma mémoire l’image du comte André. Pourquoi ne pas noter cela aussi ? Un chatouillement enivrant d’amour-propre me courut sur tout le cœur à ce souvenir. Je regardai Charlotte de nouveau, et je me sentis, cette fois, rempli du plus farouche orgueil. La rivalité instituée autrefois par ma secrète envie entre son frère et moi se réveilla dans un sursaut de triomphe. Il y a un proverbe célèbre qui dit que tout animal est triste après la volupté : « Omne animal.... » Ce n’est pas cette tristesse que j’éprouvai alors, mais un desséchement absolu de ma tendresse, un retour rapide — rapide comme l’action d’un précipité chimique — à un état d’âme antérieur. Je ne crois pas que ce déplacement de sensibilité ait demandé plus d’une demi-heure. Je continuais de regarder Charlotte en m’abandonnant à ces passages d’idées, avec le délice d’une liberté reconquise. La plénitude de la vie volontaire et réfléchie affluait en moi maintenant, comme l’eau d’une rivière dont on a levé l’écluse. La maladive nostalgie de sa présence avait, durant notre séparation, dressé une barrière contre laquelle s’était endigué le flot de mes sentiments anciens. Cette barrière supprimée, je redevenais moi et tout entier. Elle, cependant, s’était assoupie peu à peu. J’entendais son souffle égal et léger, puis brusquement un grand soupir, et elle s’éveilla :

— « Ah ! » me dit-elle en me serrant contre elle d’une façon presque convulsive, « vous êtes là, vous êtes là. J’avais perdu connaissance... J’ai rêvé... Ah ! quel rêve !... J’ai vu mon frère qui marchait sur vous... Dieu ! l’horrible rêve !... »

« Elle me donna de nouveau un baiser, et, comme sa bouche était près de ma bouche, l’heure sonna. Elle écouta le tintement de la pendule, et compta jusqu’à quatre.

— « Quatre heures », dit-elle, « il est temps.... Adieu, mon amour, encore adieu... »

« Elle m’embrassa de nouveau. Sa physionomie était redevenue calme dans son exaltation, presque souriante.

— « Donne-moi le poison », dit-elle d’une voix ferme en me tutoyant pour la première fois.

« Je restai immobile sans lui répondre.

— « Tu as peur pour moi », reprit-elle ; « va, je saurai mourir... Donne... »

« Je me levai du lit, toujours sans répondre. Elle s’était mise sur son séant et joignait ses mains sans me regarder. Priait-elle ? Etait-ce le dernier effort de cette âme pour arracher d’elle cet amour de la vie qui pousse de si profondes racines dans un être de vingt ans ? Je vous donnerai la mesure de mon sang-froid quand je vous aurai marqué ce détail puéril, mais bien significatif : je réparai en hâte le désordre de ma toilette en prévision d’éviter le ridicule dans la scène que je savais imminente. Car ma résolution d’empêcher ce double suicide était maintenant absolue... J’eus le sang-froid encore de saisir la fiole brune sur la table et de la porter dans une armoire à la clef de laquelle je donnai un tour. Ces préparatifs, auxquels elle ne prenait pas garde, semblèrent sans doute longs à Charlotte, car elle insista en se tournant vers moi :

— « Je suis prête », dit-elle.

« Elle vit mes mains vides. L’expression extatique de son visage se changea en une angoisse extrême, et sa voix devint âpre pour répéter :

— « Le poison. Donnez-moi le poison... » Puis, comme répondant à une pensée qui se présentait tout d’un coup à son esprit, elle ajouta fébrilement : « Non, ce n’est pas possible... »

— « Non », m’écriai-je en me jetant à genoux devant le lit et saisissant ses mains. « Non, tu dis vrai, ce n’est pas possible... Je ne veux pas te laisser mourir devant moi, pour moi, t’assassiner... Je t’en supplie, Charlotte, ne me demande pas de réaliser ce funeste projet... Quand je l’ai acheté, ce poison, j’étais fou, je croyais que tu ne m’aimais pas... Je voulais me tuer. Ah ! sincèrement !... Mais aujourd’hui que tu m’aimes, que je le sais, que tu t’es donnée à moi, non, je ne peux pas, je ne veux pas... Vivons, mon amour, vivons, consens à vivre... Nous partirons ensemble, si tu veux. Nous avons le droit de nous épouser. Nous sommes libres... Et si tu ne veux pas, si tu te repens de ces heures d’abandon, hé bien ! je souffrirai le martyre ; mais, je te le jure, ce sera comme si ce n’avait jamais été, rien de moi ne gênera ta vie... Mais t’aider à mourir, te tuer, toi... Non, non, non, ne me le demande plus... »

« Combien de temps lui parlai-je ainsi et que lui dis-je encore ? Je ne sais plus. J’épiais sur son visage une émotion douce, une faiblesse de femme, un de ces « oui » du regard qui démentent le « non » que prononce la bouche. Elle se taisait, les yeux fixés sur moi, et brillant cette fois d’un feu tragique. Elle avait retiré ses mains des miennes, croisé ses bras sur sa poitrine, et, tout enveloppée de ses cheveux, comme éloignée de moi par une horreur invincible, elle dit, lorsque je m’arrêtai de la supplier :

— « Ainsi, vous ne voulez pas tenir votre parole ?... »

— « Non, » balbutiai-je, « je ne peux pas... Je ne peux pas... Je ne savais pas ce que je disais... »

— « Ah ! » dit-elle avec un cruel dédain sur ses belles lèvres qui tremblaient, « mais dites-moi donc que vous avez peur !... Donnez-moi le poison. Je vous la rends pour vous, cette parole... Je mourrai seule... Mais m’avoir attirée dans ce piège ainsi... Lâche ! lâche ! lâche !... »

« Pourquoi je n’ai pas bondi sous cet outrage, pourquoi je n’ai pas pris de moi-même la fiole de poison, pourquoi je ne l’ai pas mise sur mes lèvres devant elle, en lui disant : « Regardez si je suis un lâche... » je ne le comprends pas quand j’y songe, quand je me souviens de l’implacable mépris empreint alors sur ce visage. Il faut croire qu’en effet, à cette minute, j’avais peur, moi qui maintenant marcherais à l’échafaud sans trembler, moi qui ai le courage de me taire depuis trois mois en risquant ma tête. Mais c’est que maintenant une idée me soutient, une volonté froidement, intellectuellement conçue, au lieu que, durant cette affreuse scène, c’était un désarroi de toutes les forces de mon âme, entre mes sensations suraiguës de ces mois derniers et celles de l’heure présente, et, m’asseyant sur le tapis où je venais de m’agenouiller, comme si je n’avais plus eu même l’énergie de me tenir debout, je remuai la tête, et je dis : « Non, non ». Cette fois, ce fut elle qui ne répondit pas. Je la vis ramasser d’un geste ses beaux cheveux, qu’elle tordit en un nœud fait à la hâte, assurer ses pieds dans ses mules, s’envelopper de sa robe blanche. Elle chercha des yeux le flacon noir à étiquette rouge, et, ne le voyant pas sur la table, elle marcha vers la porte, puis, sans même retourner sa tête, elle disparut après m’avoir lancé de nouveau le mot terrible :

— « Lâche ! lâche... »

« Je restai là, écroulé devant ce lit, dont le désordre me témoignait seul que je n’avais pas rêvé, — longtemps, longtemps. Soudain une inquiétude effrayante m’étreignit le cœur. Si Charlotte, une fois rentrée chez elle, exaspérée comme elle était, oui, si Charlotte avait attenté à ses jours ? En proie aux affres de cette nouvelle angoisse, j’osai aller à travers les corridors et l’escalier jusqu’à sa chambre, et là, collant mon oreille contre la porte, j’épiai un bruit, un gémissement, un signe qui me révélât quel drame se jouait derrière ce mince rempart de bois que j’aurais fait sauter de l’épaule si vite pour lui porter secours. Rien. Je n’entendis rien. Les premières rumeurs du château commençaient de monter des sous-sols. Les gens de service se réveillaient. Je dus rentrer chez moi et je m’habillai. Dès six heures j’étais dans le jardin, sous la fenêtre de la jeune fille, mon imagination en panique me l’avait montrée s’élançant par cette fenêtre et gisant à terre, les membres brisés. Je vis ses volets fermés, et, au bas, la plate-bande intacte avec sa ligne de rosiers où s’épanouissaient les dernières roses, frissonnantes et frileuses dans ce demi-jour glacé d’automne. Elle m’avait parlé cette nuit, du charme qu’elle goûtait, dans ses heures de détresse et quand elle m’aimait sans me le dire, à s’accouder le soir au-dessus de ce parterre de roses et à respirer l’arome de ces douces fleurs, épars dans la brise. J’en cueillis une au hasard, et sa senteur me fit défaillir. Pour tromper une anxiété que chaque minute rendait plus intense, je marchai droit devant moi, dans la campagne noyée de vapeurs, par ce gris matin de novembre. J’allai très loin, puisque je dépassai dans cette course désordonnée le village de Saulzet-le-Froid, et pourtant, dès huit heures, j’étais en bas, à déjeuner, ou faire semblant, dans la salle à manger du château. C’était le moment, je le savais, où la femme de chambre entrait chez Mlle de Jussat. S’il était arrivé un malheur, cette fille appellerait tout de suite. Avec quel inexprimable soulagement je la vis qui, revenant de là-haut, se dirigeait vers l’office et en sortait, tenant à la main le plateau préparé pour le thé ! Charlotte ne s’était pas tuée. Une espérance me reprit alors. A la réflexion, et une fois son premier mouvement de colère passé, peut-être interpréterait-elle comme une preuve d’amour mon refus de mourir et de la laisser mourir ? J’allais savoir cela aussi. Il suffisait de l’attendre dans la chambre de son frère. Le petit malade touchait alors à la fin de sa convalescence, et, quoique privé de promenades, il déployait la gaieté d’un enfant en train de renaître à la vie. Il m’accueillit ce matin-là par toutes sortes de gentillesses, et sa gracieuse humeur redoubla mon espoir. Elle allait servir à briser la glace entre la sœur et moi. Les mains d’un jeune homme et d’une jeune fille se joignent si vite quand elles s’effleurent autour d’une tête innocente et bouclée. Mais quand Charlotte parut, toute blanche dans sa robe claire qui plombait davantage sa pâleur, prétextant une migraine pour se dérober aux gamineries de Lucien, les yeux brûlés de fièvre entre leurs paupières desséchées et presque fanées, je compris que j’avais cru trop vite à une réconciliation possible. Je la saluai. Elle trouva le moyen de ne pas même répondre à mon salut. J’avais connu d’elle trois personnes déjà : la créature tendre, délicate, compatissante, la jeune fille effarouchée, l’amante passionnée jusqu’à l’extase. Je rencontrais maintenant sur ce noble visage le plus froid, le plus impénétrable masque de mépris. Ah ! la vieille et banale formule : l’orgueil patricien, j’ai pu m’en rendre compte à cette minute et que certains silences vous exécutent comme le fer du bourreau. Cette impression fut si amère que je ne pus m’y résigner. Ce jour même, je la guettai pour avoir un mot de sa bouche, fût-ce un nouvel outrage, et, au moment où elle entrait dans sa chambre, vers la fin de l’après-midi, pour s’habiller avant le dîner, j’allai à elle dans l’escalier. Elle m’écarta d’un geste si altier avec un si cruel : « Je ne vous connais plus... » sur sa bouche frémissante, un regard si indigné dans les yeux, que je restai sans trouver une phrase à lui dire. Elle m’avait jugé et condamné.

« Oui, condamné. Cet arrêt aurait dû m’être d’autant plus cruel à subir qu’il était plus mérité. Elle me méprisait pour ma peur de la mort ; et c’était vrai, j’avais senti ce lâche frisson devant le trou noir, pendant que je la regardais reposer sur ma poitrine. J’avais certes le droit de me dire que cette peur toute seule ne m’aurait pas arrêté devant le suicide à deux, si la pitié pour elle ne s’y était point jointe et mon ambition de penseur. N’importe. Elle s’était donnée à moi sous une condition, et à cette condition tragique j’avais répondu « oui » avant, et « non » après. Hé bien ! Ce que vous appelez, mon cher maître, l’orgueil du mâle est si fort, et le fait d’avoir vraiment possédé une femme, d’avoir eu d’elle et son corps, et son âme, et ses sentiments, et ses sensations, satisfait cet orgueil si complètement, que l’atroce humiliation du mépris de Charlotte ne m’atteignait pas comme autrefois son silence après la première déclaration, sa fuite loin du château, ses fiançailles. Elle me méprisait, mais elle avait été à moi. Je l’avais tenue entre mes bras, ces bras-ci, et le premier. Oui, j’ai souffert cruellement entre cette nuit de délire et mon départ définitif de la maison. Pourtant ce ne fut pas le désespoir aride et vaincu de cet été, l’abdication totale dans la détresse. Je gardais au fond de mon être, je ne peux pas dire un bonheur, mais un je ne sais quoi d’assouvi qui me soutenait dans cette crise. Quand Charlotte passait devant moi, sans plus me regarder qu’un objet oublié là par quelque domestique, je la contemplais qui montait l’escalier, qui suivait le corridor, et je me la représentais en souvenir, ses cheveux défaits, ses pieds nus, sa bouche sur ma bouche, dans cet abandon virginal de toute sa personne qu’elle ne pourrait plus jamais, jamais, avoir pour aucun autre. Cela me faisait un mal horrible que cette nuit d’amour eût été si courte, si unique, et ne dût pas recommencer. Pour une heure de cette félicité une fois goûtée, peut-être aurais-je accepté à nouveau le pacte fatal, avec la froide résolution de le tenir. Mais cette félicité n’en avait pas moins été vraie, et cette certitude de ma mémoire suffisait à me sauver des affolements d’auparavant. Et puis cet amour était-il réellement, irrémédiablement fini ? En agissant avec moi comme elle avait agi, Mlle de Jussat m’avait prouvé une passion très profonde. Etait-il possible qu’il n’en demeurât rien dans ce cœur romanesque ? Aujourd’hui et à la lumière de la tragédie qui a terminé cette lamentable aventure, je comprends que précisément ce caractère romanesque empêchait tout retour de ce cœur exalté. Elle n’avait pas une minute admis l’idée qu’elle pût être ma femme, fonder avec moi une famille. Elle n’avait pu faire ce qu’elle avait fait que par un accès de délire qui l’avait enlevée à la vie, à sa vie. Elle avait aimé en moi un mirage, un être absolument différent de moi-même et la vision subite de ma vraie nature ayant du coup déplacé ce plan d’illusion, elle me haïssait de toute la puissance de son ancien amour. Hélas ! avec toutes mes prétentions à la psychologie savante, je n’ai pas vu cette évolution de cette âme, alors. Je n’ai pas soupçonné non plus qu’elle chercherait à tout prix le moyen de me connaître davantage et qu’elle irait, dans l’égarement de ses dégoûts actuels, jusqu’à me traiter comme les juges traitent les accusés ; enfin qu’elle voudrait lire mes papiers et ne reculerait pour cela devant aucun scrupule. Je n’ai même pas su deviner qu’elle n’était pas fille à survivre aux hontes que lui représentait ce don d’elle-même accompli dans des circonstances pareilles, et je n’ai pas pensé à supprimer cette fiole de poison que je lui avais refusée. Je me croyais un grand observateur parce que je réfléchissais beaucoup. Les arguties de mes analyses m’en cachaient la fausseté. Il ne fallait pas réfléchir à cette époque. Il fallait regarder. Au lieu de cela, trompé par ce raisonnement que je vous ai fait tout à l’heure, et persuadé que Charlotte m’aimait toujours malgré son mépris, j’essayai de rappeler cet amour par les moyens les plus simples, les plus inefficaces dans cet instant. Je lui écrivis. Je retrouvai ma lettre sur mon bureau, le jour même, non décachetée. J’allai jusqu’à sa porte la nuit et j’appelai. Cette porte était fermée à double tour et l’on ne me répondit pas. Je voulus l’aborder de nouveau. Elle m’écarta de la main avec plus d’autorité encore que la première fois, sans me regarder.

« Enfin, le crève-cœur de cette insulte continue fut plus fort que les ardeurs du désir qui recommençaient de s’allumer en moi. Le soir du jour où elle m’avait ainsi repoussé, je me rappelle que je pleurai beaucoup, puis je m’arrêtai à un parti définitif. Un peu de mon énergie ancienne m’était revenue, car ce parti fut ce qu’il devait être. J’ajoute, pour dire la vérité entière, que la prochaine arrivée de M. de Plane et du comte André était annoncée. Cette nouvelle eût achevé de me décider si j’avais encore hésité. Leur présence à tous deux, dans ce double et sinistre désastre de mon amour et de ma fierté, non, je ne voulais pas, je ne pouvais pas la supporter. Voici donc ce que je décidai. Le marquis m’avait prié de prolonger mon séjour jusqu’au 15 novembre. Nous allions être au 3. J’annonçai, au matin de ce fatal 3 novembre, que je venais de recevoir de ma mère une lettre un peu inquiétante, puis dans la journée je racontai qu’une mauvaise dépêche avait encore augmenté mes inquiétudes. Je demandai donc à M. de Jussat la permission de partir pour Clermont dès le lendemain et à la première heure, ajoutant que, si je ne revenais pas, l’on voulût bien faire une caisse des objets que je laissais et me les renvoyer. Je tins ce discours devant Charlotte, assuré qu’elle le traduirait par sa vraie signification : « Il s’en va pour ne plus revenir. » Je comptais que la nouvelle de cette séparation définitive la remuerait, et, voulant profiter aussitôt de cette émotion, j’eus l’audace de lui écrire un nouveau billet, ces deux lignes seulement : « Sur le point de vous quitter à jamais, j’ai le droit de vous demander une dernière entrevue. Je viendrai chez vous à onze heures. » Il fallait qu’elle ne pût pas me renvoyer ce billet sans le lire. Je le posai donc tout ouvert sur sa table de nuit, au risque de me perdre et de la perdre si la femme de chambre y jetait les yeux. Ah ! comme mon cœur battait, lorsque, à onze heures moins cinq minutes, je m’acheminai vers sa porte et que j’appuyai sur le loquet ! Le verrou n’était pas mis. Elle m’attendait. Je vis au premier regard que la lutte serait dure. Sa physionomie disait trop clairement qu’elle ne m’avait pas laissé venir pour me pardonner. Elle portait sa robe du soir en étoffe sombre, et jamais l’éclair de ses yeux n’avait été plus fixe, plus implacablement fixe et froid.

— « Monsieur, » fit-elle dès que j’eus refermé la porte et comme j’étais là immobile, « j’ignore ce que vous avez l’intention de me dire, je l’ignore et je ne veux pas le savoir... Ce n’est pas pour vous écouter que je vous ai laissé entrer. Je vous le jure, — et je sais tenir ma parole, moi, — si vous faites un pas en avant et si vous essayez de me parler, j’appelle et je vous fais jeter dehors comme un voleur...

« En prononçant ces mots, elle avait posé son doigt sur le bouton de la sonnette électrique placée au chevet de son lit. Son front, sa bouche, son geste, sa voix, traduisaient une telle résolution que je dus me taire. Elle continua :

— « Vous m’avez, monsieur, fait commettre trois actions indignes... La première a eu pour excuse que je ne vous ai pas cru capable d’une infamie comme celle que vous avez employée... D’ailleurs, je saurai l’expier, » ajouta-t-elle comme se parlant à elle-même. « La seconde ? Je ne lui cherche pas d’excuse... » Et son visage s’empourpra d’un flot de honte. « Il m’a été trop insupportable de penser que vous aviez agi ainsi. J’ai voulu être sûre de ce que vous étiez. J’ai voulu vous connaître... Vous m’aviez dit que vous teniez votre journal... J’ai voulu le lire... Je l’ai lu... Je suis entrée chez vous quand vous n’y étiez pas. J’ai fouillé vos papiers. J’ai forcé la serrure d’un cahier... Oui, moi, j’ai fait cela !... J’en ai été trop punie, puisque j’ai lu dans ces pages ce que j’y ai lu... La troisième... En vous la disant j’acquitte la dette que j’ai contractée avec vous par la seconde. La troisième... » et elle hésita, « sous le coup de l’indignation qui m’a saisie, j’ai écrit à mon frère. Il sait tout. »

— « Ah ! » m’écriai-je, « vous êtes perdue... »

— « Vous savez ce que j’ai juré, » interrompit-elle, et, mettant de nouveau la main sur la sonnette : « Taisez-vous... Je ne peux plus me perdre, » continua-t-elle, « et personne ne fera plus rien ni pour ni contre moi. Mon frère saura cela aussi, et ce que j’ai résolu. La lettre lui arrivera demain matin. Je devais vous prévenir, puisque vous tenez à votre vie. Et maintenant, allez-vous-en... »

— « Charlotte... » implorai-je.

— « Si dans une minute vous n’êtes pas sorti, » dit-elle en regardant la pendule, « j’appelle. »

§ VI. — Conclusion.

« Et j’obéis ! Le lendemain, dès six heures, je quittai le château, en proie aux plus sinistres pressentiments, essayant en vain de me persuader que cette scène ne serait pas suivie d’effet, que le comte André arriverait assez tôt pour la sauver d’une résolution désespérée, qu’elle-même, au dernier moment, elle hésiterait ; qu’un incident inconnu surviendrait... que sais-je ? Quant à fuir, à reculer devant la vengeance possible du frère, je n’y songeai pas une seconde. Cette fois, j’avais retrouvé du caractère parce qu’une idée était en moi, vivante et qui me soutenait, celle de ne plus me laisser humilier par personne. Oui, si j’avais eu, devant une fille affolée et dans la faiblesse de l’amour heureux, une heure de défaillance, je n’en aurais pas une autre devant la menace d’un homme. J’arrivai à Clermont, dévoré d’une anxiété qui ne fut pas de longue durée, puisque j’appris le suicide de Mlle de Jussat et que je fus arrêté, coup sur coup. Dès les premiers mots du juge d’instruction, j’ai reconstitué tous les détails de ce suicide : Charlotte a pris dans la fiole de poison achetée par moi ce qu’elle a cru devoir suffire à sa mort. Elle a fait cela le jour même où elle a lu mon journal. J’ai retrouvé en effet la serrure du cahier forcée. Je ne m’en étais seulement pas aperçu, tant j’avais l’âme ailleurs qu’à ces notes stériles. Elle eut soin, pour détourner mes soupçons, de remplacer par de l’eau la quantité de noix vomique ainsi dérobée. Elle a jeté le flacon qui lui avait servi par la fenêtre, parce qu’elle n’a pas voulu que son père apprissent ou sa mère son suicide autrement que par son frère. Et moi qui savais toute la vérité sur cet horrible drame, moi qui pouvais du moins donner mon journal comme une présomption de mon innocence, je l’ai détruit, ce journal, au sortir de mon premier interrogatoire ; j’ai refusé de parler, de me défendre, — à cause de ce frère. Je vous l’ai dit, j’avais vidé jusqu’au fond la coupe des humiliations et je n’en voulais plus. Je n’en veux plus. Cet homme que j’ai tant envié dès le premier jour, cet homme qui me représente la morte maintenant et qui, sachant toute la vérité, lui aussi, doit me considérer comme le dernier des derniers, je ne veux pas qu’il ait le droit de me mépriser entièrement, et il ne l’a pas. Il ne l’a pas, parce que nous nous taisons tous deux. Mais nous taire, — pour moi, c’est risquer ma tête afin de sauver l’honneur de la morte, — et pour lui, c’est immoler un innocent à cet honneur. De nous deux en ce moment, de moi qui ne veux pas me défendre en m’abritant derrière le cadavre de Charlotte, et de lui qui, ayant cette lettre où elle lui annonce son suicide, la garde devers lui, pour se venger de l’amant de sa sœur en le laissant condamner comme assassin, lequel est le brave ? Lequel est le gentilhomme ? Toute la honte de ma faiblesse, dans cette nuit où Charlotte s’est donnée à moi, — s’il y a eu honte, — je l’efface en ne me défendant pas, et je trouve une volupté d’orgueil, comme une revanche de ces horribles derniers jours, à ne pas me tuer maintenant, à ne pas demander à la mort l’oubli de tant de tortures. Il faut que le comte André pousse son infamie jusqu’au bout. Si je suis condamné, lui me sachant innocent, lui en ayant la preuve, lui se taisant, hé bien ! Les Jussat-Randon n’auront rien à me reprocher, nous serons quittes.

« Pourtant je vous ai tout dit à vous, mon vénéré maître, je vous ai ouvert le fond et l’arrière-fond de mon être intime, et en confiant ce secret à votre honneur, je sais trop à qui je m’adresse pour même insister sur la promesse que j’ai pris le droit d’exiger de vous à la première feuille de ce cahier. Mais, voyez-vous, ce silence m’étouffe ; j’étouffe de ce poids que j’ai là toujours, toujours sur moi. Pour tout vous dire d’un mot, et appliqué à ma sensation, il est légitime, comme cette sensation même, j’étouffe de remords. J’ai besoin d’être compris, consolé, aimé ; qu’une voix me plaigne et me dise des paroles qui dissipent les fantômes. J’avais dressé en esprit, quand j’ai commencé ces pages, une listé des questions que je voulais vous poser à la fin. Je m’étais flatté que j’arriverais à vous raconter mon histoire comme vous exposez vos problèmes de psychologie dans vos livres que j’ai tant lus, et je ne trouve rien à vous dire que le mot du désespoir : « De profundis ! » Ecrivez-moi, mon cher maître, dirigez-moi. Renforcez-moi dans la doctrine qui fut, qui est encore la mienne, dans cette conviction de l’universelle nécessité qui veut que même nos actions les plus détestables, les plus funestes, même cette froide entreprise de séduction, même ma faiblesse devant le pacte de mort, se rattachent à l’ensemble des lois de cet immense univers. Dites-moi que je ne suis pas un monstre, qu’il n’y a pas de monstre, que vous serez encore là, si je sors de cette crise suprême, à me vouloir comme disciple, comme ami. Si vous étiez un médecin, et qu’un malade vînt vous montrer sa plaie, vous le panseriez par humanité. Vous êtes un médecin aussi, un grand médecin des âmes. La mienne est bien profondément blessée, bien saignante. Je vous en supplie, une parole qui la soulage, une parole, une seule, et vous serez à jamais béni de votre fidèle,

« Robert Greslou. »

V
TOURMENTS D’IDÉES

Un mois s’était écoulé depuis que la mère de Robert Greslou avait apporté dans l’ermitage de la rue Guy-de-la-Brosse cet étrange manuscrit qu’Adrien Sixte avait tant hésité à lire. Et le philosophe restait à ce point l’esclave, après ces quatre semaines, du trouble infligé par cette lecture, que même les humbles comparses de son entourage avaient dû s’en apercevoir. C’étaient maintenant de continuelles consultations entre Mlle Trapenard et les Carbonnet, dans la loge, emplie d’une odeur de cuir, où la fidèle servante et les judicieux concierges discutaient à perte de vue la cause du bizarre changement survenu dans les manières du célèbre analyste. Cette admirable, cette automatique régularité des sorties et des rentrées qui pendant quinze ans avait fait de Sixte un chronomètre vivant pour ce paisible quartier du Jardin des Plantes, s’était transformée du coup en une anxiété fébrile et inexplicable. Le philosophe allait et venait, depuis cette visite de Mme Greslou, comme un homme agité, qui ne peut tenir en place, qui, sitôt, en promenade, pense à rentrer, et, sitôt rentré, ne peut pas supporter sa chambre. Dans la rue, au lieu de cheminer de ce pas méthodique et qui révèle une machine nerveuse parfaitement équilibrée, il se pressait, il s’arrêtait, il gesticulait, comme disputant avec lui-même. Cet énervement se traduisait par des signes plus étranges encore. Mlle Trapenard avait raconté aux époux Carbonnet que son maître ne se couchait plus à présent avant des deux ou trois heures du matin :

— « Et ce n’est pas pour travailler, » insistait la brave fille, « car il marche... Il marche... La première fois, j’ai cru qu’il était malade. Je me suis levée pour lui demander s’il voulait quelque infusion... Lui toujours si poli, si doux, qu’on ne se douterait pas que c’est un homme instruit comme il est, il m’a renvoyée en vrai butor... »

— « Et moi qui l’ai vu l’autre jour, » répondait la mère Carbonnet, « comme je revenais d’une course, installé au café !... Je n’en croyais pas mes yeux... Il était là, derrière les vitres, qui lisait un journal... Si je ne le connaissais pas, j’en aurais eu peur... Il aurait fallu la voir, cette figure, et ce front plissé, et cette bouche... »

— « Au café ?... » s’était écriée Mlle Trapenard. « Depuis seize années tantôt que je suis chez lui, je ne lui ai seulement pas vu ouvrir un journal une fois... »

— « Cet homme-là, » conclut le père Carbonnet, « a un chagrin qui lui malichaude les sangs... Et le chagrin, voyez-vous, mademoiselle Mariette, c’est comme qui dirait le tonneau d’Adélaïde, ça n’a pas de fond... Pour un fait, c’est un fait que ça a commencé par l’histoire du juge et la visite de la dame en noir... Et savez-vous ce que je pense ? c’est peut-être quéque fils qu’il a quéque part qui tourne mal... »

— « Jésus Dieu ! » exclamait Mariette, « lui un fils ? »

— « Et pourquoi pas ? » reprenait le concierge, clignant derrière ses lunettes un œil égrillard ; « avec cela qu’il n’a pas pu galipander tout comme un autre en son jeune temps... C’est toi, canaille, qui voudrais bien t’en aller faire tes farces... » continuait-il en s’adressant à son coq, qui se promenait en poussant de petits cris parmi les rognures, happant les boutons au passage et secouant sa crête. A regarder ce « courasson de Ferdinand », comme il l’appelait encore, Carbonnet oubliait jusqu’à ses curiosités de pipelet parisien. Ferdinand lui sautait sur l’épaule et se tenait là, immobile, tandis que son maître reprenait son marteau et clouait une semelle assurée sur une forme en murmurant sa même joyeuse exclamation :

— « C’est-y une bête ? c’est-y une personne ?... Non... Je vous le demande... »

Puis il communiquait à Mlle Trapenard épouvantée les bruits qui couraient sur le compte de ce pauvre M. Sixte dans les rez-de-chaussée de la rue Linné, depuis ce changement visible d’habitudes. Toutes les mauvaises langues s’accordaient pour attribuer à la citation chez le juge le trouble actuel du philosophe. La blanchisseuse prétendait tenir d’un « pays » de M. Sixte que sa fortune provenait d’un dépôt dont son père avait abusé et qu’il devait rendre. Le boucher racontait à qui voulait l’entendre que le savant était marié et que sa femme était venue lui faire une scène atroce et qu’elle lui intentait un procès. Le charbonnier avait insinué que le digne homme était le frère d’un assassin dont l’exécution sous le faux nom de Campi tourmentait à cette époque les cervelles populaires.

— « Je n’irai plus chez eux, » gémissait Mlle Trapenard ; « c’est-il Dieu possible d’imaginer de pareilles horreurs ? »

Et la pauvre fille quittait la loge navrée. Cette grande créature, haute en couleur, forte comme un bœuf malgré ses cinquante-cinq ans, demeurée paysanne avec ses gros souliers, ses bas de laine bleue tricotés par elle-même et son bonnet collé sur son chignon serré, ressentait pour son maître une affection d’autant plus forte que les divers éléments de sa franche et simple nature y étaient à la fois engagés. Elle respectait en lui le Monsieur, le personnage éduqué, dont elle savait que les journaux parlaient souvent. Elle chérissait dans le vieux garçon qui ne vérifiait jamais ses comptes et qui la laissait maîtresse au logis, une source assurée pour son bien-être et les rentes de ses vieux jours. Enfin, elle protégeait, elle, la solide, la robuste, cet être, faible de corps, presque chétif et si simplet, comme elle disait, qu’un enfant de dix ans l’aurait dupé... Aussi de pareils propos la froissaient-ils dans son orgueil, en même temps que l’altération d’humeur si soudaine du savant lui rendait leur commun intérieur presque inconfortable. Par véritable affection, elle s’inquiétait de ce que son maître ne mangeait presque plus et ne dormait guère. Elle le voyait triste, quinteux, malade, et elle n’arrivait pas à l’égayer, ni même à deviner le motif de cette mélancolie grandissante et de cette agitation. Que devint-elle lorsqu’un après-midi du mois de mars Sixte revint vers cinq heures, après avoir déjeuné au dehors, et qu’il lui dit :

— « La valise est-elle en bon état, Mariette ? »

— « Je ne sais pas, monsieur », répondit la servante. « Monsieur ne s’en est pas servi depuis mon entrée dans la maison... »

— « Allez la chercher, » dit le philosophe.

La fille obéit. Elle apporta d’une soupente qui servait de grenier et de bûcher tout ensemble une mallette en cuir poussiéreuse, aux serrures rouillées, et dont les clefs manquaient.

— « Très bien, » reprit M. Sixte ; « vous allez en acheter une à peu près pareille, tout de suite, et vous y mettrez ce qu’il faut pour voyager... »

— « Monsieur part ? » interrogea Mlle Trapenard.

— « Oui, » dit le philosophe, « pour quelques jours... »

— « Mais monsieur n’a rien de ce qu’il faut », insista la vieille servante. « Monsieur ne peut pas s’en aller comme cela, sans couverture de voyage, sans... »

— « Procurez-vous ce qui est nécessaire », interrompit le philosophe, « et dépêchez-vous : je prends le train à neuf heures. »

— « Et il faudra que j’accompagne monsieur ?... »

— « Non, c’est inutile, » dit Sixte. « Allons, vous n’avez que le temps... »

— « Pourvu qu’il n’ait pas l’idée de se périr... » fit Carbonnet quand Mariette, descendue à la loge, lui eut raconté ce nouvel événement, presque aussi extraordinaire dans ce petit coin du monde que si le philosophe eût annoncé son mariage.

— « Ah ! » dit la servante suivant sa pensée, « si seulement il voulait me prendre avec lui !... Je devrais payer de ma poche que j’irai... »

Ce cri, sublime dans la bouche d’une créature arrivée de Péaugres en Ardèche pour être domestique et qui poussait l’économie jusqu’à se tailler ses casaques d’appartement dans les vieilles redingotes du savant, prouvera mieux que toutes les analyses quelles inquiétudes inspirait à ces petites gens la métamorphose opérée dans cet homme qui traversait en effet une crise morale, pour lui terrible. Ne se sachant pas regardé, il en laissait voir l’extrême intensité dans ses moindres gestes aussi bien que dans les traits de son visage. Depuis la mort de sa mère, il n’avait pas connu d’heures aussi dures, et du moins la souffrance infligée alors par l’irréparable séparation était demeurée toute sentimentale ; au lieu que la lecture du mémoire de Robert Greslou avait du coup atteint le philosophe dans le centre même de son être, au plus profond de cette vie intellectuelle, sa seule raison d’exister. Au moment où il donnait à Mariette l’ordre de préparer sa valise pour son départ, il était aussi pénétré d’épouvante que dans la nuit où il feuilletait ce cahier de confidences. Elle avait commencé, cette épouvante consternée, dès les premières pages de ce récit où une criminelle aberration d’âme était étudiée, comme étalée, avec un tel mélange d’orgueil et de honte, de cynisme et de candeur, d’infamie et de supériorité. A rencontrer la phrase où Robert Greslou se déclarait lié à lui par un lien aussi étroit qu’imbrisable, le grand psychologue avait tressailli et il avait tressailli de même à chaque rappel nouveau de son nom dans cette singulière analyse, à chaque citation d’un de ses ouvrages qui lui prouvait le droit de cet abominable jeune homme à se dire son élève. Une fascination faite d’horreur et de curiosité l’avait contraint d’aller d’un trait jusqu’au bout de ce fragment de biographie dans lequel ses idées, ses chères idées, sa Science, sa chère Science, apparaissaient unies à des actes honteux.

Ah ! si elles y avaient été seulement unies ! Mais non, ces idées, cette Science, l’accusé de Riom les revendiquait comme l’excuse, comme la cause de la plus monstrueuse, de la plus complaisante dépravation ! A mesure que Sixte avançait dans le manuscrit, il lui semblait qu’un peu de sa personne intime se souillait, se corrompait, se gangrenait, tant il y retrouvait des choses de lui-même, mais un « lui-même » cousu, par quel mystère ? aux sentiments qu’il détestait le plus au monde. Car dans ce philosophe illustre les saintes virginités de la conscience demeuraient intactes, et, derrière le hardi nihiliste d’esprit, un noble cœur d’homme naïf se dissimulait toujours. C’était là, dans cette conscience intacte, dans cette honnêteté irréprochable, que le maître du précepteur félon se sentait soudain déchiré. Cette sinistre histoire d’une séduction si bassement poussée, d’une trahison si noire, d’un suicide si mélancolique, le mettait face à face avec la plus affreuse vision : celle de sa pensée agissante et corruptrice, lui qui avait vécu dans le plus entier renoncement et avec un idéal quotidien de pureté. L’aventure de Robert Greslou lui montrait dans ses livres les complices d’un hideux orgueil et d’une abjecte sensualité, lui qui n’avait jamais travaillé que pour servir la psychologie, en modeste ouvrier d’un travail qu’il croyait bienfaisant, et dans l’ascétisme le plus sévère, afin que jamais les ennemis de ses doctrines ne pussent arguer de son exemple contre ses principes. Cette impression fut d’autant plus violente qu’elle fut subite. Un médecin de grand cœur éprouverait une angoisse d’un ordre analogue si, ayant établi la théorie d’un remède, il apprenait qu’un de ses internes en a essayé l’application et que toute une salle d’hôpital est à l’agonie. Avoir fait le mal le sachant et le voulant, c’est bien amer pour un homme dont la conscience vaut mieux que ses actes. Mais avoir dévoué trente années à une œuvre, avoir cru cette œuvre utile, l’avoir poursuivie sincèrement, simplement, avoir repoussé comme injurieuses les accusations d’immoralité lancées par des adversaires passionnés, s’être tendu à ne jamais douter de son esprit, et, tout d’un coup, à la lumière d’une révélation foudroyante, tenir une preuve indiscutable, une preuve réelle comme la vie même, que cette œuvre a empoisonné une âme, qu’elle portait en elle un principe de mort, qu’elle répand à l’heure présente ce principe dans tous les coins du monde, — la cruelle secousse à recevoir, et la cruelle blessure, quand la secousse ne devrait durer qu’une heure et la blessure se fermer aussitôt !

Tous les penseurs révolutionnaires ont connu de ces heures d’angoisse. La plupart les traversent vite. Voici pourquoi. Il est rare qu’un homme soit lancé dans la bataille des idées sans vite devenir le comédien de ses premières sincérités. On soutient son rôle. On a des partisans, et surtout on arrive bientôt, par le frottement avec la vie, à cette conception de l’à-peu-près qui vous fait admettre comme inévitable un certain déchet de votre Idéal. On se dit que l’on fait du mal ici, du bien ailleurs, et, quelquefois, qu’au demeurant le monde et les gens iront toujours de même. Chez Adrien Sixte, la sincérité était trop ingénue pour qu’un pareil raisonnement fût possible. Il n’avait, lui, ni rôle à jouer ni fidèles à ménager. Il était seul. Sa philosophie et lui ne formaient qu’un, et les compromis dont s’accompagne toute grande renommée n’avaient rien entamé dans sa belle âme farouche et fière de savant. Il faut ajouter qu’il avait trouvé le moyen, grâce à sa parfaite bonne foi, de traverser la société sans jamais la voir. Les passions qu’il avait dépeintes, les crimes qu’il avait étudiés, lui apparaissaient comme ces personnages que désignent les observations médicales : « A..., 35 ans..., telle profession..., célibataire... » Et l’exposition du cas se développe, sans un détail qui donne au lecteur la sensation de l’individuel. Pour tout dire, jamais le théoricien rigoureux des passions, l’anatomiste minutieux de la volonté, n’avait regardé bien en face une créature de chair et d’os ; en sorte que le mémoire de Robert Greslou ne se trouvait pas seulement parler à sa conscience d’honnête homme. Il devait mordre et il mordait sur l’imagination du philosophe à la manière dont la clarté du soleil mord sur la pupille d’un malade opéré soudain de la cataracte. Aussi, pendant les huit jours qui suivirent cette première lecture, ce fut comme une obsession continuelle, et cette obsession augmenta la douleur morale en la doublant d’une sorte de malaise physique. Ce cerveau de manieur d’abstractions subissait l’étreinte obsédante d’un cauchemar précis et concret. Le psychologue le voyait, son funeste disciple, tel qu’il l’avait vu là, dans cette même chambre, posant les pieds sur ce même tapis, appuyant son bras sur cette même table, respirant, bougeant.

Derrière les mots écrits sur le papier, il entendait cette voix un peu sourde qui lui prononçait la terrible phrase : « J’ai vécu avec votre pensée et de votre pensée, si passionnément, si complètement... » Et les mots de la confession, au lieu de rester de simples caractères, écrits avec l’encre froide sur l’inerte papier, s’animaient ainsi en paroles derrière lesquelles il sentait palpiter un être. « Ah ! » songeait-il quand cette image était trop forte, « pourquoi la mère m’a-t-elle apporté ce cahier ? » Il eût été si naturel que la malheureuse femme, en proie à sa folle anxiété de prouver l’innocence de son fils, violât ce dépôt ! Mais non, Robert l’avait sans doute trompée avec cette hypocrisie dont le misérable se vantait, comme d’une conquête psychologique... Cela seul, cette hantise hallucinante du visage du jeune homme, suffisait à bouleverser Adrien Sixte. Quand cette mère lui avait crié : « Vous avez corrompu mon fils... » — car elle le lui avait crié, — sa sérénité de savant avait à peine été touchée. Pareillement il n’avait opposé que le mépris aux accusations du vieux Jussat, répétées par le juge, et à la phrase de ce dernier sur la responsabilité morale. Comme il était sorti tranquille, intéressé même et presque allègre, du Palais de Justice ! Et maintenant cette force de mépris, il ne la retrouvait plus en lui ; cette sérénité, elle était vaincue, et lui, le négateur de toute liberté ; lui, le fataliste qui décomposait la vertu et le vice avec la brutalité d’un chimiste étudiant un gaz ; lui, le prophète hardi de l’universel mécanisme, et qui jusqu’alors avait toujours connu l’harmonie parfaite de son cœur et de son esprit, il souffrait d’une souffrance en contradiction avec toutes ses doctrines : — il était comme son disciple, il avait des remords, il se sentait responsable !

Ce fut seulement après ces huit jours d’un premier saisissement, une fois le mémoire lu et relu, à pouvoir en réciter toutes les phrases, que ce conflit du cœur et de l’esprit devint lucide chez Adrien Sixte, et le philosophe tenta de réagir. Il se promenait au Jardin des Plantes, par un après-midi de cette fin de février, tiède comme un printemps. Il s’assit sur un banc, dans son allée favorite, celle qui longe la rue Buffon, et au pied d’un acacia de Virginie, étayé de béquilles de fer, garni de plâtras comme un mur, avec des branches nouées comme les doigts d’un géant goutteux. L’auteur de la Psychologie de Dieu aimait ce vieux tronc desséché de toute sève, à cause de la date inscrite sur la pancarte et qui constituait l’état civil du pauvre arbre... « Planté en 1632... » 1632, l’année de la naissance de Spinoza ! Le soleil de deux heures était ce jour-là très doux, et cette impression détendit les nerfs du promeneur. Il regarda autour de lui distraitement, et se plut à suivre le manège de deux enfants qui jouaient auprès de leur mère. Ils ramassaient du sable avec des pelles de bois pour en construire une maison imaginaire. A un moment, l’un d’eux se releva dans un geste de brusquerie et cogna de la tête contre le banc qui se trouvait derrière lui. Il devait s’être fait beaucoup de mal, car son petit visage se contracta dans une grimace de douleur, et il eut, avant de fondre en larmes, ces quelques secondes de silence suffoqué qui précèdent les sanglots des enfants. Puis, dans un accès de rage furieuse, il se retourna contre le banc, dont il frappa le bois avec son poing fermé, furieusement.

— « Es-tu bête, mon pauvre mignon ! » lui dit sa mère en le secouant et lui essuyant les yeux : « Allons, mouche-toi », et elle le moucha : « Quand tu te seras mis en colère contre un morceau de bois, ça t’avancera bien... »

Cette scène avait diverti le savant. Lorsqu’il se leva pour continuer sa promenade sous ce bon soleil, il y pensa longuement : « Je ressemble à ce petit garçon, » se disait-il. « Dans sa naïveté d’enfant, il anime un objet inanimé, il le rend responsable... Et moi, que fais-je d’autre, depuis plus d’une semaine ?... » Pour la première fois depuis la lecture du mémoire, il osa formuler sa pensée avec la netteté qui faisait la marque propre de son esprit et de tous ses travaux : « Moi aussi, je me suis cru responsable pour une part dans cette affreuse aventure... Responsable ?... Ce mot n’a pas de sens... » Tout en s’acheminant vers la porte du jardin, puis vers l’île Saint-Louis et vers Notre-Dame, il reprenait le détail des raisonnements dirigés contre cette notion de responsabilité dans l’Anatomie de la volonté, surtout sa critique de l’idée de cause. Il avait toujours tenu particulièrement à ce morceau. « Voilà qui est évident, » conclut-il ; et puis, après s’être ainsi enfoncé la certitude une fois de plus dans son intelligence, il se contraignit de penser à Greslou, à celui de maintenant, prisonnier dans la cellule nº 5, au fond de la maison d’arrêt de Riom, et au Greslou d’autrefois, au jeune étudiant de Clermont penché sur les pages de la Théorie des passions et de la Psychologie de Dieu. Il éprouva de nouveau une sensation insupportable que ses livres eussent été maniés, médités, aimés par cet enfant. « Que nous sommes doubles ! » songea-t-il, « et pourquoi cette impuissance à vaincre des illusions que nous savons mensongères ?... » Tout d’un coup, une phrase du mémoire de Greslou lui revint à la tête : « J’ai des remords, quand les doctrines auxquelles je crois, les vérités que je sais, les convictions qui forment l’essence même de mon intelligence me font considérer le remords comme la plus niaise des illusions humaines... » L’identité entre son état moral actuel et l’état moral de son élève lui apparut comme si haïssable qu’il essaya de s’en débarrasser par un nouveau raisonnement. « Hé bien ! » se dit-il, « imitons les géomètres, admettons comme vrai ce que nous savons être faux... Procédons par l’absurde. Oui, l’homme est une cause, et une cause libre. Donc il est responsable... Soit. Mais quand, où, comment ai-je mal agi ? Pourquoi ai-je des remords à propos de ce scélérat ? Quelle est ma faute ?... » Il rentra, décidé à passer en revue toute sa vie. Il s’aperçut tout petit enfant et qui travaillait à ses devoirs avec une minutie de conscience digne de son père l’horloger. Plus tard, quand il avait commencé de penser qu’avait-il aimé, qu’avait-il voulu ? La vérité. Quand il avait pris la plume, pourquoi avait-il écrit, pour servir quelle cause, sinon la vérité ? A la vérité, il avait tout sacrifié : fortune, place, famille, santé, amours, amitiés. Et qu’enseignait même le Christianisme, la doctrine la plus pénétrée des idées contraires aux siennes ? « Paix sur la terre aux hommes de bon vouloir », c’est-à-dire à ceux qui ont cherché la vérité. Pas un jour, pas une heure, dans ce passé qu’il scrutait avec la force du plus subtil génie mis au service d’une intransigeante conscience, il n’avait manqué au programme idéal de sa jeunesse, formulé autrefois dans cette noble et modeste devise : « Dire toute sa pensée, ne dire que sa pensée. » — « C’est le devoir, cela, pour ceux qui croient au devoir », se dit-il, « et je l’ai rempli... » Cette nuit-là, et au sortir de cette méditation courageuse sur sa destinée de travailleur intègre, ce grand honnête homme put s’endormir enfin, et d’un sommeil que le souvenir de Robert Greslou ne troubla pas.

En se réveillant, au lendemain de cette sorte de confession générale faite à lui-même et pour lui-même, Adrien Sixte se retrouva calme encore. Il était trop habitué à se regarder penser pour ne pas chercher une cause à cette volte-face de ses impressions, et d’une bonne foi trop entière pour ne pas reconnaître cette cause. Il devait cette accalmie momentanée de ses remords au simple fait d’avoir admis comme vraies, pendant quelques heures, des idées sur la vie morale qu’il condamnait par sa raison. « Il y a donc des idées bienfaisantes et des idées malfaisantes », conclut-il. « Mais quoi ? La malfaisance d’une idée prouve-t-elle sa fausseté ? Supposons que l’on puisse cacher au marquis de Jussat la mort de Charlotte, il s’apaiserait dans l’idée que sa fille est vivante. Cette idée lui serait salutaire. En serait-elle vraie pour cela ?... Et inversement... » Adrien Sixte avait toujours considéré comme un sophisme, comme une lâcheté, l’argumentation dirigée par certains philosophes spiritualistes contre les funestes conséquences des doctrines nouvelles, et, généralisant le problème, il se dit encore : « Tant vaut l’âme, tant vaut la doctrine. La preuve en est que ce Robert Greslou a transformé les pratiques religieuses en un instrument de sa propre perversité... » Il reprit le mémoire pour y rechercher les pages consacrées par l’accusé à ses sensations d’église ; puis, cette lecture le fascinant de nouveau, il relut ce long morceau d’analyse, mais en s’attachant cette fois à chacun des passages où son nom, ses théories, ses ouvrages étaient mentionnés. Il appliquait toute sa vigueur d’esprit à se démontrer que chacune des phrases citées par Greslou eût justifié des actes absolument contraires à ceux que le morbide jeune homme avait justifiés par elles. Cette reprise attentive et minutieuse du fatal manuscrit eut pour effet de le rejeter dans un nouvel accès de son trouble intime. Les raisonnements n’y faisaient rien. Avec sa magnifique sincérité, le philosophe le reconnaissait : le caractère de Robert Greslou, déjà dangereux par nature, avait rencontré, dans ses doctrines à lui, comme un terrain où se développer dans le sens de ses pires instincts, et, ce qui ajoutait à cette première évidence une autre, non moins douloureuse, c’est qu’Adrien Sixte se trouvait radicalement impuissant à répondre au suprême appel jeté vers lui par son disciple, du fond de son cachot. De tout ce mémoire, les dernières lignes remuaient dans le philosophe la corde la plus profonde. Quoique le mot de dette n’y fût pas prononcé, il sentait comme une créance de ce malheureux sur lui. Greslou disait vrai : un maître est uni à l’âme qu’il a dirigée, même s’il n’a pas voulu cette direction, même si cette âme n’a pas bien interprété l’enseignement, par une sorte de lien mystérieux, mais qui ne permet pas de jeter à certaines agonies morales le geste indifférent de Ponce-Pilate. Ce fut là une seconde crise, plus cruelle que la première. Quand il avait été saisi de cette affolante angoisse à l’aspect des ravages produits par son œuvre, le savant était surtout la victime d’une panique. Il pouvait se dire et il s’était dit que le sursaut de la terrible révélation agissait sur lui. A présent qu’il était de sang-froid, il mesurait, avec une précision affreuse, l’impuissance de sa psychologie, si savante fût-elle, à manier ce mécanisme étrange qui est une âme humaine. Que de fois, pendant cette fin de février et dans les premiers jours de mars, il commença pour Robert Greslou des lettres qu’il se sentit incapable d’achever ! Qu’avait-il à dire en effet à ce misérable enfant ? Qu’il faut accepter l’inévitable dans le monde intérieur comme dans le monde extérieur, accepter son âme comme on accepte son corps ? Oui, c’était là le résumé de toute sa philosophie. Mais cet inévitable, c’était ici la plus hideuse corruption dans le passé et dans le présent. Conseiller à cet homme de s’accepter lui-même, avec les affreuses scélératesses d’une nature pareille, c’était se faire le complice de cette scélératesse. Le blâmer ? Au nom de quel principe l’eût-il fait, après avoir professé que la vertu et le vice sont des additions, le bien et le mal, des étiquettes sociales sans valeur, enfin que tout est nécessaire dans chaque détail de notre être, comme dans l’ensemble de l’univers ? Quel conseil lui donner davantage pour l’avenir ? Par quelles paroles empêcher que ce cerveau de vingt-deux ans fût ravagé d’orgueil et de sensualité, de curiosités malsaines et de dépravants paradoxes ? Démontrerait-on à une vipère, si elle comprenait un raisonnement, qu’elle ne doit pas sécréter son venin ? « Pourquoi suis-je une vipère ?... » répondrait-elle. Cherchant à préciser sa pensée par d’autres images empruntées à ses propres souvenirs, Adrien Sixte comparait le mécanisme mental, démonté devant lui par Robert Greslou, aux montres dont il regardait, tout petit, aller et venir les rouages sur l’établi paternel. Un ressort marche, un mouvement suit, puis un autre, un autre encore. Les aiguilles bougent. Qui enlèverait, qui toucherait seulement une pièce, arrêterait toute la montre. Changer quoi que ce fût dans une âme, ce serait arrêter la vie. Ah ! Si le mécanisme pouvait de lui-même modifier ses rouages et leur marche ? Si l’horloger reprenait la montre pour refaire les pièces ? Il y a des créatures qui reviennent du mal au bien, qui tombent et se relèvent, qui déchoient et se reconstituent dans leur moralité. Oui, mais il y faut l’illusion du repentir, qui suppose l’illusion de la liberté et celle d’un juge, d’un père céleste. Pouvait-il, lui, Adrien Sixte, écrire au jeune homme : « Repentez-vous, » quand, sous sa plume de négateur systématique, ce mot signifiait : « Cessez de croire à ce que je vous ai démontré comme vrai ? » Et pourtant c’est affreux de voir une âme mourir sans rien essayer pour elle. Arrivé à ce point de sa méditation, le penseur se sentait acculé à l’insoluble problème, à cet inexpliqué de la vie de l’âme, aussi désespérant pour un psychologue que l’inexpliqué de la vie du corps pour un physiologiste. L’auteur du livre sur Dieu, et qui avait écrit cette phrase : « Il n’y a pas de mystère, il n’y a que des ignorances... » se refusait à cette contemplation de l’au delà qui, montrant un abîme derrière toute réalité, amène la science à s’incliner devant l’énigme, et à dire un « je ne sais pas, je ne saurai jamais », qui permet à la religion d’intervenir. Il sentait son incapacité à rien faire pour cette âme en détresse, et qu’elle avait besoin d’un secours qui fût, pour tout dire, surnaturel. Mais de prononcer seulement une pareille formule lui semblait, d’après ses idées, aussi fou que de mentionner la quadrature du cercle ou d’attribuer trois angles droits à un triangle.

Un événement bien simple acheva de rendre cette lutte intime plus tragique en imposant à ce philosophe une action immédiate. Une main anonyme lui envoya un journal qui contenait un article d’une violence extrême contre lui et contre son influence, à propos de Robert Greslou. Le chroniqueur, évidemment inspiré par quelque parent ou quelque ami des Jussat, flétrissait la philosophie moderne et ses doctrines, incarnées dans Adrien Sixte et plusieurs autres savants. Puis il réclamait un exemple. Dans un paragraphe final, improvisé à la moderne, avec ce réalisme d’images qui est la rhétorique d’aujourd’hui, comme le poétisme de la métaphore fut la rhétorique d’autrefois, il montrait l’assassin de Mlle de Jussat montant à l’échafaud, et toute une génération de jeunes décadents corrigés du pessimisme par cet exemple. En n’importe quelle autre circonstance, le grand psychologue aurait souri de cette déclaration. Il eût pensé que l’envoi venait de son ennemi Dumoulin, et repris des travaux commencés, avec la tranquillité d’Archimède traçant ses figures de géométrie sur le sable pendant le sac de la ville. Mais à la lecture de cette chronique griffonnée sans doute sur un coin de table, chez quelque fille, par un moraliste du boulevard, il aperçut nettement un fait auquel il n’avait pas songé, tant la folie de l’abstraction égarait ce spéculatif hors du monde social : à savoir, que ce drame moral se doublait d’un drame réel. Dans quelques semaines, quelques jours peut-être, celui de l’innocence duquel il possédait une preuve allait être jugé. Or, pour la justice des hommes, le séducteur de Mlle de Jussat était innocent ; et si ce mémoire ne constituait pas un témoignage décisif, il présentait un indiscutable caractère de véracité qui suffisait à sauver une tête. Allait-il la laisser tomber, cette tête, lui, le confident des misères, des hontes, des perfidies du jeune homme, mais qui savait aussi que ce scélérat intellectuel n’était pas un meurtrier ? Sans doute il était lié par l’engagement tacite contracté en ouvrant le manuscrit. Cet engagement-là était-il valable devant la mort ? Il y avait, dans ce solitaire assailli depuis un mois par la tourmente morale, un tel besoin physique d’échapper au rongement inefficace et stérile de sa pensée par une volonté positive, qu’il éprouva comme une détente lorsqu’il se fût enfin fixé à un parti. D’autres journaux, consultés anxieusement, lui apprirent que l’affaire Greslou passait aux assises de Riom le vendredi 11 mars. Le 10, il donnait à Mariette cet ordre de préparer sa valise qui avait tant surpris sa servante, et le soir même il prenait le train après avoir jeté à la poste une lettre adressée à M. le comte André de Jussat, capitaine de dragons, en garnison à Lunéville. Cette lettre, non signée, contenait simplement ces lignes : « Monsieur le comte de Jussat a en main une lettre de sa sœur qui contient la preuve de l’innocence de Robert Greslou. Permettra-t-il que l’on condamne un innocent ? » Le psychologue nihiliste n’avait pas pu écrire les mots droit et devoir. Mais sa résolution était prise. Il attendrait que le procès fut fini pour parler, et si M. de Jussat se taisait jusqu’au bout, si Greslou était condamné, il déposerait le mémoire entre les mains du président, sur l’heure même.

— « Il a pris son billet pour Riom, » dit Mlle Trapenard au père Carbonnet en revenant de la gare, où elle avait accompagné son maître, presque malgré lui. « Cette idée de s’en aller là-bas, seul, par cette fin d’hiver, lui qui est si bien ici ?... »

— « Soyez tranquille, mademoiselle Mariette, » lui répondait l’astucieux portier. « Nous saurons tout ça un jour... Mais rien ne m’ôtera de l’idée qu’il y a quéque fils illégitime là-dessous... » Et comme il était en train de prendre une infusion de menthe, que Mme Carbonnet lui préparait chaque soir, il dit encore : « Voyez j’ai l’estomac si déblatéré qu’il me faut des fortifications à toutes les minutes. » Puis il dégusta une gorgée : « Passe donc, nanan, gourmand t’attend, » pendant que le coq usait son bec à déchiqueter un morceau de sucre que son maître avait détaché pour lui donner. « Allons, Ferdinand, » continua-t-il, « vous ne suivriez pas vos coqueriaux comme M. Sixte, vous... Vous auriez trop à faire, grand débardé. »